Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 15 janvier 2026

L'armée américaine a secrètement maquillé un avion pour frapper dans les Caraïbes

 

La première attaque américaine contre un navire de trafiquants de drogue présumés qui voguait dans les Caraïbes en septembre dernier fait à nouveau des remous. L'armée américaine aurait secrètement maquillé un appareil militaire en avion civil afin de lancer l'attaque qui avait fait onze morts, révèle le «New York Times», ce lundi 12 janvier. 

La frappe menée sur ce bateau accusé de trafic de drogue au large de Trinité-et-Tobago, selon l'administration Trump, avait rapidement ébranlé le Pentagone. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a été accusé de «crime de guerre» pour avoir donné l'ordre de tuer les survivants naufragés de la première frappe. Un second crime du même type pourrait désormais pendre au nez de Washington.

Avion déguisé en civil

Selon des sources officielles du quotidien new yorkais, l'avion ne portait aucune distinction militaire permettant de l'identifier en tant que menace. Celui-ci aurait été repeint et aurait transporté ses munitions à l'intérieur du fuselage, et non de manière visible sous ses ailes, ressemblant alors à un avion civil.

Or, cette stratégie de dissimulation, qui trompe l'adversaire et l'empêche de reconnaître clairement la menace, lui permettant de prendre des mesures d'évitement ou même de se rendre pour survivre, est considérée comme de la «perfidie» selon le droit international humanitaire. Feindre le statut de civil pour amener l'ennemi à baisser sa garde avant de l'attaquer et – dans ce cas– de le tuer, pourrait donc constituer un crime de guerre. 

Les manuels militaires américains stipulent clairement que les combattants légitimes en mer doivent agir «dans le respect de l'honneur militaire, et notamment sans recourir à la perfidie». Les commandants ont par ailleurs le «devoir de distinguer leurs propres forces de la population civile». 

Affaire mise sous le tapis

Ce nouvel élément de l'enquête a été abordé lors de réunions à huis clos entre le Congrès et des responsables militaires. Ces révélations incriminantes, qui viennent mettre de l'huile sur le feu d'une affaire déjà brûlante, n'ont pas été rendues publiques en raison du caractère classifié de l'appareil. 

Peu avant le début des attaques, l'administration Trump a exclu de nombreux juristes militaires et experts opérationnels, lui permettant de maintenir le secret sur la planification de ces frappes navales. De son côté, Pete Hegseth a limogé en février 2025 les plus hauts gradés des services juridiques militaires, sapant leur rôle de mécanisme de contrôle interne. 

Culpabilité jamais prouvée

Depuis l'attaque, l'armée aurait opté pour des avions clairement identifiables pour poursuivre la campagne militaire acharnée de Donald Trump contre le trafic de drogue dans les Caraïbes. Il n'est toutefois pas certain que ces appareils aient volé à une altitude suffisamment basse pour être repérés.

Ces frappes contre des trafiquants de drogue présumés ont fait plus de 100 morts dans le Pacifique et les Caraïbes. Le président américain n'a jusqu'ici jamais prouvé la culpabilité de ces trafiquants présumés, ni fourni la moindre preuve d'une réelle implication de ces navires dans un quelconque trafic. 

Plusieurs experts en droit militaire estiment que les ordres donnés par Donald Trump et Pete Hegseth visant à attaquer ces embarcations étaient illégaux. Selon eux, les personnes tuées ne constituaient pas des cibles militaires légitimes. L’armée n’a pas le droit de viser des civils ne représentant pas une menace imminente, y compris lorsqu’ils sont soupçonnés d’activités criminelles.

Léa Perrin

blick.ch

Chine-Russie : où en est l’amitié sans limites ?

 

La Chine et la Russie affichent un partenariat solide comme le roc pour faire face aux États-Unis et à l’Europe. L’agression russe en Ukraine renforce à court terme ce partenariat et masque les rivalités potentielles entre les deux pays. Le prix à payer pour la Russie est cependant élevé, dont un processus de vassalisation déjà largement engagé.

