Depuis 1949, Pékin s’efforce de rétablir son contrôle sur des territoires autrefois rattachés à sa sphère impériale, en adaptant ses méthodes à la mesure de ses capacités croissantes. Sur terre, cette ambition s’est traduite par une série de campagnes successives visant à « réunifier » le territoire national ; en mer, elle a évolué selon trois grandes phases : la sécurisation des eaux côtières, le contrôle des archipels clés et la projection de puissance à travers l’Indo-Pacifique.
Les analystes tendent souvent à considérer la mer de Chine méridionale, la mer de Chine orientale, le détroit de Taïwan et la mer Jaune comme des théâtres distincts. Pourtant, la persistance, la séquence et la coordination des actions chinoises dans ces zones témoignent plutôt d’une stratégie maritime globale, de long terme, s’inscrivant dans un espace conflictuel continu et unifié, et visant à remodeler l’équilibre régional des puissances.
Ce qui suit examine comment, au-delà de l’engagement des acteurs traditionnels et paramilitaires, Pékin a, ces dernières années, mobilisé un nombre croissant de plateformes navales non habitées et non conventionnelles pour faire progresser ses objectifs tout en demeurant dans la zone grise.
Une volonté de reconstituer un territoire impérial fantasmé
Cela est notamment dû au fait que l’acteur principal, mais aussi commun à l’ensemble de ces théâtres, soit le même pays, la Chine, ainsi qu’au parallèle observé entre les méthodes employées sur terre comme en mer. À terre, les autorités de la Chine nouvelle (1) ont en effet mené, dès sa formation en 1949, une vaste campagne visant à effacer l’impact du « siècle d’humiliations » et à réunifier l’ensemble du territoire impérial ayant précédé les traités inégaux, quand bien même les territoires concernés étaient en grande partie sous un contrôle des plus théoriques. Cette stratégie s’est traduite par un accroissement de l’usage de la force armée, notamment au cours de l’invasion de 1950 au Xinjiang et au Tibet, mais aussi par la négociation, avec l’ensemble de ses voisins, y compris la Russie et la Corée du Nord (voir tableau 1).
La dimension maritime, longtemps oubliée ou ignorée
De la même manière, en mer, la Chine a entrepris d’étendre progressivement la portée de son contrôle sur la première chaine d’iles au travers d’une approche séquencée, adaptant ses ambitions aux moyens dont elle disposait, passant de la sécurisation de ses côtes à l’extension progressive de son contrôle sur la première chaine d’iles et désormais à la projection de puissance sur l’arc indo-pacifique.
Sur la première phase, faute de disposer d’une flotte de haute mer, la Chine a avancé par opportunité, en s’appuyant sur des chalutiers « blindés » et de petits navires, opérés par des miliciens, pour saisir un certain nombre d’iles proches du littoral, dont l’ile de Hainan, les iles Zhoushan (près de Ningbo) et plusieurs ilots au large du Fujian en 1950, puis les iles Yijiangshan et Dachen en 1954 et 1955, et enfin la partie orientale de l’archipel des Paracels, ou « groupe de l’Amphitrite », en 1956.
Dans un second temps, la Chine s’est assurée du contrôle total de l’archipel des Paracels et d’une position de force au cœur des Spratleys via deux engagements navals : la bataille du Croissant, en 1974, la bataille de Johnson South Reef, en 1988 (2), toutes deux aux dépens du Vietnam. À l’issue de la deuxième, les forces chinoises ont immédiatement érigé des marqueurs de souveraineté sur l’ensemble des récifs revendiqués : Mischief Reef, Subi Reef et Fiery Cross Reef, Hugues Reef, Cuarteron Reef, Johnson South Reef et Gaven Reef. La présence permanente de troupes a commencé la même année avec la construction dès 1988 d’un ensemble de cabanes en bois et en bambou, y compris à Mischief Reef, désignées comme des « abris pour pêcheurs », agrandies pour certaines dès 1989 ou suivies dès le début des années 1990 de structures métalliques, puis, entre 1996 et 1998, de structures permanentes en béton, certaines disposant de pistes d’hélicoptères et de radars.
