Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 3 mars 2026

Le réseau d'agents du Mossad en Iran, un travail de 20 ans

 

La décision américano-israélienne de "décapiter" le régime iranien était prise depuis quelques temps déjà. La question était seulement de savoir quand frapper. D'abord fixées au mercredi 25 février, les frappes avaient été décalées au lendemain soir, suivant l'avancée des négociations entre Iraniens et Américains à Genève, lors de la troisième et ultime session de pourparlers. Elles ont ensuite été envisagées pour vendredi soir, de nuit. 

C'est finalement un "remarquable coup" des services de renseignement extérieurs américains qui a déterminé le "bon moment", rapporte le journal américain The New York times (NYT). L'attaque a eu lieu en plein jour, ce samedi 28 février, fort des informations glanées au dernier moment par la CIA. Selon celle-ci, une réunion réunissant de hauts responsables iraniens devait se tenir le matin-même, aux bureaux de la présidence et du Guide suprême iranien. 

L'ayatollah Ali Khamenei, loin de ses bunkers, devait lui aussi se trouver dans son bureau, dans un autre bâtiment de l'enceinte, au même moment. L'imprudence ou la témérité des hauts officiels iraniens - le Guide suprême ayant confié à un cercle restreint qu'en cas de "guerre, il préférait rester sur place et devenir un martyr" plutôt que de se "cacher", selon des responsables interrogés par le New York Times - offre une occasion en or à Washington et Jérusalem de frapper fort à la tête du régime. 

Une frappe menée avec des missiles de longue portée

Pour que l'opération réussisse, l'élément de surprise doit être au rendez-vous et la première frappe doit être décisive, affirme un responsable israélien de la défense au New York times. À 6 heures du matin samedi, l'opération se met en ordre de marche. Des chasseurs décollent de leur bases en Israël, rapporte dans un autre article The New York times. Les avions, équipés de missiles longue portée, ne nécessitent pas d'être en grand nombre pour mener à bien l'offensive. 

Deux heures et cinq minutes plus tard, les missiles tirés depuis les aéronefs atteignent le complexe. "30 bombes" sont lâchées sur le site, selon le journal américain The Wall street journal. Des frappes ont été menées "simultanément sur plusieurs endroits de Téhéran", a écrit un haut responsable de la défense israélienne, dans un message consulté par nos confrères. 

En l'espace d'"une minute", rapporte l'armée israélienne, Ali Khamenei ainsi que plusieurs personnalités de haut rang sont tués. Parmi ces figures du régime des mollahs, Mohammad Pakpour, à la tête des Gardiens de la Révolution ainsi qu'Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême ou encore le ministre de la Défense, Aziz Nasirzadeh, ainsi que quatre autres hauts responsables. 

Le jour-même, une "photo du corps" sans vie d'Ali Khamenei aurait même été montrée au président américain Donald Trump et au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, selon les chaînes israéliennes KAN et 12, rapporte l'Agence France-Presse. 

Un plan dessiné depuis des mois et la guerre des douze jours 

L'opération se préparait depuis quelques temps déjà. La coopération sur le sujet entre les services de renseignement israéliens et américains a culminé dans les mois qui ont suivi la guerre des douze jours en juin 2025, en Iran. Pendant celle-ci, Jérusalem et Washington parviennent à frapper des sites militaires et nucléaires clefs du pays. 

Lors de cette guerre, décision est prise de ne pas tenter de tuer Ali Khamenei. Le Guide suprême avait disparu à la première frappe, "sous terre, à de très grandes profondeurs", affirmait en juin dernier le ministre de la défense israélien, Israel Katz. Des conditions peu "réalistes" pour mener une telle opération, estimait alors le ministre. 

C'est en revanche dans cette période que Washington a le plus appris sur les habitudes de communication et les déplacements du guide suprême et du Corps des gardiens de la révolution islamique, rapporte un ancien haut responsable américain auprès du New York times. 

