Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 13 mars 2026

Le 25 décembre 2025; un regroupement de 2000 bateaux de pêche chinois intriguent les experts

 

Des bateaux de pêche chinois sont apparus rassemblés en nombre et en formations géométriques en mer de Chine orientale près de Taïwan, une coordination qui intrigue les experts pour lesquels ces embarcations n'étaient pas venues là pour pêcher. Analysant le trafic maritime du 25 décembre 2025, Jason Wang a compris que quelque chose d'"inhabituel» se passait au nord-est de Taïwan lorsqu'il a vu des bateaux de pêche se rapprocher pour former deux L inversés parallèles, longs chacun d'environ 400 kilomètres.

Grâce au système d'identification automatique de bord (AIS) – le signal de type GPS que les navires utilisent – il a pu recenser quelque 2000 bateaux de pêche regroupés dans cette voie maritime très fréquentée de la mer de Chine orientale. Pour réaliser cette enquête, l'AFP a analysé les AIS mais aussi les images satellites nocturnes, et interrogé des experts qui ont également observé les formations de décembre et janvier. Les navires, parfois à seulement 500 mètres les uns des autres, ont gardé leur position pendant une trentaine d'heures, par gros temps, avant de soudainement se disperser.

«On voit très rarement des lignes droites naturellement», observe Jason Wang, un responsable d'ingeniSPACE, une société basée à Taïwan et aux Etats-Unis spécialisée dans l'analyse d'images satellites et des données émises par les navires. Outre la forme géométrique, la quantité de navires intrigue les experts. «Je n'ai jamais vu de regroupement de bateaux de pêche chinois en aussi grand nombre, en dehors d'un port», relève notamment Gregory Poling, directeur de l'Initiative pour la transparence maritime en Asie du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS), basé à Washington.

«Démonstration à visée militaire»

Lors d'un autre épisode début janvier, un millier de chalutiers chinois ont formé durant plus d'une journée un rectangle d'environ 400 kilomètres de long, toujours en mer de Chine orientale. Début mars, ce sont quelque 1200 bateaux qui ont formé pendant une trentaine d'heures deux lignes parallèles, plus à l'est des épisodes précédents, a indiqué Jason Wang lors d'un entretien avec l'AFP à Taipei.

La Chine dispose d'une importante flotte de bateaux de pêche qui opèrent en concurrence avec celles du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, du Vietnam et des Philippines. Le débat reste ouvert sur ce qui peut motiver de tels regroupements de bateaux, au sujet desquels Pékin n'a pas fait de commentaire officiel.

Mais pour Jennifer Parker, experte associée au National Security College de l'Université nationale d'Australie, «ils n'étaient certainement pas en train de pêcher». Pour cette ancienne officier de la marine australienne, pas de doute: ces manoeuvres étaient une «démonstration à visée militaire» de la capacité de la Chine à synchroniser les mouvements d'une grande quantité de bateaux à la fois.

David Kroodsma, directeur scientifique de l'ONG Global Fishing Watch, a également noté que la flottille de pêche chinoise était «très coordonnée». «La plupart du temps, lorsque vous voyez des rangées de bateaux, c'est parce qu'ils sont le long d'une frontière (avec une zone) où ils n'ont pas le droit d'être, et ne ne savons pas pourquoi», a-t-il relevé.

Selon des experts, l'explication la plus plausible est que Pékin teste sa capacité à mobiliser un grand nombre de bateaux en vue d'une possible opération militaire, comme un blocus ou une invasion de Taïwan. Unseenlabs, une entreprise française spécialisée dans la surveillance maritime, a vérifié pour l'AFP les données du 25 décembre, et décrit elle aussi cette formation de navires comme «surprenante et inhabituelle».

Et si cela avait été une intox?

Les experts sont convaincus que les navires étaient réels, c'est-à-dire que les données AIS n'ont pas été manipulées. «Nous avons eu suffisamment d'autres données (...) pour confirmer que ces navires étaient réellement là», assure Gregory Poling.

Mark Douglas, analyste maritime à l'institut néo-zélandais Starboard Maritime Intelligence, dit avoir étudié les schémas de pêche dans la même zone au cours des deux années précédentes. «A aucun moment le comportement n'a été le même que cette fois-ci», relève cet ancien officier de la marine néo-zélandaise. De plus, «lors d'autres épisodes de mauvais temps, les navires sont rentrés au port au lieu de se masser au large dans ce type de formations». Sans s'avancer sur le «pourquoi», il est clair selon lui que «des instructions ont été données à ces navires pour leur dire ce qu'ils devaient faire».

Pour Thomas Shugart, pas de doute: le nombre de navires témoigne sans doute aucun d'une «opération étatique». «A ma connaissance, aucune entité commerciale ne contrôle autant de bateaux de pêche», souligne cet ancien officier sous-marinier américain, aujourd'hui membre du Center for a New American Security (CNAS), un centre de réflexion.

Milice maritime

La Chine compte le plus grand nombre de navires de guerre et de sous-marins au monde, selon le classement Global Firepower. Mais sa vaste flotte civile – bateaux de pêche, ferries et navires marchands – est également susceptible d'être mobilisée en cas de conflit, selon des experts.

Avec dans toutes les têtes la question de Taïwan, que Pékin considère comme faisant partie de son territoire et menace de reprendre par la force si nécessaire. L'an passé, le ministère américain de la Défense a estimé dans un rapport au Congrès que «la Chine prévoit d'être en mesure de mener et de gagner une guerre à Taïwan» d'ici fin 2027.

Pékin a intensifié la pression sur Taipei ces dernières années, organisant régulièrement des exercices de grande ampleur autour de l'île. Mais pour Thomas Shugart, la marine chinoise ne dispose pas d'un nombre suffisant de navires pour faire débarquer des troupes et de l'équipement en cas d'invasion.

A ce titre, les navires civils sont «absolument centraux» pour une telle opération, juge l'expert. «Sans cette masse maritime à double usage civil et militaire, je ne pense pas qu'ils puissent envahir Taïwan». La Chine s'est dotée d'une milice maritime, composée de bateaux de pêche formés pour soutenir l'armée, rappellent les experts.

