Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 10 mai 2026

La bataille du Lubero. Le primat de la manœuvre et de l’étude théorique

 

Début août 2024, l’armée rwandaise (RDF) et le M23 lancent plusieurs offensives parallèles dans le Nord-Kivu. Après trois années de guerre, ces derniers tentent de conquérir de nouveaux territoires de la province congolaise, poussant vers l’ouest et le sud depuis le Rwanda. Il s’agit, outre les gains politiques, de neutraliser toute velléité de contre-offensive des Forces armées congolaises (FARDC).

Le 2 décembre, Kigali ouvre un nouveau front, progressant cette fois du sud vers le nord, le long de la route nationale 2 (RN2). L’offensive des RDF rencontre cependant une résistance inattendue, du fait de la détermination et de l’habileté du général Emmanuel Kabundi. Tutsi originaire de la province, ce dernier parvient à contre-attaquer. Le front est stabilisé le 7. Les RDF acheminent alors d’importants renforts, estimés à 1 200 hommes. Le 15, l’annulation unilatérale par Paul Kagame du sommet de Luanda coïncide avec la reprise des combats. Les FARDC sont, cette fois, contraintes de reculer. Le 17, les RDF sont à 20 km de Lubero, chef-lieu du territoire du même nom. Les FARDC tentent de se réorganiser 8 km plus au nord, à partir de Kitsumbiro.

Le 16 décembre, la force aérienne congolaise est prête à intervenir : deux hélicoptères d’attaque Mi‑24 sont envoyés à Béni et un avion d’appui aérien rapproché Su‑25 est tenu en alerte depuis Kisangani. Toutefois, le général Chiko Tshitambwe, commandant le front Nord, ne parviendra jamais à fournir les éléments nécessaires à leur engagement. Le 19, il est rappelé à Kinshasa avec le général Kabundi, victime collatérale de ce remaniement. Le 20, les FARDC décident alors de déployer une équipe ad hoc, composée de deux officiers de renseignement, de deux dronistes expérimentés et d’un infirmier, escortés par une demi – douzaine de soldats issus des forces spéciales. Leur mission est, en plus de fournir des cibles à l’aviation, de conseiller le nouvel état – major. Pour ce faire, l’équipe s’appuie sur une solide instruction théorique et, notamment, l’étude des écrits des stratégistes Gérard Chaliand, Hervé Coutau – Bégarie et, surtout, du général français Guy Hubin. Son appartenance à une chaîne de commandement extérieure lui confère, en outre, une certaine liberté. Elle va ainsi mobiliser sa connaissance des deux systèmes qui s’affrontent – FARDC (1) et M23/RDF (2) – pour exploiter toutes les marges de manœuvre avec les moyens immédiatement disponibles.

En dehors des structures organiques et hiérarchiques traditionnelles, la spécificité de cette équipe est fonctionnelle : véritable échelon de coordination, elle assure la combinaison des moyens interarmées, met en place une véritable stratégie des moyens et s’attache à créer une unité de vue parmi les exécutants. Dans un environnement où règne l’absence de comptes rendus, l’une de ses tâches essentielles est de recueillir, d’exploiter et de diffuser un flux massif d’informations. Elle doit, ce faisant, en tirer toutes les conclusions nécessaires à la conception et à la conduite des opérations : définition des objectifs, coordination des feux, engagement des moyens aéromobiles, rendez – vous logistiques. L’équipe tente d’appliquer les principes – si souvent cités, mais parfois méconnus sur le terrain – de concentration des efforts, d’économie des moyens et de sûreté/surprise. Leur réunion est censée garantir la conservation de la liberté d’action. L’articulation est originale, mais correspond, pour ses utilisateurs, à une méthode éprouvée. À la tête d’un dispositif faisant intervenir un très grand nombre d’acteurs, ils vont tenter d’en tirer le meilleur parti en les fondant en un ensemble cohérent (3).


L’exploitation d’un moment stratégique particulier

Malgré leurs succès initiaux, les éléments M23/RDF sont dans une position délicate. D’une part, les forces armées ougandaises (UPDF), voisines, entretiennent l’ambiguïté quant à la défense de leurs intérêts dans la zone. D’autre part, la concentration de forces autour de Goma et les différents fronts mobilisent déjà des effectifs importants. Par ailleurs, les RDF ne peuvent se permettre d’engager leurs systèmes de défense aérienne à courte portée en première ligne : trop précieux, ils sont conservés pour protéger leurs principales bases. L’aviation des FARDC peut donc toujours intervenir en périphérie de leur dispositif. En outre, la retraite des FARDC s’est opérée dans un bon ordre relatif. Ces dernières conservent ainsi plusieurs batteries d’artillerie, en position défensive, aux abords de la RN2. Enfin, l’arrivée de nouveaux chefs fluidifie l’action. Le général Bruno Mandevu, déjà responsable de l’état – major zonal Sokola 1 (4), installe son PC à Lubero le 20 décembre, alors que le général Pacifique Mansunzu prend la tête de la 3e zone de défense (5). Ils vont faciliter l’engagement des moyens et, sans interventions excessives, avaliser les initiatives locales. L’équipe peut donc agir sans se heurter aux préconceptions anciennes ni – obstacle souvent rédhibitoire – froisser des ego trop bien installés.

Arrivée à Lubero le 20 décembre au soir, l’équipe entre en action dès le 21. Elle oriente un combat de harcèlement et de fixation des éléments des RDF, frappés grâce au guidage par drone de tirs de lance – roquettes multiples de 107 mm et au largage de grenades par drones. En parallèle, deux régiments tentent de déborder les positions des RDF par l’ouest et l’est. En fin de matinée, un soldat des RDF, blessé, est capturé. Le 22, les Mi‑24 interviennent à deux reprises, guidés par l’équipe au sol. Le 23, au prix d’une quinzaine de tués et d’une cinquantaine de blessés, les FARDC repoussent l’avant – garde ennemie et s’installent sur ses positions aux abords de la RN2. Les Rwandais continuent toutefois de frapper régulièrement les éléments avancés grâce à des drones FPV armés d’obus de 60 mm. En parallèle, un puissant brouillage apparaît pour couvrir leurs positions, renforcées chaque nuit par des soldats creusant sans relâche. La situation des FARDC demeure toutefois très fragile : le dispositif ami reste largement inconnu au PC de Lubero ; les chaînes logistiques et sanitaires sont déficientes ; les soldats congolais, engagés au front depuis plus d’un an, sont épuisés par les mouvements et combats ininterrompus depuis le 2 décembre ; le froid s’accentue, avec des pluies régulières ; la troupe, mal équipée, souffre, n’y croit plus vraiment et le fait savoir.