Enfin, en 2012, a débuté la 3e phase de l’expansion chinoise, avec la prise par la ruse de l’atoll de Scarborough Shoal, suivie peu après par la poldérisation de masse, entre la fin de l’année 2013 et l’année 2016, puis par la militarisation, jusqu’en 2018, de l’ensemble des récifs contrôlés par la Chine. Cette phase s’est d’ailleurs accompagnée d’une nette augmentation de la conflictualité entre la Chine et ses voisins sur l’ensemble de son arc maritime, aussi bien en mer de Chine méridionale, avec l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Vietnam, qu’avec Taïwan, le Japon et la Corée du Sud. Alors qu’entre 1974 et 1991, les principaux incidents impliquaient la Chine et le Vietnam (et plus tard les incidents de 2014 et 2019), la période allant de 2019 à nos jours a connu un revirement important vis-à-vis des Philippines. La ZEE des Philippines comprend ainsi quatre des sept éléments maritimes occupés en 1988 par la Chine (voir tableau 2), auxquels Pékin a ajouté Scarborough Shoal en 2012, puis, à compter de 2021 et 2022, les récifs de Whitsun Reef, Iroquois Reef, Ladd Reef, et l’atoll de Sabina Shoal, occupés en quasi-permanence par la milice maritime chinoise.
Encore récemment, en 2025, la Chine a tenté de prendre possession de Sandy Cay. Par ailleurs, entre 2014 et 2016, la Chine a tenté de poldériser Scarborough Shoal via le dépôt de grandes quantités de coraux morts et le déploiement d’engins de chantier, puis a tenté d’en faire de même à Whitsun Reef et Sabina Shoal à partir de 2021 (voir tableau 2).
À tout cela s’ajoute l’ouverture de bases, à Djibouti en 2017 et à Ream en 2020, ainsi que l’obtention de facilités en Birmanie (station d’écoute de Coco Island), à Cuba (stations d’écoute d’El Salao, Calabazar, Bejucal et Wajay) et au Tadjikistan (bases de Shaymak et Vakhon/Kyzylrabot), voire, selon certaines sources, dans le corridor de Wakhan en Afghanistan (voir tableau 3).
Le renouveau de la stratégie navale chinoise
Sur l’ensemble de la période allant de 1956 à 2025, la Chine a pu compter sur le concours de ces acteurs maritimes, traditionnels (marine, agences maritimes puis garde-côtes) comme non traditionnels (milice maritime) ainsi que sur des acteurs civils formant plusieurs flottes distinctes, comprenant navires scientifiques, navires hôpitaux et navires commerciaux. Outre ces moyens déjà conséquents, la Chine a depuis peu initié la conception, la production et le déploiement d’une multitude de vecteurs sans pilotes, y compris dronisés, qu’elle a déployés sur l’ensemble de ses espaces maritimes proches, et au-delà, dans le Pacifique et jusque dans l’océan Arctique.
Repères
La première catégorie comprend les navires appartenant à la marine chinoise, qui s’est nettement modernisée et dont le nombre de navires et le tonnage ont connu une croissance exponentielle (3) depuis le début des années 2000, atteignant aujourd’hui le premier rang mondial en termes de nombre de navires, et le deuxième rang mondial en termes de tonnage. La garde-côtes a connu une évolution similaire, suite à sa création en 2013 par la fusion de plusieurs agences, avec près de deux cents navires, y compris vingt-six anciennes corvettes de la marine, et dont le nombre de patrouilleurs de plus de 1000 tonnes est passé de 40 en 2012 à 135 en 2019, dont trois navires de 12 000 tonnes (CCG 2901, CCG 3901, CCG 5901). La Milice maritime a, par ailleurs, vu le nombre de ses navires passer de quelques dizaines en 1949 à deux cents navires permanents et huit cents navires auxiliaires, dont certains ont été conçus spécifiquement pour les missions spéciales, avec une coque renforcée, des brouilleurs de communication et des caches d’armes. La garde-côtes, tout comme la milice maritime, a par ailleurs été militarisée (4), passant en 2018 sous le commandement de la Police armée du Peuple, elle-même étant supervisée par la Commission militaire centrale.
Ces changements, bien qu’importants, n’ont pas encore modifié de façon définitive le rapport de force. Dès lors, un point mérite attention : l’accroissement exponentiel des moyens de débarquement amphibie. La marine n’est en effet plus seule aux commandes, les forces terrestres de l’Armée populaire de libération, et même la garde-côtes, s’équipent désormais de leurs propres capacités de projection. La Marine conserve malgré tout les plus grosses unités avec près de 80 navires dédiés aux opérations amphibies (5), mais force est de constater que l’armée de terre et le corps des marines disposent aujourd’hui de 1500 blindés à capacité amphibie Type 05 et que l’on observe une multiplication des opérations dites de fusion civilo-militaire impliquant des navires vraquiers de type Ro-Ro [rouliers] et une multiplication des exercices de débarquement impliquant une variété sans cesse croissante de plateformes, signe de compétition parmi les différentes branches de l’APL.
