Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 10 mai 2026

La bataille du Lubero. Le primat de la manœuvre et de l’étude théorique

 

Début août 2024, l’armée rwandaise (RDF) et le M23 lancent plusieurs offensives parallèles dans le Nord-Kivu. Après trois années de guerre, ces derniers tentent de conquérir de nouveaux territoires de la province congolaise, poussant vers l’ouest et le sud depuis le Rwanda. Il s’agit, outre les gains politiques, de neutraliser toute velléité de contre-offensive des Forces armées congolaises (FARDC).

Le 2 décembre, Kigali ouvre un nouveau front, progressant cette fois du sud vers le nord, le long de la route nationale 2 (RN2). L’offensive des RDF rencontre cependant une résistance inattendue, du fait de la détermination et de l’habileté du général Emmanuel Kabundi. Tutsi originaire de la province, ce dernier parvient à contre-attaquer. Le front est stabilisé le 7. Les RDF acheminent alors d’importants renforts, estimés à 1 200 hommes. Le 15, l’annulation unilatérale par Paul Kagame du sommet de Luanda coïncide avec la reprise des combats. Les FARDC sont, cette fois, contraintes de reculer. Le 17, les RDF sont à 20 km de Lubero, chef-lieu du territoire du même nom. Les FARDC tentent de se réorganiser 8 km plus au nord, à partir de Kitsumbiro.

Le 16 décembre, la force aérienne congolaise est prête à intervenir : deux hélicoptères d’attaque Mi‑24 sont envoyés à Béni et un avion d’appui aérien rapproché Su‑25 est tenu en alerte depuis Kisangani. Toutefois, le général Chiko Tshitambwe, commandant le front Nord, ne parviendra jamais à fournir les éléments nécessaires à leur engagement. Le 19, il est rappelé à Kinshasa avec le général Kabundi, victime collatérale de ce remaniement. Le 20, les FARDC décident alors de déployer une équipe ad hoc, composée de deux officiers de renseignement, de deux dronistes expérimentés et d’un infirmier, escortés par une demi – douzaine de soldats issus des forces spéciales. Leur mission est, en plus de fournir des cibles à l’aviation, de conseiller le nouvel état – major. Pour ce faire, l’équipe s’appuie sur une solide instruction théorique et, notamment, l’étude des écrits des stratégistes Gérard Chaliand, Hervé Coutau – Bégarie et, surtout, du général français Guy Hubin. Son appartenance à une chaîne de commandement extérieure lui confère, en outre, une certaine liberté. Elle va ainsi mobiliser sa connaissance des deux systèmes qui s’affrontent – FARDC (1) et M23/RDF (2) – pour exploiter toutes les marges de manœuvre avec les moyens immédiatement disponibles.

En dehors des structures organiques et hiérarchiques traditionnelles, la spécificité de cette équipe est fonctionnelle : véritable échelon de coordination, elle assure la combinaison des moyens interarmées, met en place une véritable stratégie des moyens et s’attache à créer une unité de vue parmi les exécutants. Dans un environnement où règne l’absence de comptes rendus, l’une de ses tâches essentielles est de recueillir, d’exploiter et de diffuser un flux massif d’informations. Elle doit, ce faisant, en tirer toutes les conclusions nécessaires à la conception et à la conduite des opérations : définition des objectifs, coordination des feux, engagement des moyens aéromobiles, rendez – vous logistiques. L’équipe tente d’appliquer les principes – si souvent cités, mais parfois méconnus sur le terrain – de concentration des efforts, d’économie des moyens et de sûreté/surprise. Leur réunion est censée garantir la conservation de la liberté d’action. L’articulation est originale, mais correspond, pour ses utilisateurs, à une méthode éprouvée. À la tête d’un dispositif faisant intervenir un très grand nombre d’acteurs, ils vont tenter d’en tirer le meilleur parti en les fondant en un ensemble cohérent (3).


