Le « pivotement » vers l’Asie annoncé en son temps par Barack Obama n’est pas qu’une redéfinition des priorités américaines en matière de politique étrangère. Il a des conséquences directes sur la posture de coopération de défense – typiquement, c’est le cas pour l’alliance AUKUS (1) ou encore pour la relance des coopérations avec les Philippines (2) –, ainsi que sur la doctrine des forces américaines. Avec, en ligne de mire, la possibilité d’une « nouvelle guerre du Pacifique », centrée sur le contrôle des îles, ayant des implications profondes sur les formats des quatre services combattants.
Dès le milieu des années 2010, la possibilité d’une AirSea Battle (3) devant constituer la réponse à la posture A2AD (Anti – access/Area denial) chinoise a conduit à un certain nombre d’expérimentations et de repositionnements doctrinaux, et a également influencé le développement de plusieurs systèmes d’armes.
L’US Air Force s’est adaptée
Pour l’US Air Force, c’est le cas du B‑21, pour lequel la question de l’exportation à l’Australie s’est posée (4) ; tandis que le choix du KC‑46 Pegasus contre l’A330MRTT a été critiqué en raison d’une inadaptation au théâtre – nourrissant le besoin pour une nouvelle plateforme, par ailleurs plus discrète, le Next generation aerial refueling system (NGAS). Les ravitailleurs seront d’autant plus essentiels que les F‑35 n’ont pas une endurance particulièrement importante ; F‑35 dont la panoplie d’armement va compter un JSM (Joint strike missile), qui a également une fonction antinavire et dont le premier lot a été commandé en juin 2024. Le maintien du B‑52, historiquement chargé des missions de minage, s’interprète aussi à cette aune antinavire, sachant que l’AGM‑158 LRASM (Long range antiship missile) sera intégré sur l’appareil, tout comme il l’est aux B‑1B (5).
En plus de déploiements plus fréquents de bombardiers à Guam, Washington a débloqué, en avril 2024, 409 millions de dollars pour reconstruire l’aérodrome de Tinian, dans les Mariannes du Nord, de même que l’aéroport international de la même île. La logique retenue, dite d’Agile combat employment (ACE), vise à disposer de bases secondaires permettant la dispersion des capacités aériennes en cas de frappe des bases principales par la Chine. L’approche est graduelle, avec plusieurs études en cours pour voir quelles bases pourraient être remises en service, sans agenda précis ni nombre de bases déterminé… sachant que tout dépendra des financements. Plusieurs questions restent par ailleurs ouvertes, dont celle de la défense de ces bases qui feront face à la première force de missiles au monde, celle de la Chine.
Les Marines en pointe
Cette logique de déploiements sur les îles est aussi au cœur de ce qui a constitué la plus importante mutation doctrinale des Marines, si l’on excepte la parenthèse des guerres de contre – insurrection des années 2000-2010, depuis la Deuxième Guerre mondiale. Concrètement, il ne s’agirait plus pour eux d’opérer de débarquements interarmes de vive force, mais de s’engager dans des logiques couplant combat d’infanterie légère amphibie et lutte antinavire. Les Marines contribueraient ainsi au combat antinavire et à la guerre navale dans une approche multidomaine en environnement maritime en conservant leur essence manœuvrière. En utilisant les navires amphibies, ainsi que des bases expéditionnaires mises rapidement en place depuis ceux-ci, il s’agit de déployer des capacités de reconnaissance, de surveillance et de frappe antinavire ou terrestre en ayant une très faible empreinte logistique, gage de sûreté face à la puissance de feu chinoise, avant de les disperser de nouveau.
En conséquence, le format d’armée est totalement revu dans un contexte où les ressources n’augmentent pas. À travers Force Design 2030, les Marines ont ainsi abandonné les chars de bataille et considérablement réduit le nombre d’obusiers (perte de 16 des 21 batteries), mais aussi l’infanterie, qui ne compte plus que 27 bataillons, dont six de réserve (perte de cinq, dont deux de réserve) et l’assaut amphibie, désormais composé de quatre compagnies (perte de deux). La structure des capacités aériennes change elle aussi : le format des escadrons de combat passe à 10 appareils, tandis que trois escadrons de MV‑22B, trois escadrons de CH-53 et deux escadrons d’AH‑1Z et d’UH‑1Z sont dissous. Les Marines s’interrogent également sur l’usage qu’ils peuvent faire du F-35. Une série d’unités de soutien (génie, appui logistique) sont également dissoutes.
