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mardi 17 mars 2026

Blocage du détroit d’Ormuz : l’Asie prise au piège

 

L’élargissement de la guerre en Iran aux monarchies du Golfe et au détroit d’Ormuz met l’Asie en première ligne. Elle est de loin la première destination des exportations de pétrole brut, de GNL et de produits pétroliers transitant par le détroit. Pour le continent asiatique, la crise énergétique actuelle n’est pas qu’une affaire de prix. L’arrêt des approvisionnements met en danger certaines économies de la région. Vu d’Asie, le blocage du détroit ne peut pas durer.

« Le passage à travers le détroit d’Ormuz n’est pas autorisé. » Cette déclaration des gardiens de la révolution iraniens a été diffusée sur les canaux de communication radio maritimes dès le 28 février, premier jour de l’attaque israélo-américaine sur l’Iran. Depuis cette annonce, 18 navires ont été attaqués dans le détroit, incluant des pétroliers, des porte-conteneurs et des remorqueurs. SI l’on met de côté les navires transportant le pétrole iranien, qui semblent continuer à charger à partir de l’île de Kharg, et à emprunter le détroit, l’arrêt de la circulation des navires est pratiquement total, les passages journaliers étant passés de 150 à une dizaine. Seuls quelques navires battant pavillon chinois ont pu franchir le détroit, et deux navires transportant du gaz de pétrole liquéfié (GPL) ont pu se diriger vers l’Inde le 13 mars. Certains navires enregistrés sous des pavillons « neutres » comme Panama ou les Îles Marshall ont modifié leur signature électronique pour se déclarer « chinois ou de propriété chinoise » pour franchir le détroit. Ces exceptions restent très limitées par rapport au trafic antérieur.

L’Asie au cœur de la tourmente énergétique

Le détroit d’Ormuz était, selon l’Agence Internationale de l’Energie, le point de passage de 20% des ventes mondiales de pétrole et produits pétroliers (soit environ 20 millions de barils/jour) en 2025.

Le continent asiatique représente 84% des exportations de pétrole brut transitant par le détroit d’Ormuz, les quatre principaux acheteurs asiatiques étant la Chine, l’Inde, la Corée et le Japon. SI l’on ajoute les produits pétroliers, cette proportion passe à 87%.

Source : US Energy Information Administration

Les proportions sont similaires pour le Gaz Naturel Liquéfié (GNL), le Qatar représentant une large majorité des exportations de GNL des pays du Golfe. L’Asie totalise 77% des exportations de GNL du Qatar. Après le trio Chine, Inde et Corée, c’est le Pakistan qui est le quatrième client asiatique du Qatar devant le Japon.

Source : Banque Mondiale, World Integrated Trade Solution (WITS)

Une dépendance globalement très forte pour le pétrole

Si l’on se place du point de vue des pays importateurs, les niveaux de dépendance pour le pétrole brut sont globalement très élevés. Le Japon détient la palme de la dépendance, puisque sa consommation intérieure de pétrole brut est basée à 100% sur l’importation, et que 95% des importations viennent du Moyen Orient, dont 70% par le détroit d’Ormuz. La Corée vient en second avec 70% de ses importations de pétrole brut en provenance du Moyen Orient. L’Inde a réduit sa dépendance à 58% récemment grâce à la montée en puissance rapide de ses importations en provenance de Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Cette « filière russe » a fait l’objet de sanctions commerciales par les États-Unis, qui viennent d’être levées pour un mois. La Chine est dépendante du Moyen Orient pour à un peu plus de 50%. Elle est aussi de loin le premier client de l’Iran qui représentait 11% de ses importations de pétrole brut en 2025.La Chine représente pour sa part 80% des exportations iraniennes, qui sont soumises à des sanctions américaines et internationales renforcées depuis 2018.

Dans le reste de l’Asie, certains pays sont également très dépendants du Moyen Orient pour leur approvisionnement en pétrole brut, comme les Philippines (98%), Taïwan (70%), Singapour (plus de 70%) ou la Thaïlande (plus de 50%).

Un approvisionnement en GNL beaucoup plus diversifié

Le panorama des approvisionnements asiatiques en matière de GNL est très différent. La palme de la dépendance revient cette fois-ci au Pakistan, qui importe 88 % de son GNL du Qatar, suivi par le Bangladesh à 70%. L’Inde a également un niveau de dépendance élevé (57%) en dépit de ses achats croissants en provenance des États-Unis et de différents pays d’Afrique. Les autres pays de la région s’approvisionnent majoritairement en Asie-Pacifique.

Source : Banque Mondiale, WITS

Le Japon a un approvisionnement en GNL particulièrement diversifié, ses principaux fournisseurs étant l’Australie, l’Asie du Sud-Est, les États-Unis et… la Russie, à partir notamment de l’île de Sakhalin. La Chine affiche un niveau de dépendance de 25%, comparable à celui de la Corée. Elle a un partenariat ancien avec le Qatar, qui représente un quart de ses achats, mais elle entretient également des relations bien établies avec l’Australie et le Russie, qui sont respectivement ses premiers et troisièmes fournisseurs.

Le choc provoqué par la guerre sur les flux de GNL a été violent et immédiat, le Qatar ayant cessé de produire et d’exporter son GNL à partir du 4 mars. Il faudra des semaines pour relancer ces exportations lorsque surviendra l’arrêt des hostilités. Les sources alternatives dans le monde ne permettraient de compenser qu’un tiers des volumes perdus selon l’agence Kpler (spécialisée dans l’analyse des matières premières).

Les réserves stratégiques sont très inégales

Les pays développés d’Asie et la Chine disposent de réserves stratégiques de pétrole brut supérieures aux normes de l’Agence Internationale de l’Energie. Le Japon possède les réserves les plus importantes, estimées aujourd’hui à 254 jours de consommation. Il a déjà décidé de libérer 80 millions de barils de pétrole sur le marché, soit l’équivalent de 45 jours de consommation. La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l’agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Les réserves dont dispose la Corée sont équivalentes à celles de la Chine en jours de consommation.

La situation de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie du Sud est beaucoup plus tendue. Les réserves dont dispose l’Inde représentent environ 70 jours de consommation tandis que celles des différents pays d’Asie du Sud-Est se situent entre 30 et 60 jours.

S’agissant du GNL, le Pakistan et le Bangladesh se trouvent dans une situation catastrophique, avec un niveau de dépendance très élevé et des réserves limitées à 2-3 semaines de consommation. Pour Kpler, ces deux pays vont devoir consentir une réduction brutale de leur consommation et les rationnements ont déjà commencé.

Des conséquences économiques multiples

L’Asie du Sud est confrontée à des ruptures physiques d’approvisionnement qui touchent aussi les fertilisants et le gaz de pétrole liquéfié (butane et propane). Le Nikkei Weekly signale une série de chocs concernant l’Inde. Par exemple le risque d’un arrêt à bref délai de centaines d’usines de céramique en Inde si l’approvisionnement en propane n’est pas rétabli. La restauration, dont les cuisines fonctionnent au butane ou au propane, est menacée dans les grandes villes. Près de 20% des hôtels et restaurants ont déjà fermé leurs portes à Bombay. Les exportations indiennes de riz vers le Moyen Orient sont au point mort et les stocks s’entassent dans les ports indiens.

Le Bangladesh a fermé temporairement ses universités par anticipation sur une période de congés et le rationnement de l’essence s’organise. Le Pakistan impose également des fermetures d’écoles et des journées de télétravail dans les services. Les fonctionnaires se rendent désormais au bureau un jour sur deux par rotations. Les transferts de fonds des migrants pakistanais représentent 8% du PIB du pays. La moitié provient du Moyen Orient et se trouve désormais à risque.

