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samedi 4 mai 2024

Stratégie et « partage » nucléaire

 

Il aura suffi de quelques mots. À la suite d’une intervention du président français Emmanuel Macron à Stockholm, le 30 janvier 2024, une information fracassante enflamme les réseaux et le monde politique français. « La France, aurait déclaré le chef des armées devant ses hôtes, a la responsabilité de mettre sa capacité de dissuasion nucléaire à la disposition de l’Europe. » Le choc est réel, les réactions immédiates. Sauf que – Traduttore, traditore – la citation en question est fausse.

Assez vite, l’Élysée entend éteindre l’incendie en rappelant que les fondamentaux de la doctrine française n’ont pas changé et qu’en l’espèce, la référence reste le discours présidentiel prononcé en février 2020 devant l’École de guerre, à Paris. Que contenait au juste cette intervention à propos d’une dimension européenne éventuelle de la dissuasion nucléaire française ? Ceci : « […] je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective. Les partenaires européens qui souhaitent s’engager sur cette voie pourront être associés aux exercices des forces françaises de dissuasion. Ce dialogue stratégique et ces échanges participeront naturellement au développement d’une véritable culture stratégique entre Européens. »

Si les mots ont un sens, il s’agissait donc d’échanger avec les partenaires européens (ceux qui y seraient « prêts  » et qui le « souhaite[rai]ent  », ce qui fait beaucoup), afin qu’ils se familiarisent davantage avec le rôle que joue la dissuasion nucléaire française dans l’architecture de sécurité et de défense du continent européen. Mieux connaître pour mieux reconnaître, en somme. En filigrane, et au-delà du rappel des implications de la déclaration d’Ottawa de 1974, l’intention française est la même depuis longtemps : suggérer que l’Union peut et doit devenir à terme un acteur politico – stratégique autonome. Dans cette optique pédagogique, le nucléaire français est moins une capacité en soi qu’une parabole capacitaire. Loin du partage nucléaire, la consolidation d’une culture stratégique commune éclaire aussi la nécessité d’une dissuasion conventionnelle épaulant la dissuasion nucléaire. Pour les Européens, semble suggérer Paris, l’urgence n’est pas de fragiliser encore plus les équilibres du TNP, mais de financer massivement la conception, le développement, et l’achat de matériels de défense européens, produits nationalement ou en coopération, de préférence à l’acquisition compulsive de matériels américains ou israéliens.

Puisque l’Élysée a démenti toute révolution en la matière, comment expliquer que, depuis l’incident de Stockholm, le débat ne faiblisse pas, en France comme en Europe ? Parce que le contexte stratégique de 2024 n’a rien à voir avec celui de 2020. L’Ukraine force chaque nation européenne à réviser ses certitudes concernant l’avenir des équilibres stratégiques sur le continent. Pour certains analystes, ce contexte doit conduire Paris à évoluer concrètement, en allant beaucoup plus loin que la simple consolidation d’une « culture dissuasive » commune. Leur idée : partager l’effet dissuasif des armes nucléaires françaises, en allant jusqu’à stationner certaines d’entre elles sur le territoire des membres de l’UE les plus directement exposés au risque stratégique russe. Pourquoi d’ailleurs, martèlent les plus iconoclastes, ne pas franchir le pas d’un partage de l’usage éventuel de celles-ci, en le faisant dépendre de l’accord des deux partenaires concernés (notion de « double clé »), au cas où la dissuasion échouerait ? Après tout, argumentent-ils, l’OTAN est une alliance nucléaire, qui donne déjà l’exemple de ce « partage » (le « nuclear sharing  ») jusqu’ici repoussé par Paris.

Deux éléments, l’un de nature tactico – opérative, l’autre politico – stratégique, viennent en apparence donner un écho à leurs propositions. D’une part, le samedi 17 février 2024, l’armée ukrainienne, épuisée, a dû abandonner Avdiivka, conquise par les Russes. D’autre part, et plus structurellement, la victoire d’un candidat néo – isolationniste à la présidentielle américaine de 2024 n’est désormais plus à écarter. Un front ébranlé, une alliance fragilisée : les Européens les moins convaincus par la PSDC, comme les Polonais, après avoir passé des années à traiter par le mépris le concept français d’autonomie stratégique, découvrent tout à coup qu’ils sont 1o absolument dépendants d’une puissance extérieure au continent européen, qui 2o est de plus en plus divisée par des polarisations culturelles gravissimes, et 3o dont les orientations de politique étrangère peuvent changer radicalement tous les quatre ans. L’occasion n’est – elle pas tentante, pour Paris, de consolider le « pilier européen » de la défense collective continentale, « par le haut » cette fois-ci ?

