Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 6 juillet 2015

Julian Assange, un sombre chevalier blanc


Réfugié dans l'ambassade d'Équateur à Londres depuis trois ans, le fondateur du site qui a dévoilé les secrets du Pentagone garde un côté sulfureux.



La société de l'information a été transformée par WikiLeaks, et les puissants ne peuvent plus compter sur la protection de leurs secrets. Mais le fondateur du site, Julian Assange, réfugié dans l'ambassade d'Équateur à Londres depuis désormais trois ans, est-il un "chevalier tout blanc" ? Créé en 2006, WikiLeaks a un objectif : "assainir les gouvernements" en révélant des informations jusque-là cachées aux citoyens. Un peu comme ce qu'avait fait dès 1971 l'analyste américain Daniel Ellsberg, en transmettant à la presse les "Pentagon papers", des milliers de pages confidentielles concernant notamment la guerre du Vietnam.

En dévoilant dès 2010 des centaines de milliers de documents confidentiels, sur les guerres d'Afghanistan et d'Irak et sur le comportement de la diplomatie et des services de renseignements américains, Julian Assange a donc suivi les pas de son idole. Et ce, avec les outils du XXIe siècle : le réseau internet bien sûr, mais aussi le chiffrement avancé des données, et le plus important : la communauté des internautes, militants comme simples lecteurs. Aujourd'hui, Assange peut être sûr que même si son site disparaît, d'autres prendront le relais pour diffuser des informations confidentielles. C'est d'ailleurs ce qu'a brillamment fait l'ancien analyste des services de renseignements américains, Edward Snowden, en dévoilant en 2013 les méthodes de surveillance planétaire de la NSA.

Ennemi public numéro un

Depuis la publication en 2010 de centaines de milliers de documents secrets du Pentagone sur l'Irak et sur l'Afghanistan, Julian Assange est devenu bien avant Edward Snowden l'homme à abattre pour Washington. WikiLeaks a mis en lumière la diplomatie parallèle peu orthodoxe de la CIA, avec les preuves du double jeu américain au Pakistan par exemple. De même, le comportement parfois barbare des soldats américains sur le terrain était crûment montré, avec par exemple une vidéo prise depuis un hélicoptère de combat Apache au-dessus de Bagdad, et montrant une bavure américaine au cours de laquelle plusieurs civils et deux journalistes de Reuters avaient trouvé la mort. La publication de nouvelles séries importantes de documents, notamment sur les écoutes visant la France en juin et juillet 2015, a redoublé les efforts américains pour faire taire WikiLeaks.

Du côté des informateurs, l'ex-militaire américaine Chelsea Manning (anciennement prénommée Bradley) a détruit sa vie en envoyant au site la plupart des informations sur l'armée et les autorités américaines. Elle a été condamnée en 2013 à 35 ans de prison pour espionnage, fraude et vol de documents diplomatiques et militaires confidentiels, et a été exclue de l'armée pour déshonneur. WikiLeaks peut donc être aussi dangereux pour les informateurs qu'un canal "classique", s'ils ne prennent pas les précautions élémentaires pour protéger leurs échanges des grandes oreilles des services de renseignements, avec un chiffrement solide par exemple.

Manque de précaution

Ces précautions élémentaires ont fait parfois défaut à WikiLeaks. La publication en 2010 des rapports secrets du Pentagone et de la diplomatie américaine n'avait pas été suffisamment contrôlée et avait mis en danger de nombreux acteurs sur le terrain, au premier rang desquels les collaborateurs locaux de l'armée américaine en Irak et en Afghanistan. De même, lorsqu'il avait publié le dossier complet de l'affaire du pédophile Marc Dutroux, en Belgique, WikiLeaks n'avait pas pris soin de protéger les personnes citées, ce qui avait fait sortir le procureur général de Liège de ses gonds : "Ce sont des infos vraies, fausses, très disparates et qui mettent en cause une série de gens qui n'ont parfois rien à se reprocher." Coup dur pour WikiLeaks qui, depuis, semble plus attentif aux vérifications avant publication.

Durant sa croisade, Julian Assange a perdu des soutiens et des amis, et a largement écorné son image. Daniel Domscheit-Berg, un temps porte-parole de WikiLeaks, claque la porte et crée son propre site en 2010. Non sans avoir publié un livre-choc qui dénonce des scandales de fonctionnement chez WikiLeaks, en tête desquels la personnalité autoritaire d'Assange, trop amoureux de sa propre image. Mais la parole de l'ex-collaborateur, excédé par son éviction, peut aussi être mise en doute et son livre a échoué à détrôner Assange.

Ennuis judiciaires en Suède

Autre ombre au tableau, les ennuis judiciaires d'Assange en Suède. Intervenue juste après les plus importantes publications du site sur l'Irak et l'Afghanistan, la procédure suédoise peut passer pour une diversion à la solde des intérêts américains. Mais tout ne semble pas si simple et la théorie du complot n'est pas franchement satisfaisante. Selon Stockholm, le fondateur de WikiLeaks aurait refusé de porter un préservatif durant des relations sexuelles consenties avec deux Suédoises, et son refus de faire un test de séropositivité avait conduit les jeunes femmes à déposer une plainte. La traduction de la charge retenue en Suède par le mot "viol", inadapté à la définition qu'il revêt en France et dans de nombreux pays, n'aide pas Assange.

Toujours sous le coup d'un mandat d'arrêt européen émis par la Suède, Julian Assange ne peut pas prétendre à l'asile politique dans un pays de l'Union européenne. Sa demande d'asile à la France en juillet 2015, au moment où son site révèle des informations sur les écoutes américaines visant l'État français, est donc d'une extrême démagogie. Même si elle lui avait accordé l'asile, la France aurait été tenue par les accords européens de l'extrader immédiatement vers la Suède : difficile de croire que ses avocats ne lui aient pas signalé ce "détail"...

La personnalité de Julian Assange ressort donc écornée par sa démagogie débordante, sa personnalité autoritaire et ses déboires judiciaires. À l'inverse, Edward Snowden, resté très discret jusqu'à la sortie de l'excellent documentaire Citizenfour  (oscar 2015 du meilleur documentaire), semble incarner avec beaucoup plus de brio le rôle du chevalier blanc. Dans ce film, le monde a découvert un homme humble, soucieux que sa personne n'occulte pas les terribles révélations qu'il venait de faire sur l'espionnage. On est loin des mises en scène de Julian Assange...