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mercredi 28 janvier 2026

Nouvelle purge fracassante au sein de l’armée chinoise : les questions fusent

 

Les membres de la Commission Militaire Centrale, dont ceux aujourd'hui limogés. DR


La Chine a annoncé le 24 janvier dernier la destitution du plus haut responsable militaire chinois, le général Zhang Youxia. Cette nouvelle purge fracassante dans l’armée met en lumière de fortes tensions au sein du régime. Mais elle pourrait aussi traduire la volonté du président Xi Jinping de réunir les conditions au sein de l’Armée populaire de libération (APL) pour mener un jour une guerre prolongée contre Taïwan.

Le général Zhang Youxia (张又侠), 75 ans, vice-président de la Commission militaire centrale (CMC中央军事委员会), fait l’objet d’une enquête pour « infractions disciplinaires et juridiques graves, » selon un communiqué publié samedi par le ministère de la Défense nationale. Un autre général, le chef d’état-major de la CMC, Liu Zhenli (刘振立), 61 ans, fait également l’objet d’une enquête pour les mêmes motifs.

De telles purges en cascade au plus haut niveau au sein de l’Armée populaire de libération (APL) sont inédites depuis la fin de la Révolution culturelle (1966-1976) et la mort de Mao Zedong en 1976. Après l’éviction de Zhang et Liu, la CMC, composée de sept membres, n’est plus que l’ombre d’elle-même, réduite à sa plus petite taille historique.

Seuls deux membres sont encore en place, dont Xi Jinping lui-même en tant que président et Zhang Shengmin (张升民), secrétaire de la commission d’inspection disciplinaire de la CMC. Ce dernier avait été promu à la CMC en octobre 2025 et est également membre de la Force des fusées de l’APL, élément clé du renforcement des armes nucléaires de Pékin.

He Weidong (何卫东), un autre vice-président de la CMC qui partageait le même grade que Zhang Youxia, a été destitué pour corruption l’année dernière, tout comme huit autres hauts responsables militaires, dont l’amiral Miao Hua (苗华) et le lieutenant-général He Hongjun (何宏军). Entre mars 2023 et mi-octobre 2025, une vingtaine de généraux ont été purgés. Six d’entre eux appartenaient à la Force des fusées de l’APL, qui contrôle l’arsenal chinois de missiles balistiques, hypersoniques et de croisière, tant nucléaires que conventionnels.

Xi Jinping désormais quasiment seul pour diriger les affaires militaires

La destitution de ces deux généraux rend Xi Jinping, qui n’est pas un militaire de carrière et n’a pas d’expérience personnelle en la matière, quasiment le seul responsable de la conduite des affaires de l’APL jusqu’à d’éventuelles nominations. La CMC se caractérise désormais par l’absence criante de tout responsable militaire ayant une expérience des combats sur un théâtre de guerre. Zhang Youxia en avait une, acquise lors du bref mais sanglant conflit livré par la Chine contre le Vietnam en 1979.

D’autre part, l’éviction de Zhang Youxia a été accompagnée d’une annonce dont les termes sont eux aussi sans précédent depuis longtemps. Le Quotidien de l’Armée populaire de libération, porte-parole de l’armée, a en effet publié samedi un éditorial d’une tonalité inhabituellement ferme détaillant les « crimes » attribués aux généraux déchus Zhang et Liu accusés d’avoir « gravement trahi la confiance et les attentes du comité central du parti et de la CMC » et « favorisé des problèmes politiques et de corruption qui ont sapé le leadership du parti. »

De tels termes politiques étaient absents des précédents éditoriaux du même quotidien concernant d’autres purges, suscitant des spéculations sur une lutte à haut risques entre différents segments et factions de l’APL et même des rumeurs d’une tentative de coup d’État militaire à Pékin, souligne lundi 26 janvier le quotidien japonais Nikkei Asia.

Si aucun signe probant vient soutenir la thèse peu vraisemblable d’un complot ou d’un coup d’État en préparation, il reste que Zhang Youxia et Xi Jinping entretenaient une relation de longue date qui remontait à leurs débuts en tant que « princes rouges de deuxième génération, » un terme désignant les descendants des dirigeants du PCC de l’époque révolutionnaire. Son limogeage est donc d’autant plus surprenant.

