La fonction de Chef d’état-major des armées (CEMA) a été créée le 18 juillet 1962, et c’est un accouchement dans la douleur, contre les résistances des grands corps durant toute la décennie qui précède. Son premier titulaire, le général Ailleret, porte la responsabilité de réformer l’armée en profondeur à l’heure atomique. Il incarne l’héritage finalement compris des opérations combinées de la Deuxième Guerre mondiale. La France se met enfin à l’heure de l’interarmées. Et si, aujourd’hui, la doctrine Multimilieux multichamps (M2MC) devait inciter à une mutation organisationnelle de même ampleur ? La mise sur pied d’une quatrième branche armée dédiée aux effets dans les nouveaux espaces fluides peut sembler relever de la science-fiction. Pourtant, elle pourrait bien constituer l’avenir de l’intégration multidomaine.
La production d’effets militaires dans les nouveaux espaces de conflictualité dicte l’agenda doctrinal de toutes les puissances de premier plan depuis une décennie. Inspirées par la préfiguration américaine des MultiDomain Operations (MDO), les forces françaises ont retenu la qualification de « M2MC », associant deux nouveaux milieux (l’espace extra – atmosphérique et le cyberespace) et deux nouveaux champs (informationnel et électromagnétique) aux trois milieux traditionnels que sont la terre, la mer et l’air. La notion est à présent solidement ancrée dans la pratique stratégique française. Par progression itérative, les forces françaises ont récemment optimisé ou forgé différents outils d’action dans ces nouveaux espaces, au point qu’elles peuvent aujourd’hui s’enorgueillir d’une relative maturité dans le paysage des armées occidentales.
Cependant, l’intention du concept M2MC n’est pas la simple juxtaposition de capacités d’action dans les différents espaces, mais bien la recherche d’une intégration maximale des capacités pour créer la synergie des effets. Il s’agit de combiner à temps des actions convergentes pour un unique état final recherché. Si de nombreuses analyses décrivent les perspectives de la CSI (Coordination, synchronisation, intégration) ou le futur du RM2SE (Réseau multisenseur multieffecteur), l’hypothèse de la refonte totale de l’organisation militaire est rarement poussée à son plein potentiel. La théorie des espaces fluides de Laurent Henniger invite à considérer l’éventualité de fusionner ces différents outils opérationnels en un corps organique pour garantir leur efficience. Une « armée des nouveaux espaces fluides » se dessine pour donner une identité forte à ces corps et commandements en construction, à parité avec l’armée de Terre, la Marine nationale et l’armée de l’Air et de l’Espace.
Revue des outils français actuels
La conduite des opérations spatiales militaires françaises prend un nouvel envol en cette fin 2025 avec l’installation du Commandement de l’espace (CDE) dans ses nouveaux locaux à Toulouse, proches du Centre national d’études spatiales (CNES). Le modèle a dû s’adapter à un milieu spatial en proie simultanément à l’arsenalisation des compétiteurs stratégiques et à la privatisation par la dynamique du New Space. Environ 12 000 satellites sont en orbite autour de notre planète aujourd’hui, pour probablement 40 000 anticipés dès 2030. Or cet appareillage satellitaire exponentiel est devenu crucial, assurant les services de télécommunication, de navigation ou de captation de données (ISR) absolument nécessaires à tous les aspects de la vie civile comme militaire. Ainsi, à travers la Stratégie spatiale de défense éditée en 2019, la France a fixé le cap pour maintenir son autonomie stratégique dans l’espace, renforcer ses capacités existantes et développer des capacités de riposte.
Le CDE est désormais à la fois une force d’emploi et un commandement spécifique de milieu. Doté du statut d’organisme à vocation interarmées sous la subordination organique du CEMAAE, il a regroupé ses moyens d’action au sein de la Brigade aérienne des opérations spatiales (BAOS). La force articule ses opérations spatiales militaires en trois types : soutenir les capacités spatiales, appuyer les opérations militaires par des capacités spatiales, se défendre dans l’espace. Le CDE s’appuie sur des capacités patrimoniales (comme le satellite CERES), partenariales (par exemple SAR-Lupe avec l’Allemagne), ou encore commerciales et duales (comme Pléiades d’Airbus). L’initiative des opérations spatiales interalliées (Combined space operations – CSpO) constitue le format de coopération internationale privilégié, en associant l’Allemagne, le Japon, l’Italie et la France aux Five Eyes anglo – saxons.
