Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 29 janvier 2026

Remontée en puissance et économie de guerre : trois enjeux et autant de paradoxes

 

Plus de dix ans après la première invasion de l’Ukraine et près de quatre ans après la deuxième, la remontée en puissance est devenue un enjeu stratégique essentiel pour les armées comme pour l’industrie. Elle peut s’adosser à une configuration historique inédite, entre consensus national et adhésion de la population et montée en puissance d’outils de financement européens ayant permis à l’Union de trouver sa place sur les questions de défense. Mais force est de constater que le réarmement trouve rapidement ses limites.

À la lecture des pages « contrats » depuis quatre ans, on sera doublement frappé par l’augmentation rapide du nombre de contrats officiellement conclus par les États européens et par le faible nombre, comparativement, de ceux annoncés par la France. Certes, on peut se dire que cette dernière déroule la planification issue des Lois de programmation militaire ; que tous les contrats ne sont pas rendus publics (ce qui vaut aussi, évidemment, pour les autres États européens) ; que la stratégie des moyens adoptée offrait une gamme capacitaire plus large qu’ailleurs en Europe, où des rattrapages étaient nécessaires ; et que donc le besoin d’investissements se fait moins sentir que dans d’autres États.

Cette vision optimiste se heurte cependant à un premier paradoxe de la remontée en puissance. En effet, si la France part de moins loin que d’autres dans son réarmement, elle est aussi confrontée, comme eux, à des besoins relativement nouveaux : typiquement, les drones et les Munitions téléopérées (MTO), la robotique terrestre et navale, le leurrage, la guerre électronique offensive, les capacités de frappe à longue portée, l’IA et bien évidemment le cyber. Elle fait également face à des déficits hérités des deux Livres blancs de 2008 et de 2013, qui consacraient un tournant expéditionnaire, tout en réduisant massivement des capacités qu’il faut à présent redévelopper… et qui n’ont pas nécessairement été délaissées par d’autres États européens. Typiquement, c’est le cas pour les différentes capacités du génie – franchissement, minage, déminage, contre-­mobilité – et de la défense aérienne, qui ne se limite pas qu’à la lutte contre les drones.

Il y a donc un enjeu d’additivité des technologies : les nouvelles ne remplacent pas les plus anciennes, tout en sachant que ces dernières doivent également être modernisées ou remplacées, à commencer par la dissuasion nucléaire. C’est d’autant plus le cas que si les vecteurs (blindés, avions, bâtiments) attirent l’attention et font l’objet de l’essentiel de la couverture médiatique, disposer de stocks, pétroliers ou de munitions importe également. Or, des années d’opérations et les dons à l’Ukraine ont eu des conséquences directes sur ce secteur plus opaque, qu’il s’agisse de la disponibilité ou de l’évolution des coûts, qui dépend notamment de l’offre et de la demande : le matériel peut être souverain, les matières premières nécessaires pour le construire, elles, ne le sont pas nécessairement. Derrière l’enjeu d’additivité, il y a donc aussi le paradoxe d’une reconstruction capacitaire à opérer dans certains domaines.

Cette additivité a donc des conséquences budgétaires : il faut acheter aussi bien des camions et des missiles air-air que des algorithmes et de la robotique. Or on peine à voir comment la LPM, lancée sur sa trajectoire budgétaire, traduit opérationnellement le déclaratoire de l’« économie de guerre ». Certes, comparativement à ce qui était initialement prévu, 6,5 milliards d’euros supplémentaires ont été débloqués, ce qui permettra d’atteindre en 2027 l’objectif fixé pour 2030 – ce qui élimine l’inconnue d’une exécution intégrale de la LPM après la prochaine élection présidentielle. Les plus importantes « marches budgétaires » auront donc été franchies, mais l’observateur constatera aussi avec inquiétude que, dans le même temps, les dépenses publiques continuent de filer ailleurs, d’une manière transpartisane, sans que leur structure soit remise en question. La France apparaît ainsi comme le seul pays européen qui ne cherche pas à réduire ses dépenses publiques… finançant le déficit notamment par une dette dont le service a coûté 59 milliards en 2024 et qui devrait coûter environ 55 milliards en 2025, et sans, dans le même temps, parvenir à régler des questions telles que la réforme de retraites. La problématique, ici, tient moins à la structure des finances publiques qu’à la liberté d’action qu’elles permettent au niveau politico-­stratégique : s’il fallait demain décider de la mise en place de dix batteries sol-air supplémentaires, la seule option serait de creuser encore plus la dette, avec pour conséquence la dévalorisation des cotations de la France… et de plus hauts taux d’intérêt. Derrière l’enjeu budgétaire, il y a donc le paradoxe d’une décorrélation entre le poids des dépenses publiques et les besoins en termes de défense.

