Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 25 septembre 2026

Parités de pouvoir d’achat : un révélateur du niveau réel des efforts de défense entre nations

 

En période de tensions internationales ou de guerres, il est important d’évaluer le niveau réel des efforts militaires des différents pays. Cependant, la comparaison n’est pas aussi facile et évidente qu’il n’y paraît en raison de nombreuses distorsions qui faussent la perception des rapports de force militaires et de leur évolution. Convertir les dépenses nationales en parités de pouvoir d’achat permet d’avoir une meilleure appréhension en réduisant les risques de mauvaises interprétations des chiffres disponibles – avec de réelles surprises.

La forte augmentation des dépenses militaires, ces dernières années, nous amène à regarder de plus près les chiffres disponibles pour les comparaisons internationales afin d’évaluer les risques possibles de conflit et leurs conséquences. Par exemple, le Président Trump a-t-il raison de demander un budget de 1 500 milliards de dollars pour 2027 ? Ceci est a priori surprenant quand la Chine ne dépense que 336 milliards de dollars.

Une analyse plus fine montre que les comparaisons sont difficiles à établir. Il est important d’éviter de mauvaises interprétations – ce qui est une gageure car de multiples biais existent et conduisent à une lecture erronée de la réalité des efforts militaires et des rapports de force qui en résultent.

L’analyse annuelle des dépenses militaires mondiales du SIPRI fait autorité, car il s’agit de l’étude la plus complète et la plus objective disponible. Elle repose aussi sur une méthodologie précise qui évite de comparer des chiffres nationaux très souvent hétérogènes. Ceux-ci peuvent ainsi prendre en compte une partie seulement des dépenses militaires ou, au contraire, inclure des dépenses sans relation directe avec l’effort de défense.

À cela s’ajoutent des distorsions majeures de nature économique qui faussent les perceptions même quand les données nationales sont fiables. Ainsi, beaucoup d’experts n’ont pas manqué de rappeler que la Russie avait un PIB en dollars équivalant à celui de l’Espagne. De ce point de vue, les dépenses militaires de la Russie n’apparaissent pas si inquiétantes que cela. En valeur faciale, en convertissant le budget russe en dollars au taux de change de marché, il est possible d’interpréter les choses ainsi, mais cela fait fi d’un point crucial. Dans quelle mesure ce montant reflète-t-il la capacité militaire que la Russie retire de ses dépenses militaires ?




Les taux de change entre monnaies ne reflètent pas la valeur intrinsèque de l’économie réelle entre différents pays. Idéalement, la valeur d’une monnaie devrait correspondre à la valeur créée dans l’économie du pays correspondant, mais ce n’est que rarement le cas. Les taux de change observés surévaluent ou sous-évaluent la valeur réelle des monnaies les unes par rapport aux autres, comme le souligne le fameux « indice Big Mac » publié régulièrement par le magazine britannique The Economist.

De plus, le pouvoir d’achat d’un même montant dans une monnaie commune, comme le dollar américain, n’est pas identique d’un pays à l’autre. Il existe de grandes différences de prix entre pays pour les mêmes produits ou services. Les ingénieurs chinois ont, par exemple, des salaires bien plus faibles que les ingénieurs américains ou européens. Les coûts de développement et de fabrication des produits sont aussi très variables pour de multiples facteurs. De ce fait, une comparaison n’est réellement pertinente qu’à la condition de reposer sur une Parité de pouvoir d’achat (PPA).

Il s’agit de construire des taux de change théoriques entre monnaies qui égalisent le prix des produits identiques. C’est la démarche adoptée avec le Big Mac, puisque The Economist considère que le prix de ce burger reflète les coûts de production locaux (même quantité de travail, mêmes ingrédients). Il est donc possible de corriger les taux de change constatés en s’appuyant sur le prix du Big Mac dans deux monnaies différentes, en appliquant une simple « règle de trois ».

Bien entendu, la définition des PPA repose sur des modélisations bien plus sophistiquées que le seul prix du Big Mac, mais le principe est le même. Le taux de change théorique ainsi obtenu neutralise les distorsions créées par une conversion des valeurs en monnaie locale avec un taux de change de marché.

Établir une comparaison en PPA peut bouleverser notre vision des dépenses militaires dans le monde, comme a pu le faire récemment une étude de The Economist(1). Celle-ci montre une autre réalité des efforts de défense. Par exemple, en 2025, les États-Unis dépensaient 2,8 fois plus que la Chine dans la défense. La Chine avait un budget de défense de 336 milliards de dollars contre 954 milliards pour les États-Unis. Cependant, en passant en PPA, l’écart se réduit à seulement 59 % car le pouvoir d’achat des armées chinoises équivaut alors à 599 milliards de dollars.

La même analyse peut être faite concernant la Russie. Alors que la valeur apparente de ses dépenses militaires est de 190 milliards de dollars en 2025, il faut considérer que ses armées disposent en fait de 423 milliards de dollars PPA, ce qui change significativement la donne pour les Européens, même s’ils dépensent toujours deux fois plus en PPA. Les taux de change de marché peuvent s’avérer tout à fait trompeurs et conduire à des analyses stratégiques erronées sur les rapports de force réels. 

Les corrections en PPA ont aussi un impact dans les débats sur le partage du fardeau au sein de l’Alliance atlantique. Les États-Unis appuient leurs critiques des Européens en soulignant leurs trop faibles budgets, ce qui est indéniable en regardant les données en dollars publiées par l’OTAN. En 2025, la somme des budgets des alliés européens ne représentait que 37 % des dépenses militaires des États-Unis.

Cependant, cette comparaison au taux de marché ne constitue que la valeur faciale des efforts militaires en Europe. En réalité, beaucoup d’armées européennes en ont pour bien plus que leur argent. Ainsi, l’Espagne voit son effort militaire une fois converti en PPA augmenter de 40 milliards à 57 milliards de dollars. La France bénéficie d’un bond de 68 à 94 milliards. Cela veut dire qu’un dollar dépensé par l’Espagne ou la France correspond en réalité, respectivement, à 1,43 dollar et 1,38 dollar dans le budget américain.

La conversion en PPA militaires est cependant un exercice difficile. Il faut avoir la possibilité d’obtenir les données pour construire un tel taux de change théorique, ce qui requiert beaucoup d’efforts tout en se heurtant souvent à l’indisponible des données requises, en particulier dans le domaine de la défense.

La solution la plus simple, utilisée par le monde de la finance, est de calculer des PPA pour l’ensemble de l’économie. Cependant, la composition de la dépense de défense a peu de chances de correspondre à la structure du PIB d’un pays. Par exemple, dans l’armement, les besoins en compétences conduisent à des salaires plus élevés et certains composants doivent être importés alors qu’ils peuvent être produits localement pour les activités civiles ou coûtent plus cher en raison de performances plus élevées.

