Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 23 avril 2026

Druzes de Soueïda : généalogie d’un massacre

 

Entre le 13 et le 20 juillet 2025, les opérations militaires menées par l’administration transitoire d’Ahmed al-Charaa à Soueïda, dans le sud-ouest de la Syrie, causèrent la mort de plus de 1 300 personnes, la destruction d’une trentaine de villages et le déplacement de près de 150 000 civils. Cette offensive ne résultait pas d’un conflit communautaire, mais d’une planification visant à soumettre, par la force, les druzes de la région (1).

Au printemps 2025, Damas tenta de contourner les druzes – communauté arabe adepte d’une religion dérivée de l’ismaélisme chiite, qui représentait environ 3 % des 24,17 millions de Syriens (2024) – en s’appuyant sur des notables extérieurs à Soueïda ou en promouvant de nouvelles élites locales sans légitimité. Fin avril, après des campagnes de haine, une opération militaire fut lancée contre des regroupements druzes dans la banlieue de Damas, notamment à Jaramana et à Sahnaya, ainsi que dans plusieurs villages de la province de Soueïda. Elle fit des dizaines de morts civils et provoqua le déplacement de milliers d’habitants. Les factions locales résistèrent, et l’épisode se conclut par un compromis connu sous le nom d’« Accord du 1er mai ».

Pressions vers l’offensive

En mai 2025, l’administration transitoire fit pression sur les druzes de Soueïda en confiant un poste de contrôle stratégique sur la route Damas-Soueïda à une unité de la Sûreté générale, relevant du ministère de l’Intérieur et composée de membres de tribus bédouines de Lajat. Ce checkpoint était le lieu de nombreux incidents avec les voyageurs : tirs délibérés, insultes confessionnelles, fouilles, arrestations, enlèvements… Dans le même temps, la pression financière s’intensifiait. Le gouverneur régional, Moustapha Bakkour, nommé par Damas en mars 2025, quitta Soueïda pour la capitale après que des hommes armés eurent pris d’assaut le siège de la préfecture afin de réclamer la libération d’un détenu. Son absence entraîna la paralysie des institutions publiques, et le Conseil provincial dut se rendre à Damas mi-juin pour lui faire signer les ordres de dépenses urgentes. Quelques jours plus tard, à son retour à Soueïda, Moustapha Bakkour proposa au leader spirituel druze Hikmat al-Hijri de nouvelles conditions : dissolution des factions locales et acceptation de forces de sécurité extérieures. Le refus du cheikh, qui n’hésitait pas à critiquer les visions d’Ahmed al-Charaa, le président de transition, pour l’avenir du pays, précipita alors la décision d’engager l’offensive.

Fin juin, une réunion rassembla les plus hauts responsables politiques, sécuritaires et militaires de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC). Ils optèrent pour une offensive destinée à éliminer Hikmat al-­Hijri, à confisquer les armes, à dissoudre les milices et à installer de nouvelles directions avec l’appui de notables alliés. L’opération fut préparée par Ahmad al-Dalati, chef de la Sûreté générale à Soueïda, et Abou al-Baraa, cadre sécuritaire de la HTC et proche de longue date d’Ahmed al-Charaa. Dans la région de Lajat, des tribus bédouines locales furent mobilisées aux côtés de la 40e division venue de Deraa, qui forma l’avant-garde de l’assaut. On releva notamment la présence de membres des clans Doukhi et Baydar. Le 13 juillet 2025, plusieurs axes d’attaque furent déclenchés en direction du nord et de l’ouest de Soueïda. Ces forces s’emparèrent de la quasi-totalité des campagnes, perpétrant des massacres contre les druzes. Parallèlement, des unités bédouines de Soueïda, intégrées au Conseil des tribus du Sud dirigé par Rakan al-Khudair, cheikh et homme d’affaires syro-jordanien proche de Damas, attaquèrent les abords de la ville et bombardèrent des zones habitées à l’aide de mortiers et de drones. L’objectif était de désorganiser la défense et de contraindre les factions rebelles à une reddition rapide. Aux côtés des 40e et 70e divisions, de nombreuses unités prirent part à l’opération, dont les éléments d’élite de la HTC (les Asaeb al-Hamra) et la Garde républicaine. On notait même la présence d’anciens membres de l’Armée Khaled ben al-Walid, qui avait prêté allégeance à l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) et était principalement active entre 2016 et 2018 dans les régions de Deraa et de Quneitra.

Lorsque la résistance druze lança une contre-offensive le 16 juillet 2025, l’administration centrale déploya des renforts comprenant des combattants djihadistes étrangers, notamment des Turkmènes. Le lendemain, après qu’Israël eut bombardé l’état-major syrien à Damas, elle fit appel à des forces tribales de toute la Syrie, ainsi qu’à la 80e division, composée de djihadistes, pour compenser le retrait de ses unités régulières. Hikmat al-Hijri sortit sain et sauf des différentes attaques.

Une soumission par la force

Les préparatifs ne se limitèrent pas aux ministères de la Défense et de l’Intérieur. Plusieurs services étaient mobilisés pour créer un environnement propice à l’assaut : coupures d’électricité et d’eau, interruption des communications… Ces mesures avaient été testées à petite échelle début juillet 2025, puis appliquées à l’ensemble de la province lors du lancement de l’offensive. L’assèchement des ressources financières et l’arrêt des dépenses publiques contribuaient également à isoler la population et à accentuer son sentiment de vulnérabilité. L’opération avait deux objectifs : imposer un contrôle total et négocier sous la contrainte du feu. Elle fut précédée d’une préparation politique, économique et administrative comprenant l’arrêt des dépenses publiques, la paralysie des institutions, l’isolement de la province et la coupure de la route principale reliant Damas. Sa structure s’appuyait largement sur des blocs tribaux et radicaux, ce qui permettait de créer un choc initial en ouvrant plusieurs fronts simultanés.

