Les autorités japonaises ont entrepris de renforcer considérablement les capacités des garde-côtes chargés de « protéger le territoire japonais » en raison de violations quasi-quotidiennes des eaux territoriales et de la Zone économique exclusive (ZEE) du Japon par des navires militaires et civils chinois qui, affirme Tokyo, ne cessent de s’intensifier ces dernières années.
Ces violations représentent au quotidien ce que les autorités japonaises perçoivent comme une stratégie de harcèlement permanent autour du groupe d’îles et îlots des Senkaku (尖閣諸) sous contrôle japonais – dont la souveraineté est aussi revendiquée par la Chine sous le nom de Diaoyu (钓鱼) – un phénomène qui a amené les autorités japonaises à prendre cette décision. D’autant que pour certains observateurs à Tokyo, avec la récente victoire électorale de la Première ministre Sanae Takaichi, qui tient tête à la Chine, les « provocations » chinoises risquent de s’amplifier encore.
« Nos navires patrouillent et surveillent en permanence les eaux territoriales japonaises et notre Zone économique exclusive (ZEE), » explique le commandant Taki Yohei, du Département juridique et de l’information au quartier général des Garde-côtes japonais (GCJ) à Tokyo. « Notre rôle est de faire respecter les lois de la mer [mais] nous ne répondons pas aux activités belliqueuses militaires quelles qu’elles soient, » précise-t-il d’emblée en présentant à un petit groupe de journalistes étrangers les activités des garde-côtes japonais, de plus en plus sollicités au large de la préfecture d’Okinawa (sud du Japon) où les navires civiles et militaires chinois ne cessent de les « harceler. » Principalement autour des îles Senkaku à quelque 200 km au nord-est des côtes septentrionales de Taïwan.
En dépit des tensions permanentes dans cette zone maritime proche de Taïwan, que la Chine considère comme faisant partie du territoire national chinois, les garde-côtes japonais font preuve de retenue. « Nous répondons de façon appropriée dans la limite de nos responsabilités, sans jamais contre-attaquer, » assure-t-il. Lorsqu’ils s’approchent des navires des garde-côtes chinois qui, eux, sont armés de canons à leur proue, les marins japonais communiquent par radio en leur rappelant qu’ils « sont dans les eaux japonaises et qu’ils doivent s’en éloigner. »
De leur côté les marins chinois répondent qu’ils sont « chez eux. » Les opérations d’intimidation chinoises sont permanentes, assurent les autorités japonaises, mais la retenue côté japonais, si elle est mise à l’épreuve, est de rigueur car le mot d’ordre de Tokyo est de ne surtout pas réagir aux provocations, au risque de déclencher un conflit. Un accrochage ou un dérapage pourrait être perçu par Pékin comme un « acte de guerre » qui pourrait dégénérer, explique en substance ce responsable japonais.
Une montée inquiétante des tensions régionales
Un rappel important toutefois. « Les gardes côtes, fondés en 1948, sont des forces de sécurité civiles qui ne dépendent pas du ministère de la Défense mais du ministère des Transports, des Territoires, des Infrastructures et du Tourisme, » explique encore Taki Yohei. Avec un budget annuel de près de 2 milliards de dollars, l’unité des GCJ comprend 15 000 personnes (10 % de femmes) avec à sa disposition 477 navires, 30 avions et 60 hélicoptères pour « maintenir l’ordre et faire respecter la loi sur nos océans. » Cette zone représente une immense étendue maritime de 4,5 millions de kilomètres carrés si l’on prend en compte les eaux territoriales qui s’étendent jusqu’à 12 miles nautiques des côtes et la ZEE de 12 à 200 miles nautiques, soit au total 12 fois la surface terrestre du Japon.
« C’est une énorme zone où nous faisons face à de nombreux risques, » souligne-t-il, en dressant un panorama général des zones dangereuses et des tensions tout autour de l’archipel nippon. D’abord celle au nord, autour de la grande île d’Hokkaido, vulnérable car exposée aux multiples tirs de missiles nord-coréen mais aussi aux pêcheurs illégaux et trafiquants nord-coréens. A cela il faut ajouter les manœuvres régulières de la flotte militaire russe, parfois en coopération avec la flotte militaire chinoise.
