La CIA a appris qu’Ali Khamenei devait participer à une réunion de haut niveau samedi matin à Téhéran, ce qui a permis aux armées américaines et israéliennes de le cibler, affirme dimanche le «New York Times».
Citant des sources proches de l’opération, le journal américain affirme que l’agence de renseignement pistait le guide suprême iranien depuis plusieurs mois et avait acquis une certaine confiance quant à ses lieux de résidence et habitudes.
«Puis l’agence a appris qu’une réunion de haut-responsables devait avoir lieu samedi matin dans un complexe immobilier appartenant aux autorités iraniennes au cœur de Téhéran. Plus important encore, la CIA a appris que le guide suprême devait être sur place», affirme le quotidien.
Les Américains ont ensuite partagé l’information avec Israël, et, selon des sources informées du processus de décision interrogées par le journal, les États-Unis et Israël ont décidé d’ajuster la chronologie de leur attaque en partie pour exploiter cette information, qui a permis l’élimination du dirigeant de la République islamique d’Iran.
En effet, le plan initial prévoyait une attaque de nuit pour bénéficier du couvert de l’obscurité, selon le journal, qui affirme que la frappe a été délivrée à 9 h 40 par des missiles à longue portée air-sol dont le quotidien ne donne pas le nom.
Le guide suprême et plusieurs dirigeants iraniens ont été éliminés dans la campagne de frappes américaine et israélienne amorcée samedi. En riposte, l’Iran a lancé une série d’attaques contre des intérêts américains dans la région, mais aussi contre les autres pays de la région.
40 hauts-gradés iraniens tués
L’armée israélienne a déclaré dimanche avoir tué 40 hauts-gradés iraniens, dont le guide suprême, samedi lors de sa frappe initiale contre l’Iran.
«La première étape de cette opération a été la frappe initiale au cours de laquelle nous avons éliminé 40 hauts-gradés, dont Khamenei, en une minute en plein jour», a déclaré le porte-parole de l’armée israélienne, le lieutenant-colonel Nadav Shoshani, aux journalistes.
«Peu de gens le pleureront»
Le secrétaire britannique à la Défense, John Healey, a affirmé dimanche que «peu de gens pleureront» Ali Khamenei, dans la première réaction publique du gouvernement britannique à la mort du guide suprême iranien lors de frappes américano-israéliennes.
«L’Iran et le régime qu’il a dirigé pendant si longtemps constituent une source de mal, assassinant ses propres citoyens et finançant et exportant le terrorisme, y compris vers des pays comme la Grande-Bretagne», a déclaré John Healey à la chaîne Sky News.
«L’inquiétude désormais, bien sûr, est que ce régime riposte... de manière de plus en plus indiscriminée et étendue, et les gens craindront vraiment que ce ne soient pas seulement des cibles militaires», a-t-il poursuivi.
L'élimination d’Ali Khamenei ouvre une séquence incertaine, dangereuse et lourde de conséquences régionales
Pendant plus de trois décennies, Ali Khamenei a incarné la continuité de la République islamique d’Iran. Successeur de Ruhollah Khomeini depuis 1989, il a façonné un système où le pouvoir religieux, militaire et sécuritaire s’imbrique étroitement. À 84 ans, affaibli physiquement mais toujours central politiquement, il semblait déjà acculé ces derniers mois.
Son sermon d’octobre 2024 à Téhéran, premier bain de foule en cinq ans, avait des accents d’ultime défi. Israël « ne durera pas », affirmait-il devant des dizaines de milliers de partisans. Dix-sept mois plus tard, ces paroles résonnent différemment. Selon des déclarations publiques du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, de « nombreux signes » indiqueraient que le guide suprême « n’est plus parmi nous », sans confirmation officielle de Téhéran.
Des images satellites montrent toutefois son complexe sécurisé gravement endommagé lors des frappes américano-israéliennes. L’hypothèse d’une élimination ciblée n’est plus théorique.
L’opération « Rugissement du Lion »
L’opération israélienne baptisée « Rugissement du Lion » a visé un rassemblement de hauts responsables sécuritaires. Parmi les figures annoncées comme éliminées :
- Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique ;
- Mohammad Pakpour, chef des Gardiens de la Révolution ;
- Ali Shamkhani, conseiller sécuritaire du guide suprême ;
- Aziz Nasirzadeh, ancien ministre de la Défense ;
- Plusieurs responsables liés à l’organisation Sepand, associée au programme militaire stratégique.
La frappe a atteint le noyau dur du pouvoir iranien. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique, colonne vertébrale du régime depuis 1979, perd en une seule opération plusieurs figures stratégiques de son appareil sécuritaire, ce qui ouvre une séquence d’instabilité interne majeure.
Cette stratégie de décapitation vise moins à punir qu’à provoquer un effondrement interne. Washington et Tel-Aviv n’ont jamais caché leur objectif stratégique : affaiblir durablement la République islamique, voire précipiter sa transformation.
La riposte iranienne, anarchique et démesurée
La réponse iranienne a pris la forme de frappes balistiques visant plusieurs monarchies du Golfe : Émirats arabes unis, Qatar, Arabie saoudite, Koweït, Bahreïn.
Certes, ces États abritent des installations américaines stratégiques. La base d’Al-Udeid au Qatar constitue le centre névralgique du Centcom. Al Dhafra, aux Émirats, accueille des unités américaines. Bahreïn abrite la Cinquième flotte.