Faire partie de l’Occident ou se tourner vers l’Est est un débat qui a divisé les intellectuels et les dirigeants russes depuis deux siècles. Ce débat est pour le moment tranché. La journaliste Laure Mandeville évoque dans un article publié le 22 septembre 2023 dans Le Figaro un rapport intitulé « Problèmes et leçons récentes de l’histoire de la politique étrangère nationale » signé par quatre stratèges proches du Kremlin. Ce rapport propose d’abandonner « l’occidentalo-centrisme qui a consisté en Russie depuis des siècles à vouloir s’intégrer au sein de l’Occident » et rechercher « une intégration avec l’Asie et la Chine. Même si cette intégration pourrait être en partie dangereuse, elle l’est moins qu’avec l’Europe, car la Chine ne veut pas changer nos valeurs et attenter à notre souveraineté. »

Vladimir Poutine a lui-même élaboré sa stratégie de pivot vers l’Asie et la Chine dès 2012 lors du sommet de l’APEC de Vladivostok, puis lors de sa visite à Shanghai en 2014, deux mois après l’annexion de la Crimée. Le virage asiatique de la Russie s’est considérablement accéléré après le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’accumulation de sanctions économiques et financières occidentales qu’elle a provoqué. Ce virage se concentre principalement sur la Chine et vers l’Inde pour ce qui concerne les exportations pétrolières. Il crée un face à face qui limite considérablement les choix russes pour l’avenir.

Le rapport de force économique est totalement déséquilibré

Si l’Union Soviétique était incontestablement le « grand frère » de la jeune Chine communiste de Mao Zedong, la Russie d’aujourd’hui est devenue un « petit frère » incapable de rivaliser avec la puissance économique et technologique chinoise.

Source : Banque Mondiale. Word Development Indicators

En dollars courants, les PIB des deux pays se situaient à un niveau comparable en 1993. Aujourd’hui celui de la Chine représente neuf fois la taille du PIB russe. Le PIB par habitant chinois a rattrapé celui de la Russie en 2020 avant de perdre du terrain en raison des différentiels de parités monétaires avec le dollar américain.

L’index global d’innovation (Global Innovation Index) publié par l’OMPI, qui synthétise une large série d’indicateurs relatifs à l’innovation, place la Chine au 12ème rang mondial en 2023 alors que la Russie se situe au 51ème rang, derrière des pays asiatiques comme le Vietnam, la Thaïlande, l’Inde ou la Malaisie. Si l’on s’intéresse aux innovations des entreprises, le nombre de brevets internationaux déposés auprès de l’OMPI par la Chine a dépassé les États-Unis en 2020 pour devenir le premier déposant mondial tandis que le nombre de dépôts internationaux russes se situe en 2024 au centième des dépôts chinois.

La Chine partenaire dominant du commerce extérieur et du marché intérieur russe

Moscou a cessé de publier ses statistiques de commerce extérieur depuis le début de l’offensive russe en Ukraine. L’institut Bruegel a dès lors mis au point un « Russia Foreign Trade tracker » qui suit sur une base mensuelle les échanges de la Russie avec ses 38 partenaires commerciaux principaux à partir des données publiées par ces pays. Ce tracker permet de constater que, depuis l’offensive russe en Ukraine, la Chine est devenue le partenaire commercial incontournable de la Fédération.

La part de marché chinoise dans les exportations russes est passée de 19 à 40% entre 2021 et 2025. Les produits énergétiques représentent 70% des exportations russes. Depuis l’interruption des achats de charbon, puis de pétrole par l’Union européenne à partir de décembre 2022, la Chine est une destination centrale des ventes russes de charbon (43% du total) et de pétrole brut (47%). Elle représente aussi une part importante des exportations de gaz, qui va croître avec l’arrêt programmé des achats européens de GNL et de gaz par gazoduc.

Source: CREA (Center for Research on Energy and Clean Air)

Le rôle central de la Chine est encore plus net pour les importations russes. Sa part de marché est passée de 30% en 2021 à 71% entre janvier 2024 et septembre 2025. Surtout le rôle des fournisseurs chinois est écrasant dans les hautes technologies où leur part dépasse désormais 90%. Pour ce qui concerne les technologies duales, les exportateurs chinois fournissent les deux-tiers des machines à commandes numériques importées par la Russie, qui jouent un rôle clé dans les chaînes industrielles du complexe militaire russe.

Source: Institut Bruegel. Russia Foreign Trade Tracker. Calculs de l’auteur

Au-delà du commerce extérieur lui-même, les entreprises chinoises ont largement remplacé les entreprises occidentales sur le marché intérieur russe. Les marques chinoises représentaient près des deux tiers du marché automobile russe en 2024, au point d’inciter le Kremlin à mettre en place récemment une taxe de recyclage qui est compensée par des subventions pour les fabricants nationaux, en particulier pour le leader national Avtovaz, l’ancien partenaire de Renault. Un autre exemple est celui des téléphones portables, où les marques chinoises représentaient en volume plus de 80% des ventes en 2024. L’ensemble du marché russe des biens de consommation est envahi de produits chinois, qu’il s’agisse de textile-habillement, de chaussures ou d’électronique grand public.

