Trois ans après l’échec du Gripen en votation, l’achat d’un nouveau jet entre dans une phase concrète. Le peuple pourrait bien ne pas avoir son mot à dire cette fois.
Gripen E
Eurofighter
F-35A
F/A-18 (nouvelle version)
Rafale
Guy Parmelin joue une partie de son bilan de ministre de la Défense sur la réussite de cet objet. D’où sa prudence de Sioux. Outre les deux groupes de suivi qu’il a mis en place, le Vaudois a également stoppé le très polémique projet de défense sol-air pour avoir une vision globale. «La première chose que nous souhaitons, c’est partir dans ce projet avec le maximum de cartes en main, expliquait-il le mois dernier dans Migros Magazine. Nous faisons le nécessaire pour avancer dans de bonnes conditions.»
On ne sait pas encore le titre du film, mais le scénario ressemble à celui du Gripen. La Suisse se tâte sur le meilleur jet à acquérir. Attirés par l’appât du gain, les constructeurs commencent à rejoindre la capitale pour mieux vanter les charmes de leurs joujoux. «Ça s’installe. L’administration et ArmaSuisse sont visées», nous confirme un connaisseur du dossier. Une fois que le Conseil fédéral aura jeté son dévolu sur l’avion de ses rêves, le parlement s’agitera sur des questions financières. Ses 246 élus seront tous devenus des spécialistes de l’aéronautique.
Avenir de la flotte
Le débat prendra toutefois une tout autre ampleur. On ne parlera plus uniquement du remplacement d’un type d’appareil par un autre, mais d’une question de fond. «C’est un cas de figure totalement différent, reconnaît Géraldine Savary (PS/VD). Si la Suisse renonce à acquérir un nouveau jet, il n’y aura plus d’avion à l’horizon 2030. La Suisse doit se demander, si elle veut ou non garder une flotte aérienne militaire.»
Et ça change tout. «En Suisse, il y a une frange de la population «antimilitariste» qui ne veut pas entendre parler de nouveau jet, explique Hugues Hiltpold (PLR/GE). Il y a une autre frange plus proche de l’armée qui en veut un coûte que coûte. Entre les deux, une partie des citoyens hésite, ceux qui ont fait pencher la balance lors du vote sur le Gripen. Ils ont dit non à un type d’avion qui traînait derrière lui une image négative, pas à l’idée d’un nouveau jet.»
Au parlement, les fronts devraient donc évoluer. Les partis bourgeois pourraient bien compter sur des voix de gauche. «La question de la neutralité n’est pas anodine dans ce dossier, estime Géraldine Savary. Plusieurs de nos voisins sont engagés dans des guerres. Si la Suisse se repose sur eux pour garantir son espace aérien, elle devient de facto un pays allié. Cette situation peut compliquer le travail des organisations comme le CICR lorsqu’elles doivent intervenir sur ces zones de conflit. Le PS n’a pas encore pris de décision formelle, mais dans un papier de position, il considère que la Suisse doit disposer d’une flotte d’une vingtaine d’avions.»
Police aérienne
Le nombre d’avions, une bonne partie du débat devrait se jouer autour de cette question. Selon la Liberté, la Suisse pourrait bien – compte tenu des impératifs financiers – devoir se limiter à l’achat d’une trentaine de jets couplés à un système de défense sol-air. On est loin des 55 avions de combats jusqu’ici évoqués par le Conseil fédéral en 2014. «Avec ce que l’on sait aujourd’hui, 50 à 70 appareils sont nécessaires pour remplir les missions que nous nous sommes fixées. Si on réduit ce nombre à 30 ou 40, il faudra limiter nos engagements, prévient Thomas Hurter (UDC/SH), lui-même ancien pilote. Cela suffira peut-être pour assurer la police aérienne 24 heures sur 24, mais en cas de coup dur, l’armée se trouverait limitée. L’autonomie serait réduite.»
L’autre élément qui risque bien d’électriser les discussions, c’est la question d’une consultation populaire. Chat échaudé craint l’eau froide, de nombreux élus hésitent à tenter l’aventure dans les urnes. «Avant j’étais pour, confirme Hugues Hiltpold. Aujourd’hui, je laisse la porte ouverte. On donne beaucoup de chance aux opposants. Ils peuvent toujours lancer une initiative.» Thomas Hurter est plus tranché. «Il y a toujours beaucoup d’émotion lorsqu’on parle d’avion de combat. Mais le peuple doit s’exprimer sur la mission de l’armée, pas sur les moyens mis en œuvre pour la remplir. On ne demande pas aux citoyens de se prononcer sur le type de sac à dos, pourquoi devrait-on le faire avec les jets? Ou alors, on change la Constitution.» Raison pour laquelle il milite pour le financement de cette acquisition dans le cadre du budget ordinaire de l’armée, et pas par le biais d’un fonds spécial.
