Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 13 octobre 2026

Le canal du Mozambique au cœur des recompositions mondiales

 

Longtemps relégué au rang de voie secondaire, car ne desservant aucun port de premier rang, ce bras de l’océan Indien séparant l’ile de Madagascar du reste de l’Afrique est aujourd’hui au cœur de la recomposition des équilibres mondiaux. La crise en mer Rouge, dans le prolongement des tensions au Moyen-Orient, n’en est pas seulement la cause ; elle en est le révélateur. Ce qui n’était qu’un détour conjoncturel est devenu la norme. L’intérêt pour le canal du Mozambique ne cesse de croitre.

Quelques chiffres suffisent à saisir l’enjeu. Environ 30 % du trafic pétrolier mondial transite chaque année par ce couloir de 420 kilomètres dans sa partie la plus étroite, soit plus de 5 000 navires (1). Nombre d’entre eux transitaient par la mer Rouge jusqu’aux actions des milices houthistes contre le trafic maritime, dans le contexte de la guerre à Gaza (depuis 2023). En juin 2024, le nombre de traversées par le canal de Suez a ainsi chuté de 70 %, tandis que les arrivées au cap de Bonne-Espérance ont bondi de 89 % (2). Au début du mois de mai 2025, les niveaux de tonnage en transit dans le canal de Suez demeuraient inférieurs de 70 % à la moyenne de 2023 (3).

La revalorisation du couloir maritime

Il convient de rappeler la géographie des flux maritimes concernés. Les porte-conteneurs assurant les liaisons entre l’Asie et l’Europe transitent majoritairement au sud de Madagascar plutôt que par le canal du Mozambique. En revanche, ce sont principalement les pétroliers transportant les hydrocarbures du Moyen-Orient vers l’Europe et l’Amérique du Nord qui privilégient ce couloir maritime afin de contourner la mer Rouge et le canal de Suez. Cette reconfiguration des routes commerciales se traduit ainsi par une croissance de l’activité dans les ports riverains.

Le port de Beira, au Mozambique, a enregistré une hausse de 40 % de son trafic de conteneurs sur les sept premiers mois de l’année 2024 (4). Les ports de Nacala et de Toamasina ont, quant à eux, progressé respectivement de 7,6 % (5) et de 13,4 % (6). La nouvelle escalade guerrière au Moyen-Orient, depuis le 28 février 2026, a dissipé les espoirs d’un retour à la normale à court terme. Le détour, qui peut aller jusqu’à douze jours supplémentaires, ainsi que la hausse de 30 % de la consommation de carburant qu’il implique, sont en passe d’être intégrés structurellement dans la tarification du fret mondial. Ce renchérissement redistribue les rentes portuaires, réévalue les concessions foncières et militarise les arrière-ports. Beira, Nacala ou encore Toamasina se transforment en maillons essentiels d’une chaine logistique globale. Avec eux, les gouvernements qui en contrôlent les accès attirent des convoitises inédites.

L’eldorado gazier mozambicain : entre promesses et insécurité durable

Cette revalorisation du canal du Mozambique ne se réduit pas à sa fonction de transit. Celui-ci est aussi un espace riche en ressources, ce qui en démultiplie les enjeux. Le Nord du Mozambique en offre l’illustration la plus saisissante. Le pays, par ailleurs le plus vulnérable au changement climatique en Afrique australe, dispose d’immenses réserves de gaz naturel découvertes au début des années 2010 au large de la province de Cabo Delgado, dans le bassin de Rovuma. La Banque africaine de développement a estimé ces réserves à plus de 5 000 milliards de mètres cubes en 2018, de quoi alimenter la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie pendant près de vingt ans. Ces gisements pourraient hisser le Mozambique parmi les dix plus grands producteurs mondiaux de gaz, représentant jusqu’à 20 % de la production africaine d’ici à 2040 (7).

Pour l’Europe, préoccupée depuis 2022 par sa dépendance au gaz russe, diversifier ses approvisionnements est devenu une priorité stratégique. Dans ce contexte, le gaz mozambicain s’impose comme une ressource vitale. Deux projets cristallisent les enjeux. Le projet « Mozambique LNG » de TotalEnergies représente 20,5 milliards de dollars d’investissement. Suspendu en avril 2021 après une attaque djihadiste à proximité du site d’Afungi, il a été relancé le 29 janvier 2026, avec pour objectif de premières livraisons en 2029. ExxonMobil a également annoncé la reprise de son projet « Rovuma LNG », gelé depuis 2021. Le rendement semble, pour l’instant, l’emporter sur le risque.

La menace n’a pourtant pas disparu ; elle s’est transformée. Affaibli militairement depuis 2021 et l’intervention conjointe du Rwanda et de la SADC (Communauté de développement d’Afrique australe), le groupe djihadiste affilié à l’État islamique serait passé de 3 000 combattants à moins de 300, selon les estimations (8). Mais il a muté. Il semble ne plus chercher à conquérir des territoires, mais à prélever, rançonner et contrôler. En 2025, les enlèvements ont quadruplé, représentant désormais 10 % de son activité (9). En mai 2026, sur le site aurifère de Muaja, dans le district d’Ancuabe, le groupe a capturé jusqu’à 80 travailleurs, exigeant 50 000 meticais (environ 677 euros) par tête de rançon (10). La route N380, artère stratégique de la région, est également devenue une zone de prédation. Cette menace pèse sur les investissements et entretient une insécurité diffuse.

Madagascar, tête de pont russe dans l’océan Indien

La géopolitique actuelle a aussi ouvert une fenêtre d’opportunité pour des acteurs qui cherchaient depuis longtemps à s’implanter dans la région. La Russie en est l’exemple le plus saillant.

Depuis 2018, Moscou tente de s’implanter à Madagascar — sans y parvenir réellement — comme elle l’a fait au Mali ou en Centrafrique. Lors de l’élection présidentielle de 2018, des membres du groupe Wagner (incorporé à l’Africa Corps en 2023), dont Konstantin Pikalov, ancien commandant en République centrafricaine, avaient été repérés aux côtés d’André Mailhol, dit Pasteur Mailhol, candidat à l’élection. Mais malgré ces tentatives d’influence politique et de désinformation, la Russie n’était pas parvenue à s’implanter durablement. De même, le projet de partenariat minier entre la société russe Ferrum Mining, liée au réseau tentaculaire d’Evgueni Prigojine (1961-2023), chef du groupe Wagner de 2014 à 2023, et la société malgache Kraoma n’a jamais été concrétisé.

