Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 5 mai 2026

Poutine: craignant un putsch, il s'isolerait comme jamais

 

Vladimir Poutine a toujours cultivé l’image d’un homme fort et inébranlable. Pourtant, la réalité derrière les murs du Kremlin semble aujourd'hui bien différente. Selon des informations concordantes de CNN et du «Financial Times», s’appuyant sur les rapports d’un service de renseignement européen, le président russe serait en proie à une véritable peur d’un coup d’Etat. Pour se protéger, il passerait désormais une grande partie de son temps caché dans ses bunkers secrets.

Les mesures de sécurité dans l'entourage du chef du Kremlin auraient été drastiquement renforcées. Ce tour de vis sécuritaire ne s'explique pas seulement par la vague d'attentats visant de hauts gradés militaires russes, mais aussi par la crainte persistante d’un putsch. La liste des problèmes actuels – la situation économique mitigée, les signes croissants d'opposition de la part de la population russe et les revers dans la guerre en Ukraine – est longue et devrait provoquer des troubles au sein du pouvoir moscovite.

Les nombreux problèmes du Kremlin

A l’intérieur du pays, la grogne monte. La société russe ressent de plus en plus brutalement le coût du conflit. Même les citadins, habituellement fidèles au régime, perdent patience face aux coupures récurrentes d’internet et à l’interdiction de messageries populaires comme WhatsApp et Telegram.

L'ancien ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, considéré comme fidèle à Poutine, est même «associé par les services secrets au risque d'un coup d'Etat, car il continue d'exercer une influence considérable au sein du haut commandement militaire». Les services de renseignement n'apporteraient toutefois pas de véritables preuves pour appuyer cette thèse.

Plus d'excursions dans les résidences

Pour protéger le président, rien n'est laissé au hasard. Le quotidien de son entourage a été totalement bouleversé: cuisiniers, gardes du corps et photographes n'auraient plus le droit d'emprunter les transports publics. Les visiteurs du chef du Kremlin doivent passer deux contrôles et ses plus proches collaborateurs ne peuvent utiliser que des téléphones portables sans accès à Internet.

Par ailleurs, le nombre de lieux que Poutine visite régulièrement a été drastiquement réduit. Les excursions dans ses résidences de la région de Moscou et dans sa propriété estivale de Valdaï ont été suspendues, une mesure qui s'appliquerait également à sa famille. A la place de ces lieux de villégiature, le président russe s'enfermerait parfois durant plusieurs semaines dans des bunkers ultra-modernes situés à Krasnodar, sur les rives de la mer Noire.

Le FSO aurait également été chargé de la protection personnelle d’une dizaine de généraux et autres gradés de l’armée. Une décision prise par le Kremlin à la suite des assassinats revendiqués par les services de renseignement ukrainiens sur le sol russe, tel que celui du lieutenant‑général Fanil Sarvarov, tué lors de l’explosion de sa voiture en plein cœur de Moscou en décembre 2025.

Peur d’un coup d’État

Avec la paranoïa vient aussi le soupçon. La mort de Fanil Sarvarov a poussé Vladimir Poutine à organiser une réunion d’urgence fin 2025. Les différents services de sécurité se sont alors accusés mutuellement de ne pas être à la hauteur pour protéger l’entourage présidentiel et les VIP de l’armée, affirme le document reproduit par iStories.

Les rumeurs de coup d’État se multiplient aussi selon ce portrait d’un pouvoir russe ayant peur de son ombre. En ligne de mire : Sergueï Choïgou, l’ancien ministre de la Défense et ami de longue date de Vladimir Poutine. Il serait considéré comme un "potentiel acteur qui cherche à déstabiliser" le pouvoir, note iStories.

Cette description "dénote certes d’un haut degré de paranoïa au sommet du pouvoir, mais c’est l’évolution d’une tendance constatée depuis le Covid-19", souligne Jeff Hawn, spécialiste de la Russie à la London School of Economics. Le président russe avait déjà pris l’habitude lors de la crise sanitaire d’accueillir ses invités autour de gigantesques tables afin de garder ses distances avec d’éventuelles sources de contamination… ou d’empoisonnement maquillé en Covid.

Des événements récents ont pu renforcer les craintes du maître du Kremlin. "La capture de Nicolas Maduro par les Américains et les assassinats ciblés de responsables iraniens par Israël ont pu avoir un effet sur lui", assure Kevin Riehle, spécialiste des services de renseignement et des questions de sécurité en Russie à la Brunel University de Londres. Le président russe craint que ces exemples inspirent les Ukrainiens.