Enfin, il faut aussi constater que les moyens financiers ne permettent pas nécessairement d’optimiser les outils de production. Le paysage de l’offre et de la demande de matériels militaires en Europe est contrasté. D’un côté, on constate un important accroissement de la demande, doublé d’une urgence dans la concrétisation des commandes : les États choisissent vite, sans se coordonner, ce qui contribue à nourrir l’inflation du coût des matériels. Ce « réveil brutal de la demande » a notamment pour effet de voir des acteurs américains, israéliens et sud-­coréens renforcer leur ancrage comme leurs portefeuilles de clients européens, au détriment des acteurs locaux. D’un autre côté, ce « chacun pour soi », qui n’a pas pu être tempéré par les acteurs multinationaux de la stratégie des moyens, se traduit également au niveau industriel : l’appel à la constitution de champions européens n’a pas plus d’efficacité aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

Ce jeu est cependant risqué : rares sont les acteurs européens qui peuvent investir suffisamment pour monter en puissance, et gagner ainsi la masse suffisante pour absorber les plus faibles et se positionner correctement face à la concurrence. Or, là où Paris demandait à ses industriels d’investir en promettant des commandes qui ne sont pas systématiquement été concrétisées, Berlin et Londres faisaient en sorte que BAE Systems ou Rheinmetall puissent emprunter plus rapidement et plus facilement, en allégeant les démarches administratives nécessaires, par exemple, à la construction de nouvelles installations. Certes, les industriels, français comme européens, ont vu leurs carnets de commandes se remplir et il y a lieu de s’en réjouir. Mais il faut aussi constater qu’ils ne se sont pas nécessairement remplis aussi vite et aussi fort que ceux des géants américains – en dépit de l’incertitude imposée par Donald Trump.

Mais si l’on peut se désoler que ce soit pour partie aux États-Unis que les Européens commandent de l’armement au profit de l’Ukraine, il faut aussi s’interroger sur le dimensionnement de l’industrie et sur la gamme de produits proposés. Il n’y a tout simplement pas de HIMARS européen, alors qu’un État comme la France était pourtant partie prenante au programme MLRS dans les années 1980… Cette question de la montée en puissance est plus d’autant saillante que des programmes aussi transverses que structurants, comme le SCAF (Système de combat aérien futur), sont en danger. L’incapacité des industriels à s’entendre – et peut-être surtout celle des gouvernements à se positionner et à faire respecter les accords pris – risque de faire décrocher l’industrie de la demande (1). Nombre de secteurs technologiques évoluent rapidement et attirent un plus grand nombre d’acteurs – New Defence comprise – dans un contexte où l’exportation est une condition de survie. C’est donc un enjeu, économique et de souveraineté, majeur. Mais cet enjeu fait aussi face au paradoxe d’une fragmentation de plus en plus marquée.

Au bilan de ces trois enjeux et d’autant de paradoxes, l’avenir pourrait sembler sombre pour les forces, limitées dans leurs ambitions, comme pour l’industrie. Néanmoins, plusieurs choix opérés par le passé s’avèrent payants stratégiquement, y compris dans le contexte actuel. C’est évidemment le cas pour la dissuasion, qui n’aura jamais été aussi nécessaire : l’autonomie stratégique, en la matière, est non seulement maintenue et pérennisée. Certes, cela a pour conséquence de devoir réduire les commandes de capacités conventionnelles… qui bénéficient cependant des efforts liés à la dissuasion. Les domaines des matériaux et des systèmes de propulsion ou de navigation, nécessaires pour la dissuasion, ont conféré aux industriels français une expertise de premier plan dont bénéficient d’autres systèmes de forces : lorsque le guidage des bombes planantes GBU‑39 américaines était brouillé par les forces russes, les AASM Hammer atteignaient leurs cibles. Reste cependant à voir comment ces joyaux de la couronne peuvent être mis à profit comme autant de leviers de négociation dans la grande bataille industrielle qui s’annonce…

Note

(1) À cet égard, la question n’est pas de savoir si la France peut produire un système comprenant un avion de sixième génération : elle est de savoir si elle peut le financer seule puis l’exporter pour le rentabiliser ou si elle peut s’en passer.

Joseph Henrotin

areion24.news

Une guerre sans coups de feu : un responsable prévient d’une « cyberguerre par l’IA »

 

Le directeur général de la Direction nationale israélienne de la cybersécurité (INDC), Yossi Karadi, a averti mardi qu’Israël devait renforcer sa préparation à ce qu’il a qualifié de « guerre cybernétique » imminente, menée par des agents d’intelligence artificielle (IA) appelés à remplacer le champ de bataille physique.

