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jeudi 15 janvier 2026

Chine-Russie : où en est l’amitié sans limites ?

 

La Chine et la Russie affichent un partenariat solide comme le roc pour faire face aux États-Unis et à l’Europe. L’agression russe en Ukraine renforce à court terme ce partenariat et masque les rivalités potentielles entre les deux pays. Le prix à payer pour la Russie est cependant élevé, dont un processus de vassalisation déjà largement engagé.

Faire partie de l’Occident ou se tourner vers l’Est est un débat qui a divisé les intellectuels et les dirigeants russes depuis deux siècles. Ce débat est pour le moment tranché. La journaliste Laure Mandeville évoque dans un article publié le 22 septembre 2023 dans Le Figaro un rapport intitulé « Problèmes et leçons récentes de l’histoire de la politique étrangère nationale » signé par quatre stratèges proches du Kremlin. Ce rapport propose d’abandonner « l’occidentalo-centrisme qui a consisté en Russie depuis des siècles à vouloir s’intégrer au sein de l’Occident » et rechercher « une intégration avec l’Asie et la Chine. Même si cette intégration pourrait être en partie dangereuse, elle l’est moins qu’avec l’Europe, car la Chine ne veut pas changer nos valeurs et attenter à notre souveraineté. »

Vladimir Poutine a lui-même élaboré sa stratégie de pivot vers l’Asie et la Chine dès 2012 lors du sommet de l’APEC de Vladivostok, puis lors de sa visite à Shanghai en 2014, deux mois après l’annexion de la Crimée. Le virage asiatique de la Russie s’est considérablement accéléré après le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’accumulation de sanctions économiques et financières occidentales qu’elle a provoqué. Ce virage se concentre principalement sur la Chine et vers l’Inde pour ce qui concerne les exportations pétrolières. Il crée un face à face qui limite considérablement les choix russes pour l’avenir.

Le rapport de force économique est totalement déséquilibré

Si l’Union Soviétique était incontestablement le « grand frère » de la jeune Chine communiste de Mao Zedong, la Russie d’aujourd’hui est devenue un « petit frère » incapable de rivaliser avec la puissance économique et technologique chinoise.

Source : Banque Mondiale. Word Development Indicators

En dollars courants, les PIB des deux pays se situaient à un niveau comparable en 1993. Aujourd’hui celui de la Chine représente neuf fois la taille du PIB russe. Le PIB par habitant chinois a rattrapé celui de la Russie en 2020 avant de perdre du terrain en raison des différentiels de parités monétaires avec le dollar américain.

L’index global d’innovation (Global Innovation Index) publié par l’OMPI, qui synthétise une large série d’indicateurs relatifs à l’innovation, place la Chine au 12ème rang mondial en 2023 alors que la Russie se situe au 51ème rang, derrière des pays asiatiques comme le Vietnam, la Thaïlande, l’Inde ou la Malaisie. Si l’on s’intéresse aux innovations des entreprises, le nombre de brevets internationaux déposés auprès de l’OMPI par la Chine a dépassé les États-Unis en 2020 pour devenir le premier déposant mondial tandis que le nombre de dépôts internationaux russes se situe en 2024 au centième des dépôts chinois.

La Chine partenaire dominant du commerce extérieur et du marché intérieur russe

Moscou a cessé de publier ses statistiques de commerce extérieur depuis le début de l’offensive russe en Ukraine. L’institut Bruegel a dès lors mis au point un « Russia Foreign Trade tracker » qui suit sur une base mensuelle les échanges de la Russie avec ses 38 partenaires commerciaux principaux à partir des données publiées par ces pays. Ce tracker permet de constater que, depuis l’offensive russe en Ukraine, la Chine est devenue le partenaire commercial incontournable de la Fédération.

