Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 18 mai 2026

« La DZ Mafia » au coeur de la visite de Gerald Darmanin en Algérie

 

Le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, doit se rendre à Alger lundi 18 mai pour discuter de la coopération judiciaire entre la France et l’Algérie et en particulier des relais algériens de « la DZ Mafia », cette organisation criminelle qui fait la loi désormais à Marseille. Ces derniers mois, le réchauffement diplomatique entre les deux pays aura été été souhaité par Emmanuel Macron, et son ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, tous deux favorables à une reprise de la coopération avec Alger, notamment sur le plan sécuritaire.

Le Président français veut croire désormais que le brouillage de la ligne entre Paris et Alger a été imposé par « des postures de politique intérieure qui ont causé beaucoup de tort au deux pays ». Ce qui n’est pas faux !

Après plusieurs années de tensions entre la France et l’Algérie, les deux pays ont engagé en 2026 un réchauffement de leur coopération sécuritaire et judiciaire. Le ministre français de la Justice Gérald Darmanin se rend ce lundi à Alger avec, parmi les priorités affichées, la lutte contre la DZ Mafia et contre la criminalité organisée. Quelques mois plus tôt, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez avait déjà annoncé une relance de la coopération sécuritaire « à très haut niveau » entre les deux États.

« L’Algérie, un grand pays »

Le ministre français de l’Intérieur vante les retombées de ces retrouvailles dans un long entretien accordé, ce dimanche, à l’hebdomadaire « La Tribune ». « Sur la partie sécuritaire et migratoire, nous sommes obligés de discuter avec l’Algérie. C’est un grand pays qui a un certain savoir faire en matière de renseignements et de sécurité. » Et d’ajouter:  » Il y a plusieurs millions de personnes de part et d’autre de la Méditerranée qui sont concernées par la relation franco-algérienne ».

Signe positif, l’Algérie a délivré, ces derniers mois 150 laissez passer consulaires pour que la police française puisse expulser des délinquants de nationalité algérienne alors qu’Alger refusait, avant le mois de février, toute coopération. « Il reste 700 cas dans les centres de rétention administrative, a déclaré Laurent Nunez reçu à Alger cet hiver, mais la situation est revenu à la normale ». L’ homologue algérien du ministre français a donné le feu vert du rapatriement  des « harraga » de rentrer volontairement au pays.  Ce dossier devrait être soldé soldé au cours de l’année.

Lors de la campagne politiquement suspecte à l’Algérie avait été lancée par le très réactionnaire Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, le monde du renseignement français avait été très remonté contre le mauvais climat diplomatique entre les deux pays et s’était mobilisé pour une reprise de la coopération entre les deux pays, Laurent Nunez en tète. Ce Préfet proche d’Emmanuel Macron, issu d’une famille de pieds-noirs originaire d’Andalousie qui s’installe à la fin du XIX e siècle à Oran, n’a jamais oublié ses racines méditerranéennes. Ces derniers mois alors qu’il était encore à la tète du renseignement intérieur français, Laurent Nunez s’est battu pour sauver l’accord sur la coopération en matière de terrorisme, de toxicomanie et d’immigration signé lors du voyage officiel d’Emmanuel Macron à Alger 2022 sans grand écho dans les medias.

Discrète mais décisive, cette coopération a ouvert des échanges d’informations très sensibles dont Paris comme Alger n’avaient eu qu’à se féliciter et dont la diaspora algérienne en France, peuplée d’opposants et très surveillée, s’était inquiétée à l’époque. 

Sur les pas de Laurent Nunez

Ce lundi 18 mai, la visite du ministre de la justice, Gérald Darmanin revêt un caractère particulier, du fait qu’il est accompagné par une délégation de magistrats, composée du procureure nationale anticriminalité organisée (PNACO), Vanessa Perrée, ainsi que procureur national financier (PNF), Pascal Prache.  Gerald Darmanin devrait oeuvrer pour une relance de la coopération judiciaire en matière de narco trafic.  la « DZ Mafia », avec Plusieurs demandes françaises d’entraide judiciaire visent en effet des dirigeants de la « DZ mafia » qui est née dans les quartiers Nord de Marseille et dont une dizaine de dirigeants, protégés par une double nationalité, se trouveraient en Algérie, dont Mehdi Abdelatif Laribi, un des fondateurs de l’organisation criminelle

Originaire de la cité Bassens dans le 15e arrondissement de Marseille, Mehdi Laribi grandit dans un environnement social difficile avec son frère Lamine Laribi (« Tac »). Très tôt confronté à la délinquance, il quitte rapidement le système scolaire après plusieurs exclusions. Selon différentes sources, il commence par des vols et petits trafics avant de s’impliquer dans des réseaux criminels plus structurés.

Avant d’être identifié comme figure du grand banditisme, Mehdi Laribi est repéré par le réalisateur Karim Dridi. Il joue dans le film Khamsa, où son surnom « Tic » trouve son origine dans le personnage de « Rachitique ».

Dans les années 2010, les frères Laribi prennent une place importante dans le trafic de stupéfiants des quartiers nord de Marseille. Ils contrôlent plusieurs points de deal liés à la cité Bassens et à d’autres secteurs stratégiques. Leur influence contribue à la structuration progressive de ce qui deviendra la DZ Mafia.

En 2011, Mehdi Laribi est impliqué dans l’affaire dite du « barbecue marseillais », un triple homicide particulièrement violent lié au trafic de drogue. L’affaire marque durablement le narcobanditisme marseillais. Après plusieurs procédures judiciaires, il est condamné à dix ans de prison, tandis que son frère Lamine reçoit une peine plus lourde. Libéré en 2021, Mehdi Laribi tente de reprendre les territoires perdus pendant son incarcération avant de s’enfuir au Maghreb

Les enquêtes françaises sur la DZ Mafia portent beaucoup sur le blanchiment d’argent : commerces, immobilier, système informel de transfert de fonds de type « hawala », sociétés écrans, circulation de cash entre plusieurs pays. Une partie de cette lutte dépend donc d’échanges bancaires, judiciaires et policiers avec des États étrangers, dont l’Algérie. L’opération « Octopus » menée en 2026 a notamment mis en avant des circuits internationaux de blanchiment des Émirats à l’Algérie.

Monnaie d’échange

À Alger ce lundi, la négociation sera rude. Alger ne coopérera avec Paris que dans la mesure où le gouvernement français lui offre quelques compensations judiciaires. C’est ainsi que les magistrats algériens demandent l’extradition d’un ancien ministre, Abdeslam Bouchouareb, poursuivi pour corruption. Longtemps très lié à Emmanuel Macron et résidant au Liban qu’il a quitté ou en France où il possède un bel appartement, ce proche de l’ancien président Bouteflika avait amassé une immense fortune. Depuis plusieurs années, les autorités françaises n’ont pas donné suite aux démarches d’Alger.

Autre dossier sensible, un juge d’instruction français a émis le 25 juillet 2025 un mandat d’arrêt international contre Salaheddine Selloum, un militaire qui fut le premier secrétaire de l’ambassade d’Algérie à Paris. Selloum, qui a occupé ce poste entre 2021 et 2024, est soupçonné d’« appartenance à une association de malfaiteurs terroriste en vue de la préparation de l’un ou plusieurs crimes », selon une source diplomatique à Paris. Pour l’instant, Alger n’a pas donné suite à cette requête.

