Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 23 janvier 2026

Penser le renseignement : du ciblage au 21e siècle

 

« Aussi ancien que la guerre (1) » elle-même, le ciblage a connu des développements spectaculaires avec l’apparition de l’artillerie à longue portée puis de l’arme aérienne, les deux faisant montre depuis quelques décennies d’une très grande précision. Naturellement associé aux actions armées, le ciblage est aussi une fonction essentielle des services de sécurité et de renseignement. Ces derniers, chargés de détecter et d’entraver les menaces, travaillent par essence avec une minutie extrême, aussi bien afin de frapper que pour prendre des contacts clandestins ou recruter des sources humaines.

Les conflits en Ukraine et au Moyen – Orient ont offert des illustrations saisissantes d’opérations reposant sur des ciblages pertinents. L’explosion au Liban et en Syrie, les 17 et 18 septembre 2024, de milliers de bippers puis de talkies – walkies majoritairement utilisés par des membres du Hezbollah a été le résultat d’une remarquable opération clandestine.

Identifier, localiser, frapper

Envisagée dès 2015, étudiée à partir de 2022, elle avait été lancée en 2023 après la vaste attaque terroriste du Hamas du 7 octobre (2). Elle avait bénéficié de la décision de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, prise au cours de l’année, de renoncer aux téléphones portables (3), trop vulnérables. Les services de renseignements israéliens avaient alors été capables de prendre le contrôle de la fabrication des bippers, assemblés en Israël même, et avaient donc pu fournir à leur adversaire des matériels piégés. Une telle opération, inédite dans les annales de l’action secrète, n’a été permise que par l’association de toutes les compétences des services de renseignement israéliens. Succès opérationnel majeur, cette opération fut aussi une démonstration de force et un message adressé aux adversaires – ainsi qu’aux partenaires – d’Israël.

Une semaine après, une frappe aérienne massive parvenait à tuer Hassan Nasrallah et une partie de son état – major réunis dans un abri sous un immeuble de la capitale libanaise. Nouveau succès majeur, ce raid contre les dirigeants du principal bras armé de l’Iran fut une nouvelle démonstration des capacités des services israéliens, cette fois dans le domaine du renseignement humain. Il était en effet manifeste que la frappe n’avait pu être déclenchée que grâce à des éléments recueillis au plus près de la cible, comme l’indiqua un responsable libanais (4). Le quotidien britannique The Guardian releva le paradoxe de ces réussites opérationnelles, révélatrices d’une très grande technicité, alors qu’un an auparavant les attaques du 7 octobre avaient été la conséquence d’une faillite générale de ces mêmes services (5). Sans doute cette série de frappes contre le Hezbollah, en plus de leur intérêt stratégique, obéissait – elle à des impératifs politiques intérieurs, mais elles démontrèrent que les services israéliens étaient parvenus à un remarquable degré d’intégration de leurs différents moyens (« multi – domain integration »), encore plus patent à l’occasion de la « guerre de douze jours » (6).

Une technicité presque comparable fut démontrée par les services ukrainiens à l’occasion de l’opération « Spider web » menée dans la profondeur du territoire russe contre des bases aériennes, le 1er juin 2025. Mettant en œuvre des essaims de drones lancés depuis des poids-lourds dûment modifiés entrés en Russie depuis des semaines, cette opération d’un nouveau genre fut, elle aussi, le résultat d’une remarquable planification et d’une grande maîtrise de l’action clandestine (7). À défaut de cibler des responsables politiques russes, ce qui aurait eu des répercussions incontrôlables, Kiev choisit de s’en prendre à certains des appareils les plus précieux de l’armée de l’air russe. Là aussi, la qualité de l’exécution porta un message politique dépassant les pertes infligées.

Identifier, localiser, recruter ou neutraliser

À la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, les conséquences de l’affaire du Rainbow Warrior pesèrent lourdement sur la vie opérationnelle de certains services français. En l’absence de guerre à mener, la France perdit progressivement le savoir – faire du ciblage opérationnel, qui ne survécut qu’à travers les actions de recrutement de sources humaines. Maintenue sous l’étouffoir par des autorités politiques méfiantes et encore tentées de recourir à des réseaux parallèles (8), la DGSE maintint péniblement une capacité minimale de ciblage, indispensable aux phases d’approche (9).

Elle prolongea également l’usage de la terminologie militaire dont elle était l’héritière, dont la fameuse expression « renseignement à fin d’action », en envisageant à la fin des années 1990 d’éliminer à Londres un imam radical proche du Groupe islamique armé (GIA) algérien (10). Ce projet, qui aurait inévitablement conduit à une crise majeure avec l’un des plus anciens alliés de Paris (11), requérait des renseignements d’une grande précision dont le service français ne disposait probablement pas. Il s’agissait plutôt d’une option que ses responsables voulaient pouvoir présenter aux autorités en sachant qu’elle ne se concrétiserait jamais.

