La crise régionale et internationale née de la guerre à Gaza, lancée par Israël après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, a remis en lumière les alliances traditionnelles et les lignes de fractures qui composent la scène géopolitique au Moyen-Orient. Elle a également propulsé sous les projecteurs des acteurs non étatiques, pour la plupart de moyenne envergure, qui ont contribué à fragiliser l’influence des puissances occidentales dans la région.
En dépit des différends entre le président américain, Joe Biden (depuis 2021), et le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou (depuis 2022), concernant la conduite de la campagne militaire à Gaza et les scénarios d’après-guerre, l’alliance privilégiée entre Israël et les États-Unis demeure « inébranlable », comme l’a plusieurs fois rappelé Washington depuis le début du conflit. De fait, la « relation spéciale » qui unit les deux pays repose sur l’important appui financier et militaire que l’administration américaine procure à Israël depuis des décennies. Elle se traduit également, sur les plans diplomatique et politique, par un soutien presque systématique en faveur de Tel-Aviv, en particulier au Conseil de sécurité de l’ONU, où Washington a utilisé son droit de veto contre des résolutions visant l’État hébreu.
Un soutien américain sans faille
Après l’octroi, à partir de 1949, d’aides américaines essentiellement d’ordre économique et plutôt modestes, la relation spéciale entre Washington et Tel-Aviv se noue réellement au tournant des années 1970 avec une augmentation croissante des fonds accordés aux Israéliens : les subsides américains se montent à environ 6 milliards de dollars par an (1). Cette aide financière est dévolue principalement au secteur de la défense, qui représente dès lors la majeure partie (60 %) du soutien apporté par les États-Unis à l’État hébreu sous forme de prêts, puis de dons. Elle doit servir aux Israéliens à acheter du matériel militaire américain, différents types d’armements, des équipements, des appareils de combat (avions de chasse, hélicoptères), des missiles, des munitions, de la technologie de pointe, etc. Washington n’hésite pas à augmenter les sommes versées en temps de crise, comme en 1974 après la guerre d’octobre 1973, ou entre 2000 et 2005 durant la seconde Intifada palestinienne.
Ce soutien américain s’est renforcé sous la présidence de Barack Obama (2009-2017) : en 2014, Washington s’est engagé à allouer une aide de 38 milliards de dollars à Tel-Aviv à partir de 2019 pour une période s’étalant sur dix ans. Pour l’année fiscale 2024, les Américains ont promis un minimum de 18,2 milliards en réponse à la guerre à Gaza. L’État hébreu aurait obtenu des États-Unis, depuis sa création, un volume d’aides d’environ 310 milliards de dollars, affectées pour une grande part à l’armée et à l’industrie de défense. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), 69 % des armes importées par Israël en 2019-2023 ont été fournies par les États-Unis.
Israël n’est pas le seul récipiendaire de l’aide américaine dans la région, puisque plusieurs autres États se voient accorder des fonds chaque année à des fins essentiellement militaro-sécuritaires : depuis le traité de paix de 1979, l’Égypte reçoit en moyenne 1,3 milliard de dollars par an, et la Jordanie, qui a normalisé ses relations avec le voisin israélien en 1994, perçoit un milliard. L’Afghanistan et l’Irak arrivent parmi les plus grands bénéficiaires, mais dans des contextes particuliers de déploiement de l’armée américaine durant deux décennies (2001-2021).
Les alternatives d’Israël
Quant à l’Arabie saoudite, liée aux États-Unis depuis 1945 par le « pacte du Quincy » (renouvelé en 2005 pour soixante ans), elle bénéficie en majorité d’armes américaines ; en 2017, par exemple, les deux pays ont signé un contrat pour dix ans d’une valeur de 350 milliards de dollars. Sur la période 2019-2023, les Américains ont assuré 75 % des achats en armements du royaume, deuxième plus grand importateur de la planète dans ce domaine après l’Inde. Cela n’a pas empêché Riyad d’opérer par l’entremise de Pékin une réconciliation diplomatique avec l’Iran en mars 2023, après la rupture de leurs relations en 2016. Cependant, les déclarations, en septembre 2023, du prince héritier Mohamed ben Salman concernant les progrès des discussions sur la normalisation avec Tel-Aviv ont jeté un froid sur le rapprochement irano-saoudien.