Du point de vue de la planification, l’assaut apparut comme une manœuvre complexe conçue par un commandement conjoint coordonnant des axes multiples, un brouillage électronique et des scénarios alternatifs. Ses différentes étapes – préparation de l’environnement, mobilisation des blocs de combat, répartition des rôles entre ministères et appareils sécuritaires, lancement simultané des attaques – révélaient un haut degré de professionnalisme. La flexibilité du plan se manifesta lorsque les tribus remplacèrent les unités affaiblies par les frappes israéliennes, permettant de poursuivre l’avancée malgré les pertes.

Début septembre 2025, les forces tribales et sécuritaires avaient pris le contrôle de vastes zones des campagnes nord et ouest de Soueïda, empêchant le retour des déplacés. L’assaut de juillet montre comment Damas a combiné calculs militaires et exploitation des divisions sociales pour imposer son projet. Il met aussi en lumière le coût humain et matériel d’une opération conçue non seulement comme une bataille, mais également comme une stratégie globale de soumission d’une province entière, où la guerre est devenue un instrument de gouvernance. 

Note

(1) Cet article est l’adaptation d’analyses de l’auteur parues en anglais et en arabe sur : https://​daraj​.media/​e​n​/​a​u​t​h​o​r​/​m​a​z​e​n​-​a​z​zi/

Mazen Ezzi

areion24.news

mercredi 22 avril 2026

Les colis qui devaient traverser l’Atlantique : autopsie d’une opération clandestine attribuée au GRU

 

À première vue, il ne s’agissait que de paquets ordinaires, confiés à la mécanique anonyme des hubs logistiques européens. Mais derrière les étiquettes, les trajets et les faux expéditeurs, les enquêteurs britanniques, polonais, lituaniens et allemands disent avoir reconstitué une opération d’un autre type : une chaîne de sabotage discrète, pensée pour tester la vulnérabilité du fret aérien occidental et signée, selon eux, par les méthodes du renseignement militaire russe. 

Le feu dans la chaîne logistique

L’affaire a pris corps à partir d’une série d’incidents survenus en juillet 2024. Quatre colis expédiés depuis la Lituanie vers des destinations au Royaume-Uni et en Pologne transportaient des dispositifs incendiaires artisanaux. L’un a pris feu dans un centre de tri à l’aéroport de Leipzig, juste avant son chargement à bord d’un avion. Un autre s’est embrasé dans un entrepôt au Royaume-Uni, près de Birmingham. En Pologne, un troisième colis a pris feu dans un camion, tandis qu’un quatrième a été intercepté intact, offrant aux enquêteurs la possibilité d’examiner la composition du dispositif et son potentiel destructeur. L’enquête coordonnée par Eurojust affirme que ces épisodes n’étaient pas des accidents isolés, mais les fragments d’une même opération transnationale.

Très vite, le caractère rudimentaire apparent des engins a cessé de rassurer. Les procureurs et policiers impliqués dans le dossier considèrent désormais que ces colis ont servi de répétition générale pour un scénario plus grave : l’envoi d’objets similaires sur des vols cargo à destination de l’Amérique du Nord. Reuters a rapporté dès novembre 2024 que des responsables de sécurité occidentaux voyaient dans ces explosions un test destiné à provoquer des incendies à bord d’appareils reliant l’Europe aux États-Unis. En mars 2026, cette lecture a été consolidée par les annonces conjointes des autorités européennes, qui évoquent explicitement des colis de “test” envoyés vers les États-Unis et le Canada, ainsi que d’autres paquets retrouvés à Amsterdam avant leur départ.

Une opération de renseignement par sous-traitance humaine

Ce qui frappe les services européens, ce n’est pas seulement l’objectif, mais la méthode. Selon Eurojust et la police britannique, le réseau n’a pas reposé sur des officiers clandestins classiques, mais sur une constellation d’exécutants recrutés dans plusieurs pays, Russie, Lettonie, Estonie, Lituanie, Ukraine, souvent dans des situations socio-économiques fragiles. Vingt-deux suspects ont été identifiés dans le cadre de l’enquête, et la Lituanie a annoncé avoir renvoyé devant la justice cinq accusés poursuivis pour terrorisme. C’est le schéma typique d’une action de sabotage contemporaine : des commanditaires éloignés, des relais intermédiaires difficiles à relier entre eux, et des opérateurs de terrain remplaçables, utilisés pour réduire la traçabilité politique de l’opération.

Le 6 mars 2026, la Metropolitan Police a franchi un seuil politique important en déclarant que l’enquête internationale avait mis au jour une “participation suspectée” du renseignement militaire russe. Au Royaume-Uni, un ressortissant roumain de 38 ans, arrêté en mars 2025 à son arrivée à Stansted, est soupçonné d’avoir aidé un service de renseignement étranger au titre du National Security Act. Là encore, le choix des intermédiaires raconte quelque chose de la doctrine adverse : faire porter le risque judiciaire à des acteurs périphériques, tout en gardant la décision stratégique à distance du théâtre visible. Moscou, de son côté, a rejeté ces accusations.

Pourquoi viser des avions cargo plutôt que des symboles

Le projet supposé n’avait rien du spectaculaire immédiat recherché par le terrorisme classique. Cibler la logistique aérienne, c’est chercher un effet plus froid : perturber des chaînes commerciales, provoquer une crise de confiance dans le transport, forcer les États à durcir les procédures de sûreté, et démontrer qu’une puissance hostile peut toucher l’arrière du front occidental sans recourir à une attaque militaire directe. Dans cette affaire, la cible n’était pas seulement un entrepôt ou un avion ; c’était la promesse de continuité qui structure les économies alliées et, derrière elle, la profondeur stratégique des soutiens à l’Ukraine.

Cette logique s’inscrit dans une campagne plus large que plusieurs gouvernements européens attribuent à la Russie depuis 2022 : incendies, sabotages, cyberattaques et opérations d’intimidation menées sous le seuil de la guerre ouverte. L’intérêt des colis incendiaires est précisément là : ils ne réclament ni missiles, ni incursions militaires, ni revendication publique. Ils exploitent la routine. Ils avancent cachés dans le bruit normal du commerce mondial. Et c’est ce qui les rend stratégiquement redoutables.