Leurres et harcèlement

Des éléments de cette milice sont déjà régulièrement mis à contribution pour appuyer les revendications territoriales du pays en mer de Chine méridionale, où ses navires ont déjà convergé en masse vers des récifs disputés. Dans ce secteur, la milice chinoise est professionnalisée et «n'a plus un rôle clandestin», note Jay Tarriela, porte-parole des garde-côtes philippins, régulièrement confrontés à ses agissements. Ces navires «sont en réalité rattachés au gouvernement (chinois), c'est une flottille qui promeut ses intérêts illégaux en mer de Chine méridionale», dénonce-t-il.

En mer de Chine méridionale et autour de Taïwan, «la Chine inclut la milice maritime comme multiplicateur de force» dans sa planification opérationnelle, estime Jennifer Parker. Dans le cas du 25 décembre et des opérations similaires, il s'agissait probablement d'un exercice de mobilisation de civils réservistes, juge Gregory Poling.

En l'occurrence, «ce ne sont pas les milices professionnelles de la mer de Chine méridionale, ce sont des pêcheurs», avance-t-il, relevant que «la grande majorité» des navires rassemblés provenaient d'une même province, le Zhejiang. Pour Jennifer Parker, une mobilisation de la milice en cas de conflit permettrait de remplir «toute une série de rôles», comme harceler des navires de guerre ou servir de leurre pour des missiles tirés par les forces adverses.

«Je ne peux pas vous dire si Xi Jinping décidera ou non d'appuyer sur la gâchette», confie Thomas Shugart. «Mais en tant qu'analyste, tout indique que l'armée, comme on le lui a ordonné, développe les capacités nécessaires pour une menace crédible d'invasion en 2027», résume-t-il. Pékin n'a pas commenté publiquement la présence de ces formations de bateaux de pêche dans la mer de Chine orientale.

AFP

Le SRC face à un risque majeur selon l'Autorité de surveillance

 

L'aggravation de la situation géopolitique et la frustration des collaborateurs constituent «un risque considérable» pour le Service de renseignement de la Confédération. Son autorité de surveillance parvient à cette conclusion dans un nouveau rapport.

Le mécontentement des collaborateurs du Service de renseignement de la Confédération (SRC) face à la restructuration en cours pourrait être exploité par les services de renseignement étrangers, écrit l'Autorité de surveillance indépendante des activités de renseignement (AS-Rens) dans un rapport publié cette semaine.

Ces services pourraient ainsi chercher à obtenir des informations classifiées ou influencer des institutions chargées de la politique de sécurité, poursuit le rapport. La radio publique alémanique (SRF) a été la première à en faire état vendredi, dans son émission «Heute Morgen».

Potentiel d'amélioration

Selon l'AS-Rens, le service de renseignement pourrait faire preuve d'une plus grande vigilance dans le traitement des cas suspects à l'interne. Le SRC a du mal à adopter une ligne stricte, même lorsque certains collaborateurs présentent des risques.

Il existe aussi un potentiel d'amélioration dans les contrôles de sécurité appliqués lors du processus de recrutement. De plus, trop peu de mesures spécifiques sont prises pendant ou après la fin d'une relation de travail pour réduire le risque d'espionnage. L'AS-Rens formule plusieurs recommandations sur ces différents points.

Révision législative attendue

D'une manière générale, la commission de surveillance a jugé que les directives et mesures internes du SRC étaient conformes à la loi. Elle apprécie le fait que le SRC mise sur la révision prochaine de la loi sur le renseignement pour remédier aux lacunes constatées.

Fin janvier, le Conseil fédéral a adopté le projet de révision de la loi sur le renseignement à l'intention du Parlement. Il souhaite ainsi donner au SRC davantage d'instruments pour détecter précocement les menaces, mais également renforcer la surveillance du service.

Le MPC enquête

L'AS-Rens a analysé les incidents de sécurité survenus entre 2023 et juillet 2025. Aucun cas d'espionnage impliquant un employé du SRC n'a été découvert. Selon le rapport, les fuites d'informations vers la presse pourraient être utilisées à des fins de déstabilisation. L'AS-Rens se félicite que le SRC fasse appel aux autorités pénales dans de tels cas.

Le Ministère public de la Confédération (MPC) enquête actuellement sur un cas présumé d'espionnage au sein du SRC qui s'est produit avant cette période. Il s'agit de la transmission d'informations sensibles provenant du service cyber du SRC à la Russie.

ATS

Iran : les secrets enfin révélés du code source

 

À travers la métaphore du « code source », cet article propose une lecture géopolitique des crises contemporaines. En appliquant une logique d’ingénierie inverse à plusieurs conflits récents, il suggère l’existence de mécanismes stratégiques récurrents mêlant énergie, influence et guerre de l’information.


L’Histoire n’est pas une palanquée d’évènements dévidée à la queue leu leu à la manière de l’AFP ou de Reuters. Elle peut, en revanche, être vue comme un puzzle numérique où chaque logiciel[1] contient des secrets qui attendent d’être démêlés. Les historiens et les politologues ne font ni plus ni moins qu’emprunter aux informaticiens la méthode dite de l’ingénierie inverse (reverse engineering) pour isoler une chaîne de causalité et la soumettre à l’ordinateur et remonter ainsi jusqu’à qu’à son code source[2], afin d’en interpréter alors au mieux le sens et la portée.

Cet outil puissant de rétro-ingénierie leur permet de déceler et de synthétiser a posteriori les plans de conception, les données d’application ou les processus de fabrication des crises, y compris les guerres et, de ce fait, le moyen de dénouer – sans le trancher nécessairement – le nœud gordien qui a été tressé.

S’agissant des quatre crises d’Ukraine, de Gaza, du Venezuela et d’Iran, le logiciel est parvenu à la conclusion suivante, qui se révèle être sans conteste aucun : ces quatre agressions, programmées à partir d’un même code source, ont été méthodiquement préparées et déclenchées de conserve par le moyen d’un faisceau de mécanismes successifs (à commencer par un entrelacs de sanctions) aussi intriqués que directifs ; et selon des séquences identiques, ayant le même premier terme et la même raison, ce qui est particulièrement troublant.