Le coup d’État du 12 au 14 octobre 2025 semble avoir changé la donne. Depuis la fuite, le 12 octobre, avec l’aide de la France, du président Andry Rajoelina, qui était au pouvoir depuis 2019, et la prise du pouvoir, deux jours plus tard, par le colonel Michaël Randrianirina, l’Africa Corps semble avoir pris ses quartiers sur l’ile. Le 20 décembre 2025, un avion de transport russe a atterri à l’aéroport d’Antananarivo-Ivato avec du matériel militaire, notamment des véhicules blindés et des armes légères (11). Le lendemain, le président de l’Assemblée nationale a annoncé l’arrivée d’une délégation russe de 40 personnes et la fourniture d’équipements à la garde présidentielle (12). Le 14 janvier 2026, la présidence a confirmé que cette délégation venait former l’armée malgache à l’utilisation de ces équipements (13). À la suite du cyclone de février, ce sont des hélicoptères et des camions russes qui ont acheminé l’aide alimentaire. Bien que rien ne soit officiellement confirmé, il est probable, comme en Afrique de l’Ouest, que des membres d’Africa Corps soient impliqués dans la protection du président. Le signal diplomatique le plus fort reste la visite du colonel Randrianirina à Moscou, le 19 février. Pour la première fois, un président malgache a choisi la Russie avant la France pour sa toute première visite officielle. Le changement de régime et le renforcement du partenariat stratégique pourraient également rebattre les cartes dans les domaines minier et énergétique. Des accords auraient déjà été signés dans le secteur de l’énergie, visant à établir une zone économique commune dotée d’installations stratégiques de stockage de carburant sur l’ile (14).

Dans le même temps, la Russie renforce sa présence aux Comores, consolidant ainsi son ancrage dans la région. En janvier 2026, Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères (depuis 2004), a annoncé la volonté de Moscou d’y ouvrir une ambassade. L’archipel présente un intérêt stratégique majeur pour la Russie, tant en raison de sa position géographique au cœur des routes maritimes de l’océan Indien que pour les opportunités qu’il offre en matière de contournement des sanctions, notamment en lui offrant un nouveau pavillon pour sa flotte de pétroliers fantômes. Les importantes ressources potentielles en hydrocarbures constituent également un facteur d’attractivité.

Chine et Inde : deux stratégies d’influence rivales

La rivalité sino-indienne constitue la dynamique la plus structurante à l’œuvre dans le canal du Mozambique. Elle n’est pas nouvelle, mais elle a changé d’intensité sous l’effet conjugué de la revalorisation du canal et des opportunités ouvertes par les fragilités politiques régionales.

Pour Pékin, le canal du Mozambique s’inscrit dans la logique des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI) et de leur sécurisation. La Chine est devenue le principal partenaire commercial du Mozambique et de Madagascar. Pékin a ainsi consacré près de 120 millions de dollars à la rénovation et à la modernisation du port de Beira (15), deuxième plateforme portuaire du Mozambique. Lors de la visite du président mozambicain en Chine, en avril 2026, un nouvel accord aurait été conclu pour la réalisation d’une route d’accès destinée à améliorer la connectivité du port de Beira (16). Par ailleurs, le développement du port de Maputo a été financé à hauteur de 95 % par l’Export-Import Bank of China (Exim Bank) (17), illustrant l’importance accordée par Pékin à cette infrastructure.

Au-delà de sa dimension économique, cette présence revêt également un caractère stratégique. Le port de Maputo a notamment accueilli, en 2024, le 45e groupe opérationnel d’escorte de la marine chinoise. Composé d’une frégate, d’un destroyer et de navires de ravitaillement, il a témoigné de l’intérêt croissant de Pékin pour la sécurisation du canal et pour le renforcement de sa présence navale dans la région.

La pénétration énergétique est tout aussi significative. Depuis 2016, la China National Petroleum Corporation (CNPC) détient 20 % du consortium Mozambique Rovuma Venture (MRV) (18), aux côtés d’ENI et d’ExxonMobil, plaçant Pékin au cœur du plus grand gisement gazier d’Afrique australe.

À Madagascar, les investissements portuaires directs restent plus limités. La Chine se concentre sur les infrastructures routières d’accès aux ports, notamment à Toamasina, ainsi que sur des projets énergétiques, tels que des barrages hydroélectriques, comme la centrale de Ranomafana, qui ambitionne de couvrir 25 % des besoins en électricité d’Antananarivo. Pékin a d’ailleurs élevé, en septembre 2024, ses relations bilatérales avec Antananarivo au rang de partenariat stratégique global.

La diplomatie des infrastructures menée par la Chine est également pleinement déployée aux Comores. Pékin y finance de nombreux projets dans les domaines des infrastructures routières, des bâtiments publics et de la coopération sanitaire. Cette présence s’étend au secteur sécuritaire, à travers la formation des officiers comoriens et le renforcement des capacités des garde-côtes, dans le cadre de l’accord d’assistance militaire signé en 2015.


L’ampleur de ces investissements dans les infrastructures portuaires, les réseaux de communication et les transports rappelle la trajectoire de Djibouti, où des projets civils ont progressivement ouvert la voie à une implantation militaire. Bien que l’hypothèse d’une base chinoise aux Comores demeure à ce stade peu probable, elle ne saurait être totalement écartée compte tenu de la valeur stratégique de cet emplacement.

Face à cet activisme, la réponse indienne est d’abord militaire. Là où la Chine mise sur les infrastructures, l’Inde privilégie la présence navale, les exercices conjoints, les dons de navires, la formation des forces armées et la livraison de bateaux aux garde-côtes. C’est une approche moins visible, mais qui crée une dépendance opérationnelle envers New Delhi. En avril 2025, l’Inde organisait l’exercice « AIKEYME » (Africa-India Key Maritime Engagement), premier exercice naval conjoint de cette ampleur réunissant dix pays africains : le Mozambique, les Comores, Madagascar, les Seychelles, Maurice, l’Afrique du Sud, Djibouti, l’Érythrée, le Kenya et la Tanzanie. La frégate INS Sunayna a par ailleurs effectué plusieurs escales dans le port de Nacala. L’Inde dispose également d’une base militaire sur l’archipel d’Agaléga, situé au nord-est de Madagascar, prêté par Maurice pour une durée de 99 ans.

Cette stratégie révèle cependant des faiblesses structurelles persistantes. L’engagement diplomatique de New Delhi demeure nettement moins systématique que celui de Pékin. Sur le plan économique, le poids de l’Inde dans la région reste limité, ce qui réduit mécaniquement sa capacité d’influence politique face à une Chine solidement implantée. Le changement de régime intervenu à Madagascar en octobre 2025 pourrait accentuer davantage ce déséquilibre, dans un pays où Pékin occupe déjà une position économique prépondérante et dispose de relais d’influence.

Une nouvelle donne

Le canal du Mozambique n’est plus un espace périphérique. Il constitue désormais un couloir de transit valorisé par la crise en mer Rouge, un réservoir d’hydrocarbures convoité par les grandes puissances ainsi qu’un théâtre de rivalités où Chine, Inde et Russie se disputent chaque point d’appui. Toutes ces dynamiques convergent aujourd’hui vers ce bras de l’océan Indien.

La France ne saurait en être spectatrice. Elle en est riveraine. La Réunion et les iles Éparses lui confèrent des zones économiques exclusives considérables et des points d’appui navals sur les routes pétrolières. L’ile de Juan de Nova est par ailleurs bordée de gisements gaziers significatifs, dont l’exploitation reste suspendue faute de règlement du différend de souveraineté avec Madagascar, qui revendique l’ensemble de ces iles depuis 1972, mais aussi en raison de la loi Hulot de 2017, qui interdit toute recherche et exploitation d’hydrocarbures. Le coup d’État d’octobre 2025 a fragilisé ce dossier sensible, et le nouveau régime, tourné vers Moscou, pourrait instrumentaliser ces revendications territoriales comme levier de pression sur Paris. C’est dans ces espaces que se dessinent les équilibres de demain, et la France y tient une place qu’elle ne peut laisser vacante.