Plus au sud, dans la mer du Japon (la mer de l’Ouest pour les Sud-coréens) se trouve l’île de Takeshima (竹島) (Dokdo 독도pour Séoul) sous contrôle de la Corée du Sud, elle aussi un point de tension entre les deux pays. Enfin, et c’est sans aucun doute la zone la plus sensible pour les autorités japonaises, toute la zone proche des îles Senkaku qui font partie de la préfecture d’Okinawa où sont basées 70 % des forces militaires américaines (50 000 soldats).
« En 2025, nous avons comptabilisé des incursions ou des passages chinois durant 357 jours dans cette région, avec des navires munis de canons, soit quasiment tous les jours, » assure-t-il, précisant que de nombreux incidents ont été répertoriés entre les garde-côtes chinois et les pêcheurs japonais, ces derniers étant désormais nombreux à ne plus oser se rendre dans ces espaces jugés « risqués. » Tout ceci sans parler des patrouilles suspectes de navires présentés par Pékin comme océanographiques mais qui croisent souvent sans aucune autorisation, en violation des règles maritimes internationales, selon le gouvernement japonais.
Renforcer les moyens des garde-côtes devenu nécessaire
« Face à l’aggravation de la situation [de la situation] dans les eaux entourant le Japon et conformément à la Politique de renforcement des capacités des garde-côtes (approuvée par le Conseil des ministres en décembre 2022), les garde-côtes japonais ont renforcé leurs capacités de surveillance côtière par des mesures concrètes, telles que le renforcement et la maintenance à grande échelle de leurs patrouilleurs, aéronefs, » insiste le département de l’information des GCJ.
Il ajoute que ces mesures se traduisent « par l’utilisation active des nouvelles technologies, le renforcement de la coopération et de la collaboration avec les organismes compétents au Japon et à l’étranger, tels que la police, le ministère de la Défense, les Forces d’autodéfense [nom donné à l’armée japonaise] et les garde-côtes étrangers, ainsi que le renforcement de la cybersécurité. »
A l’occasion d’une réunion du Conseil ministériel sur le renforcement des capacités de sécurité maritime en décembre 2025, il a été décidé que des efforts encore plus importants seraient déployés dans les mois qui viennent, avec pour priorité la zone dépendant du quartier général des garde-côtes de la 11e région d’Okinawa.
Selon les statistiques données par les GCJ, les effectifs des garde-côtes dans cette région sont ainsi passés de 800 en 2010 à près de 2000 aujourd’hui sur le terrain. « Cette région a connu également un accroissement du nombre de ses navires qui en fait le plus grand district du Japon pour les GCJ, » précise le quartier général de Tokyo.
L’atmosphère délétère sinon détestable qui préside actuellement aux relations entre le Japon et la Chine contribue largement au fait que les autorités japonaises assument publiquement le renforcement des effectifs maritimes des GCJ qui d’ailleurs va de pair avec celui des forces armées nippones dans un contexte régional et mondial de plus en plus incertain.
De fait, analyse Stephen R. Nagy, professeur de relations internationales à la Christian University basée à Tokyo, cité le 6 mars dans les colonnes du Japan Times, « face à un renforcement militaire chinois sans précédent dans l’histoire récente, le Japon a doublé son budget de défense, acquis des capacités de riposte et abandonné ses principes pacifistes. »
Au Japon qui a déclaré renoncer à la guerre en dehors de son territoire dans l’article 9 de sa Constitution adoptée en 1947 largement dictée par les Américains à la suite de sa reddition en 1945, la nouvelle Première ministre ne fait pas mystère de vouloir amender ce texte pour permettre à l’archipel une plus grande marge de manœuvre militaire face à la Chine et la Corée du Nord belliqueuses.
Pour Sanae Takaichi, largement confortée par le triomphe électoral inédit enregistré par son parti, le Parti libéral démocrate (PLD, au pouvoir) lors des élections législatives de février, une attaque chinoise contre Taïwan constituerait une menace existentielle pour le Japon..
Depuis son arrivée au pouvoir le 21 octobre 2025, l’une des priorités de son administration – bien que non dite explicitement – est de contrecarrer l’émergence d’une hégémonie chinoise dans la région indopacifique. A ce titre, Tokyo est discrètement en train de mettre en place un dispositif de dissuasion qui implique l’Australie, l’Inde et les États-Unis. La Chine, de son côté, accuse les autorités japonaises de vouloir en revenir au militarisme, dans une allusion transparente aux années 1930 qui avaient conduit le Japon à une colonisation sanglante en Asie puis à la guerre avec les États-Unis.