Une bonne part du code source concerne le Gaz et le Pétrole d’une part, leurs « routes [3]» d’autre part et l’hégémonie du Dollar américain sur le commerce international, contestée par les BRICS+, enfin.

There is no free lunch !

Mais les prétextes invoqués sont toujours les mêmes, adaptés toutefois aux vieux poncifs (toujours porteurs dans l’opinion) du néo-soviétisme poutinien, de l’expansionnisme israélien, du narcotrafic latino-américain et du risque de prolifération nucléaire en République Islamique d’Iran.

Autre révélation du code source dévoilé : la vieille Europe a été, au préalable, promptement déshabillée de ses colonies et ainsi dépossédée de ses comptoirs au profit des Américains, des Russes et des Chinois ; elle y est réduite à un rôle de spectateur et aux fonctions de consommateur (à la fois de biens, de services et de bobards). La France est devenue l’ombre d’elle-même. Quant aux Institutions gravitant autour de l’ONU, elles se sont vues délestées de toute influence – y compris l’AIEA et jusques au Conseil de Sécurité, qui ne sert plus à rien, paralysé par l’usage intempestif du veto.

Mais l’évidence la plus formelle et la plus invraisemblable à laquelle ledit logiciel a abouti est la constatation catégorique que chaque crise, chacune des quatre guerres (celle du Venezuela est « larvée ») auraient été systématiquement précédées par le conditionnement de l’opinion internationale en défaveur de l’agressé, au moyen d’une action ou d’un geste apparemment imputables à l’adversaire alors que ce dernier, désormais prisonnier d’une image de marque encore plus désastreuse qu’auparavant, n’en était pas l’instigateur premier.

Il en serait ainsi

des manifestations de Février 2014 en Ukraine et du renversement du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovytch, donné pour corrompu, puis du sabotage des gazoducs Nord Stream, pour prévenir toute conciliation possible ;

  • du bombardement d’embarcations et de positions à terre de soi-disant narcotrafiquants » vénézuéliens[4] ;
  • du « 7 Octobre »
  • des manifestations de Janvier 2026 en Iran.

L’on en reste coi, tellement le procédé est trompeur et à ce point cynique et parce que cela voudrait dire, pour ne parler d’abord que de la mystification la plus récente et la plus meurtrière, que la CIA et le Mossad et leurs employeurs (Trump et Netanyahou) seraient des criminels sans scrupules et que Reza Pahlavi serait soit un imposteur soit un inconscient, pour avoir sciemment et collectivement incité la jeunesse Iranienne, nonobstant les meilleurs motifs, au massacre ! Les instigateurs étrangers des manifestations de Janvier ont utilisé les manifestants comme de la chair à canon, sans espoir de secours et sans que leur sacrifice – une immolation – ait la moindre chance de mettre à quia le Régime du pays. Tout cela pour aller ensuite « grossir » le nombre de « morts tués par balles « et révulser l’opinion mondiale. Cette façon de damer le terrain s’appelle de l’action psychologique !

On est ébahi – que cela soit dit au passage – de la façon dont les médias français se sont goinfrés de chiffres exagérés ; alors qu’ils n’en savaient rien !

L’autre découverte, mais qui n’en n’est pas tout à fait une pour les initiés ou pour les gens un tant soit peu informés : le gouvernement israélien connaissait jusque dans les plus petits détails le projet que nourrissait le Hamas de prendre des otages lors du fameux « 7 octobre ». Et Benjamin Netanyahou a laissé faire ; et il a laissé danser une bande des jeunes déguenillés, qu’il savait être condamnés d’avance à l’enlèvement ou à la mort, les prenant, cette fois-ci, comme de la chair à pâté. Et il a profité au maximum de cet effet d’aubaine. Avec une insolence de menteur… et l’outrecuidance d’un tueur. Et Tsahal en a rajouté par son empressement à appliquer la Directive Hannibal[5]… en « tirant dans le tas ». 250 cadavres de plus, à la mitrailleuse. Bref, aucune commission d’enquête indépendante n’a été encore constituée ou autorisée à établir puis à dire la vérité sur les viols qui n’ont jamais eu lieu.

La morale de cette histoire – dixit le logiciel – est qu’il n’y a pas aujourd’hui de raisons valables pour que cela s’arrête – je veux dire les mensonges et les crimes – à moins qu’un improbable deus ex machina viennent sortir le président américain du monde virtuel – aussi infernal qu’il est irréel – dans lequel il évolue.

Notes

[1] Un « logiciel » est, selon le vocabulaire officiel de l’informatique, l’« ensemble des programmes, procédés et règles, et éventuellement de la documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de données » (Journal Officiel du 17 janvier 1982).

[2] Le code source est le composant fondamental d’un programme informatique créé par un programmeur.

[3] Les Gazoducs Nord Stream, le Canal de Suez et la Mer rouge, le Canal de Panama, les chenaux du Groenland et de l’Antarctique et le Détroit d’Ormuz pour finir.



Xavier Houzel

La guerre en Iran met en lumière la piètre qualité des armes chinoises

 

La guerre livrée contre l’Iran par les États-Unis et Israël depuis le 28 février semble mettre en lumière, une fois de plus, la piètre qualité des systèmes d’armes chinois massivement détruits par une armée américaine qui fournit ainsi la preuve de sa supériorité. Une leçon cuisante pour Pékin dont ses stratèges militaires devront tirer les enseignements dans le contexte des tensions croissantes avec Taïwan.

Le conflit en Iran a permis aux forces américaines de « frapper au cœur le complexe militaro-industriel chinois en plein essor » en Iran. Il va probablement infliger un coup d’arrêt aux contrats de livraisons d’armes chinoises dans le monde, une « perte financière insignifiante par rapport à l’atteinte catastrophique à la réputation » des systèmes d’armes livrés par la Chine à ses partenaires, souligne le 6 mars la revue américaine The Diplomat dans une analyse.

