Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 18 décembre 2011

Quand les convois nucléaires roulent trop vite...

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Le quotidien La Marseillaise révèle l'accident d'un camion de l'armée de l'air destiné au transport des têtes nucléaires. Excès de vitesse !

Cela ressemble à un banal accident de poids-lourds. Un camion roule trop vite et, pour éviter un joggeur, se décale brutalement vers la gauche, freine, dérape et se renverse sur le bas-côté. Le véhicule est hors d'usage. A bord, trois personnes : deux sont légèrement blessées mais le troisième, un chauffeur au repos, a deux vertèbres fracturées et restera allité pendant six mois. Problème : le véhicule en question est destiné au transport des ogives nucléaires ! Heureusement, il n'en tranportait pas à ce moment là...

L'accident s'est déroulé le mercredi 9 juin 2010 sur la base aérienne BA 125 d'Istres et il avait, jusqu'à présent, été tenu secret. C'est le quotidien de gauche La Marseillaise qui le révèle aujourd'hui, sous la plume de David Coquille. Parce que l'affaire va venir très prochainement en justice. Le caporal-chef de 28 ans, qui conduisait le camion, sera jugé, le 16 janvier prochain, par la chambre militaire du Tribunal correctionnel de Marseille pour "blessures involontaires", "mise hors service d'un matériel à l'usafge des forces armées" et "violation des consignes". Selon toute vraisemblance, l'audience devrait se dérouler à huis-clos.

Car elle met en cause une unité dont l'existence même a été révélée publiquement il y a quelques mois. Nous racontions alors sur ce blog comment un décret paru au JO sur l'anonymat de certains personnels militaires nous avait permis d'apprendre l'existence de l'Escadron de transport de matériels spécialisés ETMS 91.532. Comme nous l'écrivions alors "cet ETMS, basé à Avord, est une unité de l'armée de l'air en charge du transport routier des armes nucléaires. "Spécialisé", dans le jargon militaire, veut dire "nucléaire" ! Ce sont les véhicules et les hommes de cet escadron discret qui transportent les éléments des armes entre l'usine CEA du Valduc (Cote d'Or), les "bâtiments K" (ex-DAMS, dépôts ateliers de munitions spéciales) des bases aériennes et l'Ile Longue, dans le Finistère. Cette unité est tellement discrète qu'elle ne figure pas sur la liste des unités accueillies par la BA 702 d'Avord (Cher)."

Les camions utilisés pour cette mission très particulière (VSPE - Véhicule spécial renforcé) sont des Scania blindés pesant 33 tonnes, avec un moteur de 585 cv. Leur prix unitaire serait de 50 millions d'euros, selon les FAS, citées par le journal. [Ce prix semble considérable. 5 millions serait déjà beaucoup]

L'accident du 9 juin 2010 s'est déroulé alors que le VSPE circulait sur la base aérienne d'Istres, en provenance d'Avord - d'où il était parti le matin même. Selon le tachygraphe (enregistreur de vitesse), il roulait à 72 km/h au moment de l'accident, alors que la vitesse sur la base est limitée à 30. Pire, l'enregistrement a révélé que le camion avait fait une pointe, le matin même, à 105 km/h et quelques jours auparavant à 120 km/h. Or, ces camions sont en principe bridés à 80 km/h. Certes, "en cas de situation de crise", le chef de convoi peut désactiver ce système, mais il apparait que les équipages connaissent un moyen mécanique de "neutraliser le limitateur de vitesse"...

Il semblerait que le conducteur mis en cause n'ait pas eu alors toutes les compétences nécessaires. En effet, ce caporal mécanicien s'est vu attribuer "par équivalence" et quinze jours après l'accident le "brevet grand routier de transport de fret"... avec effet rétroactif comme en témoigne le Bulletin officiel des armées du 25 juin 2010.

L'autorité de sûreté nucléaire de la défense estime qu'il n'ya "pas de véritable formation adaptée à la conduite de cet ensemble routier" et constate des "dérives dans le comportement". D'autant que le camion incriminé avait déjà eu des ennuis techniques notamment avec ses freins. Il avait rencontré des problèmes lors d'une mission à Valduc (21). Le lieutenant qui commande l'ETMS reconnait que "le plan de charge est difficile" et que le "nombre de mission a augmenté".

Quant au Délégué à la sureté nucléaire de la défense (DSND), Bernard Dupraz, il estime qu' "il s'est passé des choses inacceptables". On ne saurait mieux dire.

Jean-Dominique Merchet
Secret Défense