Le nom de l’ancien diplomate est apparu dans l’information judiciaire ouverte après l’enlèvement d’Amir Boukhors, plus connu sous le nom d’Amir DZ. Ce lanceur d’alerte bien informé par certains clans au pouvoir à Alger ou par des opposants est une figure centrale de la scène politico-médiatique algérienne. Lanceur d’alerte redoutable et opposant constant au régime, il a longtemps alimenté ldepuis Paris es réseaux sociaux avec des révélations explosives sur des responsables civils et militaires algériens. Son enlèvement en région parisienne en 2024 dans des conditions rocambolesques a provoqué une crise diplomatique majeure entre Paris et Alger qui n’a pas trouvé d’issue judiciaire.

Christophe Gleizes, le grain de sable

Plus épineux encore, les retrouvailles franco-algériennes restent suspendues au cas du journaliste sportif  Christophe Gleizes, condamné en Algérie à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et dont les autorités françaises demandent l’élargissement avec insistance. Cette peine lui a été infligée en raison de ses contacts avec le MAK, le mouvement d’autodétermination kabyle dont le rôle est central au sein du principal club de football de Kabylie sur lequel le journaliste avait enquèté.

Ce mouvement proche des Marocains et des Israéliens est une des rares forces politiques organisées susceptibles de porter des coups au régime algérien dans une Kabylie traditionnellement rebelle. A ce titre, ses militants sont des dizaines à être emprisonnés, parfois torturés. Les magistrats algériens ont vu en lui un relais du MAK à Paris où réside le chef du mouvement et ancien chanteur kabyle qui tient table ouverte dans un petit bistrot du XXeme arrondissement. Ce que les proches et les avocats du journaliste démentent catégoriquement.

 Nicolas Beau

mondafrique.com

Ce que Pékin a vraiment montré à Trump

 

Donald Trump est revenu de Pékin en annonçant une moisson diplomatique et commerciale spectaculaire. Mais derrière les déclarations triomphales du président américain, la Chine n’a presque rien confirmé. Ce décalage éclaire peut-être davantage qu’un simple sommet raté : il révèle un basculement plus profond du rapport de forces mondial.

Donald Trump adore les mises en scène impériales. Il affectionne les chiffres gigantesques, les annonces tonitruantes, les victoires « historiques ». À l’entendre, son voyage à Pékin aurait débouché sur une série de concessions majeures de Xi Jinping : achats massifs de Boeing, coopération stratégique sur l’Iran, refus chinois d’une militarisation du détroit d’Ormuz, engagements sur le nucléaire iranien, relance des échanges économiques, apaisement commercial. Une sorte de Yalta asiatique conclu sous les ors du pouvoir chinois.

Le problème est simple : Pékin n’a quasiment rien confirmé.

Dans la communication officielle chinoise, le sommet apparaît infiniment plus sobre. Les autorités ont évoqué la poursuite du dialogue, la nécessité de stabiliser les relations commerciales et la volonté d’éviter l’escalade autour de Taïwan. Rien qui ressemble au récit triomphal américain. Le contraste est si frappant qu’il en devient presque le véritable sujet politique de cette rencontre.

Car ce voyage à Pékin n’a peut-être pas révélé ce que Trump croit avoir obtenu. Il a surtout montré ce que la Chine pense désormais des États-Unis.

Depuis des années, Washington continue souvent d’aborder Pékin avec les réflexes psychologiques d’une superpuissance habituée à imposer ses conditions au reste du monde. Or la Chine contemporaine ne fonctionne ni comme l’Europe, ni comme les monarchies du Golfe, ni même comme la Russie. Son rapport au temps, au prestige et à la négociation est différent.

Les dirigeants chinois peuvent accepter de longues discussions sans jamais considérer qu’ils doivent céder publiquement quoi que ce soit. Ils savent parfaitement laisser leur interlocuteur parler, s’exposer, annoncer des victoires prématurées, avant de réduire progressivement la portée réelle des accords. Ce n’est pas seulement une tactique diplomatique. C’est une culture stratégique ancienne, fondée sur l’idée que la puissance véritable n’a pas besoin de démonstration immédiate.

Dans ce type de face-à-face, Trump se retrouve paradoxalement fragilisé par ce qui fait d’ordinaire sa force : le besoin permanent d’afficher une domination visible.

Le piège des semi-conducteurs

Le dossier Nvidia illustre parfaitement ce déplacement du centre de gravité mondial.

En 2025, l’administration Trump avait durci les restrictions contre les exportations américaines de semi-conducteurs avancés vers la Chine. L’objectif était clair : ralentir le développement technologique chinois, notamment dans l’intelligence artificielle et les capacités militaires liées aux puces de nouvelle génération.

À Washington, beaucoup imaginaient que Pékin finirait par plier sous la pression technologique américaine. Après tout, Nvidia dominait alors largement le marché mondial des puces IA. Les États-Unis pensaient encore disposer d’un monopole suffisamment puissant pour imposer des concessions géopolitiques plus larges, notamment sur Taïwan.

Mais la réaction chinoise a suivi une logique inverse.

Plutôt que de répondre par des déclarations agressives, Pékin a accéléré sa stratégie d’autonomie technologique. Les groupes chinois ont été poussés à réduire leur dépendance aux puces américaines. Huawei, déjà frappé par des sanctions depuis des années, est devenu un symbole national de résistance industrielle. Des milliards ont été injectés dans la production locale de semi-conducteurs.

Le résultat est aujourd’hui visible : même si Nvidia reste technologiquement dominante dans plusieurs segments, sa position en Chine s’est fragilisée. Et surtout, Washington commence à découvrir le coût de sa propre stratégie de découplage.

Le PDG de Nvidia, Jensen Huang, ne cache plus son inquiétude. Les géants américains de la tech savent désormais qu’exclure durablement la Chine d’un marché aussi colossal pourrait finir par produire exactement l’inverse de l’effet recherché : accélérer l’émergence de concurrents chinois capables, à terme, de menacer directement leur domination mondiale.

C’est toute l’ambiguïté du bras de fer actuel. Les sanctions américaines visaient à ralentir Pékin. Elles contribuent parfois à le rendre plus autonome.

Dans ce contexte, voir des dirigeants américains revenir à Pékin pour tenter de récupérer des contrats ou rétablir certains flux technologiques possède une portée symbolique considérable. Non pas parce que la Chine aurait « gagné » définitivement la guerre économique — nous en sommes loin — mais parce que l’asymétrie psychologique change progressivement de camp.

Une photo comme symptôme

La séquence la plus commentée du sommet n’est d’ailleurs peut-être ni commerciale ni diplomatique. C’est une image.

Sur les photographies diffusées après la rencontre, Trump apparaît fatigué, tassé dans son fauteuil, les mains jointes, le regard lourd. Xi Jinping, lui, conserve cette rigidité hiératique qui caractérise depuis longtemps sa mise en scène politique : dos droit, sourire minimal, posture parfaitement contrôlée.

Évidemment, il serait absurde de tirer des conclusions géopolitiques définitives d’une simple photographie. Mais les images comptent en politique internationale. Elles façonnent des perceptions collectives. Et dans un monde saturé de communication visuelle, elles deviennent parfois plus importantes que les communiqués eux-mêmes.

Or cette image semble condenser quelque chose de plus vaste : la fatigue américaine face à une Chine qui n’apparaît plus comme une puissance émergente, mais comme une puissance installée, patiente et sûre d’elle-même.

