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jeudi 26 février 2026

Négocier la paix entre l’Ukraine et la Russie : un enjeu de sécurité européen, à quel prix ?

 

En février 2026, cela fera quatre ans qu’a débuté la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Depuis l’annonce, le 21 novembre dernier, d’un plan américain en 28 points censé mettre fin à la guerre en Ukraine, on assiste à une accélération des manœuvres diplomatiques pour tenter de mettre un terme à ce conflit. Comment expliquer cette accélération dans le contexte actuel ? Est-ce lié à la situation militaire sur le terrain ? À l’impatience de Trump à mettre un terme à un conflit qu’il pensait résoudre plus rapidement ? Ou à sa volonté de privilégier une normalisation de ses relations avec Moscou au détriment de la situation en Ukraine, et accessoirement en Europe ?

L’accélération des manœuvres diplomatiques s’explique avant tout par la pression de l’administration Trump et par l’impétuosité du président américain. Donald Trump, qui lors de la campagne présidentielle avait promis de mettre fin à la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 24 heures, s’impatiente du manque de résultats. Il se saisit de ce conflit à intervalles irréguliers, mettant la pression sur l’une ou l’autre des parties, d’abord sur l’Ukraine, puis sur la Russie mais de façon plus déclaratoire, multipliant les annonces, qu’il s’agisse de dates butoirs non respectées ou de dénouements imminents qui n’arrivent pas, avant que de sembler s’en désintéresser, puis d’y revenir à nouveau. En parallèle, il mandate ses conseillers, comme [l’envoyé spécial] Steve Witkoff et [le secrétaire d’État] Marco Rubio, ou plus récemment son gendre Jared Kushner, pour travailler à un plan de paix qui pourrait servir de base de compromis, ce qui se traduit en une diplomatie de la navette avec les Russes, les Ukrainiens et les Européens. Malgré une approche diplomatique peu conventionnelle et un manque de préparation apparent, l’administration Trump est parvenue à enclencher une dynamique à marche forcée vers une tentative de résolution du conflit, ce qui est une bonne chose en soi, mais comporte également des risques. 

Dans ce contexte, Donald Trump poursuit trois objectifs principaux. Il souhaite tout d’abord obtenir un deal, à tous crins et à tout prix, peu importe le contenu de ce deal. Il ne se préoccupe pas outre mesure des détails et veut avant tout apparaitre comme le faiseur de paix qui a mis fin à cette guerre — une de plus. Ensuite, il cherche à désengager les États-Unis de ce conflit et à en transférer le cout aux Européens, voire à progressivement réduire la voilure de l’implication américaine dans la sécurité européenne. Présenter ce conflit comme « la guerre de Joe Biden », comme Donald Trump le fait souvent dans ses discours et dans sa communication sur les réseaux sociaux, est un moyen d’attaquer et de dénigrer son prédécesseur, mais également de se déresponsabiliser par rapport à ce conflit, notamment en cas d’échec des négociations. Enfin, son dernier objectif est de normaliser les relations avec la Russie, notamment afin de dégager des bénéfices commerciaux. 

À l’évidence, d’autres facteurs affectent le rythme et les perspectives des négociations, telles la dynamique militaire sur le terrain ou les évolutions de politique intérieure en Ukraine. Les scandales de corruption qui ébranlent l’Ukraine depuis fin novembre et qui ont notamment poussé à la démission deux ministres ainsi que le bras droit du président Zelensky, par exemple, pourraient avoir été vus par l’administration Trump comme une fenêtre d’opportunité pour obtenir davantage de concessions d’une Ukraine fragilisée en interne. 

Quelle est l’influence de la situation militaire sur le terrain dans les négociations, alors même que la lecture de l’évolution des rapports de force n’est pas la même pour tout le monde ?