Notes

(1) Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED — UNCTAD), 2024 Review of maritime transport: Navigating maritime chokepoints, 2024 (https://​rebrand​.ly/​t​w​w​i​417).

(2) Ibid.

(3) CNUCED, Étude sur les transports maritimes : Maintenir le cap dans des eaux tumultueuses, 2025 (https://​rebrand​.ly/​4​e​k​l​1uc).

(4) José Miguel Oliveira, Kenny Laisse, Caio de Mello Ferreira, « Shipping 2026 : Mozambique : Trends and Developments », Chambers and Partners, 24 février 2026 (https://​rebrand​.ly/​7​e​i​5​46f).

(5) Ibid.

(6) L’Express de Madagascar, « Port de Toamasina — Le terminal à conteneurs augmente sa performance », 15 novembre 2025 (https://​rebrand​.ly/​q​9​j​4​n8r).

(7) Deloitte, Africa Energy Outlook: Mozambique special report 2024, 2023 (https://​rebrand​.ly/​q​t​e​y​pr7).

(8) Meron Elias, Pauline Bax, « What Future for Military Intervention in Mozambique? », International Crisis Group, 8 mai 2024 (https://​rebrand​.ly/​n​d​a​6​asg).

(9) ACLED (Armed Conflict Location & Event Data), « Ransom, gold, and spoils of war: Islamic State Mozambique’s new cash flow », Mozambique Conflict Monitor – Cabo Ligado, 22 janvier 2026 (https://​rebrand​.ly/​f​5​g​s​fha).

(10) Ibid., Mozambique Conflict Monitor, Updates covering: 20 May to 3 May 2026, 2026 (https://​rebrand​.ly/​l​y​h​u​lwc).

(11) Ambassade de Russie à Madagascar et accréditée en Union des Comores, publication Telegram, 1er avril 2026 (https://t.me/AmbassadeRussie/446).

(12) Siteny Randrianasoloniaiko, publication Facebook, 21 décembre 2025 (https://​rebrand​.ly/​0​9​o​4​76i).

(13) Présidence de la Refondation de la République de Madagascar — PRRM, publication Facebook, 14 janvier 2026 (https://​rebrand​.ly/​1​u​3​i​tsp).

(14) Solomon Ekanem, « Russia taps African island nation for fuel storage project as Strait of Hormuz tensions threaten supplies », Business Insider Africa, 27 mai 2026 (https://​rebrand​.ly/​h​1​f​m​dzb).

(15) Permanent Secretariat of Forum for Economic and Trade Co-Operation Between China and Portuguese-speaking Countries (Macao), « Chinese-funded Mozambican fishing port opens for business », 29 octobre 2019 (https://​rebrand​.ly/​d​1​w​2​zp0).

(16) Club of Mozambique by MozParks, « Mozambique: Beira corridor projects now have financing agreements — government », 23 avril 2026 (https://​rebrand​.ly/​l​8​x​n​kfh).

(17) Séverin Husson, « Au Mozambique, un pont géant illustre l’appétit chinois en Afrique », La Croix, 12 novembre 2018 (https://​rebrand​.ly/​d​6​k​t​9ib).

(18) Ministère de l’Économie, des Finance et de la Relance, « Le Mozambique devient un nouveau exportateur de GNL », janvier 2023 (https://​rebrand​.ly/​7​s​1​z​utc).

Marie de Vries

areion24.news

La dronisation du champ de bataille : une révolution militaire en devenir

 

L’observation des conflits contemporains, de haute comme de basse intensité, révèle une dronisation exponentielle du champ de bataille, au point que le terme de « révolution militaire » s’impose désormais dans le débat public comme dans les cercles spécialisés (1). Cette qualification n’est pas neutre : elle engage une manière de lire la transformation de la guerre, et donc de préparer les forces. Or, un changement technique spectaculaire n’est pas mécaniquement une révolution militaire : l’histoire stratégique rappelle que certaines « révolutions » n’ont été que des avantages transitoires, rapidement neutralisés par l’adaptation adverse (2).

Pour éviter l’effet de mode autant que le scepticisme de principe, l’enjeu est de qualifier la dronisation avec méthode. D’une part, il faut en circonscrire l’objet. Le drone ne se réduit pas à une plateforme identifiée mais épouse des fonctions, des formes et des architectures d’emploi très variables(3). D’autre part, il faut disposer d’un outil d’analyse capable d’articuler les niveaux tactique, opératif, stratégique et politico‑social, sans tomber dans le déterminisme technologique. La tradition clausewitzienne rappelle en effet la friction et l’incertitude constitutives du fait guerrier(4) et donc les limites d’une lecture mécaniciste de la victoire par la seule innovation.

Cet article résume une démarche en deux temps : d’abord poser un cadre conceptuel et une grille d’analyse de la « révolution militaire » applicable à la dronisation ; ensuite apprécier, à partir de ce cadre, dans quelle mesure la dronisation constitue une révolution ou plutôt une révolution en devenir, dont l’issue dépend notamment de l’automatisation croissante par l’intelligence artificielle. Au‑delà de la seule qualification théorique, l’enjeu est aussi pratique : si la dronisation ne se contente pas d’ajouter un moyen nouveau mais reconfigure l’observation, la décision, la protection, l’attrition et le rapport entre masse et précision, alors ce sont les conditions mêmes de la préparation opérationnelle qui se trouvent affectées. La question n’est donc pas seulement de savoir si le drone constitue une révolution militaire au sens strict, mais de déterminer ce qu’il change déjà dans la formation des combattants, l’organisation des unités, les chaînes logistiques, les rythmes de commandement et les exigences de résilience des armées engagées en haute intensité. Autrement dit, qualifier la dronisation, c’est déjà éclairer les adaptations doctrinales, humaines et organisationnelles qu’elle impose.

Nommer et qualifier le système drone et la notion de révolutionmilitaire

La dronisation : un système plus qu’un objet

L’efficacité analytique commence par une définition opérationnelle. Le drone, entendu ici au sens aéroterrestre, est un système d’emploi plus qu’un objet stable : il ne peut être réduit à un design, car ses formes évoluent de manière adaptative selon ce qu’il remplace, complète ou subordonne(5). De même, la dynamique de dronisation n’est pas uniforme : elle procède d’un échelonnement différencié des appareils, moins par simple contrainte technique que par adéquation aux besoins des unités et des fonctions(6). Ce point est central pour l’analyse militaire : la dronisation n’est pas seulement une prolifération de vecteurs, mais l’intégration de capteurs, de liaisons de données, de procédures et de boucles décisionnelles nouvelles. Elle s’inscrit dans les contraintes de la haute intensité (masse, attrition, logistique, résilience industrielle), que la guerre en Ukraine a rendues tangibles, notamment à travers les fragilités des bases industrielles et technologiques de défense(7).