Des mesures urgentes doivent être adoptées pour faire face. Maintenir l’activité est impératif pour éviter un relâchement, probablement fatal, du moral et de la discipline. De même, le niveau technique général de la troupe et du commandement des FARDC impose de s’en tenir à une grande simplicité. Il faut d’abord consolider les positions acquises. Pelles, pioches et houes sont commandées pour les fortifier. Deux chars T‑55 sont réapprovisionnés en carburant et positionnés en interdiction sur la RN2. Pour exploiter les appuis et assainir les chaînes de soutien, l’équipe demande un renfort de spécialistes depuis Goma, mis en place à partir du 26 décembre. Le 25, l’arrivée à Lubero du général Évariste Somo Kakule (6), alors commandant de la 31e Brigade de réaction rapide, et du J3 du front, permet de commencer un état des lieux complet du dispositif des FARDC. En parallèle, l’équipe sonde le dispositif M23/RDF grâce à des informateurs locaux. Les Rwandais ne sont pas inactifs. Le 27, un tir de missile sol-air manque le Su‑25 venant de frapper leurs positions. Le même jour, le débriefing du soldat des RDF capturé le 21 précise la situation ennemie : trois bataillons M23 (1 500 hommes) sont positionnés aux abords de l’axe. Ils sont encadrés par une compagnie de forces spéciales, tandis qu’un bataillon des RDF (600 hommes) tient les principales positions. 

Réorganiser les forces

Le centre du dispositif des FARDC concentre l’essentiel des moyens d’artillerie : mortiers de 120 mm, lance-

roquettes multiples de 107 mm sur pick-up, BM‑21 et obusiers D‑30 de 122 mm. Quelques moyens blindés sont également disponibles : chars T‑55, M53/59 Praga avec bitube de 30 mm et véhicules de transport de troupes. Cet ensemble est toutefois peu efficient. Sans élément de coordination ni plan de feux, il déverse consciencieusement beaucoup de munitions loin d’objectifs qu’il ne voit pas. Une fois ces moyens regroupés sous l’autorité d’un seul chef, la priorité est de régler les pièces, d’encadrer les servants et de mettre en place des observateurs avancés. De là, des feux sont appliqués de nuit pour entamer le moral du côté M23/RDF et ralentir l’aménagement du terrain. Les moyens et positions sont utilisés en alternance, pour avoir le meilleur rendement en fonction de l’objectif. Si l’ensemble n’est que peu mobile en dehors des axes et que les faibles stocks de munitions limitent son emploi, il n’en est pas moins décisif. Peu importe la météo et le brouillage, qui contraignent les drones comme l’aviation. L’artillerie frappe le gros de l’ennemi chaque jour, le menace et le fixe de front, partout où il est visible. Sans emporter la décision, elle empêche les éléments des M23/RDF de dégarnir leur dispositif central.

En parallèle, l’équipe s’attaque au soutien. Il faut agir sur les volumes de carburant, de nourriture et de munitions, ainsi que sur l’évacuation des blessés. Jusqu’alors, l’absence de planification centralisée et l’éparpillement des moyens conduisaient à des norias aléatoires, insuffisantes, qui bridaient nécessairement toute réflexion tactique. À cette logique de flux incertains est substituée celle du prépositionnement de moyens mutualisés. Après une vaste reconnaissance du front faisant office d’état des lieux, des dépôts logistiques temporaires sont institués dès le 2 janvier. Installés au plus près de la ligne de contact, ils sont armés par des pelotons constitués avec les mécaniciens, les blessés légers et les soldats les plus âgés des unités. Les munitions restent en permanence sur camion, afin d’éviter qu’elles ne soient abandonnées à l’ennemi en cas d’effondrement. Un plot principal, installé sur la RN2, concentre l’essentiel des moyens et les achemine ensuite vers des plots secondaires, où les unités se ravitaillent. Le parc de véhicules des unités est regroupé puis mobilisé pour assurer les liaisons. Des nids de blessés sont identifiés à l’avance, les infirmiers et médecins regroupés dans un centre de triage. L’ensemble permet d’introduire la logistique comme composante à part entière de la manœuvre.

Il reste à organiser les forces. Le combat est, au départ, entièrement polarisé sur la RN2. Or, l’essentiel des troupes des FARDC est ailleurs. Isolées, sans ordres, ces dernières restent l’arme au pied depuis la retraite de la mi-décembre. Il faut donc les contacter, une à une, pour connaître leur situation. De là, il faut les regrouper selon une articulation qui traduit, peu ou prou, l’occupation d’un compartiment de terrain. C’est la seule façon de retrouver les notions de soutien, de réserve – en bref, d’économiser les forces pour concentrer les efforts. D’apparence simpliste, l’opération est d’une rare complexité. Les liaisons radio, rudimentaires, laissent souvent place à l’utilisation du réseau mobile, disponible de façon aléatoire et peu fiable. De fait, le contrôle effectif de ce dispositif, qui s’étend à mesure qu’il se révèle, devient rapidement problématique. De même, l’absence de cartographie et d’aide à la navigation dans la plupart des unités complique tout. On se contente, dans le meilleur des cas, de connaître la position approximative du chef de l’unité et de l’échelon (bataillon) immédiatement subordonné. Par ailleurs, les volumes réels, pour des unités similaires, sont disparates. Sur un effectif théorique de 21 000 hommes, seuls 8 000 paraissent réellement disponibles, sans pouvoir être tous engagés au combat.

Le primat de manœuvre

Les RDF, tactiquement très supérieures, laissent le choc sur un axe emporter la décision. Leur intention est généralement de combattre le moins possible, avec des troupes qui progressent en ordre de marche. Leur calcul est que la stupeur et les hésitations du commandement suffiront à paralyser les FARDC le temps de les placer devant le fait accompli. Ce dispositif a, toutefois, plusieurs faiblesses : les RDF opèrent avec le M23, dont la valeur combattante est nettement inférieure. En nombre restreint, ses éléments ne peuvent être présents partout. Du fait de l’expansion de la zone sous leur contrôle, leurs lignes d’approvisionnement sont très étirées. En l’espèce, ils ne tiennent que quelques points d’appui sur la RN2, tandis que le gros de leur dispositif est entièrement concentré sur la ligne de contact. Les FARDC sont, globalement, dans une configuration similaire. Or, avec des lignes d’opération alignées et deux dispositifs parallèles, le rapport de force ne peut qu’être en faveur des RDF. Pour l’inverser, les FARDC doivent renouer avec la manœuvre, dont la base est le mouvement. Refusant d’aborder l’ennemi de front, ils doivent agir sur ses points faibles, le fixer, le déborder, menacer sa logistique. Pour ce faire, ils doivent rechercher le contact partout.