Si les affirmations de ce rapport sont fondées, "il y a dorénavant une dégradation de la stabilité politique en Russie avec un président qui peine à faire confiance au système qu’il a lui-même mis en place", résume Jeff Hawn.

L’influence du FSO

La description des tensions grandissantes entre les différents clans suggère également "que Vladimir Poutine n’est plus aussi fort qu’il le pensait", note Kevin Riehle. Le président russe a toujours su jouer une faction contre l’autre, tout en "réussissant à maintenir une unité autour de lui, qui semble maintenant s’effriter", souligne cet expert.

Sans compter que si le dirigeant russe s’isole ainsi de plus en plus loin du monde réel, "il va vivre dans une bulle informationnelle qui peut compliquer la prise de décision et l’adaptation à l’évolution réelle de la situation", estime Stephen Hall. Ce n’est pas le cadre idéal pour mener une guerre en Ukraine qui nécessite d’avoir accès aux informations les plus précises et à jour.

Le rapport met aussi en lumière le rôle central du FSO, ce service de protection du président. Beaucoup moins connu que ses cousins du FSB, du SVR (le service de renseignement extérieur) ou du GRU (le renseignement militaire), "le FSO est pourtant très influent dans le monde du renseignement russe", assure Kevin Riehle.

Comme le "Secret Service" américain, c’est le FSO qui sélectionne ceux qui peuvent avoir accès à Vladimir Poutine. Et pas seulement physiquement : "il contrôle également les communications du président", précise Kevin Riehle.

Le FSO dispose aussi d’une autre arme très utile en ces temps d’isolement informationnel du président : "ce service mène des enquêtes d’opinion, à la manière d’un institut de sondage. Ce qui lui permet de prendre le pouls du pays et ensuite de transmettre cette information au président", explique Kevin Riehle.

Autant de leviers qui font du FSO un acteur important déjà en temps normal. Il est possible "qu’il ait encore gagné en influence dans le climat actuel si le président estime que ceux qui doivent s’occuper de sa sécurité sont les seuls en qui il peut réellement avoir confiance", explique Stephen Hall.

Opération de guerre psychologique ?

Attention cependant à ne pas tout prendre au pied de la lettre dans ce document, d’après Mark Galeotti, spécialiste des services russes de renseignement et directeur de Mayak Intelligence, un cabinet de conseil sur les questions de sécurité en Russie.

Pour lui, "il peut aussi s’agir d’une opération de guerre psychologique menée contre le Kremlin". Une opinion partagée par l’analyste militaire Kirill Shamiev qui énumère sur X les différentes "anomalies" de ce rapport.

"Il y a des éléments connus depuis longtemps qui sont ici présentés comme de nouvelles évolutions", explique Mark Galeotti. Le rapport indique ainsi que le FSO "a mobilisé des unités le long de la rivière Moskova pour être capable de répondre à des attaques de drones". Mais "cela fait déjà un certain temps que le FSO accompagne le président avec des intercepteurs de drones portatifs", souligne Kirill Shamiev.

L’affirmation que les proches de Vladimir Poutine ne peuvent plus prendre de transports en commun laisse aussi Mark Galeotti dubitatif. "L’idée que le FSO serve aussi de service de taxi de luxe paraît peu crédible", juge-t-il.

Mais l’affirmation la plus difficile à avaler pour les experts interrogés est que Sergueï Choïgou puisse fomenter un coup d’État. "Il est l’un des rares vrais amis de Vladimir Poutine", affirme Mark Galeotti. "C’est vrai qu’une trahison de Sergueï Choïgou semble difficile à admettre", reconnaît Kevin Riehle.

Pour les experts interrogés, il est d’ailleurs possible que l’un des buts principaux de ce document soit de créer des tensions entre le président russe et son ami de longue date en glissant ces rumeurs au milieu d’informations plus crédibles.

Car même si pour certains experts ce rapport est à prendre avec des pincettes, "cela ne veut pas dire que les inquiétudes sécuritaires ne sont pas réelles dans les hautes sphères du pouvoir. Mais certaines informations mentionnées sont pour le moins discutables", conclut Mark Galeotti. C’est comme si le service de renseignement européen cherchait à mettre de l’huile sur le feu à Moscou. Ce qui serait de bonne guerre... informationnelle ?