Comme le souligne Peter Robertson(2), l’idéal afin d’avoir une parfaite comparaison internationale serait de construire des PPA spécifiquement pour le secteur militaire. Le pouvoir d’achat véritable des armées est alors plus élevé de 11 % pour l’Inde, 28 % pour la Russie ou encore 52 % pour l’Ukraine. L’écart est particulièrement important entre les pays occidentaux et les pays émergents, pour lesquels le pouvoir d’achat de leurs armées est en moyenne 2,74 fois plus important par rapport à des montants calculés avec les taux de change de marché.

La comparaison en PPA militaire dépend de choix sur la manière de construire le taux de conversion pour avoir un taux représentatif mais réalisable. Or, ceci n’est pas une science exacte, ouvrant la porte à des critiques. De plus, la construction des indicateurs de PPA est un travail complexe de longue haleine. Ceci explique pourquoi le recours à des taux de change de marché est le plus souvent choisi. Il faut néanmoins garder en tête les limites de ces comparaisons au taux de change de marché pour ne pas en tirer des conclusions erronées, notamment en sous-estimant le réel potentiel militaire d’un adversaire potentiel.

Notes

(1) The Economist, « By one measure, America’s allies now outspend it on defence », 11 mai 2026.

(2) Peter E. Robertson, « The real military balance: International comparisons of defense spending », The Review of Income and Wealth, Vol. 68, no 3, 2022.

Renaud Bellais

areion24.news

Trump prévoit une base de drones sur le toit de sa salle de bal

 

En mai, une poignée de journalistes avait pu visiter le chantier d’un projet qui n’en finit pas de faire polémique. À cette occasion, Donald Trump avait donné davantage de détails sur sa monumentale nouvelle salle de bal de la Maison Blanche, à Washington.

Le président américain avait notamment précisé que le toit de la salle de bal accueillerait une base de drones armés de missiles et des troupes équipées d’armes à feu, destinées officiellement à protéger le complexe de plus de 7 ha (18 acres) et la capitale fédérale. Or, comme l’ont précisé plusieurs médias américains, notamment Associated Press, une base de drones existe déjà à une dizaine de mètres, gérée par le Secret Service américain et non par l’armée, opérationnelle en toute discrétion.

La présence de ces drones de surveillance sur un bâtiment du département du Trésor, jouxtant le complexe de la Maison Blanche, n’avait jamais été signalée auparavant ; elle pourrait fragiliser les arguments juridiques de Donald Trump, selon qui la construction de la salle de bal est nécessaire « pour protéger la Maison Blanche et ses environs contre des attaques aériennes ».

Des fonds publics mobilisés pour la construction et la sécurité de la salle de bal

Le président a déclaré que l’installation destinée aux drones avait été mise en place à la demande de responsables militaires américains. S’adressant aux journalistes en mai, il a expliqué que les plans du bâtiment avaient été élargis pour répondre à cette requête : « Ils voulaient une capacité accrue en matière de drones », a-t-il affirmé. Donald Trump a assuré que la Maison-Blanche se trouvait dans un « très mauvais état » lorsqu’il a pris ses fonctions, expliquant qu’elle était devenue vulnérable aux menaces modernes.

Le coût des travaux de la salle de bal pourrait atteindre 600 millions de dollars. Selon le Washington Post, la moitié proviendrait de fonds publics, contrairement à ce qu’avait garanti le président américain, assurant qu’aucun argent des contribuables ne serait dépensé dans la construction du lieu, financée par lui-même et ses amis donateurs. Par ailleurs, une proposition républicaine au Sénat américain prévoit jusqu’à 1 milliard de dollars de fonds publics, destiné à renforcer la sécurité autour de la Maison-Blanche en incluant les infrastructures liées au projet de salle de bal.

Maïlis Rey-Bethbeder 

leparisien.fr

jeudi 24 septembre 2026

L’eau à Oman : enjeux diachroniques de la gestion de la pénurie

 

Depuis la fin de l’optimum humide de l’Holocène, il y a environ 5 000 ans, Oman connaît des conditions d’aridité importantes, rendant impossible l’agriculture pluviale et faisant ainsi de l’irrigation une nécessité. Dans un contexte d’accroissement de la population, de changement climatique et d’augmentation des pressions sur les ressources, le sultanat est à la recherche de solutions permettant d’assurer sa sécurité hydrique et de préserver les systèmes anciens.

Situé à l’extrême sud-est de la péninsule Arabique, le long du golfe d’Oman et de la mer d’Oman, le sultanat est bordé par le Yémen au sud, l’Arabie saoudite à l’ouest et les Émirats arabes unis au nord. Il s’étend sur 309 500 kilomètres carrés en bordure de l’océan Indien et compte 5,1 millions d’habitants en 2024, dont 88 % vivent en ville. La plus grande agglomération, Mascate, en réunit 1,7 million. Oman est essentiellement constitué d’espaces désertiques au centre et de montagnes arides au nord et au sud. Les monts Hajar forment, à l’arrière de la plaine côtière de la Batinah, une barrière qui la sépare du centre désertique. Les premières dunes du Rub al-Khali apparaissent le long de la frontière avec l’Arabie saoudite. Dans le Dhofar, le désert se prolonge par les montagnes du Djebel al-Qara jusqu’à la façade océanique, où se situe Salalah, l’ancienne capitale.

À l’exception de la région des monts Hajar, aride et froide, le pays connaît un climat chaud. Les précipitations moyennes atteignent 100 millimètres par an, et la majorité du territoire reste sec toute l’année, bien que les côtes soient plus humides. Les zones montagneuses peuvent recevoir plus de 200 millimètres, voire jusqu’à 300 millimètres de pluie par an. Les températures sont élevées (de 30 à 40 degrés Celsius à Mascate en été), mais tempérées par l’humidité à Salalah (de 20 à 30 degrés).

À ces précipitations modestes s’ajoute une forte évapotranspiration : environ 3 000 millimètres par an. Il sort donc beaucoup plus d’eau qu’il n’en entre dans le système. Autre caractéristique classique de l’aridité : les précipitations sont irrégulières, provoquant d’importantes périodes de sécheresse pouvant se prolonger de quatre à onze ans (comme entre 1917 et 1928). Les pluies peuvent aussi être brutales : à Saiq (monts Hajar), où la moyenne annuelle est de 316 millimètres par an, il est tombé plus de 400 millimètres en un seul épisode d’une dizaine de jours en 1997. La côte de la mer d’Oman connaît un régime tropical pouvant entraîner des cyclones. En juin 2007, par exemple, Gonu a frappé la région de Mascate, déversant jusqu’à 610 millimètres de précipitations dans une zone qui n’en reçoit en moyenne que 73 millimètres par an, provoquant des dégâts estimés à 4 milliards de dollars et la mort de 50 personnes.