« Nous nous dirigeons vers une réalité dans laquelle une guerre commencera et s’achèvera dans le domaine numérique », a déclaré le brigadier général (Rés.) Karadi, lors de la conférence Cybertech Global 2026 à Tel Aviv.

« La première cyberguerre menée par des agents IA ne commencera pas par une sirène ; elle commencera par la perturbation des services, de la prise de décision et de la vie quotidienne. »

« Ce sera une guerre au cours de laquelle aucune balle ne sera tirée, aucun char ne se déplacera et aucun avion ne décollera, mais où un pays pourra néanmoins être vaincu », a-t-il averti.

Karadi a appelé les dirigeants à « garantir la préparation nationale à cette guerre au sein du gouvernement, de l’industrie et de la société ».

« Depuis le 7 octobre 2023, nous sommes en guerre, et le front du cyberespace ne fait que s’intensifier », a poursuivi Karadi, en référence au pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas qui a déclenché la guerre à Gaza.

« La rapidité et l’agilité sont essentielles pour développer des solutions défensives avant que nos adversaires ne mettent au point des vecteurs d’attaque. »

Karadi a révélé qu’en 2025 seulement, l’INDC avait dû faire face à plus de 26 000 cyberattaques, soit une augmentation de 55 % par rapport à 2024. Selon les dernières données de Microsoft, Israël est le troisième pays le plus ciblé au monde, avec 3,5 % de toutes les cyberattaques mondiales dirigées contre lui au cours de l’année écoulée.

« Heureusement, la plupart des tentatives ont été détectées et neutralisées », a-t-il ajouté. « Ces chiffres nous indiquent sans ambiguïté que le cyberespace n’est plus un simple soutien au champ de bataille, mais qu’il est devenu le champ de bataille lui-même. »

« Ce champ de bataille sera si rapide que de nombreux événements commenceront et se termineront sans même être perceptibles à l’œil humain », a-t-il prédit.

S’exprimant auprès du Times of Israel en marge de la conférence, Sergey Shykevich, responsable du renseignement sur les menaces chez Check Point Software Technologies, a déclaré que l’IA et les deepfakes (images et vidéos manipulées) redéfinissent le paysage des menaces dans le cyberespace, brouillant la frontière entre le réel et le faux.

Cette évolution ouvre, selon lui, un nouveau champ d’action aux pirates cherchant à extraire des informations et des données sensibles auprès d’entités gouvernementales, de prestataires de soins de santé et d’entreprises.

« Dans la guerre du cyberespace, la grande majorité, probablement 95 % des activités, est liée à l’Iran », a déclaré Shykevich.

« L’objectif est de pirater et de divulguer des informations issues d’organisations et d’entreprises afin de convaincre les Israéliens que leur gouvernement et leurs autorités ne sont pas capables de protéger les citoyens. »

Il a ajouté qu’au cours « de la guerre de 12 jours avec l’Iran en juin, nous avons également constaté une augmentation de 1 500 % des attaques ou du piratage de vulnérabilités spécifiques des caméras en Israël par des pirates iraniens, dont l’objectif principal était de savoir si les roquettes qu’ils avaient tirées avaient atteint leur cible ou non. »

Karadi a indiqué qu’au cours de l’année écoulée, les trois secteurs les plus ciblés en Israël par les acteurs malveillants étaient le secteur financier, les institutions gouvernementales et les fournisseurs de services numériques.

Pour répondre à cette situation et faire face à l’évolution des menaces, Israël a lancé un plan national pluriannuel de cyberdéfense reposant sur trois piliers stratégiques : la sécurité du cloud, la cyber-IA et les technologies quantiques, a-t-il précisé.

« La transition vers le cloud est en cours dans l’ensemble des secteurs gouvernementaux, militaires, industriels et économiques », a expliqué Karadi.

« Le cyberespace est en pleine mutation et le cloud devient une surface d’attaque importante. C’est là que le secteur de la cybersécurité joue un rôle essentiel. »

« Israël est déjà une puissance de premier plan en matière de cybersécurité. Notre tâche consiste désormais à étendre ce leadership à la cyber-IA, en développant des capacités de détection, d’identification et d’atténuation fondées sur l’IA », a-t-il ajouté.

Selon Karadi, l’impact réel de la technologie quantique sera encore plus profond.

« Le quantique va remodeler l’ensemble du paysage du cyberespace, ouvrant un nouveau champ d’attaque dont nous ne saisissons pas encore pleinement l’étendue », a-t-il déclaré.

