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lundi 4 mai 2026

Les Iraniens et la guerre par le prisme de l’histoire

 

Pour les Iraniens, la guerre avec les États-Unis et Israël vient s’ajouter à une réalité déjà tragique : celle d’un pays traversé par une répression politique féroce – illustrée par le sort de la prix Nobel de la Paix Narges Mohammadi – et par des décennies de tensions avec les puissances étrangères. Un retour en arrière sur l’histoire du pays permet de mieux comprendre ce que peut ressentir le peuple iranien.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent des opérations militaires contre l’Iran, dans un contexte de négociations diplomatiques en cours avec la République islamique, essentiellement sur la question nucléaire. Cette intervention extérieure survient alors même que le pays traversait une nouvelle vague de contestation interne.

Dès décembre 2025, de grandes manifestations éclatent en Iran. Elles s’inscrivent dans la continuité des mouvements sociaux précédents et sont violemment réprimées entre le 8 et le 11 janvier 2026. Dans ce climat de tension extrême, un troisième « communiqué des 17 » activistes de la société civile est publié le 28 janvier 2026. Ce texte collectif dénonce la répression, appelle à la justice pour les victimes, à la libération des prisonniers politiques et à une transition démocratique. Il met aussi en garde contre un cycle de violence aggravé par l’absence de réforme politique.

Parmi les signataires figure notamment Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix, qui reste emprisonnée depuis onze ans et qui vient d’être admise en soins intensifs dans un hôpital du nord du pays après une crise cardiaque. Vida Rabbani, journaliste et activiste est arrêtée le 31 janvier 2026 lors d’une vague d’arrestations visant journalistes et militants.

Guerre et répression interne

Dès l’éclatement de la guerre, la répression et l’arrestation des personnalités de la société civile s’intensifient, parmi lesquelles figure Nasrin Sotoudeh, avocate reconnue, arrêtée à Téhéran et conduite vers un lieu inconnu. Les médias sont strictement contrôlés, l’internet et les liens téléphoniques avec l’étranger sont coupés et la dynamique collective de la société civile change de forme : il n’existe plus de communiqué unifié comparable à celui des « 17. » Les prises de parole deviennent fragmentées, à travers des déclarations et des lettres ouvertes individuelles. Mostafa Tajzadeh, figure d’opposition réformiste, adresse une lettre au Président américain, depuis la prison d’Evin, appelant à mettre fin à la guerre afin de permettre au peuple iranien de continuer sa lutte pour la démocratie.

La situation actuelle ne peut être comprise sans un retour en arrière. Depuis le XIXᵉ siècle, l’histoire de l’Iran est marquée par une tension constante entre aspirations internes à la liberté, à la démocratie et à la justice sociale, et interventions étrangères répétées qui ont freiné son évolution politique.

Face aux deux empires russe et britannique

Au début du XIXᵉ siècle, l’Iran, sous la dynastie qajar, se trouve pris entre deux empires : la Russie et la Grande-Bretagne. Les guerres lancées par la Russie contre la Perse (nom de l’Iran jusqu’en 1935) entraînent des pertes territoriales importantes (la Georgie, l’Arménie, une grande partie de l’actuelle Azerbaïdjan) et des traités inégaux qui affaiblissent durablement l’État iranien. La Grande-Bretagne, de son côté, impose une influence indirecte visant à contrôler les routes stratégiques vers l’Inde, sa colonie la plus précieuse.

Au XIXᵉ siècle, les concessions économiques accordées à des puissances étrangères accentuent ce sentiment de dépossession. Les concessions aux Britanniques, Reuter (sur les chemins de fer, mines et infrastructures) et Talbot (le tabac) provoquent des mobilisations populaires, révélant une première conscience nationale contre l’ingérence économique étrangère.

La Perse en 1900
Source Wikimedias commons
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Le début du XXᵉ siècle marque un tournant avec la découverte du pétrole. La concession D’Arcy (du nom du signataire britannique William Knox d’Arcy) place les ressources énergétiques sous contrôle britannique, transformant l’Iran en un atout stratégique de l’Angleterre.

