« Prendre Cuba », attendre qu’elle « tombe toute seule », ou désigner [le secrétaire d’État] Marco Rubio comme son nouveau président : depuis le début de l’année 2026, Donald Trump multiplie les déclarations aux airs de menaces pour le régime communiste voisin. Après le Vénézuéla et l’Iran, Cuba, en proie à une crise économique sans précédent, est plus que jamais dans le viseur des États-Unis. Mais cette situation n’est-elle pas davantage la cristallisation, voire l’issue, d’une montée en tension qui dure depuis soixante-quatre ans, d’une crise qui relève autant de la permanence historique que de la rupture ponctuelle ?
Car cette crise est bel et bien systémique, et profondément multifactorielle. Ses origines historiques sont à trouver dans un système de production structurellement fragilisé, longtemps construit autour de la monoculture de la canne à sucre, et dans un État ultracentralisé qui a peiné à diversifier son économie après la disparition de l’URSS. La crise de la « période spéciale », dans les années 1990, constitue le premier coup d’arrêt brutal de l’économie cubaine, et le pays ne s’en remettra jamais vraiment. Le tout sur fond d’embargo américain aux sanctions extraterritoriales dont l’objectif affiché, depuis 1962, est de frapper Cuba au portefeuille et de l’isoler sur la scène internationale en espérant un changement de régime. Comment la conjonction de chocs exogènes récents et d’une stratégie américaine renouvelée a-t-elle précipité l’ile dans une impasse multidimensionnelle dont les issues restent, à ce stade, profondément incertaines ?
La réactivation d’une crise systémique
Pour comprendre la brutalité de la situation actuelle, il faut mesurer l’état de délabrement structurel dans lequel Cuba entrait dans les années 2020. La pandémie de Covid-19 a constitué un tournant dévastateur pour une économie dont le tourisme représentait l’un des rares secteurs en croissance. En effet, en 2018, Cuba accueillait 4,7 millions de visiteurs internationaux, un record historique. Or, les mesures prises sous le premier mandat de Trump avaient déjà obéré toute possibilité de rebond : durcissement des conditions de voyage, restriction des envois de fonds, mise en vigueur du titre III de la loi Helms-Burton de 1996, entérinant un peu plus l’extraterritorialité de l’embargo. La reprise post-Covid n’a jamais eu lieu. En 2024, les arrivées touristiques restaient inférieures de plus de moitié au niveau d’avant-pandémie, et continuaient de reculer (1). En interne, une réforme monétaire mettant fin au système de double monnaie, survenue en janvier 2021, a par ailleurs généré une inflation incontrôlée. Le tableau macroéconomique qui en résulte est catastrophique. Le PIB a chuté de 15 % entre 2020 et 2025 (2), et les pénuries alimentaires et médicales sont devenues structurelles, transformant la situation en crise humanitaire et sanitaire. La crise migratoire est peut-être l’indicateur le plus éloquent de cet effondrement. À la fin 2024, Cuba ne comptait plus que 9,7 millions d’habitants, selon les chiffres officiels de l’Office national de statistiques et d’information (ONEI), contre 11,2 millions en 2020 (3). Des études indépendantes estiment quant à elles la population résidente à environ 8 millions, un recul de 24 % en quatre ans, comparable à des dynamiques habituellement observées en contexte de conflit armé (4). Cette hémorragie démographique, qui touche en priorité les jeunes actifs, fragilise encore davantage les capacités productives du pays, dans un cercle vicieux dont il peine à sortir.
Le réseau électrique, révélateur et accélérateur de la crise
Au cœur de cette spirale, la crise énergétique est à la fois symptôme et catalyseur. Le système national électrique (SNE) cubain fonctionne grâce à huit centrales thermoélectriques vieillissantes, construites pour la plupart à l’époque soviétique, qui n’ont été ni suffisamment entretenues, ni modernisées. En raison des sanctions économiques, de leur renforcement récent, et du manque chronique de devises, il est en outre souvent impossible pour Cuba d’importer les pièces de rechange nécessaires à leur maintenance.
La vulnérabilité du réseau est telle qu’une simple panne peut provoquer son effondrement total à l’échelle de l’ile (pas moins de huit épisodes de pannes généralisées entre octobre 2024 et mars 2026), lorsque la capacité de production disponible ne suffit pas à compenser le déficit instantané. Mais c’est surtout la dépendance au combustible importé, jusqu’alors majoritairement en provenance du Vénézuéla, qui pose la question de l’autonomie et de la vulnérabilité du SNE, face à une économie alliée elle-même en grande fragilité.