Pendant des décennies, les États-Unis regardaient Pékin comme un acteur économique appelé à s’intégrer progressivement dans un ordre mondial dominé par Washington. Cette période semble révolue. La Chine ne cherche plus simplement une place dans cet ordre. Elle veut désormais participer à sa redéfinition.

C’est probablement cela que beaucoup d’Occidentaux continuent de sous-estimer.

Le rapport de forces mondial ne bascule pas nécessairement dans une explosion spectaculaire. Il se transforme souvent dans des détails : un silence diplomatique, un refus poli, un contrat moins important que prévu, un allié qui hésite, une dépendance technologique qui s’inverse lentement.

Le sommet de Pékin n’a peut-être produit aucun accord historique. Mais il a révélé quelque chose de plus important encore : les États-Unis ne négocient plus avec une puissance en ascension. Ils négocient désormais avec un rival qui se comporte déjà comme un égal.

mondafrique.com

L’eau : un défi à la résilience des pays des deux rives de la Méditerranée

 

L’espace méditerranéen fait face à une ressource en eau de plus en plus capricieuse, consécutive aux effets du changement climatique, se traduisant par une modification des régimes pluviométriques. En effet, en Méditerranée, il pleut différemment qu’il y a cinquante ans et des événements pluviométriques extrêmes, qui ont pris le nom « d’épisodes méditerranéens », s’y produisent de plus en plus fréquemment.

Des évènements climatiques extrêmes

C’est précisément ce qu’a connu la province de Valence en Espagne, le 29 octobre 2024, avec des précipitations dépassant les 300 mm en 24 h, alors que les cumuls annuels se situent habituellement entre 450 et 500 mm de précipitations. Le résultat ne fut que désolation, avec des conséquences lourdes sur les populations et leurs infrastructures essentielles à la vie (eau, électricité, gaz, transport). Même logique de désastre constatable dans les pays de la rive sud, comme début septembre 2024 dans la région de Zagora, dans le Sud-Est du Maroc, occasionnant un lourd bilan humain. Plus de 200 mm de pluie étaient tombés en deux jours dans une zone habituellement semi-désertique, constituée de sols imperméables et d’oueds peu habitués à de tels débits.

À l’inverse, ce sont des sécheresses prolongées qui viennent durablement perturber les pays méditerranéens, comme l’illustre par exemple le cas du Maroc. Le Royaume chérifien est confronté à une raréfaction de ses ressources en eau, consécutive à des périodes de sécheresse regroupant six à sept années successives de précipitations déficitaires. En conséquence, la recharge des nappes se fait difficilement et le niveau des barrages reste très bas. Au 2 janvier 2025, le taux moyen de remplissage était d’environ 28,4 % d’après le ministère de l’Équipement et de l’Eau. Dans ce pays classé parmi ceux dont la ressource en eau renouvelable par habitant est parmi les plus basses de la zone (645 m³/an actuellement, avec une projection à moins de 500 m³/an d’ici 2050 (1)), les ouvrages hydrauliques de retenue ne suffisent plus à répondre aux multiples usages de l’eau, dont la demande reste en constante augmentation du fait de la croissance démographique, de l’urbanisation rapide, des besoins touristiques et de l’expansion de l’agriculture irriguée. 

Désalinisation et réutilisation des eaux usées

Dans les années 1960, alors que la disponibilité de la ressource en eau renouvelable était de 2560 m³ par an, le roi Hassan II mobilisa le pays sur trois décennies de construction d’infrastructures hydrauliques, permettant d’atteindre, à la fin des années 1990, le chiffre d’une centaine de barrages construits et exploités.

Mais ces réalisations, pour stratégiques qu’elles soient, ne sont désormais plus suffisantes, et ne permettent plus de subvenir aux besoins en eau du Royaume. Dans ce contexte, le roi Mohammed VI a fixé au rang de priorité nationale la réalisation de nouveaux grands ouvrages, mais cette fois destinés aux ressources en eau alternatives que sont la réutilisation des eaux usées et la désalinisation.

Ainsi, en plus de 15 stations, correspondant à une capacité de production de 192 millions de mètres cubes par an, 16 nouvelles usines de dessalement devraient voir le jour d’ici à 2030 au Maroc, dont celle du Grand Casablanca. La première pierre en a été posée par le prince héritier Moulay Hassan, le 10 juin 2024. Une fois construite et mise en exploitation, elle sera la plus importante d’Afrique. Une première tranche, prévue pour être opérationnelle fin 2026, fournira 548 000 m³ d’eau traitée par jour. La seconde phase, prévue pour la mi-2028, devrait porter cette capacité à 822 000 m³/j.

À l’occasion de la visite récente du président français Emmanuel Macron, le Royaume du Maroc a également signé avec le groupe Veolia un protocole d’accord pour un partenariat stratégique visant à développer un second projet de dessalement d’eau de mer. Situé à proximité de Rabat, sur la côte Atlantique, le projet comprend la construction, le financement et l’exploitation, sur une durée de 35 ans, d’une usine de dessalement d’eau de mer d’une capacité de 822 000 m3 d’eau potable. Elle est destinée à approvisionner les régions de Rabat-Salé-Kénitra et de Fès-Meknès pour couvrir les besoins en eau de près de 9,3 millions d’habitants.

Le grand voisin du Maroc, l’Algérie, s’est également lancé massivement dans des programmes de dessalement. Sous le président Bouteflika, le pays a connu une décennie d’investissements hydrauliques (2002-2012) à nul autre pareils, si ce n’est, sur la même période, ce que la Chine a su consentir pour anticiper et répondre à ses besoins en eau. L’objectif poursuivi visait alors à répondre à ses enjeux sécuritaires en matière d’alimentation en eau, notamment en raison du stress hydrique désormais diffus et permanent rencontré, en raison entre autres de la surexploitation des ressources en eau souterraines d’Algérie. Depuis mars 2023, placé sous la tutelle d’une Agence nationale de dessalement de l’eau (ANDE), ayant pour mission de réaliser, d’exploiter et d’assurer la maintenance des stations de dessalement de l’eau et des infrastructures et équipements y afférents, l’essor du dessalement permet au pays de disposer de 25 stations opérationnelles le long de ses côtes, avec une capacité totale de 2,6 millions de m³/jour, fournissant environ 18 % de l’eau consommée et desservant 6 millions de personnes. Cinq nouvelles stations d’une capacité de 300 000 m³/jour chacune sont les dernières nées de ce programme national. Elles sont appelées à porter la capacité de production de l’Algérie à 3,8 millions de m³/jour d’ici la fin de l’année 2030. 

Dans l’espace méditerranéen, ce sont également plus spécifiquement les iles, menacées par le manque de ressource hydrique et confrontées à une forte croissance de la demande domestique et touristique, qui sont concernées par la croissance du dessalement. Aux premiers rangs de celles-ci se trouvent Malte et Chypre : Malte en dépend désormais à 100 % pour son alimentation en eau ; ce chiffre est de 70 % pour Chypre. 

