Le 28 mai 2025, la mort d’un soldat cambodgien lors d’une escarmouche à la frontière avec la Thaïlande a provoqué un conflit entre les deux pays, ainsi que des tensions politiques à Bangkok. La situation a atteint son paroxysme à la fin de juillet 2025, notamment autour du temple de Preah Vihear, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ravivant un contentieux ancien et les sursauts nationalistes de part et d’autre d’une frontière militarisée.
ils partagent une frontière de 817 kilomètres et une religion majoritaire commune (le bouddhisme), la Thaïlande et le Cambodge s’opposent sur la souveraineté d’espaces abritant des temples datant de l’époque où l’Empire khmer (802-1431) dominait la région. Au début du XXe siècle, le royaume de Siam (1350-1939) et l’Indochine française (1887-1954) se répartissent l’essentiel de cette péninsule d’Asie du Sud-Est. En 1907, les deux parties délimitent leur territoire en prenant pour référence la ligne de partage des eaux des monts Dângrêk. Cependant, les autorités coloniales françaises, chargées d’inscrire cet accord sur les cartes officielles, effectuent un écart et intègrent Preah Vihear (édifié au XIe siècle) à l’actuel Cambodge, ce que conteste Bangkok, qui maintient des troupes sur place. En 1953, en accédant à l’indépendance, Phnom Penh revendique la souveraineté sur les sites historiques frontaliers. Fort du tracé de 1907, le Cambodge se tourne alors vers la Cour internationale de justice (CIJ) de l’ONU et obtient gain de cause à deux reprises : en 1962, puis en 2013, après une intensification des escarmouches entre les deux voisins en 2008 et en 2011.
Le conflit de juillet 2025
Les jugements rendus par l’instance portent sur le temple de Preah Vihear lui-même, mais également sur les zones adjacentes (4,6 kilomètres carrés). La Thaïlande refuse de se conformer à l’avis de la CIJ, arguant qu’il ne tient pas compte des spécificités locales et récusant le texte de 1907 comme preuve. Depuis 2011, les lieux étaient placés sous la cogestion de patrouilles de soldats non armés, une mesure décidée lors d’accords bilatéraux parrainés par l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), organisation dont les deux pays sont membres. Mais, alors que la tension montait depuis le début de l’année 2025 et que plusieurs échanges de tirs avaient été signalés, l’escalade militaire a éclaté durant l’été. Après quatre jours d’affrontements, qui ont causé la mort de 24 civils, les deux parties ont convenu d’un cessez-le-feu le 28 juillet 2025. On estime à quelque 360 800 le nombre de personnes déplacées de part et d’autre de la frontière pour fuir les attaques visant des sites militaires et des infrastructures civiles.
Si l’action diplomatique est parvenue à se frayer un chemin entre les coups de feu, les aigreurs persistent entre Phnom Penh et Bangkok, qui s’accusent mutuellement de provocations et de violations ponctuelles du cessez-le-feu. Surtout, le conflit a contribué à exacerber des tensions qui traversaient déjà les scènes politiques intérieures. En Thaïlande, les critiques envers le gouvernement quant à sa capacité à garantir la sécurité des habitants des régions frontalières ont réveillé les discours nationalistes, voire xénophobes. Environ 260 000 travailleurs cambodgiens ont ainsi quitté le pays dès août 2025. Le 18 juin 2025, la diffusion d’un enregistrement téléphonique entre la Première ministre thaïlandaise, Paetongtarn Shinawatra (août 2024-août 2025), et Hun Sen, homme fort du Cambodge qui a cédé la fonction de Premier ministre à son fils en août 2023 après l’avoir exercée durant vingt-quatre ans, a provoqué un scandale. Accusée d’avoir tenu des propos procambodgiens, elle a été suspendue de ses fonctions par la Cour constitutionnelle fin juillet, avant d’être démise de son poste.
Surenchère nationaliste
Au Cambodge, la réactivation du conflit a entraîné le gouvernement dans une série de durcissements sécuritaires. Outre le renforcement de la présence militaire dans les provinces frontalières, une nouvelle loi a été adoptée le 25 août 2025, permettant la déchéance de nationalité. Officiellement présentée comme un outil de protection de l’intégrité territoriale visant les citoyens accusés de « trahison », elle fait l’objet de nombreuses critiques de la part d’organisations humanitaires et non gouvernementales, qui redoutent qu’elle n’écorne un peu plus la pluralité politique et la liberté d’expression, en mettant en cause des opposants ou des journalistes pour « atteinte à la souveraineté nationale ».
Le conflit entre la Thaïlande et le Cambodge alimente les répertoires nationalistes de part et d’autre d’une frontière sous haute surveillance militaire. La question du patrimoine culturel et les revendications historiques qui y sont associées depuis plus d’un siècle enflamment les opinions publiques, rendant tout compromis d’autant plus délicat.
Tensions à la frontière Thaïlande-Cambodge