« Révolution militaire » : un concept exigeant, entre paradigmes et prudence

Le débat sur la « révolution militaire » renvoie à des visions concurrentes de la guerre. Une lecture technico‑scientifique tend à faire de la supériorité informationnelle et de la précision des feux le cœur d’un nouveau paradigme, promettant une forme de maîtrise du champ de bataille(8). Mais cette promesse rencontre deux objections majeures. La première est clausewitzienne : la guerre demeure un instrument politique et ne peut être réduite à une pure optimisation technique(9). La seconde est historique et stratégique : les « révolutions » militaires sont rarement des ruptures linéaires et irréversibles. Elles peuvent n’être que des avantages contingents, annulés par l’innovation adverse, l’apprentissage, la saturation ou la contrainte politique(10). Colin S. Gray, prolongeant cette prudence, souligne la non‑linéarité du fait guerrier et la difficulté consistant à confondre nouveauté technique et transformation durable de la guerre(11).

Pour ordonner ces tensions, une approche utile consiste à expliciter le paradigme stratégique, entendu comme « une conception spécifique de la théorie stratégique déduite d’une vision générale de la guerre »(12). C’est à partir de cette clarification que l’on peut construire une grille évaluant non seulement l’innovation technique, mais aussi ses effets doctrinaux, organisationnels, sociaux et stratégiques.

Une grille analytique en 16 items pour évaluer le caractère révolutionnaire

La méthode proposée consiste à passer la dronisation à travers un tamis d’indicateurs, allant du contexte aux effets sur la puissance et l’État. Cette approche analytique multiscalaire trouve ses fondements théoriques dans les travaux majeurs de Michael Roberts(13), qui identifie au XVIIe siècle une transformation profonde des pratiques guerrières européennes, liée à l’essor des armées permanentes, de la discipline et de la grande tactique. Cette thèse est enrichie par Geoffrey Parker(14), qui met en avant le rôle déterminant de l’arme à poudre, de la fortification bastionnée et de la capacité des États européens à combiner innovation militaire, organisation étatique et projection de puissance. 

La révolution militaire est ainsi pensée comme un phénomène systémique, associant technologie, doctrine, structures politiques et finalités stratégiques. Une lecture inductive, qui compare les différents exemples majeurs de bouleversements militaires(15), semble faire apparaître, comme en surbrillance, des critères communs constitutifs d’une révolution militaire. Nous en retiendrons 16, organisés en une grille typologique graduée, dont les items sont classés par ordre croissant d’importance. Ainsi, la capacité performative d’une innovation à transformer la structure de l’État et à bouleverser la hiérarchie des puissances sera déterminante pour en qualifier la portée disruptive. La grille comparative que nous proposerons ne se veut pas descriptive, notre approche n’étant ni historique, ni exhaustive, loin s’en faut. Cet outil conceptuel se propose plutôt d’être analytique, ne relevant que les critères qui fondent qualitativement une révolution, et typologique, afin d’obtenir un barème, une échelle de maturité des révolutions militaires. En quelque sorte, notre outil heuristique fonctionnera davantage sous le mode du tamis, triant et hiérarchisant les transformations, que sous le mode du bleu de méthylène, qui révèlerait de façon trompeusement univoque le caractère révolutionnaire ou non de la dronisation contemporaine.

Effets et portée : la dronisation comme révolution en devenir

Ruptures tactiques : transparence, attrition et paralysie partielle de la manœuvre

Au niveau tactique, la dronisation modifie d’abord la relation classique entre détection, ciblage et destruction. La massification de la production et l’ampleur des dégâts attribués aux drones signalent un saut d’échelle, avec des volumes annoncés « de plusieurs millions par an » et une part très élevée des destructions imputées à ces systèmes(16). Dans ce contexte, l’imaginaire de la surprise et de la manœuvre masquée se heurte à la persistance des capteurs et à la prolifération des munitions téléopérées : la friction clausewitzienne ne disparaît pas, mais change de forme, tandis que le « brouillard » est contesté par l’omniprésence de la surveillance. Cette dynamique éclaire la rhétorique de la révolution. Des responsables ukrainiens décrivent explicitement un champ de bataille « transformé » et appellent l’Europe à se préparer à une « bataille des drones »(17). Au‑delà des formules, l’organisation des forces s’en ressent : l’existence d’unités spécialisées d’ampleur significative, telles que la 414e brigade associée aux « Oiseaux de Madyar », illustre la montée en puissance d’un écosystème drone structuré, articulant opérateurs, maintenance, innovation et soutien(18).

Transformations opératives : réseaux, boucles de décision et apprentissage accéléré

Au niveau opératif, la dronisation n’est pas seulement une addition de moyens : elle relève d’une intégration dans des réseaux d’information, des systèmes de gestion de données et des outils de conduite de bataille. Vincent Tourret souligne le rôle de la sophistication des réseaux, du cloud et de la fusion multi‑capteurs, appuyée par des techniques d’intelligence artificielle, illustrée par l’exemple du programme Delta(19). Le fait décisif est moins la plateforme que la boucle : capter, traiter, décider, frapper, puis réinjecter les enseignements dans l’itération suivante. Dans un conflit d’attrition, cette boucle raccourcie devient un avantage de tempo.

Pourtant, la prudence s’impose. D’une part, l’incertitude et la friction clausewitziennes demeurent des constantes : « tout dans la guerre est très simple, mais la chose la plus simple est difficile ». D’autre part, la promesse d’une maîtrise informationnelle totale rappelle les illusions associées à la « révolution dans les affaires militaires » : la « connaissance dominante du champ de bataille » peut améliorer la létalité, mais ne garantit ni la décision politique, ni la soutenabilité industrielle, ni la robustesse face à la contre‑mesure(20).

Effets stratégiques et politico‑sociaux : puissance, résilience, diffusion

Les marqueurs stratégiques sont néanmoins déjà visibles. Sur le plan doctrinal et organisationnel, la dronisation encourage des formes d’unités, de chaînes logistiques et de cycles d’innovation adaptés à la haute intensité, en lien avec les contraintes industrielles identifiées dès les premiers bilans opérationnels(21). Sur le plan de la diffusion, elle est reproductible : l’accès à des briques technologiques duales et à des savoir‑faire distribués tend à abaisser certaines barrières d’entrée, tout en déplaçant l’avantage comparatif vers l’intégration, l’entraînement et la résilience.

Cette diffusion s’accompagne d’une extension dans la société. La formation, la mobilisation de compétences et la structuration d’écosystèmes nationaux deviennent des facteurs stratégiques, comme en témoigne la documentation relative à l’existence de centres de formation aux drones en Ukraine(22). L’interface entre armées, industrie et société civile se densifie : la dronisation massive apparaît autant comme produit d’un tissu sociotechnique que comme simple décision d’état‑major.

L’adversaire, enfin, s’adapte. La lutte anti‑drone et les contre‑mesures deviennent une bataille à part entière, documentée dans les études dédiées(23). Cette dialectique confirme l’enseignement de Gray : l’avantage peut être transitoire si l’autre camp trouve une parade. D’où une conséquence pratique : la dronisation ne résout pas la guerre mais déplace les critères de supériorité (résilience des réseaux, électronique, production, formation, innovation incrémentale). Les puissances militaires du haut du spectre seront celles capables de déployer une défense sol‑air efficace à un ratio coût‑bénéfice maîtrisé.

Typologie : une révolution inachevée, conditionnée par l’autonomie et l’IA

À ce stade, la grille conduit à une appréciation nuancée. La dronisation coche déjà plusieurs marqueurs forts : innovations techniques, ruptures tactiques, effets opératifs, transformations doctrinales et organisationnelles. Ses effets stratégiques se dessinent, y compris dans les perceptions internationales. Vincent Tourret formule explicitement l’hypothèse d’une dronisation massive comme « potentielle révolution militaire »(24).