La rive nord de la Méditerranée n’est pas en reste. En effet, en l’espace de vingt ans, l’Espagne est devenue le premier pays d’Europe et le cinquième au monde en termes de capacités installées, avec près de 70 stations de dessalement marines, sur les plus de 700 que compte le pays. Ce sont cinq millions de mètres cubes d’eau douce qui y sont désormais produits chaque jour à partir d’eau de mer. La plus emblématique de ces usines est celle qui alimente en eau Barcelone. D’une capacité de 200 000 m³/j, ce qui en fait la plus importante à l’échelle européenne, elle s’affirme comme une artère vitale pour l’alimentation en eau des 4,5 millions d’habitants que compte le Grand Barcelone. 

Cette dynamique ainsi constatée sur les deux rives de la Méditerranée explique pourquoi il est estimé que, d’ici 2030, entre 30 à 40 millions de m³ seront dessalés chaque jour dans la seule zone méditerranéenne (2). Ces chiffres sont à comparer avec la production journalière mondiale actuelle de 115 millions de m³, réalisée au travers de 20 000 usines, principalement localisées dans les pays membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), organisation régionale regroupant six monarchies arabes autour de la mer d’Arabie (3).


Carte ci-dessus : Le stress hydrique se mesure en prenant le ratio entre la demande totale en eau et les ressources disponibles en eau renouvelable, surface et souterraine. La demande en eau comprend les usages domestiques, industriels, agricoles et ceux liés à l’élevage. Les ressources renouvelables disponibles prennent en compte la variabilité saisonnière et la capacité de stockage des barrages. Des valeurs élevées indiquent une plus forte concurrence entre les usagers.

Enfin, face au manque d’eau venue du ciel, une autre ressource en eau alternative connait une forte croissance pour répondre aux enjeux de sécurité hydrique en Méditerranée : la réutilisation des eaux usées.

L’État d’Israël, qui réutilise 87 % de ses eaux usées, a montré le chemin dans cette voie. La plus emblématique des réalisations israéliennes est la station de Shafdan. Les eaux usées d’environ 2 millions de personnes y sont traitées, puis réutilisées, soit 130 millions de m3/an d’effluents. L’eau traitée reste alors un an sous terre avant d’être redirigée vers le désert du Néguev. La totalité des eaux traitées de Shafdan fournit ainsi 70 % de l’eau nécessaire à l’irrigation de la région désertique du Néguev.

Le cout des ressources en eau alternative

Mais le revers de la médaille dans cette course aux ressources en eau alternative est que la facture énergétique progresse fortement. Elle se situe aux alentours de 3 kWh/m³ d’eau dessalée avec des technologies d’osmose inverse, et de 1 kWh/m³ pour la réutilisation des eaux usées. Or, un processus de traitement à partir d’eau de surface captée depuis une prise d’eau sur un fleuve n’a qu’une empreinte énergétique de 0,5 kWh/m³.

Le recours au dessalement induit ainsi un cout énergétique élevé. L’empreinte énergétique du dessalement représente déjà 5 % de la consommation électrique de Chypre (4).

Agir sur la demande en eau et la formation

Au-delà de l’augmentation de l’offre en eau, la réduction de l’insécurité hydrique en Méditerranée passe par une action publique forte et volontaire sur la demande, via notamment des mesures d’économie demandées à l’irrigation agricole, qui peut représenter entre 80 et 90 % des prélèvements dans certains pays méditerranéens, aux usages domestiques et au secteur touristique. 

Selon le plan Bleu, dans certains États insulaires de Méditerranée, très dépendants du tourisme balnéaire, le secteur touristique peut en effet représenter 5 % ou plus de la demande en eau locale, via les consommations d’hôtels, de piscines, de climatisation… 

D’autres programmes d’actions doivent également viser à la sensibilisation des populations sur les bons usages, ainsi qu’à la formation des jeunes générations sur les métiers de l’eau afin de les rendre attractifs, car, les années passant, nombreux sont les techniciens et ingénieurs en charge de la maintenance et de la gestion des infrastructures hydrauliques de la zone Méditerranée à faire valoir leur droit à un retrait de la vie active bien mérité.

Les pays des deux rives de la Méditerranée sont ainsi confrontés à un impératif d’anticipation et de réponses résilientes face aux conséquences hydriques du changement climatique qui s’exprime au travers de situations de sécheresse prolongées, diminuant les ressources en eau renouvelables disponibles. 

Faire preuve de robustesse face aux évènements pluviométriques extrêmes

Dans le même temps, les pays méditerranéens doivent faire face à des phénomènes atmosphériques orageux, rendus de plus en plus violents en raison du réchauffement de la mer Méditerranée, qui occasionnent une pluviométrie extrême sur de très courtes périodes. Or, s’adapter à cette dernière donne s’avère encore plus complexe que de s’adapter au manque d’eau chronique. Dans un contexte de variation climatique occasionnant de fortes pluies sur de très courtes périodes, les villes de la Méditerranée doivent absolument durcir leurs infrastructures vitales. 

Les inondations que la province de Valence a connues en octobre 2024 ont, de ce point de vue, valeur d’exemples. En quelques heures, l’équivalent d’une année de pluie s’est abattu sur certaines zones urbaines, provoquant d’énormes impacts sur des réseaux de vie insuffisamment préparés à un tel déluge : système d’évacuation des eaux pluviales sous-dimensionnés, réseaux électriques ennoyés, systèmes d’alimentation en eau potable et réseaux télécoms impactés par la rupture d’énergie ou directement par l’aléa…

Face à la survenue de tels évènements, il est fondamental que les opérateurs d’infrastructures critiques soient amenés à rendre plus résilientes les installations sensibles à leur continuité d’activité ; ce en premier lieu à partir de réalisation d’études de vulnérabilité. 

Des audits sont ainsi à mener sur les ouvrages critiques, notamment pour recenser les historiques des plus hautes eaux connues, et procéder à l’implémentation de mesures correctives d’ordre technique et organisationnel : surélévation en sous-sol d’équipements électriques, déploiement de batardeaux, de capacités de pompage fixes ou mobiles, d’inverseurs de source électrique sur les bâtiments pour le branchement rapide de groupes électrogènes…

Face à la multiplication des évènements climatiques extrêmes, la réponse aux situations de crise « hors cadre » passe par ces plans de durcissement, dont l’impact financier est non négligeable, tant en termes d’investissement qu’en matière de frais de maintenance et de dépenses d’exploitation.

Pour les pays de la rive nord de la Méditerranée, cette démarche doit s’inscrire dans l’application de la directive REC (Résilience des Entités Critiques) adoptée en 2022 par l’Union européenne. Celle-ci marque en effet un tournant stratégique, affirmant la volonté de l’UE de renforcer et d’harmoniser les stratégies de résilience des États membres, en s’intéressant aux entités publiques et privées qui assurent le bon fonctionnement des services essentiels de chaque État. 

Dans la même logique, il serait pertinent que des stratégies de résilience nationale puissent être élaborées par les pays de la rive sud de la Méditerranée et que chaque opérateur local, désigné comme vital, puisse réaliser une évaluation globale des risques susceptibles de venir perturber les services essentiels qu’il fournit ; visant ensuite à déployer, à travers un plan de résilience, un ensemble de mesures correctives destinées à prévenir tout incident, à y réagir, à y résister, à s’y adapter et à s’en rétablir.

Au-delà, ces stratégies doivent s’appuyer sur les progrès de systèmes d’alerte hydrométéorologiques, venant faciliter la mise en sécurité anticipée des biens et des personnes. Dans ce domaine, la capitalisation et la modélisation de données rendent possible, par exemple lors d’un orage stationnaire, une prévision pluviométrique affinée à la parcelle, aidant considérablement aux décisions d’évacuation de personnes et de mise en sécurité d’installations critiques. 

