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lundi 30 mars 2026

Réarmer l’Europe en construisant sa dissuasion robotique

 

La fin de sept décennies d’insouciance occidentale sous le parapluie américain rebat les cartes de la dissuasion nucléaire et des doctrines militaires. Si la nécessité de réarmer l’Europe fait consensus à Bruxelles, il reste encore à mettre en œuvre cette dynamique et à en préciser l’orchestration nationale, alors qu’une nouvelle forme de dissuasion apparait, cette fois de nature purement robotique.

Face à une menace russe grandissante, et dans un contexte de retour d’un conflit de haute intensité aux portes de l’Europe, le premier défi à relever concerne notre dissuasion nucléaire et sa perception, à son juste niveau, par nos compétiteurs. Un triplement du nombre de nos têtes nucléaires constituerait un premier message fort envoyé à la Russie. Avec près de 300 têtes opérationnelles, la France est la première et la seule puissance nucléaire du club européen. Elle occupe donc une position centrale dans la construction d’une défense crédible et dissuasive. Le Royaume-Uni possède quant à lui 225 têtes actives. Ces effectifs sont jugés « échantillonnaires » par le président Vladimir Poutine et sont régulièrement moqués par les élus et les médias russes, qui opposent fièrement la supériorité numérique de leurs 4 300 têtes nucléaires.

Un moyen efficace pour l’Europe de redevenir un compétiteur crédible aux yeux de la Russie serait de procéder à une augmentation conséquente du nombre de têtes nucléaires en France et au Royaume-Uni, afin d’atteindre idéalement, en trois ans, un effectif de l’ordre de 1 000 têtes chacun. En plus de ces 2 000 têtes, l’Allemagne pourrait s’engager à son tour dans le développement de sa propre dissuasion nucléaire, avec un soutien technologique franco-britannique. Une telle montée en puissance ferait entrer l’Europe dans le top 3 mondial, en rééquilibrant le ratio capacitaire avec la Russie, et attesterait pleinement de notre réarmement.

Préparer l’Europe au combat robotisé multi-domaines autonome et à la dissuasion robotique

En complément de la mise à niveau de notre dissuasion nucléaire, il est urgent d’adapter nos capacités conventionnelles aux évolutions du combat de haute intensité et à la robotisation du champ de bataille à toutes les échelles. Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une évolution rapide vers une guerre robotisée aéroterrestre et navale. Durant l’année 2025-2026, les drones aériens FPV (First Person View) ont provoqué 75 % des pertes russes et ukrainiennes sur le terrain. En saturant l’espace de combat, les drones le rendent transparent pour l’adversaire et obligent les belligérants à s’enterrer de part et d’autre de la ligne de front, figeant durablement les positions. L’usage généralisé des drones FPV instaure sur la ligne de front une « kill zone » (zone mortelle), sur une largeur évolutive de 30 à 40 kilomètres, devenue invivable pour les soldats humains, dont la probabilité de survie tend vers zéro en quelques minutes. Ce territoire est désormais celui des robots, qui s’y affrontent à l’occasion de duels aéroterrestres et de manœuvres d’interception air-air menées par des drones intercepteurs. Espace fortement brouillé, avec un système de positionnement par satellites bloqué (GNSS/GPS denied), il impose le recours à des techniques d’IA pour la navigation autonome, telles que le PNT (Positioning, Navigation, and Timing), ou à des liaisons filaires par fibres optiques accrochées aux drones aériens. Le machine learning devient indispensable pour franchir le mur du brouillage et poursuivre la mission en autonomie.

La lutte antidrones (LAD) est une fonction à la fois prioritaire et très complexe sur le champ de bataille. L’avantage demeure toujours du côté de l’attaquant opérant un drone kamikaze. La neutralisation de ce type de drone repose sur l’empilement de plusieurs niveaux technologiques : détection, identification ami-ennemi, suivi, poursuite et interception. Les drones intercepteurs doivent pouvoir voler et manœuvrer très rapidement pour rattraper leurs cibles ; on parle alors de drones hypervéloces. D’une manière générale, les qualités d’un drone aérien de combat se déclinent désormais selon l’acronyme de robotique hyper VAMAFER (Vélocité, Accélération ou Agressivité, Miniaturisation, Autonomie, Furtivité, Endurance, Résilience). La montée en puissance de cette robotique sur le champ de bataille contribue à en expulser le combattant humain et à le remplacer par des machines. L’arrivée imminente de robots humanoïdes chinois et américains en zone de conflit est également susceptible de renforcer cette évolution vers une guerre des drones sans présence humaine. Dans ce contexte d’hyper-robotisation, la course aux armements, tant matériels (hardware) que logiciels (software), est lancée. Elle repose sur l’innovation et sur la capacité à créer de la masse à faibles couts. Les géants chinois et américains se disputent la pole position de cette course en s’appuyant sur des capacités d’innovation en boucles courtes, de production, d’industrialisation et de passage à l’échelle.