Le défunt père de Zhang Youxia, le général Zhang Zongxun (张宗逊), était un poids lourd de l’APL et l’un des « généraux fondateurs » de la République populaire de Chine. Zhang Youxia avait lui-même combattu dans le conflit sino-vietnamien dans les années 1980 et avait rejoint la CMC en 2018, lors de la première session de la 13e Assemblée populaire nationale (ANP, parlement).

Selon un article du Wall Street Journal publié dimanche, Zhang Youxia est accusé d’avoir divulgué des secrets sur les programmes d’armements nucléaires chinois aux États-Unis et d’avoir accepté des pots-de-vin pour des mutations de personnel.

Les raisons réelles de ces destitutions sont posées

La destitution de ces deux généraux, outre le fait qu’elle pose de sérieuses questions sur la stabilité au sein du commandement de l’armée chinoise et sur ses capacités opérationnelles dans ce vide ainsi créé, interroge également sur les raisons réelles recherchées par Xi Jinping qui, de toute évidence, est lui-même à l’origine d’une telle décision.

Pour certains, elle marque sa volonté d’affirmer plus encore sa prééminence au sommet d’un pouvoir qu’il n’entend partager avec personne. Pour d’autres, elle pourrait traduire des réticences au sein de l’appareil militaire, y compris sur la volonté de Xi Jinping de s’emparer de Taïwan, par la force militaire si besoin est. Mais pour d’autres encore, elle marque la volonté du dirigeant chinois de forger coûte que coûte au sein de l’APL une allégeance totale en vue de s’assurer de son soutien indéfectible en cas de guerre avec Taïwan et, par ricochet, avec les État-Unis.

« L’APL est en plein désarroi, avec un vide important au niveau de la direction jusqu’à la prochaine réunion des « deux sessions » [du parlement] en mars, voire plus longtemps, » estime Lyle Morris, chercheur senior en politique étrangère et sécurité nationale au Centre d’analyse de la Chine de l’Asia Society Policy Institute. « On peut affirmer sans risque que l’APL n’a pas connu une telle agitation depuis la Révolution culturelle. Cela signifie que tous les officiers supérieurs de l’APL ayant des liens avec Zhang et Liu font l’objet d’une surveillance étroite et que la méfiance est à son comble, » ajoute-t-il, cité par le Nikkei Asia.

Le ministre taïwanais de la Défense, Wellington Koo Li-Hsiung (顧立雄) a déclaré lundi aux journalistes que Taïwan « continuerait à surveiller de près les changements anormaux au sein des plus hauts échelons du parti, du gouvernement et de l’armée chinoise. »

L’opacité du régime chinois est telle qu’il est difficile de tirer des conclusions de ces purges à répétition. Pour certains observateurs, si les bouleversements politiques au sein de la CMC réduisent la probabilité d’une menace directe immédiate pour Taïwan, à terme, la menace d’une intervention armée pourrait néanmoins se poser avec plus d’acuité si l’APL et l’ensemble de sa hiérarchie devaient promettre une allégeance totale au numéro un chinois.

« La purge des hauts gradés menée par Xi affaiblit la menace chinoise envers Taïwan à court terme, mais la renforce à long terme, » juge ainsi Neil Thomas, chercheur en politique chinoise à l’Asia Society, cité par le même quotidien.

A terme, une aventure militaire contre Taïwan deviendrait plus vraisemblable

Pour l’instant, a-t-il ajouté, « le désordre qui règne au sein du haut commandement rend encore plus risquée pour Xi une escalade militaire massive » contre Taipei. Mais « à long terme, une armée moins corrompue, plus loyale et plus compétente pourrait contraindre Taipei à se soumettre […] et dissuader Washington d’intervenir. La modernisation militaire de la Chine se poursuit, mais posséder des armes ne signifie pas être capable de les déployer efficacement, » explique-t-il encore

Un commentaire auquel souscrit Amanda Hsiao, directrice du département Chine de l’Eurasia Group : « La campagne de purification politique de Xi vise à améliorer l’efficacité de l’armée afin qu’elle puisse mener à bien des opérations futures, telles que forcer Taïwan à s’unifier avec la Chine […] mais à court terme, une invasion chinoise de Taïwan semble encore moins probable, » estime-t-elle.

Si des interrogations demeurent, cette nouvelle purge est largement interprétée comme un renforcement de l’emprise de Xi Jinping sur l’armée tout comme sa volonté réaffirmée d’éliminer tous ses opposants politiques potentiels. Le message sous-jacent serait donc : plus personne n’est à l’abri, sauf à promettre une loyauté sans faille.