Parallèlement, la Chine fait usage de quatre flottes civiles distinctes, jouant le rôle d’auxiliaires, afin de mener des opérations de nature paramilitaire (déploiement de drones de type « gliders », surveillance et renseignement, cartographie des fonds marins, dépose de capteurs acoustiques sous-marins, tourisme patriote, croisières patriotes, soft power). La première flotte comprend 64 navires scientifiques (6) ; la seconde inclut 17 navires hôpitaux ; la troisième compte 40 navires logistiques, y compris des navires de ravitaillement (ex : « Ho Hai ferries » (7)), et de transport civils de type Ro-Ro (8) allant de 10 000 à 36 000 tonnes (ex : Bo Hai Jing Zhu, Zuan Zhu, Fei Zhu, Bao Zhu, and Zhong Hua Fu Xing) d’une capacité combinée de 2,4 millions de tonnes ; tandis que la quatrième comprend un nombre indéterminé de navires de croisière et de tourisme. Nous pourrions également évoquer la flotte hauturière, comprenant des centaines de chalutiers industriels, qui opère au long cours, le long des côtes africaines, d’Asie et d’Océanie, et soupçonnée de conduire des activités occasionnelles de renseignement et de déni d’accès (9). La flotte chinoise de brise-glaces est également soupçonnée d’opérations de renseignement, principalement en Arctique.
Au-delà des plateformes navales, on observe également une succession de cérémonies médiatisées de « serments de loyauté » et de « levers de drapeau » à bord de navires faisant escale dans des zones contestées ; le dépôt de pyramides de verre à James Shoal (à 22 mètres sous le niveau de la mer) servant de marqueurs de souveraineté ; le camouflage de navires de la milice maritime aux couleurs des garde-côtes chinois ; ainsi que des activités de tourisme patriotique, notamment des « croisières patriotiques » suivant le tracé de la soi-disant « ligne en neuf traits ».
Un portefeuille de plateformes navales en pleine expansion
En complément des moyens évoqués précédemment, l’action de la Chine détonne par un emploi de plus en plus fréquent et diversifié de moyens originaux, qu’il s’agisse de bouées, de plateformes flottantes, de barges de contre-mesures, de barges autoélévatrices, équipées de pieds déployables et de rampes de débarquement, d’hydroglisseurs, de plateformes offshore, de drones et de cages d’aquaculture.
• Les bouées
De tous les types et de toutes les tailles, elles ont été observées sur l’ensemble des mers entourant la Chine, le long du trait de côte, mais aussi dans les Paracels, dans le golfe du Tonkin, sur les abords des récifs qu’elle contrôle dans l’archipel des Spratleys, et en mer des Philippines occidentales, à Irving Reef, Whitsun Reef et Gaven Reef notamment. Ce déploiement illustre la volonté de Pékin de mêler instruments civils et finalités stratégiques.
Il existe de nombreux modèles de bouées déployées par la Chine, des plus simples, destinées à guider la navigation, à marquer une zone de mouillage, ou un territoire, ou à contester son contrôle par un adversaire, aux plus sophistiquées, dont des bouées scientifiques, qui peuvent mesurer de trois à cinq mètres, voire des bouées géantes, mesurant jusqu’à dix voire quinze mètres, largement soupçonnées d’être utilisées pour des actions de renseignement. La première catégorie est observable sur l’ensemble de la première chaine d’iles, y compris sous la forme de barrière flottante (ex : Scarborough Shoal), mais les bouées de type « scientifique » (10) sont de plus en plus visibles et intrusives. Dix bouées ont ainsi été déployées par la Chine, sans concertation ni notification, entre le Nord et le Sud de la « Provisional Measures Zone » (PMZ) (11) en mer Jaune entre 2018 et 2025 et trois de plus en 2025, toutes de grande taille. En mer de Chine orientale, le nombre de bouées chinoises a triplé entre 2014 et 2019, passant de neuf à vingt-sept, dont plusieurs à proximité immédiate des iles Senkaku, en 2016, en 2018, et quatre nouvelles entre 2023 et 2024, sur une plage d’Hamamatsu, à 80 km au nord-ouest et à 170 km au nord des Senkaku, et à proximité des iles Ionaguni.