Mais les critères critiques tels que l’impact durable sur la structure de l’État, une redistribution stabilisée de la puissance, ou encore la transformation de la nature même de la guerre, demandent du recul. Ici, la typologie du changement, graduant de l’innovation à la rupture, éclaire le diagnostic : l’enjeu est de distinguer l’accélération spectaculaire d’un processus de l’avènement d’une révolution militaire complète(25). Autrement dit, la dronisation apparaît moins comme une révolution achevée que comme une révolution en devenir, dont l’achèvement dépendra de la montée en autonomie, de l’intégration plus aboutie de l’IA, et surtout de ses effets politico‑stratégiques (décision, responsabilité, seuils, escalade). Les analyses récentes insistent d’ailleurs sur le caractère potentiellement « game changer » de certaines opérations ou dynamiques liées à la guerre par drones, ce qui nourrit l’idée d’un basculement possible, sans permettre encore d’en conclure à une refonte stable de l’ordre stratégique(26).

Conclusion

La dronisation du champ de bataille s’impose comme un phénomène global, accéléré et fortement médiatisé, qui pousse à parler de « révolution militaire ». Pourtant, l’histoire et la théorie stratégique invitent à la prudence : la guerre demeure traversée par la friction et l’incertitude. L’innovation technique, si décisive soit‑elle, ne transforme pas mécaniquement la guerre en tant qu’instrument politique.

L’apport d’une grille analytique en 16 items permet de rendre visible une conclusion équilibrée : la dronisation présente déjà de nombreux marqueurs forts, du tactique à l’opératif, et commence à produire des effets stratégiques et sociaux tangibles. Mais elle n’a pas encore atteint la complétude d’une révolution militaire historique. Elle relève davantage d’une révolution en devenir, dont l’issue dépendra notamment de l’automatisation par l’intelligence artificielle et des bouleversements politico‑stratégiques et anthropologiques associés. Enfin, la méthode elle‑même doit rester consciente de ses limites : appliquer une grille à un processus en cours expose au risque de réifier un phénomène mouvant, de projeter des schémas hérités du passé, et de figer ce que Clausewitz décrivait comme un « caméléon » insaisissable(27). L’intérêt est d’abord heuristique : ordonner l’analyse, hiérarchiser les effets, et poser les questions opératoires pertinentes. La suite de l’histoire militaire du drone s’écrit sous nos yeux(28) : elle exigera, à mesure que le phénomène se stabilise ou bifurque, de reprendre et d’actualiser l’évaluation.

Notes

(1) Cet article est une synthèse du mémoire de l’auteur, intitulé La dronisation massive du champ de bataille au XXIe siècle : d’une évolution technologique à une révolution militaire, soutenu en septembre 2025 à l’Université Lyon III.

(2) « L’histoire montre que la plupart des “révolutions” militaires ne sont en réalité que des avantages transitoires, neutralisés dès que l’adversaire trouve une parade ». Colin S. Gray, Strategy for Chaos: Revolutions in Military Affairs and the Evidence of History, Frank Cass, Londres, 2002, p. 41.

(3) Vincent Tourret, « Étude annuelle 3 : Enseignements de la guerre russo-ukrainienne », Observatoire des conflits futurs, FRS/IFRI octobre 2024, p. 49. ; Ibid. p. 50.

(4) « Tout dans la guerre est très simple, mais la chose la plus simple est difficile. Ces difficultés s’accumulent et engendrent une friction que nul ne peut imaginer exactement qui n’a pas vu la guerre. ». Carl von Clausewitz, De la guerre, trad. Laurent Murawiec, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2014, p. 103. Ibid. p. 78 : « La guerre est le domaine de l’incertitude ; trois quarts des choses sur lesquelles se fonde l’action en guerre sont enveloppées d’un brouillard plus ou moins dense ».

(5) Vincent Tourret, op. cit., p. 49.

(6) Ibid. p. 50.

(7) Thibaut Fouillet, « Guerre en Ukraine, étude opérationnelle d’un conflit de haute intensité (premier volet) » in Fondation pour la recherche stratégique / Institut français des relations internationales, février 2023, p. 55. ; Ibid. p. 56.

(8) Littéralement, la connaissance dominante du champ de bataille. « C’est-à-dire de la possibilité de connaître la disposition, la position et l’orientation des forces adverses et, de cette manière, de posséder une maîtrise du conflit décisive pour la victoire » Philippe Braillard et Gianluca Maspoli, « La “Révolution dans les affaires militaires” : paradigmes stratégiques, limites et illusions », Annuaire Français des Relations Internationales, Paris, 2002, p. 636.

(9) « La guerre n’est donc pas seulement un acte politique, mais encore un véritable instrument politique, une continuation des relations politiques, une réalisation de celles-ci par d’autres moyens. » Carl von Clausewitz, De la guerre, op. cit. p. 56.

(10) « L’histoire montre que la plupart des “révolutions” militaires ne sont en réalité que des avantages transitoires, neutralisés dès que l’adversaire trouve une parade ». Colin S. Gray, op. cit. p. 41.

(11) « La guerre doit s’éloigner de la rigoureuse loi dictée par sa logique interne et se rapprocher d’un calcul de probabilités […] ». Carl von Clausewitz, op. cit. p. 62.

(12) « Nous définissons le paradigme stratégique comme une conception spécifique de la théorie stratégique déduite d’une vision générale de la guerre. » Philippe Braillard et Gianluca Maspoli, art. cit. p. 631.

(13) Michael Roberts, The Military Revolution, 1560 – 1660 : An Inaugural Lecture Delivered Before the Queen’s University of Belfast, Belfast, M. Boyd, 1956, 32 p. https://​pdfcoffee​.com/​q​d​o​w​n​l​o​a​d​/​m​i​c​h​a​e​l​-​r​o​b​e​r​t​s​-​t​h​e​-​m​i​l​i​t​a​r​y​-​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​1​5​6​0​-​1​6​6​0​-​2​-​p​d​f​-​f​r​e​e​.​h​tml

(14) Geoffrey Parker, The Military Revolution: Military Innovation and the Rise of the West, 1500 – 1800, (2e éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 1996, Éditions Gallimard, 1993, pour la traduction française, Paris, 288 p.

(15) Avènement de l’arme à feu, utilisation de l’arme nucléaire et dissuasion, théories de la RMA dans les années 1990. 

(16) Massification de la production de drones, atteignant plusieurs millions par an, et ampleur des dégâts causés : environ 70 % des destructions sont causées par les drones.

(17) Laure Mandeville, « 2025 est le prologue d’un nouveau type de guerre : quand les Ukrainiens pressent l’Europe à se préparer à une future bataille des drones ». Le Figaro, 6 août 2025.

(18) Connue sous le nom poétique des « Oiseaux de Madyar », la 414e brigade de Brovdy compte aujourd’hui douze unités, soit entre 500 et 1 000 hommes, et à peu près 10 000 hommes en incluant le personnel auxiliaire.

