Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 17 avril 2026

La visite en Chine de la présidente du Kuomintang est un pari risqué

 

La visite en Chine de la nouvelle présidente du Kuomintang Cheng Li-wun, qui a rencontré le président Xi Jinping est un pari risqué qui pourrait se retourner contre ce parti d’opposition à Taïwan, d’autant que derrière les sourires, le maître de la Chine n’a pas manqué de renouveler son narratif impérial selon lequel le rattachement de l’île démocratique au continent communiste appartenait « au cours inévitable de l’histoire. »

Le président chinois Xi Jinping a brandi la carotte et le bâton lors d’une rencontre vendredi 10 avril avec Cheng Li-wun (鄭麗文), la présidente du parti d’opposition taïwanais Kuomintang, (KMT, 國民黨), rappelant qu’il n’est d’autre voie pour Taïwan que d’accepter bon gré mal gré son rattachement au continent, « le cours inévitable de l’Histoire, » un message qui s’il est récurrent dans la bouche du maître de la Chine résonnera dans l’opinion taïwanaise comme un nouvel avertissement. « Les compatriotes des deux côtés du détroit sont tous chinois et forment une seule et même famille, » a-t-il déclaré dans son discours d’ouverture.

Vêtue d’un tailleur-pantalon bleu foncé rappelant la couleur de son parti, Cheng a exprimé l’espoir que « le détroit de Taiwan ne soit plus le théâtre de conflits potentiels, et encore moins un échiquier pour des interventions extérieures, » dans une allusion transparente aux États-Unis, de loin le principal soutien de Taïwan. Elle a laissé entendre qu’elle souhaitait accueillir Xi Jinping à Taïwan « un jour, dans le futur. »

La nouvelle cheffe du parti nationaliste avait baptisé « voyage historique pour la paix » sa visite en Chine qui a été pour elle l’occasion d’une première rencontre à ce niveau depuis dix ans et dont elle espère pouvoir tirer parti pour convaincre l’opinion publique de Taïwan que seul le Kuomintang, en baisse dans les sondages, pouvait permettre la désescalade avec Pékin et donc garantir la paix. Le discours de fermeté de Xi Jinping risque en réalité de lui compliquer la tâche.

Xi Jinping a voulu donner une image d’unité et de solennité sur ce sujet ultra-sensible et quasi-obsessionnel qu’est devenu Taïwan puisqu’il a reçu son hôte entouré des autres membres de la Commission permanente du Bureau politique du Parti communiste chinois dans une salle immense du Palais du peuple qui longe la place Tiananmen, au cœur de Pékin, vendredi 10 avril en mi-journée.

Pékin manie la carotte et le bâton envers Taïwan

Mais, et ce qui vraisemblablement n’est pas un hasard en Chine populaire où les agendas sont toujours soigneusement préparés et coordonnés, au moment même où il s’exprimait, plusieurs avions de chasse de l’Armée populaire de libération chinoise (APL) étaient détectés par l’armée taïwanaise à proximité des côtes de Taïwan.

« Le paysage mondial actuel connaît des changements rapides, » a déclaré Xi. « Mais quelle que soit la situation internationale […] la grande vague de rapprochement et d’union entre les compatriotes des deux rives du détroit ne changera pas. C’est le cours inévitable de l’Histoire […] L’indépendance de Taïwan est le principal responsable de la destruction de la paix dans le détroit de Taïwan ; nous ne la tolérerons ni ne l’autoriserons en aucun cas, » a-t-il ajouté.

Dans sa réponse, Cheng a déclaré que Pékin et Taipei « lanceraient conjointement le projet de renaissance de la civilisation chinoise, » reprenant à l’identique l’un des grands slogans de Xi Jinping qui constitue depuis des années le cœur de la propagande chinoise. « Bien que les peuples des deux rives du détroit vivent sous des systèmes différents, nous nous respecterons mutuellement et nous nous rapprocherons les uns des autres, » a-t-elle affirmé.

Autre hasard du calendrier qui n’en est sans doute pas un, cette visite de six jours intervient à un mois de celle programmée du président américain Donald Trump, la direction chinoise espérant mettre à profit la faiblesse actuelle du président américain pour obtenir des concessions, y compris à propos de Taïwan.

