Depuis la guerre en Ukraine en particulier, nous assistons à une accélération de la conflictualité et à un bouleversement des rapports de force. La guerre est aujourd’hui de plus en plus marquée par une dimension informationnelle, souvent vecteur de polarisation des sociétés. La France n’y échappe pas et le pays est aujourd’hui la cible de nombreuses attaques informationnelles. Dans quelle mesure ce type d’attaques constitue-t-il un danger pour la société, l’économie et la sécurité de la France ?
Les attaques informationnelles constituent une dimension essentielle des nouvelles conflictualités. Elles ciblent les démocraties libérales et cherchent à brouiller les frontières entre le champ militaire et le champ informationnel, entre le vrai et le faux, entre le soft power et l’ingérence, entre l’État de droit et l’autoritarisme. La France est une cible majeure des manipulations et des ingérences numériques étrangères, le deuxième pays le plus ciblé après l’Ukraine en Europe. Cela s’explique par la densité de nos liens avec l’étranger, par la richesse de notre histoire et par notre soutien constant à un ordre international basé sur le droit. Nos compétiteurs, en particulier la Russie, s’attaquent à la France car elle fait entendre sa voix, s’oppose à la brutalisation des relations internationales et rejette le recours désinhibé à la force.
Les attaques informationnelles ciblent tous les intérêts fondamentaux de notre pays. Elles cherchent à fragiliser la cohésion nationale en accentuant les divisions entre les citoyens. Elles tentent de nuire à la réputation des entreprises et de saper la confiance, essentielle au bon fonctionnement du marché. Elles essayent d’instaurer un climat de défiance à l’égard des autorités de notre pays.
Alors que la guerre de l’information est aujourd’hui mondiale et fait rage, quelle est la stratégie du pays face à cette vague de désinformation croissante ?
La France est sortie de la naïveté face à la guerre mondiale de l’information. Elle s’est dotée d’une stratégie robuste pilotée par une coopération interministérielle qui rassemble le ministère de l’Intérieur, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), l’agence VIGINUM et les services de renseignement. La stratégie française repose sur plusieurs volets : la détection/analyse des manipulations de l’information ; la riposte avec le rétablissement des faits et la mise sous sanctions des acteurs impliqués ; la régulation des plateformes ; le renforcement de la résilience des sociétés et des citoyens ; le renforcement de l’influence de la France et la promotion de notre diplomatie à l’étranger.
Tout d’abord, notre pays a renforcé ses moyens de veille et d’analyse pour mieux comprendre les acteurs et les entités à l’origine des attaques informationnelles. Chaque acteur interministériel s’est doté d’outils de veille correspondant à son champ de compétence. En ce qui concerne le MEAE, la sous-direction de la veille et de la stratégie partage ses analyses avec les ambassades partout dans le monde ainsi qu’avec l’interministériel. Ce premier travail permet d’objectiver les tendances et les dynamiques informationnelles.
Sur la base de ce travail analytique, les acteurs du dispositif interministériel mènent des opérations de riposte. Afin de couper court aux fausses informations, le ministère des Affaires étrangères rétablit les faits en s’appuyant sur les ambassades du réseau diplomatique. Cela prend la forme de publications directement sur les réseaux sociaux, à l’image de celle de notre ambassade en République démocratique du Congo (RDC) en février dernier (1). En parallèle, la France sanctionne directement les acteurs et les entités à l’origine des attaques informationnelles par l’intermédiaire d’un régime européen créé le 8 octobre 2024. La France contribue activement à l’élaboration de dossiers de preuves pour sanctionner ces acteurs malveillants : depuis la création de ce régime, trois paquets de sanctions ont été validés pour un total de 47 individus et 15 entités sanctionnés. Le paquet de sanctions le plus récent a été adopté le 15 juillet dernier et la France a par exemple proposé de sanctionner quatre entités et deux acteurs impliqués dans la campagne Storm-1516.
