Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 15 novembre 2011

Ouvéa : Philippe Legorjus est-il un "héros" ?

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Matthieu Kassovitz, le réalisateur du film "l'ordre et la morale" consacré aux évenements d'Ouvéa en 1988, a collaboré étroitement avec Philippe Legorjus, à l'époque commandant du GIGN. Celui-ci publie un nouveau livre "Ouvéa, la République et la morale" (Plon) écrit en collaboration avec le journaliste du Monde Jacques Follorou. Un livre, qui comme le film, suscite une polémique et un certain malaise chez les anciens "collègues" de Philippe Legorjus.

Est-il un "héros" comme l'écrit Matthieu Kassovitz dans la préface dans son livre ? Est-il "le capitaine du GIGN qui a le plus marqué ce groupe" comme il le prétend également ? Force est de constater que ce n'est pas exactement ce que l'on entend au "Groupe", la manière dont les membres du GIGN, anciens et actuels, parle de leur unité mythique. Le souvenir que Philippe Legorjus y a laissé est nettement plus contrasté et même s'il faut faire la part des choses dans cet univers où les relations sont passionnées, le constat est dur.

Pour l'heure, contentons nous d'essayer de comprendre l'un des acteurs clés de cette affaire. Après son service militaire aux commandos-marine, Philippe Legorjus est resté sept ans au GIGN, de septembre 1982 à aout 1989, d'abord comme commandant en second puis comme commandant du groupe. Il y entre à 30 ans ans et le quitte donc à 37 ans, avec le grade de chef d'escadron. Il rejoint alors le privé, où il est toujours.

Page 19 de son nouveau livre, Philippe Legorjus fait un aveu courageux, mais passé inaperçu dans la polémique. Il explique sans doute bien des choses qui se passeront par la suite. "Pendant la phase de l'assaut, j'ai eu des absences dangereuses", écrit l'ancien patron du GIGN, à propos de l'assaut contre la grotte dans laquelle les indépendantistes kanak retenaient leurs otages. Des "absences dangereuses" ? "Je ne pouvais plus fixer mon attention. J'étais incapable de projeter une idée ou d'anticiper une action", explique-t-il. Or, le capitaine était là pour commander ses hommes, engagés dans un assaut très complexe et meutrier. Il reconnait donc avoir, passez moi l'expression, avoir "complètement merdé" dans son rôle de chef.

C'est exactement ce qu'il se dit depuis lors à Satory. "Il n'a pas été à la hauteur", "Il a failli à ses obligations, "Il n'a pas été bon" : voilà ce que disent les anciens... avec lesquels ses rapports sont très distandus. Des témoins de l'époque raconte l'avoir vu "pâle", "cinquante mètres derrière". Ne portons pas de jugement trop rapide : chacun réagit différemment au stress du combat et, depuis longtemps, on sait que les combats provoquent aussi des blessures psychiques. Ne jetons pas la pierre, mais évitons aussi de répandre l'encens.

L'officier va être mis au ban par une partie importante de ses hommes, par exemple dans l'avion qui les ramenait en métropole. Une situation qui le poussera à quitter le groupe et la gendarmerie seize mois plus tard, renonçant à sa carrière militaire et à son ambition d'obtenir ses étoiles de général. Depuis lors, il ne vient plus que rarement à Satory, où est basé le Groupe.

Philippe Legorjus s'attribue aujourd'hui le beau rôle, dans une affaire où il n'est pas certain que quiconque en ait tenu un ! Le film le montre, incarné par Kassovitz lui-même, participant à l'assaut. Il y incarne les belles valeurs de la gendarmerie ("soldat de la loi") contre ces brutes de militaires qui agissent comme durant la guerre d'Algérie. La charge est trop caricaturale pour convaincre. "Depuis le début, il habille son échec avec une posture morale" : voilà ce disent de nombreux anciens, qui ne digèrent pas la façon dont il présente les choses.

Certes, l'affaire n'était pas simple, avec les implications politiques (nous sommes en cohabitation Chirac-Mitterrand et à quelques jours de la présidentielle), l'éloignement géographique et un outil militaire mal adapté. Raison de plus pour avoir les idées claires ! Le GIGN est, en principe, parfaitement formaté pour cela : négocier, puis en cas d'échec, intervenir pour libérer les otages et remettre les criminels entre les mains de la justice. Pourquoi, alors, avoir maintenu la moitié des effectifs du GIGN présents en Nouvelle-Calédonie hors de l'opération ? Etait-il complètement opposé à l'assaut, espérant une issue négociée ? Il l'affirme mais d'autres témoignages, dont celui du général Vidal, amènent à nuancer.

Nous reviendrons, dans un autre article, sur le fond de l'affaire, qui n'est pas à la gloire de la République, comme l'a très bien expliqué Michel Rocard au Journal du dimanche : "il y a toujours forfaiture de la part des politiques à demander à l’armée des missions pour lesquelles elle n’est pas faite. Et qui ne peuvent pas réussir."

Jean-Dominique Merchet
Secret Défence