La Chine, selon des « fuites » vraisemblablement organisées par Pékin, souhaite que l’administration Trump modifie son narratif et sa politique vis-à-vis de Taïwan en déclarant que dorénavant les États-Unis « s’opposent » à l’indépendance de Taïwan, l’expression employée jusque-là étant que Washington ne la « soutient pas. »

Ce changement de langage est plus important qu’il n’y paraît car il représenterait pour la Chine un levier politique de plus contre le Parti démocratique-progressiste au pouvoir (PDP, 民進黨) qui, sans prôner ouvertement l’indépendance, considère Taïwan de facto indépendant et refuse toute négociation avec Pékin en vue d’une possible « réunification » avec le continent.

La Maison Blanche avait précédemment déclaré qu’il n’y avait aucun changement dans sa politique à l’égard de Taïwan. La Chine s’inquiète également des signes, rapportés pour la première fois par le Financial Times, selon lesquels Trump préparerait un contrat de vente d’armes record pour Taïwan, quelques mois seulement après avoir dévoilé en décembre un contrat d’armement de 11,1 milliards de dollars, déjà un record à l’époque.

Quand la cheffe du KMT aligne ses propos sur ceux du Parti communiste chinois

Pour William Yang, analyste senior à l’International Crisis Group cité le 7 avril par le quotidien des affaires britanniques, ce voyage, organisé avant celui de Donald Trump, est « étroitement contrôlé et orchestré » par la Chine. « Le gouvernement chinois tente de montrer aux États-Unis qu’il dispose de sa propre ligne directe de communication et d’engagement avec Taïwan, et que cette interlocutrice est disposée à aligner sa position politique et son discours sur le discours de Pékin, » a ajouté William Yang.

Pour cet expert, la président du KMT a pris un « pari risqué » en se présentant comme une « collaboratrice consentante de Xi. » « Elle tente de nouer des relations avec la Chine afin de se démarquer de Lai [Ching-te, le président taïwanais] et de montrer qu’elle est capable de réaliser ce que Lai ne peut pas faire, » a-t-il dit.

Les médias d’État chinois se sont, sans surprise, emparés de ce voyage pour affirmer que l’opinion publique taïwanaise soutient une collaboration pacifique avec la Chine continentale, sans bien sûr évoquer les sondages d’opinion à Taïwan qui montrent tous qu’une large majorité considère la Chine comme une menace.

Ces mêmes sondages font état d’une vaste majorité de Taïwanais opposés à une « réunification » avec le continent et prêts à défendre Taïwan en cas de conflit avec Pékin. « Personne à Taïwan n’est favorable à une unification entre Pékin et Taipei, » souligne le sinologue expert de Taïwan Jean-Pierre Cabestan dans une interview récente accordée à Radio France Internationale (RFI).

Dans le sillage de cette visite et épousant la ligne voulue par Pékin de la carotte et du bâton, les autorités chinoises ont dévoilé dimanche dix mesures voulues incitatives en faveur de Taïwan, notamment l’assouplissement des restrictions touristiques, l’autorisation de diffusion sur le territoire du continent de séries télévisées taïwanaises « saines » et la facilitation des ventes de produits alimentaires.

Les 10 mesures, dévoilées par l’agence de presse officielle Xinhua, « explorent » la mise en place d’un mécanisme de communication régulier entre le KMT et le PCC, la reprise complète des vols entre les deux parties et l’autorisation pour les habitants de Shanghai et de la province du Fujian de se rendre à Taïwan. Un mécanisme sera mis en place pour assouplir les normes d’inspection des produits alimentaires et de la pêche, mais il devra reposer sur le fondement politique de « l’opposition à l’indépendance de Taïwan, » a précisé Xinhua. Les séries télévisées, documentaires et dessins animés taïwanais seront autorisés à être diffusés à condition qu’ils aient « une orientation correcte, un contenu sain et une production de haute qualité. »

Réactions plutôt froides à Taipei

A Taipei, les réactions à cette visite ont été plutôt froides. Le Conseil des affaires continentales de Taïwan, chargé de la politique de l’île vis-à-vis de la Chine, a déclaré dans un communiqué que les « soi-disant concessions unilatérales » de Pékin ne sont que « des pilules empoisonnées » présentées sous forme de « généreux paquets-cadeaux. » Dans un communiqué, le KMT a quant à lui salué l’annonce de la Chine, la qualifiant de « cadeau » pour le peuple taïwanais.

La Chine refuse de dialoguer avec le président Lai Ching-te pour qui il est un « séparatiste. » Pékin a mis fin à tout contact direct avec les autorités gouvernementales de Taïwan depuis l’élection de la président taïwanaise Tsai Ing-wen le 16 janvier 2016. Le ton s’est encore nettement durci avec l’élection de son successeur Lai Ching-te qui a entamé son mandat de président le 20 mai 2024.

