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lundi 12 janvier 2026

La quasi-guerre : le conflit entre la France et les États-Unis (1796-1800)

 

À la fin du XVIIIe siècle, les bâtiments français et américains s’affrontaient sur les mers, occasionnant des centaines de morts, de blessés et de prisonniers. Pourtant, les deux pays ne se déclarèrent jamais officiellement la guerre. C’est la raison pour laquelle ce moment des relations franco-américaines est passé à la postérité sous le nom de « quasi-guerre », qui renforça ensuite les États-Unis dans leur conviction que la présence européenne dans la région était un obstacle à leur influence.

Le 3 septembre 1783, la signature des traités de Paris et de Versailles scellait l’accession des États-Unis à l’indépendance et la fin de la guerre franco-britannique. L’alliance conclue en 1778 entre Louis XVI et le Congrès des États-Unis avait atteint son objectif. Mais quinze ans plus tard, dans la seconde moitié des années 1790, la France et les États-Unis entraient dans un conflit ouvert, passé à la postérité sous le nom de « quasi-guerre ». Ce chrononyme, que l’on trouve dès 1811, traduit bien ce que des diplomates américains estimaient être en 1800 un « état de choses difficile à nommer et encore plus difficile à décrire » (1). Comment, en quelques années, la France et les États-Unis en étaient-ils arrivés au bord de la rupture ? Pour le comprendre, il faut en revenir à 1783.

Cette année-là fut frappée à Paris d’une médaille représentant Minerve protégeant de son bouclier fleurdelisé un petit garçon attaqué par un léopard. La déesse représentant la France, le félin désignait l’Angleterre et l’enfant était les États-Unis. La scène traduisait bien la conviction française d’avoir apporté la liberté aux Américains en leur permettant d’accéder à l’indépendance. Mais rapidement, les Français éprouvèrent une vive déception. On estimait que les Américains manquaient de reconnaissance en préférant acheter des produits anglais plutôt que ceux de leur allié et en se livrant sans vergogne à une intense contrebande avec les colonies françaises des Antilles. Mais de leur côté, en dehors de la dette financière qu’ils avaient contractée, les Américains ne se considéraient pas redevables envers la France. Les États-Unis étaient une nation pleinement souveraine et, en tant que telle, se devait d’agir selon son intérêt. Sur le plan politique, les Américains entendaient bien demeurer à l’écart des querelles européennes et limiter au commerce leurs relations avec les puissances de l’Ancien Monde. C’est dans ce contexte qu’éclata à partir de 1792 la guerre entre la France, devenue république, et une grande partie des monarchies européennes.

On savait pertinemment à Paris que, comme pour les guerres du XVIIIe siècle, la Royal Navy perturberait fortement le commerce entre les colonies antillaises et la métropole. Dès lors, on comptait sur les navires américains pour se substituer à la navigation nationale et assurer les échanges transatlantiques sous couvert de leur neutralité. À partir du début de la guerre européenne, les navires américains fréquentèrent assidument les ports des Antilles françaises pour charger du sucre, du café et d’autres productions tropicales destinées à l’Europe. Ce faisant, ils s’exposaient aux confiscations anglaises. Pour le gouvernement de Londres, les marchandises françaises étaient partout saisissables, y compris si elles étaient chargées sur des bâtiments neutres. En revanche, la France, comme les autres pays européens, considérait que des marchandises ennemies ne pouvaient être confisquées si elles se trouvaient sur un bâtiment neutre, sauf s’il s’agissait de matériel de guerre. En d’autres termes, le pavillon neutralisait la cargaison : « Navire libre, chargement libre. » Cette disposition se trouvait explicitement mentionnée dans le traité de commerce franco-américain de 1778. Dans les faits, des centaines de navires des États-Unis furent saisies par les Anglais au cours des premiers mois de la guerre. Les Français, qui avaient espéré pouvoir continuer leur négoce antillais sous couvert du pavillon de leur allié demeuré neutre, essuyèrent de lourdes pertes. On dénonçait à Paris le manque de réaction américaine face aux arrestations arbitraires de leurs bâtiments par les Anglais. Gaspard Ducher, ancien consul de France aux États-Unis, déplorait que les Américains se montrent « les très humbles valets de Sa Majesté britannique » et les interpellait en leur demandant : « Êtes-vous une nation ou une colonie ? (2) »

