Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 4 janvier 2012

Les efforts pathétiques des soldats

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En dix ans de présence, les soldats américains ne sont pas parvenus à gagner les «cœurs et les esprits» des Afghans comme ils l’espéraient. keystone





Anne nivat dans les coulisses de la guerre en Afghanistan

Le reporter a suivi des soldats québécois en Afghanistan avant de se mêler à la population. Elle a saisi le fossé d’incompréhension entre les militaires et les habitants. Les stratégies des armées sont contre-productives.

Comme quoi, passer à la télé, ça aide... En mars 2010, Anne Nivat est invitée dans une émission de télé québécoise pour évoquer son métier de reporter de guerre. Le lendemain, un major de l’armée canadienne séduit par son discours l’invite à venir évoquer son expérience du terrain à ses soldats sur le point de partir en mission en Afghanistan. Finalement, il embarque la journaliste française pour le front en novembre 2010. De cet «enrôlement» inédit, du côté de l’hostile zone de Kandahar, est né «Les brouillards de la guerre». Dans ce livre, Anne Nivat confronte deux mondes différents qui se font face et qui ne se comprennent pas: les militaires occidentaux et la population afghane.

Pourquoi avoir accepté cette invitation, vous qui avez toujours cotoyé les civils jusque-là?

Anne Nivat: Les circonstances étaient originales. J’ai été surprise par l’ouverture d’esprit du major qui m’a invitée à le suivre sur place. C’est parce que je connais bien les civils et que j’ai beaucoup d’appuis parmi eux que j’ai pu aller du côté militaire, en me sentant aussi bien. Mais je n’ai jamais été demandeuse de suivre des soldats. Depuis dix ans, je suis déjà assez occupée à comprendre ce qui se passe côté civil en Afghanistan...

C’est cette réalité civile que vous deviez leur expliquer. Ils méconnaissent à ce point le terrain, après dix ans de présence?

Ce n’est pas que leurs spécialistes ne sont pas crédibles, mais ils voulaient que je leur fasse partager ma connaissance du terrain qu’ils n’ont pas. Ils voulaient une vision non militaire. Du côté militaire et du côté civil, il y a des gens qui essaient de se comprendre. Mais au final, ils ne se comprennent pas.

Quels genres d’erreurs font les militaires?

Ils entrent avec des chiens démineurs dans les maisons. Les Afghans musulmans détestent cela. Autre exemple: si les soldats entrent dans des maisons afghanes et qu’ils doivent parler à des femmes, c’est une soldate qui s’en charge. Mais la fille de 19 ans que j’ai rencontrée manquait de formation. Elle m’a même demandé comment il fallait qu’elle se comporte. Il y a une envie de bien faire et de laisser des traces positives. Mais l’image que l’armée canadienne a laissé (ndlr: elle s’est retirée en juillet 2011) est déjà effacée par les soldats américains venus après.

Alors à quoi riment ces efforts?

Ils sont presque pathétiques. Les armées ne peuvent pas comprendre dans la nuance ce qui se passe là-bas. Même s’il y a des exceptions qui essaient de faire le mieux qu’ils peuvent, comme les Québécois. Durant leur temps d’engagement, ils y croient et en même temps, ils se posent pleins de questions.

Des questions du genre?

Philosophiques presque. Sur le bien-fondé de cette guerre et sur leur mission. Aucun d’entre eux ne pensait que cela se passerait comme cela. Personne n’est préparé. Cette guerre, c’est énormément d’attente et ils ont le temps de se poser des questions sur ce qu’ils font. Les militaires comptent les jours qu’il leur reste dès qu’ils ont mis les pieds en Afghanistan. Et encore plus quand ils sortent de leur base en patrouille ou à pied. Ils ont peur. Et je n’ai jamais ressenti une telle peur. C’est horrible! Je n’ai jamais eu autant peur que dans un véhicule avec les militaires.

Pourquoi une telle peur?

Tout peut arriver. C’est la loterie. On est une cible ambulante, surtout avec les soldats, car on peut sauter sur une mine ou tomber dans une embuscade. Ce jeu du chat et de la souris permanent rend fous les militaires. Ils sont observés par l’ennemi, alors ils s’adaptent. Mais l’ennemi s’adapte aussi et ainsi de suite durant tout le temps de l’engagement. Les soldats ne savent pas où ils vont.

Ils vivent dans la frustration entre la réglementation des interventions, les tirs limités, l’ennemi invisible...

Les militaires aimeraient aller au contact mais cela n’arrive pas assez souvent à les entendre car les armées occidentales ont peur des conséquences médiatiques et juridiques de leurs interventions. Les soldats sont tributaires des avocats qui donnent pratiquement l’ordre de la frappe aux côtés des généraux. Ces armées ne sont pas souples. C’est leur grande faiblesse malgré leur hyperpuissance. Les militaires sont à la botte des politiques qui sont à la botte de l’opinon publique. Les politiques ont tellement peur qu’il y ait un mort de plus qu’ils sont arc-boutés sur leur façon de voir la guerre. Ce qui empêche les vrais acteurs de la guerre de combattre.

Comment la population perçoit-elle les militaires?