L’imbrication des menaces spatiales, cybernétiques et électromagnétiques est évidente, comme le montre l’attaque menée contre le réseau Viasat KA-SAT en février 2022. Face à la menace cyber, la France organise sa défense autour du réseau liant l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), le Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques (VigiNum) et une unité militaire, le Commandement de la cyberdéfense (ComCyber) créé en 2017. Il s’agit d’un centre de commandement de l’état – major des armées employant directement ou indirectement près de 4 000 cybercombattants. Il assure la veille de milieu, la cyberdéfense des ressources des armées et les opérations militaires en milieu cybernétique selon trois modalités : la Lutte informatique défensive (LID), la Lutte informatique offensive (LIO) et la Lutte informatique d’influence (L2I). Le ComCyber est également pilote d’aptitude interarmées dans le champ électromagnétique. Le Centre d’analyse en lutte informatique défensive (CALID) constitue son principal subordonné, intégré au Groupement de la cyberdéfense des armées (GCA).
L’Armée de Terre est le principal pourvoyeur d’effectifs au sein des armées, avec ses unités numériques regroupées au sein du Centre inter-armées des actions sur l’environnement (CIAE). Ainsi, le ComCyber peut se placer comme « employeur opérationnel » (opconer) pour délivrer des effets cyber de niveau stratégique ou opératif. Il peut également distribuer ses effecteurs, notamment vers les grands opconers permanents. Il s’agit de faire face à une menace massive et diverse, qui nivelle la puissance, car tout acteur peut s’équiper de moyens d’action standard. L’affaire Pegasus, en 2021, atteste ce phénomène de démocratisation des outils offensifs les plus redoutables. Aujourd’hui encore, le cyber est un milieu hétérodoxe pour la planification militaire classique, car il est soumis au paradoxe des temporalités – préparation longue, application non orientable en cours d’action – tout en ayant une échelle peu lisible de mesure des effets.
Le cyberespace est un domaine de prédilection des opérations sous le seuil. Sa couche informationnelle fournit l’un des espaces majeurs de ce que les armées désignent par « champ informationnel ». La L2I s’inscrit ainsi dans le théâtre plus large de l’Influence et lutte informationnelle (ILI) pour laquelle les armées ont progressivement organisé une chaîne allant de la veille à la riposte, en passant par des opérations de signalement stratégique. Cette opérationnalisation du champ informationnel répond à la fois à l’inclusion de l’influence comme sixième fonction stratégique par la Revue nationale stratégique de 2022, et aux récents retraits des forces françaises de différents points en Afrique, largement imputables aux revers informationnels essuyés dans ces pays. La mise sur pied dès 2022 de la cellule Anticipation stratégique et orientations (ASO) répond à cette injonction. Monté au sein de l’état – major des armées, l’ASO forme le centre de mise en œuvre des armées pour la fonction ILI. Il assure notamment la cohérence des ripostes informationnelles de niveau stratégique ou dans les opérations. L’appui à la révélation du massacre de Hombori impliquant des mercenaires russes en 2022 illustre ce savoir – faire. À travers cette cellule, les armées ont compris combien l’information fausse, manipulée ou subvertie, devient une arme.
Les États-Unis à la conquête des nouveaux espaces fluides
Le Pentagone donne le ton de la convergence des effets dès les années 1980 avec la coordination des appuis spatiaux et cyber alors balbutiants. Les développements technologiques au tournant des années 2010 aboutissent à la notion de cross – domain operations, puis de MDO et Joint all domains operations (JADO). Les forces spatiales militaires américaines sont organisées depuis 2019 sous une forme bicéphale : l’United States Space Command (USSPACECOM) est l’un des 11 commandements interarmées des États-Unis, tandis que l’United States Space Force (USSF) constitue une sixième branche des forces armées comprenant 16 000 personnes, dépendant du département de la Force aérienne aux côtés de l’US Air Force. L’USSPACECOM emploie principalement les forces de l’USSF, mais également celles d’autres services, pour accomplir les missions dans l’espace ou liées à l’espace. Il s’est élevé en commandement indépendant du Strategic Command par un élargissement de son périmètre de responsabilité. Les Forces spatiales coopèrent avec la NASA, ainsi que d’autres agences spatiales civiles. Certains cadres indiquent que l’USSF ne concrétise qu’une étape provisoire avant la création prochaine d’un département de la force spatiale, définitivement autonome de la force aérienne.
De même échelle que l’USSPACECOM, l’United States Cyber Command (USCYBERCOM) est un commandement interarmées, chargé de planifier et de conduire les opérations dans le cyberespace. Lui aussi s’autonomise du Strategic Command en 2018. Ses activités opérationnelles se déclinent en trois modes : LID nationale, LID spécifique « Défense » et LIO. Ses effecteurs se répartissent dans toutes les armées, en particulier la 2e Armée américaine recréée en 2010 en tant qu’unité cybernétique.