À ces caractères climatiques s’ajoute la faiblesse des ressources en eaux souterraines. Oman dispose d’aquifères, concentrés surtout le long de la frontière avec l’Arabie saoudite ainsi que dans les plaines et les vallées (1). Le pays peut être divisé en deux zones : à l’ouest et au sud-ouest, le volume d’eau disponible est le plus élevé, tandis qu’il est plus faible au nord et à l’est. À l’échelle des gouvernorats, c’est dans le Dhofar et la province d’Ad-Dhahirah que les volumes disponibles sont les plus importants (plus de 400 millions de mètres cubes). Ils sont inférieurs dans l’Al-Wusta, l’Ad-Dakhiliyah et l’Ach-Charqiya du Nord et du Sud (moins de 300 millions de mètres cubes). Les volumes les plus bas se trouvent dans les gouvernorats de Mascate, d’Al-Batinah du Nord et du Sud et de Musandam (moins de 50 millions de mètres cubes).

Une technique traditionnelle

La faiblesse et l’irrégularité des précipitations empêchent le développement d’une agriculture pluviale. Pour pallier ce déficit, les Omanais ont eu recours, depuis plusieurs siècles, aux eaux souterraines : ils ont construit des systèmes acheminant, par gravité, l’eau depuis sa source jusqu’à son lieu d’utilisation, qu’il soit domestique ou agricole. Ce sont les aflaj (falaj au singulier, en arabe), qui fournissent 60 % de l’eau potable à la population et irriguent 55 % des surfaces cultivées (2). On en compte environ 4 110, dont plus de 3 000 sont en activité et produisent 680 millions de mètres cubes d’eau, irriguant 26 500 hectares, dont 17 600 alimentés par 2 900 kilomètres de tunnels et de canaux (3).

Ce système est à rapprocher des qanats iraniens, des khettaras marocaines, des karez irakiens ou des foggaras algériennes. Une spécificité omanaise réside dans l’existence de trois types d’aflaj (4). Le falaj daoudi (23 % des aflaj) est celui qui ressemble le plus aux qanats. Il s’agit d’un réseau de galeries drainantes souterraines (sall) acheminant les eaux par gravité depuis la source dans la nappe (où est creusé le premier puits, appelé la « mère du falaj ») jusqu’à un point de sortie à ciel ouvert, où les eaux sont ensuite distribuées dans des canaux de surface (amid) et réparties en tours d’eau. Pour le creusement, la circulation de l’air et l’entretien, des regards (thuqba) sont aménagés le long du tracé souterrain. Traditionnellement, les canaux aériens étaient étanchéifiés grâce à un enduit de saruj (chaux produite à partir de roche locale), progressivement remplacé par du ciment.

Le falaj ayni (28 %) capte les eaux d’une source, tandis que le ghaili (49 %) détourne une partie des eaux d’un wadi (retenue d’eau, rivière ou étang). Dans ce dernier cas, chaque village construit un barrage qui dévie une partie de l’écoulement grâce à des canaux à ciel ouvert ou à des galeries souterraines jusqu’aux terres agricoles (5). Ce type est le plus répandu dans le nord du pays, mais son alimentation est saisonnière : les aflaj coulent à des périodes déterminées par la disponibilité des eaux souterraines ou de pluie. Dans l’ensemble des systèmes, la division de l’eau s’effectue grâce à un réseau de canaux secondaires qui permet, en ouvrant ou en fermant des « portes » (matérialisées par des dalles rocheuses, des balles de textile ou de fibres végétales), d’alimenter une parcelle ou de l’exclure temporairement du réseau.

Ces structures se concentrent principalement dans les montagnes du nord : les aflaj actifs se trouvent majoritairement dans la Batinah (40 %) et dans les gouvernorats d’Ach-­Charqiya du Nord, d’Ad-Dakhiliyah, d’Ad-Dhahirah et de Mascate (6). Jusque dans les années 1970, les aflaj constituaient la colonne vertébrale de l’agriculture omanaise. D’un point de vue historique, la légende du roi Salomon et les sources archéologiques concordent pour faire remonter l’origine des aflaj à Oman au Xe siècle avant notre ère, bien que la tradition ait longtemps attribué leur création à l’influence perse, entre les VIe et IVe siècles. Durant le règne de Sultan ben Saif (1649-1679), le pays connut une phase intense de construction d’aflaj (7).

L’eau à Oman, un défi


Une gestion collective empreinte d’ibadisme

Une fois le falaj établi, l’eau est divisée entre les personnes ayant pris part à son creusement. La gestion de l’ouvrage revient à la communauté, qui désigne, a minima, un wakil, administrateur du falaj et responsable de la gestion des affaires quotidiennes, de la distribution de l’eau, de la résolution des conflits et de l’engagement des travaux sur les réseaux. Le wakil est désigné par le cheikh (chef du village) après avoir été choisi par les propriétaires du falaj parmi les habitants. Il peut opérer seul si le système est de petite taille et compte un nombre limité d’ayants droit, ou être entouré, pour les aflaj de plus grande ampleur, d’experts techniques (arif) chargés de superviser les canaux, qu’ils soient souterrains ou de surface. Un trésorier (dallal), responsable de la mise aux enchères de certaines parts d’eau, peut également être désigné.

L’eau est répartie en temps d’irrigation selon un système de découpage des heures du jour et de la nuit. La durée nécessaire à l’irrigation de l’ensemble des parcelles est appelée dawran. Elle varie selon le site entre cinq et vingt et un jours, en fonction du débit, de la compacité du sol et de sa capacité à retenir l’humidité. Les droits d’eau ne sont pas liés à la propriété de la terre : ils peuvent appartenir à des membres d’une autre communauté, voire à des personnes résidant à l’étranger. Le wakil est rémunéré en quantité d’eau allouée, et une partie de l’eau est réservée pour être louée à ceux qui n’ont pas de part dans le falaj. L’argent récolté grâce à cette location sert à couvrir les dépenses liées au falaj, notamment les coûts d’entretien.

Ce fonctionnement collectif souligne l’importance de la ­coopération entre les participants et celle des comportements qui tendent vers la convergence et le compromis. Les membres de la communauté et le wakil veillent à apaiser les tensions, car toute attitude qui dévierait de la norme sociale aurait un coût trop élevé pour la communauté. Ce mode d’organisation va de pair avec l’adoption, à Oman, d’une tendance consensuelle de l’islam : l’ibadisme, qui repose sur la choura (consultation). Le falaj possède ainsi une dimension sociale qui dépasse sa fonction technique. Branche distincte du sunnisme et du chiisme, l’ibadisme joue un rôle essentiel dans la flexibilité et la capacité d’adaptation des systèmes, à l’échelle locale, tant en matière de gouvernance que de management et d’organisation. Une telle flexibilité a ainsi permis des réorganisations locales afin de préserver les aflaj face aux changements environnementaux et sociopolitiques au XVIIe siècle, ou encore pour répondre à la croissance démographique. Enfin, ces systèmes requièrent une importante force de travail et beaucoup de temps pour leur construction, imposant des relations entre l’amont et l’aval et étendant la coopération au-delà de la communauté.

