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mardi 17 février 2026

Les nouveaux MANPADS européens : l’antidrone en ligne de mire

 

L’évolution du conflit russo-ukrainien a relancé le développement de solutions légères de défense aérienne, destinées à contrer aussi bien les aéronefs à basse altitude que les drones, ces derniers étant massivement utilisés en essaims.

Les essaims soulèvent le problème de la masse lorsqu’il s’agit de contrer une multitude de menaces simultanées. Par ailleurs, la réactivité d’une architecture de défense aérienne est un paramètre critique : à 6 km, le délai pour détecter, identifier et tirer est de 60 s. À 2 km, il descend à 15 s. Il faut donc intégrer les MANPADS (Man portable air defense systems) dans une architecture de systèmes qui permette de réagir aussi rapidement, et dont ils constituent un effecteur parmi les autres, actionné en fonction de la menace identifiée. La fiabilité de ces armes doit être maximale, car une défaillance ne peut pas être rattrapée en moins de 15 s, et leur coût unitaire est devenu un autre paramètre incontournable : s’il est plus facile pour l’adversaire de produire en masse ses drones à bas coût que ce ne l’est pour nos MANPADS, alors le prix de nos systèmes devient, de facto, une faille.

Les MANPADS actuels

Alors que les Allemands viennent de passer commande de 500 nouveaux Stinger auprès de Raytheon, d’autres industriels renouvellent leurs propositions en matière de MANPADS : Saab dévoilait la dernière version de son missile, le RBS‑70NG. Doté d’un autodirecteur laser et d’une imagerie thermique, ce dernier offre une portée de 5 km à 8 km avec un plafond de 5 000 m, et une vitesse de Mach 2. Il intègre des aides innovantes pour faciliter sa mise en œuvre, une visée connectée en réseau, opérable à distance et compatible avec les systèmes C2 de divers véhicules. L’une des nouveautés du RBS‑70NG réside dans sa modularité et son aptitude à être intégré dans différentes architectures GBAD (Ground based air defense).

En France, le Mistral 3 a bénéficié de plusieurs mises à niveau depuis son introduction en 2013 où l’autodirecteur infrarouge fit son apparition, de même qu’une portée et une vitesse accrues (Mach 2,7) et une capacité multidomaines. En 2019, la portée fut encore accrue pour atteindre 8 km avec un plafond opérationnel de 6 000 m et, en 2022, la dernière version du Mistral 3 a vu ses capacités améliorées contre des embarcations plus petites, rapides et agiles (telles que les RHIB, par exemple), ainsi que contre les drones.

La Pologne n’est pas en reste : autrefois équipée de systèmes soviétiques, elle a conçu le PPZR Piorun, un missile de calibre 72 mm, mesurant 1,59 m de long pour un poids d’environ 10,5 kg (l’ensemble avec poste de tir pesant 16,5 kg). Atteignant Mach 2, il offre une portée de 6 km contre des cibles volant jusqu’à 4 000 m d’altitude. Produit par Mesko, il a fait ses preuves en Ukraine et il n’équipe pas seulement les armées polonaise et ukrainienne, mais aussi les États-Unis, les trois États baltes, la Norvège, la Géorgie, la Moldavie et bientôt la Slovaquie, la Suède et la Belgique, qui signait en mai 2025 son intention d’acquérir 200 à 300 systèmes pour compléter sa commande de Mistral 3 passée en 2023. Les Piorun belges seront destinés aux forces spéciales et aux unités de paras-commandos.

Enfin, la British Army utilise le Starstreak de Thales, qui est le MANPADS le plus lourd de sa catégorie, avec 16,8 kg, mais aussi le plus rapide avec une vitesse maximale de Mach 3,7. Long de 1,39 m pour un calibre de 130 mm, il peut frapper des cibles jusqu’à 7 km avec un plafond de 5 000 m. C’est aussi le seul à nécessiter une visée jusqu’à l’impact, car il est dépourvu de dispositif fire-and – forget : à la place, un guidage laser plus contraignant, mais permettant d’accrocher des cibles à très faible signature et qui le rend insensible aux leurres thermiques ou électro – optiques. Contrairement aux autres systèmes, le Starstreak n’est pas déclenché par la proximité avec un objet : le missile tire trois fléchettes explosives en tungstène qui doivent pénétrer la cible pour la détruire. L’un des avantages de ce système est qu’il rend le Starstreak efficace contre les blindés légers et permet un usage détourné de l’arme.