La crise franco-américaine

À cette époque, les États-Unis n’avaient pas de marine de guerre et étaient dépendants du commerce britannique, tant pour leurs importations que pour leurs exportations. Pour calmer les tensions croissantes liées aux arrestations des navires de ses compatriotes, le président américain, George Washington, dépêcha à Londres un de ses hommes de confiance, John Jay. Il devait négocier un accord assurant la sécurité de la navigation américaine. Les discussions aboutirent à la conclusion, le 19 novembre 1794, d’un traité entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Parmi les dispositions de l’accord, l’article 17 prévoyait que les propriétés ennemies trouvées sous pavillon américain seraient bel et bien saisissables. Autrement dit, les Américains acceptaient de se soumettre à la conception britannique des droits de la navigation neutre. En revanche, ils n’entendaient pas renoncer au libre transport des propriétés anglaises conformément aux dispositions du traité conclu avec la France en 1778. Pour résumer : les Américains prétendaient pouvoir transporter des marchandises anglaises sans être inquiétés par les Français, mais acceptaient la confiscation des propriétés françaises par les Anglais.

La nouvelle du traité anglo-américain fut reçue comme « un coup de tonnerre » à Paris selon l’ambassadeur américain James Monroe (3). L’acceptation de la conception anglaise restrictive des droits des neutres était considérée comme une trahison et renforçait le sentiment de l’ingratitude américaine. On dénonçait la « partialité » des Américains en faveur de la Grande-Bretagne et le sacrifice qu’ils avaient fait de « l’esprit et de la lettre de nos traités » (4). D’ailleurs, le ministre des Relations extérieures déclara que son gouvernement considérait que l’alliance avec les États-Unis avait « cessé d’exister » (5). En juillet 1796, le Directoire décida que les bâtiments français traiteraient les navires neutres de la même manière que les Anglais. Ainsi, toute marchandise ennemie devenait saisissable sous pavillon américain.

Le 4 mars 1797, John Adams succédait à George Washington à la présidence des États-Unis. L’une de ses premières préoccupations fut d’améliorer les relations avec la France. Il dépêcha trois envoyés à Paris qui devaient obtenir des compensations pour les navires américains indument saisis et des assouplissements de la législation française. Ils furent reçus le 8 octobre 1797 par Talleyrand, alors ministre des Relations extérieures, qui leur fit savoir qu’il les reverrait quelques jours plus tard. Pendant ce délai, les envoyés américains furent approchés par des individus disant parler au nom du ministre. Ils leur demandèrent de verser de l’argent, « une douceur », « pour la poche du Directoire et des ministres » comme condition préalable à toute négociation (6). Les trois diplomates, offusqués, refusèrent et firent leur rapport à leur gouvernement. Adams donna connaissance des dépêches au Congrès des États-Unis qui décida de les rendre publiques. Mais pour préserver la sécurité des envoyés qui étaient toujours à Paris, on choisit de dissimuler les noms de leurs interlocuteurs français par trois lettres X, Y et Z. C’est pourquoi cet épisode particulier est connu sous le nom d’« affaire X, Y, Z ».

L’affrontement franco-américain sur les mers

Une véritable fièvre nationaliste gagna les États-Unis au printemps 1798. La France cupide et corrompue était dénoncée à grand renfort de proclamations martiales dans la presse. La création du département de la Marine américaine en avril 1798 et la construction de frégates marquaient la détermination de défendre, par la force si nécessaire, la navigation américaine contre les corsaires français. Les partisans d’une déclaration de guerre contre la France donnaient de la voix, y compris au sein du gouvernement fédéral. Mais Adams hésitait, car il pensait que les États-Unis n’avaient rien à y gagner et, surtout, qu’il fallait préserver la possibilité de rouvrir rapidement une négociation. Les relations diplomatiques n’en étaient pas moins rompues et le Congrès abrogea unilatéralement les traités français de 1778. À Paris, le Directoire avait, tout au contraire, intérêt à permettre aux corsaires de saisir les bâtiments américains, sans courir le risque d’une guerre ouverte qui aurait exposé les colonies antillaises. Toutefois, la législation ne cessa de se durcir à l’égard des bâtiments américains, systématiquement soupçonnés de servir de couverture au commerce ennemi. Dès lors, tout bâtiment sur lequel une propriété anglaise serait trouvée serait confisqué avec l’ensemble de son chargement. Ce fut la grande époque de la prédation des corsaires français contre la navigation américaine. Il est difficile d’évaluer le nombre de navires américains capturés au cours des années 1790, mais il est probable que le total se situe autour de 1 500. En revanche, les Américains ne capturèrent sans doute pas plus d’une centaine de bâtiments français (7).

