En s’attaquant à l’Iran, Washington ne vise pas seulement Téhéran. Derrière le blocus, les sanctions secondaires et l’arme du dollar, se dessine une guerre économique plus vaste contre la Chine, privée d’un accès stratégique au pétrole iranien bon marché et contrainte de mesurer le coût de son soutien à Téhéran.
L’Iran est le front avancé de la guerre économique de Trump contre la Chine
En théorie, le blocus physique des ports iraniens par la marine de guerre américaine aurait dû être inutile. La menace-dollar et les “sanctions secondaires” (la menace adressée à toute entreprise qui commerce avec l’Iran d’être exclue du marché américain) auraient dû suffire à faire le vide autour de Téhéran.
Mais il y avait la Chine.
En quoi le dollar est-il une menace ?
Tout le monde se souvient des manifestations qui ont éclaté en Iran le 28 décembre 2025, et plus encore, de l’extrême brutalité de leur répression. 30 000 manifestants assassinés ? 40 000 ? On ne sait pas très bien.
Cette révolte a surgi en raison d’un brusque effondrement de la monnaie iranienne, le rial. Face à ce brusque renchérissement du coût de la vie, les grandes villes iraniennes se sont révoltées. La répression qui a suivi, puis la guerre, ont empêché que la question soit posée : pourquoi la monnaie iranienne s’est-elle effondrée ? La réponse est venue le 5 février 2026. Scott Bessent, secrétaire au Trésor de l’administration Trump, a revendiqué devant le Congrès des États-Unis la pleine et entière responsabilité de cette chute brutale de la monnaie iranienne. « Nous avons créé une pénurie de dollars dans le pays… avec un point culminant en décembre lorsque l’une des plus grandes banques d’Iran a fait faillite. Il y a eu une ruée vers la banque (pour retirer son argent), la banque centrale a dû imprimer des billets, la monnaie iranienne s’est effondrée, l’inflation a explosé et c’est pourquoi nous avons vu le peuple iranien dans la rue », a déclaré Bessent.
Le 15 avril, le même Scott Bessent a complété l’explication dans le Wall Street Journal : « Nous avons donc commencé à faire pression sur les avoirs iraniens à travers le monde, en coupant leurs lignes d’approvisionnement. » En clair, cela signifie que les avoirs iraniens à l’étranger, qui n’étaient pas déjà gelés, l’ont été. Les banques ont alors été incapables de fournir les devises qui auraient permis d’acheter des biens stratégiques. On connaît la suite : faillite bancaire, émeutes, répression.
Le 23 avril, l’arme dollar a continué d’être utilisée, mais en Irak cette fois. Pour punir le gouvernement irakien de n’avoir pas démantelé les puissantes milices pro-iraniennes qui pèsent sur la politique irakienne, la Réserve fédérale américaine a cloué au sol un avion chargé de 500 millions de dollars en billets de banque.
Ce transfert de billets n’avait rien d’un cadeau. La Réserve fédérale a en fait gelé le produit des ventes du pétrole irakien ; des billets qui appartiennent en principe au gouvernement irakien. Mais quand le gouvernement américain trouve la classe politique irakienne trop laxiste envers les ayatollahs, cette classe politique irakienne est privée des moyens de gouverner.
La pression financière sur l’Iran est exercée également à travers un droit de regard direct sur les comptes des Gardiens de la révolution à Dubaï et ailleurs. Dans le WSJ toujours, le même Scott Bessent a ajouté : « Afin d’accroître notre position de négociation et de mettre un terme définitif à l’afflux d’argent dans les caisses des Gardiens de la révolution et dans le pays, nous collaborons avec nos alliés du Golfe qui, après avoir subi des bombardements pendant près de 40 jours, sont beaucoup plus disposés à partager les comptes bancaires des membres du régime iranien dans leurs pays. Nous contactons les banques, y compris les banques chinoises, pour leur rappeler que tout achat de marchandises iraniennes est interdit, que les dollars correspondants seraient sanctionnés et que nous exigerons des sanctions secondaires en cas de problème ».
Cette raréfaction organisée du dollar produit toujours le même résultat. Dévaluation de la monnaie iranienne, inflation, flambée des prix des produits de première nécessité, colère grandissante de la population.