Ce type de modèle est déjà utilisé au Maroc via le système Vigirisques Inondations, déployé depuis 2023 dans plusieurs zones pilotes du Royaume pour bénéficier à des centaines de milliers de personnes recensées comme exposées. 

Au-delà des États, il existe également des initiatives régionales visant à développer des systèmes d’alerte multi-risques couvrant la Méditerranée, tel MedEWSa, projet coordonné par l’Organisation météorologique mondiale. Il entend mettre en place des systèmes d’alerte précoce couvrant des aléas variés dont les inondations pluviales urbaines et les submersions marines, et à renforcer l’échange de données météo-hydrologiques, ainsi que mettre en réseau des centres nationaux.

De même, les technologies d’information aux populations évoluent et permettent de générer des alertes géolocalisées et contextualisées par SMS. Celles-ci sont diffusées à l’échelle d’une rue ou d’un quartier, tel le système FR-Alert se basant sur la technologie Intersec actuellement en vigueur en France. Elles viennent s’ajouter à la puissance informationnelle acquise ces dernières années par les réseaux sociaux (Facebook, X ex-Twitter) en cas de danger. Par ce biais, en situation de crises et en cas de risques avérés de catastrophe, des influenceurs mettent dorénavant leur notoriété aux services de l’alerte aux populations, afin de diffuser le plus largement possible conseils et bonnes pratiques. Les derniers venus (Instagram, Tik Tok) sont de ce point de vue plus utilisés pour diffuser des messages pédagogiques ou des alertes simples (pictogrammes, cartes de vigilance…). 

Tous ces moyens viennent s’ajouter aux capacités traditionnelles des communes urbaines en matière de diffusion d’informations d’urgence, via notamment des panneaux à messages variables, aussi utilisés au sein des réseaux de transport et sur les axes routiers. Mais les plans, ainsi que les moyens de prévision et d’alerte, sont une chose, leur utilisation en est une autre. Sur la rive nord comme sur la rive sud de la Méditerranée, il faut donc être en mesure de tester les systèmes et les organisations prévus pour être déployés le jour J en cas d’alerte, d’incident, voire de crise. Ceux-ci doivent être éprouvés lors d’exercices destinés à mettre sous tension les équipes d’exploitation, à travers leurs dispositifs de déclenchement d’alerte et d’organisation de crise, reprenant en cela le vieil adage militaire : « à entrainement difficile, guerre facile ».

À la faveur des enseignements qui auront pu être tirés de ces exercices et d’autres mises en condition opérationnelle, des plans de progrès en matière de gestion de crise doivent ensuite pouvoir être réalisés, afin de mettre en perspectives des actions correctives à entreprendre dans des domaines techniques, technologiques, méthodologiques, organisationnels et humains.

En zone Méditerranée, la résilience des territoires face aux évènements climatiques extrêmes, occasionnant un manque d’eau — ou à l’inverse un trop d’eau — passe ainsi par ce nécessaire besoin de se réinventer et d’oser collectivement la mise en place de mesures concrètes et pertinentes visant à renforcer en premier lieu la robustesse des opérateurs de réseaux essentiels à la vie des populations. 

Notes

(1) « Drought Hotspots Around the World 2023 – 2025 », US National Drought Mitigation Center en collaboration avec le United Nations Convention to Combat Desertification, UNCCD Publication, 2025.

(2) DesalData, 2021. Global Water Intelligence, Desalination Plants. 

(3) À eux seuls, les pays du CCG représentent 60 % des capacités de dessalement installées dans le monde, et assurent 40 % de la production mondiale d’eau dessalée.

(4) Cité en page 4 de Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Élise Cassignol, « Géopolitique du dessalement d’eau de mer », note de l’IFRI, septembre 2022.

Franck Galland

areion24.news

Guerre avec l’Iran : quel impact sur l’économie chinoise ?

 

L’économie chinoise résiste pour le moment au choc de la guerre au Moyen-Orient, avec un mélange très spécifique d’effets négatifs et d’opportunités. Mais cette résilience ne va pas durer si le blocage du détroit d’Ormuz se prolonge au-delà de l’été.

La presse chinoise rapportait triomphalement mi-avril dernier les bons résultats de l’économie nationale, avec une croissance de 5% au premier trimestre, dans la fourchette haute des ambitions du gouvernement pour l’année 2026, et un commerce extérieur toujours flamboyant, avec une progression des exportations de 14,7% et des importations de 27,8% en dollars. Comme si le premier mois de la guerre en Iran n’avait aucun impact.

La Chine est pourtant largement dépendante des fournitures de pétrole et de gaz qui passent par le détroit d’Ormuz. Celles-ci représentent environ la moitié de ses importations de pétrole et le quart de ses achats de gaz naturel liquéfié. C’est beaucoup moins que d’autres pays asiatiques comme le Japon, la Corée, Taïwan, l’Inde ou les Philippines, mais beaucoup plus que l’Europe et à fortiori les États-Unis, qui sont exportateurs nets de ces énergies fossiles.

La Chine n’échappe pas au blocage du détroit d’Ormuz

L’alliance stratégique entre la Chine et l’Iran ne prémunit pas le pays contre le blocage du détroit. Les exportations iraniennes de pétrole brut (dont 80% sont destinées à la Chine) passaient encore ce détroit en mars. Ce n’est plus le cas depuis le contre-blocus organisé par les États-Unis à partir du 13 avril. Lors d’un entretien entre les ministres des affaires étrangères chinois et thaï le 25 avril dernier, Wang Yi aurait indiqué à son homologue thaïlandais que plus de 70 navires chinois étaient bloqués dans le golfe persique à l’entrée du détroit d’Ormuz.

Le cabinet de conseil Kpler, spécialiste des enjeux énergétiques internationaux, signalait récemment le passage d’un méthanier par le détroit à destination d’un port chinois, un fait suffisamment rare pour être souligné, qui ne modifie qu’à la marge le blocage actuel. Le ministre des affaires étrangères Wang Yi a commencé à hausser le ton lors de sa rencontre avec son homologue iranien Seyyed Abbas Araghchi à Pékin le 6 mai dernier, déclarant « pour ce qui concerne le détroit d’Ormuz, la communauté internationale partage une volonté commune de restaurer un passage normal et sûr à travers le détroit, et la Chine espère que toutes les parties impliquées vont rapidement répondre à cet appel. »

Rentrant de Pékin le 15 mai dernier, Donald Trump a indiqué que la Chine avait offert son aide pour faciliter la réouverture du détroit, la presse chinoise se contentant d’indiquer que les deux parties avaient eu des « conversations » sur le sujet, manifestement pour ménager l’Iran.

Comment Pékin s’adapte au choc d’offre

La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l’agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Ce niveau de réserves place la Chine – avec le Japon – parmi les pays d’Asie les mieux protégés contre des chocs d’offre de court terme, ce qui explique l’absence actuelle de pénuries sur le marché chinois, à l’inverse de ce que l’on observe déjà aux Philippines, en Thaïlande, en Inde ou au Pakistan.