Les limites du pivot vers l’Asie et la Chine

La dépendance russe à l’égard des clients et des fournisseurs chinois ne permet pas de compenser entièrement l’effondrement des relations avec l’Europe. Au plan des exportations le contexte général de baisse des prix du pétrole, la fragilisation des ventes vers l’Inde en raison des sanctions américaines (avec une chute de près de 50% sur les deux derniers mois), et la relative atonie de la demande chinoise de produits fossiles conduisent à un effritement continu des revenus d’exportation russes.

Selon les données recensées par le CREA, les volumes d’exportation des produits énergétiques russes ont globalement baissé de 25 % entre le pic atteint en juin 2023 et le 11 janvier 2026. Les revenus journaliers calculés en millions d’euros se sont pour leur part effondrés depuis le pic d’avril 2022 (-63%) à un moment où le lancement de la guerre en Ukraine avait provoqué une envolée des prix mondiaux de l’énergie. Ils se situent actuellement un peu en dessous de 500 millions d’euros par jour, contre environ 700 millions d’euros deux ans plus tôt. La Chine a maintenu le niveau de ses achats en volume depuis deux ans mais leur valeur en euros s’est effritée de 10-12%.

Les déboires de Gazprom illustrent les limites du partenariat avec la Chine. Ses exportations vers l’Europe par gazoduc ont chuté de près de 90% entre les 180 Md de mètres cubes d’avant la guerre en Ukraine et 2025. Elles ne passent plus désormais que par la Turquie pour servir la Hongrie et la Slovaquie. Les ventes vers la Chine ont progressé à travers le gazoduc Power of Siberia One, mais se limitent à 38 Md de mètres cubes en 2025. Le seuil pourrait atteindre près de 50 Md de mètres cubes en 2027 avec l’extension de ce gazoduc vers l’île de Sakhaline.

Pour aller plus loin et doubler encore les ventes vers la Chine, il faut construire un nouveau gazoduc – le Power of Siberia Two – pour lequel les négociations entre les deux pays durent depuis plus d’une décennie. La partie russe a annoncé la signature d’un accord lors de la dernière visite de Vladimir Poutine en Chine en septembre 2025. Mais cet accord ne règle ni la question du financement ni surtout la question du prix. La partie chinoise demande l’application des prix intérieurs russes, soit trois fois moins que le niveau des prix pratiqué avec l’Europe, ce qui est évidemment inacceptable pour le Kremlin. La réalité est que la Chine, dont la demande d’énergie plafonne et qui est engagée dans une transition énergétique à marche forcée, n’aura probablement pas besoin des 50 Md de mètres cubes supplémentaires proposés par la Russie, même si Power of Siberia Two voit le jour en 2030. L’« amitié sans limites » passe clairement après l’intérêt national.

La Russie n’est plus un partenaire militaire incontournable

L’Union Soviétique puis la Russie ont joué un rôle central dans le développement des capacités militaires et nucléaires chinoises depuis l’origine de la République Populaire de Chine. La Russie a été longtemps le principal fournisseur d’armes et de technologies militaires de l’Armée Populaire de Libération (APL), mais cette relation a profondément changé. La montée en gamme du savoir-faire technologique chinois – accompagnée d’un pillage technologique permanent dont les fournisseurs russes ont été les premières victimes – a permis à la Chine de réduire de moitié ses importations d’armements sur la période 2010-2024 par rapport aux quinze années précédentes.

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Russie a pour sa part perdu sa place de deuxième exportateur d’armes dans le monde, avec une part de marché dans les ventes d’armes mondiales qui a chuté de 30 à moins de 5%. Pékin n’a cessé de diminuer ses commandes d’armes à Moscou depuis 2018 pour parvenir à pratiquement 0 en 2024.

Source : SIPRI. Données en TIV (trend Indicator value), un indicateur spécifique du SIPRI qui trace les flux de matériels militaires échangés


Restent les exercices militaires conjoints qui ont commencé en 2005 et dont le rythme a fortement augmenté depuis cinq ans. Les deux armées sont prêtes à agir ensemble pour faire face aux enjeux géopolitiques du continent asiatique, notamment dans l’hypothèse d’un conflit avec Taïwan. Mais c’est désormais la Chine qui fournit des technologies duales pour soutenir l’effort d’armement russe.

