À mi-mandat de Luiz Inácio Lula da Silva, en fonction depuis le 1er janvier 2023, le Brésil apparaît plus polarisé que jamais. Ce clivage reflète des contrastes régionaux déjà mis en évidence lors de l’élection de 2022, que l’actuel président avait remportée de justesse (50,8 % des voix), révélant l’opposition entre des terriatoires qui lui étaient acquis, notamment dans le nord et le nord-est du pays, et ceux qui soutenaient son prédécesseur d’extrême droite, Jair Bolsonaro (2019-2023), situés principalement dans le sud et en Amazonie.
agner dans l’une des deux principales régions de peuplement, le sud-est et le nord-est, ainsi que dans la ville de São Paulo (11,4 millions d’habitants en 2022) était vital. Leur poids démographique contraste avec les faibles densités de l’intérieur du pays, à l’exception de Goiânia et de Brasília, la capitale inaugurée en 1960 pour rééquilibrer la répartition de la population. À cette opposition s’ajoutent de forts contrastes entre les territoires plus développés, dans le sud, et ceux marqués par la pauvreté et la violence, dans le nord-est et en Amazonie. Quelques indicateurs permettent de mieux comprendre le clivage entre les partisans de Lula et ceux de Jair Bolsonaro.
Clivage sociogéographique
Le nombre de domaines Internet par commune montre le poids écrasant du sud, en particulier de São Paulo. Concernant le taux d’analphabétisme, la région la plus touchée reste le nord-est. Les zones les plus pauvres, le nord-est et l’Amazonie, concentrent une grande part des bénéficiaires des aides sociales comme la « Bolsa Família ». Ces aides ont été fortement développées lors des deux premiers mandats de Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2011), période durant laquelle le pouvoir d’achat du salaire minimum a doublé, permettant à des millions de Brésiliens de sortir de la pauvreté.
Montrer ces disparités aide à mieux comprendre, rétrospectivement, la victoire de Jair Bolsonaro en octobre 2018, élu grâce au soutien des « trois B » : « bœuf, balle et Bible », c’est-à-dire le complexe agro-industriel, les partisans de l’armement de la population et les fidèles du protestantisme pentecôtiste. C’est notamment le cas dans le centre-ouest, marqué par l’élevage bovin, de violents conflits fonciers et la prédominance d’un conservatisme religieux. Le rapport entre le nombre de bovins et d’êtres humains trace ainsi la frontière historique de l’élevage (et de la culture du soja, du maïs et du coton) en marche vers l’Amazonie (1).
À l’inverse, on comprend le soutien des régions les plus pauvres à Luiz Inácio Lula da Silva, lui-même originaire du nord-est. Le retournement de la conjoncture économique et les scandales de corruption avaient été fatals à celle qui lui avait succédé, Dilma Rousseff (2011-2016), ce qui avait permis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Mais sa brutalité dans l’exercice du pouvoir – il a comme modèle assumé l’ancien et actuel président des États-Unis, Donald Trump (2017-2021 et depuis janvier 2025) – et son inaction pendant la crise de la Covid-19 (qui a causé environ 700 000 morts dans le pays) ont conduit à sa défaite en octobre 2022.
Division politique d’ici à la présidentielle de 2026
Le pays reste divisé. Nul ne sait comment ses profondes disparités pèseront sur l’évolution du clivage politique. D’autant que le bilan des deux premières années du mandat de Luiz Inácio Lula da Silva est jugé décevant, en grande partie en raison du manque de soutien politique au Congrès. Le Sénat fédéral et la Chambre des députés sont dominés par le groupe dit du centrão, bloc informel dont les élus sont souvent plus soucieux d’obtenir du gouvernement des crédits à redistribuer dans leurs circonscriptions que de défendre l’intérêt général. La « base loyale » de Lula ne compte que 130 députés sur 513, ce qui l’oblige à rechercher des alliés au sein de ce centrão, composé de partis qui ne sont pas totalement alignés à gauche ou à droite et qui ont fait partie de tous les gouvernements antérieurs, y compris celui de Jair Bolsonaro. Le fait que Luiz Inácio Lula da Silva leur ait confié des ministères ne garantit en rien leur fidélité ; les votes de ce bloc peuvent donc s’avérer décisifs pour l’adoption ou le rejet de toute mesure.
Cette situation, combinée au mécontentement populaire face à l’inflation, explique le maintien d’une forte minorité bolsonariste – le Parti libéral compte 99 députés et 13 sénateurs –, même si la Cour suprême fédérale a décidé, le 27 mars 2025, que leur leader serait jugé pour tentative de coup d’État visant à empêcher l’investiture de Lula après sa victoire d’octobre 2022. Alors que Jair Bolsonaro avait déjà été condamné à huit ans d’inéligibilité en juin 2023, cette nouvelle procédure devrait l’écarter définitivement de la course à l’élection présidentielle de 2026. Prédire son résultat est impossible.
1-Un pays marqué par les contrastes démographiques
2-Disparités sociales au Brésil (2022)
Note
(1) Marie-Françoise Fleury et Hervé Théry, « L’agriculture brésilienne en mouvement, tensions et défis », in Géoconfluences, 13 janvier 2025.
Hervé Théry