Il ne faut pas s’y tromper, les dynamiques militaires sur le terrain vont jouer un rôle déterminant dans la séquence et l’issue des négociations, ainsi que dans la forme que prendra un éventuel plan de paix. Donald Trump considère que cette dynamique est favorable à la Russie, que Moscou a le dessus militairement. Ainsi, dans sa logique, il faut avant tout parvenir à une solution qui serait acceptable pour la force dominante, car c’est la meilleure façon de résoudre le conflit rapidement. Les États-Unis considèrent par ailleurs que la situation de l’Ukraine ne sera pas meilleure dans six mois ou dans un an, et qu’elle sera peut-être même pire, d’où la nécessité pour Kyiv de négocier maintenant, selon eux. Les Européens ne partagent pas cette analyse, ils sont moins pessimistes quant à la capacité de l’Ukraine de résister sur le long terme et de négocier en position de force. Dans l’absolu, ces dynamiques sont difficiles à anticiper avec précision.

Pourquoi Donald Trump n’a-t-il pas réussi jusque-là à avancer aussi vite qu’il le pensait sur le dossier ukrainien ? Quels ont été les principaux freins ?

Il est important de rappeler que le temps de la négociation ne se décrète pas. La négociation vient lorsqu’une des deux parties a perdu la guerre ou l’espoir de la gagner. La Russie a déclenché cette guerre pour atteindre certains objectifs stratégiques et politiques. Et c’est uniquement lorsqu’elle considérera que ses objectifs sont inatteignables militairement, ou que certains peuvent être réalisés diplomatiquement, qu’elle se résoudra à la négociation. Il était donc difficile d’enclencher un processus de négociation véritable alors que les deux parties considéraient chacune qu’elles pouvaient encore, soit atteindre des objectifs militairement pour la Russie, soit être dans une meilleure position pour négocier pour l’Ukraine.

L’autre raison, c’est un manque de préparation apparent. En effet, un processus de solution négociée à un conflit prend beaucoup de temps à mettre en place. Mal préparé, il peut au contraire contribuer à prolonger le conflit. Par ailleurs, plutôt que devant les caméras du monde entier, ce type de démarche doit être conduite et mise en œuvre derrière porte close pour réussir, car c’est seulement dans ce cadre que les parties sont prêtes à faire des compromis. Enfin, l’attention aux détails est primordiale. Or, tout cela correspond mal au caractère de Donald Trump, qui semble peu goûter la perspective de négociations longues. Pourtant, les négociations qui ont mis fin à la guerre de Corée ont, par exemple, duré près de deux ans, et les combats continuaient pendant ce laps de temps.

Pourquoi le plan initialement proposé par les Américains (1) était-il considéré comme déséquilibré au profit des Russes ?

Parce qu’il impose de nombreuses contraintes et limites à l’Ukraine mais peu à la Russie, et parce qu’en plusieurs endroits, il reflète les demandes et les interprétations de Moscou sur le conflit. C’est le cas par exemple sur les territoires ou sur l’OTAN. Le plan prévoit par exemple que l’Ukraine cède certains territoires dont elle a encore le contrôle dans l’oblast de Donetsk et ce, sans véritables contreparties en termes de garanties de sécurité. De même, il stipule que « l’Ukraine accepte d’inscrire dans sa Constitution qu’elle ne rejoindra pas l’OTAN, et l’OTAN accepte d’inclure dans ses statuts une disposition stipulant que l’Ukraine ne sera pas admise à l’avenir », sans que les États membres de l’OTAN n’aient été consultés sur ce dernier point. Enfin, le point appelant à ce que « toute idéologie et activités nazies soient rejetées et interdites » est assez caractéristique du récit russe sur la « dénazification » de l’Ukraine invoquée pour justifier l’invasion à grande échelle. 