Consultation populaire
Face aux réticences du bloc bourgeois, les Verts se battront au parlement pour qu’un fonds spécial soit créé. Ce qui donnerait la possibilité de le combattre par référendum. «Il s’agit de prendre en compte la volonté populaire qui s’est fait entendre lors du vote sur le Gripen», tonne Lisa Mazzone (GE), vice-présidente du parti.
Si les Verts échouent, le Groupe pour une Suisse sans armée qui avait habilement tiré les ficelles lors du dernier scrutin est-il prêt à lancer une initiative populaire? «Nous avons toujours dit que nous le ferions, si c’était le dernier recours», répond Amanda Gavilanes, secrétaire générale du GSsA. Si la volonté est là, les ressources pourraient manquer, elles qui sont déjà engagées dans la dernière initiative que le groupe vient de lancer pour lutter contre le commerce de la guerre.
Une dernière option serait de faire voter le peuple sur un concept général de défense aérienne. Evoquée dans le rapport d’experts, cette piste ne part pas avec les faveurs de la Côte. Selon nos informations, Guy Parmelin n’y serait pas favorable.
On sera rapidement fixé sur les fronts qui devraient s’opposer lors de cette future bataille. Le Conseil national doit se prononcer le 8 juin sur la prolongation et l’armement des F/A-18, mais aussi sur le premier crédit d’étude pour l’acquisition d’un nouvel avion. La première séquence d’un nouveau film à suspense.
Interview
«Guy Parmelin? Pour moi, il fait tout juste pour le moment»
Ancien chef de l’armée, et ancien pilote, Christophe Keckeis a suivi de très près le dossier du Gripen. Deux ans après l’échec en votation, il a signé un long «Débriefing» dans la «Revue militaire suisse», revenant sur les erreurs commises durant la campagne de 2014 et proposant des pistes d’amélioration. Interview.
– Comment jugez-vous l’action de Guy Parmelin sur ce dossier?
– Il fait tout juste et il est très professionnel. Très tôt, il a relancé le dossier. Il a eu la bonne idée de s’entourer d’un groupe d’experts et d’un groupe d’accompagnants plus «politique». Il a eu le courage de stopper le projet de défense sol-air pour avoir une vision générale de la défense aérienne. Il a même volé lui-même. Il mérite la note de 10 sur 10.
– Sur les cinq appareils pressentis, lequel lui recommanderiez-vous?
– Il est beaucoup trop tôt pour évoquer un type d’appareil en particulier. Il faut attendre les rapports d’experts, puis analyser quelles sont les possibilités qui s’offrent à la Suisse. Il faut faire une appréciation géostratégique et se demander comment nous voulons défendre notre espace aérien. De quoi a besoin un pays neutre comme le nôtre? Des discussions avec d’autres pays sont également indispensables pour s’imprégner de leurs réflexions. Nous ne sommes qu’au début d’un processus, qu’il ne faut surtout pas précipiter.
– Dans votre débriefing, vous dites toutefois que c’était une erreur d’avoir pris le Gripen parce qu’il était l’avion le meilleur marché.
– Un travail considérable a été entrepris à l’époque pour évaluer les différents types d’appareil. Le meilleur était clairement le Rafale. A la surprise générale, Ueli Maurer, alors ministre de la Défense a choisi le Gripen, estimant que l’appareil le meilleur marché était le seul capable de convaincre une majorité. L’histoire nous a montré le contraire. Les Suisses préfèrent acheter le meilleur, quitte à payer plus cher. D’autant plus que si vous montez de catégorie, tout le monde en profite: l’industrie comme les écoles polytechniques. Et puis, en cas de combat aérien, il y a un seul appareil qui revient: le meilleur des deux.
– Le peuple doit-il être consulté?
– On ne demande pas à la population de s’exprimer sur les achats militaires, je ne vois pas pourquoi elle devrait avoir son mot à dire sur l’avion de combat. Si une votation doit avoir lieu, alors il faudrait communiquer activement. Lors du scrutin sur le Gripen, on a interdit aux experts et aux pilotes de s’exprimer. C’était une erreur. Je pense qu’il faut au contraire aller dans chaque commune pour convaincre. C’est comme cela que nous avons réussi à combattre l’initiative du GSsA et réussi à convaincre le peuple de la nécessité d’acheter les F/A 18.
Un timing ambitieux
Fin mai: Guy Parmelin doit présenter les conclusions des rapports des groupes d’experts et d’accompagnants. Besoins, procédure et aspects industriels, on en saura plus sur le nombre d’avions et les investissements à prévoir.
8 juin: Le Conseil national se penche sur le crédit d’étude pour l’acquisition d’un nouvel avion de combat.
Avant l’été: Le concept retenu par le Département de la défense est discuté au sein du Conseil fédéral.
Automne: Le Conseil fédéral tranche sur le concept et le transmet au parlement.
2020: Choix du type d’appareil.
2022: Le crédit d’acquisition est soumis au parlement.
2025: Si aucune votation populaire n’est organisée, livraison des premiers appareils
Florent Quiquerez