La part de marché chinoise dans les exportations russes est passée de 19 à 40% entre 2021 et 2025. Les produits énergétiques représentent 70% des exportations russes. Depuis l’interruption des achats de charbon, puis de pétrole par l’Union européenne à partir de décembre 2022, la Chine est une destination centrale des ventes russes de charbon (43% du total) et de pétrole brut (47%). Elle représente aussi une part importante des exportations de gaz, qui va croître avec l’arrêt programmé des achats européens de GNL et de gaz par gazoduc.

Source: CREA (Center for Research on Energy and Clean Air)

Le rôle central de la Chine est encore plus net pour les importations russes. Sa part de marché est passée de 30% en 2021 à 71% entre janvier 2024 et septembre 2025. Surtout le rôle des fournisseurs chinois est écrasant dans les hautes technologies où leur part dépasse désormais 90%. Pour ce qui concerne les technologies duales, les exportateurs chinois fournissent les deux-tiers des machines à commandes numériques importées par la Russie, qui jouent un rôle clé dans les chaînes industrielles du complexe militaire russe.

Source: Institut Bruegel. Russia Foreign Trade Tracker. Calculs de l’auteur

Au-delà du commerce extérieur lui-même, les entreprises chinoises ont largement remplacé les entreprises occidentales sur le marché intérieur russe. Les marques chinoises représentaient près des deux tiers du marché automobile russe en 2024, au point d’inciter le Kremlin à mettre en place récemment une taxe de recyclage qui est compensée par des subventions pour les fabricants nationaux, en particulier pour le leader national Avtovaz, l’ancien partenaire de Renault. Un autre exemple est celui des téléphones portables, où les marques chinoises représentaient en volume plus de 80% des ventes en 2024. L’ensemble du marché russe des biens de consommation est envahi de produits chinois, qu’il s’agisse de textile-habillement, de chaussures ou d’électronique grand public.

Les limites du pivot vers l’Asie et la Chine

La dépendance russe à l’égard des clients et des fournisseurs chinois ne permet pas de compenser entièrement l’effondrement des relations avec l’Europe. Au plan des exportations le contexte général de baisse des prix du pétrole, la fragilisation des ventes vers l’Inde en raison des sanctions américaines (avec une chute de près de 50% sur les deux derniers mois), et la relative atonie de la demande chinoise de produits fossiles conduisent à un effritement continu des revenus d’exportation russes.

Selon les données recensées par le CREA, les volumes d’exportation des produits énergétiques russes ont globalement baissé de 25 % entre le pic atteint en juin 2023 et le 11 janvier 2026. Les revenus journaliers calculés en millions d’euros se sont pour leur part effondrés depuis le pic d’avril 2022 (-63%) à un moment où le lancement de la guerre en Ukraine avait provoqué une envolée des prix mondiaux de l’énergie. Ils se situent actuellement un peu en dessous de 500 millions d’euros par jour, contre environ 700 millions d’euros deux ans plus tôt. La Chine a maintenu le niveau de ses achats en volume depuis deux ans mais leur valeur en euros s’est effritée de 10-12%.

Les déboires de Gazprom illustrent les limites du partenariat avec la Chine. Ses exportations vers l’Europe par gazoduc ont chuté de près de 90% entre les 180 Md de mètres cubes d’avant la guerre en Ukraine et 2025. Elles ne passent plus désormais que par la Turquie pour servir la Hongrie et la Slovaquie. Les ventes vers la Chine ont progressé à travers le gazoduc Power of Siberia One, mais se limitent à 38 Md de mètres cubes en 2025. Le seuil pourrait atteindre près de 50 Md de mètres cubes en 2027 avec l’extension de ce gazoduc vers l’île de Sakhaline.