Des rivalités mises en sommeil face au « Sud global »

La stratégie anti-occidentale des deux pays passe par l’animation conjointe de divers forums multilatéraux associant les pays du « Sud Global » comme les BRICS ou la SCO (Shanghai Cooperation Organisation), avec un leadership qui devient de plus en plus chinois. Elle vise également certaines régions du monde comme l’Afrique ou l’Asie centrale.

Les ambitions russo-chinoises en Afrique se placent pour le moment dans une certaine logique de complémentarité. La Russie veut coopérer avec certains pays africains pour contourner les sanctions occidentales et développer sa « flotte fantôme » de tankers pétroliers. Elle vend par ailleurs dans les zones de conflit ses capacités d’intervention militaires à travers l’Africa Corps – la nouvelle version du groupe Wagner – qui est présente dans une demi-douzaine de pays africains (Mali, Nider, Soudan, Burkina Faso, Libye). Moscou a par ailleurs signé des accords de coopération et de ventes d’armes avec une trentaine de pays africains.

La Chine s’intéresse pour sa part à l’accès aux ressources énergétiques et minières du continent africain et à son développement économique. Premier partenaire commercial et premier investisseur mondial en Afrique, elle a signé avec les pays africains pour 700 milliards de dollars de contrats depuis 2013, et lors du dernier sommet sino-africain de septembre 2024 Xi Jinping a annoncé 50 milliards de dollars de financement publics supplémentaires sur trois ans. Les principaux partenaires de Pékin ne sont pas les mêmes que ceux de Moscou. Ils incluent des pays comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Egypte, l’Algérie, l’Angola, la Zambie ou le Liberia. Cette « complémentarité » reste cependant instable et des rivalités peuvent surgir à tout moment au gré de l’actualité géopolitique du continent.

En Asie centrale, la Russie cherche à préserver ce qui lui reste d’influence après la disparition de l’URSS. Elle crée en 2000 la Communauté économique d’Eurasie avec le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Biélorussie. Celle-ci devient l’Union économique d’Eurasie à partir de 2014 avec la participation de l’Arménie. Chine et Russie partagent une préoccupation commune, qui est d’éviter une déstabilisation de la région par des révolutions démocratiques comme celles du « printemps arabe » de 2012. Lors du sommet de la CSO de 2012, le vice-ministre des affaires étrangères chinois déclare « nous ne permettrons absolument pas que les désordres survenus en Asie de l’Ouest et en Afrique du Nord puissent se produire en Asie centrale. »

La région comporte les pays des anciennes routes de la soie, et elle est devenue naturellement un des axes majeurs de la BRI (Belt and Road Initiative) lancée par Xi Jinping en 2013 lors d’une visite au Kazakhstan. Certains des principaux projets énergétiques de Pékin dans la région sont en fait antérieurs à la BRI, comme le gazoduc du Turkménistan ou l’oléoduc du Kazakhstan, tous deux reliés à la région autonome chinoise du Xinjiang. Après le lancement de l’offensive russe en Ukraine, l’interruption du transit ferroviaire et routier passant par la Russie vers l’Europe a donné une nouvelle importance au corridor d’Asie du Centre et de l’Ouest. L’Asie centrale est par ailleurs devenue une plate-forme de réexportation vers la Russie de produits à usage dual en provenance de Chine, comme les camions ou les roulements à bille.

La rivalité économique entre Moscou et Pékin dans la région est évidente, mais elle passe au second plan dans le contexte géopolitique actuel. Vladimir Poutine s’est associé à la BRI pour bénéficier des financements chinois en Sibérie et il n’est pas en mesure de critiquer les projets de la BRI en Asie centrale. Le soutien que lui accorde la Chine dans son offensive en Ukraine le contraint par ailleurs à une prudente neutralité face à des initiatives chinoises qui débordent le strict champ économique comme les bases militaires au Kirghizistan ou au Tadjikistan, ou les projets de « ville sûre » fondés sur des réseaux de caméras de surveillance que la Chine promeut dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Les « vrais-faux alliés »

L’expression « vrais-faux alliés » est celle choisie par Pierre Andrieu, ancien ambassadeur de France et auteur d’un livre intitulé Géopolitique des relations russo-chinoises (PUF, 2023), dans un Interview avec Le Figaro en septembre 2023. Pierre Andrieu rappelle que « l’amitié sans limites » affichée par les deux pays n’est pas une alliance et ne comporte aucune obligation d’aide en cas d’agression extérieure. Il souligne que le pivot vers l’Asie de Vladimir Poutine permet à la Chine d’imposer de plus en plus ses conditions à son partenaire russe. Pékin a besoin de garder un régime politique stable à ses frontières mais peut s’accommoder d’une Russie durablement affaiblie.

