Le discours du président russe Vladimir Poutine, le 1er mars 2018, aura surpris sur les aspects de stratégie des moyens, en présentant des systèmes certes connus comme étant en cours de développement – le planeur hypersonique Avanguard, le missile de croisière Zircon ou l’ICBM lourd Sarmat –, mais surtout des systèmes plus exotiques dans leur mise en œuvre comme dans leurs implications.
Le développement d’une torpille sous-marine d’attaque nucléaire, faisant ainsi référence au Status‑6, y est cité. L’arme apparaît depuis 2015 dans une communication parfois contradictoire, sans doute à dessein. En août 2015, il est ainsi question d’une arme radiologique à lancement sous-marin baptisée Kanyon (1). Le 10 novembre de la même année, un sujet du journal télévisé de Rossya 1 montre Vladimir Poutine au cours d’une réunion durant laquelle une infographie lue par un général russe est filmée, par accident ou, plus probablement, intentionnellement (2). La représentation, intitulée « Status‑6 », permet d’avoir une image assez précise de l’armement. Selon ce document, il serait doté d’une puissante charge nucléaire, d’abord donnée comme supérieure à 50 Mt, avant qu’elle ne soit présentée début 2018 comme n’étant de rien moins que 100 Mt – autant de puissances alléguées qui laissent sceptiques les analystes occidentaux. Certains estiment ainsi que sa puissance serait de l’ordre de 2 Mt (3).
Torpille d’attaque stratégique
Les quelques informations publiées par la presse russe laissent alors entendre que la torpille – contrairement au drone, elle n’est pas destinée à revenir à son point de lancement – pourrait être testée dès 2019, en vue d’une entrée en service en 2021. Ces prévisions sont jusqu’ici mises en défaut. À la mi-janvier 2023, une première série d’essais a porté sur l’éjection de maquettes de la torpille depuis le sous-marin Belgorod (4). On est donc encore loin d’une mise en service. Les indications de puissance de l’arme, également connue comme « Poseidon », sont en soi un effecteur : dès le début de la guerre d’Ukraine et dans un contexte marqué par plusieurs signalements nucléaires russes, certains articles de la presse généraliste reviennent, sur un mode sensationnaliste et anxiogène, sur une « torpille à tsunamis ». La question revient au premier plan de l’actualité avec la mise en service puis les essais du premier de deux bâtiments lanceurs, le Belgorod ; là aussi sans réelle prise de distance analytique (5). Or force est de constater que près de huit ans après son évocation, peu d’informations fiables sont effectivement disponibles sur ce système.
Concrètement, le Status‑6/Poseidon serait une torpille sous-marine à propulsion nucléaire, le réacteur de propulsion étant détruit au cours de l’explosion, ce qui augmenterait les effets de diffusion de radioactivité d’une attaque en faisant de la charge une « arme salée ». L’engin serait tiré depuis des sous-marins mères répondant aux désignations de Projet 09852 Belgorod et de Projet 09851 Khabarovsk. Le premier est un Oscar II qui n’avait pas été terminé et qui est entré en service en juillet 2022, une partie seulement de ses essais à la mer ayant été réalisés. Dépendant du GUGI, la branche de la marine destinée aux opérations spéciales, il est également présenté comme un bâtiment adapté à ces dernières, en particulier dans l’Arctique. Le Khabarovsk pourrait faire référence à la conversion d’un Delta IV en bâtiment destiné aux opérations spéciales, mais il n’est pas encore en service opérationnel et il n’est pas encore totalement certain qu’il soit transformé afin de tirer le drone. Le sous-marin expérimental B‑90 Sarov, entré en service en 2008, pourrait également avoir joué un rôle dans le programme.
