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vendredi 30 janvier 2026

Stratégie et dignité

 

Comment gérer un « parrain stratégique » qui décide soudain d’abuser de sa position dominante ? Mis sans répit sous pression par l’administration Trump, les Européens se retrouvent confrontés à l’une des problématiques classiques de la théorie des relations internationales : une dépendance stratégique se transformant en prédation politique.

Ayant choisi de repousser pendant 25 ans la voie de l’autonomie stratégique dont Paris se faisait sans succès l’avocat, les membres européens de l’OTAN s’estiment aujourd’hui (à tort ou à raison) incapables de dissuader à coup sûr une éventuelle offensive de Moscou sans le soutien américain. Dès lors, pour que leur protecteur offshore continue à les défendre, beaucoup estiment qu’il ne suffit pas d’accepter les factures qu’il présente, mais qu’il faut aussi multiplier les actes de soumission à son endroit.

Depuis l’invasion de février 2022, entre deux nouvelles commandes de F‑35, le rythme des proskynèses rituelles à la Maison – Blanche s’est donc accéléré. Jusqu’à se conclure par une soumission collective au sommet de l’OTAN de La Haye, en juin 2025. L’obséquiosité calculée du secrétaire général Mark Rutte y suscite l’attention des médias du monde entier : « Donald, vous nous avez conduits à un moment vraiment très important pour l’Amérique, l’Europe et le monde entier… L’Europe va payer le prix fort, comme il se doit, et ce sera votre victoire. » Lors de la rencontre Trump – Rutte du 25 juin 2025, le président américain évoque l’opposition entre Israël et l’Iran, deux pays qui, selon lui, « […] ne savent foutrement plus ce qu’ils font » (sic), et qu’il compare à « deux gamins dans une cour d’école ». Commentaire souriant de Rutte : « Oui. Daddy doit parfois taper du poing sur la table. »

Spécialiste de politique étrangère au New Yorker, Susan Glasser rendra compte, stupéfaite, de la sidération des journalistes présents ce jour-là : « […] le malaise [dû à cet acte stratégique d’auto – émasculation] fut si palpable, témoigne-t‑elle, que ce fut presque un soulagement lorsque Trump se remit à parler. (1) » Ce dernier commentera avec élégance et sobriété : « Quand Biden était président […] le monde entier nous marchait dessus ! Mais grâce à votre président préféré (MOI !), nous sommes de nouveau respectés. Il y a quelques instants, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, m’a appelé “papa” sur la scène internationale. Comme c’est gentil ! » Il en faut davantage pour choquer certains spécialistes de défense en Europe, en particulier dans les cercles otaniens. De retour des cocktails de La Haye, beaucoup de ces think-tankers, conseillers et podcasteurs à la mode n’hésiteront pas à parler de « succès ». Pour eux, ce désastre d’image doit faire l’objet d’une restriction mentale héroïque, froidement subordonnée à l’essentiel : l’enjeu ukrainien, le danger russe, et le maintien du lien entre Washington et l’OTAN. La cohésion de l’Alliance vaut bien une visite à Canossa, affirment-ils avec gravité.

Ils ont raison, estime Jawad Iqbal, dans The Spectator : « Les critiques formulées à l’encontre de Rutte dans certains milieux pour avoir fait l’éloge de Trump sont infondées […] En réalité, la capacité de Rutte à amadouer Trump est l’une des raisons pour lesquelles il a obtenu le poste de secrétaire général de l’OTAN. (2) » En dehors de l’Europe, le ton peut être différent. Hugh Piper, du Lowy Institute australien, retourne ainsi l’accusation de naïveté aux tenants de la flatterie calculée : « Trump est peut-être incroyablement vaniteux, mais il n’est pas complètement stupide. Le président et ses émissaires ont suffisamment de conscience de soi pour voir au – delà des compliments creux et reconnaître que ceux qui recourent à la flagornerie négocient depuis une position de vulnérabilité. De plus, une déférence aussi extrême crée une dynamique hiérarchique, invitant Trump à entamer chaque nouvelle négociation avec des exigences unilatérales. (3) »

De fait, un mois presque jour pour jour après La Haye, Trump obtient des conditions commerciales déséquilibrées lors de l’« accord » de Turnberry, qui voit l’UE plier de nouveau devant les États-Unis. De tout ceci émerge une question intéressant les études stratégiques : sur un échiquier géopolitique interconnecté où la guerre informationnelle fait rage, jusqu’à quel point courber le dos à court terme en abîmant son image peut-il se justifier stratégiquement ? Si certains chercheurs en relations internationales se montrent sceptiques quant à la possibilité d’une mesure négative ou positive de la « réputation » d’un acteur (4), d’autres en font au contraire une question centrale dans « l’équilibre de la résolution » qui conditionne aujourd’hui les relations dissuasives entre gardiens du statu quo et États révisionnistes (5). On peut en effet penser qu’une concession en entraîne souvent une autre, ainsi que le note Pascal Lamy pour l’Institut Jacques Delors : « […] il faut prendre le grand – angle, et rapprocher les 15 % de droits de douane de Turnberry de l’engagement des Européens à La Haye de dépenser 5 % de leur PIB pour leur défense. Ces deux épisodes auront consisté pour l’UE à plier face aux injonctions du président américain, au prix de concessions majeures, d’ambiguïtés ou d’imprécisions imposées par son style et sa précipitation, et donc lourdes de différends à venir. »

L’ennui est qu’au-delà du seul face-à‑face transatlantique, le spectacle de cette soumission est observé par l’ensemble de la société internationale. Pour Pawel Zeka, du Conseil européen pour les relations internationales : « […] en renonçant à leur dignité et en choisissant l’appeasement de Trump, les Européens renforcent une fois de plus leur statut de vassaux aux yeux du public européen et mondial ». Au – delà même de Moscou, d’autres prédateurs montent en puissance aux abords immédiats du continent. On peut craindre qu’ils ne soient un jour tentés de tester à leur tour la résolution de l’Europe, dont certains décideurs, de plus en plus habitués à faire bon marché de leur dignité politique, croient qu’ils pourront encore longtemps décorréler leur capital de réputation de leur potentiel de dissuasion.

Notes

(1) Susan B. Glasser « A week for the ages in the annals of Trump suck-uppery », The New Yorker, 26 juin 2025.

(2) Jawad Iqbal, « Mark Rutte is right to suck up to ‘daddy’ Donald Trump », The Spectator, 25 juin 2025.

(3) Hugh Piper, « “Daddy” diplomacy: The politics of obsequiousness », The Interpreter, 24 juillet 2025.

(4) Ryan Brutger et Joshua D. Kertzer, « A Dispositional Theory of Reputation Costs », International Organization, vol. 72, été 2018, p. 693-724.

(5) Alex Weisiger et Keren Yarhi-Milo, « What American Credibility Myth? How and Why Reputation Matters », War on the Rocks, 14 octobre 2016.

Olivier Zajec

areion24.news