Les aflaj sont l’un des facteurs ayant permis la sédentarisation des nomades et la constitution d’une nation : sans accès à l’eau, il n’y a ni possibilité de s’établir, ni développement agricole ou artisanal. On a ainsi pu constater que, dans la Batinah, la volonté de l’État de sédentariser les Bédouins est allée de pair, à la fin des années 1970, avec la mise en place d’une ceinture oasienne en retrait de la côte, le long d’un axe de circulation. Les parcours ont progressivement été réduits puis abandonnés, et la population s’est densifiée, s’appuyant sur des noyaux villageois auparavant utilisés de manière saisonnière par les pasteurs. Cette zone est devenue la source d’une importante demande en eau pour la phœniciculture, bien que celle-ci soit moins rentable.

Un équilibre menacé par de nouvelles pressions

Depuis les années 1950, et surtout depuis 1970, l’abondance du pétrole a remodelé les modes de vie traditionnels des communautés exploitant les aflaj. Un quart de ces structures est aujourd’hui considéré comme hors service. Cet abandon s’explique notamment par le départ des exploitants, qui ont délaissé l’agriculture pour se tourner vers des emplois plus rémunérateurs au sein de compagnies pétrolières ou d’organisations gouvernementales. Les coûts élevés de maintenance des réseaux entraînent une cherté des produits agricoles, qui sont donc moins concurrentiels sur le marché face aux biens importés. La réduction de la main-d’œuvre liée au déclin agricole empêche le bon entretien des structures et entraîne la perte des connaissances techniques nécessaires, qui intéressent peu les nouvelles générations. Les pompes motorisées provoquent le délaissement des réseaux traditionnels et conduisent à l’assèchement de certains aflaj, tandis que l’urbanisation grignote le terroir agricole.

Les aflaj sont également touchés par la pollution, physique ou chimique : les regards ouverts (ou endommagés par des inondations) favorisent la contamination, tandis que les intrants et les eaux usées affectent les sources. Traditionnellement, une zone tampon existait autour du falaj pour le protéger des interventions humaines (pollutions, creusement de puits, prélèvements) sans recourir à des barrières physiques ou à des grillages susceptibles de restreindre l’accès public à la ressource. Cette pratique tend à disparaître, fragilisant l’équilibre des structures.

De façon plus générale, le pays est soumis à un important stress hydrique et figure parmi les plus exposés au monde, à l’instar de ses voisins de la péninsule Arabique. C’est dans le nord-est et le sud-ouest du sultanat que les risques de sécheresse sont les plus élevés. Les gouvernorats littoraux (Musandam, Al-Buraymi, Al-Batinah du Nord et du Sud, Mascate) présentent le risque le plus marqué en matière de disponibilité en eau, notamment en raison de prélèvements supérieurs aux réserves. Sur le littoral de Salalah, le niveau de la nappe a baissé d’environ 10 mètres au cours des dernières décennies, provoquant l’intrusion d’eau marine dans les aquifères et leur salinisation. Les prélèvements sont plus faibles dans les gouvernorats de Mascate et d’Al-Wusta, probablement parce qu’ils concernent davantage la consommation domestique que l’agriculture.

C’est en effet cette dernière qui demeure la plus consommatrice des eaux prélevées : si la valeur ajoutée de l’agriculture, de la foresterie et de la pêche ne représente que 2,3 % du PIB en 2023, l’agriculture concentrait 82 % des prélèvements d’eau en 2018, bien qu’en recul par rapport à 1991 (93,9 %). Les deux autres pôles de consommation sont l’industrie (13 % en 2018, contre 1,6 % en 1991) et les usages domestiques (5 %, contre 4,6 %). Ces chiffres illustrent les efforts de modernisation entrepris par Oman sous l’impulsion du sultan Qabous ibn Saïd al-Saïd (1940-2020), au pouvoir de 1970 à sa mort. Depuis les années 1990, le gouvernement s’attache à diversifier son économie dépendante des hydrocarbures : en 2021, ils représentaient 29,2 % du PIB (contre 79,3 % en 1979) et les deux tiers des exportations de marchandises (contre 99,8 % en 1979).

Contraintes légales et développement d’alternatives

Avec le début de la phase de développement de la décennie 1970 et l’importante demande en eau que cela suppose, Oman a élaboré des législations destinées à protéger la ressource et les structures hydrauliques, tout en tenant compte des droits établis par la tradition (8). En 1988, l’eau a été déclarée « ressource nationale » par le décret no 83/88, définissant un cadre législatif pour la gestion et la conservation des eaux (déclaration des travaux sur les aflaj, protection contre la pollution). En 1989, sont créés le ministère des Ressources en eau et le département des Aflaj, chargés de la protection de l’eau et des ouvrages, tandis que le décret no 72/89 vise à réguler l’irrigation dans la Batinah, notamment par des incitations financières. En 2000, le « Master Plan 2000-2020 pour les ressources en eau » vise à cadrer l’exploitation, tandis que le décret no 29/2000 renforce les mesures de protection et de régulation. Le no 114/2001, quant à lui, concerne la gestion des déchets afin de prévenir les pollutions. Face à l’abaissement des aquifères et aux prélèvements massifs, le no 40/2023 propose de réguler davantage le secteur de l’eau en imposant une autorisation préalable pour certaines activités. Ces mesures sont complétées par l’inscription de cinq aflaj omanais sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO (Al-Muyasser, Daris, Al-Katmeen, Al-Malki et Al-Jeela).

Le gouvernement omanais développe des alternatives à l’utilisation d’eau douce, notamment à travers le dessalement de l’eau de mer. Le pays compte de nombreuses usines, dont cinq principales – Sohar, Barka, Ghubrah (Mascate), Sur et Salalah –, et de nouvelles implantations sont planifiées. À terme, Sohar 3 devrait couvrir 80 % des besoins de la Batinah. Entre 2012 et 2022, le volume d’eau dessalée a doublé, passant de 200 millions à 400 millions de mètres cubes par an, tandis que le sultanat s’oriente progressivement vers des solutions moins consommatrices (procédé d’osmose inverse, notamment), dans l’optique d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. En 2020, l’entreprise française Osmosun a inauguré la première station de dessalement alimentée à l’énergie solaire dans le Dhofar, et les grands projets récents (comme Ghubrah 3) intègrent systématiquement la production d’énergie verte (solaire ou éolienne) en plus du dessalement.