Une Europe face à la banalisation du clandestin

L’ouverture du procès en Lituanie en avril 2026 marque une nouvelle phase : celle où l’opération sort du champ du soupçon pour entrer dans celui de la démonstration judiciaire. Mais même si plusieurs exécutants sont jugés, la question centrale demeure politique. L’Europe découvre que le sabotage piloté par services de renseignement n’est plus réservé aux installations militaires sensibles ou aux opposants exilés ; il peut désormais se glisser dans des flux civils de masse, dans des dépôts, des camions, des hubs, là où la sécurité repose d’abord sur la vitesse et la confiance.

Dans cette affaire, le plus inquiétant n’est peut-être pas ce qui a explosé, mais ce qui aurait pu voler. Entre Vilnius, Leipzig, Birmingham et les routes du fret transatlantique, les enquêteurs décrivent une opération qui n’avait pas besoin de tuer pour envoyer un message : l’espace européen reste perméable aux actions clandestines patientes, déniables et calibrées. Autrement dit, la guerre secrète ne cherche plus seulement à recueillir du renseignement. Elle cherche à transformer l’infrastructure civile en terrain d’épreuve stratégique.

Eric Lemarchand

enderi.fr

États-Unis : les « sanctuaires » sous la pression de Trump

 

Entre colonisation et restrictions, les migrations sont au cœur de l’histoire des États-Unis. Avec l’arrivée de l’administration de Donald Trump en janvier 2025, le pays a adopté un virage radical dans sa politique d’accueil. La police de l’immigration (ICE) multiplie raids, arrestations arbitraires et expulsions, faisant émerger un véritable marché. Certaines villes, telles que Los Angeles, se proclament « sanctuaires », refusant de céder à la Maison Blanche.

L’opération a commencé vers 7 heures du matin, devant un magasin près de MacArthur Park, à Los Angeles. Une dizaine d’agents fédéraux lourdement équipés sont sortis de l’arrière d’un camion et se sont précipités vers des vendeurs ambulants. Seize migrants originaires du Guatemala, du Mexique, du Honduras et du Nicaragua ont été arrêtés ce 6 août 2025, accusés de résider illégalement aux États-Unis. Deux mois plus tôt, au même endroit, une centaine d’hommes de l’ICE avaient déjà procédé à l’arrestation de 44 employés sur leur lieu de travail. Dans tout le pays, entre octobre 2024 et août 2025, cette force de police a interpellé près de 60 000 personnes (1). Toujours en juin 2025, la maire de Los Angeles (depuis 2022), Karen Bass, avait qualifié ces raids d’inacceptables. Les manifestations s’étaient alors multipliées, et ­Donald Trump avait déployé 4 000 soldats de la Garde nationale sans l’accord du gouverneur de Californie, Gavin Newsom (depuis 2019), qui avait contesté cette initiative en justice (2). Los Angeles est devenue le symbole du bras de fer opposant l’administration de Donald Trump, qui fait de l’immigration irrégulière son cheval de bataille, aux juridictions locales tentant de lui résister.

L’immigration et les étrangers, une obsession trumpiste

Il n’existe pas de définition officielle et commune de « sanctuaire ». Au 30 mai 2025, le think tank indépendant Center for Immigration Studies dénombre 170 États (comme la Californie ou le New Jersey), comtés ou villes qui, de diverses manières, refusent de mettre en œuvre la politique migratoire fédérale et limitent leur coopération avec ­Washington (3). C’est le cas de Los Angeles, où 35,4 % des 3,89 millions d’habitants recensés en 2020 ne sont pas nés sur le sol américain ; sans compter les immigrés non enregistrés. En novembre 2024, le conseil municipal a entériné dans le droit local le statut de « ville sanctuaire » : l’utilisation des ressources locales (financières, humaines) et le partage (direct et indirect) de données aux autorités fédérales sont interdits, ce qui ne plaît pas au département de la Justice. Pour Pamela Bondi, procureure générale des États-Unis, les juridictions sanctuaires « bafouent la loi fédérale en donnant la priorité aux clandestins par rapport aux citoyens américains… Avec le président Trump, c’est terminé ».

« Nous allons vous sauver. Nous allons vous sauver. Nous allons vous sauver ». C’est ainsi que Donald Trump a promis, lors d’un meeting de campagne à Wilmington (Caroline du Nord), le 21 septembre 2024, de mener les « plus grandes expulsions de masse de l’histoire » contre les sans-papiers, accusés de « prendre les emplois » des Américains et de commettre des atrocités (manger du chien et du chat). Dès sa prise de fonction le 20 janvier 2025, il a signé un décret intitulé « Protéger le peuple américain contre l’invasion », arguant que des millions de clandestins représentent une « menace pour la sécurité nationale », commettent des « actes de haine contre des Américains innocents »…, quand d’autres s’engagent dans des « activités d’espionnage ou terroristes » et « coûtent des milliards de dollars » aux contribuables. Pourtant, en Californie, qui accueille 10,6 millions d’immigrés en 2023 (soit 27,3 % de la population de l’État), les travailleurs étrangers contribuent à hauteur de plusieurs milliards de dollars par an en impôts et taxes locales, nationales et fédérales (4). Les raids les terrorisent, eux et leurs familles. Nombreux sont ceux qui restent cloîtrés dans leur maison, fragilisant l’économie, l’agriculture, le commerce… L’absentéisme a augmenté dans le secteur privé depuis que les interventions policières se sont intensifiées en juin 2025.