« Le chaos qui règne à Téhéran annule instantanément d’importants contrats en cours, d’une valeur de plusieurs milliards, notamment l’acquisition potentielle de chasseurs J-10C et de missiles antinavires supersoniques CM-302, » poursuit The Diplomat.

« Les clients actuels et potentiels [de la Chine] sont désormais confrontés à une réalité flagrante : le matériel militaire chinois ne peut tout simplement pas résister aux frappes occidentales. Il y a quelques semaines à peine, les radars et les systèmes de surveillance JY-27 fournis par la Chine se sont révélés totalement inutiles pour empêcher le raid militaire américain qui a permis d’extraire Maduro du Venezuela. Aujourd’hui, des réseaux de défense aérienne intégrés similaires en Iran – qui comprendraient notamment des systèmes [de missiles sol-air] aHQ-9B fournis par la Chine, bien que Pékin nie leur livraison – ont échoué de manière spectaculaire à protéger Khamenei de l’opération de décapitation israélo-américaine, » affirme ce magazine en ligne influent aux États-Unis.

Les armes chinoises mises en échec face à celles des États-Unis

Le magazine américain traduit un sentiment qui, peu à peu, fait tache d’huile dans les milieux militaires occidentaux : la Chine, troisième exportateur mondial d’armes derrière les Etats-Unis et la France, ne cesse de vanter les qualités exceptionnelles de ses armements et systèmes de détection radar vendus bien moins chers que leurs équivalents occidentaux, mais ceux-ci semblent bien avoir été mis en échec à de multiples reprises ces derniers mois face aux armes américaines.

L’épisode de l’Iran en est le dernier en date et il est frappant : selon des informations concordantes qui filtrent dans les médias américains, britanniques, japonais et taïwanais, l’Iran avait déployé le radar mobile chinois de quatrième génération YLC-8B en appui des réseaux de défense aérienne russes à des endroits clés, notamment dans la capitale Téhéran.

Or ce dernier, de toute évidence, n’a pas été en mesure de détecter l’approche des avions furtifs de fabrication américaine jusqu’au moment où leurs bombes ont pulvérisé le QG à Téhéran où se trouvait le guide suprême Ali Khamenei, tué dans cette opération en même temps qu’une quarantaine de responsables de haut rang.

Ce samedi matin 28 février, des responsables du gouvernement iranien, dont Ali Khamenei, s’étaient réunis à Téhéran, sachant sans doute qu’une frappe conjointe des États-Unis et d’Israël pouvait survenir à tout moment. Ils s’estimaient sans doute à l’abri, protégés par des missiles sol-air HQ-9B de fabrication chinoise et des systèmes de détection radar eux aussi principalement chinois.

Or en quelques minutes à peine, des avions de combat israéliens, sans avoir été nullement inquiétés semble-t-il, ont lâché plus de 30 missiles sur le complexe où se trouvaient au cœur de Téhéran des responsables gouvernementaux, dont Khamenei, les tuant instantanément. Le système de défense aérienne chinois s’est montré inefficace.

Pékin avait dévoilé cet équipement pour la première fois au salon aéronautique de Zhuhai (sud de la Chine) en 2016, affirmant qu’il pouvait détecter les chasseurs furtifs américains F-22 et F-35 à une distance de 250 kilomètres. Les événements de Téhéran semblent clairement apporter la preuve que ce n’est pas le cas.

Autre raté : le missile sol-air à longue portée HQ-9B de fabrication chinoise utilisé par l’Iran et dont Pékin affirme qu’il est comparable dans son efficacité aux Patriot américains n’a pas non plus contenté les attentes. La Chine assure pourtant que ces missiles sol-air, d’une portée de 250 kilomètres, sont équipés d’un guidage radar actif et de capteurs infrarouges capables d’intercepter des avions furtifs, même dans des environnements de guerre électronique. Ils ont semble-t-il été eux aussi mis en échec puisque les forces aériennes israéliennes et américaines n’ont subi aucune perte connue.

La Chine a également fourni à l’Iran son système de navigation par satellite Beidou, développé comme une alternative au GPS américain. De plus, l’armée chinoise stationne depuis le début du conflit un navire espion, le Liaowang-1, qui mouille au large d’Oman et dont les radars peuvent vraisemblablement suivre à la trace toutes les opérations israélo-américaines de même que fournir aux forces iraniennes des données précises pour guider leurs propres missiles.

Les précédents ratés des armes chinoises en Iran, au Venezuela et en Inde

Les résultats des combats ont pourtant mis en évidence la supériorité écrasante des matériels américains. Alors qu’Israël a déployé quelque 200 avions de combat et que les États-Unis ont frappé plus de 1 000 cibles avec des bombardiers furtifs B-2 et des missiles de croisière Tomahawk en l’espace de quelques jours, l’Iran n’a réussi à abattre aucun avion.

Au cours des quatre premiers jours du conflit, les États-Unis ont attaqué près de 2 000 cibles, dont 16 navires, coulant une frégate iranienne à quelque 2 000 miles de l’Iran, au large du Sri Lanka. Les pertes américaines et israéliennes paraissent minimes comparées aux destructions de grande ampleur infligées à l’Iran.

Les mêmes ratés avaient été enregistrés en juin 2025 lors des frappes américaines massives sur des sites nucléaires iraniens. Selon la chaîne de télévision taïwanaise FTV qui cite des experts, malgré les sommes colossales investies par l’Iran dans les systèmes de radars chinois, ceux-ci n’ont pas fonctionné correctement lors de ces frappes aériennes à grande échelle.

Autre épisode cuisant pour Pékin : en janvier dernier, le radar chinois dernier cri JY-27A installé au Venezuela n’avait pas non plus réussi à détecter les avions et hélicoptères militaires américains. La Chine avait pourtant mis en avant les capacités de détection furtive et la résistance au brouillage de ce radar, mais il s’était montré incapable de suivre les aéronefs déployés pour l’opération.