L’exploitation d’un moment stratégique particulier

Malgré leurs succès initiaux, les éléments M23/RDF sont dans une position délicate. D’une part, les forces armées ougandaises (UPDF), voisines, entretiennent l’ambiguïté quant à la défense de leurs intérêts dans la zone. D’autre part, la concentration de forces autour de Goma et les différents fronts mobilisent déjà des effectifs importants. Par ailleurs, les RDF ne peuvent se permettre d’engager leurs systèmes de défense aérienne à courte portée en première ligne : trop précieux, ils sont conservés pour protéger leurs principales bases. L’aviation des FARDC peut donc toujours intervenir en périphérie de leur dispositif. En outre, la retraite des FARDC s’est opérée dans un bon ordre relatif. Ces dernières conservent ainsi plusieurs batteries d’artillerie, en position défensive, aux abords de la RN2. Enfin, l’arrivée de nouveaux chefs fluidifie l’action. Le général Bruno Mandevu, déjà responsable de l’état – major zonal Sokola 1 (4), installe son PC à Lubero le 20 décembre, alors que le général Pacifique Mansunzu prend la tête de la 3e zone de défense (5). Ils vont faciliter l’engagement des moyens et, sans interventions excessives, avaliser les initiatives locales. L’équipe peut donc agir sans se heurter aux préconceptions anciennes ni – obstacle souvent rédhibitoire – froisser des ego trop bien installés.

Arrivée à Lubero le 20 décembre au soir, l’équipe entre en action dès le 21. Elle oriente un combat de harcèlement et de fixation des éléments des RDF, frappés grâce au guidage par drone de tirs de lance – roquettes multiples de 107 mm et au largage de grenades par drones. En parallèle, deux régiments tentent de déborder les positions des RDF par l’ouest et l’est. En fin de matinée, un soldat des RDF, blessé, est capturé. Le 22, les Mi‑24 interviennent à deux reprises, guidés par l’équipe au sol. Le 23, au prix d’une quinzaine de tués et d’une cinquantaine de blessés, les FARDC repoussent l’avant – garde ennemie et s’installent sur ses positions aux abords de la RN2. Les Rwandais continuent toutefois de frapper régulièrement les éléments avancés grâce à des drones FPV armés d’obus de 60 mm. En parallèle, un puissant brouillage apparaît pour couvrir leurs positions, renforcées chaque nuit par des soldats creusant sans relâche. La situation des FARDC demeure toutefois très fragile : le dispositif ami reste largement inconnu au PC de Lubero ; les chaînes logistiques et sanitaires sont déficientes ; les soldats congolais, engagés au front depuis plus d’un an, sont épuisés par les mouvements et combats ininterrompus depuis le 2 décembre ; le froid s’accentue, avec des pluies régulières ; la troupe, mal équipée, souffre, n’y croit plus vraiment et le fait savoir.

Des mesures urgentes doivent être adoptées pour faire face. Maintenir l’activité est impératif pour éviter un relâchement, probablement fatal, du moral et de la discipline. De même, le niveau technique général de la troupe et du commandement des FARDC impose de s’en tenir à une grande simplicité. Il faut d’abord consolider les positions acquises. Pelles, pioches et houes sont commandées pour les fortifier. Deux chars T‑55 sont réapprovisionnés en carburant et positionnés en interdiction sur la RN2. Pour exploiter les appuis et assainir les chaînes de soutien, l’équipe demande un renfort de spécialistes depuis Goma, mis en place à partir du 26 décembre. Le 25, l’arrivée à Lubero du général Évariste Somo Kakule (6), alors commandant de la 31e Brigade de réaction rapide, et du J3 du front, permet de commencer un état des lieux complet du dispositif des FARDC. En parallèle, l’équipe sonde le dispositif M23/RDF grâce à des informateurs locaux. Les Rwandais ne sont pas inactifs. Le 27, un tir de missile sol-air manque le Su‑25 venant de frapper leurs positions. Le même jour, le débriefing du soldat des RDF capturé le 21 précise la situation ennemie : trois bataillons M23 (1 500 hommes) sont positionnés aux abords de l’axe. Ils sont encadrés par une compagnie de forces spéciales, tandis qu’un bataillon des RDF (600 hommes) tient les principales positions. 

