Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 24 octobre 2018

Quand les Chinois espionnent la France à échelle industrielle


Après les chutes conjointes de l’URSS et du mur de Berlin, ce devait être la fin de l’Histoire et l’avènement d’un monde apaisé, démocrate et régi par cette économie libérale que seule viendrait équilibrer la loi du marché ; oubliant au passage que cette dernière a toujours été celle du plus fort, hier comme aujourd’hui. Bref, les sectateurs de la bonne gouvernance, entre savants calculs et visions iréniques, ont simplement négligé ceci : par nature, l’Histoire est tragique.

Et c’est ainsi que Le Figaro, organe officiel, avec Le Monde, de cette même bonne gouvernance, fait désormais mine de s’alarmer de l’espionnage économique mené à grande échelle par les Chinois. Les chiffres avancés sont à la hauteur du pays en question : ils donnent le vertige. Deux cent mille fonctionnaires du ministère de la Sécurité d’État sont ainsi chargés d’infiltrer nos entreprises et d’en piller les brevets. Quatre mille de nos compatriotes occupant de hautes fonctions ou susceptibles d’y parvenir un jour auraient été « tamponnés » avec plus ou moins de succès par les services secrets chinois.

Les naïfs plus haut évoqués s’étaient donc persuadés que la Chine, ayant rompu avec le communisme maoïste pour rallier l’économie de marché, allait devenir un pays occidental comme les autres, avec la libéralisation politique allant de soi. C’était peut-être oublier que lorsque les stratèges américains raisonnent pour les trente ans à venir, les Chinois – à l’instar des Russes, des Turcs ou des Iraniens – ne se projettent pas en décennies mais en siècles. Ils ont le temps long devant eux, alors que nous, coincés par nos échéances électorales à répétition, sommes condamnés au temps court.

L’espionnage économique chinois se pratique donc maintenant à échelle industrielle. Pour ce faire, l’empire du Milieu dispose de nombreux atouts. Un État tout-puissant et des moyens illimités. Illimités en termes financiers, certes, mais également humains, puisque pouvant à tout moment s’appuyer sur une diaspora chinoise répartie dans le monde entier, diaspora n’ayant par ailleurs aucun service à refuser à la patrie d’origine. Mieux : les triades, le crime organisé chinois, que le défunt président Mao a laissé prospérer hors de ses frontières, tout en lui tordant le bras à l’intérieur de ces dernières, est un autre puissant levier de pouvoir. Le tout est évidemment coiffé par le Guoanbu, équivalent de la CIA américaine, qui tient à la fois diaspora et organisations criminelles d’une main de fer. Aucun pays au monde ne peut se targuer d’un tel dispositif.

Et en France ? Ici, Le Figaro ne fait que confirmer ce que nous avons déjà écrit en ces colonnes à maintes reprises : nos services, malgré un manque criant de moyens, connaissent leur métier. Ainsi la DGSI n’en finit-elle plus d’alerter nos fleurons industriels, mais également nos petites entreprises innovantes, du danger qui les guette, tout en s’inquiétant à mi-voix de leur jobardise. Il est vrai qu’on n’apprend pas toutes ces choses aux colloques du MEDEF, surtout avec un Pierre Gattaz se contentant de faire le beau tout en arborant son pin’s « Un million d’emplois ».

Après, tel que le rappelle Sébastien-Yves Laurent, vice-président de l’université de Bordeaux et interrogé par le même Figaro : « On peut parler d’espionnage économique, l’aspect caché de la compétition économique internationale. Il s’agit de quelque chose de très ancien, mis au jour depuis la fin du Moyen Âge. » Toute la différence entre péril structurel et dangers conjoncturels, terrorisme d’extrême gauche au siècle dernier, ou islamiste ces récentes années, sur lesquels l’opinion publique se focalise, privilégiant une fois de plus émotion immédiate sur réflexion à long terme. Heureusement que les services secrets sont parfois là pour nous rappeler quelle est la véritable essence de la science politique – soit l’art de se défier de ses alliés présumés, qu’ils soient américains, russes, israéliens ou… chinois.

Reste à savoir dans quelle mesure ils sont écoutés à l’Élysée, là où un Emmanuel Macron semble avoir mieux à faire, entre remaniement ministériel, chute dans les sondages et selfies pris au débotté avec un repris de justice. On est jupitérien ou on ne l’est pas.

Nicolas Gauthier