Dans le Pacifique, sept bouées géantes ont été découvertes en 2024 par les autorités américaines entre Hawaï et San Diego sous la désignation « Guanyun 803 à 812 » tandis que la Chine a admis avoir déployé en 2014 dix-sept bouées dans des zones clés du Pacifique occidental. Par ailleurs, il est avéré que les autorités chinoises ont volontairement déployé une bouée de grande taille (dix mètres) près d’Okinotorishima, un territoire japonais, en 2024. Enfin, en Arctique, des militaires canadiens et américains ont également repéré des bouées chinoises, en 2023 et en 2025, dont ils ont déterminé qu’elles avaient pour mission de surveiller les sous-marins américains en complément de mener des recherches sur la fonte des glaces.
On le voit, de la mer de Chine méridionale à la mer Jaune, et au-delà, dans le Pacifique et en Arctique, le sujet des bouées chinoises a pris une ampleur tout à fait significative, d’autant que leur gestion par les pays dans la ZEE desquels elles font irruption est sensible car s’inscrivant dans une zone grise du point de vue légal.
• Les drones
Au-delà des bouées, la Chine déploie également des drones, en nombre croissant. Cela comprend des drones sous-marins ou UUV de type « glider » (« Sea Wing » ou « Haiyi »), dont près d’une quinzaine ont été capturés entre 2016 et 2024, aussi bien en mer, par des pêcheurs, qu’échouées sur des plages ou coincées dans des rochers, en Indonésie, en Malaisie, aux Philippines et au Vietnam. Au-delà de la mer de Chine méridionale, la Chine a reconnu avoir déployé 12 drones dans l’océan Indien, rien qu’en 2019 et des drones chinois ont été identifiés dans les eaux de Papouasie-Nouvelle-Guinée (12) lors de la circumnavigation de l’Australie entreprise par des navires de guerre chinois du « Task Group 107 » entre février et mars 2025. Plus près de ses côtes, la Chine a développé, déployé et testé un ensemble de drones de surface (ex : catamaran dronisé « killer whale » (13)) et sous-marins de grande taille, dits « XL-UUV ». Certains modèles sous-marins (HSU-001, HSU-100, AJX002, famille des drones UUV-300) mesurent ainsi entre 15 et 42 mètres, ce dernier modèle nécessitant un quai flottant à lui seul (« plateforme Zhuan Yong Fu Chuan » ou « WU-001 »), déployé près de Hainan. Enfin, dans un format bien plus compact, la Chine a fait la promotion, en 2025, d’un drone « découpeur de câbles sous-marins ».
• Les plateformes flottantes
Des plateformes flottantes de différents types ont fait leur apparition, et leur nombre, comme leur diversité et leur emploi, s’est accru à partir de 2013 et l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir. En parallèle du lancement de la poldérisation en masse observée dans l’archipel des Spratleys sur la fin de cette même année, la Chine a initié le déploiement de dix-huit plateformes offshores (14) en mer de Chine orientale, immédiatement au sud des limites de la zone de développement conjointe négociée avec le Japon en 2008. Ces stations ont été établies par étapes avec un premier lot de douze entre 2013 et 2015, suivies de deux autres entre 2016 et 2020 puis de deux nouvelles en 2022. Dans le même intervalle de temps, la Chine a également tenté, en 2014, de déployer une plateforme offshore (15) dans la ZEE du Vietnam, aux environs de Triton Island, au sud-ouest des Paracels, ce qui a conduit à un accident bilatéral majeur avec Hanoï. Cet accident a été suivi en 2019 d’un deuxième incident d’envergure après que la Chine eut tenté de déployer un navire d’exploration d’hydrocarbures dans la zone de Vanguard Bank, au sud du Vietnam. D’autres plateformes ont été déployées sur d’autres secteurs de la première chaine d’iles, dont huit plateformes radar dites « Ocean E-Stations » (16) déployées aux environs de Hainan entre 2016 et 2019, trois plateformes géantes (17) déployées en mer Jaune entre 2018 et 2024, au milieu de la PMZ avec la Corée du Sud, dont deux destinées à l’aquaculture, les Shen Lan 1 et Shen Lan 2 et une plateforme offshore, l’Atlantic Amsterdam, pour leur maintenance.
