Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 21 novembre 2011

La guerre secrète des drones US au Pakistan

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Les drones de la CIA tuent des personnes sans savoir qui elles sont

L’expansion de la guerre non déclarée utilisant des drones de la CIA dans les zones tribales au Pakisan a demandé un élargissement considérable de la définition de ceux qui « peuvent être tués ». Par le passé, le standard des cibles à éliminer se situait au niveau des chefs d’al-Qaïda ou de leurs alliés. Tout cela est bien fini, et le nombre de personnes visées à la fois a [fortement] augmenté.

C’est le « nouveau » standard, d’après un article phare du Wall Street Journal : « des personnes considérées comme militants collaborant avec des groupes terroristes, mais dont les identités ne sont pas toujours connues. » La CIA assassine désormais des gens sans connaitre leur identité, sur la base de soupçons d’association avec des groupes terroristes. Cet article du Wall Street Journal ne précise pas la définition standard de « soupçons » ou d’ « association ».

Les frappes visant ces individus – généralement des groupes d’individus – sont appelées des « frappes groupées » (Signature strikes). « La plupart des frappes de la CIA sont des ‘frappes groupées’, » indique un rapport du journal d’Adams Entous, Siobhan Gorman et Julian E. Barnes.
Et par « la plupart », ils entendent bien « la grande majorité ». Le Wall Street Journal indique que l’augmentation des groupes de personnes visés par la CIA est tel que l’agence doit avertir ses collègues pakistanais lors des attaques massives. Lorsque l’Agence envisage d’éliminer 20 personnes ou plus à la fois, elle doit en avertir les [services] pakistanais.

Déterminer qui sera visé n’est pas une question relevant de la collection de renseignements. Les caméras installées sous les ailes des drones Predator et Reaper font cela très bien. C’est une question d’ « analyse » des informations – interprétation des images, et en fonction des espions et des guetteurs au sol, comprendre qui est réellement un terroriste, et qui est là simplement pour leur rapporter leur linge propre. Il est vrai que lors d’une guerre contre un ennemi caché et mystérieux. Il peut s’avérer difficile de faire la distinction entre les deux.

Mais fondamentalement, c’est bien une question politique : est-il acceptable que la CIA tue des gens sans vraiment savoir si c’est un terroriste kamikaze ou l’employé du pressing.
Le Wall Street Journal rapporte que la volonté de la CIA de frapper sans connaitre l’identité des cibles – une pratique pleinement autorisée par le Président Obama – pose certains problèmes au Département d’État et aux militaires.

Comme nous l’avons écrit cette semaine, le volume important de frappes de drones dans les zones tribales pakistanaises contribue à exacerber l’intransigeance des Pakistanais sur un autre problème d’une grande importance : convaincre les Pakistanais d’envoyer les groupes d’insurgés qu’il sponsorise pour participer aux pourparlers de paix destinés à mettre fin au conflit en Afghanistan. Les drones ne sont pas la cause de cette intransigeance. Après tout, les leaders pakistanais coopèrent aux frappes de drones et exploitent le sentiment populaire antiaméricain pour « racketter » Washington. Les frappes deviennent pour le Pakistan des atouts pour se la jouer « cynique ».

Le Département d’État veut sortir de cette situation. Il craint l’apparition au Pakistan de leaders réellement antiaméricains qui prendraient le pouvoir, portés par une vague d’indignation due aux drones. Le Wall Street Journal avait déjà expliqué il y a quelques mois que le Département d’État avait désormais son mot à dire sur les cibles. Même chose pour les militaires, qui redoutent que les Pakistanais ne leur coupent la route d’approvisionnement vers l’Afghanistan, et qui passe sur leur territoire.

Cela dit, c’est toujours la CIA qui a le contrôle. Non seulement l’Agence a maintenant défini 14 « orbites » de patrouilles pour les drones, chacune parcourue par trois Predators ou Reapers, mais il a déplacé la plupart de ses drones du Pakistan vers des bases afghanes. C’est la preuve d’un contrôle unilatéral, même si cela offre au Pakistanais une meilleure visibilité sur les opérations des drones.

« Ce n’est pas comme si on avait retiré les clefs à la CIA, » explique un officiel – sous couvert d’anonymat – au Wall Street Journal. « Il y a simplement plus de monde dans la voiture. »
Et la question de base, à savoir « qui doit être visé » reste la même. La réponse par défaut, en termes bruts, est : tous ceux que la CIA peut atteindre.