Ce déséquilibre n’est pas totalement surprenant, puisque ce document a été négocié entre Steve Witkoff et Kirill Dmitriev, et que le premier avait pour mandat de concocter une base de compromis qui serait acceptable pour la Russie, puisqu’encore une fois, le président américain considère que le rapport de force est favorable à Moscou. Ce document a visiblement fuité avant qu’il ne soit finalisé. Selon les médias américains, le Conseiller national à la Sécurité de l’Ukraine, Roustem Oumierov, a pu consulter ce document et proposer des modifications sur certains points. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agissait avant tout d’un document de compromis américano-russe, plus que d’un plan de paix en tant que tel. 

Pour autant, présenter le plan en 28 points comme étant complètement strictement en faveur de la Russie, voire télégraphié par elle, me parait incorrect. En plusieurs endroits, il cherchait maladroitement à esquisser un compromis plutôt que de simplement refléter la position russe. Par exemple, si l’imposition d’une limite numéraire sur les effectifs de l’armée ukrainienne est bien une demande russe, dans le plan elle est établie à 600 000 hommes en temps de paix, alors que durant les négociations secrètes russo-ukrainiennes conduites au printemps 2022, Moscou l’avait fixée à 85 000 hommes. À titre de comparaison, les effectifs militaires de l’Ukraine avant l’invasion de 2022, ou de la France en 2024, se situaient autour de 200 000. De la même manière, certaines des demandes répétées de Moscou, telles l’interdiction du déploiement d’armes à longue portée sur le territoire ukrainien, ne figurait pas dans le plan en 28 points. 

Si ce plan a pu être décrit comme « 100 % pro-russe » en Europe, c’est parce que beaucoup se refusent à concevoir que l’agression russe puisse être récompensée par des gains stratégiques, et peu ont véritablement réfléchi à ce à quoi pourrait ressembler un compromis qui pourrait être accepté par les deux parties.

L’émissaire américain Steve Witkoff est accusé par ses détracteurs, notamment en Europe, d’avoir un penchant pro-russe. Dans quelle mesure le narratif russe a-t-il infusé dans le subconscient des autorités américaines ?

Il semblerait que Steve Witkoff ne dispose pas véritablement d’une équipe. Il n’est pas entouré de spécialistes de l’Ukraine ou de la Russie, ni n’en est un lui-même. En ce sens, il est probablement assez facilement manipulable. Mais il n’est pas le seul maillon de la diplomatie américaine dans ce conflit. Et il est dans son rôle de trouver quelque chose qui est acceptable pour les Russes.

Justement, que penser du fait que les négociations soient menées, du côté américain, par Steve Witkoff et non par des diplomates chevronnés ? Quel est le rôle de la diplomatie traditionnelle américaine dans ces négociations ?

Le rôle de Steve Witkoff dans ces négociations reflète le style populiste de Donald Trump appliqué à la diplomatie. C’est-à-dire un rejet de l’expertise établie, et la personnalisation de la diplomatie au profit de l’entregent et du business. Si Steve Witkoff se retrouve dans cette position, c’est en raison de ses liens de longue date avec Kirill Dmitriev, dans le cadre d’opérations commerciales qu’ils ont pu mener ensemble. Steve Witkoff étant un proche de Donald Trump, et ce dernier voulant faire un deal, il lui semble être la personne la plus indiquée pour gérer cette situation.

Cela peut certes inquiéter, de voir Steve Witkoff à la manœuvre. Mais il n’est pas le seul aux manettes, puisque Marco Rubio se montre de plus en plus actif, notamment lorsqu’il s’agit de parler aux Européens et aux Ukrainiens. Le rôle de Steve Witkoff s’explique aussi par le fait que les relations diplomatiques entre Washington et Moscou sont quasiment coupées, ce qui impose de passer par des intermédiaires parfois un peu troubles. C’est le rôle des « back channels », qui permettent d’ouvrir un canal de communication non officiel entre deux parties qui ne se parlent plus.

Concrètement, est-ce que les négociations actuelles ont vraiment des chances d’aboutir à une paix ? 

