Refuser aux insurgés un accès régulier à la population et à un refuge sûr pour se reposer et se réarmer est un tenant majeur de la lutte contre-insurrectionnelle qui les forcera à réintégrer la société, se réconcilier avec le gouvernement et dès lors poursuivre leurs buts par la voie politique. C’est une stratégie qui requiert généralement un effort politique convaincant et une force militaire substantielle. En 2009, lorsque l’administration Obama a rejeté un plan de contre-insurrection entièrement financé pour l’Afghanistan, cela a réduit les chances d’accord politique avec les talibans.
La décision du président d’éluder la recommandation du général d’armée Stanley McChrystal d’envoyer 80.000 hommes supplémentaires a entravé les efforts des chefs militaires pour obliger les insurgés à se joindre à la table des négociations. A la suite de l’annonce par le président d’une élection à venir, combiné à un ennemi enhardi et un partenaire pakistanais de plus en plus enclin à privilégier ses intérêts à court terme, la campagne contre les talibans endosse de manière croissante les traits d’un retrait qui permet de sauver la face. Il est toutefois utile de faire l’état des lieux de la campagne militaire, de réviser les intérêts fondamentaux des Etats-Unis en Afghanistan et de déterminer ce qui devrait être raisonnablement accompli dans le cadre de négociations.
ETAT DES LIEUX DE LA CAMPAGNE
Il y a de longue date une tension nodale dans la politique de l’administration Obama en Afghanistan : la "guerre nécessaire" avait une chronologie de retrait arbitraire. Cette tension a conduit à l’ambiguïté stratégique : le président a rejeté cet envoi supplémentaire de 80000 hommes, qui aurait été utilisé dans le cadre d’une stratégie concentrée sur le succès, et a simultanément rejeté une stratégie visant à ne faire usage que d’attaques contre-terroristes ciblées, soit une politique de retrait. En tentant de concilier politiquement les deux approches, qui sont complémentaires d’un point de vue militaire et pas nécessairement en tension, il a signifié une volonté d’en faire plus, mais pas assez pour s’imposer. En d’autres termes, il a envoyé plus de troupes en guerre mais pas à la victoire.
Cette approche aurait pu fonctionner, si elle était instaurée de manière agressive et la chronologie de cette guerre focalisée sur le succès. L’accroissement des ressources militaires et civiles a remarquablement amélioré les conditions sur place, cependant, cette force d’appui locale ne s’est pas muée en levier stratégique pour la guerre dans son ensemble. Puis, vint le discours du président en décembre 2009 à West Point annonçant une date butoir de retrait pour juillet 2011. Dans une région du globe qui a le souvenir du désengagement des Etats-Unis après que l’Union Soviétique eut quitté l’Afghanistan, l’annonce fut dévastatrice. En conséquence de ce discours du 22 juin détaillant une accélération du retrait d’Afghanistan, ces mouvements ont amenuisé, voire éliminé, tout effet levier dont les Etats-Unis auraient pu jouir vis-à-vis des talibans et du Pakistan. Ce dernier discours a été considéré comme la preuve que le président a vu la mort d’Oussama Ben Laden comme un motif pour quitter l’Afghanistan plus rapidement et non comme une opportunité de mettre les bouchées doubles et de s’imposer. Du point de vue afghan, l’effort pour passer la main aux autorités locales quant à la mission de sécurité est une preuve de plus. De plus en plus, les talibans se voient gagner.
Parallèlement, le Pakistan commence de s’extirper de sa relation post-11 septembre avec les Etats-Unis, rendant la coopération plus difficile. Islamabad a mis à la porte les instructeurs américains du Frontier Corps, réduit la liberté de mouvement des diplomates et personnels du renseignement américains et fermé les bases américaines.
Les récentes attaques sur les capitales des provinces d’Uruzgân et d’Helmand et sur des membres du cercle restreint du président Hamid Karzaï à Kaboul sont une preuve supplémentaire d’une campagne concertée menée par le renseignement taliban et pakistanais pour affecter la position de négociation du gouvernement afghan. Ils ont également exacerbé parmi les Afghans un sentiment selon lequel leurs forces de sécurité sont incapables de protéger la population. De plus, Ils participent à une campagne d’intimidation stratégique à l’encontre de la population afghane, signifiant que le mouvement d’insurrection peut frapper n’importe qui dans le pays, quelle que soit son importance, et cette violence ne tarira guère.
Le script du retrait américain, en dépit des conditions sur le terrain et des problèmes économiques et fiscaux chroniques des Etats-Unis, a généré la vision d’un déclin de l’Amérique et, au minimum, d’un départ d’Afghanistan plus prompt que les conditions du terrain ne l’auraient suggéré.
Sans cesse depuis les attaques de 2001, les Etats-Unis ont cherché à éliminer le refuge sûr et le poste de lancement opérationnel que représente l’Afghanistan pour les djihadistes tels qu’Al-Qaïda. Les Etats-Unis et leurs partenaires afghans et internationaux ont cherché a éradiqué Al-Qaïda par des opérations militaires, à vaincre leurs soutiens talibans et à édifier un état afghan capable de résister au retour du radicalisme islamique. Il se peut que certains de ces objectifs doivent être revus.