Dans la continuité de son premier mandat (2017-2021), Donald Trump a, dès son retour à la Maison Blanche, remis en cause le droit du sol, pourtant garanti par le 14e amendement de la Constitution, en voulant supprimer la citoyenneté à la naissance pour les enfants nés de parents clandestins. Cette décision a suscité des plaintes devant des tribunaux fédéraux, et le décret a été bloqué. Pour combien de temps ? Le président, qui a assuré ne pas renoncer à ce projet, a également suspendu les programmes d’aides pour les réfugiés et les demandeurs d’asile, et s’est attaqué aux visas humanitaires. Autre caractéristique de sa doctrine : la criminalisation systématique des migrants. En mars 2025, par exemple, 238 Vénézuéliens accusés d’appartenir à des gangs ont été envoyés dans une prison de haute sécurité au Salvador, le CECOT, réputé pour ses conditions de détention particulièrement dures. L’objectif est aussi de terroriser les migrants et leurs proches pour qu’ils quittent le pays volontairement ou n’essaient même pas d’entrer aux États-Unis. Enfin, l’ICE a multiplié les vols militaires et commerciaux pour expulser des individus : 1 187 en juin 2025, contre 639 un an auparavant (5).

Une militarisation et une industrialisation des expulsions

Le combat contre l’immigration irrégulière, qui passe par la promesse de déporter 12 millions de clandestins et de sécuriser la frontière, nécessite d’énormes infrastructures et ressources. En juillet 2025, le Congrès a inclus dans le One Big Beautiful Bill Act un budget colossal de 170 milliards de dollars, dont 45 milliards pour la détention des migrants, 32 milliards pour accélérer les expulsions avec le recrutement de 15 000 nouveaux agents de l’ICE et du Service des douanes et de la protection des frontières (CBP), ainsi que 75 milliards de dollars pour le « mur » avec le Mexique, la militarisation et la surveillance de la frontière. Des contrats lucratifs sont signés avec le secteur privé, prêt à tirer profit de cette criminalisation des migrants.

Le 31 juillet 2025, la compagnie Palantir a décroché un contrat de 10 milliards de dollars sur dix ans pour fournir des technologies de surveillance à l’armée et aux polices locales. Elle développe déjà la base de données permettant à l’administration de Donald Trump d’identifier les migrants, en s’appuyant notamment sur l’intelligence artificielle (IA). De son côté, l’industrie carcérale privée, à l’instar de CoreCivic et GEO Group, fait des profits inespérés grâce à des taux d’occupation records de leurs centres de détention et à l’expansion de leurs capacités sur de nouveaux sites. En avril 2025, Deployed Resources, une entreprise qui fournit tentes et services, a signé un contrat de 4 milliards de dollars avec l’ICE pour l’internement de migrants sur des bases militaires. Repas, grillages, transports…, les expulsions d’étrangers sont devenues un marché en plein essor aux États-Unis. 

Notes

(1) L’ICE propose des données sur les migrants détenus sur : www​.ice​.gov/​d​e​t​a​i​n​/​d​e​t​e​n​t​i​o​n​-​m​a​n​a​g​e​m​ent

(2) Kieran Doyle, « Q&A: What can the LA demonstrations – and Trump’s reaction to them – tell us about what lies ahead? », ACLED, 13 juin 2025.

(3) Jessica M. Vaughan et Bryan Griffith, « Map: Sanctuary Cities, Counties, and States », Center for Immigration Studies, 30 mai 2025.

(4) Marisol Cuellar Mejia, Cesar Alesi Perez et Hans Johnson, « Immigrants in California », PPIC, janvier 2025.

(5) Thomas H. Cartwright, ICE Air Executive Summary – June 2025, 5 juillet 2025.


1-États-Unis : des territoires « sanctuaires »



2-Où sont expulsés les étrangers ?




3-Les étrangers dans l’emploi et la démographie des États-Unis



Charlotte Recoquillon

Laura Margueritte

areion24.news

Le viol comme arme de guerre : une stratégie délibérée, au cœur des conflits contemporains

 

Longtemps perçu comme une conséquence inévitable du chaos des guerres, le viol est en réalité utilisé comme une arme à part entière et s’inscrit dans des doctrines militaires virilistes. Comment a-t-il été utilisé dans les conflits contemporains ? Comment lutter contre son usage ?

Dans l’imaginaire collectif, la guerre entraine inévitablement le chaos, la brutalité et la perte de respect de toute norme. Le viol, dès lors, y serait une conséquence inévitable, un débordement masculin sur fond de désordre. Cette représentation, profondément ancrée, repose pourtant sur une construction culturelle spécifique : celle d’une sexualité masculine conquérante et incontrôlable où la possession du corps féminin devient une récompense (1). Elle réduit principalement la violence sexuelle dans la guerre à un acte commis par des hommes contre des femmes, banalise le viol en le légitimant, et dépolitise des actes qui relèvent en réalité de choix individuels ou tactiques.

Pourtant, l’idée d’un viol inhérent à la guerre ne résiste ni à l’analyse historique ni aux faits. Dès la Rome antique, la conquête militaire s’accompagne généralement d’une prise de possession totale qui passe aussi par les corps (2). Les règles de la guerre prévoient que les hommes des villes assiégées soient massacrés, tandis que les femmes — parfois les enfants — subissent l’outrage du viol, considéré comme l’équivalent féminin de la mort des combattants (3). Les femmes sont perçues non comme des individus, mais comme les biens de l’ennemi livrés aux vainqueurs comme une récompense attendue et légitime. De la même manière, la période 1930-1945 voit l’expansion impérialiste du Japon s’accompagner d’un système de prostitution militaire euphémisé sous le nom de « femmes de réconfort » (ianfu) (4). Ce dispositif, rigoureusement encadré par les autorités militaires et présenté comme visant à prévenir les débordements, repose en réalité sur la réduction en esclavage sexuel de milliers de femmes, soumises à une surveillance médicale et logistique quotidienne (5). Ces exemples témoignent que ces pratiques ne relèvent pas de pulsions incontrôlées, mais qu’elles s’inscrivent plutôt dans des doctrines militaires virilistes qui valorisent la prédation et la possession (6).