Équivalente à l’ILI, la doctrine américaine de « domination informationnelle » (information dominance) repose sur la collecte massive de données, la diplomatie publique et culturelle, ainsi que sur le développement des opérations psychologiques dans le domaine militaire et clandestin. Par conséquent, une partie essentielle des effets dans cette fonction stratégique sont obtenus en zone grise par le biais des agences de renseignements et de l’action gouvernementale. Dans le domaine militaire, le Pentagone a adapté récemment sa doctrine d’opérations psychologiques vers le concept de Military information support operations (MISO), afin de souligner leur appui aux opérations. Les MISO ambitionnent d’obtenir des succès décisifs là où la focalisation traditionnelle sur les capacités cinétiques ennemies ne suffit plus. Les équipes MISO sont formées au sein du commandement des opérations spéciales ou des deux Psychological operations groups de l’US Army. Disposant de moyens d’une échelle supérieure, les forces armées américaines appliquent des schémas organiques diversifiés aux nouveaux espaces, dont les forces françaises ont pu s’inspirer.
Le retour d’expérience du modèle chinois
Les forces armées chinoises livrent un exemple autrement enrichissant. L’Armée populaire de libération est composée depuis 2024 de quatre services : l’armée de terre, la marine, la force aérienne, la force des missiles ; et de quatre armes : la force de soutien logistique interarmées, la force aéro-
spatiale, la force cyberspatiale et la force de soutien d’information. La Chine a donc mis sur pied une branche spécifique complète pour chaque milieu de conflictualité moderne. L’effort spatial chinois est proprement spectaculaire, et fait du pays le seul acteur étatique capable de rivaliser avec le New Space en termes d’innovation technologique et en volume de lancement. La force de frappe cybernétique semble organisée autour d’effecteurs très décentralisés en zone grise, comme la mystérieuse unité 61398. Enfin, l’organisation militaire du champ informationnel applique directement les directives du sommet de l’État pour déstabiliser les compétiteurs et renforcer la cohésion nationale.
En réalité, la Chine a poussé bien plus loin l’expérience d’incorporation des nouveaux espaces fluides. En effet, les forces aérospatiale, cyberspatiale et de soutien d’information sont toutes trois issues de la dissolution d’un corps qui les englobait : la Force de soutien stratégique (FSS), mise en place fin 2015, puis dissoute en avril 2024. À travers cette réforme novatrice, l’armée chinoise cherchait à consolider l’intégration des systèmes de haute technologie tout en facilitant le maintien des expertises. La priorité de Pékin résidait dans l’effort de fusion de l’ensemble des informations provenant de ses systèmes ISR, dans l’objectif d’augmenter la réactivité de la boucle décisionnelle. Pour assurer cette fusion des « systèmes de systèmes », la FSS rassemblait à la fois les effecteurs d’information stratégique ainsi que les vecteurs informatiques et spatiaux qui en réalisent la diffusion ou la défense. La force se divisait en deux départements : les Systèmes spatiaux et les Systèmes de réseaux. Ce dernier département s’organisait par types de missions, et non par nature de vecteur. Le département spatial, aujourd’hui force aérospatiale, procédait d’une véritable intégration verticale rassemblant tous les sites de lancement et de contrôle, les stations d’écoute, la flotte de satellites militaires et duaux, et le corps des taïkonautes.
La dissolution de la FSS en 2024 laisse deviner une frustration pour les dirigeants chinois. Elle aurait dû rester une pierre majeure de l’héritage de Xi Jinping. L’interprétation la plus plausible de cet éclatement semble être la volonté gouvernementale de lutter contre la corruption et de limiter l’influence des grandes baronnies militaires.
Pourquoi pas un nouveau chef d’état-major ?
L’exemple de la FSS chinoise doit pousser la France à s’interroger sur la mise à l’échelle de ses nouvelles capacités dans les espaces fluides. Finalement, ce n’est pas l’inefficacité, mais au contraire le potentiel débridé de l’organisme créé, aux dérives difficilement maîtrisables dans le contexte clientéliste du Parti communiste chinois, qui a forcé les autorités à mettre fin à l’expérience de la FSS. La montée en puissance d’un corps unifié relève d’une dimension tout à fait atteignable pour la mesure des éléments français et la nature du mécanisme politico – militaire. Au – delà de l’aspect « rangé » dans l’organigramme, une telle perspective appelle à s’interroger sur le sens de la création d’une branche. L’importance de l’identité organisationnelle est fondamentale dans les armées. Elle explique pourquoi l’armée de l’Air a tenu à ajouter ce « et de l’Espace » lors de la création du CDE. L’intégration M2MC ne représente pas nécessairement une révolution dans la conduite des opérations si on la comprend comme l’extension technologique et cognitive de l’interarméisation. Cependant, elle a le mérite de mettre en lumière l’intérêt des cultures d’armées pour la cohésion des forces. L’incorporation en une branche unique des effecteurs liés au cyber, à l’espace, et au champ informationnel dessine une voie logique à long terme, puisqu’elle permettrait d’optimiser l’interconnaissance opérationnelle, de rationaliser les moyens d’administration et de soutien, et surtout de développer une culture d’action commune.
