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mardi 17 février 2026

Penser la défaite, Marc Bloch; les aspects militaires

 

Le 16 juin 2026, Marc Bloch (1886-1944), plus grand historien français de l’entre-deux-guerres, soldat des deux guerres mondiales puis résistant, entrera au Panthéon. Cette chronique consacrée, pour commencer « l’année Marc Bloch », aux aspects militaires de son texte le plus connu du grand public, sinon le plus lu, L’Étrange défaite, inaugure un petit cycle à la mémoire de cet immense Français. La chronique suivante examinera les aspects politiques, sociaux et culturels de ces médiations sur la défaite de 1940, tandis qu’une dernière mettra le texte en correspondance avec celui écrit par Ernest Renan après la défaite française de 1870, La Réforme intellectuelle et morale.

La défaite française de juin 1940 a eu, pour la relater et en examiner les causes, alors même qu’elle venait de se produire, un témoin soldat – historien à la hauteur de son étrangeté. Marc Bloch rédige dans l’urgence L’Étrange défaite en septembre 1940, est contraint à la vie clandestine en 1942, s’engage dans la Résistance début 1943, meurt entre les mains de la Gestapo en juin 1944. Séquence parfaitement cohérente de la fin d’une vie consacrée à l’histoire et à la République, à une certaine idée de la science et de la France. Nationale et politique, la passion raisonnée de Marc Bloch pour la France est d’une impressionnante profondeur, sans fioritures discursives, dépouillée des outrances verbales qui, chez d’autres, cachent parfois une singulière discontinuité entre les actes et la parole, étrangère à tout chauvinisme, à tout égoïsme national. Elle est la preuve de la possibilité d’une éthique patriotique épousant harmonieusement une éthique scientifique sans faille.

Son testament, écrit à Clermont – Ferrand le 18 mars 1941, en offre la plus limpide expression. « Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. Il sera ensuite – s’il est possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations. (1) »

Plus qu’un témoignage

Lors de sa mobilisation en 1939, l’historien a 53 ans, une famille nombreuse et une polyarthrite handicapante. Le capitaine Bloch est affecté en état – major (service des essences), au sein duquel il sert jusqu’à la fin de sa vie. C’est de ce poste d’observation que le témoignage de l’officier de réserve sur le déroulement de la guerre se construit. Mais L’Étrange défaite est bien loin de n’être qu’un témoignage : l’historien élargit la perspective descriptive et se donne comme objectif immédiat, dans l’inconfort et les contraintes des circonstances, l’analyse globale de la situation militaire, politique et sociale ayant créé face à l’Allemagne les conditions de la défaite française.

L’effondrement français se manifestant par une rapide défaite guerrière, Marc Bloch débute logiquement son « procès verbal de l’an 40 » par l’analyse de ses causes militaires. Mais, fidèle aux présupposés méthodologiques et théoriques forgés avec l’historien Lucien Febvre, il fait dans un second temps de la débâcle militaire l’expression d’un ébranlement plus général de la société française. Nul ne sort indemne de cet examen, pas même lui. Marc Bloch n’oublie jamais de rendre hommage à tous les valeureux, les honnêtes, les compétents, militaires et civils, dont il a croisé le chemin. Aucune charge idéologique n’entache une analyse écrite par un homme qui tire quelque orgueil d’avoir été qualifié de « guerrier » par un officier, aime la discipline intelligente et avoue avoir des prédispositions de caractère assez accentuées pour l’organisation et le commandement.