Fidèle à la ligne politique suivie par le Kuomintang, Cheng Li-wun fait sienne l’idée que Taïwan et la Chine populaire constituent ensemble une seule entité chinoise, un concept rejeté par le PDP pour qui l’île représente une entité distincte de la République populaire de Chine et de facto un pays souverain, d’ailleurs doté de son propre gouvernement, de ses forces armées, d’une justice indépendante et d’une presse libre.

Ce concept d’une seule Chine partagé par le Parti communiste chinois (PCC) et le KMT est basé sur le « consensus de 1992, » un accord tacite auxquels étaient parvenus des représentants de Pékin et de Taipei lors d’une rencontre informelle à Hong Kong. Les deux parties s’étaient entendues pour reconnaître que l’île de Taïwan et le continent chinois font partie d’une seule et même Chine – libre à chacun de considérer de quelle « Chine » il s’agit. Pour Pékin, il s’agit de la République populaire de Chine et pour Taipei, la République de Chine.

Pendant sa visite, Cheng Li-wun a exprimé des critiques envers le Japon qui ne sont pas pour rassurer l’opinion taïwanaise majoritairement favorable envers l’archipel nippon. Rendant hommage à Sun Yat-sen, père fondateur de la République de Chine et du KMT, dans son mausolée de Nanjing, elle a mentionné le Japon à 11 reprises et a accusé Tokyo d’avoir divisé la Chine et Taïwan pendant la guerre. Cela a marqué une rupture avec sa réaction jusqu’alors discrète face au différend sino-japonais.

« Même aujourd’hui, les blessures infligées par l’épée impérialiste japonaise le long du détroit de Taïwan lors de la première guerre sino-japonaise, il y a 130 ans, ne sont toujours pas cicatrisées, » a-t-elle déclaré.

La « déesse de l’unification » va plus loin que ses prédécesseurs

Dans une Tribune publiée dans les colonnes du quotidien Le Monde le 15 avril, Jean-Pierre Cabestan souligne que si cette visite a permis une relance des relations entre les deux partis sur la base du « consensus de 1992 » et d’une opposition commune à l’indépendance de Taiwan, « on est encore loin d’une résolution de la question taïwanaise. »

L’expert y explique, avec un brin d’ironie, que les médias sociaux chinois ont surnommé la présidente du KMT la « déesse de l’unification » puisqu’elle se déclare « chinoise » depuis son entrée en fonctions et qu’elle est allée « bien plus loin que ses prédécesseurs, y compris l’ancien président taïwanais Ma Ying-jeou, pour flatter le nationalisme chinois du PCC. »

« Elle s’en est prise à l’impérialisme occidental et japonais, accusés d’être responsables de la division de la Chine, et a accrédité le discours ethnique cher au nationalisme chinois. Caressant les autorités communistes dans le sens du poil, elle a placé le bien-être du peuple (minsheng) au-dessus des deux autres principes de Sun Yat-sen, le nationalisme et la démocratie, et a promu Shanghai en exemple, n’hésitant pas à faire sien le projet de Xi de « grande renaissance de la nation chinoise, » souligne-t-il encore.

« Plus encore, elle a exprimé sa volonté de préserver les relations entre les deux rives des « ingérences extérieures » – soit celles des États-Unis – et a repris l’idée répétée ad nauseam par Pékin qui veut qu’en mettant de côté les différences politiques entre la Chine et Taiwan, les deux rives du détroit pourraient non seulement établir des relations « gagnant-gagnant » et « une communauté pour un avenir commun », mais aussi contribuer à bâtir « une communauté de destin pour l’humanité ». Rien que ça, » ajoute encore Jean-Pierre Cabestan.

Pour autant, Cheng Li-wun n’a rien dit de l’unification et n’a fait aucune allusion, dans ses échanges, à la République populaire de Chine. « C’est toute l’ambiguïté de cette visite, qui montre combien on reste loin d’une solution à la « question de Taïwan, » commente le sinologue.

Cheng Li-wun n’est pas très populaire à Taïwan où les deux tiers de la population s’estiment taïwanais et non chinois. En octobre dernier, alors qu’elle briguait la présidence du KMT, Cheng s’était engagée à faire en sorte que les Taïwanais soient fiers de dire « Je suis chinois. » Dans un sondage réalisé après sa déclaration, 62 % des personnes interrogées désapprouvaient ses propos, contre moins de 25 % qui les approuvaient.

