De la falsification du réel à la brutalisation du langage, ce texte dresse le portrait d’un Donald Trump pour qui la répétition vaut vérité, la domination tient lieu de morale et l’instinct remplace le jugement. Une mécanique politique qui déborde le verbe et éclaire aussi son rapport à la guerre.
Chris Christie, ancien gouverneur du New Jersey, a déclaré que Donald Trump lui avait un jour dit que, si l’on répète un mensonge assez longtemps, il devient vérité. Prise au sérieux, cette phrase est moins une remarque lancée en passant qu’un principe de gouvernement. Dès lors que la vérité devient quelque chose qu’il faut user plutôt que découvrir, tout le reste suit : le pouvoir, le langage, le jugement, et même la guerre elle-même.
Ce qui apparaît alors, c’est un catalogue du système psychologique de Trump : la réalité est remplaçable, le pouvoir est personnel, et la contrainte est facultative.
Trump ne discute pas, il écrase et substitue. « Nous avons gagné cette élection par un raz-de-marée », a-t-il insisté après l’avoir perdue. « Ce que vous voyez et ce que vous lisez n’est pas ce qui se passe. » Affirmation, répétition, escalade : dites-le assez souvent, assez fort, et l’affirmation commence à occuper la place où se trouvait autrefois le fait. Le mensonge devient une méthode, la répétition un instrument destiné à épuiser la capacité du public à distinguer la vérité du vacarme.
Et lorsque le mensonge s’effondre, lorsque les faits sont clairs, lorsque le dossier est public, un élément demeure constant : ce n’est jamais sa faute. Cela aussi fait partie de la structure. Cela révèle son insolence, cette conviction profonde que l’échec appartient toujours aux autres, jamais à lui.
De là, la logique glisse sans heurt vers le pouvoir. « Je peux faire tout ce que je veux », a-t-il dit. Il a aussi affirmé qu’il pourrait se tenir sur la Cinquième Avenue, tirer sur quelqu’un, et s’en tirer. Ce sont des professions de foi : l’autorité comme quelque chose de personnel, total, et affranchi de toute retenue institutionnelle.
Le pouvoir sans frein
Nulle part cela n’est plus dangereux qu’en matière de guerre. Voici un président dépourvu de discipline, à plus forte raison de discipline guerrière, qui déclenche des guerres parce qu’il croit en avoir le pouvoir, et qui y met fin, s’il en est capable, lorsqu’il le sent dans ses tripes, au mépris des institutions, des procédures ou des agences censées conseiller, contenir et calculer les conséquences. La stratégie cède la place à l’instinct, la délibération à l’impulsion, et les décisions les plus graves qu’un État puisse prendre se trouvent ramenées à l’humeur et à l’appétit.
Il parle d’anéantissement avec un fond de sadisme. Il largue des bombes sur des écoles de filles, selon ses propres termes, « juste pour le plaisir », comme si la violence était une source d’amusement, et comme si la destruction des sans défense n’était qu’une autre manière de se sentir puissant.
Lorsqu’on lui demande quel standard moral il applique, la réponse se réduit à un seul point : le sien est le seul qui compte. Cette même morale, auto-référentielle et sans bornes, s’étend à tout, qu’il s’agisse de parler avec désinvolture de céder du territoire en Ukraine ou d’imaginer la transformation d’une Gaza dévastée en projet immobilier, comme si la souffrance humaine n’était qu’une variable supplémentaire dans une transaction. Le jugement devient préférence. Le pouvoir devient permission.
Dans ce système, le langage sert la hiérarchie. Les migrants sont des « animaux ». Les adversaires sont de la « vermine ». Des populations entières « empoisonnent le sang » du pays. Des nations sont des « trous à merde ». Chaque formule peut être écartée si on la prend isolément. Ensemble, elles composent un lexique dans lequel la valeur humaine est attribuée selon la proximité avec le pouvoir, puis retirée avec la même facilité.
Sa vision des femmes appartient au même paysage moral. « Attrapez-les par la chatte » n’était pas seulement une vulgarité saisie sur bande. C’était la révélation d’une vérité intérieure : les femmes d’abord rencontrées comme des objets, disponibles pour être classées, saisies et utilisées ; l’intimité traduite en droit ; la violation reformulée en prérogative.
Ses compliments obéissent à la même logique, mais à rebours. « Il est très riche », dit-il souvent, comme si la richesse suffisait à trancher la question de la valeur. Il se moque d’un homme, le traite de gros, le ridiculise, puis l’élève dans la même phrase parce qu’il est riche. L’insulte se dissout en présence de l’argent. La richesse rachète tout.
Dans le même ordre d’idées, il aurait dit qu’il aime être entouré de perdants parce que cela le fait se sentir mieux. Cela aussi mérite sa place dans le catalogue. Les autres n’apparaissent plus alors que comme des miroirs, le rassurant par leur infériorité, surtout lorsqu’ils se rassemblent autour de lui comme une troupe de chauffeurs, d’émissaires et de courtisans pliant le genou en signe d’adoration, si insincère soit-elle, car même l’hommage contrefait confirme la hiérarchie qu’il désire.
Il a dit à propos du fait d’éviter l’impôt : « Ça prouve que je suis intelligent. » Le système existe pour être battu ; l’homme qui le bat se place au-dessus. Dans ce cadre, l’intelligence ne se démontre ni par le savoir ni par le raisonnement ; elle s’affirme et se rattache au rang. Ou bien vous êtes au-dessus, ou bien vous êtes en dessous.