Une autre alternative repose sur la réutilisation des eaux usées, majoritairement issues de l’exploitation pétrolière : pour un baril de pétrole, huit à neuf barils d’eau sont nécessaires, qu’il faut ensuite traiter. Le pays compte environ 150 usines de traitement, pour un volume de 42 millions de mètres cubes. Ces eaux traitées servent à l’irrigation des jardins publics des principales villes, l’excédent étant rejeté en mer. Enfin, depuis 1985, le gouvernement a mis en place des barrages de recharge destinés à retenir les eaux de pluie et de crue afin de favoriser leur infiltration et la reconstitution des nappes.

À Oman, les ressources en eau sont inférieures aux besoins. Longtemps, la gestion de la pénurie a reposé sur les systèmes traditionnels des aflaj, considérés comme durables dans la mesure où, ne reposant que sur la pente pour drainer l’eau des nappes, ils ne mettaient à disposition que la quantité réellement disponible, prévenant ainsi la surexploitation des ressources. Désormais partiellement délaissés, car coûteux et peu adaptés à des modes de production capitalistiques, les aflaj courent le danger d’une disparition, et avec elle celle des savoir-faire et des pratiques liés à l’organisation socio-spatiale qu’ils avaient façonnée. Pour répondre à la fois à la dégradation des systèmes traditionnels et à l’accroissement de la demande en eau, le sultanat a mis en place des mesures de protection et de patrimonialisation, tout en cherchant à développer des modalités alternatives de production d’eau douce pour la consommation domestique et l’irrigation.

Notes

(1) Talal al-Awadhi et Shawky Mansour, « Spatial Assessment of Water Quantity Stress in Sultanate of Oman Provinces: A GIS Based Analysis of Water Resources Variability », in Journal of Geographic Information System, vol. 7, no 6, 2015, p. 565-578.

(2) Hayder A. Abdel Rahmnn et Abdallah Omezzine, « Aflaj Water Resources Management: Tradable Water Rights to Improve Irrigation Productivity in Oman », in Water International, vol. 21, no 2, 1996, p. 70-75.

(3) Abdullah Saif al-Ghafri, « Overview about the Aflaj of Oman », Conférence internationale sur les khettaras du Maroc et de la péninsule Arabique, octobre 2018.

(4) Les trois types d’aflaj omanais sont appelés daoudi, ayni et ghaili. Le premier doit son nom à une légende selon laquelle le roi Salomon, lors d’un séjour à Oman sur la route du Yémen, a ordonné à un djinn (génie) la construction de 1 000 qanats par jour. Les deux autres signifient respectivement « source » et « flot » ou « courant » en arabe.

(5) Abdullah Saif al-Ghafri et al., « Falaj Indigenous knowledge in Oman and Iran », in AlterNative: An International Journal of Indigenous Peoples, vol. 19, no 2, juin 2023, p. 484-494.

(6) Zaher bin Khalid al-Sulaimani, Tariq Helmi et Harriet Nash, « The Social Importance and Continuity of Falaj Use in Northern Oman », International History Seminar on Irrigation and Drainage, Téhéran (Iran), 2-5 mai 2007.

(7) Soumyen Bandyopadhyay et Brigit Mershen, « Falaj Communities in Oman: A Case for Local Governance?: Ibadi Legal Rulings and Spatial and Ethnohistorical Observations », in Journal of Material Cultures in the Muslim World, vol. 3, no 1, octobre 2022, p. 6-47.

(8) Marwa Daoudy (dir.), Troubled Waters in Conflict and a Changing Climate: Transboundary Basins Across the Middle East and North Africa, Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center, 2024.

Ninon Blond

areion24.news

Face à l’Iran, les fragilités de la stratégie américaine

 

Face à l’Iran, Washington cherche à dépasser la guerre d’usure en ciblant les réseaux qui soutiennent le régime plutôt que ses seules capacités. Inspirée par Edward Luttwak, cette stratégie exige toutefois du temps, du renseignement et une coordination institutionnelle dont l’administration américaine ne dispose pas nécessairement aujourd’hui pour l’appliquer durablement.

Une thèse en vogue à Washington soutient que l’Amérique aurait enfin trouvé une issue à la guerre d’usure dans laquelle l’enlise l’Iran. Elle s’appuie sur la théorie de la manœuvre relationnelle d’Edward Luttwak, qui propose de frapper les relations permettant au système adverse de fonctionner plutôt que de le détruire pièce par pièce. Nadia Schadlow estime que Washington serait déjà en train de passer de l’accumulation des destructions à la désorganisation des réseaux financiers, militaires et régionaux de l’Iran. Cette théorie doit néanmoins s’exercer dans le temps, au sein d’institutions et sous contrainte politique, et sur chacun de ces terrains la position américaine est plus fragile que ne le supposent ses partisans.

Le temps joue en faveur de Téhéran

Sur le terrain du temps, l’avantage revient à Téhéran. À l’approche des élections législatives de novembre, sept élus républicains de la Chambre des représentants ont rompu avec Donald Trump sur la guerre, et d’autres candidats républicains prennent leurs distances avec ses conséquences économiques. Au sein de son propre camp, le conflit se heurte de plus en plus au prix du carburant, à la lassitude et à l’inquiétude que suscite un engagement sans échéance.

La République islamique a encaissé des coups que bien des gouvernements auraient jugés existentiels. Ali Khamenei a été tué dès les premières phases de la guerre, et son fils Mojtaba lui a succédé. Des chefs militaires de premier rang ont été éliminés et l’économie étranglée. Les postes ont pourtant été pourvus, les chaînes de commandement reconstituées et la prise de décision s’est poursuivie ; au sixième mois de la guerre, Téhéran tenait toujours l’État.

Cette résilience est le fruit d’une conception délibérée. Les mécanismes de succession, les chaînes d’autorité parallèles et les organes de sécurité qui se chevauchent existent parce que, depuis quatre décennies, l’Iran s’attendait à ce qu’un ennemi plus puissant tente ce que Washington et Israël viennent de tenter. Les théoriciens de la manœuvre relationnelle devraient noter que la redondance constitue en soi une relation, car un système qui s’attend à perdre des nœuds se ménage des voies pour les contourner. L’affrontement pourrait donc opposer un système politique américain rythmé par un calendrier électoral de deux ans à un régime qui mesure sa survie en décennies.

Une doctrine exigeante pour un appareil affaibli

Le second problème tient aux capacités. La manœuvre relationnelle compte parmi les stratégies les plus exigeantes en renseignement. Elle suppose de savoir quelles institutions dépendent les unes des autres, quels commandants sont indispensables, quels intermédiaires financiers constituent de véritables points d’étranglement, quels supplétifs survivraient sans Téhéran, et quelles factions se fragmenteraient sous la pression ou s’en trouveraient au contraire soudées. Une erreur sur ces questions peut renforcer le système que l’on attaque.