Des informations concernant l'emplacement des responsables des services de renseignement iraniens sont également recueillies, selon des personnes proches du dossier, interrogées par nos confrères. Le chef du renseignement iranien n'a finalement pas été touché dans la frappe de samedi, mais d'autres hauts responsables du service ont été tués, selon les mêmes sources. 

Au-delà du rôle joué par la CIA dans l'opération, la mission des services de renseignement israéliens a été considérable. "La capacité technologique des États-Unis est extrêmement impressionnante et la technologie compte beaucoup, mais je ne pense pas que la [CIA] avait grand-chose à apporter en termes de [renseignement humain] ou de réseaux d’action secrets", confirme auprès du journal britannique The Guardian Reuel Gerecht, ancien officier de ciblage de la CIA qui a travaillé sur l'Iran et analyste à la Fondation pour la défense des démocraties (FDD). 

Le réseau d'agents du Mossad en Iran, un travail de 20 ans 

L'agence israélienne de renseignement extérieur tissait sa toile depuis deux décennies en Iran. Des agents sous couverture, membres d'une "légion étrangère" du Mossad, sont recrutés, rapporte au journal britannique Yossi Melman, analyste israélien respecté. 

Dotés du nec plus ultra des équipements et ayant reçu des formations de haut niveau, ces espions du Mossad ont réuni une myriade d'informations sur des personnalités iraniennes de haut rang ainsi que sur leurs proches et leurs employés ces dernières années, rapporte le quotidien.  

Ce sont ces informations de terrain, couplées aux capacités technologiques de la CIA, qui ont mené à la mort du Guide suprême iranien, Ali Khamenei. Depuis plusieurs mois, la routine quotidienne du gardien de l'idéologie du régime était minutieusement étudiée, retranscrite, minute par minute. 

Des caméras de circulation hackées 

Le journal américain The Financial Times a même révélé qu'Israël avait piraté l'accès au réseau de télésurveillance routière de Téhéran, plusieurs années avant l'offensive israélo-américaine. Les vidéos, une fois interceptées puis chiffrées, étaient transmises sur des serveurs contrôlés par Israël, rapporte le journal français Le Parisien

Une caméra a particulièrement intéressé les services de renseignement israéliens: celle positionnée à proximité du complexe présidentiel et du Guide suprême. De là, Israël a pu observer les allées et venues de chauffeurs, de gardes du corps ou encore de visiteurs.

Un "style de vie" s'est peu à peu dessiné pour chaque cible observée par les services de renseignement. Il a permis de comprendre leur routine, constituant ainsi une faille dans la sécurité, qui s'est élargie au fil des années.

Des responsables iraniens "négligents" 

"C'est comme un puzzle géant. Vous rassemblez toutes ces bribes d'informations. Là où vous n'avez pas [de données fiables], vous les examinez plus en profondeur. Tout sera observé: comment ils se sont fournis en nourriture, ce qu'il arrive à leurs déchets... Nous nous levons et nous couchons tous, nous mangeons et buvons tous", analyse auprès du journal britannique The Guardian, un ancien vétéran de la CIA, expert dans la traque de terroristes de premier plan.

Dans ce monde de données où tout ce que l'on fait "laisse une trace", la "négligence" des responsables iraniens, tués avec l'ayatollah dans la frappe israélo-américaine, aura été utile aux services de renseignement des deux pays. 

"Divers moyens" ont pu être utilisés pour traquer notamment Ali Khamenei, affirme au Guardian Reuel Gerecht. "Les Iraniens sont plutôt négligents. Ils adorent leurs téléphones. Alors peut-être que le Guide suprême avait de nombreux téléphones portables, mais qu'il appelait les mêmes personnes régulièrement", analyse-t-il. 

"Le champ de bataille moderne n’est plus défini uniquement par les tanks et les avions", estime auprès de nos confrères Oded Ailam, ancien chef de la division contre-terrorisme du Mossad et chercheur au Jerusalem Center for Security and Foreign Affairs. "Il est défini par les données, l’accès, la confiance et le bon moment. Une minute peut changer une région". 

information.tv5monde.com