Le conflit avec la France fut le baptême du feu pour les escadres de l’U.S. Navy. Les frégates escortaient les bâtiments de commerce, mais cherchaient également à capturer des corsaires. Par exemple, à l’été 1798, le commandant John Barry sur le United States reçut des ordres clairs : infliger autant de dommages que possible aux corsaires français (8). La majorité des navires de guerre américains patrouillaient au large de la Guadeloupe pour intercepter ses corsaires. Dans ce cas, les arraisonnements donnaient rarement lieu à des affrontements, car les bâtiments de course se rendaient sans combattre s’ils ne pouvaient fuir. Les seuls véritables combats opposèrent des frégates, mais ils furent relativement rares, moins d’une demi-douzaine. Il s’agissait le plus souvent de duels, voire de rencontres à trois, opposant des navires qui dépassaient rarement 40 canons. Le 9 février 1799, au large de Nevis, l’USS Constellation commandé par le capitaine Thomas Truxtun s’empara de L’Insurgente après plus d’une heure de combat. Cette victoire fut largement célébrée aux États-Unis, car il s’agissait du premier succès face à un navire de guerre français.

Une paix authentique pour une guerre qui n’a pas été déclarée

Mais alors que les hostilités étaient ouvertes en mer des Antilles, les fils du dialogue diplomatique se renouaient peu à peu. De manière indirecte, le Directoire avait fait savoir au président Adams que la France ne souhaitait pas en venir à une guerre ouverte et qu’elle était disposée à entamer des négociations sans conditions préalables. Adams dépêcha trois envoyés à Paris qui devaient, d’abord, obtenir des indemnités pour compenser les saisies de bâtiments et de cargaisons des années précédentes et, ensuite, faire accepter aux Français l’abrogation des traités de 1778. Les diplomates américains arrivèrent en France en janvier 1800, peu après le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). Le premier consul, Napoléon Bonaparte, était déterminé à parvenir à une réconciliation avec les États-Unis. Il désigna son frère ainé, Joseph, pour conduire la délégation française. Elle devait obtenir le rétablissement des traités de 1778 et résister aux demandes de dédommagements des Américains.

Les négociations débutèrent le 2 avril 1800 au domicile parisien de Joseph Bonaparte. On s’entendit rapidement sur les points mineurs, mais il restait encore à s’accorder sur l’essentiel. Les Français étaient disposés à discuter du versement d’indemnités à condition que les traités de 1778 soient rétablis, ce que les Américains refusèrent avec détermination. Les discussions demeurèrent ainsi dans l’impasse pendant plusieurs mois. Finalement, au milieu du mois de septembre, les Américains proposèrent de conclure un traité comprenant les points d’accord et de renvoyer à l’avenir le règlement des questions litigieuses. Dès lors, la situation se débloqua et, le 30 septembre 1800, la convention de Mortefontaine officialisait la réconciliation franco-américaine. Son deuxième article prévoyait que se réunirait « en un temps convenable » une commission pour discuter de la validité des traités de 1778 et du montant des compensations. Une semaine plus tard, Joseph Bonaparte organisa une grande fête pour célébrer l’amitié franco-américaine restaurée. La quasi-guerre était terminée.