Les FARDC sont progressivement réparties en quatre groupes, chacun organisé autour d’une brigade de marche et d’un chef unique. L’objectif retenu est simple : fixer l’ennemi de front et par l’est, tout en le débordant au maximum par l’ouest pour menacer sa ligne d’opération. Il s’agit, par des efforts parallèles et successifs, sur la zone la plus large possible, de l’empêcher de faire basculer ses réserves. Il faut accaparer son attention, le maintenir sur « les cornes d’un dilemme (7) » en agissant partout. Cet effort sera appuyé par l’engagement de l’aviation, capable de frapper rapidement et par surprise. Un ordre d’opération adapté est diffusé. Outre un effet majeur et les missions des groupes, il détaille également l’esprit général de la manœuvre. Chaque élément subordonné, soit 21 unités au total, reçoit ses propres objectifs. Les buts et les facteurs de succès de chacun sont mentionnés, avec un phasage simple en quatre temps (T0 à T3). L’ordre n’est évidemment pas parfait, et ne correspond qu’au renseignement disponible au moment de sa rédaction. Il tente, surtout, d’établir « une même façon de voir. De cette commune manière de voir, une même façon d’agir (8) ». Validé le 7 janvier, le plan doit faire l’objet d’une répétition le 9, en présence des chefs d’éléments. Il n’aura jamais lieu.

Le 9 janvier, à 4 h 45 du matin, les observateurs avancés rendent compte que les éléments des M23/RDF attaquent sur la RN2 tout en tentant de déborder le groupe Centre par l’est. Quelques positions sont perdues sur la gauche du dispositif, mais l’ensemble, fortifié, tient. Toutes les pièces d’artillerie, aux objectifs prédésignés, ouvrent le feu de concert. Le général Mandevu étant en déplacement à Beni, c’est le général Évariste Somo Kakule, chef du groupe Ouest, qui prend le commandement. L’ordre général donné est simple : chaque unité doit tenter, partout où elle le peut, d’atteindre ses objectifs. En fin de matinée, les positions perdues sont reconquises grâce à des assauts appuyés par des frappes de Mi‑24. En parallèle, les trois autres groupes progressent partout. À la nuit tombée, les FARDC comptent 25 tués et 76 blessés. C’est la première fois qu’ils s’opposent, avec succès, à une offensive des RDF. Du 10 au 12, toutes les unités précisent le contact avec l’ennemi ou se rapprochent de leurs objectifs. Le 13, le groupe Ouest atteint la localité de Mbingi, sans parvenir à s’y maintenir. Le groupe Sud-Ouest s’empare brièvement de Luhofu le 14, menaçant directement la RN2. La manœuvre semble porter ses fruits. Elle ne peut toutefois changer, à elle seule, le cours des choses.

Leçons et limites

De fait, « c’est à peine, si au cours d’une campagne il est possible de réparer les fautes commises au moment de la concentration primitive (9) ». Le travail effectué sur le front Nord ne peut, ainsi, empêcher la chute de Goma le 26 janvier 2025. En choisissant d’y masser ses forces alors que la cité, voisine du Rwanda, était déjà isolée, la RDC s’est condamnée à combattre en situation d’infériorité. Il faut, toutefois, admettre que le coût politique d’un retrait aurait été immense. De même, parfois mal conseillé, le pays a fréquemment surestimé ses capacités et celles de ses alliés. L’offensive étant impossible, les FARDC se sont enfermées dans une stratégie de défense statique, passive, dans l’attente d’un hypothétique déblocage apporté par l’aviation. L’échec était prévisible. À l’inverse, une stratégie d’usure, qui n’empêchait pas de rechercher l’attrition de l’ennemi, était possible : une action zonale, cherchant à jouer sur la capacité de mobilisation humaine et matérielle. Il fallait, il est vrai, réformer prioritairement le commandement et le soutien. Le manque d’organisation fut la première défaite. De même, la menace représentée par l’envahisseur étranger, peut-être trop distante de Kinshasa, n’a jamais conduit à la réunion de toutes les énergies.

Sur le terrain, tout reste à faire. Sans liaisons ni réels états – majors, comment s’étonner de l’échec de toute manœuvre ? On ne peut, après avoir conçu les ordres initiaux, espérer que l’improvisation des subordonnés suffira. Le commandement doit être effectif, se faire comprendre et se faire obéir, sans quoi la subordination aveugle et l’inaction deviennent la norme. Le souci de la sûreté, l’observation, les reconnaissances et l’usage d’avant – gardes doivent devenir des réflexes. Sans cela, rien ne pourra être obtenu face à un ennemi dont le niveau demeure bien supérieur. La meilleure conception du monde ne peut rien si l’adversaire réagit systématiquement plus vite. Jouant du principe de concentration bien plus efficacement que les FARDC, les RDF disposent également d’un avantage technique considérable. Au-delà des considérations matérielles, la RDC doit ainsi se soucier d’une montée en puissance théorique et délaisser certains expédients. Machiavel avait déjà, en son temps, compris les limites du mercenariat. L’accord de paix du 27 juin, déjà remis en cause, ouvre néanmoins certaines perspectives. Une accalmie pourrait enfin permettre aux FARDC de s’instruire. C’est en temps de paix qu’un état – major, soucieux de se préparer à vaincre, bâtit sa doctrine et son système de forces.