La doctrine « Donroe » et l’étranglement énergétique
C’est dans ce contexte de fragilité extrême que le second mandat de Donald Trump a porté le coup de grâce, dans une stratégie plus large de réaffirmation de la puissance étatsunienne sur son hémisphère d’influence, renommée doctrine « Donroe » en référence à la doctrine Monroe.
Le 3 janvier 2026, dans la foulée de la capture de Nicolás Maduro à Caracas, le Vénézuéla met fin aux livraisons de pétrole qui soutenaient le SNE. Cela représente environ 26 000 barils par jour au moment des faits, contre près de 100 000 au pic de l’alliance au début des années 2010. En l’espace de dix ans, les livraisons vénézuéliennes s’étaient déjà réduites à moins de 30 000 barils par jour en 2024 (5). Le 29 janvier, Trump signe l’Executive Order 14380, décrétant l’état d’urgence nationale sur Cuba et établissant un mécanisme de tarifs douaniers supplémentaires sur les importations de tout pays qui oserait livrer du pétrole à l’ile. Le Mexique suspend à son tour ses livraisons fin janvier 2026 sous la pression américaine, et Cuba ne reçoit plus aucune livraison de pétrole depuis. En mars 2026, le réseau s’effondre à deux reprises, plongeant l’ile et ses habitants dans le noir.
Négocier la sortie de crise ?
Dans ce contexte d’isolement sans précédent, Cuba se trouve à une bifurcation historique. Au milieu de ce tumulte, le scénario de sortie de crise qui semble se dessiner est celui de la négociation. Le président cubain a d’ailleurs admis publiquement être en contact avec Washington, et a donné quelques gages de bonne foi en libérant des prisonniers politiques dans le cadre d’un accord avec le Vatican ou en autorisant les Cubains de la diaspora à investir sur l’ile. Côté étatsunien, la rhétorique semble surtout destinée à obtenir des concessions économiques plutôt qu’à provoquer un changement de régime, comme ce fut le cas au Vénézuéla. L’enjeu ne serait alors pas tant la démocratisation du pays que la libéralisation de son économie, et une ouverture aux investissements américains, en laissant la structure profonde du pouvoir cubain en place.
Ce qui est en jeu dépasse de toute façon la seule question du régime. C’est toute une architecture géopolitique régionale qui est en recomposition, dans une Caraïbe que Trump a clairement identifiée comme une zone d’intérêt stratégique prioritaire et de projection de puissance.
La Révolution cubaine a su traverser les crises en mobilisant un récit de résistance face à l’impérialisme américain, ressource politique longtemps inépuisable. Mais à mesure que les pannes de courant se prolongent, que la libreta se vide de ses denrées et que les files d’attente à la pompe n’en finissent pas, il est permis de se demander si ce récit suffira encore longtemps à compenser l’effondrement matériel. La question n’est plus de savoir si Cuba changera, il est clair qu’elle le fait déjà, mais à quel rythme, sous quelle contrainte, et au bénéfice de qui ?
Notes
(1) World Tourism Organization, « Yearbook of Tourism Statistics, Compendium of Tourism Statistics », compilé par la Banque mondiale, World Bank Open Data, 2022 (https://tinyurl.com/ycyepcm6).
(2) Centro de Estudios de la Economía Cubana (CEEC), Reporte CEEC sobre economía cubana : julio-diciembre 2025 (4e édition), Universidad de La Habana, février 2026 https://tinyurl.com/mr3ny7sd).
(3) Office national de statistiques et d’information de Cuba (ONEI), « Éramos 9 millones 748 mil 007 habitantes al cierre de 2024 en Cuba », 23 mai 2025 (https://www.onei.gob.cu/node/2586).
(4) Données J. C. Albizu-Campos, cité dans « De 11 millones de habitantes a poco más de 8,5: el saldo real de la crisis migratoria en Cuba », El País, 23 juillet 2024 (https://tinyurl.com/4crff6tz).
(5) Americas Society/Council of the Americas, « Weekly chart: Cuba-Venezuela oil relationship », 2016 (https://tinyurl.com/yc6cxy5x) ; « Cuba’s oil imports hit zero as Venezuela, Mexico halt shipments », Reuters, janvier 2026 ; « Maduro captured: Venezuela’s oil future at a crossroads », Kpler, janvier 2026 (https://tinyurl.com/mvexfckk).
Margot François