Cet épisode s’était soldé par un fiasco cuisant pour la Chine avec la capture spectaculaire de Nicolás Maduro, alors président d’un autre partenaire important de Pékin, quelques heures à peine après qu’il avait rencontré une importante délégation officielle chinoise. L’échec avait été double, tant pour les systèmes militaires que pour le renseignement chinois qui n’avait manifestement rien su de l’opération pourtant soigneusement préparée depuis des semaines.

La liste est loin d’être close. En mai 2025, un autre exemple avait jeté un doute sur l’efficacité du système de missiles HQ-9B : ceux-ci avaient échoué au Pakistan à détruire les cibles indiennes – drones et avions – qui survolaient le territoire lors du bref mais violent conflit entre les deux voisins, tous deux puissances nucléaires.

Le Pakistan avait déployé les HQ-9B pour protéger ses bases aériennes et ses villes, mais les frappes indiennes, notamment celles de drones israéliens Harop, avaient durement touché les unités HQ-9B. L’analyste en défense Tom Cooper avait alors noté sur X que lors de l’opération Sindoor menée par l’Inde déclenchée par l’attaque terroriste de Pahalgam au Cachemire, « le système de défense aérienne pakistanais à Karachi avait été neutralisé [au point que] petit à petit, le système de défense pakistanais s’est effondré. »

A l’issue de ce conflit de quatre jours, l’Inde avait déclaré que son armée avait réussi à détruire de nombreuses cibles, conduisant l’armée de l’air pakistanaise à perdre 20% de ses infrastructures. « Les HQ-9 et HQ-16 ont été peu performants. Nous avons réussi à les neutraliser, » avait précisé le major général indien à la retraite GD Bakshi au EurAsian Times, plateforme numérique d’informations basée à New York.

La supériorité américaine dans la guerre électronique et cybernétique

Tout ceci fait dire à Dennis Wilder, professeur à la School of Foreign Service de l’Université de Georgetown, cité le 2 mars par le quotidien anglophone de Hong Kong South China Morning Post (SCMP), que « les États-Unis et Israël ont démontré une supériorité écrasante dans les domaines de la guerre électronique et cybernétique, de la collecte de renseignements et de l’intégration des ressources terrestres, maritimes, aériennes et spatiales. » Pour cet expert, un ancien haut responsable du renseignement américain, la Chine accuse un retard d’une décennie sur les États-Unis en matière de technologies militaires de pointe.

L’Iran avait acquis le HQ-9B en juillet 2025 dans le cadre d’un accord « pétrole contre armes » avec la Chine, afin de renforcer son espace aérien après le cessez-le-feu avec Israël en juin 2025 après l’opération « Rising Lion » lorsque Tsahal avait frappé profondément dans le territoire iranien des installations nucléaires iraniennes.

Le même 28 février, ce même missile n’a semble-t-il rien pu faire pour détruire les missiles qui visaient des infrastructures nucléaires vitales à Natanz et Fordow. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé les dégâts causés au site nucléaire iranien de Natanz par les frappes américano-israéliennes, mais a déclaré qu’aucune fuite radioactive n’avait été signalée.

Développé par la China Aerospace Science and Industry Corporation, le HQ-9B s’inspire du S-300PMU russe et du Patriot PAC-2 américain. Il a une portée théorique de 260 km et peut atteindre des cibles situées à une altitude maximale de 50 km. Équipé d’un radar actif et de capteurs infrarouges, il est présenté comme en mesure de suivre jusqu’à 100 menaces à la fois et en engager six à huit simultanément. La Chine l’utilise pour protéger Pékin, le Tibet et la mer de Chine méridionale. L’Iran espérait qu’il comblerait les lacunes laissées par ses batteries de S-300 russes qui, eux aussi, avaient sous-performé auparavant.

Leçons de la guerre en Iran : les experts militaires ont la parole

Comme souvent dans ce domaine militaire chinois, les médias taïwanais regorgent d’informations. Ainsi selon le quotidien Liberty Times (自由時報), le réseau de défense aérienne iranien est un système hybride composé principalement d’équipements russes et chinois intégrés à des systèmes locaux dont l’utilisation coordonnée s’est montrée catastrophique.

Au cœur de ce système se trouvaient également les systèmes de missiles S-300 et Tor de fabrication russe, longtemps présentés comme capables d’intercepter des avions furtifs. Pourtant, au début de l’attaque, plusieurs de ces systèmes de même que des véhicules de commandement auraient été détruits lors d’attaques israéliennes de précision.

Pour Shu Hsiao-huang (舒孝煌), chercheur à l’Institut taïwanais de recherche sur la défense et la sécurité nationale cité par ce quotidien, la destruction des « défenses aériennes ennemies » (SEAD) en Iran par l’armée américaine s’est révélée d’une efficacité redoutable.

Ce chercheur a expliqué que Washington avait probablement combiné la destruction physique « hard kill » des installations iraniennes avec des opérations de neutralisation électroniques « soft kill » accompagnées de cyber-opérations, le tout pour neutraliser les systèmes radar iraniens.

Lin Chao-lun (林超倫), chercheur associé à l’Institut taïwanais pour la cybersécurité et la simulation décisionnelle, cité par le même quotidien, avance de son côté une explication structurelle plus large dans une analyse intitulée « Pourquoi l’Iran n’a pas réussi à résister efficacement à la coalition américano-israélienne. »

Il y affirme que la coopération militaire entre la Chine et l’Iran est passée ces dernières années d’un simple transfert de matériels à un cadre combiné de renseignement, de surveillance, de reconnaissance et d’approvisionnement en matériel stratégique.

C’est ainsi, affirme-t-il, qu’à partir de l’été 2025, la Chine aurait livré des systèmes de missiles sol-air HQ-16 et HQ-17AE pour aider à reconstruire le réseau de défense aérienne iranien endommagé à la suite des bombardements de juin la même année.

Les négociations entre Pékin et Téhéran avaient avancé au point d’envisager la livraison du missile antinavire CM-302 et du véhicule hypersonique DF-17, deux des systèmes militaires chinois les plus avancés. La Chine aurait également continué à fournir discrètement à l’Iran des éléments précurseurs pour fabriquer le carburant et des équipements en fibre de carbone pour la production de missiles balistiques.