Globalement le taux d’autonomie énergétique de la Chine est de l’ordre de 84%, principalement parce que le charbon représente 52% du mix énergétique chinois, avec un taux d’autosuffisance élevé pour le charbon, proche de 94%. Par ailleurs, les importations chinoises de charbon ne proviennent pas du Moyen-Orient, ses deux principaux fournisseurs étant l’Indonésie et l’Australie. Faire davantage appel au charbon est donc logique du point de vue de la sécurité énergétique du pays, mais problématique par rapport à ses objectifs de décarbonation et de transition énergétique.

Le compromis pratiqué depuis déjà quelques années par les autorités chinoises consiste à développer la conversion du charbon vers le gaz et certains produits chimiques. La gazéification du charbon permet d’obtenir l’équivalent du GPL (gaz de pétrole liquéfié), particulièrement touché par le blocage du détroit d’Ormuz, ou du GNL (gaz naturel liquéfié). Cette conversion concernait déjà 276 millions de tonnes de charbon en 2024 selon le CREA (Center for Research on Energy and Clean Air) et une vingtaine de projets de gazéification du charbon sont en cours de réalisation.

Ce procédé permet d’émettre moins de CO2 que le charbon lui-même tout en polluant l’air et en consommant beaucoup d’eau. Deux inconvénients dont s’accommode le gouvernement car les sites de gazéification sont situés au Xinjiang ou en Mongolie intérieure, deux provinces excentrées habitées principalement par des minorités ethniques (les Ouighours et les Mongoles).

Pour le pétrole la production nationale couvre un tiers des besoins. Les importations en provenance du Moyen-Orient représentent donc 30% de la demande intérieure (contre près de 100% pour le Japon). La Chine s’est rapidement engagée dans une politique de diversification de ses approvisionnements dès le début de la guerre. Au mois de mars, la chute des achats en provenance du Golfe persique a été presque entièrement compensée par une augmentation des achats de pétrole russe (+13% en volume), brésilien et africain.

En avril les exportations russes sont affectées par les attaques de drones ukrainiens qui provoquent une chute de plus de 20% de ces exportations par voie maritime. Du côté chinois l’ajustement se fait cette fois-ci par une baisse brutale des importations de pétrole brut en volume (-30% par rapport à la moyenne des achats en 2025), sans doute grâce au recyclage des achats supplémentaires réalisés en début d’année. Les possibilités d’ajustement par la diversification ou la baisse de la demande vont devenir plus limitées dans les semaines à venir, ce qui explique le ton plus alarmiste des messages adressés par Pékin aux belligérants.

Le gouvernement chinois a par ailleurs restreint fortement les exportations chinoises de produits pétroliers (kérosène, essence et diesel), sans se préoccuper du choc de prix provoqué sur les marchés spots de ces produits en Asie, au détriment de pays comme le Japon, la Corée, l’Indonésie ou le Pakistan. Une décision qui montre les limites de l’approche coopérative dont la diplomatie chinoise se veut le chantre.

L’impact sur les prix affecte des pans entiers du secteur manufacturier et de l’agriculture

Au-delà des risques sur les approvisionnements énergétiques, la guerre a un impact important sur les prix intérieurs. Les prix de l’essence à la pompe ont progressé de près de 40% en mars, sensiblement plus qu’au début de la guerre en Ukraine. Le gouvernement est intervenu pour réduire cette hausse à 25% fin avril en dépit du maintien à plus de 100 dollars des prix baril de Brent.

La hausse des prix du brut importé affecte le secteur pétrochimique, particulièrement important en Chine. Les prix des produits raffinés ont progressé de près de 10% et ceux de l’industrie chimique de 3%. L’industrie des semi-conducteurs est touchée par l’explosion des prix de l’hélium (dont le Qatar est le deuxième producteur mondial) et du naphta. L’agriculture est affectée par la hausse des prix de l’urée et de l’acide sulfurique qui impacte la chaîne de production des fertilisants.

Gros producteur et exportateur de fertilisants, la Chine a pris des mesures de restrictions sur ses exportations, avec les mêmes effets négatifs pour ses partenaires asiatiques que dans le cas des produits pétroliers.

L’industrie des plastiques – qui représente un tiers de l’industrie mondiale – est également fortement touchée. Un exemple : les prix du polypropylène ont bondi de 40% sur le marché intérieur.

Globalement, et pour la première fois depuis longtemps, l’indice des prix à la production manufacturière est reparti à la hausse en Chine (+2,8% en avril). Et pas pour des « bonnes raisons, » car il n’y a pas de relance de la demande intérieure dans le pays.

Un effet contrasté sur le commerce extérieur chinois

Les chiffres du commerce extérieur chinois sont restés très bons en avril, avec une progression de 14% des exportations et de 25% des importations en dollars, qui reste en ligne avec les données du premier trimestre. Pour autant, le FMI anticipe dans son World Economic Outlook d’avril dernier une baisse significative des exportations chinoises vers l’Inde et les six principaux pays de l’ASEAN en 2026. Les échanges bilatéraux de la Chine avec le Moyen-Orient sont déjà en train de s’effondrer, avec une chute de plus de 40% dès le mois de mars.

L’enjeu est de taille pour Pékin car l’accroissement de l’excédent commercial avait représenté 30% de la croissance du pays en 2025. Si l’atonie de la demande mondiale et les difficultés du Moyen-Orient conduisent à un freinage marqué des excédents chinois, l’objectif de 4,5 à 5% de croissance fixé par le gouvernement pour 2026 sera difficile à atteindre.

Sur le plan sectoriel, la Chine bénéficie de l’explosion de la demande internationale en énergies renouvelables et en voitures électriques provoquée par le goulot d’étranglement sur le pétrole et le gaz. Les exportations de véhicules hybrides et électriques progressent actuellement à un rythme de 15% par an, avec l’Union européenne et l’ASEAN comme principaux marchés. BYD anticipe pour l’année 2026 des exportations atteignant 1,5 million de véhicules contre un peu plus d’un million en 2025. Les ventes chinoises de panneaux solaires dans le monde ont doublé en mars.

Les investissements mondiaux sur l’intelligence artificielle soutiennent par ailleurs un boom des ventes chinoises de semiconducteurs. Les exportations de circuits intégrés du pays ont progressé de 87% sur les quatre premiers mois de 2026.

La résilience aux chocs du commerce extérieur chinois a souvent surpris. Elle se confirme une nouvelle fois depuis le début de l’année, avec les mêmes effets qu‘en 2025 sur l’accroissement de la pression concurrentielle chinoise en Europe et en Asie.

Les investissements chinois au Moyen Orient sont menacés

Les principaux investissements étrangers au Moyen-Orient directement affectés par le conflit sont à ce stade américains, comme le signale un article récent du China Power Project. Il s’agit en particulier de deux centres de données d’Amazon Web Services aux Emirats Arabes Unis et à Bahreïn. L’Iran a publié une liste de 29 cibles potentielles concernant les investissements dans la région des leaders de la high-tech américaine (AWS, Oracle, Nvidia, Microsoft, IBM, Google…).

Mais les investissements chinois n’ont pas été entièrement épargnés. L’attaque iranienne sur le port en construction de Mubarak Al-Kabeer au Koweït a endommagé les installations de la China Communications Construction Company qui avait signé un contrat majeur de 4 milliards de dollars pour la réalisation de ce nouveau port. Les investissements et les contrats de construction chinois en Iran même représentent un stock cumulé de 25 milliards de dollars dont on ne connaît pas l’état après les vagues de bombardement américains et israéliens.