Clive Staffort Smith, un avocat des Droits de l’Homme, raconte l’histoire [d’une de ces frappes]. Un jeune homme appelé Tarik est décédé lors d’une frappe de drone avec son cousin âgé de 12 ans, Waheed Khan, alors qu’ils revenaient en voiture chez leur tante.

« Tarik était un bon gars, très courageux, » écrit Stafford Smith. « Je lui avais récemment serré la main, en signe d’amitié ; cette main est désormais froide, saisie par la mort infligée par mon gouvernement. »

Aussi longtemps que la CIA – appuyée désormais par les militaires et le Département d’État – a les mains libres pour envoyer en secret ses drones faire la guerre dans les zones tribales du Pakistan, elle continuera de réprimer al-Qaïda et ses alliés, affaiblissant [ainsi] la menace qu’ils représentent. Mais elle tuera aussi davantage de Tarik et de Waheed. Et puisque la guerre des drones est un programme classifié de la CIA, elle n’aura de comptes à rendre à personne pour ses actions, surtout pas aux peuples pakistanais ou américains.

Spencer Ackerman
Wired.com




Les drones de la CIA échappent-ils à tout contrôle ?

Le Wall Street Journal (WSJ) rapportait la semaine dernière que le gouvernement ne savait pas exactement qui il tuait lors de ses multiples frappes de drones au Pakistan. Cela indique que les États-Unis sont potentiellement en train de violer les lois internationales. Comme l’écrit le WSJ, la plupart des frappes de drones lancées par la CIA sont des « frappes groupées » (Signature strikes) visant des « groupes d’individus considérés comme des militants collaborant avec des groupes terroristes, mais dont l’identité n’est pas toujours connue. »

Le WSJ note que le Departement d’État a émis quelques réserves au sujet de l’agressivité de CIA, laquelle exacerbait [évidemment] les populations pakistanaises locales. Mais ce que le WSJ a oublié de préciser, et n’est que rarement évoqué dans les médias couvrant cette guerre de drones, ce sont les implications légales de cette pratique consistant à viser des personnes sur le seul fait qu’ils « sont plus ou moins considérés comme des militants associés à des groupes terroristes. » Bien sûr, aucune Cour de justice n’empêchera l’Administration de continuer, comme nous l’avons vu encore récemment lorsque la Cour du district de Washington DC a débouté une plainte déposée contre la CIA pour avoir tué le citoyen américain et imam, Anwar al-Awlaki. Mais si les USA sont réellement en train de violer des lois internationales de la guerre, cela crée un dangereux précédent, non seulement pour les USA, mais aussi pour nos ennemis.

Selon les lois internationales de la guerre, une frappe ciblée, par drone ou par d’autres moyens, n’est « légale » que si la cible, au moment de la frappe, était en train soit « de prendre part à des hostilités, » soit « de mener une fonction de combat continue. » Une autre possibilité est que le gouvernement US puisse tuer en position d’auto-défense, si la personne présente une menace pour les États-Unis. Mais lorsque la CIA élimine des groupes entiers d’individus non identifiés au prétexte que selon elle, il s’agit de personnes liées à des groupes terroristes, cela ne rentre pas dans le cadre de la loi.

Comme Spencer Ackerman le demandait sur le Blog de Wired « DangerRoom » : « La CIA peut-elle, en se fondant sur les [images des] caméras accrochées à leurs drones Predator ou Reapers, ou sur les informations fournies par leurs espions sur place, faire la différence entre les vrais terroristes de ceux qui leur rapportent leur linge propre ? » Même si cela s’avère difficile à faire dans un conflit impliquant de mystérieux groupes terroristes cachés, c’est ce qu’exige la loi, et aussi le bon sens et la morale commune.

Bien que le gouvernement US ne reconnaisse pas qu’il mène un programme de drones – et il est donc encore moins enclin à dire qui est tué dans le cadre de ces opérations -, il y a de bonnes raisons de penser qu’il extermine un nombre considérable d’innocents.

Clive Stafford Smith, un juriste américain travaillant pour l’organisation britannique Reprieve, écrivait dans le New York Times la semaine dernière à propos de ce jeune homme de 16 ans qu’il avait rencontré après avoir convaincu un groupe de villageois vivant près de la frontière afghano-pakistanaise de lui parler des conséquences de la guerre des drones. L’adolescent, Tarik Aziz, s’était porté volontaire pour collecter les preuves sur les victimes des frappes de drones dans la région. Trois jours plus tard, lui et son cousin âgé de 12 ans, Waheed Khan, furent eux-mêmes abattus lors d’une attaque de drone de la CIA, écrit Smith.