« Notre rôle est de définir une stratégie nationale permettant de développer les capacités, les compétences et les infrastructures, et de renforcer un véritable partenariat public-privé. »

« Nous encourageons des initiatives technologiques nationales visant à connecter la technologie israélienne à nos projets nationaux », a-t-il déclaré.

Shykevich a souligné qu’en 2026, le principal défi sera de protéger l’écosystème de l’IA, car les technologies autonomes sont de plus en plus intégrées aux opérations quotidiennes des entreprises, des gouvernements et des organisations.

« L’IA est une nouvelle technologie qui suscite l’enthousiasme de tous, y compris des pirates informatiques », a-t-il averti.

« Cette année, nous ferons face à davantage d’attaques visant l’écosystème et la surface d’attaque de l’IA. Le danger est que, si nous ne suivons pas le rythme et ne définissons pas clairement ce qui doit être protégé dans ce jeu du chat et de la souris, le chat finira par l’emporter. »

Sharon Wrobel

fr.timesofisrael.com


mercredi 28 janvier 2026

Nouvelle purge fracassante au sein de l’armée chinoise : les questions fusent

 

Les membres de la Commission Militaire Centrale, dont ceux aujourd'hui limogés. DR


La Chine a annoncé le 24 janvier dernier la destitution du plus haut responsable militaire chinois, le général Zhang Youxia. Cette nouvelle purge fracassante dans l’armée met en lumière de fortes tensions au sein du régime. Mais elle pourrait aussi traduire la volonté du président Xi Jinping de réunir les conditions au sein de l’Armée populaire de libération (APL) pour mener un jour une guerre prolongée contre Taïwan.

Le général Zhang Youxia (张又侠), 75 ans, vice-président de la Commission militaire centrale (CMC中央军事委员会), fait l’objet d’une enquête pour « infractions disciplinaires et juridiques graves, » selon un communiqué publié samedi par le ministère de la Défense nationale. Un autre général, le chef d’état-major de la CMC, Liu Zhenli (刘振立), 61 ans, fait également l’objet d’une enquête pour les mêmes motifs.

De telles purges en cascade au plus haut niveau au sein de l’Armée populaire de libération (APL) sont inédites depuis la fin de la Révolution culturelle (1966-1976) et la mort de Mao Zedong en 1976. Après l’éviction de Zhang et Liu, la CMC, composée de sept membres, n’est plus que l’ombre d’elle-même, réduite à sa plus petite taille historique.

Seuls deux membres sont encore en place, dont Xi Jinping lui-même en tant que président et Zhang Shengmin (张升民), secrétaire de la commission d’inspection disciplinaire de la CMC. Ce dernier avait été promu à la CMC en octobre 2025 et est également membre de la Force des fusées de l’APL, élément clé du renforcement des armes nucléaires de Pékin.

He Weidong (何卫东), un autre vice-président de la CMC qui partageait le même grade que Zhang Youxia, a été destitué pour corruption l’année dernière, tout comme huit autres hauts responsables militaires, dont l’amiral Miao Hua (苗华) et le lieutenant-général He Hongjun (何宏军). Entre mars 2023 et mi-octobre 2025, une vingtaine de généraux ont été purgés. Six d’entre eux appartenaient à la Force des fusées de l’APL, qui contrôle l’arsenal chinois de missiles balistiques, hypersoniques et de croisière, tant nucléaires que conventionnels.

Xi Jinping désormais quasiment seul pour diriger les affaires militaires

La destitution de ces deux généraux rend Xi Jinping, qui n’est pas un militaire de carrière et n’a pas d’expérience personnelle en la matière, quasiment le seul responsable de la conduite des affaires de l’APL jusqu’à d’éventuelles nominations. La CMC se caractérise désormais par l’absence criante de tout responsable militaire ayant une expérience des combats sur un théâtre de guerre. Zhang Youxia en avait une, acquise lors du bref mais sanglant conflit livré par la Chine contre le Vietnam en 1979.

D’autre part, l’éviction de Zhang Youxia a été accompagnée d’une annonce dont les termes sont eux aussi sans précédent depuis longtemps. Le Quotidien de l’Armée populaire de libération, porte-parole de l’armée, a en effet publié samedi un éditorial d’une tonalité inhabituellement ferme détaillant les « crimes » attribués aux généraux déchus Zhang et Liu accusés d’avoir « gravement trahi la confiance et les attentes du comité central du parti et de la CMC » et « favorisé des problèmes politiques et de corruption qui ont sapé le leadership du parti. »

De tels termes politiques étaient absents des précédents éditoriaux du même quotidien concernant d’autres purges, suscitant des spéculations sur une lutte à haut risques entre différents segments et factions de l’APL et même des rumeurs d’une tentative de coup d’État militaire à Pékin, souligne lundi 26 janvier le quotidien japonais Nikkei Asia.