Globalement la Chine a signé de nombreux contrats d’investissement et surtout de construction au Moyen-Orient. Selon les données recensées par le China Investment tracker de l’American Foundation sur la période 2005-2025, ces contrats représentent un total de 240 milliards de dollars, soit près de 10% du stock mondial d’investissements et contrats de construction chinois dans le monde et 20% de ceux réalisés au titre de la Belt and Road Initiative, les trois premiers destinataires étant l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Irak.

Source: Heritage Foundation. China Investment tracker

Globalement l’économie chinoise s’adapte à la guerre avec un mix d’effets négatifs et d’opportunités. Elle a les moyens de résister sensiblement mieux que ses voisins asiatiques, en particulier l’Asie du Sud-Est et du Sud qui sont durement touchées. Mais elle ne résistera pas à l’impact d’une récession mondiale qui paraît difficilement évitable si le détroit d’Ormuz reste fermé jusqu’à l’automne.

Hubert Testard

asialyst.com

Entre réarmement assumé et résistance pacifiste : le Japon à un tournant de son histoire

 

« No War. » Deux mots qui, depuis le début de l’année 2026, résonnent d’un bout à l’autre de l’archipel, de Sapporo à Fukuoka, des rues de Kyoto aux abords du siège du parlement à Tokyo. Le Japon connaît ses plus grandes mobilisations anti-guerres depuis des décennies à la suite de la décision de la Première ministre Sanae Takaichi d’accélérer le réarmement du pays confronté à une montée des périls inédite dans la région face à une Chine devenue turbulente, une Russie aggressive et une Corée du Nord imprévisible.

Sanae Takaichi est arrivée à la tête du gouvernement en octobre 2025, portée par l’aile la plus conservatrice du Parti libéral-démocrate (PLD), au pouvoir presque sans discontinuer depuis sa création en 1955. Dès ses premières semaines au pouvoir, le ton est donné : le Japon doit réarmer et sa Constitution doit évoluer pour refléter « les réalités sécuritaires du monde d’aujourd’hui. »

La victoire écrasante de son camp aux élections législatives anticipées de février 2026 (316 sièges sur 465 à la Chambre basse, soit la meilleure performance du PLD dans toute son histoire) lui a offert la majorité nécessaire pour proposer une révision constitutionnelle au parlement. Elle a aussitôt déclaré son intention de soumettre un texte dans l’année.

Les mesures concrètes se sont enchaînées à un rythme qui a surpris jusqu’aux observateurs les plus avertis. Le 21 avril, le gouvernement a officiellement levé l’embargo de longue date sur l’exportation d’armes létales, justifiant cette décision au nom d’un « environnement sécuritaire de plus en plus sévère. »

Le budget de la défense pour l’exercice 2026 a atteint 9 040 milliards de yens, quatorzième record annuel consécutif, dans le cadre d’un plan visant à porter les dépenses militaires à 2 % du PIB, un niveau lui aussi inédit depuis la reddition du Japon en 1945. Des batteries de missiles longue portée ont été déployées dans les îles du sud-ouest de même que des installations radar sophistiquées, le tout couvrant la mer de Chine orientale.

Le tabou de l’article 9 de la Constitution japonaise

Sur le plan constitutionnel, les propositions en discussion au sein du PLD tournent autour de deux axes, à savoir la reconnaissance explicite des Forces d’autodéfense (le nom donné à l’armée nippone) dans l’article 9, dont la lettre interdit pourtant au Japon de maintenir des forces armées, et l’introduction d’une clause d’état d’urgence susceptible de suspendre les élections et de donner force de loi aux décrets du cabinet.

Son allié de coalition, le Parti de l’innovation du Japon, va encore plus loin, plaidant pour la suppression pure et simple du second paragraphe de l’article 9 de la Constitution dont la rédaction avait été menée sous la conduite des forces d’occupation américaines à l’époque.

La Première ministre, première femme à la tête d’un gouvernement au Japon, inscrit tout cela dans un contexte régional qu’elle juge fondamentalement transformé, avec une Chine de plus en plus turbulente, une Corée du Nord dont les missiles balistiques intercontinentaux peuvent désormais atteindre n’importe quelle ville japonaise, et une Russie en guerre contre l’Ukraine mais dont les frontières orientales se trouvent en Asie de l’Est.

À quoi s’ajoute, depuis le 28 février 2026, la guerre en Iran qui a fermé le détroit d’Ormuz par lequel transite 93 % des importations pétrolières du Japon, provoquant une dépréciation du yen, une flambée des prix à la pompe ainsi que par-dessus tout une crise de confiance sans précédent envers l’alliance nippo-américaine.

La rue dit non : anatomie d’un mouvement inédit

Le mouvement de protestation de couleur pacifiste a démarré modestement. En février, quelques milliers de personnes se rassemblaient devant la Diète nationale (parlement). En mars, ils étaient 30 000 lors d’une seule soirée. Le 3 mai, journée constitutionnelle célébrant l’anniversaire de la Loi fondamentale de 1947, plus de 90 000 manifestants se sont réunis dans l’ensemble du pays, dont 50 000 dans le seul parc de Tokyo sous la bannière « STOP à la révision constitutionnelle et à l’expansion militaire. » Les cortèges se sont étendus à 200 villes et bourgs, dans chacune des 47 préfectures de l’archipel.

Le 29 mars dans le quartier de Shinjuku à Tokyo, le collectif Protest Rave a transformé le plus grand hub de transports de l’archipel en piste de danse politique, avec des systèmes de sonorisation installés dans la rue, des DJ sets entrecoupés de prises de parole et un hashtag devenu viral : #DropBassNotBombs. Une forme de contestation héritée, selon ses organisateurs, des mobilisations populaires contre la guerre en Irak en 2003.

Ce mouvement s’inscrit dans une longue tradition que Tomi Kobayashi, une institutrice de 30 ans, avait initiée en 1960 lors des protestations contre la révision du traité de sécurité nippo-américain. Elle s’était présentée seule devant la Diète, avec une banderole se lisant « Société des sans-voix que tout le monde peut rejoindre. » Quelques passants l’avaient rejointe. Ils étaient bientôt 300. Ce « mouvement des sans-voix » est aujourd’hui souvent cité comme l’acte de naissance du militantisme civil pacifiste japonais. Soixante-six ans plus tard, ses héritiers utilisent X (ex-Twitter) pour mobiliser, mais la solitude courageuse du geste inaugural reste la même.

Un pays profondément divisé : ce que disent les sondages

Le tableau que brossent les enquêtes d’opinion est à la fois clair et paradoxal. Il révèle un pays qui ne veut pas la guerre, mais qui n’est pas non plus d’accord sur ce que la paix exige. Trois données permettent d’en saisir la complexité.

Tout d’abord, selon un sondage de l’agence Kyodo de 2024, 75 % des Japonais jugent une révision constitutionnelle nécessaire. Mais dans la même enquête, 65 % estiment qu’il n’y a aucune urgence à précipiter le débat parlementaire, et les avis sur l’article 9 lui-même sont presque équitablement partagés (51 % pour une modification, 46 % contre).

Deuxième donnée : un sondage du grand quotidien conservateur Yomiuri Shimbun indique que 80 % des Japonais s’opposent à toute modification du premier paragraphe de l’article 9 (celui qui renonce à la guerre comme droit souverain) tandis que l’opinion est nettement plus divisée sur le second paragraphe, qui prohibe le maintien de forces armées.