Or cette administration a démantelé une grande partie de l’appareil conçu pour y répondre. En mars 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a dissous l’Office of Net Assessment du Pentagone, le bureau qu’Andrew Marshall avait bâti précisément pour la réflexion de long terme qu’exige la théorie de Luttwak, avant de le rétablir sous une forme amoindrie. La Maison Blanche a réduit à plusieurs reprises les effectifs du Conseil de sécurité nationale. En juin 2025, le Conseil comptait moins de 50 experts, son plus faible effectif depuis l’ère Eisenhower. Le directeur principal chargé du Moyen-Orient n’était en poste, selon certaines sources, que depuis 12 jours lorsque les premières frappes américaines ont visé les installations nucléaires iraniennes, et son équipe venait d’être ramenée de dix à cinq officiers. Attendre d’un tel gouvernement qu’il applique la doctrine de Luttwak revient à lui demander de reconstruire l’appareil qu’il a passé ses premiers mois à démanteler, et de coordonner le Trésor, le renseignement, la diplomatie, la planification militaire et les alliés régionaux au moyen des institutions qu’il a affaiblies.

Les contraintes de coalition aggravent la difficulté. Les réseaux financiers iraniens passent par des banques, des négociants, des armateurs et des acheteurs d’énergie étrangers ; le système régional de l’Iran s’étend à l’Irak, au Liban, au Yémen et au Golfe ; sa survie économique dépend en partie de la Chine et de l’Inde. Des relations de cette nature ne peuvent être attaquées qu’au travers d’autres relations, et Washington peine à les réunir. Les alliés européens, que l’on n’avait guère consultés au début de la guerre, ont décliné les demandes américaines de contribuer à la réouverture du détroit d’Ormuz.

Le Trésor fait partiellement exception. Il a conservé davantage de profondeur institutionnelle que le reste de l’appareil de sécurité nationale, et les réseaux économiques se cartographient plus aisément que les loyautés politiques. Sanctionner toujours plus d’entreprises, de banques et d’intermédiaires ne revient pas pour autant à désorganiser un système. Faute de cibler les relations dont la suppression produit des effets bien supérieurs aux dommages infligés, on ne mène qu’une guerre d’usure économique sous un nom plus savant.

L’Iran, praticien de longue date de la guerre des réseaux

L’Iran pratique lui aussi la manœuvre relationnelle, et de longue date. Privé de supériorité conventionnelle, il a appris à repérer les fractures internes des autres États pour s’y insérer. La puissance du Hezbollah repose sur la connaissance qu’a Téhéran des équilibres confessionnels et sécuritaires libanais, et non sur une occupation. Le système des milices irakiennes est né de la lecture iranienne de l’architecture politique de Bagdad, et les Houthis sont devenus utiles dès lors que l’Iran a compris comment la géographie, les griefs locaux et une technologie militaire bon marché pouvaient produire un effet de levier disproportionné. Exploiter des États faibles n’est pas la même chose que préserver sa propre cohésion face à un adversaire plus fort, mais des décennies passées à se préparer à ce type d’assaut laissent penser que l’Iran a appris l’un et l’autre.

Son système n’est pas pour autant invulnérable. Entre 2024 et 2025, Israël s’en est pris à la structure de commandement, aux communications et aux dirigeants du Hezbollah, tandis que la chute d’Assad coupait le pont terrestre syrien vers le Liban. Cette campagne a davantage abîmé l’axe que n’importe quelle accumulation de frappes contre des cibles isolées, et elle constitue le meilleur argument en faveur de la théorie de Luttwak. Mais Israël y a apporté des années de pénétration du renseignement, de familiarité régionale et de continuité opérationnelle que Washington ne saurait improviser.

Luttwak a raison de penser que davantage de destructions ne procure pas nécessairement davantage de levier politique, et Schadlow a sans doute identifié la bonne issue intellectuelle à la guerre d’usure, tout en négligeant l’obstacle institutionnel qui s’y oppose. La question préalable est de savoir si Washington peut soutenir une stratégie relationnelle assez longtemps pour la mettre à l’épreuve. La défense de l’Iran repose sur le temps, la redondance et la cohésion. Celle de Washington exigerait patience, coordination, discipline et constance politique, soit précisément les qualités dont cette administration a jusqu’ici le plus manqué.

mondafrique.com

L’humiliation comme ressource stratégique : utilisations et pièges

 

Longtemps, l’humiliation a occupé une place marginale dans l’analyse des relations internationales. Pourtant, elle est aujourd’hui au cœur de nombreuses crises contemporaines.

Plusieurs travaux récents, comme ceux de Bertrand Badie (1), ont montré que l’humiliation constituait une clé essentielle pour comprendre le désordre international actuel. Mais ses modalités concrètes restent encore largement méconnues. Une question demeure notamment inexplorée : l’humiliation est-elle seulement un effet diffus du système, un dommage collatéral subi par les acteurs, ou est-elle guidée par des logiques stratégiques ? C’est ce que cet article entend examiner, en se basant sur une enquête empirique et une série d’entretiens menés à partir de trois cas : le conflit israélo-palestinien, les relations russo-géorgiennes et les relations irano-américaines.

Humilier : trois fonctions stratégiques

Contrairement à une idée répandue, l’humiliation n’est pas toujours involontaire. Dans de nombreuses situations, elle est bel et bien produite, mise en scène, voire calculée. Plus précisément, les terrains étudiés ont fait apparaitre trois grandes logiques d’usage.

L’humiliation comme instrument de domination

La première logique identifiée est celle de la domination. Il s’agit d’humilier pour rappeler à l’autre qu’il n’est pas l’égal de celui qui l’humilie. En psychologie et en sociologie, il est bien établi que l’humiliation constitue un puissant mécanisme de subordination, fondé sur la destruction de l’estime de soi. De la même manière, en relations internationales, certains acteurs utilisent l’humiliation — qu’Evelin Lindner a qualifiée de « bombe nucléaire des émotions » (2) — comme langage du rapport de force.

Cette logique apparait nettement dans les relations entre la Russie et plusieurs anciennes républiques soviétiques. À Tbilissi, par exemple, plusieurs responsables géorgiens nous ont décrit l’humiliation comme un ressort récurrent de la stratégie russe visant à affaiblir psychologiquement la Géorgie et à entretenir une relation de dépendance. Il s’agit de signifier durablement à l’autre sa position subalterne. Une journaliste russe exilée, Ioulia Berezovskaïa, résumait cette logique en expliquant que la Russie humilie ses voisins pour les « mettre à genoux ».