Si aucun signe probant vient soutenir la thèse peu vraisemblable d’un complot ou d’un coup d’État en préparation, il reste que Zhang Youxia et Xi Jinping entretenaient une relation de longue date qui remontait à leurs débuts en tant que « princes rouges de deuxième génération, » un terme désignant les descendants des dirigeants du PCC de l’époque révolutionnaire. Son limogeage est donc d’autant plus surprenant.

Le défunt père de Zhang Youxia, le général Zhang Zongxun (张宗逊), était un poids lourd de l’APL et l’un des « généraux fondateurs » de la République populaire de Chine. Zhang Youxia avait lui-même combattu dans le conflit sino-vietnamien dans les années 1980 et avait rejoint la CMC en 2018, lors de la première session de la 13e Assemblée populaire nationale (ANP, parlement).

Selon un article du Wall Street Journal publié dimanche, Zhang Youxia est accusé d’avoir divulgué des secrets sur les programmes d’armements nucléaires chinois aux États-Unis et d’avoir accepté des pots-de-vin pour des mutations de personnel.

Les raisons réelles de ces destitutions sont posées

La destitution de ces deux généraux, outre le fait qu’elle pose de sérieuses questions sur la stabilité au sein du commandement de l’armée chinoise et sur ses capacités opérationnelles dans ce vide ainsi créé, interroge également sur les raisons réelles recherchées par Xi Jinping qui, de toute évidence, est lui-même à l’origine d’une telle décision.

Pour certains, elle marque sa volonté d’affirmer plus encore sa prééminence au sommet d’un pouvoir qu’il n’entend partager avec personne. Pour d’autres, elle pourrait traduire des réticences au sein de l’appareil militaire, y compris sur la volonté de Xi Jinping de s’emparer de Taïwan, par la force militaire si besoin est. Mais pour d’autres encore, elle marque la volonté du dirigeant chinois de forger coûte que coûte au sein de l’APL une allégeance totale en vue de s’assurer de son soutien indéfectible en cas de guerre avec Taïwan et, par ricochet, avec les État-Unis.

« L’APL est en plein désarroi, avec un vide important au niveau de la direction jusqu’à la prochaine réunion des « deux sessions » [du parlement] en mars, voire plus longtemps, » estime Lyle Morris, chercheur senior en politique étrangère et sécurité nationale au Centre d’analyse de la Chine de l’Asia Society Policy Institute. « On peut affirmer sans risque que l’APL n’a pas connu une telle agitation depuis la Révolution culturelle. Cela signifie que tous les officiers supérieurs de l’APL ayant des liens avec Zhang et Liu font l’objet d’une surveillance étroite et que la méfiance est à son comble, » ajoute-t-il, cité par le Nikkei Asia.

Le ministre taïwanais de la Défense, Wellington Koo Li-Hsiung (顧立雄) a déclaré lundi aux journalistes que Taïwan « continuerait à surveiller de près les changements anormaux au sein des plus hauts échelons du parti, du gouvernement et de l’armée chinoise. »

L’opacité du régime chinois est telle qu’il est difficile de tirer des conclusions de ces purges à répétition. Pour certains observateurs, si les bouleversements politiques au sein de la CMC réduisent la probabilité d’une menace directe immédiate pour Taïwan, à terme, la menace d’une intervention armée pourrait néanmoins se poser avec plus d’acuité si l’APL et l’ensemble de sa hiérarchie devaient promettre une allégeance totale au numéro un chinois.

« La purge des hauts gradés menée par Xi affaiblit la menace chinoise envers Taïwan à court terme, mais la renforce à long terme, » juge ainsi Neil Thomas, chercheur en politique chinoise à l’Asia Society, cité par le même quotidien.

A terme, une aventure militaire contre Taïwan deviendrait plus vraisemblable

Pour l’instant, a-t-il ajouté, « le désordre qui règne au sein du haut commandement rend encore plus risquée pour Xi une escalade militaire massive » contre Taipei. Mais « à long terme, une armée moins corrompue, plus loyale et plus compétente pourrait contraindre Taipei à se soumettre […] et dissuader Washington d’intervenir. La modernisation militaire de la Chine se poursuit, mais posséder des armes ne signifie pas être capable de les déployer efficacement, » explique-t-il encore

Un commentaire auquel souscrit Amanda Hsiao, directrice du département Chine de l’Eurasia Group : « La campagne de purification politique de Xi vise à améliorer l’efficacité de l’armée afin qu’elle puisse mener à bien des opérations futures, telles que forcer Taïwan à s’unifier avec la Chine […] mais à court terme, une invasion chinoise de Taïwan semble encore moins probable, » estime-t-elle.

