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mardi 6 janvier 2026

Les États du Golfe à la conquête de l’Afrique

 

Comment se manifeste aujourd’hui l’influence des monarchies du Golfe en Afrique subsaharienne ?

Aujourd’hui, l’influence des monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar — en Afrique subsaharienne s’exerce principalement par des leviers géoéconomiques, marquant un tournant par rapport à leur engagement politico-sécuritaire du début des années 2000. Cette évolution résulte de plusieurs facteurs : la nécessité pour ces pays de diversifier leurs économies face à la fin annoncée des énergies fossiles, les bouleversements provoqués par la pandémie de Covid-19, et les effets de la transition énergétique mondiale.

Le secteur de l’énergie constitue le principal levier de leur implication sur le continent. Ces monarchies investissent massivement dans les énergies vertes, anticipant l’ère post-pétrole, tout en considérant l’Afrique comme un marché énergétique stratégique avec une population nombreuse, en croissance, mais encore peu industrialisée. L’Afrique représente également un débouché pour leur propre industrie pétrolière. Par ailleurs, le continent est au cœur des enjeux liés à l’intelligence artificielle et à la numérisation et dispose des ressources minérales nécessaires à ces transitions. 

Les États du Golfe investissent massivement dans les secteurs stratégiques africains : logistique, infrastructures portuaires, réseaux routiers, infrastructures régionales, projets liés au climat… Dans le domaine énergétique, les monarchies du Golfe combinent investissements dans les hydrocarbures africains, toujours perçus comme stratégiques, et dans les énergies renouvelables (solaire, éolien, hydrogène vert). Cela leur permet de s’aligner sur les besoins de développement de l’Afrique tout en assurant leur place dans les nouvelles chaines de valeur vertes. Bien que la relation reste largement extractiviste, les États du Golfe cherchant à tirer profit des ressources africaines, l’Afrique s’impose aussi comme un partenaire majeur dans les négociations climatiques et les discussions internationales sur la transition énergétique.

Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar poursuivent-ils des stratégies similaires ou concurrentes en Afrique ? Quelles sont les principales différences dans leurs priorités, zones d’influence et modes d’action ?

Si les trois monarchies du Golfe partagent une orientation commune vers des partenariats géoéconomiques avec l’Afrique, leurs stratégies sont loin d’être identiques. Les différences tiennent à leurs objectifs nationaux, à leurs capacités économiques et industrielles, ainsi qu’à leurs approches diplomatiques.

Les Émirats arabes unis adoptent une stratégie offensive, structurée et à long terme. Ils ont développé une forte présence dans les secteurs logistiques, commerciaux et énergétiques, et cherchent à se positionner comme un acteur incontournable de la transition énergétique, notamment via la COP28. Leur implication s’étend également à des contextes plus instables, comme le montre leur rôle controversé dans le conflit au Soudan. Leurs investissements, fortement soutenus par l’État, visent à sécuriser leurs routes commerciales et à asseoir leur influence dans les chaines de valeur mondiales, notamment celles liées à l’économie verte.

L’Arabie saoudite, de son côté, suit une approche dictée par ses priorités domestiques (chômage élevé, jeunesse nombreuse). Riyad cherche à capter des ressources africaines pour alimenter ses projets industriels internes, dans le cadre de la « Vision 2030 », tout en limitant ses risques. Elle privilégie les engagements diplomatiques, le soft power religieux et l’aide au développement. Géographiquement, son influence est plus concentrée dans la Corne de l’Afrique. Cette posture s’explique en grande partie par le contexte intérieur propre au royaume, qui fait face à d’importantes pressions socio-économiques. Dans cette perspective, l’Afrique est perçue non pas comme un espace d’importance géostratégique, mais comme un espace ou elle peut prendre ce dont elle a besoin. Elle est identifiée comme un pilier de la « Vision 2030 » saoudienne, dans la mesure où elle peut fournir les ressources nécessaires aux ambitions industrielles du pays. Par ailleurs, Riyad privilégie l’acquisition d’entreprises africaines déjà établies plutôt que la construction de nouvelles infrastructures. 

Contrairement à l’Arabie saoudite, le Qatar ne mise pas sur une implantation large ou multisectorielle. Parmi les trois monarchies du Golfe, le Qatar a le moins besoin de diversifier son économie, en raison de la solidité de son modèle basé sur le gaz naturel. Il concentre ses efforts sur des secteurs ciblés, notamment l’exploration gazière, pour maintenir sa position de leader mondial du gaz. Depuis le blocus de 2017, Doha a intensifié ses recherches de nouveaux partenaires en Afrique, via des investissements dans l’aviation (Qatar Airways) et les infrastructures gazières (GNL). Cependant, son engagement en Afrique reste encore limité et en phase exploratoire. Le Qatar privilégie les investissements limités mais ciblés, notamment dans les projets climatiques et sociaux. Contrairement à ses voisins, il est moins impliqué dans les grandes infrastructures ou la sécurité et adopte une approche basée sur des partenariats sélectifs pour rester très attentif à la gestion du risque financier. 

Les investissements massifs des Émirats, de l’Arabie saoudite et du Qatar en Afrique profitent-ils réellement au développement local, ou maintiennent-ils des logiques de dépendance économique ?