Ces questions sont au cœur des préoccupations militaires européennes. Souvent délaissée, l’écriture est pourtant le détour obligé pour aboutir à une réflexion saine. De même, l’étude de la stratégie et de la tactique théorique reste sans doute la meilleure préparation possible à la guerre. Or bien des militaires confondent leur propre expérience, nécessairement limitée et localisée, avec un savoir objectif. Ce penchant est accru par le cantonnement de nombreux cadres à des tâches de gestion administrative. Une tendance dangereuse, alors que des changements importants interviennent actuellement dans tous les domaines. De fait, l’exemple ci – dessus est riche de leçons pour nos partenariats militaires. Nos procédés tendent, avant tout, à jouer sur le capacitaire et le microtactique. Or c’est sur le plan opératif que, bien souvent, la marge de manœuvre est la plus importante. C’est en pensant les opérations à grande échelle, en séquences, dans le temps et dans l’espace, que l’on relie la tactique à la stratégie. À cet égard, nos conceptions opérationnelles, si elles ne sont pas adossées à une réflexion théorique permanente, risquent de devenir le reflet de « la présomption et la nonchalance, pour se dispenser des efforts pénibles qui mènent à la perfection (10) ». Nous avions pourtant dans ce domaine une avance considérable, acquise au prix du sang. Elle est, d’ores et déjà, profondément remise en cause.

Notes

(1) Robert Jordan, « République démocratique du Congo : atouts et faiblesses des forces armées dans les opérations contre le M23 et ses soutiens », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.

(2) Robert Jordan, « Les opérations du Rwanda en RDC : combat couplé et pertinence tactique », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2025.

(3) Hervé Coutau‑Bégarie, Traité de stratégie, 7e éd., ISC/Economica, Paris, 2011, p. 332.

(4) Il était alors installé à Béni, 75 km plus au nord, et responsable des opérations des FARDC dans la zone du Grand Nord, dont la lutte contre l’ISCAP.

(5) La 3e zone de défense des FARDC comprend les provinces suivantes : Maniema, Tshopo, Haut-Uele, Bas-Uele, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri.

(6) Le général Évariste Somo Kakule a, depuis, été nommé gouverneur militaire du Nord-Kivu le 28 janvier 2025. Il remplace le général Peter Cirimwami, tué le 23 janvier lors des combats pour la défense de Goma.

(7) Guy Hubin. Perspectives tactiques, 3e éd., ISC/Economica, Paris, p. 49., expression du général Sherman (Union) qui décrit son action face au général sudiste Hood en novembre 1864.

(8) Ferdinand Foch, De la guerre. Texte présenté et annoté par Martin Motte, Tallandier, Paris, 2023, p. 84.

(9) Ibid., p. 294. Foch rapporte ici la pensée du général allemand Moltke.

(10) Archiduc Charles, Principe de la stratégie, Tome 1, Vienne, 1818.

Robert Jordan

areion24.news

Taïwan : quelle politique de défense face à la puissance chinoise ?

 

L’Indo-Pacifique s’impose désormais comme un espace central de rivalités stratégiques où la hausse des dépenses militaires traduit autant des impératifs de sécurité que des ambitions économiques et technologiques. Les équilibres régionaux y sont redéfinis à mesure que les États adaptent leurs capacités aux nouvelles configurations du pouvoir. Le Japon prévoit de doubler ses dépenses de défense pour atteindre 2 % du PIB d’ici 2027, renouant ainsi avec une posture plus affirmée en matière de sécurité (1). Parallèlement, la Corée du Sud poursuit la modernisation de ses forces armées tout en consolidant une base industrielle et technologique de défense de plus en plus intégrée (2).

Dans ce contexte de recomposition stratégique, Taïwan occupe une position singulière. L’ile doit dissuader un voisin militairement supérieur tout en composant avec un isolement diplomatique quasi structurel et les pressions constantes exercées par Pékin. Cette situation paradoxale impose à Taipei une double exigence : renforcer sa crédibilité militaire sans provoquer d’escalade, tout en inscrivant sa stratégie dans un cadre de coopération prudente avec ses partenaires. Lors de sa tournée asiatique de 2025, le président américain Donald Trump a d’ailleurs exhorté les alliés régionaux à accroitre leur budget militaire face à la menace chinoise — un message qui résonne directement avec les priorités de défense de Taipei et le débat interne sur l’autonomie stratégique.

Stratégie hybride et dissuasion technologique

Le budget taïwanais de 2026, estimé à 949,5 milliards de nouveaux dollars taïwanais (environ 31,2 milliards de dollars américains) (3), soit un peu plus de 3 % du PIB, marque un tournant dans la planification stratégique de l’ile (4). L’augmentation n’est pas uniquement quantitative : elle traduit une volonté explicite de lier sécurité nationale, souveraineté technologique et développement industriel. En intégrant des secteurs de pointe — semi-conducteurs, intelligence artificielle (IA), drones, communications sécurisées — à sa planification de défense, Taipei cherche à développer des capacités asymétriques lui permettant de maximiser sa flexibilité opérationnelle sans rechercher la parité conventionnelle avec la Chine. Cette orientation s’inscrit dans une logique de « dissuasion technologique », où la résilience industrielle devient un pilier essentiel de la sécurité nationale.

Les contraintes, toutefois, demeurent considérables. La production domestique d’armements reste partielle, certains systèmes reposent sur des composants importés, et les acquisitions étrangères — telles que le projet d’achat de chasseurs Rafale français — demeurent politiquement sensibles. Ces limites soulignent le caractère hybride de la stratégie taïwanaise, partagée entre ambition d’autonomie et dépendance vis-à-vis de partenaires extérieurs. Le gouvernement a néanmoins renforcé sa planification à long terme : le budget de défense 2026 inclut une hausse de 22,9 % par rapport à l’année précédente et s’inscrit dans un objectif plus large d’atteindre 5 % du PIB d’ici 2030 (5). Comme l’a souligné le président Lai Ching-te dans son discours du Double-Dix de 2025, « cette stratégie ne renforce pas seulement la sécurité, elle stimule également la croissance industrielle et économique à travers l’autonomie de défense » (6). Cette perspective traduit une conception élargie de la défense, envisagée comme levier de développement et non comme simple poste de dépense.

La défense comme levier de développement

Cette orientation se concrétise à travers le Plan de promotion des cinq secteurs industriels de confiance, approuvé par l’Exécutif en juillet 2025 (7). Ce plan priorise les secteurs des semi-conducteurs, de l’IA, de l’industrie de la défense, de la sécurité et de la surveillance, ainsi que des communications de nouvelle génération (8). Il est coordonné entre plusieurs agences gouvernementales — notamment le National Development Council, le Ministry of Economic Affairs, le Ministry of Digital Affairs et le National Science and Technology Council —, ce qui témoigne d’une approche interministérielle de la sécurité technologique (9). Le plan vise à intégrer les priorités de défense dans la planification industrielle afin que l’innovation technologique devienne un élément de la dissuasion stratégique (10).