Pour aller plus loin et doubler encore les ventes vers la Chine, il faut construire un nouveau gazoduc – le Power of Siberia Two – pour lequel les négociations entre les deux pays durent depuis plus d’une décennie. La partie russe a annoncé la signature d’un accord lors de la dernière visite de Vladimir Poutine en Chine en septembre 2025. Mais cet accord ne règle ni la question du financement ni surtout la question du prix. La partie chinoise demande l’application des prix intérieurs russes, soit trois fois moins que le niveau des prix pratiqué avec l’Europe, ce qui est évidemment inacceptable pour le Kremlin. La réalité est que la Chine, dont la demande d’énergie plafonne et qui est engagée dans une transition énergétique à marche forcée, n’aura probablement pas besoin des 50 Md de mètres cubes supplémentaires proposés par la Russie, même si Power of Siberia Two voit le jour en 2030. L’« amitié sans limites » passe clairement après l’intérêt national.

La Russie n’est plus un partenaire militaire incontournable

L’Union Soviétique puis la Russie ont joué un rôle central dans le développement des capacités militaires et nucléaires chinoises depuis l’origine de la République Populaire de Chine. La Russie a été longtemps le principal fournisseur d’armes et de technologies militaires de l’Armée Populaire de Libération (APL), mais cette relation a profondément changé. La montée en gamme du savoir-faire technologique chinois – accompagnée d’un pillage technologique permanent dont les fournisseurs russes ont été les premières victimes – a permis à la Chine de réduire de moitié ses importations d’armements sur la période 2010-2024 par rapport aux quinze années précédentes.

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Russie a pour sa part perdu sa place de deuxième exportateur d’armes dans le monde, avec une part de marché dans les ventes d’armes mondiales qui a chuté de 30 à moins de 5%. Pékin n’a cessé de diminuer ses commandes d’armes à Moscou depuis 2018 pour parvenir à pratiquement 0 en 2024.

Source : SIPRI. Données en TIV (trend Indicator value), un indicateur spécifique du SIPRI qui trace les flux de matériels militaires échangés


Restent les exercices militaires conjoints qui ont commencé en 2005 et dont le rythme a fortement augmenté depuis cinq ans. Les deux armées sont prêtes à agir ensemble pour faire face aux enjeux géopolitiques du continent asiatique, notamment dans l’hypothèse d’un conflit avec Taïwan. Mais c’est désormais la Chine qui fournit des technologies duales pour soutenir l’effort d’armement russe.

Des rivalités mises en sommeil face au « Sud global »

La stratégie anti-occidentale des deux pays passe par l’animation conjointe de divers forums multilatéraux associant les pays du « Sud Global » comme les BRICS ou la SCO (Shanghai Cooperation Organisation), avec un leadership qui devient de plus en plus chinois. Elle vise également certaines régions du monde comme l’Afrique ou l’Asie centrale.

Les ambitions russo-chinoises en Afrique se placent pour le moment dans une certaine logique de complémentarité. La Russie veut coopérer avec certains pays africains pour contourner les sanctions occidentales et développer sa « flotte fantôme » de tankers pétroliers. Elle vend par ailleurs dans les zones de conflit ses capacités d’intervention militaires à travers l’Africa Corps – la nouvelle version du groupe Wagner – qui est présente dans une demi-douzaine de pays africains (Mali, Nider, Soudan, Burkina Faso, Libye). Moscou a par ailleurs signé des accords de coopération et de ventes d’armes avec une trentaine de pays africains.

La Chine s’intéresse pour sa part à l’accès aux ressources énergétiques et minières du continent africain et à son développement économique. Premier partenaire commercial et premier investisseur mondial en Afrique, elle a signé avec les pays africains pour 700 milliards de dollars de contrats depuis 2013, et lors du dernier sommet sino-africain de septembre 2024 Xi Jinping a annoncé 50 milliards de dollars de financement publics supplémentaires sur trois ans. Les principaux partenaires de Pékin ne sont pas les mêmes que ceux de Moscou. Ils incluent des pays comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Egypte, l’Algérie, l’Angola, la Zambie ou le Liberia. Cette « complémentarité » reste cependant instable et des rivalités peuvent surgir à tout moment au gré de l’actualité géopolitique du continent.