Mais la nature des frappes soulève des questions lourdes. À Abou Dhabi, un civil aurait été tué par des débris de missiles. À Dubaï, des explosions ont été entendues près de zones résidentielles. Au Koweït, un drone a touché l’aéroport international. À Manama, des quartiers civils ont été évacués.
Viser indistinctement des espaces urbains, même à proximité d’infrastructures militaires, revient à élargir le théâtre des opérations à des populations qui n’étaient pas parties prenantes directes du conflit.
Ces monarchies, depuis des mois, tentaient au contraire d’amortir les tensions, facilitant des canaux indirects entre Washington et Téhéran. Oman jouait un rôle de médiateur. Le Qatar maintenait des passerelles diplomatiques. L’Arabie saoudite avait amorcé un rapprochement prudent avec l’Iran.
Frapper ces capitales revient à rompre les derniers fils diplomatiques encore tendus.
Une stratégie du désespoir ?
Pourquoi prendre le risque d’un embrasement régional généralisé ?
La disparition d’Ali Khamenei ne crée pas un vide neutre mais un vide stratégique. La bataille de succession s’annonce rapide et verrouillée. Les projections des services occidentaux convergent : le centre de gravité du pouvoir basculerait vers les Gardiens de la Révolution Islamique, consolidant une ligne plus militarisée et idéologiquement intransigeante.
Dans ce contexte, une riposte massive peut répondre à plusieurs logiques :
- Affirmer la continuité révolutionnaire : montrer que la République islamique ne plie pas malgré la perte de dirigeants.
- Dissuader toute tentative interne de transition modérée.
- Internationaliser le conflit pour forcer une médiation rapide.
Mais frapper aveuglément des zones résidentielles suggère autre chose : un pouvoir aux abois qui cherche à démontrer sa capacité de nuisance plutôt qu’à atteindre des objectifs militaires précis.
La rhétorique officielle iranienne évoque une riposte « légitime ». Pourtant, l’extension des frappes à des États tiers non belligérants directs interroge la légalité et la rationalité stratégique.
Les monarchies du Golfe face à un dilemme
Les réactions ont été immédiates. Riyad a condamné « l’agression iranienne » et évoqué toutes les options de riposte. Doha parle de violation flagrante de sa souveraineté. Abou Dhabi se réserve le droit de répondre.
Ces pays se retrouvent dans une position inconfortable. Longtemps accusés par Téhéran d’être des relais américains, ils avaient tenté ces dernières années de réduire la confrontation directe.
Une riposte militaire conjointe du Conseil de coopération du Golfe serait un changement majeur. Elle transformerait une confrontation bilatérale Israël–Iran en conflit régional ouvert.
Mais l’inaction pourrait être perçue comme une faiblesse stratégique.
Le silence des proxies
Le fameux « axe de la résistance » paraît étonnamment silencieux. Le Hezbollah a exprimé un soutien rhétorique mais n’a pas ouvert de front massif. Hamas est militairement affaibli. Les Houthis semblent limités à des déclarations.
Cette retenue traduit peut-être l’ampleur des pertes subies ces derniers mois. Elle peut aussi signaler une fragmentation du dispositif régional construit par Khamenei.
Si l’axe ne répond pas, le mythe de sa cohésion stratégique s’effrite.
Téhéran entre peur et liesse
Des témoignages évoquent des scènes de joie nocturne dans certains quartiers de Téhéran à l’annonce possible de la disparition du guide suprême. Si elles se confirment, elles seraient révélatrices d’un pays profondément divisé.
Depuis plusieurs années, vagues de protestations, crise économique et répression sévère ont fragilisé le contrat social implicite du régime.
La mort de Khamenei pourrait ouvrir une brèche. Mais elle pourrait aussi entraîner un durcissement brutal si les Gardiens de la Révolution prennent le contrôle direct de la transition.
Trois scénarios pour la suite
Succession rapide et consolidation dure
Un successeur issu du noyau sécuritaire prend le relais. Le régime se referme, intensifie la répression interne et limite les représailles extérieures pour éviter l’effondrement.
Escalade régionale incontrôlée
Les monarchies du Golfe ripostent. Les États-Unis renforcent leur engagement. Le conflit se transforme en guerre régionale ouverte.
Ouverture imprévue
La fragilisation interne conduit à des négociations indirectes sous pression internationale. Peu probable à court terme, mais pas impossible si la population iranienne exerce une pression significative.
Une question morale et stratégique
Au-delà de l’affrontement militaire, une interrogation centrale demeure.
En frappant des États qui avaient cherché des voies de conciliation, le régime iranien a-t-il commis une erreur stratégique majeure ? Ou considère-t-il que toute neutralité dans la région est une illusion tant que des bases américaines y subsistent ?
La ligne est ténue entre riposte ciblée et punition collective. Lorsque des quartiers résidentiels sont touchés, la perception internationale bascule.
La République islamique, qui se présente comme puissance de résistance, risque d’apparaître comme un acteur prêt à embraser indistinctement des capitales civiles pour survivre.
La fin d’un équilibre brutal
Ali Khamenei a passé plus de trente ans à pratiquer un équilibre brutal : soutenir des proxies pour éviter la guerre directe, avancer le programme stratégique sans franchir ouvertement certaines lignes rouges, réprimer sans provoquer d’effondrement total.
Cet équilibre semble désormais rompu.
Le Moyen-Orient entre dans une phase où chaque décision peut produire un effet domino. Les monarchies du Golfe doivent choisir entre retenue et riposte. Israël et les États-Unis entre dissuasion et escalade. L’Iran entre radicalisation et survie.