Selon ce même chercheur, les deux pays avaient développé une architecture hybride de « chaîne de destruction. » S’appuyant sur un réseau de plus de 500 satellites chinois, la Chine aurait fourni à l’Iran des renseignements optiques, radar et des signaux 24 heures sur 24. L’Iran est également passé du guidage GPS aux signaux de navigation militaire cryptés BeiDou-3 de la Chine afin d’améliorer la précision des frappes et la résistance aux interférences occidentales. Là aussi, en vain face aux forces combinées israéliennes et américaines.

Les possibles raisons de l’échec militaire iranien

Lin Chao-lun attribue cet échec à trois facteurs principaux :

En premier lieu une pénétration écrasante des services de renseignement dans les réseaux au plus haut niveau des autorités iraniennes qui a permis d’obtenir une connaissance précise des lieux où se trouvaient les hauts responsables iraniens, (il semble avéré que les services de renseignement américains et israéliens avaient une connaissance précise des déplacements du guide suprême) combinée à une utilisation massive de la guerre électronique qui ont rapidement neutralisé les systèmes de missiles chinois HQ-16 et HQ-17AE à Téhéran.

Deuxièmement, un déséquilibre structurel dans la coopération militaire opérationnelle entre la Chine et l’Iran qui a favorisé les attaques israélo-américaines.

Troisièmement, un déploiement encore incomplet de certains matériels chinois, dont les systèmes de missiles antinavires CM-302 et de missiles balistiques de moyenne portée DF-17 qui n’étaient pas encore opérationnels.

Pour Lin Chao-lun, la technologie militaire occidentale, menée par la technologie de pointe des États-Unis, a de ce fait démontré jusqu’ici « une supériorité écrasante, » tant dans leur fiabilité opérationnelle que leurs capacités d’adaptation au terrain ciblé. Des systèmes de guerre électronique intégrés et des capacités de frappe de précision à longue portée ont permis la destruction quasi-totale des défenses iraniennes dès la phase initiale du combat, juge-t-il.

Quelles leçons pour Pékin, Washington et Taipei ?

John Culver, ancien analyste senior de la CIA sur l’armée chinoise, estime que la Chine, si elle peut faire peur avec son énorme arsenal militaire, pourrait ne pas résister longtemps à une attaque américaine.

« La force que la Chine a constituée semble très performante sur le papier, mais elle n’a pas connu la guerre depuis très longtemps et sa capacité à mener des opérations conjointes complexes et à grande échelle n’a pas été prouvée, » a-t-il dit, cité le 4 mars par Straight Arrow News, media américain en ligne fondé en 2021. « On ne sait toujours pas si Xi Jinping lui-même est convaincu que l’APL peut lui fournir les opérations militaires nécessaires pour remporter une victoire décisive. »

« Les États-Unis conservent une formidable puissance économique et possèdent une puissance militaire inégalée à l’échelle mondiale, » a récemment déclaré Zheng Yongnian (郑永年), un politologue chinois qui a conseillé le gouvernement chinois à différents niveaux, cité par le SCMP. « Nous ne devons absolument pas sous-estimer les capacités des États-Unis, » a-t-il précisé.

Certains analystes mettent toutefois en garde contre toute conclusion hâtive sur l’efficacité des armes de dernière génération de fabrication chinoise et insistent sur le fait que la « version export » des systèmes d’armes livrés par la Chine à des prix nettement inférieurs aux équivalents occidentaux est le plus souvent dégradée comparée à celle de l’armée chinoise car la Chine réserve ses meilleures technologies à sa propre armée.

Nul doute en tous cas que la guerre en Iran sera scrutée avec attention par les analystes militaires et les stratèges, qu’ils se trouvent à Pékin, Taipei ou Washington où les enseignements seront précieux dans le cadre de la volonté affichée par la Chine de s’emparer de Taïwan, par la force militaire si nécessaire.

Yue Gang, lieutenant-colonel à la retraite de l’APL, cité le 2 mars par le SCMP, estime ainsi que les « frappes efficaces et précises » menées par les États-Unis et Israël montraient que la guerre moderne était « entrée dans une nouvelle phase caractérisée par l’aveuglement électromagnétique, la pénétration des services de renseignement et les opérations basées sur des algorithmes. »

« Un système d’armes unique ne serait pas en mesure de résister à une attaque systémique, » ajoute-t-il, estimant nécessaire pour la Chine de s’attacher à accélérer ses travaux pour la mise en place d’un réseau de défense aérienne capable de contrer les avions furtifs, de résister au brouillage et d’intégrer des défenses à longue, moyenne et courte portée contre les menaces à haute et basse altitude.

Pour Taïwan également, les enseignements de cette guerre seront nombreux. Le premier sera peut-être d’y trouver un signe probant du fait qu’une invasion par l’Armée populaire de libération n’est pas pour demain car le risque pour elle de perdre serait à ce stade trop grand si les États-Unis décidaient d’intervenir aux côtés des forces taïwanaises.

« Le spectre d’une frappe décapitante s’est avéré être un scénario plus réaliste, » déclare Wen-ti Sung, politologue basé à Taïwan pour l’Université nationale australienne. « La première réaction de la Chine sera : ‘’Cela pourrait arriver ici’’, » explique-t-il, cité le 6 mars par l’hebdomadaire américain Time Magazine.

« La Chine cherchera à tirer les leçons des défaillances de ses propres équipements au Venezuela et en Iran, » explique Chong Ja Ian (莊嘉穎), professeur de relations internationales à l’Université nationale de Singapour. « Je pense qu’elle est quelque peu surprise par la démonstration de force des États-Unis et leur capacité à mener des opérations assez complexes. »

« J’ai le sentiment que Xi part du principe que les États-Unis viendraient à la défense de Taïwan et qu’il n’attaquera donc pas de sitôt, » explique Sean King, vice-président senior chargé de l’Asie au sein du cabinet de conseil Park Strategies, cité par le même média.