En outre, notre pays promeut la régulation des plateformes numériques, premier champ de bataille de la guerre informationnelle. L’autorégulation des réseaux sociaux n’a pas fait ses preuves et la responsabilité des plateformes en ligne dans la production, la diffusion et l’amplification des fausses informations est immense. Cette régulation menée au niveau européen s’appuie sur le règlement relatif aux services numériques (DSA), adopté à l’occasion de la présidence française de l’Union européenne et entré en vigueur en février 2024.
La France soutient par ailleurs le renforcement de la résilience des citoyens et de la communauté internationale face aux attaques informationnelles. Cela se traduit par exemple par l’organisation de formations des journalistes aux enjeux de la désinformation, notamment sur le continent africain, par l’intermédiaire de l’opérateur CFI ou par le soutien financier apporté par la France aux médias internationaux via le Fonds international pour les médias d’intérêt public.
Enfin, conformément à la mise en place d’une 6e fonction stratégique « Influence » dans le cadre de la Revue nationale stratégique depuis 2022, les partenaires de l’interministériel, en particulier le ministère des Affaires étrangères, renforcent leurs moyens en matière de communication stratégique et de valorisation des projets portés par la France, notamment en matière d’aide au développement, sans adopter la logique confrontationnelle de nos adversaires. L’objectif est de concurrencer les narratifs hostiles dans le champ informationnel.
Comment la France anticipe-t-elle le risque accru lié aux développements technologiques qui peuvent favoriser les attaques informationnelles ?
S’agissant des effets concrets de l’intelligence artificielle (IA) sur les attaques informationnelles, il est encore tôt pour se prononcer définitivement, mais les outils à base d’IA savent détecter les contenus produits à base d’IA. Les outils d’IA permettent de produire et d’amplifier rapidement et à moindre cout de fausses informations, mais les mêmes technologies permettent de détecter un certain nombre d’opérations. La qualité des contenus créés par l’IA augmente de jour en jour, ce qui explique pourquoi nos adversaires s’en saisissent, et cela justifie également un effort constant de notre côté pour rester au niveau. À terme, l’IA devrait transformer l’ampleur et la nature de la guerre de l’information en brouillant de façon encore plus nette la frontière entre contenus authentiques et fausses informations. Toutefois, sans même attendre les « deepfakes » de meilleure qualité, de simples détournements avec une légende trompeuse peuvent déjà largement perturber la lecture des conflits.
La société française a-t-elle pris réellement conscience des enjeux de la guerre informationnelle ?
La prise de conscience par la société française des enjeux relatifs à la guerre informationnelle est réelle, en témoignent le fort intérêt de nos concitoyens pour cette question et la forte mobilisation des journalistes. Les citoyens français ont compris que l’information et la désinformation sont désormais des éléments structurants des relations internationales. Les médias grand public couvrent largement ces enjeux.
Le MEAE participe à cet effort de prise de conscience et partage sa connaissance en la matière pour renforcer la résilience du débat public. Nous travaillons également avec VIGINUM dans le cadre de la publication de leurs rapports d’enquête afin que ceux-ci permettent non seulement de dénoncer les faits, de prendre des sanctions contre les opérateurs, mais également de renseigner le public sur ces pratiques. Les échanges avec les experts sont également nombreux pour partager les analyses.
Toutefois, l’état de préparation et de résilience de notre société face aux attaques informationnelles est difficile à évaluer. Les acteurs de la guerre de l’information mobilisent constamment de nouveaux moyens et de nouvelles techniques pour fragiliser nos démocraties. Cela implique une vigilance accrue et un travail de long terme en matière de sensibilisation. Le meilleur rempart face aux attaques informationnelles, c’est une société composée de citoyens vigilants capables d’exercer leur esprit critique.
Quels sont aujourd’hui les principaux acteurs qui ciblent la France ? Et quelles sont leurs motivations ?