Elle s’est en outre distinguée par des déclarations quelque peu hasardeuses qui ont coûté cher à son image. « Poutine n’est pas un dictateur ; c’est un dirigeant élu démocratiquement, » avait-elle ainsi déclaré en octobre dans une interview à la station de radio publique allemande Deutsche Welle peu après son arrivée à la tête du KMT.

Elle s’est, de ce fait, attiré des inimitiés dans son propre parti où la faction plus « taïwanisante » et pro-américaine y reste influente et bien moins hostile à l’augmentation substantielle du budget de la défense proposée par le président taïwanais et le PDP, demandée avec insistance par l’administration Trump.

Une visite qui ouvre la voie à davantage d’ingérences chinoises ?

D’autre part, si la polarisation est forte entre le DPP et le KMT qui bloque le budget spécial de défense de 40 milliards de dollars du président Lai Ching-te destiné à dissuader les menaces chinoises, elle l’est bien moins dans la société de Taïwan qui demeure majoritairement attachée au soutien des États-Unis.

Illustration de ce fossé grandissant entre les deux courants politiques, au moment où Cheng Li-wun visitait la Chine, le président taïwanais recevait le 8 avril Jim Banks, un sénateur républicain américain, qui a réitéré ses appels à l’Assemblée législative de Taïwan pour qu’elle adopte le budget de la défense.

Le PCC revendique Taïwan comme faisant partie de son territoire bien qu’il ne l’ait jamais gouverné. Le KMT a détenu le monopole du pouvoir politique à Taïwan de 1945 jusqu’à la démocratisation dans les années 1990, après quoi son influence n’a cessé de décliner.

« Ce voyage n’a pas seulement divisé l’opinion publique à Taïwan. Il renforce les doutes des États-Unis à l’égard de Mme Cheng […] et creuse le fossé entre Mme Cheng et une faction rivale du KMT, plus proche des États-Unis, » estime The Economist dans sa dernière livrée.

« Le problème, tant pour M. Xi que pour Mme Cheng, est que le resserrement des liens entre les deux rives du détroit n’a guère d’attrait pour de nombreux électeurs taïwanais. Les sondages d’opinion montrent systématiquement qu’une majorité d’entre eux se méfient du gouvernement chinois, ne sont guère enclins à l’unification et se considèrent comme Taïwanais plutôt que comme Chinois, » poursuit l’hebdomadaire britannique.

Taiwan News, site d’informations placé sous l’autorité du gouvernement, n’a pas manqué de critiquer cette visite qui, « présentée comme une « mission de paix » […] soulève de sérieux doutes quant à la vision du KMT pour l’avenir de Taïwan, car [Cheng Li-wun] a passé une grande partie de son temps à Pékin à reprendre mot pour mot les discours du PCC. »

« Si le dialogue entre les deux rives du détroit est important pour réduire les erreurs d’appréciation, cet argument ne tient que si l’on ignore ce qui génère les tensions dans le détroit — non pas les soi-disant « forces séparatistes », mais la coercition exercée par une grande puissance sur une démocratie florissante. La paix n’est pas un processus unilatéral, » ajoute Taiwan News dans son édition du 14 avril.

Le média en ligne note qu’entre le 7 et le 12 avril, soit tout au long de la visite de la responsable du KMT en Chine, « 39 sorties de l’APL impliquant de multiples incursions dans la zone d’identification aérienne (ADIZ) [de Taïwan], 39 navires de la marine chinoise et 11 autres navires ont été identifiés près de Taïwan […] Cela illustre la manière dont la Chine conçoit le rapprochement pacifique avec Taïwan. »

« Le KMT n’est pas le gouvernement de Taïwan et n’a pas le pouvoir de négocier avec d’autres pays ni de prendre des décisions concernant les relations entre les deux rives du détroit. Cette visite s’apparente à une ingérence, dans la mesure où elle cherche à redéfinir les relations entre la Chine et Taïwan par le biais des liens entre le PCC et le KMT, » ajoute Taiwan News pour qui « il ne fait guère de doute que la visite de Cheng sera utilisée par la Chine pour semer le doute aux États-Unis. »

Les mois à venir témoigneront de l’impact réel de cette visite sur la société taïwanaise de même que l’instrumentalisation qu’en feront les autorités de Pékin. Il reste à voir également quelles seront les suites qui lui seront données par le pouvoir communiste dont l’espoir reste naturellement de pouvoir ainsi disposer d’un levier politique permanent pour influencer l’opinion taïwanaise.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com