Selon Chatam House, le secteur des semiconducteurs, déterminant pour les économies asiatiques, peut être touché à bref délai par des pénuries d’hélium, un gaz dont le Qatar assure 40% de l’approvisionnement mondial.

Sur le plan des prix, l’effet inflationniste de la hausse des prix du pétrole, du gaz et des produits pétroliers touche toute la planète, avec un impact plus fort sur les économies asiatiques compte tenu de leur niveau de dépendance énergétique. Le problème est moindre pour la Chine. L’économie chinoise est actuellement en déflation et elle peut s’accommoder d’un certain retour de l’inflation. Il est en revanche préoccupant ailleurs. L’emballement des prix est un risque aigu pour le Pakistan et sérieux pour l’Inde.

Il n’y a pas d’alternative crédible à un cessez le feu

Depuis l’annonce du blocage du détroit par l’Iran, une course de vitesse est engagée pour trouver des solutions, mais aucune ne paraît convaincante. L’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis disposent de deux oléoducs destinés respectivement au port de Yanbu en Mer Rouge et au port de Fujairah dans le golfe d’Oman. Mais l’augmentation du transit par ces deux oléoducs se heurte à un potentiel limité, estimé à un maximum de 2 millions de barils/jour, soit moins de 20% des pertes d’exportation enregistrées actuellement. Par ailleurs, ni les oléoducs ni les deux ports ne sont à l’abri des attaques par l’Iran ou par les milices chiites qui lui sont liées. N’oublions pas que les Houthis du Yémen, traditionnels alliés de l’Iran, ne sont pas encore entrés en guerre.

Donald Trump multiplie les promesses d’une protection du trafic dans le détroit par les forces maritimes américaines et alliées. Il rapatrie des forces supplémentaires du Japon (2 500 Marines et plusieurs navires) et menace ses alliés européens, japonais et coréens s’ils ne coopèrent pas pour sécuriser collectivement le détroit. Mais tous les experts militaires indépendants jugent l’entreprise extrêmement coûteuse et hasardeuse. Michael Clarke, ancien Directeur Général du Royal United Services Institute de Londres et analyste militaire pour Sky news, estime qu’ « il n’y aura jamais assez de navires de guerre pour accompagner l’ensemble des pétroliers qui transitent habituellement par un tel passage difficile » (avec deux canaux de circulation étroits de chacun 1,5 km de large et 160 km de long). La compagnie d’assurance Lloyd’s List estime que, même avec des escortes militaires, on ne pourra pas protéger plus de 10% des volumes de trafic perdus

L’armée iranienne dispose d’un arsenal diversifié incluant des drones aériens et sous-marins, des milliers de mines de différents types, des sous-marins et des dispositifs de brouillage GPS. Une partie de cet arsenal a été détruite mais une partie reste opérationnelle et les armes les moins coûteuses peuvent aussi être fabriquées rapidement, comme ont su le faire les soldats ukrainiens avec les drones.

Farzin Nadimi, un spécialiste des forces navales iraniennes cité par le Financial Times, estime « pratiquement certaine » l’hypothèse selon laquelle l’Iran aurait déjà disposé un certain nombre de mines sur les fonds marins du détroit, avec des dispositifs de déclenchement par câble ou par acoustique qui ne demandent qu’à être activés. Le déminage est une activité beaucoup plus longue et coûteuse que le minage, qui est l’une des « armes du pauvre » dans cette guerre asymétrique. Mais le minage ne peut pas non plus être utilisé sans retenue par l’Iran, au risque de rendre le détroit impraticable pendant des mois, de bloquer toutes les exportations de pétrole du pays et de s’aliéner les quelques alliés ou partenaires qui lui restent, en particulier la Chine. On peut donc parier sur un éventuel usage ponctuel, destiné à frapper les esprits, plutôt que sur une offensive généralisée.

L’économie iranienne ne peut pas résister indéfiniment à l’offensive des États-Unis et d’Israël. Le pouvoir en place déclare disposer de 45 jours de réserves de nourriture pour la population. Que se passera-t-il après ? Le pétrole représente 40% des ressources budgétaires du pays. Si l’Iran se lance dans une vraie politique de minage du détroit, les installations pétrolières de l’île de Kharg, jusqu’à présent épargnées par l’aviation américaine et israélienne, pourraient facilement être détruites, ce qui achèverait de mettre l’économie iranienne à genoux.

Les pays asiatiques ne veulent pas contribuer à l’exercice hasardeux de sécurisation militaire du détroit exigé par Donald Trump. Ses alliés japonais et coréen ont de bonnes chances de traîner des pieds. Ils vont en revanche exercer une pression maximale sur la Maison Blanche pour obtenir l’arrêt des hostilités à bref délai. La vision japonaise a été résumée le 12 mars dans un éditorial collectif du Japan Times : « En bref, la confusion prévaut. Les Américains ont été aveuglés par cette guerre et ils luttent pour faire face à son impact… Ce n’est absolument pas une façon de mener une guerre, de gérer des alliances ou de conserver la paix dans une région vitale. »

Hubert Testard

asialyst.com

Quelle régénération pour le parc blindé de l’armée russe ?

 

Lorsque le président Emmanuel Macron s’est adressé à la France le 5 mars 2025 (1) au sujet de la dégradation de la situation internationale, il a prononcé des propos pour le moins intéressants, indiquant notamment que d’ici à 2030, la Russie prévoyait « encore d’accroître son armée, d’avoir 300 000 soldats supplémentaires, 3 000 chars et 300 avions de chasse de plus […] ».

À première vue, les chiffres avancés paraissent impressionnants ; d’un point de vue purement algébrique, ils le sont effectivement et ils constituent une menace potentielle et réelle à moyen terme. Néanmoins, ces derniers nécessitent d’être contextualisés très sérieusement et nuancés. À moins d’avoir passé les quatre dernières années dans une grotte, nul n’ignore que l’attrition russe en Ukraine peut être cataloguée, selon chacun, entre le délirant, l’absurde et l’incertitude des chiffres.

Si l’on se base sur le site Oryx (2), qui effectue un suivi « le plus précis possible » dans des circonstances difficiles (accès au terrain, manipulation de l’information, etc.), on peut voir que les forces terrestres russes (SV) (3) ont perdu 4 322 chars de combat, 8 735 véhicules de combat d’infanterie, 993 pièces d’artillerie autotractées et 545 lance – roquettes multiples. Inutile de préciser que ces pertes représentent globalement un volume de véhicules plus élevé que la dotation totale des composantes terrestres des principales armées européennes ! Si l’on considère, en plus, qu’il s’agit de pertes confirmées, donc à envisager comme une fourchette moyenne, toutes les pertes n’étant pas documentées, on mesure mieux l’ampleur du carnage – le terme s’impose dans le cas d’espèce. Fort logiquement, malgré des pertes significatives, mais dans un ordre d’amplitude considérablement moindre, les forces aériennes et la marine russes ont elles aussi payé leur tribut dans le cadre de cette attaque.

Cependant, et malgré les chiffres disponibles, la position des Occidentaux, Europe en tête, est d’affirmer que la Russie met actuellement en place les moyens qui lui permettraient à terme de lancer des attaques sur l’Europe et, plus spécifiquement, sur les pays baltes. La Russie n’a en effet jamais caché son intérêt à récupérer un accès de plain-pied sur la Baltique, notamment pour permettre de « protéger » Saint – Pétersbourg, dont les communications maritimes passent par une mer devenue de facto et de jure une mer de l’OTAN (4) ; et l’on sait que les Russes accordent une grande importance aux questions liées aux accès maritimes. Les pays baltes ayant largement pris la mesure de la menace potentielle russe, ils se sont lancés dans un rééquipement rapide de leurs forces armées avec notamment l’acquisition de moyens de frappe à (très) longue distance, principalement des systèmes d’artillerie et de lance – roquettes multiples, ces acquisitions offrant le meilleur rapport « coût/efficacité » eu égard aux moyens humains et financiers locaux.