Selon le dernier rapport du Service européen pour l’action extérieure sur les ingérences étrangères et les manipulations de l’information publié en mars dernier, la France est le deuxième pays le plus ciblé en Europe après l’Ukraine. En 2024, 152 attaques informationnelles ont ciblé la France, principalement dans le cadre des Jeux olympiques de Paris 2024 et des élections législatives. Plusieurs acteurs sont à l’origine des ingérences numériques étrangères et tout particulièrement la Russie.
La Russie est aujourd’hui le principal acteur de la guerre de l’information. Depuis 2022, Moscou mobilise des milliards de dollars pour justifier son invasion à grande échelle de l’Ukraine via des organes de propagande, des faux médias et des comptes inauthentiques sur les réseaux sociaux. L’objectif est de saturer le champ informationnel de contenus favorables aux intérêts du Kremlin. Moscou cible délibérément les principaux soutiens de la résistance ukrainienne, dont la France.
La Russie n’est toutefois pas le seul pays qui utilise l’information comme une arme. L’Azerbaïdjan, l’Iran, la Chine utilisent l’information comme une arme politique et cherchent à influencer les opinions publiques par la promotion de leur image et la diffusion de leurs narratifs. L’objectif est de diviser nos sociétés et d’influencer notre politique étrangère.
La France développe-t-elle également une stratégie informationnelle offensive ? Quelle est cette stratégie et de quelles armes dispose le pays dans ce domaine ?
Face aux attaques croissantes de la part d’États autoritaires contre nos démocraties, le président de la République a annoncé, lors de son discours à Toulon en novembre 2022, la mise en place d’une 6e fonction stratégique « Influence » dans le cadre de la Revue nationale stratégique.
Concrètement, au-delà du rétablissement des faits et de la mise sous sanctions des acteurs malveillants, les autorités françaises renforcent leurs moyens en matière de communication afin de promouvoir notre diplomatie et de valoriser notre action à l’étranger. L’objectif est de concurrencer les narratifs hostiles en valorisant notre politique étrangère de façon transparente, sans adopter les stratégies agressives et déloyales de notre adversaire. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, le MEAE a par exemple mené des campagnes de communication partout dans le monde pour souligner les échecs russes en Ukraine. Le rôle de nos ambassades pour expliquer l’action et la politique étrangère de la France est clé.
Récemment, le ministère des Affaires étrangères a lancé la réserve diplomatique citoyenne, dont l’une des missions est le renfort dans le champ informationnel et notamment la lutte contre la désinformation. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?
Mentionnée par le président de la République dans son discours du 16 mars 2023 sur la réforme de la diplomatie française, la réserve diplomatique citoyenne a été officiellement lancée le 5 juillet dernier par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères avec un contingent expérimental de 200 réservistes.
La réserve citoyenne diplomatique a pour objectif de renforcer le lien entre les citoyens et la nation à travers l’amélioration de la diffusion de la culture diplomatique auprès des citoyens, une meilleure compréhension des choix en matière de politique étrangère et plus d’engagement de nos compatriotes au service de notre diplomatie.
Concrètement, les réservistes se verront confier une grande variété de missions : apporter leur aide dans la gestion des crises et dans l’organisation des grands évènements internationaux ; mettre leur expertise au service du MEAE selon les sujets d’actualité ; communiquer et expliquer la politique étrangère de la France dans des environnements professionnels variés ; accompagner dans leur parcours les jeunes intéressés par la diplomatie française (mentorat, aide à l’orientation, recherche de stage) ; amplifier la communication de notre politique étrangère dans le champ informationnel et lutter contre la désinformation au sein d’une réserve numérique dédiée.
Aucune institution ne peut gagner seule, et chaque citoyen agile sur les réseaux sociaux a les moyens de toucher sa propre communauté, de faire entendre sa voix. Nombreux sont ceux qui veulent aider à faire entendre la voix de la France dans le chaos géopolitique actuel. Cette réserve est une façon pour nous de leur tendre la main et de leur donner les moyens d’agir là où ils sont déjà actifs.
Thomas Delage
Christophe Lemoine