Et pourtant, l’ironie est difficile à manquer : son propre intellect est si pauvrement meublé qu’il a semblé incapable de distinguer entre un test de dépistage cognitif et un test de quotient intellectuel, prenant la preuve la plus élémentaire d’une simple présence d’esprit pour un signe de brillance intellectuelle. Cette confusion était révélatrice. Elle exposait un homme si avide d’être tenu pour grand, et si modestement équipé pour en soutenir le poids, qu’il a pris le premier signe venu pour une preuve de distinction.
L’outrage normalisé
Puis il y a l’honneur, ou plus exactement son absence totale. Trump est un homme sans honneur, et ce qui le rend singulier, en partie, est qu’il semble en être fier. La honte ne l’arrête pas, parce qu’il éprouve l’impudeur comme une forme de liberté. Les atteintes qui diminueraient toute autre figure publique — mentir avec aplomb, trahir des alliés, humilier des subordonnés, rabaisser les faibles, abandonner ses principes quand cela l’arrange — semblent seulement lui confirmer qu’il est sans entraves. L’honneur impose des devoirs envers autrui, et le devoir est précisément ce que son système psychologique rejette.
Cette absence aide à comprendre ce que signifie, pour lui, la force, et ce qu’elle exclut. Il existe une forme de courage qu’il est incapable de reconnaître parce qu’elle ne signale pas la domination. Il se moque des courageux prisonniers de guerre. À propos du sénateur John McCain, il a dit : « Moi, j’aime les gens qui n’ont pas été capturés », comme si la capture était une faute personnelle plutôt que la marque du service et du sacrifice — paroles prononcées par un homme qui n’a jamais servi son pays. Il s’est moqué de personnes souffrant de handicaps physiques, transformant la vulnérabilité en spectacle. Il n’honore pas le sacrifice, parce que le sacrifice suppose qu’il existe des biens supérieurs à l’avancement de soi.
Cette absence s’étend aussi à la manière dont il traite ses adversaires. Aux critiques, il ne répond pas ; il les vise, les ridiculise et les rabaisse. Rivaux politiques, journalistes, figures publiques : tous sont réduits à des caricatures ou traités en ennemis à effacer plutôt qu’en voix à affronter.
Même dans l’épisode Rob Reiner, lorsqu’il s’est moqué de l’idée que Reiner et sa femme puissent mourir de ce qu’il appelait avec mépris le « syndrome de dérangement anti-Trump », on retrouve la même impulsion : banaliser la mort elle-même, brouiller la frontière entre l’insulte et la violence.
Même le pouvoir judiciaire devient, dans son imagination, une autre scène d’intimidation. Après avoir insulté des juges de la Cour suprême qu’il avait lui-même nommés, il se rend à une audience sur le droit du sol comme si sa simple présence pouvait déstabiliser des juges moins impressionnables qu’il ne l’imagine, comme si la Cour, elle aussi, n’était qu’un autre théâtre où le spectacle et la menace pourraient obtenir ce que le droit refuse.
Dans ses meetings, le schéma devient explicite. « Cassez-leur la gueule », dit-il à ses partisans, encourageant la force comme performance. Il ne se contente pas de flatter la foule ; il célèbre les pires qualités de sa base, autorise le ressentiment, la grossièreté, l’intolérance, la cruauté, et les leur renvoie comme des vertus politiques. Dans cet échange, la dégradation devient une solidarité.
Et pourtant, même là, il y a du calcul. L’agression s’exerce vers le bas. Il parle de prendre le Groenland, de voler le pétrole du Venezuela, de punir les alliés de l’OTAN, de remodeler Cuba. Des puissances plus petites, des acteurs dépendants, des cibles exposées. Face à des hommes plus forts, le ton change. La fanfaronnade s’adoucit et se recalibre. Il est, au fond, un matamore et un tyran qui ose surtout face aux plus faibles, schéma qui aide à expliquer sa déférence envers Xi et Poutine et montre comment l’intimidation peut se déguiser en force.
La contradiction devient la plus visible dans sa relation à la nation elle-même. Il parle sans cesse de rendre à l’Amérique sa grandeur, invoquant la force, la fierté et la finalité nationale. Pourtant, il traite le public américain moins comme un peuple à servir que comme une contrepartie dont il faut extraire quelque chose — en poursuivant, en négociant, en manipulant, en transférant les coûts sur les contribuables tout en préservant son gain personnel. La nation devient à la fois symbole et instrument, quelque chose qu’on mobilise et quelque chose qu’on facture.
Ce qui demeure, c’est une personnalité structurée autour de la répétition comme substitut à la vérité, de la domination comme substitut à l’empathie, et de l’instinct comme substitut au jugement ; un système qui exige une validation permanente, rejette la contradiction et traite les règles comme des obstacles à écarter.
La question la plus profonde, cependant, ne porte pas seulement sur lui. Elle porte sur l’environnement qui absorbe cette méthode, la normalise et s’y accoutume. Où sont les voix durables du refus — non pas des remarques de passage, non pas une indignation intermittente, mais un rejet persistant d’un langage qui a progressivement vidé la vie publique de ses standards ? Pourquoi la réponse a-t-elle été si faible, si vite épuisée ? Ou bien la répétition a-t-elle déjà produit son effet : l’outrage devenu normal, l’inacceptable absorbé, le langage si familier que ses présupposés ne se donnent même plus à voir comme des présupposés?
La phrase de Christie reste la clé. Répétez un mensonge assez longtemps, et il devient vérité. Une fois ce mécanisme compris, le catalogue ne paraît plus accidentel. Il ressemble à un plan déjà mis à l’épreuve.