L’incident suédois a donc le mérite de relancer le débat concernant le rôle de la dissuasion nucléaire française. Le problème est que la plupart des propositions de « partage » nucléaire mises en avant à cette occasion semblent oublier les paradoxes de ce que l’on appelle la dissuasion « élargie ». Des trois dissuasions nucléaires protégeant le continent européen, c’est l’américaine qui possède le plus pleinement une dimension explicite de « parapluie » collectif. À condition de croire que Washington risquera New York pour sauver Varsovie. Tout, en la matière, dépend non de la théorie, mais des scénarios et du contexte. Penser que les Russes ne sont pas conscients de ces paradoxes contextuels serait faux : ceux qui s’attardent toujours à considérer que les acteurs stratégiques non occidentaux seraient « irrationnels » auraient avantage à relire l’échange épistolaire entre Fidel Castro et Nikita Khrouchtchev en 1962, le second expliquant au premier ce qu’est vraiment une ascension aux extrêmes atomiques. Dès 1957, Kissinger avait par ailleurs tout dit de ce que cette croyance à la dissuasion « élargie » impliquait en termes d’épaulement entre dissuasions conventionnelle, nucléaire « tactique » et nucléaire stratégique. Et aussi de la différence fondamentale entre les dissuadeurs centraux et les acteurs nucléairement subordonnés jouant leur survie sur le théâtre même : comment imaginer qu’entre eux, les niveaux de raisonnement, de responsabilité et de prise de risque soient les mêmes ?

On peut, dans ces conditions, avoir l’impression qu’au fond, les « novateurs » remettent au goût du jour des discussions dépassées depuis la naissance avortée de la Multilateral force dans les années 1960, en l’occurrence la possibilité même de diviser la planification et (plus fondamentalement) la décision nucléaire entre plusieurs acteurs géographiquement éloignés, sans que la crédibilité de la dissuasion nucléaire associée soit entamée. En raison des spécificités techniques et temporelles de la mise en œuvre des armes atomiques, tout pourtant, dans ce domaine, dépend de cette dimension de concentration suprême de la décision. Et l’on ne parle pas seulement ici d’une dévolution coopérative de mise en œuvre, mais également de l’aspect de la planification. L’exemple du « nuclear sharing  » otanien ? Même du point de vue du planning, a‑t‑il jamais existé au sens propre ? En considérant froidement la réalité, a‑t‑il jamais dépassé le simple niveau du « nuclear sheltering  » ? L’existence du Nuclear Planning Group (NPG) otanien, que certains voudraient que la France rejoigne, n’empêche pas que le contrôle final de cet ensemble complexe ne repose finalement que sur la décision nationale américaine, comme le démontre avec efficacité un récent article de recherche de Jeffrey H. Michaels, au titre suggestif (« No annihilation without representation  ») (1). Cette étude, passionnante, porte sur ce qu’il conviendrait aujourd’hui de nommer la « première guerre froide ». Ce qu’il décrit des conditions du (faux) partage nucléaire à cette époque changerait-il dans le cadre de la deuxième guerre froide qui débute sous nos yeux ? On peut en douter.

L’arme atomique française indépendante existe parce que les Français ne croyaient pas à une dissuasion trop élargie, et que mai 1940 les avait édifiés sur l’intérêt de ne pas dépendre absolument d’alliés insulaires ne s’engageant que trop tardivement sur le continent face à un danger terrestre massif ne les menaçant pas directement. Cela ne veut pas dire que la dissuasion française ne participe pas à la dissuasion générale du continent européen. Au contraire, et c’est précisément le fond de la déclaration d’Ottawa de 1974 : c’est l’indépendance même du processus décisionnel français qui compliquait les calculs de l’adversaire d’alors (l’URSS). Et qui les complique toujours aujourd’hui (et pas seulement pour la Russie). Mais cette dissuasion nucléaire française est tenue, beaucoup plus encore que l’américaine – et d’autant plus qu’elle repose sur le principe de la stricte suffisance – de prendre en compte la différence entre le sanctuaire et ce que Poirier appelait le « parapet ».

Ces débats complexes ne devraient pas détourner l’attention des pays européens de l’essentiel : ils ont, presque tous, organisé historiquement leur défense en l’affermant à une puissance extérieure au continent. Parler de partage nucléaire dans ces conditions pourrait bien être une manière d’éviter le sujet central : s’ils ne s’organisent pas eux-mêmes en commençant par devenir crédibles du point de vue conventionnel, le seul « partage » qu’ils manifesteront sera celui de leur impuissance commune. 

Note

(1) Jeffrey H. Michaels « “No annihilation without representation” : NATO nuclear use decision-making during the Cold War », Journal of Strategic Studies, vol. 46, no 5, 2023, p. 1010-1036.

Olivier Zajec

areion24.news