L’« amitié sans limites » pourrait connaître trois tests majeurs à court ou moyen terme. Celui de la fin de la guerre avec l’Ukraine d’abord. Si la Russie n’est pas victorieuse et si un compromis territorial est trouvé, la Chine cherchera à retrouver rapidement une relation économique privilégiée avec l‘Ukraine en participant activement à la reconstruction, ce qui ne manquera pas de susciter des tensions avec Moscou. Le second test est plus hypothétique. C’est celui d’une éventuelle offensive chinoise sur Taïwan. La Russie soutiendra la Chine, mais dans quelles limites ? Le troisième test est celui de la relation que les deux pays ont avec les États-Unis. Dans l’histoire on observe un mouvement de balancier entre les trois pays, les périodes de rapprochement avec Washington coïncidant avec des tensions russo-chinoises. Rien aujourd’hui ne permet d’anticiper une détente réelle entre les États-Unis et le couple Eurasiatique. Mais ni Donald Trump, ni Vladimir Poutine ni Xi Jinping ne sont éternels…

 Hubert Testard

lundi 12 janvier 2026

Bernard Bajolet, ex-directeur de la DGSE, a été condamné à un an de prison avec sursis

 

Au terme de dix années de procédure judiciaire, l'ex-directeur des services secrets français Bernard Bajolet a été condamné à un an de prison avec sursis. Il est condamné pour avoir orchestré une tentative d'extorsion contre un homme d'affaires qui, selon la DGSE, l'aurait arnaquée.

L'ex-directeur de la Direction générale de la Sécurité extérieure entre 2013 et 2017 a été reconnu coupable par le tribunal correctionnel de Bobigny de complicité, de tentative d'extorsion et d'atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l'autorité publique.

Une décennie d'enquête

Les faits qui lui sont reprochés remontent au 12 mars 2016. C'est donc une décennie d'enquête et de rebondissements judiciaires qui auront été nécessaires pour aboutir à cette condamnation, plus lourde que les six à huit mois d'emprisonnement avec sursis requis par le parquet.

Conformément aux réquisitions, cette condamnation ne sera toutefois pas inscrite au casier judiciaire de Bernard Bajolet. Cela est du à ses états de service pour le pays.

Investissements infructueux

Le 12 mars 2016, Alain Dumenil, homme d'affaires franco-suisse impliqué dans pléthore d'affaires judiciaires et de litiges commerciaux, est arrêté par la police aux frontières à l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle alors qu'il doit se rendre en Suisse.

Les policiers l'emmènent sous prétexte de devoir vérifier son passeport et le conduisent dans une salle. Deux hommes en civil, appartenant à la DGSE mais jamais identifiés, entrent dans la pièce et informent Alain Dumenil qu'il doit rembourser 15 millions d'euros à la France.

Les services de renseignements estiment qu'il les a escroqués au début des années 2000, lorsqu'ils l'ont appelé à la rescousse pour sortir la DGSE d'investissements infructueux. Ceux-ci avaient été réalisés avec un fonds secret, confié par l'Etat il y a des décennies dans une volonté d'indépendance de l'institution en cas d'occupation étrangère ou de disparition du gouvernement.

Des menaces mises en cause

Les agents menacent Alain Dumenil, dont les manœuvres financières lui ont valu d'être mis en examen pour banqueroute, notamment en lui montrant un album de photographies de ses proches. L'homme d'affaires s'emporte et annonce porter plainte. Les agents s'éclipsent.

Au cours du procès, qui s'est tenu en novembre et a parfois semblé devenir celui des services secrets tout entier, Bernard Bajolet a toujours reconnu avoir validé le principe d'une rencontre mais sans avoir jamais imaginé, a-t-il assuré, que cela se ferait avec «une forme quelconque de contrainte».

«Les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû», avait toutefois reconnu Bernard Bajolet qui, avec ses avocats, n'a pas souhaité faire de commentaire jeudi après la décision du tribunal.

Des méthodes choquantes

La cour, qui a qualifié les méthodes employés de «choquantes», «inquiétantes» et «contraire à l'Etat de droit», a considéré qu'"il est peu probable que des agents puissent agir en toute autonomie» dans un dossier «aussi sensible».