Outre les pertes, on constate également en Ukraine un autre phénomène qui change significativement la nature des opérations : l’existence d’une zone que l’on peut qualifier de « destruction mutuelle garantie » pour les véhicules blindés, à proximité immédiate de la ligne de front, en raison de l’omniprésence de drones de tous types. Réponse logique à cette menace, une « démécanisation » des engagements avec usage de petites unités d’infanterie très mobiles, couvertes par des tirs d’artillerie à moyenne et longue portée sous forme de barrages pour détruire les positions ennemies… avec en outre, des chars de combat employés pour effectuer des tirs indirects au lieu de servir à l’engagement d’autres véhicules blindés. L’évolution du caractère même de la guerre fait que les industriels doivent réagir vite et bien à une guerre qui nécessite des matériels en perpétuelle évolution… pour, finalement, n’obtenir que des gains marginaux sur le terrain. Inutile de préciser qu’en quatre années de combat, la Russie ne maîtrise toujours pas les territoires de l’est de l’Ukraine allant jusqu’au fleuve Dniepr comme elle le souhaitait après l’échec de son assaut initial et malgré sa volonté de changement de régime à Kiev.

Face aux pertes enregistrées, les Russes ont apporté une réponse en deux temps :

• primo, en augmentant les cadences de production au sein des usines disponibles, tout en empruntant des chemins détournés pour obtenir les équipements nécessaires frappés par les sanctions internationales ;

• secundo, en exploitant les stocks constitués à la chute de l’URSS qui sont remis dans le circuit via le réseau existant des BTRZ (5) (usines de réparations de blindés, compris au sens large). On dénombre actuellement sept BTRZ principales : 61, 72, 81, 103, 144, 163 et 560. Ces stocks, constitués d’une pléthore de véhicules allant du T‑34 au T‑90A ainsi que du BTR‑50 au BMP‑2, vont permettre aux Russes de reconstituer plus ou moins rapidement les effectifs, même s’ils ne sont plus de la même qualité que les véhicules engagés dans la phase initiale de l’attaque.

Les chars de bataille

L’armée russe a perdu 4 322 chars sur une période de cinq ans, soit une moyenne de 864 chars annuellement, ce qui représente plus de quatre fois le parc de chars de combat actifs de l’armée de Terre ! Même si ce chiffre est abordé de manière lissée, les pertes n’ont pas été linéaires durant les différentes phases de l’attaque russe et ont drastiquement diminué ces derniers mois avec la démécanisation des combats (6). Autre aspect à prendre en considération : si les T‑72B (7) et T‑80BV(M) (8) constituent l’essentiel des pertes, on remarque que les T‑54, T‑55, T‑62M et T‑64 ont également rejoint la longue liste des véhicules détruits en Ukraine… alors que ces modèles n’étaient plus en service au sein des SV en 2022 !

Ce retour en service des anciennes générations de MBT (Main battle tanks) soviétiques n’est pas dû au hasard, mais découle de l’exploitation des stocks accumulés à la fin de l’URSS. Vu les conditions de stockage des véhicules, une partie de ces derniers sont inexploitables en l’état bien qu’ils puissent servir de banque d’organes pour des véhicules à réparer et/ou récupérés endommagés sur le champ de bataille. Néanmoins, malgré des performances techniques limitées, les T‑62M et T‑64 sont encore parfaitement capables de remplir des fonctions en matière de tirs indirects et d’appui pour l’infanterie.

En parallèle, l’usine UralVagonZavod (UVZ) (9) de Nijni Taguil (oblast de Sverdlovsk) travaille simultanément sur les réparations et révisions de T‑72B3 et de T‑90 revenus du combat et sur la production de T‑90M Proryv‑3 et de T‑72B3 neufs. Vu les besoins en personnel qui en découlent, l’usine, qui maintient en parallèle son activité de construction et de réparations ferroviaires, a limité les travaux dans ce secteur pour donner la priorité absolue à la branche « véhicules blindés ». En outre, en 2023, plusieurs appels d’offres ont été publiés en vue de créer une deuxième ligne d’assemblage de chars de combat ainsi que d’agrandir la fonderie, le tout dans l’optique d’accroître la capacité de production de véhicules neufs. Même si les suites données à ses appels d’offres ne sont pas connues pour l’instant, il est un fait que l’usine UVZ est le cœur de la production de chars de combat neufs en Russie et que son rôle est appelé à s’accroître… ainsi que ses capacités. En effet, une partie de la capacité de production est occupée par les révisions et la modernisation au standard T‑72B3, et ce au détriment de la production de véhicules neufs. Le transfert de ces réparations vers les BTRZ est dans les intentions russes.

Cependant, disposer d’une capacité de production fait oublier qu’un char est l’assemblage de composants qui sont autant de facteurs de blocages potentiels dans le processus industriel, l’une des principales problématiques étant la motorisation. Les T‑72B3, T‑90M, BMPT Terminator et 2S35 Koalitsiya‑SV emploient le moteur V‑92S2 (10) produit au sein de l’usine ChTZ de Tcheliabinsk. Toute augmentation de la production de l’un de ces modèles impacte directement les autres, et inversement. De plus, en ce qui concerne les chars, le T‑72B3, même modifié avec ajout de blindages supplémentaires, marque le pas face au T‑90M, ce dernier n’étant pas non plus exempt de faiblesses identifiées (faiblesse du blindage de toiture et vitesse de recul anémique). Les chiffres de production de véhicules neufs de l’usine UVZ varient très largement selon les sources disponibles, allant de 150 à 300 véhicules annuellement, ces chiffres étant à pondérer en fonction de la capacité attribuée aux réparations et révisions de véhicules : une moyenne annuelle de 200-250 véhicules neufs ainsi qu’environ 200 véhicules réparés/révisés semble crédible, avec une possibilité de croissance à terme. Ces valeurs sont à aborder comme un ensemble de vases communicants où la capacité employée par l’un ne l’est pas par l’autre, et inversement.

Vu les contraintes industrielles liées à l’usine UVZ, les Russes ont sorti un nouveau lapin de leur chapeau : l’usine Omsktransmash (11), fort logiquement située à Omsk, et ses T‑80. Chargée de produire les T‑80BV jusqu’à l’arrêt de la production en 1991 ainsi que des T‑80U jusqu’en 1996, elle était tombée en faillite en 2002 avant d’être reprise et relancée, mais uniquement pour la révision et la réparation des T‑80BV ainsi que pour la modernisation au standard T‑80BVM. Char tombé en disgrâce à cause de sa motorisation composée d’une turbine à gaz GTD‑1250 (1 250 ch) extrêmement gourmande et onéreuse à entretenir, le T‑80BV est revenu sur le devant de la scène grâce à sa bonne tenue en Ukraine ainsi qu’à une motorisation plus puissante et plus réactive, poussant finalement les Russes à annoncer en septembre 2023 la reprise de la production du T‑80 au sein de l’usine Omsktransmash (12). Cette annonce, surprenante de prime abord, car l’usine n’a plus produit un seul véhicule neuf depuis 1996, est néanmoins logique. La possibilité d’exploiter une capacité disponible, bien que nécessitant un rééquipement, tout en exploitant les performances offertes par la turbine à gaz GTD‑1250 (puissance plus élevée, capacité de démarrage quasi instantanée, meilleure résistance au froid) font que les Russes vont donc disposer d’une deuxième ligne de châssis venant compléter la ligne existante de T‑72/T‑90 présente chez UVZ. De plus, le montage des premiers TOS‑1A sur châssis de T‑80 indique que ce dernier va également être employé pour les variantes de véhicules blindés exploitant actuellement le châssis T‑72/T‑90.