Réorganiser les forces

Le centre du dispositif des FARDC concentre l’essentiel des moyens d’artillerie : mortiers de 120 mm, lance-

roquettes multiples de 107 mm sur pick-up, BM‑21 et obusiers D‑30 de 122 mm. Quelques moyens blindés sont également disponibles : chars T‑55, M53/59 Praga avec bitube de 30 mm et véhicules de transport de troupes. Cet ensemble est toutefois peu efficient. Sans élément de coordination ni plan de feux, il déverse consciencieusement beaucoup de munitions loin d’objectifs qu’il ne voit pas. Une fois ces moyens regroupés sous l’autorité d’un seul chef, la priorité est de régler les pièces, d’encadrer les servants et de mettre en place des observateurs avancés. De là, des feux sont appliqués de nuit pour entamer le moral du côté M23/RDF et ralentir l’aménagement du terrain. Les moyens et positions sont utilisés en alternance, pour avoir le meilleur rendement en fonction de l’objectif. Si l’ensemble n’est que peu mobile en dehors des axes et que les faibles stocks de munitions limitent son emploi, il n’en est pas moins décisif. Peu importe la météo et le brouillage, qui contraignent les drones comme l’aviation. L’artillerie frappe le gros de l’ennemi chaque jour, le menace et le fixe de front, partout où il est visible. Sans emporter la décision, elle empêche les éléments des M23/RDF de dégarnir leur dispositif central.

En parallèle, l’équipe s’attaque au soutien. Il faut agir sur les volumes de carburant, de nourriture et de munitions, ainsi que sur l’évacuation des blessés. Jusqu’alors, l’absence de planification centralisée et l’éparpillement des moyens conduisaient à des norias aléatoires, insuffisantes, qui bridaient nécessairement toute réflexion tactique. À cette logique de flux incertains est substituée celle du prépositionnement de moyens mutualisés. Après une vaste reconnaissance du front faisant office d’état des lieux, des dépôts logistiques temporaires sont institués dès le 2 janvier. Installés au plus près de la ligne de contact, ils sont armés par des pelotons constitués avec les mécaniciens, les blessés légers et les soldats les plus âgés des unités. Les munitions restent en permanence sur camion, afin d’éviter qu’elles ne soient abandonnées à l’ennemi en cas d’effondrement. Un plot principal, installé sur la RN2, concentre l’essentiel des moyens et les achemine ensuite vers des plots secondaires, où les unités se ravitaillent. Le parc de véhicules des unités est regroupé puis mobilisé pour assurer les liaisons. Des nids de blessés sont identifiés à l’avance, les infirmiers et médecins regroupés dans un centre de triage. L’ensemble permet d’introduire la logistique comme composante à part entière de la manœuvre.

Il reste à organiser les forces. Le combat est, au départ, entièrement polarisé sur la RN2. Or, l’essentiel des troupes des FARDC est ailleurs. Isolées, sans ordres, ces dernières restent l’arme au pied depuis la retraite de la mi-décembre. Il faut donc les contacter, une à une, pour connaître leur situation. De là, il faut les regrouper selon une articulation qui traduit, peu ou prou, l’occupation d’un compartiment de terrain. C’est la seule façon de retrouver les notions de soutien, de réserve – en bref, d’économiser les forces pour concentrer les efforts. D’apparence simpliste, l’opération est d’une rare complexité. Les liaisons radio, rudimentaires, laissent souvent place à l’utilisation du réseau mobile, disponible de façon aléatoire et peu fiable. De fait, le contrôle effectif de ce dispositif, qui s’étend à mesure qu’il se révèle, devient rapidement problématique. De même, l’absence de cartographie et d’aide à la navigation dans la plupart des unités complique tout. On se contente, dans le meilleur des cas, de connaître la position approximative du chef de l’unité et de l’échelon (bataillon) immédiatement subordonné. Par ailleurs, les volumes réels, pour des unités similaires, sont disparates. Sur un effectif théorique de 21 000 hommes, seuls 8 000 paraissent réellement disponibles, sans pouvoir être tous engagés au combat.

Le primat de manœuvre

Les RDF, tactiquement très supérieures, laissent le choc sur un axe emporter la décision. Leur intention est généralement de combattre le moins possible, avec des troupes qui progressent en ordre de marche. Leur calcul est que la stupeur et les hésitations du commandement suffiront à paralyser les FARDC le temps de les placer devant le fait accompli. Ce dispositif a, toutefois, plusieurs faiblesses : les RDF opèrent avec le M23, dont la valeur combattante est nettement inférieure. En nombre restreint, ses éléments ne peuvent être présents partout. Du fait de l’expansion de la zone sous leur contrôle, leurs lignes d’approvisionnement sont très étirées. En l’espèce, ils ne tiennent que quelques points d’appui sur la RN2, tandis que le gros de leur dispositif est entièrement concentré sur la ligne de contact. Les FARDC sont, globalement, dans une configuration similaire. Or, avec des lignes d’opération alignées et deux dispositifs parallèles, le rapport de force ne peut qu’être en faveur des RDF. Pour l’inverser, les FARDC doivent renouer avec la manœuvre, dont la base est le mouvement. Refusant d’aborder l’ennemi de front, ils doivent agir sur ses points faibles, le fixer, le déborder, menacer sa logistique. Pour ce faire, ils doivent rechercher le contact partout.