Elle ne comprend pas ce qu’ils font sur place car ils ne combattent pas à leurs yeux. Mais elle ne les déteste pas. Les stratégies militaires ont changé depuis le début entre le contre-terrorisme, la contre-insurrection, l’action militaire classique, ce qui perturbe les Afghans. Ils se plaignent au major québécois en disant:«Vous nous nourrissez la journée et nous tuez la nuit.» Les Canadiens de la COIN qui pratiquent la contre-insurrection tentent de gagner de jour la confiance des Afghans. Mais la nuit, les forces spéciales canadiennes et américaines agissent par des actions coup de poing, comme celle qui a permis la mort de Ben Laden au Pakistan. Ils rentrent dans les maisons, sont violents, se fichent de faire peur aux gens. D’un côté, on tente de se rapprocher de la population et de l’autre on l’attaque. C’est contre-productif… I

Anne Nivat, «Les brouillards de la guerre: dernière mission en Afghanistan», Ed. Fayard.



La population afghane déchante

Anne Nivat est une prisonnière des guerres. De la Tchétchénie à l’Irak en passant par l’Afghanistan, elle sillonne seule les zones de conflits depuis quinze ans. Cette journaliste française âgée de 42 ans s’est toujours rendue là où les bombes tombent. Jamais d’où elles partent. L’an passé, elle a décidé de passer de l’autre côté du miroir. A l’invitation de l’armée canadienne. Sur le théâtre des opérations, elle découvre à deux reprises un monde qui lui est étranger, en décembre 2010 et en mai 2011. Une expérience qu’elle livre sans surjouer dans «Les brouillards de la guerre».

Mais les vieux réflexes reprennent vite le dessus. Elle ne peut s’empêcher de retourner parmi la population. «C’est justement en sautant d’un univers à l’autre que je me suis rendu compte de l’incompréhension qu’il y avait entre les habitants et les militaires», confie-t-elle. Elle saisit l’immense fossé qui sépare habitants et militaires. Les premiers s’interrogent sur la présence d’armées occidentales qui tirent d’un côté sur la population et, de l’autre, lui offrent un soutien humanitaire et financier. Des soldats pour qui la connaissance de la société afghane «est à peu près nulle, mais surtout, elle ne les intéresse pas», écrit-elle.

A Kandahar Airfield, la journaliste découvre une base peuplée de 35000 civils et militaires créée ex nihilo dans le désert par les troupes étrangères. Rien à voir avec la ville de Kandahar, à 17 kilomètres de là, où Anne Nivat part à la rencontre des autochtones. Sous son «châdri», elle passe inaperçue et délie les langues. Celles d’un gouverneur, de paysans, d’universitaires, d’une journaliste, d’hommes d’affaires... Ils livrent leur vision désenchantée d’un pays qui s’enfonce dans le chaos, la violence et l’insécurité. La population a perdu espoir. «Les gens sont comme anesthésiés», dit un député. «Dix ans se sont écoulés, on va boucler la boucle et c’est comme s’il ne s’était rien passé», assène un jeune Afghan.

Presque rien n’a changé en dix ans

Qu’est-ce qui a changé en dix ans en Afghanistan?

Anne Nivat: Presque rien. Des choses infimes et confuses. Et on se retrouve parfois avec le résultat inverse de celui escompté. Quand on voit comment les armées agissent sur le terrain, peut-on s’étonner que la population afghane soit perdue, désabusée, qu’elle ne comprenne pas la mission des armées, voire la délégitimise?

La présence supposée de Ben Laden était prétexte à l’engagement des Occidentaux. Comment sa mort a-t-elle été perçue en Afghanistan?

En Afghanistan, tout le monde s’en fiche. Cette mort a surtout rendue plus claire l’ambiguïté qui règne au Pakistan. L’Etat est pro-américain, alors que la population est anti-américaine. Le Pakistan est le nœud du problème. La grande hypocrisie de notre engagement militaire est d’être intervenu en Afghanistan et non au Pakistan. Tous ceux qui sont recherchés se trouvent au Pakistan.

L’Afghanistan peut-il retrouver une stabilité?

Les Occidentaux ont tellement répété d’erreurs qu’ils n’ont plus de crédibilité sur place. Il ne leur reste qu’une chose à faire: partir. On part en faisant croire qu’on a fait quelque chose de bien. Il n’y aura alors plus d’infos sur l’Afghanistan qui retombera dans l’oubli. Et les règlements de compte sanglants ont déjà commencé. Comme on a financé tout le monde et personne à la fois, on a réussi à monter les tribus les unes contre les autres, en leur donnant plus de puissance. Je ne suis pas sûre que cela aille dans le sens d’une plus grande stabilité politique pour le pays.

Les conditions de vie de la population se sont-elles améliorées?

Les habitants se sont habitués à vivre mal, dans la pauvreté, dans le danger. La corruption gangrène l’administration. Ils voudraient que les infrastructures fonctionnent, qu’il y ait plus de sécurité. Une nuit, une bombe a explosé à une centaine de mètres de la maison d’un ami qui m’hébergeait. Et il n’a pas bronché, parce qu’on n’était pas visé… C’est leur quotidien. La seule attitude est de s’adapter à une situation dangereuse. Quand je suis côté afghan, j’ai moins peur car je suis discrète et pas visible. Mais du côté militaire, ce sont eux la cible...

Thierry Jacolet
La Liberté