Des barges de guerre électronique, couvertes de mats équipés de réflecteurs de radars, de plusieurs dômes abritant radars, antennes GPS et relais satellites, ainsi que des lanceurs de contremesures Type 726 ont été identifiés en 2025 sur un chantier naval de Canton. Elles avaient auparavant été exhibées sous la forme de maquettes à l’occasion du Zhuhai Air show de 2021 et repérées par imagerie satellitaire sur le « Shuangchengzi missile test range », dans le désert de Gobi en 2022.
• Les barges de débarquement autoélévatrices
Enfin, quatre barges autoélévatrice géantes (18) de type « Shuiqiao-110/135/185 » ou « Donggong 401/402/403 », équipées de pieds pour se surélever et maintenir une capacité de débarquement tout temps, à marée haute comme à marée basse ont été conçues et sont en cours de test sur la côte sud de la Chine. Leurs dimensions, hors du commun, vont de 110 mètres de long pour la plus petite, avec quatre pieds de stabilisation, jusqu’à 185 mètres et huit jambes de stabilisation pour la plus grande. Toutes sont équipées de rampes de débarquement et peuvent être connectées entre elles pour créer un port artificiel de 820 mètres de long, une installation ad hoc à laquelle pourraient accoster des navires de transport et logistiques, y compris ceux de la flotte de soutien composée de navires Ro-Ro. L’Armée populaire de libération a d’ailleurs été repérée en train de mener des exercices de débarquement dans le Guangdong, sur deux plages proches de la ville de Zhangjiang.
Une stratégie d’ensemble, concertée, et de long terme
Le nombre, la diversité et l’intensité croissante des déploiements de plateformes navales par la Chine — ainsi que leur ampleur géographique et leur continuité sur au moins deux décennies — indiquent clairement qu’il ne s’agit pas du fruit du hasard ni d’une série d’incidents isolés à analyser séparément. Cela reflète au contraire une stratégie coordonnée, multi-domaines et multi-acteurs, dont la diversité même vise à brouiller les lignes et à compliquer les mécanismes de réponse.
Cette approche n’a rien de nouveau en soi, pas plus que l’horizon stratégique de long terme de la Chine. Ce qui est véritablement inédit, en revanche, c’est l’usage massif, croissant et simultané — à travers plusieurs zones maritimes — de vecteurs civils, dont beaucoup sont automatisés, tous non armés, et face auxquels les acteurs maritimes traditionnels des pays voisins peinent à réagir. Exploitant la zone grise juridique qui entoure les actions de ces plateformes au sein des zones économiques exclusives d’autres États — le long de ce qu’il faut désormais appeler la « ligne de contact » de la première chaine d’iles —, Pékin avance progressivement ses positions, sécurise des points d’appui et améliore pas à pas sa posture.
Conformément à la célèbre maxime de Deng Xiaoping — celui-là même qui, en 1985, lança la milice maritime moderne —, « Cache ta force, attends ton heure », on assiste à la multiplication de « faits accomplis » dont aucun, pris isolément, ne justifie une réaction ferme des pays voisins, tous préférant temporiser et éviter l’escalade. Cette situation illustre parfaitement les concepts de « stratégie du chou » et de « découpe en tranches de salami ».
Cet hyper-activisme détonne et déstabilise les pays voisins, mal préparés à y faire face. Il pourrait bien marquer une transformation durable de l’ordre régional, remettant en cause les cadres classiques de la dissuasion et du droit international, et instaurant un état de tension permanente de basse intensité. Dans l’ensemble, l’objectif poursuivi par la Chine en mer apparait comme le reflet de celui qu’elle poursuit sur terre : l’expansion territoriale. En somme, ce comportement maritime illustre l’émergence d’un nouveau modèle d’expansion — graduel, hybride et juridiquement ambigu —, que les acteurs régionaux n’ont pas encore su contrer efficacement.
Notes
(1) La Chine continentale ne deviendra pleinement communiste qu’à la moitié des années 1950.
(2) Précédée en 1983 par l’allocation de noms chinois à l’ensemble des éléments maritimes des Spratleys, suivie en 1985 de la création, subventionnée par l’État (à l’initiative de Deng Xiaoping), d’une milice maritime de cinq navires destinés à l’archipel des Spratleys, et, dès 1987, de l’exploration systématique de la zone en vue d’y construire une station hydrométéorologique à la demande de la Commission océanographique inter-gouvernementale (COI) de l’UNESCO dans le cadre du « Global Sea Level Observing System » (GLOSS).