Les informations sur le Status‑6/Poseidon restent éparses. H. I. Sutton fournit quelques estimations dans son ouvrage (6). Le système se présente comme une torpille, mais aux dimensions nettement plus importantes : 24 m de longueur pour 1,6 m de diamètre. La propulsion nucléaire entraînerait une turbine à vapeur, puis une pompe-hélice. Si de premières estimations sur sa vitesse le considéraient comme dépassant largement les 100 nœuds, sa structure ne permettrait pas la supercavitation et sa vitesse serait de l’ordre des 70 nœuds (7). Il serait capable de naviguer à une profondeur de 1 000 m. A priori très bruyant, il ne pourrait donc pas être atteint par des torpilles conventionnelles. La charge de son cœur lui permettrait de franchir 10 000 km avant d’exploser sur ou à proximité d’un objectif côtier. La structure même du drone impliquerait un faible confinement du réacteur et donc une importante signature radioactive – y compris, potentiellement, dans le sous-marin lanceur. Son système de guidage n’est pas précisément connu, mais pourrait comprendre un système d’évitement du relief.
La logique stratégique du système semble étrange pour des Occidentaux, mais pourrait prendre tout son sens dans une vision russe obsédée par le contournement du bouclier antimissile américain afin de garantir la conduite d’une frappe stratégique – en dépit d’une évidente incapacité américaine à intercepter l’ensemble des missiles russes. Ce discours russe autour de la menace que font peser les antimissiles sur la crédibilité des forces nucléaires de Moscou n’est pas nouveau et a joué un rôle important dans la dégradation des perceptions russes à l’égard des États européens (8). En tout état de cause, le déploiement du Poseidon, ontologiquement adapté à la frappe côtière (9), permettrait effectivement de contourner les défenses antimissiles, dans un contexte naval marqué, aux États-Unis, par un vide capacitaire temporaire en matière de bâtiments spécialisés dans la lutte ASM.
Mais cette aptitude se paie d’une réduction du catalogue de cibles. Cela dit, le Poseidon est susceptible de faire peser une menace sur des positions stratégiquement significatives. Sur la côte est des États-Unis, ils ne manquent pas : New York, Boston, les bases navales de Norfolk et de Mayport ou encore les chantiers de Newport News sont pratiquement sur l’océan. La base navale de King’s Bay, qui abrite les SNLE de la flotte de l’Atlantique, n’est accessible que par des chenaux dans lesquels une navigation automatique pourrait être difficile. Mais l’océan n’est, à l’ouest, qu’à moins de 3 km de la base. Sur la côte ouest, les cibles potentielles ne manquent pas non plus : San Diego et sa base navale, Los Angeles ou San Francisco. Frapper Bangor (base des SNLE pour le Pacifique) et/ou Seattle implique de passer par le Puget Sound (140 m de profondeur moyenne). Des positions comme Pearl Harbor, Guam ou Brest sont également vulnérables à la progression d’un tel drone.
Le Status‑6/Poseidon apparaît comme peu stratégiquement efficient, avec peu de drones embarqués par sous-marin. Même en suivant l’hypothèse haute selon laquelle un des deux sous-marins porteurs embarquerait quatre drones et l’autre six et seraient à la mer au même moment, dix charges seraient utilisables, soit une fraction seulement des charges embarquées sur un seul SNLE (10). En réalité, il peut avoir des implications importantes pour le système de forces américain, à l’instar d’une autre option exotique qui semble développée par la Russie : le Burevestnik.
Burevestnik : les inconnues d’une innovation
Un autre système techniquement novateur est le 9M730 Burevestnik (code OTAN : SSC‑X‑9 Skyfall), présenté comme un missile de croisière à lancement terrestre ayant une « propulsion nucléaire ». Cette dernière lui conférerait une endurance permettant de contourner les systèmes de défense américains, à suivre les vidéos présentées par le Kremlin en 2018. Elle permettrait également de disposer d’un système subsonique permettant de voler « plusieurs années » selon une évaluation de la Defence intelligence britannique de 2020 (11). Cependant, le doute plane sur la solution technique retenue, qui doit peut-être plus à l’institutionnalisation de la pseudoscience russe qu’à des travaux solidement étayés (12). Les données le concernant sont rares : les évaluations de ses dimensions sont contradictoires, tantôt proches de celles du Kh‑101 (7,45 m), tantôt d’une longueur de 12 m et, surtout, rien n’est connu des solutions retenues pour la propulsion. Cette dernière pourrait avoir joué un rôle dans un accident causant la mort de cinq à sept spécialistes du nucléaire lors de la récupération, en août 2019, d’un Burevestnik tombé à l’eau lors d’un essai en 2018. Un pic de radioactivité dans la zone de récupération avait alors été enregistré.