À partir des années 1990, un double phénomène transforme la compréhension des violences sexuelles en temps de guerre. D’une part, les conflits contemporains révèlent une fonction nouvelle assignée au viol. Il ne s’agit plus seulement d’un moyen de conquête militaire, mais d’un mécanisme de destruction ciblée, dirigé contre un groupe dans son ensemble, comme en témoignent le conflit au Rwanda et la guerre en ex-Yougoslavie. Par ailleurs, ces pratiques ne relèvent plus exclusivement des armées régulières : elles deviennent une pratique courante de groupes armés, paramilitaires ou terroristes facilitée par l’impunité, l’éclatement des structures de commandement et la diffusion d’idéologies radicales. D’autre part, cette évolution s’accompagne d’une visibilité nouvelle. Portée par les mobilisations féministes, les études de genre, le travail des ONG, la médiatisation des conflits et les témoignages de victimes, cette dynamique brise le silence et révèle l’ampleur systémique des violences sexuelles. Elle entraine une mobilisation de la communauté internationale et une reconnaissance juridique progressive de ces crimes. Pourtant, malgré cette prise de conscience, les Nations Unies continuent d’en documenter l’augmentation. En 2023, des actes de violence sexuelle ont été signalés dans au moins 20 contextes de conflit armé. Ce constat impose d’aller au-delà de la seule qualification juridique, pour interroger les conditions de leur emploi, les effets qu’ils produisent et les réponses que les acteurs internationaux peinent encore à construire de manière cohérente.

Pour comprendre cette réalité complexe et ses multiples manifestations, il convient d’abord de préciser ce que recouvre la notion de violences sexuelles liées aux conflits. Les Nations Unies définissent ces violences (Conflict-related sexual violence, CRSV) comme « des actes ou des modes opératoires de viol, d’esclavage sexuel, de prostitution forcée, de grossesse forcée, de stérilisation forcée, ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable, commis contre des femmes, des hommes, des filles ou des garçons » (7).

Cette définition extensive révèle d’emblée la complexité du phénomène, qui dépasse largement le seul viol pour englober un continuum de violences sexuelles instrumentalisées. Cette approche inclusive reconnait que les violences sexuelles en temps de guerre touchent toutes les catégories de population, remettant en question la vision traditionnelle qui cantonnait ces violences aux seules femmes. Elle permet surtout de saisir comment ces violences s’adaptent aux contextes spécifiques de chaque conflit, tout en révélant leurs objectifs stratégiques constants. Car c’est précisément cette diversité d’emplois qui fait de la violence sexuelle une arme si redoutable dans les conflits contemporains.

Les objectifs multiples d’une arme de destruction massive

Une arme génocidaire : Rwanda et ex-Yougoslavie

Le génocide rwandais de 1994 et les conflits en ex-Yougoslavie (1991-2001) marquent un tournant dans la compréhension des violences sexuelles comme levier de destruction de groupes entiers. Au Rwanda, les femmes rwandaises ont été soumises à ces crimes à grande échelle, perpétrés par les membres des milices hutues, par exemple les Interahamwe, mais aussi par d’autres civils et par les soldats des Forces armées rwandaises (8). L’un des traits les plus caractéristiques du génocide rwandais fut le recours délibéré à des agresseurs séropositifs, chargés de contaminer leurs victimes. Selon les Nations Unies, environ 67 % des survivantes de viols recensées pendant le génocide étaient séropositives, un taux six fois supérieur à la moyenne nationale de l’époque (9). Le viol s’est ainsi mué en arme de destruction biologique, au service d’un projet génocidaire planifié visant à empêcher toute régénération du groupe ethnique ciblé (10).

En ex-Yougoslavie, les camps de viol mis en place par les forces serbes révèlent une approche tout aussi méthodique (11). Les femmes bosniaques et croates y sont détenues jusqu’à ce que leurs grossesses soient suffisamment avancées pour rendre l’avortement impossible, les contraignant à donner naissance à des enfants conçus dans la violence. Cette méthode vise à « purifier ethniquement » les territoires en détruisant les liens communautaires et en imposant une descendance « ennemie » aux groupes ciblés (12).

Ces deux exemples illustrent comment le viol devient un outil de génocide culturel et biologique, visant non seulement à détruire des individus, mais aussi à annihiler l’existence même de groupes ethniques ou religieux. Ces actes acquièrent ainsi une dimension collective, transformant chaque viol en attaque contre l’ensemble de la communauté.

Un moyen de répression politique : Syrie et Iran

La répression des mouvements de contestation politique révèle une autre dimension opérationnelle dans le recours aux violences sexuelles. En Syrie, dès les premières manifestations de 2011, le régime de Bachar el-Assad a fait du viol un dispositif de terreur dans ses centres de détention (13). Les Nations Unies et les organisations de la société civile ont documenté l’usage de ces pratiques contre des hommes, des femmes mais aussi des adolescentes, ciblées non pour leurs actes, mais en raison de leur lien familial avec des opposants présumés (14). Cette pratique dépasse le cadre de la torture individuelle : elle vise à détruire psychologiquement les victimes et à envoyer un message d’intimidation aux opposants politiques.

En Iran, la répression du soulèvement « Femme, Vie, Liberté » a donné lieu à des crimes sexuels contre les manifestants détenus. Entre 2022 et 2023, les forces de sécurité iraniennes ont commis des viols, des viols collectifs et d’autres violences sexuelles à l’encontre d’au moins 45 personnes, incluant des femmes, des hommes et des enfants âgés de 12 ans (15). Les témoignages recueillis révèlent que ces violences étaient perpétrées par les membres des pasdarans (gardiens de la révolution), de la force paramilitaire Bassidj et du ministère du Renseignement. L’utilisation de ces violences s’inscrit dans une logique répressive visant à briser physiquement et mentalement les manifestants et à décourager leur engagement.