Le Starstreak peut être tiré à l’épaule avec un tube classique ou être monté sur trépied avec un lanceur à trois tubes qui permet d’engager rapidement plusieurs cibles. Outre les variantes hélicoptère (ATASK) et navale (Seastreak), une variante montée sur le véhicule chenillé Alvis Stormer AFV, le Starstreak SP HVM cumule huit tubes prêts à tirer, avec 12 missiles supplémentaires en réserve.

L’architecture Sky Warden

Couvrant tout le spectre de menaces UAS (Unmanned air system) allant des microdrones de classes 1 et 2 aux drones tactiques en passant par les drones kamikazes et les munitions rôdeuses, ce système C2 multicouche, modulaire et évolutif représente le fleuron de MBDA dans le domaine de la lutte antidrone. Articulé autour d’un ensemble de capteurs (infrarouge, électro – optique, radar, radio), le Sky Warden fournit plusieurs couches de protection C‑UAS dans tous les environnements (urbain, montagneux, désertique, maritime) au profit d’infrastructures fixes, de moyens mobiles, d’unités de combat ou d’unités GBAD. Il peut ensuite actionner une large gamme d’effecteurs allant du brouilleur au missile, en passant par les drones antidrones, les lance – filets, les armes à effet dirigé, etc.

Les logiciels C2 du système Sky Warden intègrent des algorithmes d’IA capables de réduire les fausses alertes et génèrent des réponses adaptées à toutes les menaces avec une approche incrémentale. Ils permettent la planification des missions, la gestion des règles d’engagement et l’entraînement de ses utilisateurs. Le Sky Warden peut être utilisé seul, débarqué ou embarqué dans un véhicule, ou encore intégré à un dispositif plus large grâce à des liaisons tactiques JREAP‑C ou propres à l’unité de déploiement. Le SATCP Mistral 3 constitue la composante MANPADS de cet ensemble.

Le Nimbrix et le concept Loke

La lutte antidrone est devenue incontournable, car elle s’invite tant dans les affrontements conventionnels que dans la guerre hybride avec les récents survols d’infrastructures en Allemagne, au Danemark et dans d’autres pays européens. La défense aérienne, déjà pensée depuis longtemps comme une architecture multicouche, vient donc s’étoffer de quelques couches supplémentaires : du fusil de chasse au canon de 20 mm pour les 2 000 premiers mètres de portée, jusqu’aux missiles VSHORAD destinés à abattre à plus longue portée des cibles plus imposantes et moins nombreuses.

Entre les deux, il existe un déficit capacitaire que vient combler le missile Nimbrix de Saab, pour traiter des cibles trop nombreuses pour le RBS‑70NG, et trop agiles ou éloignées pour être à portée des canons de moyen calibre tels que le Flakpanzer Gepard ou, plus récemment, le Skyranger. Pour répondre à ce besoin, il a fallu développer un missile performant, très peu coûteux et facile à produire en masse.

Le Saab Nimbrix est un missile C‑UAS de type fire-and – forget mesurant environ 1 m de long pour un poids de moins de 3 kg, offrant une enveloppe de tir de 2 km à 5 km de portée contre les cibles manœuvrantes. Deux fois moins gros que le RBS‑70NG, le Nimbrix intègre un autodirecteur infrarouge basique et une petite charge explosive dont les détails sont classifiés, mise à feu par un détonateur de proximité. Le Nimbrix est destiné à engager des essaims de drones et à les détruire grâce à sa tête hardkill airburst à fragmentation. Ce petit missile, prévu pour contrer les munitions rôdeuses et les drones kamikazes, devra effectuer en masse un travail de précision : chaque missile doit abattre un drone, y compris face à un essaim. Le Nimbrix peut être tiré au coup par coup ou en salves, par un lanceur multiple de neuf à douze missiles monté sur un trépied.

Ces lanceurs multiples pourront être montés sur véhicule avec tourelleau téléopéré (comme le Saab Trackfire) ou être installés conjointement sur le 4 × 4 MSHORAD avec le triple lanceur RBS‑70NG : ce 4 × 4 blindé peut alors accueillir six à huit Nimbrix en sus de ses trois missiles et compléter ainsi la capacité du véhicule avec une dotation mixte (une dotation complète de Nimbrix comprendrait de 12 à 16 missiles si l’on retirait les RBS‑70NG).

