Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 3 avril 2024

«Duty to warn»: une doctrine formellement établie en 2015

 

C’est une petite phrase du porte-parole du département de la Défense des États-Unis qui a pu passer inaperçue après l’attentat terroriste qui a coûté la vie à 143 personnes au Crocus City Hall de Moscou, mais qui en dit beaucoup sur la doctrine du renseignement américain quant au partage d’informations sur de potentielles menaces terroristes. « Nous avions le devoir de les avertir des informations que nous avions et que clairement ils n’avaient pas », déclarait John Kirby le 25 mars devant la presse.

Car les renseignements américains savaient qu’une menace pesait sur Moscou et ils l’ont fait savoir près de quinze jours avant l’attaque, le 7 mars, en avertissant de façon très claire la Russie que « des extrémistes envisageaient de cibler de grands rassemblements à Moscou, y compris des concerts ». Si les services de renseignement ont choisi de partager ces informations avec un pays rival comme la Russie et malgré leurs antagonismes, c’est en raison d’une doctrine, que John Kirby cite presque sans le vouloir dans sa déclaration, appliquée par les Américains depuis la fin des années 1990 : « the Duty to warn », le « devoir d’avertir ».

Une doctrine formellement établie en 2015

La pratique s’est généralisée après les attentats commis par al-Qaïda contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya le 7 août 1998. C’est à partir de cette période que les renseignements américains ont décidé de partager avec d’autres pays, qu’ils soient amis ou ennemis, toute information faisant état de menaces pour des vies humaines innocentes. En 2015, cette doctrine est formellement établie par une directive officielle du directeur du renseignement national, James Clapper, affirmant que la communauté du renseignement américain avait la « responsabilité d’avertir les personnes américaines et non-américaines des menaces imminentes de meurtre intentionnel, de blessures corporelles graves ou d’enlèvement ». L’ordonnance détaille également des cas précis où les responsables du renseignement peuvent renoncer à leur obligation d’avertir et garder le silence malgré un danger imminent.

Sur le réseau social X, Laura Thomas, un ancien officier traitant de la CIA, détaille le fonctionnement du protocole pour avertir d’autres pays d’une menace imminente. Elle explique que pour que le partage d’informations ait lieu, il faut que « la menace soit crédible » et associée à des précisions quant au « timing, au lieu et/où à l’identité des auteurs de l’attaque ». Une fois l’avertissement transmis et toutes les précautions nécessaires prises pour ne compromettre aucune source, le recours au protocole « Duty to warn » est ensuite consigné dans un câble diplomatique afin d’en garder une trace officielle.

« La diplomatie du renseignement »

C’est exactement ce qu’il s’est passé quinze jours avant l’attentat de Moscou. Et si Washington a décidé d’avertir un pays considéré aujourd’hui comme un adversaire, ce n’est évidemment pas par simple philanthropisme. Prévenir ses adversaires d’une menace imminente est certes une question éthique « visant à empêcher la mort de victimes innocente », concède Laura Thomas, mais c’est surtout une façon « d’envoyer un message à nos adversaires sur ce que nous savons d’eux et sur nos valeurs ».

Le « Duty to warn » est ainsi un moyen pour les renseignements américains de prendre une forme d’ascendant psychologique sur des services de renseignement étrangers et d'affirmer leur supériorité en leur montrant qu’ils sont capables d’en savoir plus qu’eux sur ce qu’il se passe dans leur propre pays. Dans un contexte international sous forte tension, le partage d’informations devient ainsi une réelle stratégie de politique internationale que le patron de la CIA, William Burns, n’hésite pas à qualifier de « diplomatie du renseignement » dans un article du magazine Foreign Affairs de janvier 2024.

Avertir ne garantit pas d'être écouté

Avertir un adversaire d’un danger imminent ne garantit cependant en rien qu’il prendra la menace au sérieux. L’attaque du Crocus City Hall de Moscou en est le parfait exemple. Vladimir Poutine a balayé d’un revers de manche les informations fournies par Washington, les qualifiant de « chantage pur et simple » dans le but « d’intimider et de déstabiliser notre société ».

Les exemples de ce type ne sont d’ailleurs par rares, car accepter de prendre au sérieux une information transmise par un pays ennemi peut être perçu comme un aveu de faiblesse. Les renseignements américains avaient également averti en janvier dernier les autorités iraniennes d’une menace terroriste à Kerman où un double attentat suicide à la bombe, revendiqué par le groupe État islamique au Khorassan, a fait 94 morts lors de la cérémonie d’hommage au général Qassem Soleimani, tué par une frappe américaine en 2020.

Sur le réseau social X, l'ancien diplomate américain Stephen McFarland, qui fut ambassadeur des États-Unis au Guatemala, a notamment rappelé à quel point les autorités vénézuéliennes s'étaient montrées « suspicieuses et incrédules » après que son ambassade les eut informées d'une menace terroriste qui visait le président Hugo Chavez dans le cadre d'un protocole « Duty to warn » en 2004.

Mais les États-Unis eux-mêmes ont parfois échoué à prendre au sérieux des informations qui leur avaient été transmises. En 2011, les services de renseignement russes avaient averti Washington de la présence sur son sol d'un extrémiste islamiste d'origine kirghize. Après investigations, les services américains avaient conclu que Tamerlan Tsarnaev ne constituait pas une menace. Il sera pourtant deux ans plus tard, avec la complicité de son frère Djokhar, l'auteur de l'attaque à la bombe du marathon de Boston qui a coûté la vie à trois personnes et en a blessé des centaines d'autres.

Pierre Fesnien

rfi.fr