(19) Vincent Tourret, « Désigne, détruit, domine : la dronisation massive des opérations comme potentielle révolution militaire », Notes de l’Institut français des relations internationales (IFRI), juin 2025, 20 p. https://​www​.ifri​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​2​0​2​5​-​0​6​/​i​f​r​i​_​t​o​u​r​r​e​t​_​d​r​o​n​e​s​_​2​0​2​5​.​pdf, p. 12.

(20) En ce sens, on pourrait estimer que le drone ne représente qu’une évolution des systèmes au sein d’une même logique de kill chain développée depuis les années 1990. Or la véritable rupture réside dans le rythme d’innovation et la place inédite des acteurs civils dans la nouvelle supériorité militaire. 

(21) Thibaut Fouillet, art. cit., p. 55. ; ibidem. p. 56.

(22) Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), Mission de Défense MdD, Kiev, « Fiche thématique no16, Ukraine : un centre de formation aux drones parmi d’autres », octobre 2024, p. 11.

(23) CRT, Étude : la lutte anti-drone russe, décembre 2024, 18 p. ; CRT, Étude : Les drones dans la première année de guerre entre les forces armées russes et ukrainiennes : menaces, caractéristiques et contre-mesures, novembre 2023, p. 12.

(24) Vincent Tourret, op. cit.

(25) Olivier Schmitt, Préparer la guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine, PUF, Paris, 2024.

(26) Katja Bego, « Ukraine’s Operation Spider’s Web is a game-changer for modern drone warfare. NATO should pay attention », Chatham House, 6 juin 2025 – https://​www​.chathamhouse​.org/​2​0​2​5​/​0​6​/​u​k​r​a​i​n​e​s​-​o​p​e​r​a​t​i​o​n​-​s​p​i​d​e​r​s​-​w​e​b​-​g​a​m​e​-​c​h​a​n​g​e​r​-​m​o​d​e​r​n​-​d​r​o​n​e​-​w​a​r​f​a​r​e​-​n​a​t​o​-​s​h​o​u​l​d​-​p​a​y​-​a​t​t​e​n​t​ion.

(27) Carl von Clausewitz, op. cit., Livre I, chap. 1, §28, p. 58.

(28) Il est fort probable que le conflit actuel au Moyen-Orient illustre notre propos : le drone y est omniprésent, permet une forme de rattrapage compétitif, sans pour autant renverser la hiérarchie des puissances. 


Guillaume

areion24.news

lundi 12 octobre 2026

Birmanie, cette guerre que personne ne peut gagner

 

Cinq ans après le coup d’État, la junte a organisé une élection, troqué l’uniforme contre le costume et fait élire son général président. Sur le terrain, elle ne contrôle plus qu’un cinquième du pays. Entre une armée qui ne peut plus reconquérir et une résistance qui ne peut pas prendre la capitale, le seul acteur capable d’imposer une décision n’est pas birman, il est chinois.

Le 18 mars 2026, le Parlement birman s’est réuni pour la première fois depuis cinq ans. Il a élu président Min Aung Hlaing, le général qui avait renversé le gouvernement civil le 1er février 2021, désormais revêtu d’un titre constitutionnel et débarrassé de ses galons. Dans les heures qui ont suivi, Xi Jinping fut le premier chef d’État au monde à lui adresser ses félicitations.

Un mois plus tard, pour le Nouvel An birman, le nouveau pouvoir libérait l’ancien président Win Myint dans une amnistie de masse. Le 30 avril, il commuait le reste de la peine d’Aung San Suu Kyi en résidence surveillée et diffusait d’elle la première image publique depuis des années : une femme de 80 ans assise sur un banc de bois, encadrée de deux hommes en uniforme. La présidence tournante de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) avait demandé à la rencontrer. Naypyidaw a refusé. Tout le dossier birman tient dans cette séquence. Une restauration du décor institutionnel, méticuleuse, et aucun changement de la réalité qu’il recouvre.

L’état du champ de bataille

Le coup d’État de 2021 a produit ce que ses auteurs n’avaient pas prévu. Non pas une soumission, mais une guerre. Les manifestations pacifiques du printemps 2021, réprimées à balles réelles, ont engendré des centaines de Forces de défense du peuple, groupes d’autodéfense souvent composés d’étudiants et de fonctionnaires en grève, qui se sont alliés aux armées ethniques installées dans les marches du pays depuis l’indépendance.

Le basculement date du 27 octobre 2023. Ce jour-là, trois organisations ethniques du nord déclenchent l’opération 1027 et enfoncent le dispositif militaire dans l’État Shan. En août 2024, l’Armée de l’alliance démocratique nationale du Myanmar s’empare de la ville de Lashio et de son commandement régional nord-est. Pour la première fois de son histoire, l’armée birmane perd un quartier général de commandement. En décembre 2024, l’Armée d’Arakan prend Ann et le commandement occidental, puis contrôle la quasi-totalité de l’État de Rakhine et l’intégralité de la frontière avec le Bangladesh. En Kachin, l’Armée d’indépendance kachin s’installe sur les gisements de terres rares.

Aucun décompte territorial ne fait autorité et les estimations divergent selon les méthodes. Les synthèses disponibles à la mi-2026 situent la junte autour d’un cinquième du territoire, les forces de résistance et les armées ethniques autour de 40 %, le reste étant activement disputé. La junte conserve pourtant un avantage que rien ne compense : l’aviation. Elle ne reprend presque plus de villes, mais elle peut bombarder n’importe laquelle. Mars 2026 a été, selon les organisations de suivi des violences, le mois le plus meurtrier pour les civils depuis le coup d’État.

À cela s’est ajoutée la catastrophe. Le 28 mars 2025, un séisme de magnitude 7,7 frappait la région de Sagaing et Mandalay, au cœur du pays, sur des zones déjà en guerre. Le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies évalue à 3,6 millions le nombre de personnes déplacées par le conflit et le tremblement de terre — chiffre le plus élevé jamais enregistré dans le pays — et à 16,2 millions celui des personnes ayant besoin d’une assistance en 2026, pour un plan d’aide qui n’en vise que 4,9 millions, faute de moyens. Plus de vingt mille prisonniers politiques restent détenus.

L’élection comme opération

C’est dans ce paysage que la junte a organisé le scrutin promis depuis quatre ans. Trois phases, le 28 décembre 2025, puis les 11 et 25 janvier 2026. Le vote n’a pu se tenir que dans 263 des 330 circonscriptions du pays — les autres échappant au contrôle du gouvernement. La Ligue nationale pour la démocratie, qui avait remporté les élections de 2015 et 2020, avait été dissoute ; ses dirigeants étaient en prison ou en exil.

Le résultat n’a surpris personne. Le Parti de l’union, de la solidarité et du développement, émanation politique de l’armée, a emporté 232 des 264 sièges pourvus à la chambre basse et une large majorité à la chambre haute. À quoi s’ajoutent, en vertu de la Constitution de 2008, les 25 % de sièges réservés d’office aux militaires dans les deux assemblées. La participation officielle oscille entre 52 et 56 % — très en deçà des 70 à 80 % des scrutins d’avant le coup, et calculée sur un corps électoral dont des millions de personnes étaient exclues par la guerre ou le déplacement. Des observateurs indépendants ont recensé environ 170 civils tués par des frappes aériennes pendant la période électorale.