En Asie centrale, la Russie cherche à préserver ce qui lui reste d’influence après la disparition de l’URSS. Elle crée en 2000 la Communauté économique d’Eurasie avec le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Biélorussie. Celle-ci devient l’Union économique d’Eurasie à partir de 2014 avec la participation de l’Arménie. Chine et Russie partagent une préoccupation commune, qui est d’éviter une déstabilisation de la région par des révolutions démocratiques comme celles du « printemps arabe » de 2012. Lors du sommet de la CSO de 2012, le vice-ministre des affaires étrangères chinois déclare « nous ne permettrons absolument pas que les désordres survenus en Asie de l’Ouest et en Afrique du Nord puissent se produire en Asie centrale. »

La région comporte les pays des anciennes routes de la soie, et elle est devenue naturellement un des axes majeurs de la BRI (Belt and Road Initiative) lancée par Xi Jinping en 2013 lors d’une visite au Kazakhstan. Certains des principaux projets énergétiques de Pékin dans la région sont en fait antérieurs à la BRI, comme le gazoduc du Turkménistan ou l’oléoduc du Kazakhstan, tous deux reliés à la région autonome chinoise du Xinjiang. Après le lancement de l’offensive russe en Ukraine, l’interruption du transit ferroviaire et routier passant par la Russie vers l’Europe a donné une nouvelle importance au corridor d’Asie du Centre et de l’Ouest. L’Asie centrale est par ailleurs devenue une plate-forme de réexportation vers la Russie de produits à usage dual en provenance de Chine, comme les camions ou les roulements à bille.

La rivalité économique entre Moscou et Pékin dans la région est évidente, mais elle passe au second plan dans le contexte géopolitique actuel. Vladimir Poutine s’est associé à la BRI pour bénéficier des financements chinois en Sibérie et il n’est pas en mesure de critiquer les projets de la BRI en Asie centrale. Le soutien que lui accorde la Chine dans son offensive en Ukraine le contraint par ailleurs à une prudente neutralité face à des initiatives chinoises qui débordent le strict champ économique comme les bases militaires au Kirghizistan ou au Tadjikistan, ou les projets de « ville sûre » fondés sur des réseaux de caméras de surveillance que la Chine promeut dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Les « vrais-faux alliés »

L’expression « vrais-faux alliés » est celle choisie par Pierre Andrieu, ancien ambassadeur de France et auteur d’un livre intitulé Géopolitique des relations russo-chinoises (PUF, 2023), dans un Interview avec Le Figaro en septembre 2023. Pierre Andrieu rappelle que « l’amitié sans limites » affichée par les deux pays n’est pas une alliance et ne comporte aucune obligation d’aide en cas d’agression extérieure. Il souligne que le pivot vers l’Asie de Vladimir Poutine permet à la Chine d’imposer de plus en plus ses conditions à son partenaire russe. Pékin a besoin de garder un régime politique stable à ses frontières mais peut s’accommoder d’une Russie durablement affaiblie.

L’« amitié sans limites » pourrait connaître trois tests majeurs à court ou moyen terme. Celui de la fin de la guerre avec l’Ukraine d’abord. Si la Russie n’est pas victorieuse et si un compromis territorial est trouvé, la Chine cherchera à retrouver rapidement une relation économique privilégiée avec l‘Ukraine en participant activement à la reconstruction, ce qui ne manquera pas de susciter des tensions avec Moscou. Le second test est plus hypothétique. C’est celui d’une éventuelle offensive chinoise sur Taïwan. La Russie soutiendra la Chine, mais dans quelles limites ? Le troisième test est celui de la relation que les deux pays ont avec les États-Unis. Dans l’histoire on observe un mouvement de balancier entre les trois pays, les périodes de rapprochement avec Washington coïncidant avec des tensions russo-chinoises. Rien aujourd’hui ne permet d’anticiper une détente réelle entre les États-Unis et le couple Eurasiatique. Mais ni Donald Trump, ni Vladimir Poutine ni Xi Jinping ne sont éternels…

 Hubert Testard