Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 25 novembre 2011

Ghesquière et Taponier : les polémiques se poursuivent

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Un officier français leur a dit : "Ne retournez pas en Kapisa, c'est trop dangereux"

Depuis plusieurs mois, une violente polémique contre les deux anciens journalistes otages en Afghanistan met en émoi la communauté militaire, comme nous nous en étions fait l'écho. De textes plus ou moins bidonnés (comme nous le relations à l'époque ), un éditorial au lance-flammes d'Yves Debay sur "l'imbécile ambition des héros " dans son magazine Assaut, et même une page Facebook contre Hervé Ghesquière !

La communauté militaire estime qu'il y a "deux poids, deux mesures" entre le sort des journalistes transformés en héros et celui des militaires qui meurent dans l'indifférence. Ce n'est pas faux et nous avons déjà dit ici ce que l'on pouvait en penser, dans le respect des uns et des autres.

France 3 va diffuser, ce mercredi, le reportage que les deux journalistes étaient partis réaliser en Afghanistan lorsqu'ils ont été pris en otages. Cette diffusion dans l'émission Pièces à conviction risque de relancer la polémique.

Celle-ci porte, essentiellement, sur la question de savoir si les deux journalistes ont été volontairement imprudents et ont passé outre aux consignes de sécurité données par les militaires. Que s'est-il réellement passé sur le terrain qui explique l'animosité de tant de militaires à l'égard de Hervé Ghesquière ? (Beaucoup plus d'ailleurs que de Stéphane Taponier, qui pour le moment s'est retiré du journalisme.)

Les deux reporters sont arrivés à Kaboul le 6 décembre 2009, après que leur demande de reportage ait été acceptée par l'état-major des armées. Ils entrent alors en contact avec l'officier de communication français sur place, Jacky Fouquereau. Comme à tout journaliste arrivant sur le théâtre auprès des forces de l'Otan, celui-ci leur fait signer un document sur les règles de sécurité. Il est notamment précisé que "si un journaliste décide de mettre fin à son séjour avant la date prévue, il devra le faire avec les autorités concernées afin de quitter la zone d'opération en respectant les règles de sécurité".

Les deux journalistes entament alors leur reportage avec l'armée française d'abord à Kaboul, puis sur le terrain. Ils vont dans les FOB de Kapisa à Tagab, Nijrab ou Tora où ils suivent les activités opérationnelles des militaires. Comme cela arrive, les choses ne se passent pas au mieux dans la relation entre journalistes et militaires : une affaire de caractère des uns et des autres. Reste que les journalistes peuvent constater que la zone dans laquelle les militaires évoluent est dangereuse.

Ils sont de retour à Kaboul le 28 décembre, logés dans une Guesthouse et doivent repartir le 31 "sur zone" pour achever leur reportage avec les militaires français. Les relations avec eux ce sont suffisamment dégradé et les plaintes s'accumulent, par exemple, celle d'une jeune sergent féminin, pour que le lieutenant-colonel Fouquereau téléphone directement, et à deux reprises, à leur rédacteur en chef Lionel de Coninck, à Paris. Il lui envoie également un mail, le 29 décembre, à 18h16 dans lequel l'officier - qui a une longue expérience de la communication et, qui plus est, est le compagnon d'une journaliste de France Télévisions, écrit : "C'est une première pour moi d'avoir autant de retours négatifs" de la part des militaires français et américains. Il parle d' "agressivité verbale", de "comportement peu respectueux", et insiste sur le fait que cela se déroule "dans une région d'Afghanistan où l'insécurité est palpable".

Mais à aucun moment, les militaires français interdisent (de quel droit l'auraient-ils fait ?) aux deux journalistes de quitter Kaboul pour se rendre en Kapissa. "Ils ne nous ont jamais dit qu'ils y allaient et n'étaient pas, à ce moment là, sous notre responsabilité" assure une source militaire. En revanche, le 31 décembre, ils ne se présentent pas au rendez-vous pour la poursuite de leurs reportages - et pour cause : ils ont été enlevés la veille. Des écoutes, sans doute transmises par les Américains, permettent de savoir qu'ils ont été vus par des Afghans alors qu'ils recherchaient le contact avec des insurgés en Kapisa.

L'Armée française leur a-t-elle explicitement conseillé par écrit de ne pas se rendre dans la zone où ils ont été enlevés ? Non. Tout semble être resté implicite : "Quitter la zone d'opération en respectant les règles de sécurité" peut signifier qu'il ne faut pas y revenir le surlendemain.

S'il n'y a pas d'avertissement écrit, il y a en revanche une conversation téléphonique entre Fouquereau et Ghesquière, lors du retour des deux journalistes à Kaboul. Selon son témoignage, l'officier les appelle pour caler le rendez-vous du 31 avec une OMLT au sein de l'armée afghane. Il comprend que l'équipe de France 3 n'est plus vraiment interessée par ce sujet. "J'ai eu l'impression qu'il voulait faire autre chose. J'ai senti la connerie. Je leur ai dit : Ne retournez pas en Kapisa, c'est impossible, c'est trop dangereux. Ghesquière m'a même parlé des itinéraires pour s'y rendre, par le nord (Baran) ou le sud". C'est à la suite de cette conversation que j'ai joint leur rédaction en chef à Paris pour leur exprimer mes craintes d'un changement de portage de leur reportage. Ils étaient venus suivre l'armée française et partaient faire de l'investigation dans les zones insurgées".

Une chose est certaine : les deux hommes ont payé le prix de leur volonté d'aller voir "de l'autre côté" : 547 jours de captivité. Il est temps, pour chacun, de calmer le jeu.


Jean-Dominique Merchet
Secret Défense