De plus, selon le président de la cour, si Bernard Bajolet avait fini par disqualifier la manière dont s'était déroulé l'entrevue avec Alain Dumenil, il n'a pour autant jamais signalé ces faits à la justice ni engagé de démarche disciplinaire à l'égard des agents, jamais identifiés, le secret défense ayant été invoqué à plusieurs reprise lors de l'instruction.

«Cette décision marque après des années de combat judiciaire une étape importante», en rappelant que «la justice peut établir des responsabilités, y compris lorsque l'affaire touche à des pouvoirs d'Etat particulièrement sensibles et en dépit des obstacles qui lui sont opposés», a réagi Me Nicolas Huc-Morel, avocat d'Alain Dumenil qui, lui, était absent lors de l'annonce de la décision.

25'000 euros de dédommagements

Bernard Bajolet a par ailleurs été condamné à verser 25'000 euros à Alain Dumenil, dont 15'000 euros pour «les souffrances endurées». Le reste concerne les frais de justice.

Lors de l'audience de novembre, Alain Dumenil était apparu très marqué, accusant, dans une déclaration quelque peu confuse, la DGSE de tentatives d'assassinat contre sa personne et de pression sur la justice. Il avait demandé trois millions d'euros.

AFP

La capture de Maduro, un coup dur pour les renseignements cubains

 

La capture de Nicolas Maduro et la mort de 32 Cubains dans l’attaque menée par des forces américaines sont un coup dur pour les services de renseignement cubains, longtemps reconnus pour leur redoutable efficacité, soulignent plusieurs experts.

Deux jours après le spectaculaire raid américain sur un complexe militaire à Caracas, La Havane a confirmé la mort dans l’opération de 32 membres des forces de sécurité dont vraisemblablement certains étaient chargés de la protection du dirigeant vénézuélien. Caracas a déploré la mort de 23 militaires.

Parmi les Cubains, 21 étaient membres du ministère de l’Intérieur, qui supervise les services de renseignement, et 11 appartenaient aux Forces armées révolutionnaires. Aucune information n’a été donnée sur d’éventuels blessés.

Les experts consultés par l’AFP sont unanimes pour souligner que la clé de l’opération, minutieusement préparée pendant des mois par Washington et parfaitement tenue secrète, a été «l’effet de surprise».

«Le renseignement cubain (...) a convaincu le régime Maduro et ses services de sécurité que les États-Unis n’attaqueraient jamais sur le territoire vénézuélien», analyse José Gustavo Arocha, un ancien officier de l’armée vénézuélienne, désormais expert au Center for a Secure Free Society, un groupe de réflexion américain spécialisé sur les questions de défense.

De la même façon, Fulton Armstrong, ex-officier du renseignement américain et chercheur pour l’Amérique latine à l’American University de Washington, relève «l’échec à anticiper l’attaque» et par la suite «à détecter l’entrée des hélicoptères sur le territoire».

«Même un avertissement de cinq ou dix minutes aurait fait une énorme différence pour les gardes et pour Maduro», estime cet ex-agent de la CIA. Dans le même temps, les forces américaines ont bénéficié d'»un renseignement en temps réel incroyable grâce aux drones» furtifs pour surveiller les déplacements du dirigeant vénézuélien.

A cela s’ajoute un équipement de combat particulièrement sophistiqué et «vraisemblablement l’ordre de tirer pour tuer», souligne-t-il.

Autre faiblesse, selon l’ancien ambassadeur britannique à Cuba et au Venezuela, Paul Hare, le renseignement cubain a sous-estimé «l’accès des Etats-Unis à une coopération interne au Venezuela».

Le New York Times, citant des sources proches de l’opération, a ainsi affirmé qu’une «source de la CIA au sein du gouvernement vénézuélien» a surveillé la localisation de Nicolas Maduro et facilité le déclenchement de l’opération.

«Nouvel acteur»

Longtemps, les services secrets cubains, formés à l’époque du KGB soviétique, ont joui d’une réputation d’invincibilité. Outre le fait d’avoir déjoué quelque 600 tentatives d’assassinat contre l’ex-dirigeant Fidel Castro (1926-2016), ils sont reconnus pour leur capacité à infiltrer des agents ou à recruter des hauts fonctionnaires étrangers, notamment américains.

L’affaire la plus récente mise au jour est celle de Victor Manuel Rocha, un ancien ambassadeur américain, condamné en 2024 à 15 ans de prison après avoir travaillé plus de 40 ans comme un agent sous couverture de l’Etat cubain.

Mais «ils n’ont pas correctement compris l’administration Trump, et c’est de là qu’est venu leur échec», estime M. Arocha, alors que la nouvelle «Stratégie de sécurité nationale» américaine affirme clairement l’objectif de la suprématie des Etats-Unis en Amérique latine.