Comme pour le Poseidon, la logique derrière le développement du système laisse songeur, mais semble également marquée par la volonté de contrer le système antimissile américain et ses évolutions futures. Dans un pareil cadre, un missile de croisière ayant un vol atmosphérique relève d’une certaine pertinence au vu d’une défense aérienne américaine qui a subi une succession de réductions de ses capacités d’interception durant et depuis la fin de la guerre froide (13). Comme pour le Poseidon avec les capacités ASM, une des vertus de l’arme pourrait être de forcer les États-Unis à réorienter vers la défense territoriale de gros volumes de ressources budgétaires. L’affaire, du reste, est également vraie pour ce qui concerne la Russie… ces nouvelles catégories de systèmes devant être conçues à partir d’une feuille blanche. Cela amène à une deuxième hypothèse sur leur utilité stratégique. L’efficience et le nombre de charges ne font pas tout dans une stratégie nucléaire dont le premier terrain d’engagement est d’abord celui de la perception. En ce sens, les deux systèmes renforceront l’incertitude sur le plan stratégique, tout comme ils ont une incidence sur les peurs médiatiques et des populations.
Notes
(1) « Kanyon va-t-il déstabiliser la dissuasion ? », Défense & Sécurité Internationale, no 118, octobre 2015.
(2) « Russie : vraie ou fausse rupture dans le domaine nucléaire ? », Défense & Sécurité Internationale, no 120, décembre 2015.
(3) Kyle Mizokami, « Russia has built its first batch of apocalypse torpedoes », Popular Mechanics, 17 janvier 2023.
(4) Thomas Nilsen, « Poseidon nuclear torpedo tested in Arctic waters is primarily a psychological weapon, expert says », The Barents Observer, 17 janvier 2023.
(5) Voir notamment Thomas Burgel, « La Russie prépare Poseidon, son infernale torpille à tsunamis et à propulsion nucléaire », Korii Slate, 17 janvier 2023.
(6) H. I. Sutton et C. Edward Davis, World Submarines. Covert Shores Recognition Guide, publication à compte d’auteur, 2017.
(7) H. I. Sutton, « Russia’s New “Poseidon” Super-Weapon: What You Need To Know », NavalNews, 3 mars 2022.
(8) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Russie-OTAN : quelles solutions pour un malentendu stratégique ? », Défense & Sécurité Internationale, no 124, juillet-août 2016 et « Signification politique et militaire des nouveaux missiles de croisière russes », Défense & Sécurité Internationale, no 127, janvier-février 2018.
(9) Ce type de frappe n’est pas récent pour Moscou. Une torpille, la T‑15, avait été spécifiquement conçue pour frapper les villes côtières américaines. Avec un diamètre de 1,55 m, elle aurait eu une masse de 40 t et une portée de 40 km environ et aurait été tirée depuis une version de ce qui allait devenir la classe November, à raison d’une arme par bâtiment. Engagé en 1951, son développement a été annulé en 1954, au profit des missiles balistiques.
(10) Sauf à supposer qu’ils soient lancés directement depuis les côtes, mais aucun système adapté à cet emploi n’a encore été observé.
(11) Dominic Nicholls, « Russian nuclear-powered cruise missile could “circle the globe for years” », The Telegraph, 13 septembre 2020.
(12) La tradition lyssenkiste soviétique n’a ainsi pas été totalement éliminée. Certains de ses pans ont mué pour donner naissance aux « pseudosciences », qui ont une réelle influence sur l’industrie et le monde politique. Les travaux du comité sur la pseudoscience, créé en 1998 sous la tutelle du présidium de l’Académie des sciences russes pour lutter contre le phénomène, montrent ainsi qu’il a dû s’opposer à plusieurs projets liés à la propulsion spatiale. Voir notamment Baasanjav Terbish, « State Ideology, Science, and Pseudoscience in Russia », Journal of Illiberalism Studies, vol. 2, no 1, 2022.
(13) Démantèlement des batteries antiaériennes depuis le milieu des années 1960, fin de l’usage du système intégré de défense aérienne SAGE dans les années 1970-1980, réduction des capacités d’interception des gardes nationales aériennes dans les années 2000.
Philippe Langloit