Dans une perspective comparative, Taïwan s’inspire de modèles adoptés par des États technologiquement avancés mais militairement limités, tels qu’Israël, qui ont compensé leurs vulnérabilités structurelles par l’innovation militaro-industrielle (11). Cependant, l’isolement diplomatique de Taïwan, conjugué à la pression constante de Pékin, limite sa marge de manœuvre internationale. La stratégie de Taipei privilégie donc le développement de technologies à double usage — IA, robotique, capteurs avancés, cybersécurité, microélectronique —, afin de mieux articuler industrie civile et défense nationale. Ce choix permet d’intégrer l’appareil productif civil à la stratégie de dissuasion, tout en réduisant la dépendance stratégique vis-à-vis des chaines d’approvisionnement étrangères.

La modernisation militaire s’accompagne d’une réforme de la gouvernance budgétaire. L’adoption d’une méthode de comptabilité inspirée de l’OTAN, intégrant notamment la garde côtière et les affaires des anciens combattants, élargit la notion de sécurité nationale pour y inclure la résilience cybernétique, la protection des infrastructures critiques et la surveillance maritime. Cette approche vise à institutionnaliser une conception globale de la sécurité, fondée sur la coordination interministérielle et la durabilité financière.

Faire face à un risque imminent ?

Dans le contexte stratégique plus large de l’Asie de l’Est, les mesures de défense adoptées par Taïwan traduisent une réponse mesurée à l’intensification des tensions dans le détroit. Les manœuvres militaires chinoises — notamment l’exercice « Strait Thunder-2025A » mené en avril 2025, qui a mobilisé des aéronefs, des bâtiments de guerre et des unités de missiles de part et d’autre de la ligne médiane du détroit de Taïwan —, ainsi que les incursions répétées dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) taïwanaise et les exercices de débarquement amphibie, ont renforcé la perception d’un risque imminent et conduit Taipei à accélérer la modernisation de ses forces armées (12).

L’augmentation du budget de la défense pour 2026 vise à répondre à cet environnement en investissant dans des capacités asymétriques et technologiquement avancées — telles que les drones, les missiles antinavires à longue portée, les sous-marins et les plateformes navales furtives — afin de compenser partiellement le déséquilibre conventionnel avec la Chine. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte régional marqué par l’augmentation parallèle des budgets de défense du Japon et de la Corée du Sud, tandis que les États-Unis encouragent leurs partenaires à renforcer leurs capacités de dissuasion face à l’affirmation croissante de Pékin. En juin 2025, l’Administration de la garde côtière de Taïwan et la garde côtière japonaise ont déployé de grands navires de patrouille dans les eaux situées au sud des iles Sakishima (préfecture d’Okinawa) pour un exercice maritime conjoint — un exemple de coordination régionale pragmatique ayant permis à Taipei de manifester ses intentions défensives et de renforcer l’interopérabilité (13).

Des vulnérabilités qui persistent

Cependant, l’efficacité de cette hausse budgétaire demeure conditionnée par des facteurs structurels et géopolitiques. La base industrielle de défense taïwanaise reste limitée : les systèmes les plus avancés dépendent encore largement de composants importés, et les acquisitions étrangères peuvent susciter des sensibilités diplomatiques. Comparativement, le budget de défense de Taïwan demeure inférieur à ceux du Japon et de la Corée du Sud ; sa dépendance à l’égard de chaines d’approvisionnement technologiques critiques — notamment dans le domaine des semi-conducteurs — renforce à la fois sa position stratégique et ses vulnérabilités économiques et opérationnelles.

Les capacités domestiques en matière de missiles, d’artillerie et de production de drones restent limitées, et certains programmes emblématiques, tels que le sous-marin indigène, accusent des retards. L’intégration technologique, atout majeur de Taïwan, constitue également une source de fragilité : les systèmes modernes — missiles, radars, drones — dépendent largement des semi-conducteurs, un secteur dominé par TSMC. Cette interdépendance rend la défense taïwanaise vulnérable aux perturbations industrielles ou géopolitiques. Pour y répondre, le gouvernement a adopté en 2024 un budget national de résilience de 550 milliards de NT$ (environ 18 milliards de dollars américains), destiné à soutenir les capacités industrielles, à sécuriser les stocks stratégiques et à renforcer la rétention de main-d’œuvre dans les secteurs clés (14).

L’augmentation des dépenses de défense de Taïwan pour 2026 traduit avant tout une recalibration stratégique plutôt qu’une simple expansion de la puissance militaire. Les efforts visant à intégrer capacités opérationnelles, développement technologique et résilience systémique tendent à créer des avantages asymétriques pour pallier les limites conventionnelles.

L’efficacité de cette hausse budgétaire dépendra de la capacité de Taipei à gérer les pressions exercées par Pékin, à naviguer entre la dépendance aux composants étrangers et les chaines d’approvisionnement critiques, et à coordonner ses actions avec ses partenaires régionaux. Dans ce contexte, la réussite de cette stratégie repose sur l’adaptabilité et la cohérence de Taïwan face à un environnement sécuritaire est-asiatique complexe et en constante évolution.

Repères


Notes

(1) https://​tinyurl​.com/​4​d​9​k​3​5fm

(2) https://​tinyurl​.com/​2​w​7​s​k​3us

(3) https://​theedgemalaysia​.com/​n​o​d​e​/​7​6​7​502

(4) https://​focustaiwan​.tw/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​2​0​2​5​0​8​2​1​0​007

(5) https://​tinyurl​.com/​f​f​m​m​d​dxz

(6) https://​tinyurl​.com/​y​p​f​7​x​7y8

(7) https://​tinyurl​.com/​b​d​d​t​v​szp

(8) https://​tinyurl​.com/​2​v​5​7​3​xz6

(9) https://​tinyurl​.com/​y​b​y​r​t​6nb

(10) https://​tinyurl​.com/​2​v​5​7​3​xz6

(11) https://​tinyurl​.com/​3​z​j​u​t​5zj

(12) https://​tinyurl​.com/​m​r​a​5​8​zfb

(13) https://​www​.taiwannews​.com​.tw/​n​e​w​s​/​6​2​1​3​226

(14) https://​tinyurl​.com/​y​c​y​9​2​47a

Tran Thi Mong Tuyen

areion24.news

jeudi 7 mai 2026

Le spatial russe au défi du déclin : quelles stratégies de compensation ?