(3) La marine de l’APL comprend 3 porte-avions, 4 porte-hélicoptères, 1 porte-drones, 53 destroyers Type 055/052, 46 frégates Type 053/054, 50 corvettes Type 056, 200 navires côtiers et 62 sous-marins actifs dont 16 nucléaires.
(4) La loi chinoise sur les garde-côtes (février 2021) autorise la garde-côtière à utiliser la force, y compris sans sommation préalable, dans les zones revendiquées. Un règlement plus récent, l’ordonnance n°3 de juin 2024, autorise la détention sans procès de navires étrangers jusqu’à 60 jours.
(5) La marine de l’APL comprend 80 unités dédiées à la guerre amphibie dont 5 porte-hélicoptères Type 075 et Type 076, 8 transports de chalands de débarquement Type 071, 40 navires de débarquement moyens à lourds (de 2000 à 4000 tonnes) Type 072 et Type 073, 30 péniches de débarquement (de 60 à 600 tonnes) Type 067/68/69/74/271 et 22 hydroglisseurs Type 724, Type 726 et Type 958 « Zubr-class ».
(6) Les experts du think tank CSIS ont déterminé que l’origine et/ou les actions de 80 % de ces navires étaient suspectes.
(7) « Zhong Hua Fu Xing » (2019), « Xiang Long Dao » (2021).
(8) Depuis 2012, les principales compagnies de transport de Chine ont été intégrée au sein de « flottes de soutien stratégique à la projection » divisées entre trois commandements de théâtres : Nord, Est et Sud. Les principales compagnies sont Bohai Ferries (10-15 navires de 36 000 t) et COSCO ferries (7-10 navires de 15 000 à 20 000 t), auxquelles s’ajoutent différentes compagnies de transports de véhicules (10-15 navires de +10 000 t).
(9) Exemple avec la « city of light » observée dans l’océan Indien et dont il a été démontré qu’une partie de son personnel était, à minima, paramilitaire, et dont certains membres ont été photographiés équipés d’armes.
(10) En surface : paratonnerre, panneaux solaires et antenne cellulaire/GPS, différents capteurs (vitesse et direction du vent, pression atmosphérique, humidité, pluviomètre, température de l’air) ; sous la surface : capteurs de chlorophylle, température, salinité, dissolution de l’oxygène, courants océaniques à la surface et en profondeur, pH, profileur de courant acoustique Doppler/ADCP.
(11) La Chine et la Corée du Sud n’ont pas encore réussi à délimiter leurs ZEE du fait d’une différence d’approche. En attendant un éventuel accord, les deux pays ont convenu d’établir une « Provisional Measures Zone » (PMZ) où les deux parties sont censées exploiter les ressources halieutiques de façon raisonnée et s’abstenir de toute mesure pouvant modifier le statu quo. En réalité, les Chinois y organisent des exercices militaires et leurs flottes de pêche s’y conduisent de façon plus qu’agressive.
(12) Près du village Mabaduan, face à la péninsule du cap York.
(13) Ce drone de surface, d’un poids de cinq cents tonnes dispose d’une vitesse de croisière de 40 nœuds (74 km/h) et d’une autonomie de 7400 km.
(14) Il s’agit des plateformes #1-16, Kashi, Shirakaba, Baojiaoting, et Pinghu.
(15) Plateforme « Hai Yang Shi You 981 » ou « HD 981 », déployée à proximité de Triton island, du 1er mai au 16 juillet 2014.
(16) Déployées par la China Electronics Technology Group Corporation (CETC).
(17) Les plateformes Shen Lan 1 et Shen Lan 2 mesurent 60 m x 38 m et 70 m x 71,5 m, et pèsent 1400 tonnes et près de 3000 tonnes respectivement.
(18) Quatre barges de débarquement autoélévatrices de grande capacité dont une barge « Shuiqiao-110/Donggong 401 » (Type 1) de 110×25 m, 4 jambes de 32 m, rampe de 120 m ; une barge « Shuiqiao-135/Donggong 402 » (Type 2) de 135×35 m, 6 jambes de 50 m, rampe de 140 m ; deux barges « Shuiqiao-185/Donggong 403 » (Type 3) de 185×36 m, 8 jambes, rampe de 140 m.
Benjamin Blandin