Le ratio entre le coût du missile et sa capacité de destruction est réputé excellent, bien que gardé à la discrétion de Saab. L’une des stratégies pour maintenir des coûts de production relativement bas est d’être très adaptable à la demande du client tout en conservant une base similaire pour chaque version. La portée peut être adaptée selon les besoins, de même que la charge militaire, l’autodirecteur ou l’aptitude à être tiré depuis une embarcation, un UAS d’attaque, un hélicoptère, un véhicule, un drone terrestre ou par un combattant débarqué. Certaines pièces ont été réalisées avec une imprimante en 3D et sont donc très faciles à produire. L’adaptabilité du concept à différents éléments disponibles sur étagère et fabriqués par des sous – traitants civils ou militaires correspond à une volonté : celle de pouvoir intégrer le Nimbrix à des architectures préexistantes plutôt que d’imposer un nouvel écosystème.

Saab travaille également avec l’armée de l’air suédoise et l’administration du matériel de la défense autour du concept Loke, et propose dans ce cadre une architecture C‑UAS complète. Présenté en février 2025, le concept Loke réutilise et réoriente des matériels existants auxquels de nouvelles technologies ont été intégrées pour formuler une réponse à ce nouveau besoin en lutte antidrone. Une différence majeure réside dans la rapidité avec laquelle ce nouveau système a été imaginé, testé et validé, soit en moins de 84 jours. Ce qui tranche avec les habituels programmes d’armement qui s’étalent, en moyenne, sur des années.

Le système Loke repose sur deux plateformes, l’une avec un radar 3D Giraffe 1X, un système de guerre électronique et différents capteurs (actifs et passifs, acoustiques, électro – optiques, entre autres) combinés à un logiciel de fusion de données, l’autre étant le support d’un effecteur que l’on choisit au sein d’une gamme pour l’adapter à la situation : cela peut être un 4 × 4 avec un tourelleau téléopéré Trackfire Ares armé d’une mitrailleuse lourde, d’un canon de 30 mm, d’un canon Trident de 40 mm, d’un lance – missile RBS‑70NG ou d’un Nimbrix, mais cela peut aussi être une vedette d’assaut CB90, équipée du même type de tourelleau téléopéré, ou une position fixe sur un site sensible.

Le système peut détecter et suivre des cibles physiques, mais également des signaux électromagnétiques, et proposer différents moyens de traiter la cible. De cette façon, la boucle décisionnelle est raccourcie au maximum afin de redonner aux unités un avantage tactique face aux drones. Pour le moment, le Loke est déployé pour donner une capacité C‑UAS à l’échelon de la section d’infanterie et il a été testé avec succès lors de l’exercice « Baltic Trust 2025 » en Lettonie. Son introduction complète au sein des unités de combat suédoises doit intervenir fin 2025.

L’Italie se dote du Fulgur

Destiné à remplacer le Stinger au sein de l’armée italienne d’ici à 2028, le Fulgur est le nouveau MANPADS de MBDA Italia, son développement découlant d’une requête émise en 2023 pour un missile de calibre 70 mm à très courte portée et respectant les standards OTAN. Dévoilé durant l’été 2024, le Fulgur est lui aussi un missile fire-and – forget supersonique doté d’un autodirecteur avec traitement d’image intégré, et destiné en priorité à l’infanterie légère, notamment les unités parachutistes, alpines ou amphibies. Long de 1,50 m pour un poids de 10 kg, il peut être tiré à l’épaule ou intégré à un véhicule tactique tel que l’Iveco VTLM 2 doté d’une tourelle Leonardo. Sa portée est de 5 km pour un plafond opérationnel de 3 800 m.

Comparé au Stinger, le Fulgur est plus rapide et l’autodirecteur électro – optique basé sur une imagerie infrarouge est plus efficace pour identifier sa cible tout en résistant mieux aux contre – mesures. Il est également plus souple d’emploi face à de petites cibles telles que les drones et les munitions rôdeuses. Il peut aussi être monté sur toute une gamme de véhicules (par exemple les 8 × 8 Freccia ou Centauro), sur l’hélicoptère d’attaque AW249 Fenice et être intégré au système Sky Warden de MBDA. Le contrat a été signé par l’armée italienne en juin 2025, les premières livraisons étant attendues pour début 2028. La production devrait atteindre un volume de 1 000 exemplaires par an.

Emmanuel Vivenot

areion24.news