Outre les modifications apportées sur le terrain directement par les équipes mobiles de réparation et d’entretien, d’autres, plus importantes, le sont en usine, comme le renforcement des blindages sur les zones les plus faibles et l’ajout de grilles antidrones, chaque nouvelle année voyant son lot de nouveautés en la matière. Pour ce qui concerne les chars neufs, les Russes font feu de tout bois avec une politique axée sur la production de véhicules sur la base de T‑72B3/T‑90 (UVZ), à laquelle vient s’ajouter en parallèle celle de T‑80 (Omsktransmash), la question de la tourelle de ce dernier étant structurante. Celle d’origine, en acier moulé, n’est plus produite et, à moins d’exploiter les stocks, il est nécessaire de développer un nouveau modèle.

Manifestement, les Russes semblent enfin mettre de l’ordre dans cet ensemble avec le développement d’une nouvelle tourelle unique retravaillée (projets R&D Rivok‑1 et Rivok‑2) (13) devant équiper les futurs T‑90M2 et T‑80. Une fuite de documents d’UVZ provenant de hackers ukrainiens (14) nous apprend en effet que l’usine UVZ va lancer la production d’une variante modernisée du T‑90M, dénommée T‑90M2 (Objet 188M2), dotée d’une nouvelle tourelle ainsi que d’une transmission modifiée permettant de gommer le problème de vitesse de recul largement insuffisante. Si les prévisions sont respectées, l’usine UVZ devrait produire 418 nouveaux T‑90M et T‑90M2 en 2028, et 400 en 2029. Cette capacité augmentée serait concomitante au transfert vers les BTRZ des modernisations de T‑72A et T‑72B au standard T‑72B3M (dont le nombre diminue rapidement avec l’épuisement des stocks de véhicules compatibles).

Artillerie

L’artillerie autotractée semble suivre le chemin inverse de celui des chars de combat : alors qu’elle reposait jusqu’il y a peu sur l’ensemble – pour le moins disparate – de véhicules sur châssis chenillés d’origine soviétique que constituent les 2S1/2S3/2S4/2S5/2S7 et 2S19 Msta‑S, on assiste à un transfert progressif de l’artillerie vers des châssis à roues. L’armée a en effet réceptionné en octobre 2023 ses premiers 2S43 Malva, artillerie autotractée de 152,4 mm disposant d’un canon 2A64 (15) construite sur le châssis 8 × 8 BAZ‑6910‑027, produits par l’usine Ouraltransmash. Et peu de temps plus tard, en 2024, un deuxième système d’artillerie très fortement similaire, le 2S44 Giatsint‑K, était présenté. S’il reprend le canon 2A36 de 152,4 mm du Giatsint‑B, il est monté sur le même châssis et produit au même endroit que le Malva. Le canon 2A36 offre des performances balistiques accrues par rapport au 2A64 du 2S43 Malva, en portée notamment. Bien qu’ils ne soient entrés en service que récemment, ces deux systèmes équipent déjà plusieurs unités russes et ont été aperçus sur la ligne de front. À l’inverse, et fort curieusement, le système chenillé 2S35 Koalitsiya‑SV (calibre de 152,4 mm) n’a été aperçu ni de près ni de loin lors des opérations en Ukraine et sa production au sein de l’usine Ouraltransmash semble tourner au ralenti et/ou ne pas être prioritaire pour l’instant.

Dans le domaine des lance – roquettes multiples, les évolutions sont du même tonneau : accroissement de la mobilité des systèmes avec recours à des châssis sur pneus qui sont plus légers et disposent d’une meilleure autonomie. Le système 9K57 Ouragan (220 mm) est rééquipé avec un nouveau châssis 6 × 6 BAZ‑69092, tandis que le système 9K58 Smerch (300 mm) est décliné dans une variante plus mobile, le Sarma, qui dispose de six tubes de 300 mm implantés sur un châssis KamAZ‑63501 et dont 12 lanceurs ont été commandés pour l’instant. Enfin, un nouveau système installé sur un châssis 8 × 8 KamAZ‑6560 et pouvant emporter des roquettes de 122 mm ou de 220 mm, le Vozrozhdenie, a été présenté en 2024.

Avec des pertes en matière d’artillerie autotractée s’établissant à 993 véhicules et 545 lance-roquettes multiples, les Russes vont devoir augmenter significativement leur production au sein des usines Ouraltransmash et Motovilikha (16) pour couvrir les besoins actuels et à venir. Le passage à une artillerie sur châssis à roues BAZ et KamAZ, outre le gain de performances et de mobilité, va dans le sens d’une capacité de production accrue en évitant de mobiliser des variantes de châssis de T‑72 ou de T‑80 dont on a déjà besoin pour d’autres véhicules.

Les véhicules de combat d’infanterie

Reste la question des véhicules de combat d’infanterie (IFV), les pertes dans ce domaine étant absolument dantesques avec 8 735 unités perdues, les BMP‑1/‑2/‑3, BTR‑82 et MT‑LB tenant le haut du pavé. Avec des niveaux de protection qui sont globalement plus faibles que leurs équivalents occidentaux (blindage à base d’aluminium qui n’offre qu’une faible protection balistique), ces véhicules se sont révélés être des proies faciles pour les drones et autres missiles antichars employés par les Ukrainiens. Et si ces pertes ont été pour partie compensées par des déstockages de véhicules plus anciens (BMP‑1 et BTR‑50 notamment), les réserves exploitables se réduisent à leur portion congrue.

La production de véhicules neufs se concentre sur les BMP‑3 qui, bien qu’équipés de protections supplémentaires, présentent toujours les mêmes faiblesses qu’auparavant. Les Russes ont annoncé avoir significativement augmenté la production de l’usine Kurganmashzavod (17), une affirmation invérifiable pour l’instant. La famille des BMP doit être remplacée par la nouvelle plateforme Kurganets-25 (Objet 693 pour la version transport de troupe et Objet 695 pour la version combat d’infanterie). Cependant, bien que sa présentation remonte à 2015, elle n’est toujours pas entrée en service.

Mur de la réalité ?

Le problème, devenu récurrent, depuis février 2022, est de pouvoir faire la distinction entre les annonces et la réalité concrète des avancées et/ou capacités russes. Si pendant de nombreuses années, il était fréquent de prendre pour argent comptant les annonces russes en matière militaire, le mur de la réalité a été atteint et ce dernier révèle une image beaucoup plus complexe à appréhender. S’il est un fait que le complexe industriel russe est notoirement inefficace, à la fois par manque d’investissements dans les capacités de production et à cause d’une corruption généralisée, on ne peut qu’être étonné par son étonnante vitalité dans un contexte de sanctions et de manque chronique de main – d’œuvre spécialisée, exacerbé depuis le lancement de la guerre en Ukraine. La quasi – totalité des usines travaillant pour le secteur militaire russe ont déjà augmenté leurs cadences (passage à sept jours de production, en 3 × 8 heures). Néanmoins, presque toutes publient de manière continue des avis de recrutement pour du personnel spécialisé, soit sur leurs sites officiels, soit dans la presse russe. De plus, elles ont largement revalorisé le salaire des profils les plus spécifiques pour attirer des recrues potentielles… sans pour autant parvenir à remplir les effectifs. Il est vrai que les structures d’enseignement technique en Russie n’ont guère été valorisées et les métiers manuels jamais réellement considérés ni rendus attractifs avec des salaires à la hauteur, avec les conséquences que l’on connaît également en Occident.