Marian Nadler

blick.ch

Le SRC ouvre l’accès au dossier Mengele

 

Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a annoncé lundi accorder l'accès au dossier sur l'ancien criminel de guerre nazi Josef Mengele. Evalués par la Commission Bergier, ces documents doivent bénéficier d'une "pratique libérale" de consultation.

Depuis sa remise aux Archives fédérales suisses (AFS), le dossier Mengele est soumis à un délai de protection prolongé. Le SRC a donc jusqu'à présent rejeté les demandes de consultation, en dernier lieu en février 2026, écrit-il dans un communiqué. Un recours contre cette décision est pendant devant le Tribunal administratif fédéral (TAF)

Dans le cadre cette procédure, le SRC a effectué diverses vérifications, notamment avec les AFS. Elles ont confirmé que le dossier Mengele avait été évalué par la Commission Bergier, qui a entre 1996 et 2001 enquêté sur les relations entre la Suisse et l'Allemagne nazie. Par conséquent, le dossier tombe sous le coup d'une décision du Conseil fédéral du 7 décembre 2001. Celle-ci enjoint les services fédéraux à poursuivre une «pratique libérale d'accès" pour les fonds d'archives examinés par cette commission.

Fin d'un long blocage

Sur la base de cette découverte, le SRC «reconsidère sa décision de février 2026 et a annoncé au tribunal et au recourant son intention de rendre une nouvelle décision». Le recourant obtiendra donc l'accès au dossier. Le dossier avait été constitué par le Service de police du Ministère public de la Confédération, une organisation qui a précédé le SRC. Transmis aux AFS en 2001, il était depuis soumis à un délai de protection prolongé. Le SRC, en tant que successeur légal, avait jusqu'à présent systématiquement rejeté les demandes de consultation en se basant sur la Loi sur l'archivage et la Loi sur le renseignement.

Surnommé l'«Ange de la Mort», le médecin nazi Josef Mengele participait à la sélection des déportés au camps d'Auschwitz qui devaient être gazés immédiatement. Il s'était également livré à des expériences pseudo-scientifiques sur de nombreux prisonniers, notamment des enfants, qu'il traitait comme des rats de laboratoire. Recherché par Interpol, Mengele est mort au Brésil en 1979 à l'âge de 67 ans.

Conditions à définir

L'accès aux documents concernant l'ancien nazi ne sera toutefois pas total. Le dossier contenant encore «des informations dignes de protection», des conditions et des modalités devront être définies. Ces mêmes conditions s'appliqueront à l'avenir à toute nouvelle demande de consultation.

Le SRC profite de ce cas pour lancer un examen plus large de ses procédures. Il va «revoir de manière générale sa pratique d'accès aux documents archivés», un travail qui sera mené en collaboration avec les AFS. L'objectif est de trouver un équilibre dans la «pesée soigneuse des intérêts de la recherche et du public d'une part, et des intérêts de protection existants d'autre part», notamment la protection des sources.

ATS

La nouvelle stratégie de conquête de Taïwan : un blocus plutôt qu’une guerre chaude

 

La Chine a profondément modifié sa stratégie pour conquérir Taïwan. Celle-ci, sans abandonner l’option en dernier recours d’une guerre chaude conventionnelle, semble depuis 2022 lui préférer un embargo maritime sur les livraisons énergétiques vitales vers l’île dont elle espère une paralysie économique rapide, suivie d’une instabilité sociale puis d’une capitulation.

Avec autour de 96% de son énergie importée, l’archipel taïwanais se trouve hautement vulnérable à un blocus, un embargo ou une perturbation du trafic maritime. Les capacités de stockage des combustibles sont limitées, comme en témoigne la réserve légale de huit jours pour le gaz naturel liquéfié (GNL), essentiel pour la production de l’électricité dans l’île.

De plus, la localisation des principaux réservoirs de gaz et de pétrole hors-sol à l’ouest de Taïwan, tout comme les principales centrales électriques et le réseau de distribution, augmentent l’exposition du système énergétique en cas d’attaque militaire de type bombardement.