Ce conflit prendra probablement fin par une négociation, plutôt que suite à l’effondrement de l’un des deux bélligérants. Mais est-ce que les négociations qui se déroulent depuis fin novembre peuvent aboutir ? Seul l’avenir nous le dira. Pour l’instant, cela n’en prend pas nécessairement le chemin, puisqu’il semblerait que les Américains et les Russes négocient entre eux quelque chose qui est inacceptable pour les Ukrainiens, et en parallèle, Washington négocie avec Kyiv et les Européens quelque chose qui sera probablement rejeté par la Russie. La négociation qui compte, entre Moscou et Kyiv, n’a pas encore véritablement eu lieu. La question qui se pose est donc : est-ce que le temps des négociations est vraiment venu ? Est-ce que le degré de préparation est suffisant ?

Un autre médiateur serait-il envisageable ?

Probablement pas, car les Russes ne veulent parler qu’aux Américains, et les Ukrainiens considèrent que pour être crédibles, des garanties de sécurité doivent les impliquer d’une façon ou d’une autre. En effet, cela fait presque dix ans que les Russes utilisent l’Ukraine pour forcer une discussion sur — voire une révision de — l’ordre de sécurité européen. Mais ils considèrent que les Européens n’ont pas d’inventivité en la matière et souhaitent avoir cette discussion avec Washington, dans un tête-à-tête qui conforte par ailleurs la Russie dans son identité de grande puissance.

Par ailleurs, l’administration Trump a également longtemps semblé renâcler à véritablement inclure les Européens dans le processus de négociation, car certains en ses rangs considèrent que l’Europe adopte des positions incantatoires et performatives sans véritablement chercher des solutions de compromis.

Enfin, on peut se demander si les Européens eux-mêmes souhaitent réellement être autour de la table de négociation telle qu’elle est dressée, puisqu’ils ne souhaitent pas parler à la Russie, du moins à ce stade et tant qu’un cessez-le-feu n’est pas obtenu. 

Quels sont les principaux défis à surmonter pour Kyiv et Moscou ? Et quels sont les points sur lesquels chaque acteur aurait du mal à céder ?

L’Ukraine ne pourra pas accepter le sacrifice de sa souveraineté et de son indépendance. Elle ne pourra pas non plus accepter des concessions majeures sans contreparties en termes de garanties de sécurité. L’enjeu de Kyiv est donc d’être dans la meilleure position possible pour négocier, afin que les négociations amènent le résultat le moins négatif pour ses intérêts vitaux. 

Pour Moscou, après cette guerre brutale, couteuse, et folle d’une certaine manière au regard des pertes humaines et des objectifs des premiers jours, il s’agit de ne pas perdre la face. La Russie cherchera donc à atteindre des objectifs de guerre a minima. Toute la question est de savoir quand la Russie considérera qu’elle a atteint ce palier, qui lui permettra de présenter cette guerre comme une victoire. Est-ce que la conquête de l’ensemble du Donbass suffira ? Ou est-ce la mise à genou de l’Ukraine ? C’est ce qui inquiète les Européens.

La population et l’armée ukrainiennes sont-elles prêtes à accepter les concessions qu’il faudrait éventuellement accepter pour aboutir à une paix ?

C’est évidemment l’avis de la population ukrainienne qui compte le plus en la matière. D’une certaine façon, si la question est de savoir s’il faut négocier maintenant ou espérer que dans six mois ou un an le pays sera dans une meilleure position, il n’y a que les Ukrainiens pour le dire, car ce sont avant tout eux qui payent le cout humain et matériel de cette guerre.

Selon des sondages récents, une part de plus en plus importante de la population semble dorénavant ouverte à l’idée de négociations, mais une part encore plus importante refuse toute concession majeure dans ce cadre de cette négociation.

Comment se positionne l’Europe face aux négociations de paix en Ukraine, alors qu’elle considère, à juste titre, que cette négociation concerne directement la sécurité du continent et qu’elle entend y jouer un rôle ?