Ce ciblage théorique de djihadistes devint concret après les attentats du 11 septembre 2001 et plus encore après l’engagement français en Afghanistan. Il prit d’importantes proportions à partir de 2010, lorsque Paris commença à accroître la pression sécuritaire sur les mouvements islamistes au Sahel. Les analystes du boulevard Mortier commencèrent alors à se plaindre de l’évolution de leurs missions, passées de l’évaluation de la menace terroriste à la neutralisation « industrielle (12) » de ceux qui l’incarnaient, selon une logique qui relevait de la contre – guérilla. Ce glissement fit redouter à certains une perte progressive de compétence analytique tandis que d’autres se félicitèrent du retour de l’action opérationnelle (13).

Au sein des services américains, cette nouvelle fonction, forcément exercée par un plus grand nombre d’agents qu’en France, était apparue quelques mois après l’invasion de l’Irak, au printemps 2003. Les analystes chargés du ciblage étaient appelés des cibleurs (« targeters ») et leur travail s’apparentait à celui de pisteurs (14).

Identifier, frapper, diviser

À l’heure des réseaux sociaux et de la numérisation du monde, le ciblage a pris d’autres dimensions. L’apparition du cyberespace comme nouveau théâtre d’opérations a fait émerger de nouveaux modes d’action, aux logiques classiques, mais aux raffinements tactiques accrus. Via Internet, tout est devenu une cible, et les opportunités de frappe se sont mécaniquement multipliées à l’infini (15).

Au ciblage militaire ou lié à une action clandestine (élimination, enlèvement, sabotage, etc.) s’est ajoutée la lutte informationnelle menée par des puissances autoritaires comme la Russie (16) ou la Chine. La propagande de masse, inventée au début du 20e siècle, a laissé la place à des manœuvres d’influence rendues plus précises grâce aux algorithmes. Le ciblage des vulnérabilités sociétales (17) des adversaires de Moscou ou de Pékin vise à les affaiblir, à délégitimer leurs gouvernants, au mieux pour réduire leurs capacités de nuisance, au pire pour préparer un conflit direct. Les frappes informationnelles complètent désormais les préparations d’artillerie et les raids aériens initiaux, quand elles ne les précèdent pas.

Ce ciblage, qui vise des catégories particulières de la population (18), fait appel à d’autres compétences que celles mises en œuvre par les pisteurs de la CIA ou de la DGSE. Il s’agit cependant de disposer du même degré de connaissance de l’objectif que lors de la traque d’un djihadiste ou d’un narcotrafiquant, et il faut toujours disposer d’un système performant de recueil et d’exploitation du renseignement.

Il offre cependant des perspectives profondément différentes. Sur le champ de bataille, le camouflage peut permettre de déjouer les attaques, tout comme la discipline dans le domaine des communications ou les systèmes de contre – mesures. On cherche encore, en revanche, les moyens ou les bonnes méthodes pour prévenir les frappes informationnelles ou pour gérer leurs conséquences. Au Sahel, malgré ses efforts, la France n’a pu empêcher les manœuvres russes cherchant à obtenir l’adhésion des populations, soumises à la menace djihadiste, incapables d’admettre la nature du phénomène et refusant de prendre la mesure de l’inefficacité de leurs propres États (19).

Il semble, en réalité, presque impossible de se prémunir contre le ciblage sociétal mené par des puissances hostiles. En France, l’ANSSI a commencé à attribuer publiquement des attaques cyber, dérogeant à une règle longtemps en vigueur (20), tandis que Viginum, autre émanation du SGDSN, tente de mener cette lutte informationnelle si déséquilibrée. Vulnérables par essence aux influences extérieures, les sociétés ouvertes des démocraties offrent une multitude de cibles aux acteurs hostiles (Russie, Chine, mais aussi Iran (21) ou Azerbaïdjan (22)) alors même que ceux-ci, régimes autoritaires, sont bien moins vulnérables aux discours politiques étrangers. Il s’agit donc pour les démocraties non pas tant d’empêcher les attaques informationnelles que de les rendre inopérantes par la mobilisation des consciences (23). La tâche, littéralement vitale, est colossale.

Notes

(1) Éric Gomez, « Focus 1. Le ciblage dans le domaine militaire », in Céline Marangé et Maud Quessard (dir.), Les guerres de l’information à l’ère numérique, PUF, Paris, 2021.

(2) Souad Mekhennet et Joby Warrick, « Mossad’s pager operation: Inside Israel’s penetration of Hezbollah », The Washington Post, 5 octobre 2024.

(3) « Hezbollah official: Exploded pagers were a new brand, replaced cellphones at Nasrallah’s order », The Times of Israel, 17 septembre 2024.