Les milieux militaires à Taïwan ont observé avec une attention toute particulière les derniers exercices et opérations militaires chinois qui semblent tous dénoter l’adoption de cette nouvelle stratégie. L’une des sources d’Asialyst est hautement qualifiée sur le sujet, puisqu’il s’agit des conclusions du Collège des Affaires de défense nationale de l’Université nationale de la défense de Taïwan. L’analyse présentée le 17 avril 2026 par son directeur, Yu Ruei-lin (郁瑞麟), est basée sur l’examen attentif de plus de trois années d’opérations militaires ou paramilitaires menées par Pékin dans la zone de Taïwan, soit des milliers au total combinant des bâtiments de la flotte militaire chinoise, des navires des garde-côte, des chasseurs et des bombardiers ainsi que des opérations de guerre électronique.

Il en ressort que depuis août 2022, après la visite éclair et controversée de Nancy Pelosi à Taïwan, Pékin est graduellement passé d’opérations de menaces militaires directes à des opérations d’encerclement maritime pour tester les capacités militaires de l’île. Mais pas seulement.

Les principales ont été Joint Sword ((联合利剑) en avril 2023, Joint Sword-2024A en mai 2024, Joint Sword-2024B en octobre 2024. Elles ont vu les premières participations des forces des garde-côtes. En avril 2025 avec l’opération Strait Thunder(海峽雷霆), Pékin simule des attaques sur les terminaux taïwanais de GNL et fait usage des forces des milices maritimes. En décembre 2025, à l’issue de l’opération Justice Mission (正义使命), Pékin simule en mer et dans les airs un blocus total de Taïwan et la déclare « un franc succès. »

Les vulnérabilité énergétiques de Taïwan dont Pékin veut profiter

Ce 29 décembre 2025, l’île avait été encerclée par 89 avions de guerre et 28 navires. Certains, qui s’étaient aventurés à une trentaine de kilomètres des côtes, étaient visibles depuis la pointe la plus méridionale. Pour la seconde fois de l’année, la Chine s’entraînait à un blocus de ce territoire qu’elle considère comme l’une de ses provinces.

Une grande partie du réseau électrique taïwanais repose sur le GNL pour la production d’énergie, le gaz naturel fournissant près de la moitié de l’électricité de l’île — une part qui a fortement augmenté après la fermeture par Taipei de sa dernière centrale nucléaire en activité en mai 2025.

À son apogée dans les années 1980, l’énergie nucléaire représentait plus de 50% de la production d’énergie de Taïwan, avec trois centrales exploitant six réacteurs à travers l’île. Leur fermeture avait été décidée par le Parti démocrate progressiste (PDP) au pouvoir pour permettre à Taïwan d’atteindre rapidement la neutralité carbone et satisfaire ainsi aux demandes des milieux écologistes.

Taïwan s’approvisionne actuellement à hauteur de 10 % en GNL auprès des États-Unis, le Qatar et l’Australie fournissant ensemble près des deux tiers des importations totales de gaz naturel de l’île. Les autorités de Taïwan se sont rapprochées des États-Unis ces derniers mois dans le but de sécuriser davantage de livraisons américaines en GNL dans les années à venir.

Comment asphyxier l’économie de Taïwan et éviter une guerre chaude

Le but recherché par Pékin est d’éviter de livrer une guerre traditionnelle avec le risque élevé d’une escalade avec l’intervention probable de l’armée américaine voire aussi japonaise à laquelle s’ajoute un coût pharamineux pour l’économie mondiale évalué à Taipei entre 5 000 et 10 000 milliards de dollars ainsi que des pertes en vies humaines incalculables qui se chiffreraient à des dizaines de milliers de morts.

L’avantage d’un simple blocus est de limiter le conflit en-dessous du seuil d’une guerre ouverte, ce qui éviterait une possible entrée en guerre des États-Unis, et, à terme, de pouvoir en faire porter la responsabilité à Taïwan et/ou à l’Amérique.

La tactique en serait simple : imposer un blocus maritime autour de l’île à l’aide principalement des forces des garde-côtes et de la milice paramilitaire – ce qui ne pourrait pas techniquement être assimilé à un acte de guerre puisque ces deux unités ne font pas officiellement partie de l’Armée populaire de libération (APL) – et d’entraver les livraisons de GNL avec pour résultat attendu en deux à trois semaines l’arrêt de la production d’électricité dans l’ensemble de l’île de Taïwan.

Plutôt que recourir à un débarquement massif mais hautement risqué de forces terrestres sur les côtes de l’île accompagné de bombardements eux aussi massifs sur les centres militaires névralgiques et des principaux lieux de pouvoir, l’opération se déroulerait sur trois semaines sans que ne soit échangé un seul coup de feu.