Si des interrogations demeurent, cette nouvelle purge est largement interprétée comme un renforcement de l’emprise de Xi Jinping sur l’armée tout comme sa volonté réaffirmée d’éliminer tous ses opposants politiques potentiels. Le message sous-jacent serait donc : plus personne n’est à l’abri, sauf à promettre une loyauté sans faille.

« Ces mesures suggèrent que Xi a consolidé son pouvoir et son influence sur l’APL d’une manière sans précédent, » souligne encore Lyle Morris. « Il y aura certainement une réaction de la part de certains éléments de la vieille garde de l’APL, en particulier des factions fidèles à Zhang. Mais Xi est suffisamment confiant dans son contrôle sur l’APL pour entreprendre une action aussi spectaculaire, » a-t-il ajouté.

Xi Jinping « souhaite rajeunir l’APL afin d’en faire une force moins corrompue et totalement fidèle à son programme, » souligne encore Neil Thomas. « Xi pourrait attendre jusque-là pour promouvoir une nouvelle génération de chefs militaires. Il pourrait profiter de ce temps pour mener un examen approfondi des candidats afin d’essayer d’éliminer l’influence des relations de patronage existantes. »

Nombreux sont d’autres experts à juger que ce dernier volet des purges dans l’APL a pour objectif premier pour Xi Jinping de s’assurer un contrôle total de l’armée chinoise qui, traditionnellement, a été un vivier pour des ambitions régionales pouvant menacer l’autorité centrale de Pékin.

« Il s’agit du développement le plus spectaculaire de la politique chinoise depuis les débuts de l’ascension au pouvoir de Xi, lorsqu’il a purgé le corps des officiers généraux, ceux qu’il craignait de voir s’opposer à lui, » estime Dennis Wilder, ancien responsable de l’analyse sur la Chine à la CIA, cité samedi par le Financial Times.

« Il ne lui reste plus qu’un seul officier au sein de la puissante CMC. C’est comme si l’État-major interarmées américain ne comptait plus qu’un seul général. On ne peut pas diriger l’APL de cette manière. Il doit nommer des successeurs, » a-t-il précisé.

La Commission militaire centrale a pour objet principal de définir la stratégie des forces armées chinoises et d’en diriger les opérations. Dans le langage du PCC, le terme « violations de la discipline » signifie souvent corruption. Mais il est étroitement lié aux luttes factionnelles, les dirigeants du parti, depuis Mao Zedong, ayant souvent utilisé ces « enquêtes » pour purger leurs rivaux.

François Godement, sinologue averti et conseiller pour la Chine à l’Institut Montaigne, explique que « des campagnes récurrentes rappellent à l’armée que le Parti commande aux fusils et que la loyauté envers Xi Jinping est l’exigence première. » « Faute de transparence supplémentaire, il faut donc lire les feuilles de thé pour deviner ce qui n’est pas dit et mesurer les conséquences de ce qui constitue une tempête politique majeure, » ajoute cet expert reconnu.

Des purges pour, à terme, renforcer les capacités de combat de l’armée

Ces enquêtes « mettent en relief la main de fer de Xi Jinping sur l’APL, montrant sa volonté de purger les hauts commandants malgré les risques potentiels pour la stabilité institutionnelle, » analyse Tristan Tang, chercheur non-résident au Pacific Forum, un groupe de réflexion américain cité par le quotidien des affaires britanniques.

Pour ce chercheur, ces purges reflètent les inquiétudes que nourrit Xi Jinping au sujet de la lenteur des progrès de l’APL dans le renforcement de ses capacités de combat.

« Bien que l’APL ait fait progresser les réformes en matière d’entraînement de base et combiné, l’entraînement conjoint reste incomplet et nécessite beaucoup de ressources, ce qui soulève des questions quant à la préparation pour l’échéance de 2027 fixée par Xi Jinping pour [attaquer] Taïwan, » explique-t-il. Même si la corruption est invoquée dans cette nouvelle enquête, « les performances insuffisantes et l’incapacité à garantir une préparation au combat crédible semblent être les principaux problèmes, » juge-t-il.