Les jeunes gens étaient-ils visés ? Étaient-ils des « militants » ? Impossible de le savoir. Non seulement les États-Unis ont classifié leur programme de drones, mais ils refusent de fournier des informations sur qui il vise et pourquoi, ou sur qui est abattu lors de ces opérations.

John Brennan, le conseiller en contre-terrorisme du Président Obama, a affirmé tout de go : « Il n’y a pas eu une seule victime collatérale» lors des frappes de drones, grâce à leur précision.

Mais cela est catégoriquement contredit par les témoignages de groupes comme le Bureau for Investigative Journalism (BIJ), qui a fait le bilan des morts occasionnées par les frappes de drones depuis 2004. Dans un rapport publié en août dernier, l’équipe de journalistes britanniques et pakistanais a documenté plus de 306 frappes opérées à distance par des drones, avec un bilan total oscillant entre 2359 et 2959 victimes. Le BIJ indique qu’au Pakistan, il a obtenu des informations crédibles sur la mort de 392 civils, dont 175 enfants.

Même la New America Foundation, qui a [publiquement] admis la définition donnée par le gouvernement US sur qui est ou n’est pas « militant », et comme le reflètent ses comptes-rendus de presse sur les frappes de drones au Pakistan, a calculé que 20% des personnes tuées par les drones étaient des civils. Le fait que le gouvernement ait refusé de dire ce qu’il entend par « militant » n’est pas anodin, et il n’est pas évident que cette définition soit en accord avec les lois internationales. John Brennan est persuadé qu’elle ne l’est pas.

Certains pourraient penser que 20% de pertes collatérales est un taux acceptable dans une guerre, si l’on part du principe que ces frappes sont réellement nécessaires pour stopper le terrorisme. (Ce taux est [évidemment] plus acceptable politiquement aux USA puisque les victimes ne sont pas des Américains.) Pourtant, les lois internationales exigent que le [nombre de] victimes civiles soit proportionné à l’importance de l’objectif militaire. Des groupes de journalistes comme le Bureau for Investigative Journalism affirment que parmi la majorité des militants abattus sont des troufions de base. Et seuls 150 d’entre eux ont été identifiés depuis 2004.

Mis à part la question de savoir si cela est légal ou pas, toutes ces frappes sont-elles vraiment nécessaires ? De nombreux experts disent que non, et insistent sur le fait qu’elles pourraient même être contre-productives. Parmi eux, on trouve de hauts gradés comme l’ex-Amiral et ancien directeur de la National Intelligence, Dennis Blair. Le Wall Street Journal fait part d’une contestation croissante au sein même de l’administration Obama :

« De nombreux officiels au Pentagone et au Département d’État expliquent en privé que la CIA prête trop peu d’attention aux conséquences diplomatiques des frappes aériennes qui tuent de larges groupes de combattants de base. Ces frappes mettent en fureur l’opinion publique pakistanaise. Les observateurs pointent du doigt le pouvoir croissant au Pakistan de personnages politiques tels que l’Imam Khan, qui a organisé de vastes manifestations pour protester dont les drones et qui pourrait [bientôt] défier le gouvernement actuel. »

L’ex-Amiral Mike Mullen a expliqué que la CIA devait se montrer plus « sélective » dans ses frappes, et l’ancien secrétaire à la Défense Robert Gates aurait fait part de ses préoccupations de voir le programme de drones pousser les Pakistanais à bloquer la route d’approvisionnement des troupes en Afghanistan.

Autrement dit, les coûts et les bénéfices – ainsi que les aspects légaux – du programme secret de drones américains restent extrêmement flous. A tout le moins, cela met en lumière la nécessité pour l’administration Obama de s’expliquer sur ce qui entre dans sa politique « secrète » de drones, sur les critères quelle utilise pour décider qui est visé, et sur ceux qui sont tués lors de ces opérations. Des législateurs, des spécialistes en politique et d’anciens officiels gouvernementaux issus de tous les bords politiques ont demandé plus de transparence sur le programme américain de drones suite à la mort d’al-Awlaki. Les informations selon lesquelles la CIA ne sait bien souvent même pas qui est visé, donne encore plus de poids à cette exigence.

Conor Friedersdorf, dans The Atlantic, nous rappelle que nous avons attendu des années avant de savoir que l’Administration Bush avait emprisonné des centaines d’innocents à Guantanamo Bay, malgré les assurances données par l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld disant que c’étaient « les pires individus que le monde ait généré. »

De la même façon, avec cette administration Obama qui massacre à l’étranger des centaines de personnes suspectées de terrorisme, nous ne devrions pas nous satisfaire de ses affirmations invérifiables qu’il ne vise que des coupables.

Daphne Eviatar
HumanRightsFirst