Pour autant, les leçons de cette guerre ne seront véritablement tirées que lorsqu’elle prendra fin, le risque pour les Etats-Unis étant un enlisement si elle devait durer avec pour autres risques collatéraux un épuisement de ses stocks de munitions et négliger durablement le théâtre de l’Asie de l’Est au profit de la Chine.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

Les mutations de la force aérienne israélienne

 

La Heyl Ha’Avir représente avec les forces spéciales la « pointe de diamant » d’Israël en termes de capacité d’attaque à long rayon d’action. Mais elle joue également un rôle central dans la relation aux Territoires palestiniens, qu’il s’agisse d’occupation aérienne ou de capacités de frappe. Avec un problème à la clé : comment concilier des dynamiques partiellement antagonistes ?

Dire que la force aérienne israélienne (IAF – Israeli Air Force) est l’une des plus expérimentées au monde est un pléonasme : au fil des ans, elle a ainsi détruit plus de 880 appareils de combat égyptiens, syriens, jordaniens ou irakiens (1), sans compter les drones, les roquettes (2) et, tout dernièrement, des OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicles) et des missiles balistiques (3). Le spectre d’intervention est lui – même large, depuis des actions d’évacuation de ressortissants jusqu’à des frappes sur des installations nucléaires en Irak (opération « Opera », 1981) et en Syrie (« Orchard », 2007) en passant par des actions en appui direct des forces terrestres, de l’appui aérien rapproché aux évacuations sanitaires.

Dans la pensée stratégique israélienne, la force aérienne bénéficie d’une aptitude intrinsèque à basculer d’actions aux finalités tactiques à des actions aux finalités stratégiques, du fait même de la structure de ses moyens et de sa planification. C’est ce qu’illustre une série d’opérations menées depuis les années 1980. Lors de l’opération « Jambe de bois » (Wooden leg), le 1er octobre 1985, une frappe est ainsi menée sur le quartier général de l’OLP (4) à Tunis, à 2 300 km, par huit F‑15 adaptés à l’emport d’armes air-sol. Elle fait écho à celle du 9 octobre 1973, sur le quartier général des forces syriennes à Damas ; mais aussi à la possibilité de frappes sur l’Iran si le besoin venait à s’en faire sentir. L’objectif premier est l’établissement d’un rapport de dissuasion qui, si celle-ci échoue, doit aboutir à des effets sur le système militaire adverse.

L’Iran en ligne de mire

En ce sens, l’analyse de la campagne aérienne israélienne en Syrie, dans les années 2010, est intéressante. Évidemment, l’IAF a été engagée à plusieurs reprises contre la Syrie – y compris de manière particulièrement spectaculaire. L’opération « Mole Cricket 19 », en juin 1982, voit ainsi la liquidation, en 24 heures, des batteries antiaériennes syriennes dans la plaine de la Bekaa, dans ce qui reste la dernière grande bataille aérienne. À la fin du mois de juillet, les Syriens avaient perdu 87 appareils (5). Mais l’occurrence de la guerre civile syrienne montre également une réelle activité sur un mode défensif – la destruction d’un Su‑24 par un Patriot en septembre 2014, puis de plusieurs drones, y compris par des AH‑64 –, mais aussi en cherchant à interdire le développement des proxys iraniens dans le pays.

Des convois du Hezbollah en Syrie ont depuis été atteints à plusieurs reprises, de même que des positions des milices pro – iraniennes, en particulier entre 2016 et 2018. Dès 2018, des F‑35 sont notamment utilisés, avec des frappes menées depuis l’espace aérien libanais, qui permettent de détruire des SA‑22 Pantsir, ouvrant la voie à des missiles de croisière, principalement des Delilah. En novembre 2023, dans le contexte de l’opération « Épées de fer » et alors que le Hezbollah libanais mène une campagne de tir de roquettes de basse intensité, les aéroports de Damas et d’Alep sont frappés au niveau des pistes. Si celles-ci sont inutilisables un temps, la frappe a aussi des vertus déclaratoires au regard des tactiques de contournement adoptées par Téhéran.

En la matière, la nécessité de longue portée fait loi. En 2009, c’est sur l’expérience de « Jambe de bois » qu’un raid sur un convoi d’armement provenant d’Iran et transitant par le Soudan en direction de la bande de Gaza était conduit. Le choix même du F‑15I puis du F‑35 et le renforcement des capacités de ravitaillement en vol y font directement écho, tout comme, plus récemment, celui du F‑15IA. Si le F‑15I est un F‑15 doté de systèmes israéliens (contre-mesures électroniques, pod de désignation Sharpshooter, systèmes de navigation, de transmissions d’images et de données entre chasseurs, viseur de casque Dash IV), le F‑15IA est plus proche du F‑15SA saoudien ou du F‑15EX américain. C’est le cas pour le cockpit, mais aussi pour l’endurance en vol et le rayon d’action. Nombre de systèmes structurants resteront en revanche israéliens, tant dans l’électronique que dans l’armement, qui inclura des engins comme le Python 5 ou le Delilah.

Il reste également à voir l’état des capacités cyberélectroniques appuyant les frappes à longue distance. En 2007, lors du raid sur la Syrie, Israël aurait employé un système appelé Sutter permettant, suivant les versions, d’« enneiger » les écrans radars ou de faire disparaître les échos des appareils assaillants. Celui-ci utiliserait le retour de l’onde radar pour opérer des modifications logicielles dans les systèmes intégrés de défense aérienne (6). Depuis lors, on ne sait pas grand – chose de plus sur ce système. L’arrivée prochaine du F‑15IA en plus de 75 F‑35A portera la flotte de frappe à 125 appareils ; en plus de 97 F‑16I Sufa, mais appuyés par seulement quatre KC‑46 Pegasus, ce qui réduit les options de raids massifs vers l’Iran, à tout le moins sur le papier.

En réalité, la géostratégie aérienne israélienne a changé au rythme de celle de la région. Le déploiement d’un dense réseau sécuritaire iranien – opérant une projection par proxys interposés – est particulièrement mal vu d’États comme l’Arabie ou les Émirats qui craignent également un « passage de seuil nucléaire » de Téhéran. À cet égard, les accords d’Abraham – qui ne sont que suspendus du fait de la réaction israélienne aux attaques du 7 octobre 2023 – légitiment et d’une certaine manière formalisent avec l’État hébreu une coopération sécuritaire qui était déjà engagée depuis plusieurs années. De là à ce que des appareils israéliens transitent par les espaces aériens régionaux et/ou bénéficient de capacités de ravitaillement en vol non négligeables de Riyad et d’Abou Dhabi, l’hypothèse mérite d’être posée.