L’Europe se positionne en alliée de l’Ukraine car sa destinée va déterminer les contours de la sécurité européenne. La stratégie européenne repose sur le soutien à l’Ukraine et sur la pression sur la Russie. Mais la séquence actuelle a également illustré que la voie diplomatique était largement demeurée un impensé pour l’Europe. En effet, alors que les Américains présentaient un plan de paix en 28 points problématique à bien des égards, les Européens en étaient réduits à annoter à la marge ce document, sans pouvoir amener de contreproposition prête et établie dans le détail. Il est pourtant impératif que l’Europe soit partie prenante d’un conflit susceptible de redessiner la géopolitique du continent pour les années, voire les décennies à venir. Si l’on reprend le parallèle avec la guerre de Corée, nous pouvons constater à quel point la géopolitique de la péninsule est aujourd’hui façonnée par la façon dont la guerre s’est terminée. 

L’Europe a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions sur ce sujet ? Quels sont les sujets sur lesquels l’Europe ne cédera pas ?

Depuis le début du conflit, on a parfois pu observer un décalage entre la rhétorique européenne et des leviers ou une aide qui n’est pas toujours à la hauteur de ses ambitions. Le problème de l’Europe est sa dépendance militaire vis-à-vis de Washington. Ainsi, l’Europe ne peut pas ignorer les propositions américaines, même si ces dernières ne lui conviennent pas.

Les Européens refuseront de céder sur la démilitarisation de l’Ukraine, car ils voient de plus en plus ce pays comme la première ligne de défense de l’ensemble du continent contre la menace russe. L’Europe devrait donc refuser toute solution qui ressemble à une victoire stratégique russe et à un affaiblissement trop important de la puissance militaire ukrainienne.

Quel est le rôle spécifique de Paris, Londres et Berlin dans la négociation de paix ? Ces trois pays seraient-ils plus à même d’imposer leurs conditions à la Russie, et de forcer les États-Unis à les prendre en compte ?

Ces trois pays, qui étaient présents à Genève fin novembre 2025 pour discuter avec les Ukrainiens et les Américains après la publication du plan Witkoff, jouent effectivement un rôle spécifique. À cette occasion, Paris, Londres et Berlin avaient fait part de leurs désidératas et des modifications à apporter ce plan.

Par ailleurs, Paris et Londres jouent un rôle particulier dans le cadre de la « coalition des volontaires » — un groupe de pays européens, mais pas seulement, qui s’associent pour aider l’Ukraine et potentiellement contribuer au renforcement de l’armée ukrainienne et au maintien d’un cessez-le-feu après le conflit. C’est dans le cadre de cette coalition des volontaires, formalisée le 2 mars 2025 lors du sommet de Londres sur l’Ukraine, qu’est notamment discutée, sous leadership franco-britannique, la possibilité de déployer en Ukraine une force multinationale de réassurance.

Dans quelle mesure les garanties de sécurité constituent-elles un point crucial des négociations ?

La question des garanties de sécurité est fondamentale car l’Ukraine n’acceptera aucune concession si elle n’obtient pas de garanties de sécurité robustes. Cela reviendrait pour elle à accepter de faire des concessions tout en courant le risque que ce qui n’a pas été arraché cette fois par la Russie puisse l’être à l’avenir.

À ce titre, il est intéressant de revenir aux négociations ukraino-russes du printemps 2022 dites d’Istanbul. À l’époque, les négociateurs ukrainiens et russes étaient parvenus à se mettre d’accord sur un certain nombre d’aspects, tels que la neutralité de l’Ukraine et son renoncement à rejoindre l’OTAN, alors que les Russes acceptaient l’idée d’une intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne. Les questions des territoires avaient été laissées de côté. Mais ce qui coinçait déjà à l’époque, c’était la question des garanties de sécurité. Les négociateurs ukrainiens et russes avaient envisagé en guise de garanties de sécurité un mécanisme multilatéral impliquant les Occidentaux, mais sans consulter ces derniers et sans totalement s’accorder sur sa forme. 