 

Le spatial est un domaine politiquement crucial pour la Russie, souvent prompte à revendiquer un héritage en réalité soviétique. De domaine d’avant-garde, il est devenu facteur de légitimation du projet soviétique, mais aussi marqueur culturel, et stratégique. Le spatial militaire a ainsi directement contribué à faire de l’URSS une superpuissance, puis de la Russie une puissance mondiale. Cependant, dès avant la guerre d’Ukraine, la stratégie spatiale de Moscou était dans une situation délicate.

Les activités spatiales russes relèvent de planifications pluriannuelles, couvrant les années 2013-2020 (1), puis la période 2020-2030. La première de ces planifications porte sur trois programmes fédéraux : le programme spatial fédéral (qui inclut les vols habités et le spatial militaire) ; le système de géonavigation GLONASS ; le développement de sites de lancement (dont Plesetsk, devenu principal site de lancement militaire et devant réduire la dépendance à Baïkonour). De 2013 à 2020, les différents programmes devaient bénéficier d’un budget d’environ 50 milliards de dollars, mais celui-ci ne sera exécuté que pour environ 50 % de sa valeur : la dévaluation du rouble suivant l’invasion de la Crimée et une légère réduction des montants effectivement alloués ont directement altéré le pouvoir d’achat de Roscosmos. Concrètement, de 2013 à 2020, c’est l’équivalent d’environ 22,127 milliards de dollars qui a été dépensé. En conséquence, la planification de 2020 à 2030 s’avère être surtout l’étalement de la planification précédente (2).

Ce manque de ressources n’a pas été sans conséquences. Dans le domaine spatial, la nécessité de remplacer les moyens en orbite afin d’éviter les déficits capacitaires nécessite traditionnellement une trajectoire budgétaire stable et rigoureuse. Et c’est d’autant plus le cas en Russie, du fait même de la doctrine retenue en stratégie des moyens. En effet, le fait de privilégier les orbites basse et Molnya a pour conséquence de réduire la durée de vie des satellites. S’ils sont moins coûteux que leurs équivalents américains, européens ou japonais, il faut cependant en lancer plus fréquemment. Ce sont ainsi 99 satellites de détection de lancement de missiles balistiques qui ont été lancés depuis 1972 par Moscou, sachant que la couverture, aujourd’hui, n’est plus intégrale. Comparativement, Washington a lancé, depuis 1966, 47 satellites ayant les mêmes fonctions, avec cette fois une couverture permanente. Et si la Russie a lancé 23 satellites de renseignement Tselina‑2 entre 1984 et 2007, c’est parce qu’ils ont été conçus pour une durée de vie d’un an. Leurs prédécesseurs, les 68 Tselina‑D lancés entre 1972 et 1992, n’avaient quant à eux qu’une durée de vie limitée à six mois.

Roscosmos, mise en place en 2015, appartient à l’État. L’organisation est une structure intégrée regroupant les fonctions industrielles et celles d’agence spatiale, qui travaille en liaison étroite avec la KV (Kosmicheskie voyska), soit la branche spatiale des VKS, selon une logique civilo – militaire qui la fait relever du complexe militaro-industriel. Elle doit cependant faire face à des défis majeurs, dont le premier est celui des effectifs. Environ 235 700 personnes travaillaient dans le spatial russe en 2015, dont plus ou moins 90 % pour Roscosmos ; en 2024, il n’y en avait plus qu’environ 170 500 (3). Cette réduction est imputable à des départs à la retraite non remplacés et à des départs volontaires – notamment pour la guerre en Ukraine –, ainsi qu’à des réformes liées au déficit chronique qu’enregistre Roscosmos depuis 2019 (les pertes nettes entre 2015 et 2023 sont d’environ 1,6 milliard de dollars). Il faut y ajouter une faible productivité individuelle due à des structures hiérarchiques rigides qui, de plus, amplifient cette situation.

Perte capacitaire… et tentative de rattrapage

Moindre valeur et réduction des budgets alloués, besoin d’un plus grand nombre de lancements et de satellites, dysfonctionnements organisationnels notamment liés au sous – financement sont autant de facteurs défavorables à une trajectoire de croissance capacitaire. Pratiquement tous les programmes connaissent ainsi des retards importants. C’est d’autant plus le cas que les sanctions imposées depuis 2014, puis 2022, ont eu des conséquences sur les chaînes d’approvisionnement. La Russie est très dépendante des composants électroniques européens ou américains adaptés aux missions spatiales, et a besoin de toute une série de machines – outils et d’équipements étrangers utilisés notamment pour la production de propergols. Le sous-financement ne peut par ailleurs pas être compensé par les exportations de biens et de services. Les vols habités vendus à des étrangers (qui avaient rapporté 3,9 milliards de dollars entre 2006 et 2020) ont pris fin, de même que la vente de moteurs aux États-Unis (1999-2021) et les lancements commerciaux au profit de clients américains et européens.

La principale conséquence de ces différents facteurs est une réduction des capacités, dans le domaine de l’alerte avancée – qui n’en pâtit toutefois pas trop (4) – et surtout dans celui de la géonavigation satellitaire. Le programme GLONASS (Global’naya navigatsionnaya sputnikovaya sistema) est ainsi mis en péril. Il était initialement prévu que la constellation GLONASS‑K prenne, d’ici à 2030, le relais des GLONASS‑M arrivant au terme de leur vie opérationnelle, avec un besoin de 18 à 24 satellites, selon que la couverture sera locale (Russie et régions proches) ou globale, mais seulement cinq satellites ont été lancés entre 2011 et 2022. Il est à présent question d’une constellation de six satellites GLONASS‑VKK devant permettre, depuis une orbite plus haute, d’assurer au moins la couverture de la Russie, le premier lancement n’étant toutefois pas prévu avant 2028. D’ici là, la couverture de géonavigation va immanquablement se réduire – avec pour paradoxe une dépendance accrue au signal commercial du GPS américain et du Beidou chinois… lesquels sont massivement utilisés par les forces russes en Ukraine.

En février 2022, la Russie disposait de 162 satellites en orbite, dont 99 à vocation militaire ou civilo – militaire, parmi lesquels seulement six satellites de renseignement dont la condition opérationnelle n’était toutefois pas assurée (5).

• Trois Persona de reconnaissance optique ont été lancés entre juillet 2008 et juin 2015, mais au moins deux n’étaient plus opérationnels à l’entame de la guerre d’Ukraine.