Un mécanisme d’exploitation économique : de la République démocratique du Congo à Haïti

Les conflits en République démocratique du Congo (RDC) et la crise haïtienne illustrent comment ces actes s’inscrivent dans des logiques économiques prédatrices. Dans l’Est de la RDC, les groupes armés qui contrôlent les sites miniers utilisent le viol comme moyen de domination territoriale et économique. Les femmes qui travaillent dans ou près des mines, ou qui transitent par ces zones, subissent des violences sexuelles systématiques, créant des espaces de terreur où les populations, paralysées, ne peuvent contester ni le contrôle des ressources ni leur travail forcé (16). Le viol devient ainsi un dispositif de gouvernance prédatrice facilitant l’exploitation minière.

En Haïti, la multiplication des enlèvements accompagnés de violences sexuelles s’inscrit dans une économie criminelle structurée. Les gangs, qui contrôlent environ 80 % de Port-au-Prince, selon les estimations des Nations Unies de 2024, utilisent ces violences pour « instiller la peur, punir, subjuguer et infliger la douleur aux populations locales », tout en extorquant des rançons (17).

Cette diffusion témoigne de la banalisation d’une arme devenue transversale, adoptée par des acteurs aux motivations diverses. Cette évolution interroge les cadres de protection existants, conçus pour des conflits interétatiques, face à des violences perpétrées par des entités hybrides opérant dans des espaces d’effacement étatique.

Une stratégie de destruction des sociétés : en Ukraine, l’aboutissement d’une doctrine militaire russe éprouvée

Le conflit en Ukraine — de l’annexion de la Crimée en 2014 à l’invasion de février 2022 — révèle l’application d’une doctrine militaire russe forgée lors des guerres d’Afghanistan (1979-1989) et de Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009), où les violences sexuelles ont été systématiquement employées comme arme de guerre.

En Afghanistan, les forces soviétiques ont développé l’usage du viol comme arme de répression contre l’insurrection. Dans les villages soupçonnés de soutenir la résistance, les soldats violaient délibérément les femmes devant leurs parents masculins pour maximiser l’humiliation collective et briser les codes d’honneur traditionnels afghans (18). Les guerres de Tchétchénie ont marqué l’évolution vers des formes plus structurées : établissement de camps de viol, violences systématiques lors des fouilles dans les villages et dans les centres de détention, viols et tortures d’hommes visant à les rendre stériles, s’attaquant ainsi à leur masculinité et à leur capacité reproductive (19).

L’Ukraine représente l’application à grande échelle de cette doctrine, avec une spécificité majeure : le ciblage massif des hommes. Sur les 376 cas de violences sexuelles documentés par l’ONU entre février 2022 et aout 2024, 262 concernent des hommes, soit près de 70 % (20). Cette prédominance masculine révèle une instrumentalisation calculée des normes de genre ukrainiennes. Dans une société où la masculinité traditionnelle et le rôle de défenseur de la patrie occupent une place centrale, l’armée russe s’attaque à l’identité masculine des prisonniers, retournant contre eux les codes de virilité qui structurent la résistance ukrainienne. Les méthodes employées — électrocution génitale, menaces de castration, viols collectifs, nudité forcée — visent à miner la cohésion sociale et la capacité de résistance de la société ukrainienne dans son ensemble.

Des conséquences multidimensionnelles

Les violences sexuelles liées aux conflits génèrent des conséquences qui dépassent largement le traumatisme individuel pour affecter l’ensemble des sociétés touchées. Sur le plan individuel, les victimes subissent des traumatismes physiques et psychologiques durables, souvent aggravés par la stigmatisation sociale et le rejet familial. Ces actes détruisent la confiance en soi, génèrent des troubles post-traumatiques complexes et compromettent la capacité des victimes à reconstruire leur vie.

Sur le plan familial, ces violences brisent les liens conjugaux et parentaux, créent des tensions intergénérationnelles et nuisent à la transmission des valeurs et des traditions. Les enfants nés du viol posent des défis particuliers : souvent rejetés par leurs communautés, ils se trouvent confrontés à des questions identitaires douloureuses.

À l’échelle sociale, ces crimes détruisent la cohésion communautaire, alimentent les cycles de vengeance et compromettent la réconciliation post-conflit. Ils renforcent les inégalités de genre, fragilisent les structures sociales traditionnelles et créent des clivages durables au sein des sociétés.

Sur le plan économique, ces violences génèrent des conséquences particulièrement lourdes pour les survivantes et survivants. L’exclusion professionnelle constitue un défi majeur : blessures physiques, traumatismes psychologiques et stigmatisation sociale créent des barrières à l’emploi et à l’indépendance financière. Les survivantes sont souvent expulsées de leurs foyers et privées de soutien familial, les rendant économiquement vulnérables. Cette exclusion économique pousse de nombreuses survivantes vers des secteurs informels et dangereux : travail précaire, migration forcée ou prostitution de survie, augmentant les risques de traite et de revictimisation.

Réponses judiciaires et défis persistants

Les institutions internationales ont progressivement développé un arsenal juridique pour lutter contre ces crimes. Les tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda ont établi des précédents majeurs en qualifiant le viol de crime contre l’humanité et d’acte constitutif de génocide. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (1998) a renforcé ce cadre en incluant explicitement ces violences parmi les crimes relevant de sa compétence.

Cette évolution juridique s’accompagne d’initiatives politiques, notamment l’adoption de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies en 2000 et de ses résolutions successives, qui reconnaissent l’impact disproportionné des conflits sur les femmes et appellent à leur participation aux processus de paix. La création du poste de représentant spécial du secrétaire général chargé des violences sexuelles liées aux conflits témoigne de cette prise de conscience institutionnelle.

Cependant, malgré ces avancées, l’impunité demeure la norme. Les capacités limitées pour enquêter sur les violences sexuelles en conflit, conjuguées aux préjugés de genre profondément enracinés, entravent l’efficacité et la sensibilité des autorités judiciaires. Dans les zones de conflit, l’effondrement des systèmes judiciaires nationaux paralyse toute poursuite locale. À l’échelle internationale, le manque de coopération étatique entrave l’extradition des suspects et l’accès aux preuves, certains États refusant de poursuivre ces crimes ou de collaborer avec les juridictions internationales.