Outre le soutien financier, la presse israélienne indiquait fin janvier 2024 que depuis octobre 2023, Washington aurait affrété à destination de l’État hébreu plus de 250 avions-cargos et une vingtaine de navires chargés de munitions, de bombes (parmi lesquelles des bombes non guidées pesant chacune une tonne) et d’équipements militaires. Tel-Aviv peut également compter sur le soutien de l’Allemagne : deuxième pourvoyeur d’Israël en armements (30 % des importations israéliennes sur la période 2019-2023), Berlin lui aurait livré, entre autres depuis le début du conflit, des armes offensives, des véhicules blindés et de transport de troupes ainsi que des équipements de protection.
De son côté, le Royaume-Uni aurait fourni des « biens militaires » à Israël pour soutenir son « effort de guerre » et aurait effectué de multiples missions aériennes d’espionnage au-dessus de la bande de Gaza pour le compte de Tel-Aviv. Quant à la France, qui affirme ne pas approvisionner Israël en armes « létales », mais seulement en composants défensifs pour son système antimissile « Dôme de fer », elle est soupçonnée d’avoir fait parvenir à l’armée israélienne une centaine de milliers de cartouches pour fusils mitrailleurs en octobre 2023 et du matériel de communication pour drones de combat en février 2024.
L’Iran et l’« axe de la résistance »
Qualifié par les Occidentaux de « parrain » des groupes armés régionaux qu’elle arme et finance en partie – répartis dans au moins six pays et comprenant chacun plusieurs dizaines de milliers de combattants –, comme le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais, les houthistes yéménites (au pouvoir à Sanaa depuis 2015) ou des milices irakiennes, l’Iran a consolidé ses liens avec Moscou, surtout sur les plans économique et stratégique. Frappée par une série de sanctions instaurées par l’Union européenne (UE) et les États-Unis depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie, qui exporte du gaz vers l’Iran, aurait notamment importé plusieurs centaines de missiles balistiques iraniens, des drones et des munitions dans le cadre d’un partenariat militaire entre les deux pays.
De son côté, Moscou aurait fourni à Téhéran, désireux de rénover sa flotte aérienne, des avions de combat et des hélicoptères d’attaque, mais aussi des systèmes de défense antiaérienne sophistiqués, ainsi que des dispositifs avancés de renseignement, de reconnaissance et de cyberguerre. Dans sa vision d’un nouvel « ordre mondial », la Russie va jusqu’à profiter de ce contexte pour convoiter des alliés traditionnels de Washington, à l’instar de la Turquie, considérée comme une pièce maîtresse du flanc oriental de l’OTAN, mais favorable au dialogue avec le Hamas et avec qui Moscou échange déjà dans le cadre de la guerre en Ukraine.
Cela contraste avec les États arabes de la région qui, hormis quelques condamnations officielles et malgré les nombreuses manifestations de soutien à Gaza organisées par les populations locales, depuis longtemps attachées à la « cause palestinienne », restent silencieux (2). Aucune mesure de rétorsion, comme le blocus pétrolier mis en place lors de la guerre d’octobre 1973, n’est envisagée, et aucun « plan arabe » de règlement du conflit n’est proposé ou remis sur la table (3). Ni la Jordanie ni l’Égypte ne reconsidèrent leurs accords de paix respectifs avec Tel-Aviv.
Depuis la campagne militaire dévastatrice conduite par Israël contre Gaza après les massacres du 7 octobre 2023, les diverses milices affiliées à l’Iran, piliers de l’« axe de la résistance » développé par Téhéran contre l’alliance israélo-américaine, ont multiplié les opérations contre Israël et des bases américaines dans la région. Le Hezbollah, allié le plus puissant de Téhéran au Moyen-Orient en termes d’effectifs (quelque 100 000 hommes entraînés) et de force de frappe (entre 150 000 et 200 000 roquettes et missiles, selon les estimations), mène une guerre de basse intensité avec Tel-Aviv dans la zone frontalière des deux pays. Les affrontements ont notamment eu pour effet l’évacuation de leur foyer d’environ 100 000 résidents du nord d’Israël. En Irak, les Brigades Hezbollah ont revendiqué près de 200 frappes de missiles et de drones contre des installations américaines dans le pays et en Syrie ainsi qu’à Eilat, dans le sud de l’État hébreu. Quant aux attaques des houthistes contre des navires commerciaux et des pétroliers circulant en mer Rouge (12 % du trafic mondial de marchandises), appartenant ou liés à des Israéliens selon les rebelles yéménites, elles ont entraîné une baisse du trafic maritime dans cette zone. Conséquence : les recettes en devises étrangères issues du transit par le canal de Suez, qui représentent l’une des principales sources de revenus de l’Égypte (8,8 milliards de dollars en 2022/2023), ont chuté de près de la moitié.