Alors qu’elle est très généralement oubliée en France, où elle n’eut pas de répercussions notables, la quasi-guerre n’est pas méconnue aux États-Unis. Son souvenir fut ravivé en 2003 lorsque la France refusa de se joindre à la coalition menée par les Américains pour attaquer l’Irak. Des auteurs néoconservateurs se fondant, entre autres, sur cet épisode tentèrent de caractériser l’ancienneté de l’hostilité opposant les deux pays (9). Il est vrai qu’aux États-Unis, la quasi-guerre eut des répercussions importantes en accélérant la bipolarisation de la vie politique américaine et en participant à préciser les prérogatives du pouvoir exécutif en matière de politique extérieure. Mais, plus important, la quasi-guerre a été le premier affrontement militaire des États-Unis en tant que pays indépendant. Elle a montré aux Américains qu’ils ne pouvaient pas, comme ils se l’étaient d’abord imaginé, limiter leurs relations avec l’extérieur au commerce et échapper aux tumultes de l’Europe. La fondation d’une véritable marine de guerre destinée à protéger les côtes du pays, à contrôler le voisinage et à défendre le commerce inaugurait une longue tradition d’articulation entre domination maritime, puissance politique et prépondérance militaire que théorisa Alfred Mahan à la fin du XIXe siècle.

Au-delà des considérations mercantiles, l’affrontement avec la France prit rapidement l’allure d’une croisade dont l’enjeu n’était rien de moins que l’honneur des États-Unis. Finalement, l’aptitude à tenir tête à une grande puissance européenne valut à la jeune république sa reconnaissance comme puissance capable de se défendre. Selon l’un des négociateurs américains de la convention de Mortefontaine, la quasi-guerre permit à son pays « d’apparaitre dans la splendeur d’une grande nation » (10). Désormais, les Américains ne pouvaient plus être considérés avec condescendance par les puissances européennes. La confiance accumulée lors de la quasi-guerre permit d’engager les États-Unis dans des conflits contre les Barbaresques (1801-1805) et contre la Grande-Bretagne (1812-1814). Les premiers succès de l’U.S. Navy donnèrent l’occasion aux Américains de commencer à s’imposer au sein de l’espace antillais et de renforcer leur conviction que la présence européenne dans la région était un obstacle à leur influence. La revendication d’une primauté états-unienne dans l’hémisphère américain fut formalisée par la doctrine Monroe de 1823. Elle tirait son nom de James Monroe, cinquième président des États-Unis, qui avait été ambassadeur en France entre 1794 et 1796, précisément au moment où la quasi-guerre éclatait.

Notes

(1) « Les plénipotentiaires américains aux plénipotentiaires français », National archives and records administration (NARA), 20 aout 1800, M 34, vol. 7, fol. 200, fol. 172.

(2) G. J. A. Ducher, « Neutralité auxiliaire commandée aux États-Unis d’Amérique par leur ci-devant tyran Georges III », Moniteur universel, 10 mars 1794, p. 2.

(3) Stanislaus Murray Hamilton (éd.), « Monroe à Jefferson, 23 juin 1795 », The Writings of James Monroe, vol. 2 : 1794-1796, G. P. Putnam’s sons, 1898, p. 302.

(4) Frederick Turner (éd.), « Projet d’instructions pour le Citoyen Mangourit, chargé d’affaires de la République près les États-Unis », Correspondence of the French Ministers to the United States, 1791-1797, 4 aout 1796, Annual report of the American Historical association for the year 1903, Government Printing Office, 1907 p. 930.

(5) NARA, « Monroe à Pickering », 16 février 1796, M 34, vol. 4, p. 357.

(6) NARA, « Les commissaires à Pickering », 22 octobre 1797, M 34, vol. 6.

(7) Éric Schnakenbourg, La Quasi-Guerre : le conflit entre la France et les États-Unis, 1796-1800, Tallandier, 2024, p. 161-162.

(8) Government Printing Office, « Stoddert à Barry, 11 juillet 1798 », Naval Documents Related to the Quasi-War, 1935, vol. 2, p. 190.

(9) Harlow Unger, The French war against America, Hoboken, John Wiley & Sons, 2005 ; John Miller, Mark Molesky, Our oldest enemy : a history of America’s disastrous relationship with France, Doubleday, 2004.

(10) Alexander DeConde, The Quasi-War: The Politics and Diplomacy of the Undeclared War with France, 1797-1801, Charles Scribner’s sons, 1966, p. 329.

Éric Schnakenbourg

areion24.news