La capacité des Russes à régénérer leurs forces atteint une limite certaine : les stocks des BTRZ sont vides, ou presque (18), et si la construction de véhicules neufs se poursuit, c’est à un rythme qui ne permet pas de remplacer les pertes enregistrées. En outre, si les Russes ont mis en place des solutions de « repli » adaptées pour parer au plus pressé (énième modernisation du T‑90M, développement d’artillerie à roues, etc.), on ne peut être qu’étonné de voir les « programmes prometteurs » que sont les Armata (char T‑14 et IFV T‑15 notamment), Kurganets‑25, 2S35 Koalitsiya‑SV, etc. aux abonnés absents. Soit ces derniers sont beaucoup plus complexes et onéreux à produire (le niveau de protection accru ainsi que des performances supérieures ont un coût sans commune mesure avec celui des matériels plus anciens, même modernisés) ; soit les Russes éprouvent des difficultés à mettre au point et à industrialiser des véhicules neufs plus complexes et reposant sur des composants plus difficiles à obtenir.

Néanmoins, s’il est improbable de voir les Russes aligner 3 000 chars de combat supplémentaires à l’horizon 2030 ou de les voir attaquer la moitié de l’Europe, on ne peut que constater qu’ils placent patiemment leurs pions, qu’ils établissent des plans, qu’ils structurent leurs outils industriels et surtout qu’ils n’envoient plus leurs meilleurs véhicules en première ligne. Les images d’exercices disponibles ces derniers mois, même si elles proviennent de médias russes et sont donc à aborder avec le recul nécessaire, montrent souvent des véhicules neufs et modernes, alignés en unités et servant pour les entraînements tandis que des véhicules plus anciens sont engagés sur le front. Volonté de ménager sa monture avant de voyager loin ou volonté de poursuivre une guerre à l’économie ? Aucune des deux options ne peut être écartée. Mais s’il est une chose que les Russes nous montrent depuis quatre ans, c’est qu’ils apprennent, et qu’ils sont toujours en mesure de nous surprendre. C’est là qu’ils sont dangereux. Et qu’ils ne doivent en aucun cas être sous-estimés.

Notes

(1) Texte complet disponible ici : https://​www​.elysee​.fr/​e​m​m​a​n​u​e​l​-​m​a​c​r​o​n​/​2​0​2​5​/​0​3​/​0​5​/​a​d​r​e​s​s​e​-​a​u​x​-​f​r​a​n​c​a​i​s-6

(2) https://​www​.oryxspioenkop​.com/​2​0​2​2​/​0​2​/​a​t​t​a​c​k​-​o​n​-​e​u​r​o​p​e​-​d​o​c​u​m​e​n​t​i​n​g​-​e​q​u​i​p​m​e​n​t​.​h​tml (consulté le 13 janvier 2026).

(3) Сухопутные Войска Российской Федерации.

(4) D’autant plus depuis l’entrée dans l’OTAN de la Finlande (2023) et de la Suède (2024).

(5) БТРЗ (БронеТанковый Ремонтный Завод).

(6) À titre d’exemple : en 2022, les VS perdaient en moyenne 4,22 MBT par jour, ce chiffre tombant à 1,4 en 2025.

(7) Plus de 1 500 engins détruits.

(8) Près de 1 000 engins détruits.

(9) Уралвагонзавод.

(10) Lointain descendant en ligne directe du moteur V-2 équipant les… T-34 !

(11) Faisant également partie du groupe UVZ.

(12) https://​vpk​.name/​e​n​/​7​7​1​0​4​0​_​f​l​y​i​n​g​-​t​a​n​k​-​r​u​s​s​i​a​-​w​i​l​l​-​r​e​s​u​m​e​-​p​r​o​d​u​c​t​i​o​n​-​o​f​-​t​-​8​0​.​h​tml

(13) https://​btvtinfo​.blogspot​.com/​2​0​2​5​/​1​2​/​n​e​w​-​t​u​r​r​e​t​s​-​f​o​r​-​t​-​9​0​m​2​-​a​n​d​-​t​-​8​0​-​r​i​v​o​k​-​1​.​h​tml

(14) Les documents publiés semblent crédibles, mais ils sont à envisager avec les réserves de rigueur (https://​frontelligence​.substack​.com/​p​/​e​x​c​l​u​s​i​v​e​-​i​n​s​i​d​e​-​r​u​s​s​i​a​s​-​2​0​2​6​2​036).

(15) Le canon du système Msta.

(16) Sachant que cette usine, qui concentre la production de LRM ainsi que de certains systèmes d’artillerie russes, va de faillite en faillite depuis la fin de l’URSS, qui font suite à une gestion pour le moins opaque et entachée d’irrégularités.

(17) Курганмашзавод (Курганский машиностроительный завод).

(18) Le compte Twitter de Jompy (https://x.com/Jonpy99) fait des relevés réguliers des stocks disponibles et de la disparition progressive de ces derniers.

Benjamin Gravisse

areion24.news

dimanche 15 mars 2026

Ce que l'on sait de l'unité d’élite russe 75127

 


Fin février, D. A.*, un membre présumé du service de renseignement militaire russe GRU, a été arrêté à l'aéroport de Bogotá, en Colombie. Bien que l'affaire n'ait guère fait la une des journaux internationaux, elle attire l'attention des cercles occidentaux du renseignement. Pour la première fois, il semble qu’un membre de l’unité d’élite russe 75127, jusqu’ici inconnue, ait été identifié, comme le rapportent le «Spiegel» et le portail d’investigation «The Insider».

Une unité hautement secrète

Cette unité, également appelée Centre 795, aurait été créée en 2023, selon le «Spiegel». Elle serait directement subordonnée au chef d'état-major russe Valeriy Gerassimov. Sa mission: mener des opérations de sabotage, des interventions des forces spéciales et des assassinats ciblés d’opposants au régime en Occident. D’après une directive de l’état-major russe, l’unité compterait environ 500 membres et fonctionnerait dans le plus grand secret.

Pour se camoufler, 75127 fait officiellement partie du centre de formation du groupe Kalachnikov, situé dans le «Parc Patriot» près de Moscou. Des documents portant le logo du fabricant d’armes, que le «Spiegel» a pu consulter, révèlent la structure de l’unité: elle est composée de trois divisions principales – reconnaissance, attaque et soutien au combat – et comprend au total 35 sous-divisions spécialisées, dont une unité médicale.

L’arrestation de D. A. en Colombie suggère que l’unité n’est pas seulement active dans des zones de guerre comme l’Ukraine, mais qu’elle étend également ses opérations à d’autres continents. Selon les autorités de sécurité, D. A. et son équipe avaient pour mission d’éliminer deux dissidents tchétchènes vivant en exil. Une autre personne figurait apparemment aussi sur leur liste – morte ou vivante.

Voici les points clés concernant cette unité :

  • Missions : Elle est chargée d'opérations de haute priorité, allant d'actions militaires sur le front en Ukraine à des missions spéciales à l'étranger, incluant des assassinats politiques et des enlèvements.
  • Composition : L'unité regroupe des officiers expérimentés de l'état-major. Son commandement est assuré par des membres du FSB (Service fédéral de sécurité) issus du Centre à usage spécifique, principalement du prestigieux groupe Alpha.
  • Commandement : Elle est dirigée par Denis Fisenko, assisté de Nikolaï Zriachev et d'Alexander Polonsky (chef de la direction d'assaut).

Cette unité se distingue par son autonomie totale au sein de l'appareil sécuritaire russe, lui permettant de mener des opérations clandestines avec un degré de compartimentation très élevé. 

Scandales et rivalités au sein des services russes

La création de l’unité 75127 est perçue, dans les milieux du renseignement occidentaux et russes, comme une réaction à une série de scandales impliquant l’ancienne unité d’élite 29155 du GRU. Cette dernière était notamment responsable de l’empoisonnement de l’ancien agent russe Sergueï Skripal et de sa fille en Grande-Bretagne en 2018, ainsi que d’une tentative d’assassinat contre un marchand d’armes bulgare. Elle est également accusée d’avoir fait exploser un dépôt de munitions tchèque et d’avoir tenté un coup d’Etat au Monténégro.