« Ces mesures suggèrent que Xi a consolidé son pouvoir et son influence sur l’APL d’une manière sans précédent, » souligne encore Lyle Morris. « Il y aura certainement une réaction de la part de certains éléments de la vieille garde de l’APL, en particulier des factions fidèles à Zhang. Mais Xi est suffisamment confiant dans son contrôle sur l’APL pour entreprendre une action aussi spectaculaire, » a-t-il ajouté.

Xi Jinping « souhaite rajeunir l’APL afin d’en faire une force moins corrompue et totalement fidèle à son programme, » souligne encore Neil Thomas. « Xi pourrait attendre jusque-là pour promouvoir une nouvelle génération de chefs militaires. Il pourrait profiter de ce temps pour mener un examen approfondi des candidats afin d’essayer d’éliminer l’influence des relations de patronage existantes. »

Nombreux sont d’autres experts à juger que ce dernier volet des purges dans l’APL a pour objectif premier pour Xi Jinping de s’assurer un contrôle total de l’armée chinoise qui, traditionnellement, a été un vivier pour des ambitions régionales pouvant menacer l’autorité centrale de Pékin.

« Il s’agit du développement le plus spectaculaire de la politique chinoise depuis les débuts de l’ascension au pouvoir de Xi, lorsqu’il a purgé le corps des officiers généraux, ceux qu’il craignait de voir s’opposer à lui, » estime Dennis Wilder, ancien responsable de l’analyse sur la Chine à la CIA, cité samedi par le Financial Times.

« Il ne lui reste plus qu’un seul officier au sein de la puissante CMC. C’est comme si l’État-major interarmées américain ne comptait plus qu’un seul général. On ne peut pas diriger l’APL de cette manière. Il doit nommer des successeurs, » a-t-il précisé.

La Commission militaire centrale a pour objet principal de définir la stratégie des forces armées chinoises et d’en diriger les opérations. Dans le langage du PCC, le terme « violations de la discipline » signifie souvent corruption. Mais il est étroitement lié aux luttes factionnelles, les dirigeants du parti, depuis Mao Zedong, ayant souvent utilisé ces « enquêtes » pour purger leurs rivaux.

François Godement, sinologue averti et conseiller pour la Chine à l’Institut Montaigne, explique que « des campagnes récurrentes rappellent à l’armée que le Parti commande aux fusils et que la loyauté envers Xi Jinping est l’exigence première. » « Faute de transparence supplémentaire, il faut donc lire les feuilles de thé pour deviner ce qui n’est pas dit et mesurer les conséquences de ce qui constitue une tempête politique majeure, » ajoute cet expert reconnu.

Des purges pour, à terme, renforcer les capacités de combat de l’armée

Ces enquêtes « mettent en relief la main de fer de Xi Jinping sur l’APL, montrant sa volonté de purger les hauts commandants malgré les risques potentiels pour la stabilité institutionnelle, » analyse Tristan Tang, chercheur non-résident au Pacific Forum, un groupe de réflexion américain cité par le quotidien des affaires britanniques.

Pour ce chercheur, ces purges reflètent les inquiétudes que nourrit Xi Jinping au sujet de la lenteur des progrès de l’APL dans le renforcement de ses capacités de combat.

« Bien que l’APL ait fait progresser les réformes en matière d’entraînement de base et combiné, l’entraînement conjoint reste incomplet et nécessite beaucoup de ressources, ce qui soulève des questions quant à la préparation pour l’échéance de 2027 fixée par Xi Jinping pour [attaquer] Taïwan, » explique-t-il. Même si la corruption est invoquée dans cette nouvelle enquête, « les performances insuffisantes et l’incapacité à garantir une préparation au combat crédible semblent être les principaux problèmes, » juge-t-il.

La purge des officiers militaires menée par Xi Jinping qui, selon certaines sources, auraient touché plus de 200 officiers supérieurs soulève donc des doutes quant à la préparation de la Chine à la guerre. Mais depuis 2025, les opérations visant à éliminer ses concurrents ou rivaux déclarés ou non menées par Xi Jinping se sont davantage concentrées sur la loyauté et la fiabilité politique des hauts gradés, ce qui, selon les analystes, a rendu les officiers militaires les plus puissants contraints à lui garantir une allégeance totale.