Une politique de défense en pleine phase de durcissement
Cet argument est régulièrement formulé par Pékin depuis les déclarations de Sanae Takaichi à propos de Taïwan en novembre 2025 lorsqu’elle avait laissé entendre que le Japon pourrait prendre des mesures militaires en cas d’invasion de Taïwan. Ces propos avaient déclenché la fureur de Pékin ainsi que des représailles économiques, commerciales et la menace d’une escalade politique.
En février, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, était allé jusqu’à accuser publiquement le Japon de s’accrocher au « fantôme du militarisme » et de nourrir l’ambition de rétablir la domination coloniale sur Taïwan, une allusion à la période pendant laquelle Taïwan avait été une colonie du Japon (1895-1945). Affirmation aussitôt rejetée par le gouvernement japonais.
Pour beaucoup d’analystes, la ficelle est évidemment un peu grosse mais elle illustre le fait que la stratégie diplomatique chinoises des « loups guerriers » utilisée durant l’épidémie de Covid paraît bien relancée. Ce qui a poussé Michael MacArthur Bosack, conseiller spécial pour les relations gouvernementales au Conseil de Yokosuka sur les études Asie-Pacifique (YACAPS), un think tank japonais influent, à publier un long commentaire critique à l’égard de Wang Yi en février dans les colonnes du Japan Times.
Pour Michael MacArthur, ancien secrétaire adjoint de la Commission militaire d’armistice des Nations unies en Corée et ancien chef adjoint des relations gouvernementales au quartier général des forces américaines au Japon, l’évolution de la stratégie de défense japonaise est fondée sur « trois forces principales, la première étant le contexte des menaces. Les pratiques de sécurité japonaises s’adaptent aux capacités croissantes des autres acteurs régionaux, dont certains ont manifesté leur volonté d’entreprendre unilatéralement des actions visant à modifier le statu quo, que ce soit par des comportements ambigus ou par une agression pure et simple. » La Chine n’est pas citée mais elle est directement visée.
Deuxièmement, poursuit MacArthur Bosak, concernant le rôle que le Japon souhaite jouer dans la sécurité mondiale, le « Japon est une grande puissance économique et le seul membre asiatique du G7, mais sa capacité à contribuer à la sécurité est fortement limitée par son cadre juridique en vigueur. Ce qui nous amène à la troisième force : la volonté, partagée par de nombreux membres du gouvernement japonais, de « normaliser » les Forces d’autodéfense (FAD) en tant qu’armée. Les FAD opèrent actuellement dans un cadre juridique différent de celui de leurs armées partenaires, allant au-delà des lois, règles et normes internationales. Au cœur des réformes juridiques que l’administration Takaichi entend promouvoir se trouve un alignement des FAD sur les armées d’autres puissances moyennes, telles que le Royaume-Uni, la France et le Canada. »
De fait depuis 2016, face à cette menace venue de Chine qui ne cesse de croître, les forces armées japonaises renforcent notablement leurs installations dans le sud-ouest du Japon dans le but de sécuriser la zone des îles méridionales proches de Taïwan. Elles disposent déjà de missiles sol-air Type-03 et de missiles sol-mer guidés Type-12 sur l’île d’Ishigaki. L’île voisine de Miyako dispose également de radars, de garde-côtes et de plusieurs batteries de missiles sol-mer.
Dans une étape prochaine, au cours de l’exercice fiscal 2030, l’armée japonaise prévoit de déployer des missiles sol-air sur l’île de Yonaguni, située à environ 110 kilomètres de Taïwan, a annoncé en février le ministre de la Défense, Shinjiro Koizumi. Ces missiles de moyenne portée de type 03, sont destinés à l’interception des aéronefs ou missiles entrants.
Le souvenir reste prégnant d’un épisode, en 2022, où un missile tiré par les forces chinoises lors d’un exercice d’entraînement s’est abîmé en mer à 80 km au large des côtes japonaises.
« Même si le Japon veut continuer à agir avec prudence et sans provoquer la Chine, il est déterminé à renforcer ses forces « militaires » ou « d’auto-défense » – peu importe la terminologie – pour se donner une image de nation responsable et crédible aux yeux des voisins, États-Unis inclus, qui sont inquiets des provocations de la Chine, » analyse un ancien attaché militaire basé à Tokyo.
Reste toutefois à trouver les financements et surtout à convaincre une opinion publique encore réticente à ce que leur pays devienne une nation dotée d’une « armée normale » qui pourrait un jour partir en guerre.
Dorian Malovic