Crise économique et « non diplomatie » européenne
Ce manque à gagner pour Le Caire explique des accords financiers signés par le régime égyptien avec, par exemple, les Émirats arabes unis. Confronté à une crise économique sans précédent (près du tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté) et écrasé par la dette extérieure (164,7 milliards de dollars), le pays du Nil a dû solliciter deux prêts auprès du Fonds monétaire international (FMI), le premier en 2022 (3 milliards), le second en mars 2024 (5 milliards). Mais le 23 février 2024, Le Caire a conclu avec un fonds souverain émirien un contrat de 150 milliards de dollars portant sur la vente – officiellement le « développement » – de la péninsule de Ras al-Hikma, sur la côte nord-ouest de l’Égypte. Le président Abdel Fattah al-Sissi (depuis 2014) a ratifié une loi destinée à permettre aux investisseurs, en particulier ceux du Golfe, d’acquérir des terres, des infrastructures touristiques, des installations portuaires…
Pour le régime, ces investissements représentent une manne financière : depuis dix ans, le montant des dépôts effectués par les monarchies arabes dans la Banque centrale égyptienne avoisine les 30 milliards de dollars. De surcroît, les Saoudiens, les Qatariens et les Émiriens se sont engagés à investir environ 50 milliards de dollars pour construire de nouvelles stations balnéaires et des hôtels sur le littoral. Enfin, l’accord de partenariat de 7,4 milliards d’euros, signé le 17 mars 2024 entre Le Caire et l’UE pour renforcer le contrôle des flux migratoires sur le territoire égyptien, notamment en provenance du Soudan en guerre, n’est peut-être pas étranger à la crainte de l’Europe de voir arriver des Gazaouis fuyant les combats.
Une Europe, qui, malgré les protestations contre les massacres de civils sur le territoire palestinien et le peu de cas qu’Israël fait du droit international humanitaire, peine à peser sur la scène diplomatique. Elle dispose pourtant des moyens de faire pression sur Tel-Aviv : il lui suffirait, par exemple, de suspendre l’accord d’association en vigueur depuis juin 2000. Cela aurait des conséquences considérables pour Israël en portant un coup dur à une économie nationale déjà affectée par le coût de la guerre. La même logique peut s’appliquer à la Chine, soutien traditionnel de la Palestine, mais qui demeure le principal partenaire commercial de l’État hébreu après les États-Unis (avec 6,4 % des exportations et 12,2 % des importations israéliennes en 2022). Pékin, qui dénonce les opérations israéliennes à Gaza, y voit un moyen de pression contre les Américains, avec qui les différends commerciaux se sont multipliés ces dernières années. Washington, qui entendait se retirer des affaires moyen-orientales après les traumatismes afghan et irakien, est désormais contraint de se pencher sur l’avenir de la bande de Gaza s’il veut être en mesure de conserver sa place sur l’échiquier mondial.
Le soutien des États-Unis à Israël
Le Moyen-Orient, au cœur du marché de l’armement
Géographie diplomatique d’Israël au Moyen-Orient
Les États-Unis, les « gendarmes » du Moyen-Orient ?
L’ONU et le Moyen-Orient (juin 2024)
La crise Israël-Iran en avril 2024
Qui reconnaît l’État de Palestine (mai 2024) ?
La bande de Gaza, territoire en guerre (9 juin 2024)
Notes
(1) Sur les aides américaines à Israël, voir : www.cfr.org/article/us-aid-israel-four-charts
(2) Akram Belkaïd, « Un silence arabe », in Le Monde diplomatique, mars 2024. p. 28.
(3) La dernière grande initiative arabe date de 2002 ; elle prévoit notamment le retrait israélien des territoires occupés et la création d’un État palestinien en échange d’une normalisation avec Israël.
Olivier Pironet
Laura Margueritte
areion24.news