Du point de vue militaire d’abord donc, la première cause de la défaite française est selon Marc Bloch l’incapacité du haut commandement. « D’un bout à l’autre de la guerre, le métronome des états – majors ne cessa pas de battre plusieurs mesures de retard. (2) » Ce sont les chefs militaires qui sont responsables de la transformation des écoles militaires en coteries sectaires, où l’on transmet avec ferveur aux jeunes officiers d’anachroniques théories. Marc Bloch insiste sur l’insuffisante application des sciences à l’art militaire ; y compris, et c’est une nouveauté, des sciences humaines et sociales. « Quelles gorges chaudes cependant, dans nos états – majors, si on avait seulement émis l’hypothèse qu’on pût tirer de leur laboratoire, pour les consulter sur la stratégie, quelques savants bizarrement occupés à mesurer des sensations ! (3) »

La conséquence d’années de préparation à livrer une guerre sur un modèle périmé fut la surprise stratégique, confirmant les analyses militaires de Charles de Gaulle dans les années 1930. Le socle permanent des difficultés militaires françaises est intellectuel ; la défaite de l’armée s’est patiemment édifiée, durant l’entre – deux – guerres, sur une capitulation anticipée de l’esprit. « Les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui, sous le signe de la vitesse. Nous n’avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l’avant – veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener le leur, nous n’avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérées d’une ère nouvelle. (4) » Sur le plan opérationnel, l’asymétrie du potentiel à agir rapidement plaçait régulièrement les troupes françaises en situation d’être surprises par la position de l’ennemi, les mettant dans l’incapacité de se représenter avec justesse la configuration de l’affrontement dans laquelle elles étaient engagées – un épais « brouillard » de la guerre. « Aussi bien avons – nous jamais, durant toute la campagne, su où était l’ennemi ? […] Au départ de Lens, le 22 mai, il avait été décidé que le Quartier Général se diviserait en deux groupes : le P.C. actif, à Estaires ; la fraction “lourde”, plus loin du combat, croyait-on, à Merville. La surprise fut grande de devoir constater, à l’expérience, que l’échelon dit “arrière” se trouvait plus près de la vraie ligne de feu que l’échelon qualifié “avant”. (5) »

S’il se dégage du récit de Marc Bloch une impression plutôt positive à l’égard du comportement et de l’action des officiers subalternes, les officiers supérieurs, en revanche, – et en particulier les officiers généraux – sont évalués plus sévèrement. Leur style de commandement, dur, hautain, méprisant, au mieux d’un condescendant paternalisme, ne favorisait pas la cohésion et la vigueur morale de la troupe. Il mena à une crise de l’autorité dont la culture militaire aristocratique n’est pas seule responsable : les préjugés sociaux de classes ont aussi largement participé à créer cette fracture entre le commandement et les hommes. Appartenant par ailleurs aux premiers groupes sociaux transformés par le processus de professionnalisation (6), les officiers avaient du mal à comprendre que la conscience professionnelle n’était pas une qualité spécifiquement militaire. « Un officier s’étonnait un jour devant moi que des dames téléphonistes, employées au Central de l’armée, fissent si bien leur service : “aussi bien vraiment que des soldats”, disait-il, d’un ton inimitable, où le scandale l’emportait encore sur la surprise. (7) »

À cette distance entre les dispositions des chefs militaires et celles de leurs subordonnés s’ajoutaient les querelles entre officiers de lignes et officiers d’état – major, qui brisaient la communication verticale et la cohérence de l’action collective, les enjeux de carrière, les rivalités et dissensions internes diverses. Mais le pire est sans conteste pour Marc Bloch, après les premières difficultés militaires rencontrées, le renoncement moral de certains officiers. « Je n’ai guère connu de spectacle plus démoralisant que certains affalements dans les fauteuils du 3eme bureau. (8) » Marc Bloch ne juge cependant pas les hommes singuliers à l’origine d’évènements collectifs. Et l’historien estime la dimension organisationnelle de l’armée aussi importante que la dimension institutionnelle, c’est-à‑dire ici aussi problématique. C’est l’une des hypothèses les plus originales avancées par Marc Bloch. Sous l’angle de ses origines militaires, la défaite de 1940 procède de deux causes primordiales : la première renvoie aux multiples facettes du commandement, la seconde aux aspects les plus prégnants de la bureaucratie militaire. L’effondrement français est aussi en grande partie la conséquence de ce que l’on nommera, en espérant être fidèle à l’idée générale de Marc Bloch, la désorganisation bureaucratique. Les analyses dispersées de l’historien relatives à l’organisation de l’armée française tendent en effet à montrer que la bureaucratie militaire française est un système de mise en forme de la vie collective autant, si ce n’est plus, qu’un mode d’organisation du travail.