Les Nations unies, Londres et Washington avaient annoncé par avance qu’il s’agirait d’une mise en scène. Le gouvernement birman, lui, parle d’un retour sur « la bonne voie démocratique » et oppose à l’ASEAN un processus « mené par la Birmanie et pour la Birmanie. »

Ce qui s’est joué n’est pas une transition mais une conversion juridique. Transformer un pouvoir contesté et sanctionné en gouvernement constitutionnel difficile à exclure des enceintes internationales. L’opération, à ce stade, a partiellement réussi.

Pékin, l’arbitre complaisant

La Chine est le seul acteur extérieur qui pèse réellement sur le cours de cette guerre, et sa méthode mérite d’être comprise, car elle ne correspond à aucune des catégories habituelles.

Pékin ne soutient pas la junte ; Pékin se garantit. Depuis 2024, sa doctrine consiste à entretenir simultanément des relations avec Naypyidaw et avec les organisations ethniques qui tiennent la frontière, de façon à conserver un levier sur chacun. Ses instruments ne sont pas militaires mais logistiques. Ouverture et fermeture des postes-frontières, électricité, réseaux, commerce — plus, selon plusieurs analyses, la fourniture de drones et d’aéronefs à l’armée birmane.

Le résultat est documenté. En janvier 2025, après que la Chine eut retenu son dirigeant sur son sol, l’Alliance démocratique nationale a accepté de se retirer de Lashio, rendue à l’armée en avril. En novembre 2025, l’Armée de libération nationale ta’ang restituait à son tour Mogok et Mongmit, à l’issue d’un cessez-le-feu négocié par Pékin. En 2026, la pression s’est déplacée sur l’Armée d’indépendance kachin, qui refuse les discussions bilatérales et exige que tout dialogue politique inclue le Gouvernement d’unité nationale. Dans le même temps, la Chine a entrepris de déplacer sa clôture frontalière à l’intérieur du territoire birman, dans les zones kokang et wa, sans rencontrer d’opposition ni de la junte ni des groupes armés qui y commandent.

L’enjeu a un nom chimique. La Birmanie a fourni à la Chine l’essentiel de ses importations de terres rares lourdes — dysprosium, terbium, indispensables aux aimants permanents des véhicules électriques, des éoliennes et des systèmes d’armes — soit, en 2023, plus de 90 % de son approvisionnement dans cette catégorie. Ces minerais sortent presque exclusivement de territoires tenus par des armées ethniques en Kachin et dans le nord Shan. Quand la KIA a pris Pangwa et Chipwi fin 2024 et suspendu l’extraction, c’est la chaîne d’approvisionnement mondiale des aimants qui a vacillé. S’y ajoute le port en eau profonde de Kyaukphyu, sur le golfe du Bengale, et les oléoducs et gazoducs qui remontent vers le Yunnan. Pour Pékin, la Birmanie est la seule manière de toucher l’océan Indien sans passer par le détroit de Malacca.

Dernier dossier, le plus visible pour l’opinion chinoise : les centres d’arnaque en ligne de la frontière thaïlandaise, où des dizaines de milliers de personnes, souvent victimes de traite, escroquent le monde entier — et d’abord des ressortissants chinois. Sous pression de Pékin et de Bangkok, l’armée birmane a spectaculairement investi KK Park le 19 octobre 2025, arrêté plus de 2 000 personnes, saisi une trentaine de terminaux Starlink, puis annoncé la démolition de plus de six cents bâtiments ; Shwe Kokko a suivi en novembre. Un an plus tard, les analyses d’imagerie satellitaire montrent que la majorité des complexes du secteur se sont agrandis, et les habitants de Myawaddy décrivent une activité qui a simplement quitté les enceintes murées pour s’installer dans les maisons de la ville.

La conclusion que tirent les spécialistes est contre-intuitive. En traitant directement avec les groupes armés pour sécuriser ses intérêts, la Chine affaiblit précisément l’État central qu’elle prétend soutenir. Elle ne veut pas d’une victoire birmane, quel qu’en soit le camp. Elle veut une frontière gouvernable.

L’ASEAN, ou l’art de la clause de style

Face à cela, l’ASEAN oppose un document de cinq paragraphes adopté le 24 avril 2021. Le consensus en cinq points — cessation des violences, dialogue inclusif, envoyé spécial, aide humanitaire, visite de cet envoyé à toutes les parties. Min Aung Hlaing l’a signé puis n’en a appliqué aucun.

L’organisation a réagi avec les seuls moyens dont elle dispose. À partir d’octobre 2021, la Birmanie n’est plus représentée politiquement aux sommets ni aux réunions ministérielles, et elle a dû renoncer à la présidence tournante qui lui revenait en 2026 — les Philippines l’ont assurée un an plus tôt que prévu. C’est une sanction symbolique, et c’est la plus lourde qu’une organisation fondée sur le consensus et la non-ingérence puisse infliger à l’un de ses membres. L’ASEAN ne peut ni exclure, ni sanctionner, ni contraindre. Elle peut seulement ne pas inviter.

Cinq ans plus tard, cette ligne s’effrite. Le 12 juillet 2026, à Bangkok, les ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN ont tenu avec leur homologue birman la première rencontre de ce type depuis le coup d’État — officiellement informelle, officiellement sans préjudice du consensus en cinq points. Manille, qui préside, prépare une mission humanitaire ; Bangkok rappelle qu’un tel engagement « se fait dans les deux sens. » Les organisations de défense des droits y voient la normalisation d’un pouvoir accusé de crimes de guerre.

La vérité est que l’ASEAN n’a plus une position mais deux. Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et le Timor oriental — onzième membre depuis octobre 2025 — tiennent la ligne dure. La Thaïlande, le Cambodge, le Laos et le Vietnam, qui partagent une frontière ou des intérêts économiques avec la Birmanie, poussent au réengagement. Le sommet de Cebu, en mai, s’est achevé sur l’aveu de frustration du président Marcos et sur un communiqué de Naypyidaw dénonçant des « pratiques discriminatoires. » Le sommet de Manille, à la mi-novembre 2026, dira si la seconde ligne l’a emporté.

Ce que la Birmanie met à nu

Il faut se méfier de l’expression « guerre civile, » qui suggère deux camps. La Birmanie de 2026 en compte des dizaines, et ils ne sont pas tous d’accord entre eux. En mars dernier, dans le nord Shan, deux armées ethniques alliées contre la junte — l’Alliance démocratique nationale et l’Armée ta’ang — se sont fait la guerre pour le contrôle de Kutkai. Le Gouvernement d’unité nationale, en exil, dispose d’une légitimité électorale mais pas d’une armée unifiée. L’Armée d’Arakan gouverne un État entier sans reconnaissance d’aucune sorte, et sa relation avec la minorité rohingya, dont des centaines de milliers croupissent toujours au Bangladesh, reste un angle mort du dossier.

L’impasse est donc structurelle et symétrique. L’armée a perdu la capacité de reconquérir mais conserve le ciel, la capitale et les institutions. La résistance a pris du terrain mais n’a ni aviation, ni unité politique, ni soutien extérieur comparable à celui dont bénéficie son adversaire. Les sanctions occidentales mordent sur l’économie formelle, pas sur les circuits qui comptent. Et dans cet interstice prospère ce qui est devenu, en pratique, la principale exportation du pays. La fraude industrialisée, les terres rares extraites hors de tout cadre, l’économie de guerre.