Des rivalités internes caractérisent les relations entre les deux unités. Si 75127 est considérée comme un projet phare, elle est également observée avec scepticisme par d’autres branches de l’appareil de sécurité russe. «Nous verrons bien ce qu’ils savent faire», déclare un collaborateur des services russes cité par le «Spiegel».

Une erreur d'amateur

Lors de sa première mission à l’étranger, D. A. a toutefois montré un manque de professionnalisme inattendu pour une unité d’élite. Selon des documents du FBI, il voyageait avec de faux papiers fraîchement établis et était en contact avec un complice serbe via une messagerie cryptée. Mais la collaboration a échoué à cause de problèmes de communication élémentaires: D. A. ne parlait pas serbe, son partenaire ne parlait pas russe. Ils ont dû traduire leurs messages avec Google Traduction, ce qui a permis aux autorités américaines d’accéder facilement à leurs échanges.

Lors de son arrestation, D. A. portait sur lui un téléphone contenant apparemment des informations révélatrices sur les opérations et la structure de l’unité 75127. Les enquêteurs internationaux espèrent désormais obtenir de précieux renseignements sur le fonctionnement de cette nouvelle force de l’ombre, dont les activités semblent s’étendre bien au-delà des champs de bataille.

*Nom abrégé

Senezh, unité d’élite de l’armée russe classée top secrète



Selon une enquête de Molfar, une agence privée qui travaille avec l’armée ukrainienne, cette unité russe autant redoutée par les forces armées de Kiev que par les populations civiles, compterait une unité de combat, un centre de formation basé dans la région de Moscou et plusieurs centaines de militaires. Des soldats triés sur le volet et recrutés parmi les forces spéciales de l’armée et les unités de renseignement. Accusées par les Ukrainiens d’assassiner le moindre civil, ces recrues suivraient, selon la plus grande agence OSINT de l’Ukraine, le "rituel sanglant" de Senezh. "Après la remise de leur diplôme, et une fois intégrés dans les groupes de reconnaissance subversifs, ils sont censés pénétrer le territoire ukrainien et ramener un Ukrainien tué. S’ils ne parviennent pas à ramener un soldat, ils prennent un civil", a confié une source anonyme des services de renseignement à Molfar.

Selon les médias russes, les missions de l’armée de Senezh sont claires : recueillir des informations en pénétrant si besoin la ligne de front, mener des actions contre les maillons stratégiques de la chaîne militaire comme les postes de commandement, et saboter en détruisant les infrastructures et en dirigeant des missions spéciales telles que des opérations psychologiques.

Saboter et informer

Sur le front ukrainien, une soixantaine d’opérations de sabotage dans les régions frontalières de Tchernihiv, Soucy et Kharkiv auraient été réalisées par Senezh en 2023, d’après les informations de Molfar. Cette même année, l’unité militaire avait été transférée dans la région de Belgorod en Russie, en raison de l’intensification du mouvement partisan anti-Poutine sur le territoire et des incursions ukrainiennes. Senezh devait alors mener des opérations anti-sabotage et protéger les zones frontalières.

Si la Russie a fait de cette unité d’élite la spécialiste des actions de renseignement et de sabotage durant la guerre en Ukraine, c’est que l’armée de Senezh n’en est pas à son coup d’essai. Selon RFI et une étude de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS), les militaires du commando auraient été impliqués en 2015 dans la prise d’Alep et de Palmyre en Syrie, où ils auraient guidé les frappes de l’aviation russe en soutien aux troupes du président Bachar el-Assad. L’année précédente, en 2014, cette même unité aurait contribué à la sécurisation des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi. Des missions l’ayant peu à peu guidée vers celle qu’elle remplit actuellement : saboter, informer et tuer.

Natalie Zumkeller

blick.ch

Kharg : frappe américaine contre le cœur pétrolier iranien

 


En ciblant les installations militaires de l’île de Kharg sans toucher à ses terminaux pétroliers, les États-Unis ont envoyé un message stratégique calculé. Washington montre qu’il peut frapper le cœur énergétique de l’Iran tout en évitant un choc sur les marchés mondiaux. Mais cette démonstration de force soulève une question centrale : dissuasion maîtrisée ou prélude à une escalade régionale ?

Les États-Unis ont mené le 13 mars des frappes aériennes contre des cibles militaires sur l’île iranienne de Kharg, principal hub pétrolier de la République islamique. Donald Trump a affirmé que les installations militaires avaient été « complètement détruites », tout en précisant que les infrastructures pétrolières avaient été volontairement épargnées. Une décision qui pose une question centrale : s’agit-il d’une démonstration de force destinée à contenir le conflit, ou d’un signal susceptible d’alimenter une nouvelle escalade ?

Située dans le nord du golfe Persique, à une trentaine de kilomètres des côtes iraniennes, l’île de Kharg constitue le cœur logistique des exportations pétrolières du pays. Selon une note récente de la banque JP Morgan citée par l’Agence France-Presse, près de 90 % du brut iranien destiné aux marchés internationaux transite par ce terminal.

L’importance stratégique de cette île explique pourquoi elle est considérée depuis longtemps comme l’un des points les plus sensibles de l’économie iranienne.

Une démonstration de force mesurée

Selon la Maison-Blanche, les frappes américaines ont visé exclusivement des installations militaires présentes sur l’île. Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a affirmé que l’armée américaine avait mené « l’un des raids aériens les plus puissants de l’histoire du Moyen-Orient ».

Le président américain a toutefois souligné avoir volontairement épargné les infrastructures pétrolières.

« J’ai choisi de ne pas détruire les installations pétrolières de l’île », a-t-il écrit, tout en avertissant que cette décision pourrait être reconsidérée si la navigation dans le détroit d’Ormuz venait à être entravée.

Ce choix semble traduire une logique stratégique relativement claire. En frappant Kharg sans toucher ses terminaux pétroliers, Washington démontre qu’il peut atteindre le centre névralgique de l’économie iranienne tout en évitant, pour l’instant, de provoquer un choc énergétique mondial.

Car une destruction des installations pétrolières aurait probablement des conséquences immédiates sur les marchés de l’énergie. Le détroit d’Ormuz, situé à proximité, voit transiter environ 20 % de la production mondiale d’hydrocarbures.

Dans ce contexte, la frappe peut être interprétée comme une pression calibrée, destinée à signaler une capacité d’escalade tout en maintenant une certaine marge de contrôle sur les conséquences économiques du conflit.


Une tentative d’éviter l’enlisement ?

Après deux semaines de guerre et des milliers de frappes menées par la coalition israélo-américaine, le pouvoir iranien n’a pas montré de signe d’effondrement immédiat.

Donald Trump lui-même a reconnu qu’un renversement du régime par le peuple iranien – objectif évoqué au début du conflit – ne se produirait « peut-être pas immédiatement ».

Dans ce contexte, certains observateurs voient dans la frappe de Kharg une tentative de maintenir la pression militaire sans s’engager dans une destruction systématique de l’économie iranienne, qui pourrait entraîner un conflit plus long et plus coûteux.

L’histoire récente des interventions américaines au Moyen-Orient a en effet montré combien les conflits pouvaient rapidement s’enliser. Les références au Vietnam, à l’Irak ou à l’Afghanistan restent présentes dans les débats stratégiques à Washington.

Dans cette perspective, l’attaque contre Kharg pourrait être comprise comme une démonstration de puissance destinée à renforcer la dissuasion tout en évitant une escalade incontrôlée.

Reste toutefois à savoir si cette logique produira l’effet recherché.

Des risques d’escalade toujours présents

La réaction de Téhéran suggère que la frappe pourrait également alimenter une dynamique inverse.

L’armée iranienne a déclaré qu’elle pourrait « réduire en cendres » les installations pétrolières et énergétiques liées aux États-Unis au Moyen-Orient. La veille, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, avait averti que Téhéran abandonnerait « toute retenue » si les îles du Golfe étaient visées.