(4) Patricia Chaira, « Mort d’Hassan Nasrallah : comment une taupe iranienne a permis aux Israéliens d’éliminer le chef du Hezbollah », Le Parisien, 28 septembre 2024.

(5) Dan Sabbagh, « Deep intelligence penetration enabled Israel to kill Hassan Nasrallah », The Guardian, 30 septembre 2024.

(6) Bilal Y. Saab et Darren D. White, « Lessons Observed from the War Between Israel and Iran », War on the Rocks, 16 juillet 2025 (https://​warontherocks​.com/​2​0​2​5​/​0​7​/​l​e​s​s​o​n​s​-​o​b​s​e​r​v​e​d​-​f​r​o​m​-​t​h​e​-​w​a​r​-​b​e​t​w​e​e​n​-​i​s​r​a​e​l​-​a​n​d​-​i​ran).

(7) Mike Collett-White, Prasanta Kumar Dutta et Mariano Zafra, « How Ukraine pulled off an audacious attack deep inside Russia », Reuters, 4 juin 2024 (https://​www​.reuters​.com/​g​r​a​p​h​i​c​s​/​U​K​R​A​I​N​E​-​C​R​I​S​I​S​/​D​R​O​N​E​S​-​R​U​S​S​I​A​/​m​y​p​m​j​z​a​y​yvr).

(8) Claude Faure, Aux Services de la République : du BCRA à la DGSE, Fayard, Paris, 2004.

(9) François Waroux, James Bond n’existe pas. Mémoires d’un officier traitant, Mareuil Éditions, Paris, 2017.

(10) Patricia Tourancheau, « Un ancien agent de la DGSE en garde à vue », Libération, 20 octobre 2005.

(11) Laurent Lagneau, « La DGSE a-t-elle cherché à éliminer le prêcheur radical Abou Hamza à Londres ? », Zone Militaire, 25 novembre 2013 (https://​www​.opex360​.com/​2​0​1​3​/​1​1​/​2​5​/​l​a​-​d​g​s​e​-​a​-​t​-​e​l​l​e​-​c​h​e​r​c​h​e​-​a​-​e​l​i​m​i​n​e​r​-​l​e​-​p​r​e​c​h​e​u​r​-​r​a​d​i​c​a​l​-​a​b​o​u​-​h​a​m​z​a​-​a​-​l​o​n​d​res).

(12) Entretiens avec l’auteur.

(13) Le dilemme fut réglé en faisant émerger au sein de certaines unités des équipes d’analystes chevronnés chargés de prendre de la hauteur et de rédiger les notes destinées aux autorités.

(14) Nada Bakos et David Coburn, The Targeter. My Life in the CIA, Hunting Terrorists and Challenging the White House, Little, Brown and Company, New York, 2019.

(15) Stéphane Taillat, De la cybersécurité en Amérique. Puissance et vulnérabilités à l’ère numérique, PUF, Paris, 2024.

(16) « Trois ans d’offensive informationnelle russe : anatomie d’un front invisible », ministère des Armées, 28 juin 2025 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​t​r​o​i​s​-​a​n​s​-​d​o​f​f​e​n​s​i​v​e​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​n​e​l​l​e​-​r​u​s​s​e​-​a​n​a​t​o​m​i​e​-​d​u​n​-​f​r​o​n​t​-​i​n​v​i​s​i​ble).

(17) Jila Varoquier et Damien Licata Caruso, « “L’idée c’est de faire du bruit” : des punaises de lit au faux sachet de cocaïne, sur la trace des rumeurs anti-France », Le Parisien, 21 mai 2025.

(18) Anne-Françoise Hivert, « La Russie “cartographie les points faibles et les lignes de fracture dans les pays cibles” », Le Monde, 5 juin 2024 ; Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien », Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), 2e édition, 5 octobre 2021 (https://​www​.irsem​.fr/​r​a​p​p​o​r​t​.​h​tml).

(19) Christophe Châtelot, « Au Sahel, Paris échoue à contrer la propagande russe », Le Monde, 18 mai 2022.

(20) Philippe Ricard et Martin Untersinger, « La France attribue pour la première fois officiellement des cyberattaques à la Russie », Le Monde, 29 avril 2025.

(21) Élisabeth Pierson, « Qui est Shahin Hazamy, relais d’influence du régime iranien en France, jugé ce mardi pour “apologie du terrorisme” ? », Le Figaro, 3 juillet 2025.

(22) Amaelle Guiton, « La France épingle les opérations d’influence de l’Azerbaïdjan auprès des indépendantistes des outre-mer », Libération, 2 décembre 2024.

(23) Michel Wieviorka, « Le thème de la guerre hybride est insuffisant pour mobiliser la société », Le Monde, 2 août 2025.

Roger Noël

areion24.news