Dans un registre proche, l’humiliation peut aussi servir à réaffirmer symboliquement une supériorité. Comme l’a résumé l’ambassadrice moldave Corina Calugaru, il s’agit parfois simplement d’« une manière de montrer les muscles ». Certaines visites de responsables israéliens sur l’esplanade des Mosquées — lieu à très forte charge religieuse, politique et symbolique — illustrent cet usage. Le journaliste Dominique Vidal a ainsi interprété la visite du ministre Itamar Ben-Gvir en 2023 comme une manière de signifier aux Palestiniens « un poing de fer ». De manière plus révélatrice encore, l’ancien ministre israélien Yossi Beilin reconnait que la visite d’Ariel Sharon en 2000 n’avait rien d’innocent : « Sharon était intelligent. Il savait ce qu’il faisait. Son message aux Palestiniens était clair : “Vous ne pouvez rien faire contre nous”. » L’humiliation fonctionne alors comme une façon de matérialiser, presque théâtralement, une asymétrie et un contrôle politique.

L’humiliation comme ressource tactique

L’humiliation peut également être utilisée de manière plus ponctuelle, comme un instrument tactique. Elle vise alors moins à structurer une relation hiérarchique sur le long terme qu’à produire un effet immédiat : désorienter, fragiliser ou déstabiliser l’adversaire dans un but précis.

Le cas de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 est, à cet égard, éclairant. Ce qui a représenté une humiliation spectaculaire pour Washington est devenu une ressource politique pour le nouveau régime islamique, qui avait intérêt à affaiblir [le président américain] Jimmy Carter ; notamment après la décision controversée de ce dernier d’accueillir le shah d’Iran en exil sur le sol américain. Comme l’affirme le spécialiste Sébastien Regnault (3) : « Ce sont les Iraniens qui ont détruit symboliquement Carter et qui ont fait élire Reagan avec la prise d’otages. »

On retrouve une logique proche dans certaines situations diplomatiques où l’humiliation peut être mobilisée comme une technique de négociation. Hanan Achrawi, figure de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), rapporte par exemple que la délégation palestinienne fut retenue pendant des heures à un poste-frontière israélien avant la conférence de Madrid en 1991, avec menace de confiscation de ses ordinateurs. Selon elle, l’objectif était de fragiliser psychologiquement et symboliquement l’adversaire avant même l’ouverture des négociations.

Outil de légitimation politique

Enfin, nos enquêtes suggèrent que l’humiliation peut également répondre à des logiques de légitimation politique, tant sur la scène internationale que nationale. Humilier un adversaire permet en effet à un État ou à un dirigeant d’agir sur sa réputation, en se présentant comme fort, résolu, capable de défendre la dignité collective.

Aux yeux de la communauté internationale, humilier un adversaire peut ainsi s’inscrire dans une logique de re-légitimation après une offense. L’ancien ambassadeur français Stanislas de Laboulaye considérait par exemple que le traitement humiliant réservé à José Manuel Barroso à Moscou en 2008  pas de pupitre attitré, pas de véhicule à disposition, etc.  relevait d’une forme de revanche politique destinée à sanctionner symboliquement le rapprochement entre l’Union européenne et certaines anciennes républiques soviétiques, perçu comme une offense inacceptable par le Kremlin.

Le cas irano-américain, lui, est utile pour illustrer l’usage de cette technique auprès des populations locales, presque comme un levier électoral. De part et d’autre, certains dirigeants usent d’une posture humiliante pour gagner en popularité : à Washington, certains responsables, notamment républicains, adoptent une posture humiliante vis-à-vis de l’Iran pour se légitimer auprès d’un électorat sensible à la fermeté. À Téhéran, les dirigeants iraniens ont parfois utilisé l’humiliation symbolique des États-Unis pour consolider leur légitimité interne auprès d’une population relativement anti-américaine.

Le retournement : quand les humiliés s’emparent de l’humiliation

Mais au-delà de cette mise en œuvre stratégique par les « humiliants », l’un des aspects les plus contre-intuitifs de notre enquête est que l’humiliation n’est pas seulement pilotée par ceux qui l’infligent, mais aussi par ceux qui la subissent. Là encore, plusieurs usages se dégagent.

Défendre une cause ou légitimer ses intérêts

Le discours de l’humiliation peut par exemple être mobilisé pour défendre une cause. La cause palestinienne en offre un exemple net. Dans les discours [du leader palestinien] Mahmoud Abbas, notamment à l’ONU, les pratiques israéliennes sont régulièrement présentées comme autant d’atteintes à la dignité palestinienne, ce qui permet de reformuler le conflit comme une lutte contre l’humiliation. Cette mise en récit permet d’inscrire la cause palestinienne dans une grammaire plus universelle et de susciter davantage de soutiens.

Dans un registre similaire, le sentiment d’humiliation peut être mobilisé pour défendre des intérêts ou une politique étrangère spécifique. Par exemple, au-delà des arguments juridiques et sécuritaires, Téhéran utilise l’humiliation comme argument pour condamner les pressions occidentales visant à limiter ses programmes nucléaire et balistique. Le régime les replace dans l’histoire longue des ingérences étrangères subies par le pays et présente ces pressions comme la prolongation d’humiliations anciennes. Dès lors, selon ce narratif, poursuivre le programme nucléaire et balistique devient un acte légitime de dignité nationale.

De même, le récit du déclassement de la Russie après la guerre froide et de l’humiliation liée à l’élargissement de l’OTAN est devenu central dans la manière dont le Kremlin légitime sa politique étrangère agressive envers l’Ukraine ou la Géorgie. Ici, l’humiliation permet de présenter une politique offensive sous les traits d’une réaction défensive et réparatrice.

Fédérer par l’expérience de l’humiliation

Par ailleurs, le registre de l’humiliation ne sert pas seulement à justifier une position ; il peut aussi aider à structurer des alliances. En effet, la dimension « fédératrice » de l’humiliation — décrite par Bertrand Badie dans son ouvrage sur le sujet (4) — peut être instrumentalisée pour rassembler stratégiquement. Ce mécanisme est particulièrement visible dans les diplomaties russe et iranienne à destination du Sud global. Moscou comme Téhéran cherchent à se présenter comme les porte-paroles d’un monde confronté à l’arrogance occidentale. Le but est clair : reformuler leur propre conflit avec l’Occident dans une opposition plus large entre un Nord dominateur et un ensemble de sociétés historiquement humiliées. L’humiliation devient alors une langue commune, susceptible de produire de l’identification et, à terme, du soutien politique.

Stratégies de politique intérieure

Enfin, le récit de l’humiliation peut lui aussi être réinvesti à des fins de politiques intérieures. En Géorgie, par exemple, les humiliations infligées par Moscou au lendemain de la guerre froide ont parfois été mobilisées d’une manière qui tend à dissimuler certaines difficultés internes. L’occupation russe de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud est une réalité indiscutable ; mais le cadrage exclusif en termes d’humiliation extérieure marginalise aussi la question, politiquement plus inconfortable, des dynamiques séparatistes locales. L’humiliation subie produit ici un récit puissant parce qu’il simplifie le réel et resserre le débat autour d’un humiliant extérieur clairement identifié.