Parallèlement, les tensions continuent de s’étendre dans la région. Des explosions ont été entendues à Doha après des frappes iraniennes visant des États du Golfe, tandis que Washington a annoncé le déploiement de renforts militaires supplémentaires.

Selon la presse américaine, environ 2 500 marines et plusieurs navires supplémentaires pourraient être envoyés dans la région, dont le navire d’assaut USS Tripoli.

Les États-Unis ont également annoncé leur intention d’escorter des pétroliers dans le détroit d’Ormuz, mesure qui témoigne des inquiétudes croissantes concernant la sécurité de cette route maritime stratégique.

Un conflit déjà régionalisé

Dans le même temps, la guerre se poursuit sur plusieurs fronts. L’armée israélienne affirme avoir mené plus de 7 600 frappes en Iran et plus de 1 100 au Liban en deux semaines, visant notamment le Hezbollah, allié régional de Téhéran.

Au Liban, les bombardements israéliens auraient causé plusieurs centaines de morts selon les autorités locales. En Iran, les frappes ont fait plus de 1 200 victimes selon les autorités iraniennes et environ 1 800 selon l’ONG Human Rights Activists News Agency.

Malgré les bombardements, le régime iranien semble conserver une capacité de mobilisation. Une manifestation prorégime a rassemblé une foule importante à Téhéran, où plusieurs dirigeants sont apparus publiquement.

Ali Larijani, figure influente du régime, a déclaré que la pression américaine ne ferait que renforcer la détermination de la population iranienne.




Kharg, un symbole stratégique

Au-delà de son importance énergétique, l’île de Kharg est devenue un symbole stratégique dans cette guerre.
Elle concentre une contradiction centrale du conflit : frapper ce hub pétrolier pourrait affaiblir gravement l’économie iranienne, mais risquerait aussi de provoquer une onde de choc sur les marchés énergétiques mondiaux.

En choisissant de viser uniquement les installations militaires, Washington semble avoir voulu signaler qu’il dispose de cette option sans encore la mettre en œuvre.

Reste à savoir si cette stratégie de pression graduée permettra de contenir le conflit – ou si, au contraire, elle contribuera à alimenter une escalade dont l’issue reste hautement incertaine.

Face aux menaces chinoises, une « guerre des nerfs » pour les garde-côtes japonais

 

Les autorités japonaises ont entrepris de renforcer considérablement les capacités des garde-côtes chargés de « protéger le territoire japonais » en raison de violations quasi-quotidiennes des eaux territoriales et de la Zone économique exclusive (ZEE) du Japon par des navires militaires et civils chinois qui, affirme Tokyo, ne cessent de s’intensifier ces dernières années.

Ces violations représentent au quotidien ce que les autorités japonaises perçoivent comme une stratégie de harcèlement permanent autour du groupe d’îles et îlots des Senkaku (尖閣諸) sous contrôle japonais – dont la souveraineté est aussi revendiquée par la Chine sous le nom de Diaoyu (钓鱼) – un phénomène qui a amené les autorités japonaises à prendre cette décision. D’autant que pour certains observateurs à Tokyo, avec la récente victoire électorale de la Première ministre Sanae Takaichi, qui tient tête à la Chine, les « provocations » chinoises risquent de s’amplifier encore.

« Nos navires patrouillent et surveillent en permanence les eaux territoriales japonaises et notre Zone économique exclusive (ZEE), » explique le commandant Taki Yohei, du Département juridique et de l’information au quartier général des Garde-côtes japonais (GCJ) à Tokyo. « Notre rôle est de faire respecter les lois de la mer [mais] nous ne répondons pas aux activités belliqueuses militaires quelles qu’elles soient, » précise-t-il d’emblée en présentant à un petit groupe de journalistes étrangers les activités des garde-côtes japonais, de plus en plus sollicités au large de la préfecture d’Okinawa (sud du Japon) où les navires civiles et militaires chinois ne cessent de les « harceler. » Principalement autour des îles Senkaku à quelque 200 km au nord-est des côtes septentrionales de Taïwan.

En dépit des tensions permanentes dans cette zone maritime proche de Taïwan, que la Chine considère comme faisant partie du territoire national chinois, les garde-côtes japonais font preuve de retenue. « Nous répondons de façon appropriée dans la limite de nos responsabilités, sans jamais contre-attaquer, » assure-t-il. Lorsqu’ils s’approchent des navires des garde-côtes chinois qui, eux, sont armés de canons à leur proue, les marins japonais communiquent par radio en leur rappelant qu’ils « sont dans les eaux japonaises et qu’ils doivent s’en éloigner. »

De leur côté les marins chinois répondent qu’ils sont « chez eux. » Les opérations d’intimidation chinoises sont permanentes, assurent les autorités japonaises, mais la retenue côté japonais, si elle est mise à l’épreuve, est de rigueur car le mot d’ordre de Tokyo est de ne surtout pas réagir aux provocations, au risque de déclencher un conflit. Un accrochage ou un dérapage pourrait être perçu par Pékin comme un « acte de guerre » qui pourrait dégénérer, explique en substance ce responsable japonais.

Une montée inquiétante des tensions régionales

Un rappel important toutefois. « Les gardes côtes, fondés en 1948, sont des forces de sécurité civiles qui ne dépendent pas du ministère de la Défense mais du ministère des Transports, des Territoires, des Infrastructures et du Tourisme, » explique encore Taki Yohei. Avec un budget annuel de près de 2 milliards de dollars, l’unité des GCJ comprend 15 000 personnes (10 % de femmes) avec à sa disposition 477 navires, 30 avions et 60 hélicoptères pour « maintenir l’ordre et faire respecter la loi sur nos océans. » Cette zone représente une immense étendue maritime de 4,5 millions de kilomètres carrés si l’on prend en compte les eaux territoriales qui s’étendent jusqu’à 12 miles nautiques des côtes et la ZEE de 12 à 200 miles nautiques, soit au total 12 fois la surface terrestre du Japon.

« C’est une énorme zone où nous faisons face à de nombreux risques, » souligne-t-il, en dressant un panorama général des zones dangereuses et des tensions tout autour de l’archipel nippon. D’abord celle au nord, autour de la grande île d’Hokkaido, vulnérable car exposée aux multiples tirs de missiles nord-coréen mais aussi aux pêcheurs illégaux et trafiquants nord-coréens. A cela il faut ajouter les manœuvres régulières de la flotte militaire russe, parfois en coopération avec la flotte militaire chinoise.

Plus au sud, dans la mer du Japon (la mer de l’Ouest pour les Sud-coréens) se trouve l’île de Takeshima (竹島) (Dokdo 독도pour Séoul) sous contrôle de la Corée du Sud, elle aussi un point de tension entre les deux pays. Enfin, et c’est sans aucun doute la zone la plus sensible pour les autorités japonaises, toute la zone proche des îles Senkaku qui font partie de la préfecture d’Okinawa où sont basées 70 % des forces militaires américaines (50 000 soldats).

« En 2025, nous avons comptabilisé des incursions ou des passages chinois durant 357 jours dans cette région, avec des navires munis de canons, soit quasiment tous les jours, » assure-t-il, précisant que de nombreux incidents ont été répertoriés entre les garde-côtes chinois et les pêcheurs japonais, ces derniers étant désormais nombreux à ne plus oser se rendre dans ces espaces jugés « risqués. » Tout ceci sans parler des patrouilles suspectes de navires présentés par Pékin comme océanographiques mais qui croisent souvent sans aucune autorisation, en violation des règles maritimes internationales, selon le gouvernement japonais.