La Révolution constitutionnelle de 1905–1911, obtenue du Shah par une large mobilisation populaire, est une tentative majeure de transformation politique. Elle aboutit à la création d’un parlement et d’une constitution, à laquelle les femmes ont pris une part active. Mais cette dynamique est freinée par les rivalités des Anglais et des Russes. La convention anglo-russe de 1907, divise le pays en zones d’influence.

En 1908, Mohammad Ali Shah Qajar fait bombarder le parlement avec l’appui des officiers russes. La lutte passe d’un combat politique à une véritable résistance populaire, qui aboutit en 1909 à la chute du Shah et au rétablissement du régime constitutionnel qui reste toutefois très fragile.

Guerres mondiales et interventions directes

L’Iran devient un espace de rivalité stratégique durant les deux guerres mondiales. En 1941, il est occupé par les forces britanniques et soviétiques. Reza Shah Pahlavi, au pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire en 1921, est contraint d’abdiquer en faveur de son fils, illustrant une nouvelle intervention directe dans la souveraineté nationale.

La question pétrolière reste centrale. Le tournant décisif intervient avec le premier ministre Mohammad Mossadegh, qui, en 1951, fait de la nationalisation du pétrole un acte politique majeur visant à restaurer la souveraineté nationale. Cette décision cible directement la Anglo-Iranian Oil Company et déclenche une crise internationale.

Le Royaume-Uni impose un embargo et organise un blocus maritime du golfe Persique. La Royal Navy patrouille dans le golfe Persique pour empêcher l’exportation du pétrole iranien et protéger ses intérêts.

En 1953, le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh est renversé par un coup d’État, fomenté par la CIA et le MI6. Cet événement suivi du retour du Shah et de la dictature, marque profondément la mémoire collective iranienne et alimente une défiance durable envers l’Occident.

Après 1979 : sanctions, guerres et blocage des dynamiques démocratiques

La Révolution de 1979 ouvre une nouvelle phase de tensions. La prise d’otages à l’ambassade américaine entraîne des sanctions immédiates. La guerre lancée par l’Irak contre l’Iran (1980–1988), soutenue indirectement par plusieurs puissances étrangères, aggrave encore la situation.

Depuis, les sanctions économiques et diplomatiques se multiplient, notamment liées au nucléaire. En 2018, sous le premier mandat de Donald Trump, les États-Unis se retirent de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015, ce qui relance une logique de confrontation.

Dans cette perspective, la guerre en cours apparaît comme une nouvelle étape d’une longue histoire où se superposent interventions extérieures et tensions internes. Chaque tentative de transformation politique interne vers la démocratie semble avoir été fragilisée ou interrompue par des dynamiques géopolitiques externes.

La guerre actuelle, ajoutée à la répression interne, est ainsi perçue par une partie de la société iranienne comme un facteur supplémentaire de blocage des dynamiques démocratiques, voire comme un renforcement indirect des structures de pouvoir existantes. Au-delà des rapports de force entre États, l’histoire de l’Iran rappelle une réalité essentielle : les sociétés civiles sont les premières à subir les conséquences des conflits et des interventions extérieures.

Le régime iranien semble considérer qu’il a résisté avec succès aux pressions militaires exercées par les États-Unis et Israël, ce qui peut renforcer, au moins en interne, le sentiment d’avoir tenu bon face à ses adversaires. Dans ce contexte, le pouvoir paraît consolider son autorité, notamment par un durcissement de la répression.

Plusieurs organisations de défense des droits humains et des médias font état d’une recrudescence des exécutions et d’un contrôle accru des voix dissidentes, dans un climat marqué par les tensions extérieures et les contestations internes.

Dans ce climat de guerre, la société civile iranienne continue à mettre l’accent envers et contre tout sur la non-violence, la libération des prisonniers politiques et la tenue d’un référendum pour une transition pacifique vers la démocratie.

Rostam Zal

asialyst.com