Washington a régulièrement dénoncé la pénétration cubaine au sein de l’appareil sécuritaire vénézuélien, notamment le renseignement civil, le contre-espionnage militaire, jusqu’au système national d’identification.

Ces accusations ont été systématiquement démenties par Caracas et La Havane, qui ont affirmé que les approvisionnements en pétrole se faisaient en échange de l’envoi de médecins et de collaborateurs humanitaires.

«Tant d’années passées au pouvoir (au Venezuela) à faire la même chose avec succès ont empêché (les services cubains) de percevoir les changements», affirme l’ex-militaire vénézuélien. «L’échec tient à l’arrivée d’un nouvel acteur, Donald Trump, qui a changé la dynamique de la prise de décision et n’a pas utilisé les canaux conventionnels».

Le dirigeant américain n’a pas hésité à braver le droit international en ordonnant la capture du président vénézuélien en exercice, amené ensuite manu militari aux Etats-Unis. Une «opération de police» et non une action militaire, s’est défendu Washington qui s’est ainsi affranchi du processus législatif d’autorisation du Congrès.

«Toutes les capacités du renseignement cubain ont été bloquées pour la première fois dans la région, non pas en raison de déficiences technologiques, mais parce que leurs méthodes traditionnelles sont devenues caduques face à ce nouveau style de prise de décision», estime M. Arocha.

AFP

Quel rôle pour Reza Pahlavi, fils du Shah, dans l’Iran d’aujourd’hui ?

 

Les appels à manifester de Reza Pahlavi galvanisent les foules alors que les manifestations s’étendent à tout le pays. Alors que le régime des mollahs est confronté à la plus grave menace existentielle qu’il ait connu depuis la révolution de 1979, il est temps de s’interroger sur l’impact réel que peut avoir sur les événements l’héritier de la dynastie impériale déchue.

Les révolutions offrent parfois l’opportunité à des figures d’un passé révolu de revenir sur le devant de la scène. En Iran, c’est ce qui est train de se passer, même s’il ne s’agit pas là d’un leader jadis détroné mais plutôt l’héritier d’un régime déchu : Reza Pahlavi, fils du shah Mohammed Reza renversé en 1979 par l’ayatollah Khomeini. Depuis quelques jours, alors que la colère populaire gagne tout le pays et que le régime conspue des protestataires soi-disant vendus aux Etats-Unis et à Israël, les appels à manifester de Reza, successeur en titre de son défunt père (mort en 1980), galvanisent les foules. 

Des manifestants ont défilé, vendredi 9 janvier, dans les rues de Téhéran en brandissant les drapeaux aux couleurs de l’ex empereur en criant tour à tour « À mort le dictateur ! [L’actuel Guide de la révolution, l’ayatollah Khamenei], et « vive le shah ! ». Jamais, lors des précédents mouvements qui ont secoué la république islamique, la personnalité de l’héritier du trône des Pahlavi n’avait été autant mise à contribution. Et jamais sans doute Reza ne s’était autant impliqué dans cette révolte collective que d’aucuns baptisent déjà, peut-être un peu hâtivement, de révolution. 

Refugié aux Etats-Unis depuis la chute de son père, le prince en exil faisait certes de plus en plus parler de lui depuis le fameux mouvement « Femme, Vie, Liberté », qui a ébranlé le pouvoir des ayatollahs en 2022. La semaine dernière il est passé à l’action en enregistrant un appel vidéo à manifester, demandant aux Iraniens « de quel côté de l’Histoire », ils allaient décider de se tenir : celui des « criminels » au pouvoir ou celui du « peuple » ? « Votre courage et votre détermination ont suscité l’admiration du monde entier », a-t-il félicité les manifestants dans cette vidéo diffusée sur son compte Instagram, qui a été vue 90 millions de fois.