Les FARDC sont progressivement réparties en quatre groupes, chacun organisé autour d’une brigade de marche et d’un chef unique. L’objectif retenu est simple : fixer l’ennemi de front et par l’est, tout en le débordant au maximum par l’ouest pour menacer sa ligne d’opération. Il s’agit, par des efforts parallèles et successifs, sur la zone la plus large possible, de l’empêcher de faire basculer ses réserves. Il faut accaparer son attention, le maintenir sur « les cornes d’un dilemme (7) » en agissant partout. Cet effort sera appuyé par l’engagement de l’aviation, capable de frapper rapidement et par surprise. Un ordre d’opération adapté est diffusé. Outre un effet majeur et les missions des groupes, il détaille également l’esprit général de la manœuvre. Chaque élément subordonné, soit 21 unités au total, reçoit ses propres objectifs. Les buts et les facteurs de succès de chacun sont mentionnés, avec un phasage simple en quatre temps (T0 à T3). L’ordre n’est évidemment pas parfait, et ne correspond qu’au renseignement disponible au moment de sa rédaction. Il tente, surtout, d’établir « une même façon de voir. De cette commune manière de voir, une même façon d’agir (8) ». Validé le 7 janvier, le plan doit faire l’objet d’une répétition le 9, en présence des chefs d’éléments. Il n’aura jamais lieu.

Le 9 janvier, à 4 h 45 du matin, les observateurs avancés rendent compte que les éléments des M23/RDF attaquent sur la RN2 tout en tentant de déborder le groupe Centre par l’est. Quelques positions sont perdues sur la gauche du dispositif, mais l’ensemble, fortifié, tient. Toutes les pièces d’artillerie, aux objectifs prédésignés, ouvrent le feu de concert. Le général Mandevu étant en déplacement à Beni, c’est le général Évariste Somo Kakule, chef du groupe Ouest, qui prend le commandement. L’ordre général donné est simple : chaque unité doit tenter, partout où elle le peut, d’atteindre ses objectifs. En fin de matinée, les positions perdues sont reconquises grâce à des assauts appuyés par des frappes de Mi‑24. En parallèle, les trois autres groupes progressent partout. À la nuit tombée, les FARDC comptent 25 tués et 76 blessés. C’est la première fois qu’ils s’opposent, avec succès, à une offensive des RDF. Du 10 au 12, toutes les unités précisent le contact avec l’ennemi ou se rapprochent de leurs objectifs. Le 13, le groupe Ouest atteint la localité de Mbingi, sans parvenir à s’y maintenir. Le groupe Sud-Ouest s’empare brièvement de Luhofu le 14, menaçant directement la RN2. La manœuvre semble porter ses fruits. Elle ne peut toutefois changer, à elle seule, le cours des choses.

Leçons et limites

De fait, « c’est à peine, si au cours d’une campagne il est possible de réparer les fautes commises au moment de la concentration primitive (9) ». Le travail effectué sur le front Nord ne peut, ainsi, empêcher la chute de Goma le 26 janvier 2025. En choisissant d’y masser ses forces alors que la cité, voisine du Rwanda, était déjà isolée, la RDC s’est condamnée à combattre en situation d’infériorité. Il faut, toutefois, admettre que le coût politique d’un retrait aurait été immense. De même, parfois mal conseillé, le pays a fréquemment surestimé ses capacités et celles de ses alliés. L’offensive étant impossible, les FARDC se sont enfermées dans une stratégie de défense statique, passive, dans l’attente d’un hypothétique déblocage apporté par l’aviation. L’échec était prévisible. À l’inverse, une stratégie d’usure, qui n’empêchait pas de rechercher l’attrition de l’ennemi, était possible : une action zonale, cherchant à jouer sur la capacité de mobilisation humaine et matérielle. Il fallait, il est vrai, réformer prioritairement le commandement et le soutien. Le manque d’organisation fut la première défaite. De même, la menace représentée par l’envahisseur étranger, peut-être trop distante de Kinshasa, n’a jamais conduit à la réunion de toutes les énergies.

