Un Cro-Magnon à Davos. C’est peu de dire que l’intervention de Trump au Forum économique mondial a jeté un froid, quand bien même les Européens savaient à quoi s’attendre. Pendant 75 minutes, le président américain a improvisé un discours erratique, mêlant autocongratulation, fake news, obsessions personnelles, leçons de choses condescendantes, prises à partie et tentatives d’humiliation, le tout dans un style décousu et ruminatoire qui interroge sur sa santé cognitive. Par trois fois, il a appelé le Groenland «Islande», et a réitéré son fameux «Aberbaïdjan».
Sans nous, vous n’êtes rien
«Sans nous, vous parleriez allemand – et peut-être un peu japonais», a lancé le locataire de la Maison-Blanche à l’endroit des Européens présents, ignorant sans doute qu’il se trouvait dans un canton germanophone. Emmanuel Macron, un des chefs d'États européens les plus engagés face au rouleau-compresseur américain, a été moqué pour ses lunettes fumées («Il joue au dur»), tandis que le premier ministre canadien Mark Carney, auteur d’un discours de résistance remarqué la veille, s’est vu rappeler que «le Canada existe grâce à nous». De façon générale, une bonne partie de l’allocution a consisté à expliquer aux Européens qu’ils doivent tout à l’Amérique, et qu’ils seraient bien inspirés de se soumettre à ses désidératas.
C’est peut-être la Suisse qui a essuyé la plus belle salve, le président américain se plaisant à raconter que le pays, qui certes fait de «belles montres, Rolex tout ça», tirait toute sa richesse de son déficit commercial de 41 milliards avec les États-Unis (le chiffre est à peu près juste, l’analyse nettement moins), et comment la «Première ministre, je crois» (Karin Keller-Sutter, alors présidente) l’avait supplié de renoncer à la hausse des droits de douane («Non non, on est un tout petit pays») – avant qu’il ne décide de les augmenter à 39% parce que «à force de répéter toujours la même chose, elle l’a brossé dans le mauvais sens du poil». Difficile d’être plus méprisant.
Un tour de girouette
La teneur du discours trumpien a suscité des réactions outrées jusqu’à domicile, parfois sur un registre inhabituel. «Il a dit un paquet de conneries délirantes aujourd’hui», a ainsi commenté le représentant (démocrate) du Massachussets Jim McGovern, avant d’ajouter: «Je pense qu’il est temps de retirer les clés à Papy. On dirait bien qu’il n’a plus toute sa tête». Au sein de la majorité, comme à l’accoutumée, on serre les rangs et on garde son éventuelle réprobation pour soi. Ainsi Mike Johnson, chef des Républicains à la Chambre des représentants, qui a préféré dire qu’il n’avait pas pu voir le discours de Donald Trump lorsque la presse l’a interrogé à ce sujet.
Mais paradoxalement, alors que le principal enjeu du moment pour les Européens consiste à obtenir une désescalade sur le Groenland sans sacrifier le soutien à l’Ukraine, Davos a été le lieu d’un revirement du président américain, qui aurait accepté de renoncer aux sanctions commerciales en échange d’un transfert de souveraineté de la base militaire de Pituffik. La proposition, qui doit encore être acceptée côté danois, émane du secrétaire général de l’OTAN, le Néerlandais Mark Rutte, passé maître dans l’art ingrat de flagorner le Cro-Magnon de Washington.
Yvan Pandelé