Au bilan, 12 000 hommes seraient perdus. Certaines capacités sont cependant revues à la hausse. Les batteries de M‑142 HIMARS passeraient de sept à 21, les compagnies de reconnaissance passeraient de neuf à 12, le nombre d’escadrons de drones doublerait, de trois à six (dotés de MQ‑9A Reaper), et celui de KC‑130J de transport et de ravitaillement en vol passerait de trois à quatre. Ces évolutions ont une conséquence pour la structure de force, avec un déclin des structures historiques d’engagement – la Marine air-ground task force (MAGTF) et la Marine expeditionary unit (MEU) – qui formaient l’organique élémentaire des Marines. La structure des forces n’est d’ailleurs pas encore affinée. Celle des bataillons d’infanterie, par exemple, est toujours en cours d’évolution, y compris à travers de nombreuses expérimentations. Surtout, le changement de posture doctrinale implique la mise en place d’unités adaptées, les Marine littoral regiment (MLR) de 1 800 à 2 000 éléments. Comme les MEU, ils sont commandés par un colonel. Leur composition et leur volume précis ne sont pas encore arrêtés, mais ils seraient composés de cette façon :
• une littoral combat team centrée sur un bataillon d’infanterie et disposant d’une batterie antinavire NMESIS (Navy Marine expeditionary ship interdiction system), ainsi que de capacités de feu dans la grande profondeur ;
• un bataillon antiaérien centré sur la défense aérienne, la détection et la surveillance ;
• un bataillon de logistique de combat.
Début mars 2022, un premier régiment de Marines a été converti en MLR, à Hawaii, qui servira d’unité test permettant une série d’expérimentations, suivi par un deuxième, à Okinawa, en novembre 2023. Un troisième régiment d’infanterie doit être converti en MLR d’ici à 2030. La logique de combat distribué, avec des positions évoluant de manière fluide en coordination fine avec l’US Navy – et des garde – côtes de plus en plus impliqués dans la région –, entend ici tirer parti d’une vision multidomaine. Plusieurs capacités sont en cours d’acquisition, la plus évidente étant l’antinavire. Le NMESIS couple deux missiles NSM (Naval strike missile) de 185 km de portée sur un JLTV robotisé (Rogue – Fires), un système testé avec succès en août 2021 et montrant le type de mode d’action qui pourrait être retenu. Le véhicule, contrôlé à distance, a été débarqué sur une plage par un LCAC avant que ses missiles ne soient tirés sur la base des informations transférées. Le système pourrait tout aussi bien être aéroporté par K-130 ou CH-53 ou être utilisé depuis le pont des navires amphibies.
Une première batterie de missiles Tomahawk Block V, à 16 lanceurs Mk41 installés sur autant de Rogue – Fires, a été activée en juillet 2023, sachant que trois batteries regroupées au sein d’un bataillon de la 1re division de Marines doivent être opérationnelles d’ici à 2030. La variante du missile n’est pas connue, mais il pourrait s’agir du Block Va, à guidage multimode, optimisé pour la lutte antinavire. Par ailleurs, comme pour les MDTF (Multi-domain task forces) de l’US Army, les Marines utiliseront le M‑142 HIMARS, que ce soit depuis des déploiements sur les îles ou depuis le pont de navires amphibies – des essais ayant été réalisés en 2017, avec succès.
Il reste à voir comment les nouvelles unités des Marines s’articuleront avec les MDTF de l’Army : soit elles les appuieront en parallèle, soit elles y seront intégrées. Et ce, sachant que la structure même des MDTF offre une gamme de feux assez large répartie en trois batteries :
• des missiles PrSM tirés depuis des M‑142, d’environ 500 km de portée et entrés en service dans l’US Army en 2023. Une variante antinavire, le LBASM (Land – based antiship missile), a été testée avec succès en juin 2024 et sera achetée par les Marines et par l’Australie. Dotée d’un autodirecteur multimode permettant d’engager des cibles en mouvement, elle pourrait avoir une portée nettement supérieure ;
• des Dark Eagle (LRHW – Long range hypersonic weapon) hypersoniques, de plus de 2 700 km de portée et tirés depuis des remorques. Le premier essai complet du missile a eu lieu, avec succès, le 12 décembre 2024. Sa fonction première reste l’attaque terrestre ;
• des SM‑6 et des Tomahawk tirés depuis des lanceurs Typhon sur remorque. En l’occurrence, une première batterie a été déployée en avril 2024 aux Philippines, pour plusieurs mois. Le SM‑6 a déjà démontré sa capacité antinavire, même s’il ne dispose que d’une charge explosive de 64 kg.
Surtout, les MDTF disposent d’un Multi – domain effects battalion (MDEB), qui joue un rôle de générateur de renseignement et de fusion des données, via le système TITAN (Tactical intelligence targeting access node) et la connexion au JADC2 (Joint all domain command and control). L’unité sera aussi un effecteur dans les champs cyber et informationnel – soit autant de capacités déficitaires chez les Marines, nonobstant l’acquisition de MQ‑9.