La prévention reste également lacunaire. Malgré les mécanismes d’alerte précoce et le développement de systèmes de monitoring, les acteurs internationaux rencontrent des difficultés pour intervenir efficacement afin de prévenir ces violences. Les réponses demeurent largement réactives, se concentrant sur la répression a posteriori plutôt que sur la protection.

Enfin, les défis de la réconciliation et de la reconstruction post-conflit révèlent les limites de l’approche purement juridique. La justice transitionnelle, malgré ses innovations, peine à répondre aux besoins spécifiques des victimes de ces crimes et à contribuer efficacement à la réconciliation sociale. La nécessité d’approches holistiques, combinant justice, vérité, réparations et garanties de non-répétition, s’impose progressivement, mais leur mise en œuvre demeure complexe et couteuse.

Face à ces défis, la lutte contre les violences sexuelles liées aux conflits exige une transformation profonde des approches institutionnelles, privilégiant la prévention, renforçant les mécanismes de réponse rapide et développant des stratégies de reconstruction sociale adaptées aux spécificités de ces violences. Cette nécessité devient d’autant plus cruciale face à l’affaiblissement des droits de l’homme, en particulier la remise en question des droits des femmes et des filles. Dans un contexte d’érosion des normes de droit international, le soutien aux organisations de la société civile devient vital. Les acteurs locaux, souvent les premiers à documenter les violences et à accompagner les survivantes et survivants, constituent des remparts essentiels contre l’impunité. Seule une mobilisation durable et coordonnée de l’ensemble des acteurs internationaux permettra de briser le cycle de l’impunité et de lutter contre l’emploi de la violence sexuelle comme arme de guerre.

Les « femmes de réconfort », un système d’esclavage sexuel de masse

Dans les année 1930 et 1940, l’armée impériale japonaise a mis en place un système de « femmes de réconfort », afin, officiellement, de réduire le nombre de viols sur le front et d’empêcher la propagation des maladies sexuellement transmissibles parmi les soldats. Selon les historiens, le nombre de victimes de ce système serait estimé à plusieurs centaines de milliers de femmes issues des colonies japonaises et des territoires occupés et installées par l’armée japonaise dans des « stations de confort » dans toutes les zones de guerre. Ces femmes étaient bien souvent « recrutées » célibataires, souvent mineures, au travers de faux recrutements, de recrutement forcés, d’enlèvements ou de tromperies. Ce sujet demeure une plaie ouverte dans les relations entre le Japon et la Corée — ancienne colonie japonaise où les recherches sur le sujet ont été les plus poussées. Depuis 1993, une protestation publique a lieu chaque mercredi autour d’une statue disposée devant l’ambassade du Japon à Séoul, dans le but d’obtenir justice du gouvernement japonais pour ces faits. T.D.

Notes

(1) Muriel Salmona, Violences sexuelles : les 40 questions-réponses incontournables, Dunod, 2015, p. 58.

(2) Michèle Battesti, « Le viol, une arme de guerre multiséculaire ? », dans Jean Baechler, Marion Trévisi (dir.), La Guerre et les Femmes, Hermann, 2018, p. 95.

(3) Pascal Payen, Les Revers de la guerre en Grèce ancienne. Histoire et historiographie, Belin, 2012, p. 175.

(4) Muta Kazue, « The ‘comfort women’ issue and the embedded culture of sexual violence in contemporary Japan », Current Sociology, vol. 64, n°4, 2016, p. 621.

(5) C. Sarah Soh, The Comfort Women: Sexual Violence and Postcolonial Memory in Korea and Japan, The University of Chicago Press, 2008.

(6) Bob Tadashi Wakabayashi, « Review: Comfort Women: Beyond Litigious Feminism », Monumenta Nipponica, vol. 58, n°2, 2003, p. 243.

(7) Nations Unies, Handbook for United Nations Field Missions on Preventing and Responding to Conflict-Related Sexual Violence, 2020, p. 73.

(8) Human Rights Watch, Shattered Lives: Sexual Violence during the Rwandan Genocide and its Aftermath, 24 septembre 1996.

(9) Maggie Zraly, Sarah E. Rubin, Donatilla Mukamana, « Motherhood and Resilience among Rwandan Genocide-Rape Survivors », Ethos, vol. 41, n°4, décembre 2004, p. 411-439.

(10) Jennifer M. Hentz, « The Impact of HIV on the Rape Crisis in the African Great Lakes Region », Human Rights Brief, vol. 12, n°2, 2005, p. 12-15.

(11) Doris E. Buss, « Rethinking ‘Rape as a Weapon of War’ », Feminist Legal Studies, vol. 17, n°2, 2009, p. 149.

(12) Nations Unies, International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia (ICTY), « Press Releases » : Dragoljub Kunarac, Radomir Kovac, Zoran Vukovic (IT-96-23 & 23/1), 22 février 2001.

(13) Nations Unies, International, Impartial and Independent Mechanism (IIIM), « The Syrian Government Detention System as a Tool of Violent Repression: Detention Report », 2024.

(14) Cécile Andrzejewski, Leïla Minano, Daham Alasaad, « How the Assad Regime Used Child Rape as a Weapon of War », Zero Impunity, 2022 (publication Mediapart, 7 février 2017).

(15) Amnesty International, « Iran : le viol comme arme de répression du régime », 6 décembre 2023.

(16) Alexandre El Meouchi, Carla Laudien, Katie Maloan, « Perspectives on a Decades-Long Emergency: Analyzing the Conflict-Mining-Sexual Violence Triangle and International Initiatives in the Kivus », Institut des hautes études internationales et du développement, 7 juillet 2023, p. 6.

(17) Conseil de sécurité des Nations Unies, « Bureau intégré des Nations Unies en Haïti : Rapport du Secrétaire général », S/2024/742, 15 octobre 2024.

(18) Aisha Ahmad, « Afghan Women: The State of Legal Rights and Security », Policy Perspectives, vol. 3, n°1, janvier-juin 2006, p. 25-41.