Dans un autre registre, l’humiliation peut aussi être utilisée directement comme un levier électoral. Par exemple, le registre de la résistance à l’humiliation constitue un élément central de la stratégie narrative de l’opposition géorgienne : celle-ci s’emploie à décrire le Rêve géorgien — au pouvoir depuis 2012 — comme un parti trop conciliant, voire complice, face aux affronts russes, et construit en miroir sa propre légitimité politique en se présentant comme la seule force capable de défendre la dignité nationale.

De même sur la scène politique israélienne, où une partie de la droite mobilise régulièrement les humiliations passées du peuple juif, mais aussi les traumatismes sécuritaires plus récents, pour se présenter comme la seule force capable de protéger Israël et d’assurer sa dignité. L’adversaire intérieur, en particulier la gauche favorable aux négociations, est alors accusé de faiblesse, voire d’inconscience face au risque de réexposition à l’humiliation.

Une ressource instable, souvent contre-productive

Ainsi, loin d’être une variable exclusivement involontaire et subie, l’humiliation apparait comme une ressource souvent pilotée stratégiquement, tant par les humiliants que par les humiliés. Reste une question décisive : ces stratégies fonctionnent-elles ? Il est toujours difficile, en sciences sociales, de mesurer précisément l’efficacité d’un répertoire politique. Mais un constat s’impose : l’humiliation est une ressource profondément instable, dont les effets échappent souvent à ceux qui cherchent à l’utiliser.

Des stratégies limitées

D’abord, du côté des humiliés, l’humiliation reste une situation avant tout subie. Les « entrepreneurs d’humiliation » n’inventent pas l’humiliation : ils la constatent, la sélectionnent, la formulent, parfois la surjouent, mais ils ne la créent pas de toutes pièces. Dès lors, même lorsque l’humiliation est retournée discursivement, elle demeure avant tout un fait contraignant dont ils ne peuvent s’extraire. Les Palestiniens ne peuvent supprimer les checkpoints en les dénonçant ; l’Iran ne lève pas les sanctions en les transformant en récit national ; les États-Unis n’ont pas effacé l’humiliation de 1979 par la seule rhétorique. Instrumentaliser une humiliation ne signifie donc jamais la maitriser.

Ensuite, que l’on se place du côté des humiliés ou des humiliants, la dimension affective demeure largement imprévisible : ni la mise en œuvre volontaire d’une humiliation, ni sa mise en récit ne permettent de contrôler les affects. Indépendamment de l’efficacité éventuelle de ces stratégies, une chose demeure certaine : les populations vivent ces humiliations, en subissent les conséquences au quotidien et développent des sentiments que les acteurs politiques ne sont pas en mesure de maitriser.

Des stratégies souvent contre-productives

Par ailleurs, au-delà de ces limites inhérentes aux stratégies d’humiliation, ces dernières peuvent aussi se transformer en piège contre celui qui les met en place.

Les stratégies mises en œuvre par les humiliants peuvent s’avérer doublement contre-productives. D’une part, elles peuvent susciter des effets et des réactions non maitrisés. Par exemple, plutôt que de produire de la soumission, l’humiliation peut engendrer de la violence : c’est ce qu’on observe souvent dans les territoires palestiniens. Le cas de la visite de Sharon sur l’esplanade est révélateur : au lieu de susciter peur et soumission, elle a provoqué un embrasement avec le début de la seconde Intifada, qui a duré cinq ans. D’autre part, l’un des grands risques de l’humiliation stratégique est qu’elle soit ensuite récupérée par l’adversaire au service d’une rhétorique qui dessert celui qui l’a mise en œuvre. Par exemple, si la prise d’otages de l’ambassade américaine a servi certains intérêts stratégiques de la République islamique en 1979, elle nourrit aujourd’hui le discours des républicains américains partisans d’une ligne extrêmement dure contre l’Iran. À l’inverse, les humiliations infligées par les États-Unis à l’Iran servent le discours utilisé par le régime islamique pour se maintenir. 

Mais le piège existe également pour ceux qui s’en disent victimes. À force de faire de l’humiliation un ressort central du discours politique, les acteurs risquent de s’y enfermer eux-mêmes. Lorsqu’un enjeu est élevé au rang de question d’honneur ou de dignité, tout compromis devient plus couteux. Le cas iranien est éclairant : en présentant les programmes nucléaire et balistique comme des symboles de résistance à l’humiliation, le régime renforce leur légitimité, mais il rend aussi tout recul plus difficile, car celui-ci pourrait être interprété comme une capitulation.

À plus long terme, cette logique peut également verrouiller les sorties de conflit. Au Proche-Orient, par exemple, le registre de l’humiliation a été si fortement mobilisé par l’ensemble des acteurs qu’il sera particulièrement difficile d’en sortir, le jour où un compromis apparaitra stratégiquement souhaitable. Après avoir expliqué aux opinions publiques que l’autre est la source de leur humiliation, comment justifier ensuite une négociation avec lui ?

Un dernier paradoxe mérite d’être souligné. L’usage stratégique de l’humiliation peut finir par discréditer des humiliations pourtant bien réelles. Plus un acteur s’appuie sur ce registre de manière répétée ou offensive, plus ses adversaires peuvent dénoncer une simple posture propagandiste. C’est ce que l’on retrouve sur tous les terrains étudiés : les responsables israéliens accusent les Palestiniens de surjouer la victimisation ; les opposants au régime iranien voient dans le récit de l’humiliation un outil de pouvoir ; nombre de dirigeants européens interprètent la posture victimaire du Kremlin comme un habillage rhétorique d’une politique impériale. En cherchant à exploiter l’humiliation, les acteurs donnent ainsi parfois prise à sa disqualification.

L’humiliation ne doit donc pas être pensée comme un simple effet secondaire des relations internationales. Elle peut être mobilisée comme une ressource stratégique, par ceux qui l’infligent comme par ceux qui la subissent. Elle sert à dominer, à déstabiliser, à se légitimer, à rallier ou à gouverner. Mais cette ressource est d’une nature particulière : elle est affective, instable et difficilement contrôlable.

C’est pourquoi son usage est toujours risqué. L’humiliation peut produire des gains tactiques ou symboliques, mais elle nourrit aussi des dynamiques de surenchère, de rigidification et de contre-mobilisation qui échappent fréquemment à leurs auteurs. En ce sens, elle est bien une ressource politique, mais une ressource empoisonnée.

Notes

(1) Le Temps des humiliés : pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014. 

(2) Making enemies: humiliation and international conflicts, Praeger, 2006.

(3) Entretien avec l’auteur, Paris, 2023.

(4) Op. cit.

Marie Durrieu

areion24.news