Les « sanctions secondaires » auraient dû rendre inutile le blocus maritime de l’Iran
Les « sanctions secondaires » sont le corollaire de la stratégie dollar. L’administration américaine a informé tous les pays et toutes les grandes entreprises qu’ils étaient libres de commercer avec l’Iran, mais qu’ils devraient en payer le prix : être bannis du marché américain,
être privés du droit d’acheter et de vendre en dollars, sans parler du risque de poursuite judiciaire. Les « sanctions secondaires » donnent aux États-Unis la possibilité de transformer l’Iran en pays paria. Cela a marché : même les Européens n’ont pas osé braver la menace des « sanctions secondaires ».
Un seul pays n’a pas obtempéré : la Chine.
Pékin a été le seul pays à se moquer des « sanctions secondaires ».
La Chine a acheté la quasi-totalité de la production iranienne d’hydrocarbures, soit environ 1,4 million de barils par jour. Sur une année, la Chine a importé d’Iran environ 12 % de sa consommation d’hydrocarbures.
La Chine se moque-t-elle de voir ses entreprises bannies du marché américain ? Nenni ! Elle affirme même qu’elle n’achète rien à l’Iran. L’Administration générale des douanes chinoises affirme – contre toute évidence – que la Chine n’a pas importé de pétrole brut iranien depuis 2022.
La réalité est que ni la Chine ni les États-Unis ne peuvent s’offrir le luxe d’une confrontation directe. Washington le sait. Pékin le sait. Les économies chinoise et américaine sont si imbriquées l’une dans l’autre que le coût d’une guerre économique serait plus élevé que le bénéfice escompté, l’isolement financier de l’Iran.
Néanmoins, concernant l’Iran, Pékin prend garde de ne pas faire perdre la face à Washington.
Comment ?
La Chine n’achète pas directement son pétrole en Iran. Une flotte d’au moins 500 tankers plus ou moins vétustes et sans vraie nationalité s’est relayée, jour après jour, pour charger du pétrole dans l’ile iranienne de Kharg. Puis ces tankers se sont dirigés vers l’Asie. Sur leur route, à l’abri des regards, ces tankers ont transbordé leur pétrole iranien dans les réservoirs d’un autre tanker au large de la Malaisie par exemple. « L’Iran, la Chine et toute une série d’intermédiaires ont contourné les sanctions américaines pendant des années en transportant du pétrole sur des pétroliers vétustes aux registres opaques et en transférant des cargaisons d’un navire à l’autre en mer, le tout afin d’éviter tout contrôle et toute responsabilité juridique » écrit e Wall Street Journal.
Le même WSJ a révélé récemment que la Chine finançait ses achats de pétrole par. ». De grands chantiers ont été financés par la Chine en Iran en échange de pétrole : plus de vingt milliards de dollars de réalisations diverses ont ainsi eu lieu sur vingt ans. La Chine utilise également de petites banques locales, sans activité internationale, pour réaliser des transactions avec l’Iran. Peu importe que ces banques soient privées d’accès au dollar, elles n’en ont pas besoin dans leur activité quotidienne.
Puisque la Chine empêche l’étranglement financier de l’Iran, il ne restait à Donald Trump qu’une solution : isoler l’Iran physiquement. Le 12 avril 2026, Donald Trump a annoncé que la marine américaine bloquerait « tous les navires tentant d’entrer ou de quitter le détroit d’Ormuz » jusqu’à ce que l’Iran ouvre le détroit à tout le trafic.
Le 21 avril, Scott Bessent, secrétaire au Trésor, a confirmé sur X que le pétrole iranien ne serait plus évacué par tanker de l’île de Kharg. Le Trésor américain a ajouté Bessent « exercera une pression maximale (…) pour réduire systématiquement la capacité de Téhéran à générer, transférer et rapatrier des fonds ».
Le blocus est le correctif des sanctions secondaires. Il coûterait à l’Iran plus de 400 millions de dollars par jour.
Mais à la Chine, combien coûte-t-il ?
Le département du Trésor américain a également annoncé une série de nouvelles sanctions visant le réseau de contrebande de pétrole iranien, ses groupes affiliés et son programme d’acheminement d’armements.
Cette asphyxie de l’Iran… a pour conséquence d’affaiblir la Chine. Après le Venezuela, où la Chine s’approvisionnait en énergie fossile à bas prix, voici venu le tour de l’Iran. La Chine ne pourra plus approvisionner ses entreprises en pétrole iranien bon marché.
En s’attaquant à l’Iran, Washington n’a pas seulement ciblé un ennemi régional : il a fragilisé l’un des points d’appui énergétiques et financiers de la puissance économique chinoise.
Il s’agit d’une guerre et Pékin le sait parfaitement.
Yves Mamou