(19) Bolya, La profanation des vagins, Le Serpent à Plumes, 2005, p. 118-120.

(20) WWoW, Women’s Information and Consultative Center (WICC), Stand Speak Rise Up!, « White Paper: Conflict-related sexual violence in Ukraine: Where are we now? », 2024.

Léa Darves-Bornoz

areion24.news

Moyen-Orient : Fiche pays – Bahrein

 

Le royaume reste discret depuis le 7 octobre 2023. Il préfère jouer de son soft power, en particulier dans le sport. Sur le plan économique, des mesures fiscales ont mis un terme à la politique d’exonération totale remontant à l’indépendance (1971).

Depuis les attaques du Hamas en Israël, Manama adopte un profil bas par rapport à la guerre à Gaza et à ses extensions au Liban et en Iran. Une prudence qui tranche avec l’action du Qatar voisin. Bahreïn maintient des éléments de langage généraux de soutien à un État de Palestine, tout en participant aux rencontres régionales (Ligue arabe, Organisation de la coopération islamique, sommet des chefs d’État, etc.). Ce positionnement s’explique par la conscience de son faible poids dans les enceintes internationales. Et par la crainte de voir ressurgir des tensions entre le pouvoir, signataire en 2020 des « accords d’Abraham » avec Israël, et une population propalestinienne. Les relations avec l’État hébreu ont été gelées, mais pas rompues.

Timidité diplomatique

Une autre dimension, plus confessionnelle, incite le régime à la prudence. Si les chiites bahreïnis (majoritaires) ont toujours veillé à se démarquer de Téhéran, l’Iran a historiquement soutenu et accueilli nombre d’opposants du petit royaume. On peut donc penser que certains chiites sont sensibles au sort du Hezbollah libanais et aux frappes israéliennes contre la République islamique. Régulièrement promise, la normalisation des liens diplomatiques entre Manama et Téhéran n’est toujours pas effective. Bahreïn se distingue en cela de son mentor saoudien, qui a rétabli en mars 2023 ses liens avec Téhéran, rompus en 2016. Les atermoiements du palais laissent supposer la persistance d’obstacles politiques.

Dès décembre 2024, le roi Hamad ben Issa al-Khalifa (depuis 1999) a pris acte du changement politique en Syrie en adressant un courrier au nouveau dirigeant, Ahmed al-Charaa, puis en saluant la tenue de la Conférence du dialogue national syrien, les 24 et 25 février 2025. Bahreïn n’a cependant que peu d’intérêts et encore moins de projets en Syrie.

Repères


À l’instar de ses voisins, qui engrangent les grandes compétitions sportives à retentissement mondial, Bahreïn joue la carte du soft power sportif. En réalité, seul un événement fait apparaître chaque année le royaume dans les médias internationaux : le Grand Prix de Formule 1, qui ouvre le calendrier annuel de la Fédération internationale de l’automobile. Les retombées économiques et touristiques sont indéniables, car les essais s’étalent sur tout le mois de février. Ils permettent d’invisibiliser l’anniversaire du 14 février 2011, début du « printemps de la Perle ». Dénonçant la dimension de « sportwashing » du Grand Prix, des militants des Droits de l’homme sont particulièrement surveillés pendant cette période. La défense des détenus politiques de la prison de Jaw est l’une des dernières manifestations encore visibles de tensions qui semblent toutefois s’atténuer après plusieurs amnisties royales en 2024.

L'archipel de Bahreïn


Les limites du soft power sportif

Historiquement, les émirs bahreïnis privilégient l’équitation, un sport aristocratique qui leur permet d’entretenir des relations étroites avec la famille royale britannique. Pour les autres disciplines, le royaume a recours à la main-d’œuvre étrangère pour composer des équipes « nationales » et porter les couleurs de Bahreïn dans les compétitions internationales. Manama a ainsi naturalisé plusieurs dizaines d’athlètes étrangers, principalement africains, alors que la nationalité bahreïnienne est difficile à acquérir. Cette politique ayant coïncidé avec des affaires de dopage, la Fédération internationale d’athlétisme a limité à dix le nombre de Bahreïnis naturalisés autorisés à participer aux Jeux olympiques de 2024, et imposé la création d’une agence antidopage nationale et d’une ­filière pour faire émerger des compétiteurs locaux. À Paris, le bilan des pays arabes est modeste, avec 17 médailles. C’est Bahreïn qui s’en sort le mieux, avec quatre médailles remportées par des athlètes naturalisés : l’or pour la Kenyane Winfred Yavi au 3 000 mètres steeple et pour le Russe Akhmed Tazhudinov en lutte libre, l’argent pour la Nigériane Salwa Eid Naser au 400 mètres et le bronze pour l’Arménien Gor Minasyan en haltérophilie.

Depuis son indépendance en 1971, Bahreïn a toujours mis en avant l’absence de taxation des revenus et des bénéfices des sociétés locales ou étrangères pour attirer les investisseurs. Ce qui a permis à Manama de devenir une importante place bancaire et financière, avant d’être supplantée par Dubaï, Abou Dhabi et Doha. Le royaume reste toutefois dépendant des exportations d’hydrocarbures, qui représentent les deux tiers des recettes de l’État. Or les prix moyens du baril en 2024-2025 (entre 70 et 80 dollars) sont en deçà du seuil nécessaire à l’équilibre budgétaire (entre 90 et 95 dollars). Malgré les prêts et dons saoudiens et émiriens, le niveau d’endettement dépasse 130 % du PIB. Comme ses voisins du Golfe, qui ont introduit diverses taxes pour se préparer à l’après-pétrole, Bahreïn a dû se résoudre à faire de même. La mesure, entrée en vigueur le 1er janvier 2025, prévoit que les entreprises étrangères paient un impôt minimum de 15 % sur les profits générés dans le pays. 

Une confessionnalisation des municipalités à Bahreïn (2022)


Jean-Paul Burdy

areion24.news