Sur le terrain, tout reste à faire. Sans liaisons ni réels états – majors, comment s’étonner de l’échec de toute manœuvre ? On ne peut, après avoir conçu les ordres initiaux, espérer que l’improvisation des subordonnés suffira. Le commandement doit être effectif, se faire comprendre et se faire obéir, sans quoi la subordination aveugle et l’inaction deviennent la norme. Le souci de la sûreté, l’observation, les reconnaissances et l’usage d’avant – gardes doivent devenir des réflexes. Sans cela, rien ne pourra être obtenu face à un ennemi dont le niveau demeure bien supérieur. La meilleure conception du monde ne peut rien si l’adversaire réagit systématiquement plus vite. Jouant du principe de concentration bien plus efficacement que les FARDC, les RDF disposent également d’un avantage technique considérable. Au-delà des considérations matérielles, la RDC doit ainsi se soucier d’une montée en puissance théorique et délaisser certains expédients. Machiavel avait déjà, en son temps, compris les limites du mercenariat. L’accord de paix du 27 juin, déjà remis en cause, ouvre néanmoins certaines perspectives. Une accalmie pourrait enfin permettre aux FARDC de s’instruire. C’est en temps de paix qu’un état – major, soucieux de se préparer à vaincre, bâtit sa doctrine et son système de forces.

Ces questions sont au cœur des préoccupations militaires européennes. Souvent délaissée, l’écriture est pourtant le détour obligé pour aboutir à une réflexion saine. De même, l’étude de la stratégie et de la tactique théorique reste sans doute la meilleure préparation possible à la guerre. Or bien des militaires confondent leur propre expérience, nécessairement limitée et localisée, avec un savoir objectif. Ce penchant est accru par le cantonnement de nombreux cadres à des tâches de gestion administrative. Une tendance dangereuse, alors que des changements importants interviennent actuellement dans tous les domaines. De fait, l’exemple ci – dessus est riche de leçons pour nos partenariats militaires. Nos procédés tendent, avant tout, à jouer sur le capacitaire et le microtactique. Or c’est sur le plan opératif que, bien souvent, la marge de manœuvre est la plus importante. C’est en pensant les opérations à grande échelle, en séquences, dans le temps et dans l’espace, que l’on relie la tactique à la stratégie. À cet égard, nos conceptions opérationnelles, si elles ne sont pas adossées à une réflexion théorique permanente, risquent de devenir le reflet de « la présomption et la nonchalance, pour se dispenser des efforts pénibles qui mènent à la perfection (10) ». Nous avions pourtant dans ce domaine une avance considérable, acquise au prix du sang. Elle est, d’ores et déjà, profondément remise en cause.

Notes

(1) Robert Jordan, « République démocratique du Congo : atouts et faiblesses des forces armées dans les opérations contre le M23 et ses soutiens », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.

(2) Robert Jordan, « Les opérations du Rwanda en RDC : combat couplé et pertinence tactique », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2025.

(3) Hervé Coutau‑Bégarie, Traité de stratégie, 7e éd., ISC/Economica, Paris, 2011, p. 332.

(4) Il était alors installé à Béni, 75 km plus au nord, et responsable des opérations des FARDC dans la zone du Grand Nord, dont la lutte contre l’ISCAP.

(5) La 3e zone de défense des FARDC comprend les provinces suivantes : Maniema, Tshopo, Haut-Uele, Bas-Uele, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri.

(6) Le général Évariste Somo Kakule a, depuis, été nommé gouverneur militaire du Nord-Kivu le 28 janvier 2025. Il remplace le général Peter Cirimwami, tué le 23 janvier lors des combats pour la défense de Goma.

(7) Guy Hubin. Perspectives tactiques, 3e éd., ISC/Economica, Paris, p. 49., expression du général Sherman (Union) qui décrit son action face au général sudiste Hood en novembre 1864.

(8) Ferdinand Foch, De la guerre. Texte présenté et annoté par Martin Motte, Tallandier, Paris, 2023, p. 84.

(9) Ibid., p. 294. Foch rapporte ici la pensée du général allemand Moltke.

(10) Archiduc Charles, Principe de la stratégie, Tome 1, Vienne, 1818.

Robert Jordan

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