Technique contre culture

Marc Bloch ne formule pas son hypothèse de cette manière, se bornant à signaler nombre de dérèglements bureaucratiques. On peut toutefois rapporter toutes les incohérences, toutes les absurdités, toutes les lenteurs du fonctionnement organisationnel décrites par l’historien au fait que la visée d’efficacité de l’action collective y est en permanence concurrencée par une finalité d’une autre nature : le respect de normes de sociabilité, l’inscription symbolique dans la pratique et l’espace professionnels des statuts et identités, l’affirmation des clivages hiérarchiques ou au contraire des continuums entre pairs, l’expression de l’appartenance des individus et des groupes à telle ou telle subdivision du système militaire. Les problèmes dérivant, alors, de la distance entre le découpage du réel issu de la mise en ordre formelle de la vie collective et celui qu’est censée imposer une organisation rationnelle de l’activité à des fins d’efficacité. En somme, la bureaucratie militaire française serait un lieu d’affrontement entre les logiques d’un ordre technique et d’un ordre culturel.

La mobilisation des forces nationales fut surréaliste de désordre. Le problème tient certes politiquement au choix du régime des centres et à l’improvisation qui a caractérisé son déroulement. Raymond Aron fera d’ailleurs de la mobilisation nationale anticipée l’atout décisif de l’Allemagne. Mais d’autres difficultés se sont manifestées, cette fois étrangères aux décisions ou indécisions politiques. Voici, typiquement, un exemple de la domination de l’ordre culturel sur l’ordre technique : « Du moment que le système était admis, il eût convenu, du moins, d’en confier le fonctionnement, qui ne pouvait manquer de se montrer fort délicat, à des officiers, triés sur le volet, et auxquels les années passées là auraient servi de titres exceptionnels à l’avancement. L’armée s’est toujours difficilement résignée à l’idée que l’importance ni le mérite d’une tâche ne se mesurent à ce qu’elle peut avoir, extérieurement, de brillant. (9) » « Tiré en pleine nuit d’un demi-sommeil, par le télégramme qui prescrivait, par exemple, “Appliquez la mesure 81”, on se reportait au “tableau”, sans cesse tenu à portée de la main. C’était pour y apprendre que la mesure 81 faisait jouer toutes les dispositions de la mesure 49, à l’exception des décisions d’ores et déjà entrées en vigueur par l’application de la mesure 93, si celle-ci, d’aventure… […] Assurément, les officiers qui, là-bas, dans un bureau mal aéré de la rue Saint – Dominique, avaient, ajoutant les chiffres aux chiffres, perpétré ce casse-tête chinois, ne manquaient pas, à leur façon, d’imagination : ce n’était pas celle qui permet de se représenter, à l’avance, l’exécution des ordres. (10) » La désorganisation bureaucratique a ainsi fortement accentué la production, à l’intérieur du camp français, de diverses variétés de « frictions », selon l’expression clausewitzienne. 

Notes

(1) Marc Bloch, « Le testament », L’Étrange défaite, Paris, Gallimard, 1990 [1946], p. 212.

(2) Ibid., p. 73.

(3) Ibid., p. 88.

(4) Ibid., p. 67.

(5) Ibid., p. 74-75.

(6) On reviendra plus longuement dans la chronique finale sur la définition du processus de professionnalisation qui affecte le corps des officiers à la fin du 19e siècle.

(7) Marc Bloch, « Le testament », L’Étrange défaite, ouvr. cité, p. 122.

(8) Ibid., p. 141.

(9) Ibid., p. 92.

(10) Ibid., p. 93.


Laure Bardiès

areion24.news