• Deux Bars‑M optiques offrant une résolution d’environ un mètre et d’une durée de vie de cinq ans avaient été lancés en 2015 et 2016, l’un d’eux semblant encore opérationnel en 2022. Quatre autres ont été lancés entre mai 2022 et octobre 2024.

• Il est possible que l’un des trois Resurs‑P d’imagerie multispectrale lancés entre juin 2013 et mars 2016 ait été partiellement opérationnel en février 2022. Ces satellites étaient initialement destinés à l’observation terrestre et offrent au mieux une résolution d’un mètre. Deux autres unités ont été lancées en mars et décembre 2024. Des Resurs-PM devaient être lancés à partir de 2023, mais ne l’ont pas été.

• Un Kondor combinant des capacités d’imagerie radar et optique a été lancé en juin 2013 et était opérationnel en 2022. Depuis, deux Kondor‑FKA, d’une durée de vie de cinq ans, ont été lancés en juin 2023 et novembre 2024. Ces plateformes sont des dérivés civils du Kondor‑E vendu à l’Afrique du Sud. Un Kondor‑FKA‑M devait être lancé en 2025, mais ne l’a pas été.

• Il faut ajouter plusieurs petits satellites d’observation de la Terre à finalité initialement civile, mais utilisés par les VKS. Après le lancement du premier exemplaire d’un EMKA en septembre 2021, deux autres, d’une résolution de 0,9 m ont été lancés en avril et octobre 2022, mais ne sont pas entrés en service du fait de pannes. Deux exemplaires d’une version plus évoluée de l’EMKA, le Razberg, ont été lancés en décembre 2023 et février 2024.



Dans le domaine du renseignement électronique (détection et classification des émissions radios et radar), quatre Lotos‑S avaient été lancés entre décembre 2014 et février 2021, suivis de quatre autres entre avril 2022 et décembre 2024. Un neuvième doit l’être. Leurs orbites sont plus élevées que celles des satellites optiques et radars et leur durée de vie est accrue. Les Lotos‑S font partie du système Liana, qui remplace le Tselina‑2. L’autre segment de Liana comprend un Pion‑NKS, plus spécifiquement affecté à la reconnaissance navale au profit de la lutte anti – porte – avions. Ce satellite qui couple imagerie radar et systèmes d’écoute, une seule plateforme remplaçant ainsi les US‑A et US‑PM, permet à la Russie de recouvrer un embryon de capacité RORSAT (Radar ocean reconnaissance) après la perte du dernier US‑PM, dans les années 2010. Un deuxième Pion‑NKS doit être lancé à terme. Le domaine des communications semble mieux loti, avec un peu moins de 30 plateformes (voir tableau).

Les capacités d’action

Si la modernisation de certains segments n’a pas été aussi rapide que prévu – voire n’a pas été complétée –, le domaine de l’action dans l’espace a en revanche bénéficié d’une attention soutenue. Elle s’appuie d’une part sur le réseau de surveillance spatiale (SKKP), qui centralise les informations issues des radars de détection balistique – pour le suivi des satellites et des débris en orbite basse –, des radars spécialisés Razvyazka et Krona, ainsi que des installations optiques Okno et Okno‑S. D’autre part, les systèmes d’effecteurs se sont diversifiés. Depuis le sol, des systèmes comme le S‑550 et le S‑500 sont réputés pouvoir être utilisés comme DA‑ASAT (Direct ascent – Antisatellite), la mise au point du premier et le déploiement du deuxième se poursuivant. La possibilité d’utiliser des lasers aéroportés a été une piste activement explorée. Développé dans les années 1970 avant d’être testé puis mis sous cocon, le seul Beriev A‑60 avait repris une série d’essais dans les années 2010, doté du laser Sokol Eshelon. Il a cependant été détruit par une frappe ukrainienne le 25 novembre 2025.

La Russie a également été pionnière dans le domaine des RPO (Rendez – vous proximity operations), développant des satellites « butineurs » permettant de réaliser des écoutes de proximité (6). Le cas des deux Luch/Olymp a particulièrement retenu l’attention en 2015, avec des manœuvres avérées du premier qui, opérant sur une orbite géostationnaire, aurait mené une trentaine d’écoutes. Lancé en septembre 2014, il a quitté le service et a été placé sur une orbite cimetière dès octobre 2025. Un deuxième satellite du même type a été lancé en mars 2023. La Russie a également mis en place le programme Nivelir, composé de satellites 14F153. Il s’agit de petites plateformes de 50 kg environ pouvant opérer à près de 1 500 km d’altitude, mais disposant d’une capacité de manœuvre sur différentes orbites.

Officiellement destinés à l’imagerie et à l’inspection de satellites, cinq de ces satellites ont été lancés entre juin 2017 et mai 2025. Outre l’inspection avérée de satellites de reconnaissance américains, ces plateformes sont capables de déployer un petit satellite, qui est lui – même apte à lancer un autre objet. L’analyse des services de renseignements américains et de chercheurs indépendants accrédite l’hypothèse d’une arme antisatellite, cette fois coorbitale. La Russie aurait d’autres projets de systèmes aptes aux RPO, pour lesquels peu d’informations sont disponibles. Ainsi, au moins quatre satellites 14F150 ont été rattachés au programme Nivelir, dont deux sont toujours en orbite (7). Par ailleurs, un projet Burevestnik est parfois mentionné : il s’agirait d’une fusée lancée depuis un MiG‑31BM qui, une fois en orbite, larguerait un microsatellite chargé soit d’explosifs, soit d’un spray chimique permettant d’aveugler les satellites adverses (8).

Quelles évolutions ?

Si Moscou se montre particulièrement dynamique dans le domaine de l’action en orbite et y affecte des budgets qui ne seront pas disponibles pour d’autres fonctions plus traditionnelles – en particulier dans le secteur du renseignement –, il faut aussi constater un réel tournant dans les choix de stratégie des moyens. L’URSS, puis la Russie, privilégiaient historiquement des matériels optimisés pour les fonctions militaires, souvent sophistiqués, tout en assumant la perte d’un grand nombre de satellites, y compris pour des fonctions très spécialisées comme la détection des flottes en mer. Les rationalités du New Space semblent cependant toucher Roscosmos, à au moins deux égards. D’une part, dans l’ISR, la philosophie est à présent de s’appuyer sur de petits satellites civils militarisés, certes moins performants que les matériels de qualité militaire, mais disponibles plus rapidement et à moindre coût.

