Président (Renaissance) de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale, Jean-Michel Jacques présidait il y a encore quelques mois la délégation parlementaire au renseignement (DPR), composée de quatre députés et quatre sénateurs, tous tenus par le secret de la défense nationale (dont la violation est punie de cinq ans de prison).
Une mission très encadrée : ces Parlementaires contrôlent l’action du gouvernement en matière de renseignement, évaluent la politique publique dans ce domaine et assurent un suivi des grands enjeux sécuritaires. Mais ils n’ont qu’un accès très limité aux détails des opérations menées par les services dits du premier cercle (DGSE, DGSI, DRM, DRSD, DRM, trafic, douanes, etc.).
Si elle dispose de davantage de pouvoirs en matière de contrôle des fonds dits secrets que ses homologues occidentaux, la délégation au renseignement a malgré tout des prérogatives extrêmement encadrées et peu de moyens. Tandis que les parlementaires allemands disposent d’une quinzaine de collaborateurs dédiés à la surveillance de leurs services secrets, leurs homologues français doivent se contenter de moins de deux équivalents temps plein.
En exclusivité, Le Point a eu accès au rapport annuel de la DPR qui revient cette année sur la façon dont les services se réorganisent à la faveur du chaos géopolitique actuel et des nouvelles menaces. Entretien
Votre rapport souligne l’apparition de nouveaux risques comme le narcotrafic. Ce sont de nouvelles missions prioritaires pour la DGSE et la DGSI ?
L’ampleur prise par le narcotrafic appelle à la mobilisation générale de tout l’appareil d’État, au-delà de la seule autorité judiciaire, pour lutter contre un phénomène qui menace directement notre sécurité nationale. Face aux moyens de plus en plus sophistiqués des organisations criminelles, l’action coordonnée des services de renseignement est décisive pour les entraver.
Mais une menace ne chasse pas l’autre. Ce qui fait la singularité de la période actuelle, c’est que les services de renseignement doivent être sur tous les fronts en même temps, avec une menace terroriste qui subsiste à un niveau élevé, la prolifération des ingérences étrangères, des attaques cyber de plus en plus nombreuses, etc.
Les services de renseignement demandent depuis plusieurs années la possibilité juridique d’accéder aux messageries cryptées. La DPR appuie cette demande mais de nombreux parlementaires y voient une atteinte aux libertés individuelles. Pourquoi ce soutien ?
Le chiffrement des communications est devenu la règle, ce qui pose un défi de taille aux services de renseignement qui n’ont plus accès à des contenus qu’ils pouvaient jusqu’alors être autorisés à intercepter – lorsqu’ils n’étaient pas cryptés – sous certaines conditions et dans le strict respect du cadre légal de la loi de 2015.
Or l’évolution technologique ne doit pas rendre nos services aveugles, à la merci du bon vouloir de plateformes essentiellement étrangères qui refusent de coopérer. On doit pouvoir concilier la protection des données et des libertés avec l’impératif de sécurité nationale. Il ne s’agit pas de donner un blanc-seing aux services de renseignement mais de trouver une voie équilibrée, tant du point de vue juridique que technique, pour sortir de l’impasse actuelle.
Vous vous êtes plongé dans la mise en place de la réorganisation en profondeur de plusieurs services, notamment de la DGSE ou de la DRM (direction du renseignement militaire). Comment évaluez-vous celle-ci ? L’organisation des services est-elle adaptée aux défis actuels ?
Confrontés à l’addition des menaces, à leur imbrication et à leur dimension hybride, la plupart des services de renseignement ont conduit ces dernières années des réformes en profondeur de leur organisation interne, fondées sur le décloisonnement, la transversalité et l’agilité. Les services se font confiance, ils coopèrent entre eux de plus en plus et de mieux en mieux notamment dans le cadre de programmes de mutualisations techniques.
Si le renseignement se trouve dans une course de vitesse face aux évolutions technologiques, la dimension humaine demeure essentielle. À cet égard, la communauté du renseignement est confrontée à une problématique majeure : attirer les meilleurs talents et les fidéliser dans un environnement très concurrentiel, en proposant des parcours professionnels réellement attractifs.
En ces temps de réduction budgétaire et de flambée des crises géopolitiques, la DPR considère-t-elle que les services sont suffisamment armés pour répondre efficacement à leurs missions ?
Le renseignement français est clairement entré dans une ère nouvelle. Nos services vont devoir s’adapter en permanence pour remplir les missions que leur assigne la nouvelle revue nationale stratégique publiée l’été dernier. La loi actualisant la programmation militaire, en débat actuellement à l’Assemblée nationale, va leur donner les moyens dont ils ont besoin. Dans le monde actuel, un renseignement bien armé est essentiel pour protéger notre démocratie et défendre nos valeurs.
Romain Gubert