Les investissements de ces pays en Afrique subsaharienne ne cessent de croitre. S’ils comblent le désengagement relatif des bailleurs occidentaux, ils soulèvent aussi des questions sur leur contribution réelle au développement local et le risque de perpétuer des logiques de dépendance.



En 2022 et 2023, les pays du Conseil de coopération du Golfe ont injecté collectivement près de 113 milliards de dollars en investissements directs en Afrique, soit davantage que sur toute la décennie précédente. Ces capitaux ciblent des secteurs à fort enjeu : infrastructures, énergie, climat, transport logistique, ou encore minerais critiques.

Les Émirats, par exemple, ont investi massivement dans les ports et hubs logistiques, avec des acteurs majeurs comme DP World ou Abu Dhabi Ports, tandis que l’Arabie saoudite a renforcé sa présence dans les réseaux routiers et les infrastructures interconnectées. Le Qatar, de son côté, a misé sur le financement climatique, en promettant 200 millions de dollars pour aider les pays africains les plus vulnérables à s’adapter au changement climatique. Ces flux financiers répondent à des besoins urgents du continent : comblement du déficit d’infrastructures, industrialisation, transition énergétique. Ils sont souvent plus souples et rapides que ceux des bailleurs traditionnels. Certains projets, tels le « Virunga Africa Fund I », financé en partie par le Qatar, ou les engagements climatiques émiratis en partenariat avec l’Africa Finance Corporation, illustrent une volonté de soutenir la croissance du secteur privé et les services sociaux sur le continent. Cependant, plusieurs limites apparaissent. Les accords manquent de transparence, les mécanismes de contrôle sont faibles, et les échanges restent déséquilibrés. Les pays du Golfe exportent des produits à haute valeur ajoutée, tandis que l’Afrique continue de fournir principalement des matières premières brutes, sans transformation locale. 

Le commerce de l’or avec les Émirats est emblématique de cette relation déséquilibrée. L’or est massivement importé d’Afrique subsaharienne, puis raffiné et réexporté à haute valeur ajoutée, sans réelle transformation ou industrialisation sur le continent. Dans le secteur des minerais critiques, l’Arabie saoudite privilégie l’importation de matières premières, comme le cuivre, pour alimenter ses projets de fabrication nationale (véhicules électriques, technologies vertes), sans nécessairement investir dans des infrastructures de transformation locale. Quant au Qatar, sa stratégie d’investissement à faible risque l’amène à soutenir des projets souvent limités en ambition industrielle ou en création d’emplois.

Pour les pays africains, les États du Golfe représentent une opportunité stratégique de diversification des partenariats. Cette dynamique permet non seulement de réduire la dépendance historique à l’égard des puissances occidentales, mais aussi de limiter une trop forte exposition à la Chine. Conscients des déséquilibres potentiels liés à cette double dépendance, de plus en plus de gouvernements africains perçoivent les monarchies du Golfe comme des partenaires alternatifs offrant un nouvel espace de négociation et de marge de manœuvre géopolitique. Mais la promesse d’un partenariat « gagnant-gagnant » reste conditionnée à la capacité des pays africains à imposer des exigences claires en matière de contenu local, de transfert de technologie et d’industrialisation. À défaut, ces investissements risquent de reproduire les asymétries historiques et de maintenir une forme de dépendance économique.

Face à cette montée en puissance du Golfe en Afrique, comment l’Europe peut-elle rester un acteur influent, notamment à travers des coopérations tripartites Europe – Golfe – Afrique ?

Pour conserver une influence stratégique en Afrique, l’Union européenne doit impérativement s’engager dans des coopérations tripartites avec les États du Golfe et les pays africains. Cela suppose une approche pragmatique et coordonnée, fondée sur quatre grands axes.

D’abord, dans le secteur énergétique, l’Europe pourrait co-investir avec les Émirats (via Masdar) et l’Arabie saoudite (via ACWA Power) dans des projets d’énergie renouvelable en Afrique. Cela permettrait de mutualiser les risques, de réduire les couts et de garantir que les infrastructures énergétiques africaines respectent des standards environnementaux partagés.

Concernant les infrastructures, une coopération avec les acteurs du Golfe permettrait à l’Europe de s’ancrer dans les projets structurants du continent, tels que les corridors logistiques ou les zones économiques spéciales. L’enjeu est de ne pas laisser les puissances concurrentes, comme la Chine, définir seules les futurs axes de connectivité africains.

Le troisième levier est celui du capital humain. L’Europe possède une expertise unique en matière de formation et d’éducation technique. Elle peut l’utiliser pour construire des programmes conjoints avec le Golfe et les pays africains, notamment dans les secteurs liés à la transition énergétique et aux infrastructures.

Enfin, la coopération financière est cruciale. En collaborant avec les banques de développement européennes (Banque européenne d’investissement, Banque européenne pour la reconstruction et le développement, Banque de développement allemande (KfW)…) et les investisseurs du Golfe, l’UE pourrait concevoir des instruments de cofinancement plus robustes, tout en garantissant des standards de durabilité, de transparence et de gouvernance.

À défaut, l’Europe risque de voir son influence s’éroder face à l’essor du bloc Golfe – Afrique et aux alliances multipolaires émergentes. Une approche proactive et partenariale lui permettrait non seulement de préserver ses intérêts, mais aussi de répondre aux aspirations africaines pour une coopération plus équitable et stratégique.

Camille Manfredi

Maddalena Procopio

areion24.news