L’appel a donc été entendu par ledit « peuple », peut-être surtout dans les milieux aisés, certains d’entre ces Iraniens pouvant regretter un régime soutenu à l’époque par une partie de l’élite mais cependant connu durant le règne du shah (1941-1979) pour sa violence d’état et un pouvoir tout entier contrôlé par l’empereur et sa tristement célèbre « savak », la police politique…

« Tout au long des cycles de protestation qui ont ébranlé l’Iran au fil des ans », écrit le Financial Times, il a toujours été évident que l’opposition manquait d’une force crédible et structurée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. » Reza se positionnant désormais comme le leader de ceux qui veulent en finir avec les mollahs, « certains signes indiquent », précise le « FT » « que le soutien au prince exilé pourrait être en hausse, ne serait-ce que parce que les Iraniens désabusés n’entrevoient guère d’autres options. »  Une affirmation confirmée par l’analyste Ali Vaez, spécialiste de l’Iran auprès de l’« International crisis group », cité par le grand quotidien de la « city » de Londres : « Grâce à d’importants investissements et à une campagne de communication efficace, l’image et les chances de l’ancien prince héritier se sont améliorées, le plaçant au premier rang des figures de l’opposition au sein de la diaspora ». Ce ne sera certes pas la diaspora qui renversera le régime, pourrait-on objecter, mais ce même analyste veut croire que, « à l’intérieur du pays également, le désespoir de certains Iraniens en quête d’un sauveur a ravivé la nostalgie d’un autre shah sauvant le pays de la ruine, comme l’avait fait son grand père dans les années 1920 ». (Cet ancien officier cosaque persan avait mené un coup d’État, en 1921, avant de se faire proclamer empereur sous le nom de Reza Shah et de conduire son pays sur les chemins de la modernité.)

Une nostalgie politique renaissante

Le Prince de l’Ancien Régime cristallise à l’évidence une colère qui s’est emparé aujourd’hui de tous les milieux, les riches, les gens de la classe moyenne et ceux des classes ouvrières et défavorisés. « De multiples forces convergent pour alimenter ces manifestations », estime, dans le « New York Times », Sanam Wakil, directrice pour le moyen orient et l’Afrique du nord auprès de « Chatham House », un groupe de réflexion basé à Londres ; « Sur le terrain, la dynamique est immense, portée par une colère profonde et manifeste : les gens en ont vraiment assez. Ils ne reculent pas et bravent la possibilité d’une répression accrue. » Répression que les plus hautes autorités du régime, le « Guide » en premier lieu, ont déjà annoncée et appliquée : des dizaines de personnes ont péri sous les balles des forces de l’ordre, certaines sources parlent de 65 personnes dont 14 policiers. Désormais la révolte gronde dans de nombreuses villes du pays, non seulement Téhéran mais aussi Mashhad, Ispahan, Tabriz, Yazd, Karaj, Urumiyeh…

Dans un éditorial consacré à la situation en Iran, alors que le président Trump continue de menacer Téhéran d’intervenir si le régime continue de « tuer des gens », le Wall Street Journal estime que « Reza Pahlavi a pris un risque : depuis son exil [de Los Angelès], le fils du Shah a appelé les Iraniens à se rassembler contre le régime jeudi et vendredi tous les jours à 20 heures. Si peu de personnes avaient répondu présent, M. Pahlavi aurait été perçu comme un simple beau parleur, bien à l’abri à l’étranger. Au lieu de cela, le peuple iranien a répondu à son appel »…

L’influent « WSJ » se félicite donc de voir M. Pahlavi « organiser les manifestations et rallier d’autres factions et grévistes », même si, concède le journal, « les Iraniens ne sont pas tous favorables à la restauration de la monarchie ». Reza ne revendique d’ailleurs, au cas improbable d’un écroulement complet du régime, qu’un rôle de leader de transition. « Il veut être un symbole d’unité nationale et simple dirigeant de transition », souligne le journal. « Mais il est remarquable qu’il bénéficie d’un soutien suffisant pour que les Iraniens se soient mobilisés lorsqu’il les a appelés ». En attendant, Reza a déjà détaillé un programme de pouvoir de transition en six phases dans un document de 200 pages.

Si, avance par ailleurs le WSJ, Reza Pahlavi arrivait à associer le « souvenir du passé iranien d’avant 1979 à un avenir meilleur, alors le régime serait dans une situation plus critique qu’il ne le pense. Car, prédit encore le quotidien de la finance new yorkaise, l’Iran est peut-être arrivé à l’un de « ces rares moments où un changement révolutionnaire est possible. » 

Quant au Financial Times, même s’il rappelle que « les partisans du régime ont longtemps dénigré Pahlavi, tandis que les nombreuses voix dissidentes au sein de la diaspora iranienne avaient dilué son influence, il est de loin aujourd’hui la figure la plus marquante ». Sans doute pas l’homme providentiel que les Iraniens appellent de leurs vœux mais peut-être celui qui pourrait servir de figure unificatrice, 47 ans après le renversement de son « Roi des Rois » de père par des foules d’autres « révolutionnaires »…

Bruno Philip

mondafrique.com