La purge des officiers militaires menée par Xi Jinping qui, selon certaines sources, auraient touché plus de 200 officiers supérieurs soulève donc des doutes quant à la préparation de la Chine à la guerre. Mais depuis 2025, les opérations visant à éliminer ses concurrents ou rivaux déclarés ou non menées par Xi Jinping se sont davantage concentrées sur la loyauté et la fiabilité politique des hauts gradés, ce qui, selon les analystes, a rendu les officiers militaires les plus puissants contraints à lui garantir une allégeance totale.

En vertu de la Constitution chinoise, le chef de l’État et du PCC préside la CMC et détient le pouvoir décisionnel suprême sur l’armée. Ce « système de responsabilité du président » est conçu pour garantir le contrôle absolu du Parti sur les forces armées.

Ces purges à répétition prennent place alors que Xi Jinping espère un quatrième mandat à la tête du Parti lors de son prochain congrès, prévu en 2027. Selon la CIA, Xi Jinping aurait exhorté l’armée à se tenir prête pour 2027 pour une possible invasion de Taïwan, une année qui en outre coïncide avec le centième anniversaire de la création de l’APL.

« L’armée est la seule organisation en Chine qui ait historiquement défié les dirigeants du parti, » relève encore Dennis Wilder qui rappelle les critiques formulées à l’encontre des politiques de Mao Zedong par le ministre de la Défense de l’époque, Peng Dehuai en 1959 de même que la tentative de coup d’État présumée contre Mao par le général Lin Biao en 1971 mort dans des conditions suspectes.

Pour Dennis Wilder, après la victoire de Zhang sur He Weidong, deuxième vice-président de la CMC et membre d’une faction rivale purgée l’année dernière, « Xi craignait probablement que […] Zhang soit tout-puissant dans l’armée. Si l’on suppose que Xi souhaite un quatrième mandat, il aurait à craindre que Zhang ne mène une campagne au sein du Parti pour le renverser. »

Ces purges illustrent non pas la faiblesse mais la force de Xi Jinping

Reste que la thèse d’un coup d’État ou d’une conspiration au sein de l’armée visant Xi Jinping demeure peu crédible. « Je doute fort que Zhang Youxia ou quiconque au sein du régime ait eu l’audace de s’engager dans une confrontation ouverte contre Xi Jinping, » déclare ainsi James Char, professeur adjoint à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour, qui suit les purges de Xi Jinping au sein de l’APL depuis une décennie.

S’il existe vraisemblablement des factions régionales au sein de l’armée, la réalité est probablement que Xi Jinping a voulu prendre les devants et s’estimait suffisamment fort au sommet du pouvoir pour lancer cette nouvelle purge, souligne-t-il.

Le seul fait que Xi Jinping ait pris une mesure aussi spectaculaire semble attester du fait qu’il bénéficie du soutien total du Parti. « Ce n’est pas un signe de faiblesse, mais de force, pour Xi, » a quant à lui encore déclaré Lyle Morris.

Nombre d’experts estiment que l’APL n’est pas encore à même d’être certaine de sortir victorieuse d’une opération militaire pour s’emparer de Taïwan, surtout si les États-Unis devaient intervenir d’une façon ou d’une autre dans ce conflit. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, Xi Jinping s’est efforcé de promouvoir des généraux à la fois politiquement loyaux et qualifiés pour mener à bien la mue de l’APL en une armée plus agile, capable de combiner des opérations aériennes, terrestres, maritimes, cybernétiques et spatiales, afin d’en faire, selon ses termes, « une force de classe mondiale. »

Plus récemment, il s’en est pris à bon nombre de ses propres nominations, ce qui fait dire à l’hebdomadaire britannique The Economist qu’il pourrait juger la plupart des généraux restants trop inexpérimentés ou entachés par leur association avec un ou plusieurs commandants militaires disgraciés.

Le dernier rapport annuel du Pentagone sur les forces armées chinoises, publié en décembre, note que la destitution des officiers supérieurs de l’APL a « semé le doute sur les priorités organisationnelles » et « eu des répercussions dans tous les rangs de l’APL. » « Ces enquêtes risquent très probablement de perturber à court terme l’efficacité opérationnelle de l’APL […] ou à l’inverse, l’APL pourrait devenir une force de combat plus performante à l’avenir si elle profite de la campagne actuelle pour éliminer les problèmes systémiques qui favorisent la corruption. » « Sur ce point au moins, M. Xi espère que le Pentagone a raison, » relève The Economist.