D’autre part, la Russie n’hésite pas à faire appel à des services commerciaux étrangers. Typiquement, il s’agit d’imagerie fournie par les sociétés chinoises, mais c’est aussi le cas dans le domaine des communications. Moscou a ainsi acquis de manière détournée des terminaux Starlink utilisés pour les communications de ses soldats ou encore pour le guidage de drones (9). Le système assure une continuité de transmission à haut débit que ne permettent pas les Rodnik‑S. Qu’il s’agisse de services commerciaux ou des logiques de militarisation de plateformes civiles, le brouillage catégoriel entre le civil et le militaire joue au profit de la Russie dans la reconstitution de ses capacités. La firme russe Stisloft a ainsi commandé en Chine le satellite Stilsat‑1, doté de capteurs à haute résolution ; Stilsoft ayant elle – même pour principaux clients les services de sécurité russes.

Moscou semble donc s’adapter à la double contrainte de la réduction de son pouvoir d’achat spatial à long terme et de l’ accroissement des besoins en renseignement au profit de ses opérations en Ukraine. En effet, les forces russes ne disposent, assez étonnamment d’ailleurs, que de peu de plateformes ISR pouvant opérer dans la profondeur, ce qui rend le spatial d’autant plus important (10). Cette adaptation aux contraintes implique cependant un échange de dépendances : la Chine peut voir la Russie comme un marché en bonne et due forme, tandis que Roscosmos trouve en Chine des propositions compétitives tout comme une agilité dans l’innovation. Pour Moscou, cette dépendance consentie peut paraître, de prime abord, un échec. Mais elle permet surtout de pouvoir réaffecter les ressources vers un secteur du combat spatial qui représente, à l’heure de l’ubérisation du renseignement, un véritable avantage stratégique comparatif – et une véritable niche capacitaire destinée à rester souveraine alors que la dépendance au spatial des acteurs européens ne fait que s’accroître…

Notes

(1) Gouvernement de la Fédération de Russie, « Государственная программа Российской Федерации “Космическая деятельность России на 2013 – 2020 годы” », Moscou, 2012.

(2) En l’occurrence, la structure des programmes a été revue par rapport à la planification précédente, mais leur périmètre demeure globalement inchangé.

(3) Pavel Luzin, « Russia’s Space Program After 2024 », Foreign Policy Research Institute, 22 juillet 2024 (https://​www​.fpri​.org/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​2​4​/​0​7​/​r​u​s​s​i​a​s​-​s​p​a​c​e​-​p​r​o​g​r​a​m​-​a​f​t​e​r​-​2​024).

(4) Voir l’article consacré aux capacités antimissiles dans ce hors-série.

(5) Paradoxalement, l’Ukraine disposait alors, par le truchement de la constellation Iceye ou le soutien de ses alliés, d’un plus gros volume de renseignement issu du spatial. Voir Joseph Henrotin, « New Space contre Old Space ? Le paradoxe de la guerre d’Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 90, juin-juillet 2023 et Béatrice Hainaut, « Premiers enseignements de l’utilisation des satellites commerciaux dans la guerre en Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 90, juin-juillet 2023.

(6) Sur ce sujet voir notamment Amaury Dufay, Espace, le nouveau front, coll. « Défis stratégiques », Éditions du Rocher, Monaco, 2024.

(7) Bart Hendrickx, « Project Nivelir: Russia’s Inspection Satellites (Part 1) », The Space Review, 28 avril 2025 (https://​www​.thespacereview​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​4​9​7​9/1).

(8) Bart Hendrickx, « La Russie favorise les capacités contre-spatiales », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 76, février-mars 2021.

(9) Ellie Cook, « Russian Army Hit by Mass Starlink Outages on Ukraine Frontline: Reports », Newsweek, 5 février 2025.

(10) Voir Benjamin Gravisse, « Les multiplicateurs de forces des VKS », Défense & Sécurité Internationale, n° 160, juillet-août 2022.

Joseph Henrotin

areion24.news

Services de renseignements privés : Axis à l'ombre de l'Élysée

 


Egger Ph.

Affaire Epstein: un juge fédéral divulgue une potentielle lettre de suicide

 

La note du criminel sexuel, divulguée mercredi 6 mai 2026
© - / AFP



Nouvelles révélations dans l'affaire Epstein. Un juge fédéral américain a divulgué, mercredi, ce qui semble être une lettre de suicide écrite par le criminel sexuel Jeffrey Epstein, retrouvée après une tentative ratée, quelques semaines avant sa mort dans une prison de New York.

«Ils ont enquêté sur moi pendant des mois – N'ONT RIEN TROUVE!!!», peut-on lire sur cette note manuscrite, restée sous scellés pendant plusieurs années, et rendue publique à la demande du New York Times.

Bien que le document n'ait pas été authentifié comme provenant d'Epstein, sa publication intervient alors que de nombreuses théories du complot continuent d'alimenter l'idée selon laquelle il aurait été assassiné afin d'étouffer un scandale impliquant des personnalités publiques.

«C'est un vrai bonheur de pouvoir choisir le moment où l'on dit au revoir», poursuit le document. «Qu'est-ce que tu veux que je fasse? Que je mette à pleurer?!». «PAS DROLE. NE VAUT PAS LA PEINE», peut-on lire, souligné, en guise de conclusion.

Une lettre absente de la diffusion massive de documents

Selon le New York Times, un ancien co-détenu de Jeffrey Epstein serait tombé sur cette note en juillet 2019, dissimulée entre les pages d'une bande dessinée, peu après que le financier a été retrouvé inconscient, un vêtement enroulé autour du cou. Le quotidien indique s'être entretenu avec cet homme, aujourd'hui incarcéré en Californie.

Quelques semaines plus tard, le 10 août, le criminel sexuel était décédé dans sa cellule et sa mort classée comme un suicide.

En décembre 2025, l'administration Trump a commencé la diffusion de milliers de photos, vidéos, et textes issus de la tentaculaire enquête Epstein, mais cette note manuscrite n'y figure pas, affirme le New York Times.

Le gouvernement a notamment été critiqué pour sa publication des documents au compte-goutte ou le caviardage de photos et de textes, tandis que des victimes du criminel sexuel ainsi que des élus de l'opposition ont accusé Donald Trump et son ministère de la Justice de ne pas avoir publié l'entièreté du dossier.

letemps.ch