Le départ de Martin Schell, ancien directeur de longue date de l’Institut Fraunhofer Heinrich Hertz (HHI), pour Huawei a suscité l’inquiétude des responsables politiques et des services de renseignement allemands. Fin février 2026, M. Schell a annoncé son départ du HHI sur LinkedIn. Il a pris ses nouvelles fonctions au Centre de recherche Huawei Bragg à Ipswich, en Angleterre, en mars.
Il y dirige le département de recherche et développement des puces optiques. Le HHI est considéré comme l’un des principaux instituts européens de communication mobile et optique, ainsi que de traitement vidéo et de données. Son site web présente des photos du directeur général Thomas Wiegand et du maire de Berlin, discutant de « souveraineté numérique, d’IA sécurisée et de recherche dynamique dans les capitales » lors de la Journée de l’innovation technologique 2026.
Le gouvernement allemand et les services de renseignement allemands voient d’un mauvais œil ce départ pour Huawei
Quelques jours plus tard, ce directeur de recherche de longue date rejoignait une entreprise classée comme fournisseur à haut risque par les services de renseignement de la quasi-totalité des pays occidentaux. Le ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche a déclaré que les changements de personnel ne sont généralement pas contestables. Concernant le départ de Schell, le ministère le qualifie également d’évolution « préoccupante ».
Le ministère a déclaré au journal Handelsblatt que les changements d’employeur ne devraient pas permettre que des recherches financées par l’État et essentielles à la sécurité profitent en fin de compte à un concurrent systémique. Il entend désormais élaborer des propositions visant à renforcer la sécurité de la recherche.
Le président de l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), Sinan Selen, partage pleinement les préoccupations du gouvernement fédéral. Le service de renseignement intérieur allemand considère l’entreprise basée à Shenzhen comme un risque dans les domaines de la recherche essentielle à la sécurité, des technologies sensibles et des infrastructures critiques. Du point de vue du BfV, ainsi que d’autres services de renseignement, Huawei est une source potentielle de risques tels que l’espionnage économique, l’influence systémique et, dans le pire des cas, le sabotage.
Ce n’est pas le premier cas de débauchage dans des domaines de recherche critiques
Dans le cas de Schell, son départ pour Huawei apparaît particulièrement problématique car la photonique est un domaine stratégique. Des secteurs comme la mécanique, l’automobile, les dispositifs médicaux et les sciences de la vie dépendent de son développement continu.
Le gouvernement considère ce secteur comme si important qu’il finance environ 30 % des activités de recherche de l’Institut Fraunhofer. Il est donc préoccupant de constater que l’expertise acquise grâce à ce financement passe au profit d’un concurrent systémique. Ce n’est pas un cas isolé : Huawei et d’autres institutions chinoises proches du régime rivalisent pour attirer les meilleurs talents en leur offrant des financements substantiels et des postes prestigieux.
Fin 2024, des activités de débauchage, autrement dit de recrutement ciblé, ont été observées chez les fournisseurs du géant des semi-conducteurs ASML. Ces activités visaient spécifiquement des ingénieurs et des chercheurs des entreprises Trumpf et Zeiss SMT. Les autorités ont même ouvert des enquêtes sur les risques potentiels de vol de propriété intellectuelle.
Les nombreuses options de contrats à durée déterminée facilitent-elles les agissements de Huawei ?
Dans des domaines tels que les puces et l’IA, une fuite des cerveaux plus importante, avec des chercheurs européens, s’est poursuivie en 2025 et 2026. Les États-Unis ne sont pas la seule destination prisée. Les entreprises chinoises sont également fréquemment ciblées. L’année dernière encore, l’intérêt manifesté par les dirigeants chinois pour les universités bavaroises a attiré l’attention. Ils souhaitent renforcer leurs mesures de précaution contre l’infiltration du régime du PCC. Ces dernières années, plusieurs pays de l’UE ont pris des mesures pour retirer les composants Huawei des infrastructures critiques.
Outre les sommes importantes en jeu, les incertitudes structurelles au sein du système d’enseignement supérieur allemand sont également considérées comme un facteur susceptible de rendre les chercheurs réceptifs aux offres chinoises. Par exemple, la loi relative aux contrats à durée déterminée dans le milieu universitaire (WissZeitG) autorise des contrats de travail à durée déterminée dans les établissements de recherche bien au-delà de la durée habituelle. Ceci réduit la sécurité de l’emploi des chercheurs et constitue donc un facteur potentiel d’émigration des talents.
Reinhard Werner