Cette compétition donne naissance à une nouvelle forme de dissuasion, cette fois de nature purement robotique, qui se superpose à la dissuasion nucléaire historique et la complète. À la différence du nucléaire, la dissuasion robotique présente un très haut niveau de dissémination vers des puissances de taille intermédiaire, capables de se doter facilement d’unités robotisées de très haut niveau. L’Europe et la France n’ont d’autre choix que d’entrer pleinement dans cette nouvelle dynamique en accélérant le développement de leurs bases industrielles et technologiques de défense (BITD).

Libérer l’innovation de défense en France

Il est important de rappeler que notre BITD, composée de 4 500 start-up, PME, ETI et grands groupes, est l’une des meilleures du monde, et qu’elle occupait les deuxième et troisième places du classement mondial des ventes d’armes en 2025 et 2026. Les « Big 7 » français (Thales, KNDS, MBDA, Safran, Dassault, Airbus, Naval Group) réalisent des exploits commerciaux sur tous les continents et fournissent à la France un socle de souveraineté industrielle de très haut niveau.

Les difficultés apparaissent le plus souvent au niveau des start-up et des TPE de la défense, qui peinent encore à lever des fonds en France et à obtenir des commandes publiques. La majorité des fonds d’investissement français refusent toujours d’investir dans des start-up de l’armement, en se référant aux chartes d’investissement socialement responsables et aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance). Il s’agit d’un premier obstacle, peu évolutif dans le temps, qui limite fortement l’engagement des jeunes ingénieurs et chercheurs vers le secteur de la défense. Quelques fonds spécialisés ont vu le jour, mais ils restent très minoritaires dans le paysage du capital-risque français. Ce verrou est encore renforcé lorsqu’il s’agit de financer des projets hardware, mécatroniques ou robotiques. Les fonds acceptant de s’engager sur des dossiers de drones ou de robots demeurent très rares sur notre territoire.

L’État pourrait mettre en place des avantages fiscaux ciblés en faveur des fonds jouant le jeu des investissements « kakis » et, à l’inverse, pénaliser ceux refusant tout investissement dans le domaine militaire. Concrètement, il reste aujourd’hui très difficile de trouver un financement pour une start-up développant des drones militaires ou des composants pour drones aériens, et le fonds spécialisé Definvest est difficilement accessible pour la majorité des entrepreneurs. Les dispositifs de soutien et de subvention manquent également de visibilité. L’ouverture d’un guichet unique, s’appuyant sur de nouvelles métriques de détection de l’innovation de défense, serait une avancée majeure pour l’écosystème français.

Des verrous purement réglementaires persistent et freinent l’innovation dans le segment des drones aériens. Il est urgent d’ouvrir enfin le ciel français au vol des drones et de simplifier le millefeuille administratif des déclarations SORA — acronyme anglais pour « évaluation des risques pour opérations spécifiques » — ainsi que des demandes d’autorisation de vol. La Direction générale de l’aviation civile (DGAC) et les Directions de la sécurité de l’aviation civile (DSAC) doivent travailler en urgence à ces simplifications et à l’ouverture du ciel aux drones aériens.

Enfin, alors que cette question ne sera traitée qu’à l’occasion de l’élection présidentielle de 2027, la commande publique doit être repensée : réforme des critères d’attribution dans le domaine des drones et abandon de certaines doctrines toxiques prônant le soutien d’un seul acteur industriel au détriment des autres. La commande publique doit s’appuyer sur des métriques de performance au combat et sur des classements objectifs du niveau d’efficacité des technologies. Si nous n’adoptons pas ce protocole, nous perdrons la bataille de l’innovation avant de perdre la guerre…

Thierry Berthier

areion24.news