Troisième donnée, peut-être la plus significative : 82 % des Japonais interrogés par le quotidien traditionnellement de gauche Asahi Shimbun en mars 2026 se sont déclarés opposés aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran. Cette hostilité traverse tous les électorats, y compris 70 % des sympathisants PLD eux-mêmes.

Koichi Nakano, professeur de sciences politiques, a résumé l’état d’esprit qui a poussé les jeunes dans la rue : « La guerre a ramené le risque que le Japon puisse s’impliquer dans un conflit illégal sous Takaichi. Beaucoup plus de gens sentent qu’ils doivent montrer leur soutien à l’article 9 comme dernier rempart contre la guerre. »

Ce que les sondages révèlent en creux, c’est une distinction fondamentale que les partisans comme les adversaires de Takaichi peinent parfois à formuler clairement : accepter des Forces d’autodéfense renforcées n’est pas la même chose qu’approuver la révision formelle du texte constitutionnel.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 avait conduit l’ancien Premier ministre Fumio Kishida à s’engager, dans des documents relatifs à la sécurité nationale approuvés en décembre 2022, à porter le budget de la défense du Japon à 2 % d’ici l’exercice 2027, brisant ainsi le tabou d’un budget limité à 1%. Il avait en même temps annoncé l’acquisition de capacités de frappe en profondeur. Il n’y avait alors pas eu de manifestations.

C’est l’acte symbolique de toucher à la Constitution, ce texte fondateur jamais amendé en 78 ans, qui cristallise la résistance.

La génération du tournant : un pacifisme réinventé, pas abandonné

L’opinion des jeunes électeurs japonais a commencé à profondément changer en voyant des porte-avions chinois manœuvrer près de l’île japonaise d’Iwo Jima située en mer des Philippines à environ 1 046 km au sud de Tokyo et à l’est de Taïwan, des missiles nord-coréens survoler l’archipel, et l’administration Trump conditionner ses garanties de sécurité au niveau des dépenses japonaises.

Un sondage du Cabinet Office de 2025 relevait que 93,5 % des 18-29 ans avaient une opinion favorable des Forces d’autodéfense (FDS), le taux le plus élevé de toutes les tranches d’âge. Pour ces jeunes, les FDS sont avant tout l’institution qui a secouru les victimes du tremblement de terre de 2011 qui fit 18 000 morts et disparus et qui protège les îles lointaines de l’archipel.

Toutefois, les données sur la participation aux manifestations révèlent une surreprésentation significative des jeunes femmes dans les rangs des protestataires. Pour une grande partie d’entre elles, c’est un pacifisme plus traditionnel, anti-dissuasion, qui s’exprime, un refus du raisonnement selon lequel intégrer la stratégie de dissuasion américaine comme un parapluie pourrait rester purement « défensif. » Une fois le Japon pleinement inscrit dans la mécanique de l’alliance militaire, arguent ces voix, la frontière entre défense nationale et engagement expéditionnaire devient politiquement intenable.

La crise iranienne leur a fourni un argument empirique là où elles n’avaient jusqu’ici que des arguments théoriques. Le 19 mars, à la Maison-Blanche, Donald Trump a pressé Takaichi d’envoyer des navires de guerre japonais dans le détroit d’Ormuz. Elle a refusé, invoquant ce que le Japon « peut et ne peut pas faire dans le cadre de ses lois. » Pour les manifestants de mars et avril, cet épisode a démontré que l’article 9 fonctionne encore comme un frein réel, précisément comme ses rédacteurs l’avaient voulu.

Entre héritage moral et réalité stratégique

L’article 9 de la Constitution japonaise de 1947 est l’un des textes les plus remarquables du droit constitutionnel mondial. Son premier paragraphe engage le Japon à renoncer à jamais à la guerre comme droit souverain et à la menace ou à l’usage de la force dans le règlement des conflits internationaux. Son second paragraphe stipule qu’aucune force terrestre, navale ou aérienne ne sera maintenue, et que le droit de belligérance ne sera pas reconnu à l’État.

Ce texte est né deux ans seulement après qu’Hiroshima et Nagasaki eurent été rasées par le feu nucléaire américain, faisant jusqu’à 200 000 morts à la fin de 1945. Les survivants, les hibakusha, en ont fait leur boussole morale. En 2026, Jiro Hamasumi, l’un d’eux, plaidait encore devant la conférence de révision du Traité de non-prolifération nucléaire : « Les armes nucléaires ont été utilisées parce que nous sommes entrés en guerre. Plus jamais la guerre. Plus jamais de hibakusha. »

Mais l’article 9 n’a jamais été aussi absolu que sa lettre le suggère. Dès 1954, sous pression américaine, le Japon a rétabli des forces armées dites « d’autodéfense. » En 2014-2015, le Premier ministre de l’époque Shinzo Abe avait réinterprété par décret gouvernemental la notion de légitime défense collective, permettant au Japon de soutenir des alliés qui seraient attaqués. Aujourd’hui, avec Sanae Takaichi, c’est l’amendement formel du texte qui est à l’ordre du jour, une ligne que nul gouvernement n’avait encore osé franchir.

Les partisans de la révision font valoir que l’environnement stratégique a fondamentalement changé, que l’article 9 « écrit dans le sillage de la défaite » est trop contraignant, et que reconnaître officiellement les Forces d’autodéfense dans la Constitution ne fait qu’acter une réalité déjà largement acceptée par la population.

Leurs adversaires répondent que les modifications finissent par vider la clause pacifiste de sa substance et que l’article 9 n’est pas qu’une contrainte juridique, mais un engagement moral que le monde entier reconnaît au Japon et qui explique pour une large part son image de puissance économique respectée depuis 1945.

Une analyse du quotidien Mainichi Shimbun, publiée en avril 2026, considère que le pacifisme japonais n’était viable comme doctrine que parce qu’il était enchâssé dans un ordre international garanti par Washington. Or aujourd’hui, cet ordre s’effondre. Les États-Unis eux-mêmes en sapent les fondements.

Le constat est donc que peut-être le pacifisme et le constitutionnalisme japonais ne peuvent-ils plus s’articuler comme ils le faisaient. « L’ère d’après-guerre est terminée, » écrit le journal de couleur politique plutôt centriste. Non pas pour applaudir cette fin, mais pour en mesurer toute la gravité.

Quel Japon pour demain ?

Si Sanae Takaichi dispose d’une grande majorité à la chambre basse, elle est loin du compte à la chambre haute, où une large coalition transpartisane serait nécessaire pour franchir le seuil requis des deux tiers pour entériner une réforme de la Constitution. Celle-ci exige en outre, une fois les deux chambres réunies, de remporter également la majorité simple d’un référendum populaire.

À l’époque, les années Abe, un Premier ministre qui avait fait de la révision constitutionnelle le cœur de son identité politique pendant près d’une décennie, n’avaient pas suffi à mettre le peuple de son côté.

Dans un pays où le changement se produit généralement lentement, la question est non seulement de savoir ce que le Japon va décider, mais aussi à quelle vitesse et quelle sera la pression intérieure et extérieure nécessaire pour y parvenir. Bon gré, mal gré, le Japon se retrouve à un tournant de son histoire.

Sébastien Raineri

asialyst.com