Reste que ces purges sans fin au sein de l’armée chinoise s’inscrivent dans un environnement géopolitique délétère et incertain que créent les errements – eux aussi sans fin – du président américain Donald Trump. De l’avis de la plupart des analystes, ils profitent largement à la Chine sur le temps long et semblent de plus en plus donner raison à l’ancienne favorite de son président : « L’Orient se lève et l’Occident est en déclin. » (东升西降)

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

Iran : un bilan humain terrifiant derrière le blackout

 

Combien de morts après les dernières vagues de répression en Iran ? La question hante observateurs, ONG et médias internationaux, tant l’opacité imposée par le régime rend toute estimation périlleuse. Les chiffres officiels avancés par les autorités iraniennes contrastent violemment avec ceux relayés par des organisations indépendantes basées à l’étranger, dessinant un gouffre statistique et politique.

Le pouvoir iranien a communiqué un premier bilan de 3 117 morts, affirmant que la majorité des victimes seraient des « martyrs », membres des forces de sécurité. Une version immédiatement contestée par plusieurs ONG de défense des droits humains, qui dénoncent une manipulation massive de l’information. La coupure quasi totale d’Internet dans le pays alimente ces soupçons. L’ONG spécialisée dans la surveillance de la connectivité, NetBlocks, confirme que l’Iran reste largement déconnecté du réseau mondial, une mesure qui viserait, selon elle, à « masquer l’ampleur de la répression meurtrière contre les civils ».

Évaluer cette ampleur relève pourtant de l’exercice à haut risque. Toute fuite d’information expose ses auteurs à de lourdes représailles. Témoignages fragmentaires, images clandestines et sources médicales anonymisées constituent l’essentiel des éléments disponibles. Dès les 8 et 9 janvier, au tout début de la contestation, Time Magazine rapportait, en citant deux responsables du ministère iranien de la Santé, une situation de chaos absolu : pénurie de sacs mortuaires, manque d’ambulances, corps transportés dans des semi-remorques. Un récit glaçant, qui fait écho aux données publiées depuis par plusieurs ONG.

Aux États-Unis, la Human Rights Activists News Agency recense près de 6 000 personnes tuées et examine 17 000 autres décès potentiellement liés à la répression. En Norvège, Iran Human Rights évoque un bilan pouvant atteindre 25 000 morts. De son côté, la chaîne d’opposition Iran International avance un chiffre encore plus élevé : plus de 36 000 victimes, s’appuyant sur des sources sécuritaires présentes sur le territoire iranien.

Ces estimations, bien que difficiles à vérifier, s’inscrivent dans un climat de durcissement assumé. Il y a une dizaine de jours, le guide suprême Ali Khamenei avertissait, dans un discours retransmis à la télévision nationale, que les autorités « briseraient le dos des séditieux ». Un message sans ambiguïté, destiné à dissuader toute nouvelle mobilisation.

La combinaison de chiffres contradictoires, du black-out informationnel et de menaces explicites au sommet de l’État fait craindre le pire. Pour de nombreuses ONG, l’absence de données fiables et l’impossibilité d’enquêter sur le terrain laissent supposer que le bilan réel pourrait être bien supérieur à toutes les estimations actuelles. En Iran, le nombre exact de morts demeure une donnée politique, verrouillée, au cœur d’une bataille mondiale pour la vérité.

mondafrique.com

Le Conseil fédéral renforce la détection des menaces graves du SRC

 

Le SRC doit disposer de nouveaux outils pour mieux détecter les menaces liées au terrorisme, à l'extrémisme violent, à l'espionnage et aux cyberattaques. Le Conseil fédéral a adopté mercredi la révision de loi et l'a transmise au Parlement.

La loi sur le renseignement est en vigueur depuis 2017. Mais depuis, la situation s’est considérablement dégradée dans le monde entier et en Suisse aussi. Depuis 2020, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) traite toujours plus de menaces qui visent des infrastructures critiques.

La première étape de la révision porte sur la détection précoce des menaces graves. En cas de menace due à l’extrémisme violent, il devra être possible de recourir aux mêmes mesures de recherche soumises à autorisation que celles qui peuvent être prises aujourd’hui, par exemple en cas de terrorisme.

En cas de menaces graves, le SRC pourra aussi collecter des données auprès des intermédiaires financiers (banques et autres prestataires de services financiers), afin de faire la lumière sur les flux financiers d'organisations terroristes ou de réseaux d'espionnage par exemple.

Le gouvernement apporte également des précisions en matière d'exploration du réseau câblé, soit la surveillance des mails, téléphonie et internet à travers la frontière suisse.

La révision de la loi comprendra deux autres étapes ultérieures. Le deuxième paquet comprendra principalement des mesures contre les cybermenaces. La consultation est prévue pour l’été 2026. La troisième étape permettra de réaliser les exigences relatives à l’exploration radio et à l’exploration du réseau câblé.

ATS