Un présence américaine continue, même réduite, est la solution à l’atteinte de tous ces buts. Afin de garder Al-Qaïda hors d’Afghanistan, les Etats-Unis devront maintenir une force pour attaquer les membres d’Al-Qaïda indépendamment. Afin d’aider au développement militaire de l’Afghanistan et à l’action après le retrait américain, une mission pérenne d’entraînement et d’équipement devra se poursuivre. L’état afghan aura encore besoin des Etats-Unis et des instructeurs internationaux pour assister les fonctionnaires.
Plusieurs problématiques sont intimement liées à ces différents objectifs, telles que les droits de l’Homme pour la population afghane, l’orientation politique modérée du gouvernement afghan et l’indépendance fiscale incertaine de l’état afghan. Les talibans, évidemment, soutiennent depuis longtemps l’instauration d’un état islamiste en Afghanistan sur le socle d’une sharia stricte. Cela impliquerait l’établissement d’interdits lourds sur le comportement personnel, limiterait les droits des femmes et supposerait une justice fondée sur les enseignements du Coran.
Depuis longtemps, les talibans insistent sur le fait que les forces allogènes, qu’ils définissent de manière réductrice comme forces de coalition, et ce hormis les forces pakistanaises, doivent partir d’Afghanistan avant que de quelconques négociations avec les Américains ne soient entamées. Néanmoins, de récentes preuves indiquent que cette condition a été levée, comme les talibans, les Etats-Unis et le gouvernement afghan sont déjà engagés dans une discussion. Les diplomates américains et afghans ont également modéré leurs positions. Par exemple, Karzaï a récusé en 2010 le ministre de l’intérieur Hanif Atmar et Amrullah Saleh, directeur de l’Amaniyat, en raison de leur opposition aux talibans en tant que membres du Front Uni Islamique et National pour le Salut de l’Afghanistan ou, de manière plus commune, l’Alliance du Nord. Les Etats-Unis ont également consciemment cessé de parler de victoire sur les talibans et mettent maintenant l’accent sur la réconciliation des chefs talibans avec le gouvernement afghan.
Les talibans ont aussi minimisé ces aspects qui musèlent les gouvernements occidentaux et la population afghane dans le but de réduire toute opposition à leur retour au pouvoir, toutefois modestement. De même, Karzaï a souvent appelé les talibans ses "frères" et a déclaré qu’il rejoindrait les talibans, si les dommages collatéraux et les autres problèmes "engendrés" par les forces occidentales continuaient. Il a aussi fait référence aux forces de la coalition comme étant des "occupants" pour gagner la faveur des talibans.
ADVANTAGE : TALIBANS
La stratégie de négociation des talibans est totalement calquée sur le choix de leurs dirigeants et du renseignement pakistanais de réaffirmer le pouvoir en Afghanistan. Ils ne peuvent rien faire et les troupes américaines vont se retirer. Ou, si les gouvernements américain et afghan proposent des compromis politiques comme un partage du pouvoir, de nouvelles élections ou des opportunités de réconciliation, les talibans seront enclins à accepter, au mois s’ils veulent accélérer leur retour de longue haleine au pouvoir. Les efforts de réintégration qui permettent aux combattants talibans de renoncer à la violence contre de l’argent et des emplois sont un excellent moyen pour le mouvement islamiste pour laisser au repos sa force militaire jusqu’à la réduction des troupes américaines, jusqu’à ce que les talibans puissent affronter le gouvernement afghan plus ouvertement.
Les talibans vont probablement chercher à prolonger toute négociation car ils parviennent à leurs fins, le retrait américain, et ce sans compromettre leurs vues. De plus, en raison des problèmes budgétaires et économiques américains, les talibans espèrent que les Etats-Unis ne pourront soutenir leurs positions éventuelles dans la négociation, telles que le financement de l’armée afghane et les projets de développement ou même subvenir à une présence militaire réduite. Ajouté à cela, les talibans n’ont aucun avantage à laisser les Américains se retirer la tête haute et tout avantage à les humilier, au moins pour diminuer la probabilité que les Américains interviennent à nouveau dans les affaires afghanes.
Les talibans vont probablement mettre l’accent sur une version plus édulcorée de leur programme politique passé et sur un socle "réformiste" de réduction de la corruption, d’administration de la justice, d’opposition aux seigneurs de la guerre et la promotion de la loi et de l’ordre. Tous ces messages résonnent pour les Afghans, particulièrement à la lumière des défis lancés par le gouvernement de Karzaï sur ces problématiques et suggèrent que les talibans mèneront une campagne de séduction aussi efficace que possible au regard de leur histoire.
On a longtemps dit que la victoire en Afghanistan ne sera pas marquée par un quelconque événement comparable à la cérémonie de signature japonaise sur le navire de guerre Missouri en 1945, ou, le cas échéant, la défaite ressemblera à la bataille de Den Bien Phu, qui vit le retrait accéléré des forces françaises d’Indochine dans les années 50. Quand les Américains se retireront d’Afghanistan, les talibans se réaffirmeront lentement mais de manière pérenne, jusqu’à ce que nous nous réveillons un matin et réalisions que le pays a été perdu.
Dan GREEN