Une adaptation discrète, mais réelle, de la Navy
Paradoxalement, l’US Navy n’a vu aucune adaptation fondamentale de son dispositif, qui reste articulé sur son réseau de bases ainsi que sur les 3e et 7e flottes (6). Sa stratégie des moyens reste marquée par le triptyque « porte – avions/sous – marins/destroyers » au terme de l’échec du programme LCS (Littoral combat ship). Des conceptions alternatives étaient pourtant possibles, taillées sur mesure pour le Pacifique et réduisant la vulnérabilité des grandes unités (7). En revanche, ses designs sont évolutifs, ce qui lui permet d’envisager l’intégration de nouveaux armements. La production de sous – marins de la classe Virginia se poursuit, avec dix unités du Block V disposant chacune de 40 lanceurs verticaux pour missiles Tomahawk, qui remplaceront les quatre Ohio gréés en lanceurs de missiles de croisière. Le premier Zumwalt est par ailleurs en cours d’équipement pour tirer 12 missiles de la version navale du LRHW (8), les deux autres unités de la classe devant recevoir le même équipement.
L’aéronavale continue de jouer un rôle essentiel, avec là aussi des évolutions dans le domaine des munitions. D’une part, avec l’Offensive anti – surface warfare (OASuW) Increment 2, nouvelle désignation du HALO (Hypersonic air – launched offensive). Le missile de croisière hypersonique, encore en développement, est d’abord destiné à être tiré depuis les avions de combat, mais pourrait donner lieu à une version à lancement de surface et sous – marin. L’aéronavale reçoit également des AGM‑158C LRASM (9). D’autre part, cette fois dans le domaine de la supériorité aérienne – sur laquelle s’appuie tout le dispositif américain – avec le missile air-air AIM‑174B. Concrètement, c’est un SM‑6 adapté au tir depuis un F/A‑18 Super Hornet (jusqu’à quatre missiles par appareil) et qui permet d’engager des cibles jusqu’à, officiellement, 240 km. Cette question de l’engagement air-air double celle de l’engagement surface-air, qui sera déterminant pour la protection des bases, principales comme de dispersion. En l’occurrence, la continuité de la production des destroyers de la classe Arleigh Burke et les performances du SM‑6 et du SM‑3 doivent, du moins en théorie, permettre de contrer les salves chinoises.
La Navy n’est cependant pas exempte de critiques, notamment dans le domaine des plus petites unités. Si elle cherche à compenser l’échec des LCS par une plus forte dotation en armements, notamment en missiles NSM, en arrière – plan, deux capacités tout aussi déterminantes que l’antinavire restent les parents pauvres de la flotte. D’une part, la lutte ASM, qui pâtit des retards et des surcoûts du programme de frégates de classe Constellation. D’autre part, l’éternelle question de la guerre des mines, sachant que si son versant offensif bénéficie d’un regain d’intérêt, le côté défensif fait toujours l’objet de débats et place Washington dans une situation de réelle dépendance à l’égard de ses alliés, en particulier du Japon (10).
Notes
(1) Philippe Langloit, « “AUKUS-pocus” : la navalisation, catalyseur en stratégie des moyens… et opérationnelle ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 98, octobre-novembre 2024.
(2) Voir Philippe Langloit, « La lente résurrection de la marine philippine », Défense & Sécurité Internationale, no 162, novembre-décembre 2022.
(3) Sur ce concept : Joseph Henrotin, « AirSea Battle : à la recherche de la contre-guerre littorale », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 39, octobre-novembre 2014.
(4) Jean-Jacques Mercier, « B-21 Raider : le premier bombardier de coalition ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.
(5) Lequel a été adapté dans les années 1980 pour emporter jusqu’à 12 AGM-84 Harpoon, un type de charge que l’on n’a plus guère observé depuis les années 1990.
(6) À ce sujet, et particulièrement celui de Guam : Joseph Henrotin, « De Taïwan, de son centre de gravité et de la viabilité du soutien américain », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 95, avril-mai 2024.
(7) Voir Milan Vego, « Guerre navale : quelles tendances ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 14, octobre-novembre 2010.
(8) Les engins sont positionnés sur la plage avant, en remplacement des deux tourelles de 155 mm, dont les munitions ne sont jamais arrivées à maturité.
(9) Officiellement qualifié d’Offensive anti-surface warfare (OASuW) Increment 1.
(10) Sur cette question : Philippe Langloit, « La flotte américaine se perd-elle en haute mer ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 98, octobre-novembre 2024.
Joseph Henrotin