Renforcer les moyens des garde-côtes devenu nécessaire

« Face à l’aggravation de la situation [de la situation] dans les eaux entourant le Japon et conformément à la Politique de renforcement des capacités des garde-côtes (approuvée par le Conseil des ministres en décembre 2022), les garde-côtes japonais ont renforcé leurs capacités de surveillance côtière par des mesures concrètes, telles que le renforcement et la maintenance à grande échelle de leurs patrouilleurs, aéronefs, » insiste le département de l’information des GCJ.

Il ajoute que ces mesures se traduisent « par l’utilisation active des nouvelles technologies, le renforcement de la coopération et de la collaboration avec les organismes compétents au Japon et à l’étranger, tels que la police, le ministère de la Défense, les Forces d’autodéfense [nom donné à l’armée japonaise] et les garde-côtes étrangers, ainsi que le renforcement de la cybersécurité. »

A l’occasion d’une réunion du Conseil ministériel sur le renforcement des capacités de sécurité maritime en décembre 2025, il a été décidé que des efforts encore plus importants seraient déployés dans les mois qui viennent, avec pour priorité la zone dépendant du quartier général des garde-côtes de la 11e région d’Okinawa.

Selon les statistiques données par les GCJ, les effectifs des garde-côtes dans cette région sont ainsi passés de 800 en 2010 à près de 2000 aujourd’hui sur le terrain. « Cette région a connu également un accroissement du nombre de ses navires qui en fait le plus grand district du Japon pour les GCJ, » précise le quartier général de Tokyo.

L’atmosphère délétère sinon détestable qui préside actuellement aux relations entre le Japon et la Chine contribue largement au fait que les autorités japonaises assument publiquement le renforcement des effectifs maritimes des GCJ qui d’ailleurs va de pair avec celui des forces armées nippones dans un contexte régional et mondial de plus en plus incertain.

De fait, analyse Stephen R. Nagy, professeur de relations internationales à la Christian University basée à Tokyo, cité le 6 mars dans les colonnes du Japan Times, « face à un renforcement militaire chinois sans précédent dans l’histoire récente, le Japon a doublé son budget de défense, acquis des capacités de riposte et abandonné ses principes pacifistes. »

Au Japon qui a déclaré renoncer à la guerre en dehors de son territoire dans l’article 9 de sa Constitution adoptée en 1947 largement dictée par les Américains à la suite de sa reddition en 1945, la nouvelle Première ministre ne fait pas mystère de vouloir amender ce texte pour permettre à l’archipel une plus grande marge de manœuvre militaire face à la Chine et la Corée du Nord belliqueuses.

Pour Sanae Takaichi, largement confortée par le triomphe électoral inédit enregistré par son parti, le Parti libéral démocrate (PLD, au pouvoir) lors des élections législatives de février, une attaque chinoise contre Taïwan constituerait une menace existentielle pour le Japon..

Depuis son arrivée au pouvoir le 21 octobre 2025, l’une des priorités de son administration – bien que non dite explicitement – est de contrecarrer l’émergence d’une hégémonie chinoise dans la région indopacifique. A ce titre, Tokyo est discrètement en train de mettre en place un dispositif de dissuasion qui implique l’Australie, l’Inde et les États-Unis. La Chine, de son côté, accuse les autorités japonaises de vouloir en revenir au militarisme, dans une allusion transparente aux années 1930 qui avaient conduit le Japon à une colonisation sanglante en Asie puis à la guerre avec les États-Unis.

Une politique de défense en pleine phase de durcissement

Cet argument est régulièrement formulé par Pékin depuis les déclarations de Sanae Takaichi à propos de Taïwan en novembre 2025 lorsqu’elle avait laissé entendre que le Japon pourrait prendre des mesures militaires en cas d’invasion de Taïwan. Ces propos avaient déclenché la fureur de Pékin ainsi que des représailles économiques, commerciales et la menace d’une escalade politique.

En février, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, était allé jusqu’à accuser publiquement le Japon de s’accrocher au « fantôme du militarisme » et de nourrir l’ambition de rétablir la domination coloniale sur Taïwan, une allusion à la période pendant laquelle Taïwan avait été une colonie du Japon (1895-1945). Affirmation aussitôt rejetée par le gouvernement japonais.

Pour beaucoup d’analystes, la ficelle est évidemment un peu grosse mais elle illustre le fait que la stratégie diplomatique chinoises des « loups guerriers » utilisée durant l’épidémie de Covid paraît bien relancée. Ce qui a poussé Michael MacArthur Bosack, conseiller spécial pour les relations gouvernementales au Conseil de Yokosuka sur les études Asie-Pacifique (YACAPS), un think tank japonais influent, à publier un long commentaire critique à l’égard de Wang Yi en février dans les colonnes du Japan Times.

Pour Michael MacArthur, ancien secrétaire adjoint de la Commission militaire d’armistice des Nations unies en Corée et ancien chef adjoint des relations gouvernementales au quartier général des forces américaines au Japon, l’évolution de la stratégie de défense japonaise est fondée sur « trois forces principales, la première étant le contexte des menaces. Les pratiques de sécurité japonaises s’adaptent aux capacités croissantes des autres acteurs régionaux, dont certains ont manifesté leur volonté d’entreprendre unilatéralement des actions visant à modifier le statu quo, que ce soit par des comportements ambigus ou par une agression pure et simple. » La Chine n’est pas citée mais elle est directement visée.

Deuxièmement, poursuit MacArthur Bosak, concernant le rôle que le Japon souhaite jouer dans la sécurité mondiale, le « Japon est une grande puissance économique et le seul membre asiatique du G7, mais sa capacité à contribuer à la sécurité est fortement limitée par son cadre juridique en vigueur. Ce qui nous amène à la troisième force : la volonté, partagée par de nombreux membres du gouvernement japonais, de « normaliser » les Forces d’autodéfense (FAD) en tant qu’armée. Les FAD opèrent actuellement dans un cadre juridique différent de celui de leurs armées partenaires, allant au-delà des lois, règles et normes internationales. Au cœur des réformes juridiques que l’administration Takaichi entend promouvoir se trouve un alignement des FAD sur les armées d’autres puissances moyennes, telles que le Royaume-Uni, la France et le Canada. »

De fait depuis 2016, face à cette menace venue de Chine qui ne cesse de croître, les forces armées japonaises renforcent notablement leurs installations dans le sud-ouest du Japon dans le but de sécuriser la zone des îles méridionales proches de Taïwan. Elles disposent déjà de missiles sol-air Type-03 et de missiles sol-mer guidés Type-12 sur l’île d’Ishigaki. L’île voisine de Miyako dispose également de radars, de garde-côtes et de plusieurs batteries de missiles sol-mer.

Dans une étape prochaine, au cours de l’exercice fiscal 2030, l’armée japonaise prévoit de déployer des missiles sol-air sur l’île de Yonaguni, située à environ 110 kilomètres de Taïwan, a annoncé en février le ministre de la Défense, Shinjiro Koizumi. Ces missiles de moyenne portée de type 03, sont destinés à l’interception des aéronefs ou missiles entrants.

Le souvenir reste prégnant d’un épisode, en 2022, où un missile tiré par les forces chinoises lors d’un exercice d’entraînement s’est abîmé en mer à 80 km au large des côtes japonaises.

« Même si le Japon veut continuer à agir avec prudence et sans provoquer la Chine, il est déterminé à renforcer ses forces « militaires » ou « d’auto-défense » – peu importe la terminologie – pour se donner une image de nation responsable et crédible aux yeux des voisins, États-Unis inclus, qui sont inquiets des provocations de la Chine, » analyse un ancien attaché militaire basé à Tokyo.

Reste toutefois à trouver les financements et surtout à convaincre une opinion publique encore réticente à ce que leur pays devienne une nation dotée d’une « armée normale » qui pourrait un jour partir en guerre.

Dorian Malovic

asialyst.com