Occupation aérienne et capacités de frappe

Si le scénario d’un engagement contre l’Iran continue d’être structurant de la stratégie aérienne israélienne, les choix opérés en stratégie des moyens permettent aisément des bascules sur des opérations menées certes sur de plus courtes distances, mais parfois plus exigeantes. Depuis les années 1990, on ne compte plus les épisodes de ce qui est qualifié par Tsahal de « tonte du gazon », qui reflètent concrètement une stratégie d’endiguement par une voie qui est essentiellement aérienne – plus spécifiquement, aérurbaine (7) – et où les frappes relèvent tour à tour de l’interdiction des moyens militaires du Hamas et de groupes alliés comme le Djihad islamique, mais aussi de la punition. Ces frappes s’opèrent parallèlement à une véritable « occupation aérienne », conséquence du désengagement de Gaza en 2005, menée à l’aide de drones dont il est remarquable de constater qu’Israël n’a jamais reconnu les avoir armés (8).

La dichotomie « interdiction/punition » est cependant problématique dans son articulation, parce qu’elle relève de logiques largement antinomiques qui se révèlent à l’aune d’« Épées de fer ». La structure même des frappes est ainsi révélatrice. Historiquement, l’armement guidé a systématiquement été utilisé dans les épisodes aérurbains, à la remarquable exception de la guerre commencée en octobre 2023 et qui a vu l’emploi – et sa publicité – de bombes M117 de 340 kg, largement utilisées durant les guerres de Corée et du Vietnam. Arme de destruction par excellence, cette bombe a d’abord servi à ouvrir des itinéraires, mais elle est devenue indissociable des actions aériennes israéliennes. L’essentiel des munitions, pour autant, est guidé : il s’agit de frapper des bâtiments spécifiques, des positions défensives ou encore des entrées de tunnels. Or, paradoxalement, une interdiction des capacités militaires bien conduite doit s’appuyer des frappes précises.

Autre aspect d’une hésitation entre logiques différenciées, Israël s’est toujours positionné en champion de la précision, notamment en engageant des « frappes d’avertissement » sur le toit des immeubles avant de procéder à leur destruction, permettant aux habitants de les quitter. En réalité cependant, ce qui apparaît de prime abord comme une mesure humanitaire est surtout le reflet d’une vision punitive de la puissance aérienne, permettant également aux cadres des groupes armés de s’enfuir avant la destruction de leur immeuble. Cette dichotomie est d’autant plus problématique une fois « magnifiée » par les opérations d’octobre-décembre 2023. La généralisation des destructions peut ainsi renvoyer partiellement à une interdiction des capacités militaires du Hamas et de ses alliés, mais porte une espérance quasi douhétienne. Le médium de la punition collective semble ainsi chercher une révolte populaire contre ceux qui ont provoqué massacres et destructions.

Or cette approche, essentiellement construite sur l’expérience britannique de 1917, s’est révélée historiquement erronée. Que ce soit contre le Royaume – Uni en 1940, contre le Japon ou l’Allemagne nazie, les populations ne se sont pas rebellées contre leurs gouvernements, les forçant à signer la paix. Soit un type de configuration qui, quand bien même elle serait réalisée dans la bande de Gaza, pose la question de ce que serait la paix… In fine, sauf à envisager une approche semblable à celle observée en Tchétchénie et où la puissance aérienne nivelle physiquement au profit des avancées terrestres, les actions aériennes israéliennes, par leur indistinction, seront probablement source d’effets politiques indésirables, à l’égard de la communauté internationale, des alliés de l’État hébreu, mais aussi des populations palestiniennes elles – mêmes. Mais elles jouent également un rôle tant à l’égard des États arabes ou de l’Iran qu’à celui des diasporas palestiniennes.

Reste que solder la balance d’une campagne aérienne brutale – indissociable par ailleurs des actions terrestres – et déterminer la ligne de fuite politique de ses effets militaires ne va pas de soi. Au bilan, Israël est engagé dans une guerre à but absolu contre Gaza, qu’il est difficile de dissocier du Hamas, alors même que la situation des Palestiniens en Cisjordanie se dégrade. Dans la campagne douhétienne israélienne, il semblerait qu’aucune perspective autre qu’un exil lointain ou une soumission absolue ne soit laissée aux populations palestiniennes : la perspective d’une politie palestinienne pacifiée et symbiotique avec Israël se voit ainsi d’emblée éradiquée. Définitivement ? 

Notes

(1) Joseph Henrotin et Philippe Langloit, « 60 ans d’opérations aériennes israéliennes », Défense & Sécurité Internationale, no 49, juin 2009.

(2) Jean-Jacques Mercier, « Épées de fer : quelles leçons pour la défense aérienne israélienne ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.

(3) Joseph Henrotin, « L’OWA-UAV, exemple parfait de techno-régression compétitive ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.

(4) Organisation de libération de la Palestine.

(5) Israël ne perdra que quelques hélicoptères, un RF‑4E de reconnaissance et un A‑4, détruits par des missiles SA-7 tirés à l’épaule de l’OLP.

(6) Pour une revue des sources et des hypothèses d’engagement tendant à démontrer l’importance d’un renseignement très en amont de son usage : Joseph Henrotin, « Conséquences tactiques du hacking radar », Défense & Sécurité Internationale, no 89, février 2013.

(7) Joseph Henrotin, « L’engagement aérurbain : premières leçons », Défense & Sécurité Internationale, no 21, décembre 2006.

(8) Sur l’occupation aérienne : Christophe Fontaine, « L’occupation aérienne : le chaînon manquant à l’obtention de la maîtrise opérative dans les conflits de basse intensité », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 42, juin-juillet 2015.

Philippe Langloit

areion24.news