La Chine et la Russie affichent un partenariat solide comme le roc pour faire face aux États-Unis et à l’Europe. L’agression russe en Ukraine renforce à court terme ce partenariat et masque les rivalités potentielles entre les deux pays. Le prix à payer pour la Russie est cependant élevé, dont un processus de vassalisation déjà largement engagé.
Faire partie de l’Occident ou se tourner vers l’Est est un débat qui a divisé les intellectuels et les dirigeants russes depuis deux siècles. Ce débat est pour le moment tranché. La journaliste Laure Mandeville évoque dans un article publié le 22 septembre 2023 dans Le Figaro un rapport intitulé « Problèmes et leçons récentes de l’histoire de la politique étrangère nationale » signé par quatre stratèges proches du Kremlin. Ce rapport propose d’abandonner « l’occidentalo-centrisme qui a consisté en Russie depuis des siècles à vouloir s’intégrer au sein de l’Occident » et rechercher « une intégration avec l’Asie et la Chine. Même si cette intégration pourrait être en partie dangereuse, elle l’est moins qu’avec l’Europe, car la Chine ne veut pas changer nos valeurs et attenter à notre souveraineté. »
Vladimir Poutine a lui-même élaboré sa stratégie de pivot vers l’Asie et la Chine dès 2012 lors du sommet de l’APEC de Vladivostok, puis lors de sa visite à Shanghai en 2014, deux mois après l’annexion de la Crimée. Le virage asiatique de la Russie s’est considérablement accéléré après le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’accumulation de sanctions économiques et financières occidentales qu’elle a provoqué. Ce virage se concentre principalement sur la Chine et vers l’Inde pour ce qui concerne les exportations pétrolières. Il crée un face à face qui limite considérablement les choix russes pour l’avenir.
Le rapport de force économique est totalement déséquilibré
Si l’Union Soviétique était incontestablement le « grand frère » de la jeune Chine communiste de Mao Zedong, la Russie d’aujourd’hui est devenue un « petit frère » incapable de rivaliser avec la puissance économique et technologique chinoise.
En dollars courants, les PIB des deux pays se situaient à un niveau comparable en 1993. Aujourd’hui celui de la Chine représente neuf fois la taille du PIB russe. Le PIB par habitant chinois a rattrapé celui de la Russie en 2020 avant de perdre du terrain en raison des différentiels de parités monétaires avec le dollar américain.
L’index global d’innovation (Global Innovation Index) publié par l’OMPI, qui synthétise une large série d’indicateurs relatifs à l’innovation, place la Chine au 12ème rang mondial en 2023 alors que la Russie se situe au 51ème rang, derrière des pays asiatiques comme le Vietnam, la Thaïlande, l’Inde ou la Malaisie. Si l’on s’intéresse aux innovations des entreprises, le nombre de brevets internationaux déposés auprès de l’OMPI par la Chine a dépassé les États-Unis en 2020 pour devenir le premier déposant mondial tandis que le nombre de dépôts internationaux russes se situe en 2024 au centième des dépôts chinois.
La Chine partenaire dominant du commerce extérieur et du marché intérieur russe
Moscou a cessé de publier ses statistiques de commerce extérieur depuis le début de l’offensive russe en Ukraine. L’institut Bruegel a dès lors mis au point un « Russia Foreign Trade tracker » qui suit sur une base mensuelle les échanges de la Russie avec ses 38 partenaires commerciaux principaux à partir des données publiées par ces pays. Ce tracker permet de constater que, depuis l’offensive russe en Ukraine, la Chine est devenue le partenaire commercial incontournable de la Fédération.
La part de marché chinoise dans les exportations russes est passée de 19 à 40% entre 2021 et 2025. Les produits énergétiques représentent 70% des exportations russes. Depuis l’interruption des achats de charbon, puis de pétrole par l’Union européenne à partir de décembre 2022, la Chine est une destination centrale des ventes russes de charbon (43% du total) et de pétrole brut (47%). Elle représente aussi une part importante des exportations de gaz, qui va croître avec l’arrêt programmé des achats européens de GNL et de gaz par gazoduc.
Le rôle central de la Chine est encore plus net pour les importations russes. Sa part de marché est passée de 30% en 2021 à 71% entre janvier 2024 et septembre 2025. Surtout le rôle des fournisseurs chinois est écrasant dans les hautes technologies où leur part dépasse désormais 90%. Pour ce qui concerne les technologies duales, les exportateurs chinois fournissent les deux-tiers des machines à commandes numériques importées par la Russie, qui jouent un rôle clé dans les chaînes industrielles du complexe militaire russe.