Aujourd’hui, le rôle que Paris et Londres jouent dans le cadre de la coalition des volontaires, les place au cœur de la question des garanties de sécurité, mais la façon dont ces garanties s’articulent avec les négociations et, surtout, le rôle qu’y joueront les États-Unis ne sont pas encore clarifiés.

Le mémorandum de Budapest de 1994, dans lequel les Ukrainiens ont accepté de se séparer de l’arsenal nucléaire soviétique présent sur leur territoire au profit de la Russie sans véritables garanties de sécurité, rend-il les Ukrainiens d’autant plus sensibles à cette question ?

Effectivement, à l’époque, Washington, Moscou et Londres avaient garanti à l’Ukraine le respect de sa souveraineté en échange de son renoncement aux armes nucléaires soviétiques présentes sur son territoire. La suite des évènements a certainement échaudé les Ukrainiens, qui ont aujourd’hui une réelle crainte que le conflit ne reprenne dans quelques années. C’est aussi la position des Européens, qui insistent pour l’instauration d’une paix durable.

Est-ce que les négociations en cours marquent un tournant dans la relation transatlantique ? Pourrait-on assister à un renversement d’alliance suite à une éventuelle paix en Ukraine ?

Les négociations auxquelles on assiste sont la confirmation d’un tournant qui a déjà été amorcé, où la relation transatlantique n’est plus basée sur des valeurs mais sur du transactionnel. Les États-Unis veulent se désengager de la sécurité européenne et normaliser les relations avec la Russie, ce qui entraine un retournement de la relation transatlantique telle qu’elle était conçue par beaucoup d’États européens, notamment en Europe centrale et orientale. Il a été relevé que le plan Witkoff proposait d’ailleurs que Washington fasse la médiation entre la Russie et l’OTAN, comme si les Américains n’étaient pas membres de l’Alliance atlantique.

Cette séquence montre bien que les Américains et les Européens ont des visions, des interprétations, des évaluations et des objectifs de plus en plus différents au sujet de la guerre Russie-Ukraine. En revanche, l’expression de renversement d’alliance est galvaudée. La normalisation des relations avec la Russie souhaitée par Washington ne vaut pas alliance. Si une telle alliance entre Washington et Moscou voyait véritablement le jour, l’Europe s’en rendrait compte de manière brutale, vu son degré de dépendance aux États-Unis et l’hostilité de la Russie à son encontre.

Quels sont selon vous les différents scénarios pour l’année 2026 ?

Trois scénarios semblent possibles. Le premier est que l’administration Trump ne parvienne pas à produire un document de compromis acceptable par Kyiv et Moscou et choisisse donc de se désintéresser du conflit. Tout l’enjeu sera alors de savoir si les Américains continueront à fournir une aide à l’Ukraine, tout en normalisant leur relations avec la Russie.

Le second scénario serait que les Européens parviennent à sensiblement influencer la position des États-Unis dans le sens de leurs positions et de celles des Ukrainiens. Les propositions de résolution seront alors probablement rejetées par la Russie, et les Européens feront valoir que Moscou est le seul obstacle à la paix. 

Enfin, le troisième scénario serait qu’on assiste à un dénouement improbable et à une avancée dans les négociations, qu’en quelque sorte un véritable processus de négociation, discret, sur le temps long, méticuleusement préparé et inclusif se mette en place. S’il arrive, ce type de dénouement se situera au niveau des dirigeants et en particulier entre Trump, Poutine et Zelensky. 

Dans tous les scénarios, un développement imprévu sur le terrain militaire ou dans la politique intérieure des différents acteurs impliqués peut radicalement changer la donne.

Note

(1) https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​1​1​/​2​1​/​p​l​a​n​-​t​r​u​m​p​-​u​k​r​a​i​n​e​-​2​8​-​p​o​i​n​t​s​-​t​e​x​t​e​-​i​n​t​e​g​r​al/

David Cadier

Thomas Delage

areion24.news