Reste la question que l’on pose rarement à voix haute. Si la seule puissance capable d’imposer un règlement est celle qui a intérêt à ce qu’aucun camp ne l’emporte, que signifie encore l’idée d’une solution ? Les cinq points de l’ASEAN supposent un État birman apte à décider de lui-même. Cet État n’existe plus. Il reste un gouvernement, une armée, un siège vacant aux sommets régionaux, seize millions de personnes qui dépendent d’une aide qui n’arrive qu’au tiers d’entre elles — et une femme de quatre-vingts ans qu’on a transférée d’une cellule à une maison gardée, et que personne n’a le droit de voir.

Andrew Bernard

asialyst.com

Les failles du bouclier saoudien face aux Houthis

 

Une frappe de missiles des Houthis contre l’aéroport international du roi Khaled à Riyad a fait 12 morts et 309 blessés. C’était la troisième attaque contre cette infrastructure en moins d’une semaine. En frappant ainsi le cœur du royaume, le groupe yéménite soutenu par l’Iran met à l’épreuve les capacités de défense saoudiennes.

L’Arabie saoudite a pourtant investi des sommes considérables dans des équipements de pointe, dont les batteries américaines Patriot et THAAD (Terminal High Altitude Area Defense). Ce dispositif doit toutefois composer avec l’immensité du territoire à protéger, comme le souligne Andreas Krieg, du King’s College de Londres, cité par l’AFP : «même un système multicouche combinant Patriot, THAAD, avions de chasse et autres capteurs ne peut pas créer un dôme imperméable au-dessus d’un pays de la taille de l’Arabie saoudite». Le royaume s’étend sur quelque 2,2 millions de kilomètres carrés, et l’aéroport de Riyad en couvre à lui seul 225.

Le royaume doit également gérer la tension sur ses stocks. Selon deux responsables régionaux cités le 16 septembre par l’Associated Press (AP), Riyad a fait appel à la France, au Royaume-Uni, au Pakistan et à l’Égypte pour compléter ses capacités d’interception.

Les États-Unis, son principal fournisseur, ont eux-mêmes fortement puisé dans leurs stocks au cours de six mois de guerre contre l’Iran. L’analyste en défense Wolfgang Pusztai relève par ailleurs, dans Al Jazeera, que la défense antimissile saoudienne avait été pensée avant tout contre la menace iranienne. Selon lui, les Houthis, faute de missiles en nombre suffisant pour saturer ces défenses, privilégient des tirs isolés contre des cibles civiles moins protégées afin de paralyser le trafic aérien.

La Vision 2030, un enjeu stratégique

Le choix de l’aéroport de Riyad n’a rien d’anodin. Cette infrastructure est au cœur de la Vision 2030 du prince héritier Mohammed ben Salmane, qui veut faire de la capitale un pôle du tourisme et des affaires, rappelle Andreas Krieg. «Et les Houthis l’ont bien compris», ajoute-t-il.

La frappe est d’ailleurs survenue à la veille de l’ouverture à Riyad du Congrès mondial du pétrole, rapporte l’AFP. L’aéroport de Dammam a lui aussi été visé, et The Economist s’interroge sur l’affluence des dirigeants au Future Investment Initiative. Les organisateurs du «Davos du désert», prévu le 26 octobre, maintiennent néanmoins leur rendez-vous.

Le secteur pétrolier est lui aussi affecté. Après la fermeture de fait du détroit d’Ormuz, le royaume a réorienté ses exportations vers la mer Rouge. Les volumes transitant par Bab el-Mandeb sont toutefois passés de près de 4 millions de barils par jour en juin à un peu plus de 200.000 en août.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE), citée par Reuters, attribue en partie à ces attaques la chute de l’offre saoudienne d’août, tombée à son plus bas niveau depuis plus de trente ans.

Les alliés yéménites à l’épreuve du terrain

Sur le terrain, l’offensive éclair des Houthis en septembre le long de la mer Rouge, jusqu’au port de Mokha, a mis en difficulté les forces soutenues par Riyad. Une enquête de Reuters publiée le 16 septembre l’attribuait à plusieurs facteurs: les divisions entre factions anti-Houthis, une structure de commandement saoudienne non éprouvée ayant remplacé la supervision émiratie, un soutien aérien limité et une sous-estimation des préparatifs rebelles. La Foundation for Defense of Democracies, think tank basé à Washington, y voit aussi le prix de l’affrontement entre Riyad et le Conseil de transition du Sud (CTS), soutenu par Abou Dhabi.

The Economist décrit une progression lente, qui semble marquer le pas autour de Dhoubab. La contre-offensive lancée début octobre a néanmoins permis de reprendre une large partie de ce district, selon Reuters, et l’ambassadeur saoudien Mohammed Al Jaber a affirmé le 9 octobre que Bab el-Mandeb avait été débarrassé des Houthis.

Les conditions d’une sortie négociée

Le conflit oppose enfin deux acteurs aux enjeux très inégaux. Les Houthis financent leur guerre en taxant une population exsangue, alors que l’Arabie saoudite a bien davantage à perdre, observe l’hebdomadaire britannique. Pour Thomas Juneau, de l’Université d’Ottawa, cité par l’AFP, les attaques des Houthis signifient ainsi que «le prix pour conclure la paix ne cesse d’augmenter».

Une issue négociée supposerait toutefois de calibrer soigneusement les termes. Les Houthis exigeraient des avantages économiques et la levée du blocus aérien du Yémen, et The Economist met en garde contre un accord qui leur prouverait que frapper des infrastructures civiles constitue un chantage efficace.

Mario Chartouni 

icibeyrouth.com

Des PDG européens dans le viseur de la Russie

 

Les services de renseignement de plusieurs pays européens sonnent l'alerte et dispensent des conseils pour se faire plus petits. Les dirigeants d'entreprises liées au secteur de la défense seraient dans le viseur de la Russie, comme le révèle le Financial Times.

Parmi ces PDG, on retrouve des Français. Comme celui de Delair, qui livre des drones à l'Ukraine. "Ça s'appelle la guerre de l'ombre", résume le colonel Peer de Jong. "Ils sont des agents, des organisateurs de ce conflit par la force des choses puisqu'ils investissent de l'argent."

Ces menaces existent bel et bien, estime le grand reporter TF1-LCI Thomas Misrachi. "C'est généralement suffisant pour mettre la pression sur ces hommes-là." Et de nuancer : "Tuer un chef d'entreprise n'a aucun sens parce qu'il y a un numéro 2, puis un numéro 3, etc. En revanche faire pression, oui. Pour qu'ils aient envie le moins possible de fabriquer des armes et de les vendre".

Parmi les recommandations des services secrets, ces patrons peuvent être sommés de changer d'habitudes au quotidien, de téléphone portable, de ne jamais aller à la même heure à la salle de sport. Mais "si on a des enfants qui vont à l'école", c'est plus compliqué, poursuit Thomas Misrachi. "Ça fait partie d'un processus d'intimidation, c'est la guerre hybride. Ça ne veut pas dire qu'ils vont être tués."

Emilien Decelle 

tf1info.fr