Le polémologue Laurent Henninger a théorisé la maîtrise des espaces fluides comme un processus porteur de mutations civilisationnelles. Il conceptualise la distinction entre espaces solides, soit le milieu terrestre, et espaces fluides, à savoir les milieux lisses, isomorphes, réticulaires, mathématisables en chaque point et accessibles à l’homme uniquement au moyen de prothèses techniques. Cette distinction doit être tenue pour un absolu théorique qui laisse une certaine variété d’états intermédiaires entre ses deux pôles. Cependant, bien que la prothèse technique soit changeante, on peut appliquer une même rationalité stratégique indifféremment aux nouveaux espaces fluides. Et cet article en a parcouru quelques modalités en constatant qu’espace, cyber et information sont tous des milieux à approche duale, favorisant le camouflage de signature, structurants pour nos réseaux socio – économiques, où les effets se réalisent au-delà de la perception spatio – temporelle classique du cerveau humain. Ces caractéristiques très singulières de milieu pourraient faire converger une organisation unique autour de structures de sens communes.
Il semble évident à chacun qu’un terrien n’est pas un marin, et que la différence fondamentale du milieu crée des divergences irréversibles de perception, de fonctionnement et de culture entre armée de Terre et Marine. Ainsi, l’esprit d’équipage n’existe que dans la Marine ; la division de l’espace de bataille entre un « avant » et un « arrière » existe nativement chez l’une et moins chez l’autre. Si notre environnement opérationnel est désormais constitué de nouveaux espaces imbriqués dans leur accès – besoin du cyber et de l’électromagnétique pour accéder à l’espace, couche informationnelle cybernétique prédominante dans les perceptions à l’heure d’Internet –, il est alors légitime de penser que les combattants affectés à la conflictualité particulière de ces milieux devraient développer les caractéristiques de différenciation déjà observables dans les milieux traditionnels. En réalité, ces sous-cultures existent déjà, et quiconque a pu fréquenter un cybercombattant ou un membre du CDE a senti l’empreinte d’une culture spécifique bien plus qu’une assimilation inter-armées. L’identité d’une organisation se construit autour de sa pratique et de ses valeurs. Au – delà des valeurs, sa trajectoire historique, son statut social et son rang fondent sa légitimité. Par conséquent, la définition de nouveaux milieux théoriquement à égalité avec les milieux traditionnels laisse deviner la création d’un nouveau corps à égalité avec les corps traditionnels. Le choix s’impose pour mettre en cohérence l’exigence de compréhension, pour créer des effets intégrés et non pas annexés.
La loi des ordres de grandeur vient compléter la démonstration. Aux côtés del’armée de Terre pesant 120 000 personnes pour environ 30 % des crédits du programme d’équipement des forces par extrapolation, de la Marine (35 000 personnes pour 40 % des crédits) et de l’armée de l’Air et de l’Espace (45 000 personnes pour 30 % des crédits), une nouvelle force à parité devrait rassembler un effectif d’au moins 10 000 individus et 10 % des crédits. Un regroupement des outils destinés à l’espace, au cyber et au champ informationnel devrait atteindre cette masse critique. La loi de Programmation militaire 2024-2030 prévoit justement des enveloppes de cinq milliards d’euros pour la contre – ingérence, de six milliards pour le milieu spatial et de quatre milliards pour la cyberdéfense. La Chine et les États-Unis montrent les signes extérieurs de cette dynamique d’incorporation. Là où les Chinois, certainement influencés par leur tradition administrative centralisée, ont proposé la logique du bloc dès les années 2010, les Américains adoptent une position moins linéaire, mais la relation entre leurs grands commandements de milieu et les effecteurs est finalement très semblable à une culture d’armée.
Sans ambition immédiatement performative, l’idée de l’intégration au sein d’un corps comme voie finale d’optimisation des unités dédiées aux nouveaux espaces fluides se fait jour. De la même manière que les résultats de l’intégration interarmées ont existé avant la formalisation de principes organisationnels définitifs, il semble probable que l’appropriation du M2MC exigera la logique identitaire à laquelle seul un service peut répondre. En France, à l’échelle des moyens nationaux, cela correspondrait à une combinaison espace/cyber/informationnel à parité avec les trois grands corps traditionnels. À l’horizon 2035, une fois le processus CSI achevé, peut-être un nouveau général Ailleret lancera-t‑il le projet d’une « armée de l’éther »…
Samuel Jocsan