Au-delà du commerce extérieur lui-même, les entreprises chinoises ont largement remplacé les entreprises occidentales sur le marché intérieur russe. Les marques chinoises représentaient près des deux tiers du marché automobile russe en 2024, au point d’inciter le Kremlin à mettre en place récemment une taxe de recyclage qui est compensée par des subventions pour les fabricants nationaux, en particulier pour le leader national Avtovaz, l’ancien partenaire de Renault. Un autre exemple est celui des téléphones portables, où les marques chinoises représentaient en volume plus de 80% des ventes en 2024. L’ensemble du marché russe des biens de consommation est envahi de produits chinois, qu’il s’agisse de textile-habillement, de chaussures ou d’électronique grand public.
Les limites du pivot vers l’Asie et la Chine
La dépendance russe à l’égard des clients et des fournisseurs chinois ne permet pas de compenser entièrement l’effondrement des relations avec l’Europe. Au plan des exportations le contexte général de baisse des prix du pétrole, la fragilisation des ventes vers l’Inde en raison des sanctions américaines (avec une chute de près de 50% sur les deux derniers mois), et la relative atonie de la demande chinoise de produits fossiles conduisent à un effritement continu des revenus d’exportation russes.
Selon les données recensées par le CREA, les volumes d’exportation des produits énergétiques russes ont globalement baissé de 25 % entre le pic atteint en juin 2023 et le 11 janvier 2026. Les revenus journaliers calculés en millions d’euros se sont pour leur part effondrés depuis le pic d’avril 2022 (-63%) à un moment où le lancement de la guerre en Ukraine avait provoqué une envolée des prix mondiaux de l’énergie. Ils se situent actuellement un peu en dessous de 500 millions d’euros par jour, contre environ 700 millions d’euros deux ans plus tôt. La Chine a maintenu le niveau de ses achats en volume depuis deux ans mais leur valeur en euros s’est effritée de 10-12%.
Les déboires de Gazprom illustrent les limites du partenariat avec la Chine. Ses exportations vers l’Europe par gazoduc ont chuté de près de 90% entre les 180 Md de mètres cubes d’avant la guerre en Ukraine et 2025. Elles ne passent plus désormais que par la Turquie pour servir la Hongrie et la Slovaquie. Les ventes vers la Chine ont progressé à travers le gazoduc Power of Siberia One, mais se limitent à 38 Md de mètres cubes en 2025. Le seuil pourrait atteindre près de 50 Md de mètres cubes en 2027 avec l’extension de ce gazoduc vers l’île de Sakhaline.
Pour aller plus loin et doubler encore les ventes vers la Chine, il faut construire un nouveau gazoduc – le Power of Siberia Two – pour lequel les négociations entre les deux pays durent depuis plus d’une décennie. La partie russe a annoncé la signature d’un accord lors de la dernière visite de Vladimir Poutine en Chine en septembre 2025. Mais cet accord ne règle ni la question du financement ni surtout la question du prix. La partie chinoise demande l’application des prix intérieurs russes, soit trois fois moins que le niveau des prix pratiqué avec l’Europe, ce qui est évidemment inacceptable pour le Kremlin. La réalité est que la Chine, dont la demande d’énergie plafonne et qui est engagée dans une transition énergétique à marche forcée, n’aura probablement pas besoin des 50 Md de mètres cubes supplémentaires proposés par la Russie, même si Power of Siberia Two voit le jour en 2030. L’« amitié sans limites » passe clairement après l’intérêt national.
La Russie n’est plus un partenaire militaire incontournable
L’Union Soviétique puis la Russie ont joué un rôle central dans le développement des capacités militaires et nucléaires chinoises depuis l’origine de la République Populaire de Chine. La Russie a été longtemps le principal fournisseur d’armes et de technologies militaires de l’Armée Populaire de Libération (APL), mais cette relation a profondément changé. La montée en gamme du savoir-faire technologique chinois – accompagnée d’un pillage technologique permanent dont les fournisseurs russes ont été les premières victimes – a permis à la Chine de réduire de moitié ses importations d’armements sur la période 2010-2024 par rapport aux quinze années précédentes.
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Russie a pour sa part perdu sa place de deuxième exportateur d’armes dans le monde, avec une part de marché dans les ventes d’armes mondiales qui a chuté de 30 à moins de 5%. Pékin n’a cessé de diminuer ses commandes d’armes à Moscou depuis 2018 pour parvenir à pratiquement 0 en 2024.
Source : SIPRI. Données en TIV (trend Indicator value), un indicateur spécifique du SIPRI qui trace les flux de matériels militaires échangés