En vertu de la Constitution chinoise, le chef de l’État et du PCC préside la CMC et détient le pouvoir décisionnel suprême sur l’armée. Ce « système de responsabilité du président » est conçu pour garantir le contrôle absolu du Parti sur les forces armées.

Ces purges à répétition prennent place alors que Xi Jinping espère un quatrième mandat à la tête du Parti lors de son prochain congrès, prévu en 2027. Selon la CIA, Xi Jinping aurait exhorté l’armée à se tenir prête pour 2027 pour une possible invasion de Taïwan, une année qui en outre coïncide avec le centième anniversaire de la création de l’APL.

« L’armée est la seule organisation en Chine qui ait historiquement défié les dirigeants du parti, » relève encore Dennis Wilder qui rappelle les critiques formulées à l’encontre des politiques de Mao Zedong par le ministre de la Défense de l’époque, Peng Dehuai en 1959 de même que la tentative de coup d’État présumée contre Mao par le général Lin Biao en 1971 mort dans des conditions suspectes.

Pour Dennis Wilder, après la victoire de Zhang sur He Weidong, deuxième vice-président de la CMC et membre d’une faction rivale purgée l’année dernière, « Xi craignait probablement que […] Zhang soit tout-puissant dans l’armée. Si l’on suppose que Xi souhaite un quatrième mandat, il aurait à craindre que Zhang ne mène une campagne au sein du Parti pour le renverser. »

Ces purges illustrent non pas la faiblesse mais la force de Xi Jinping

Reste que la thèse d’un coup d’État ou d’une conspiration au sein de l’armée visant Xi Jinping demeure peu crédible. « Je doute fort que Zhang Youxia ou quiconque au sein du régime ait eu l’audace de s’engager dans une confrontation ouverte contre Xi Jinping, » déclare ainsi James Char, professeur adjoint à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour, qui suit les purges de Xi Jinping au sein de l’APL depuis une décennie.

S’il existe vraisemblablement des factions régionales au sein de l’armée, la réalité est probablement que Xi Jinping a voulu prendre les devants et s’estimait suffisamment fort au sommet du pouvoir pour lancer cette nouvelle purge, souligne-t-il.

Le seul fait que Xi Jinping ait pris une mesure aussi spectaculaire semble attester du fait qu’il bénéficie du soutien total du Parti. « Ce n’est pas un signe de faiblesse, mais de force, pour Xi, » a quant à lui encore déclaré Lyle Morris.

Nombre d’experts estiment que l’APL n’est pas encore à même d’être certaine de sortir victorieuse d’une opération militaire pour s’emparer de Taïwan, surtout si les États-Unis devaient intervenir d’une façon ou d’une autre dans ce conflit. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, Xi Jinping s’est efforcé de promouvoir des généraux à la fois politiquement loyaux et qualifiés pour mener à bien la mue de l’APL en une armée plus agile, capable de combiner des opérations aériennes, terrestres, maritimes, cybernétiques et spatiales, afin d’en faire, selon ses termes, « une force de classe mondiale. »

Plus récemment, il s’en est pris à bon nombre de ses propres nominations, ce qui fait dire à l’hebdomadaire britannique The Economist qu’il pourrait juger la plupart des généraux restants trop inexpérimentés ou entachés par leur association avec un ou plusieurs commandants militaires disgraciés.

Le dernier rapport annuel du Pentagone sur les forces armées chinoises, publié en décembre, note que la destitution des officiers supérieurs de l’APL a « semé le doute sur les priorités organisationnelles » et « eu des répercussions dans tous les rangs de l’APL. » « Ces enquêtes risquent très probablement de perturber à court terme l’efficacité opérationnelle de l’APL […] ou à l’inverse, l’APL pourrait devenir une force de combat plus performante à l’avenir si elle profite de la campagne actuelle pour éliminer les problèmes systémiques qui favorisent la corruption. » « Sur ce point au moins, M. Xi espère que le Pentagone a raison, » relève The Economist.

Reste que ces purges sans fin au sein de l’armée chinoise s’inscrivent dans un environnement géopolitique délétère et incertain que créent les errements – eux aussi sans fin – du président américain Donald Trump. De l’avis de la plupart des analystes, ils profitent largement à la Chine sur le temps long et semblent de plus en plus donner raison à l’ancienne favorite de son président : « L’Orient se lève et l’Occident est en déclin. » (东升西降)

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com