À J-21, les autorités chinoises émettent de façon anonyme des menaces de rétorsion en direction des compagnies maritimes acheminant le GNL et d’autres hydrocarbures dans la zone de Taïwan. À J-14, les navires de garde-côtes et de la milice maritime qui ne font pas partie de l’APL se livrent à des contrôles sur des bateaux chargés de GNL à destination de l’île, les obligeant à opérer un demi-tour. À J-7, les réserves en GNL de Taïwan tombent à un niveau critique, obligeant le gouvernement à décréter un rationnement. Une semaine plus tard, Pékin annonce des opérations militaires d’encerclement de l’île au moment où les réserves de Taïwan en GNL et en autres hydrocarbures sont à sec.

Ce jour-là, la population taïwanaise prend conscience de la situation critique, alimentée par d’énormes opérations de désinformation venues de Pékin qui s’affichent sur les smartphones, de nombreux sites internet et d’innombrables plateformes peu ou prou payées par la Chine dans le but de démoraliser la population. À l’inquiétude, espère-t-on à Pékin, succède un vent de panique lorsque les Taïwanais réalisent que l’île est de facto coupée du monde, son réseau électrique en panne tout comme les réseaux de transports qui en dépendent.

Au blocus énergétique, ajouter une guerre psychologique

La désinformation diffusée à destination de la population de l’île dans le cadre de cette opération de guerre cognitive et psychologique repose sur trois messages principaux : « Les Etats-Unis ne peuvent pas et ne veulent pas vous aider, » « la résistance ne conduira qu’à une escalade militaire, » « les politiques entêtées de votre gouvernement sont la cause directe de vos souffrances. » Le but est de susciter la panique, puis le chaos, peut-être même des émeutes.

Cette stratégie nouvelle présente deux avantages clés. Le premier est qu’en évitant un acte de guerre caractérisé, Pékin retarde d’autant une réaction internationale, dont particulièrement la décision à Washington de lancer des opérations militaires qui, reportées, en seront d’autant plus compliquées et moins efficaces. Le deuxième est d’éviter les conséquences potentiellement catastrophiques pour le régime d’une guerre chaude, surtout si celle-ci devait être perdue.

« La première étape […] serait pour la RPC d’utiliser ses moyens diplomatiques ou économiques pour tenter de négocier ou de contraindre des pays tels que le Qatar à ne pas vendre d’énergie ou de pétrole à Taïwan. Dans une deuxième étape, elle pourrait utiliser ses forces des garde-côtes ainsi que la milice militaire dans des eaux éloignées [de Taïwan], comme la mer de Chine méridionale ou l’océan Pacifique, pour arrêter ou perturber ces transporteurs d’énergie et les persuader de faire demi-tour, » explique Yu Ruei-lin à l’occasion d’une rencontre récente à Paris.

« Nous, nous appelons cela un blocus qui serait en réalité un acte de guerre. Eux [à Pékin] parleraient d’une quarantaine. Ils feraient usage des forces de l’ordre, telles que les douanes, comme prétexte, mais les forces principales seraient constituées des garde-côtes et de la milice maritime. Ils s’efforceraient de créer une ambiguïté juridique, ainsi que de retarder et de compliquer les réactions étrangères. Ils tenteraient également de minimiser les perturbations mondiales en laissant passer une partie du fret tout en isolant discrètement l’énergie à destination de Taïwan, » explique-t-il.

« Je pense que la Chine n’aurait peut-être pas besoin de bloquer les livraisons de denrées alimentaires [à Taïwan] ou quoi que ce soit d’autre, mais qu’elle se concentrerait uniquement sur la question énergétique, » ajoute-t-il.

« Ils ont mis en place [cette nouvelle stratégie] année après année […] Leur objectif est simplement de nous étrangler dans le domaine énergétique en stoppant toute livraison maritime. Ainsi, ils pourraient exercer une contrainte intolérable sur nous sans déclencher de guerre ouverte. Bien entendu, l’objectif final est d’essayer de s’en servir pour contraindre notre gouvernement à accepter leurs objectifs politiques ou de parvenir à un changement de parti politique » qui conduirait à une alternance politique avec l’arrivée au pouvoir d’un parti qui leur serait favorable, ajoute encore cet expert.

Pékin n’a, bien entendu, pas pour autant renoncé à l’usage de la force militaire et ne le fera sans doute jamais. Il va sans dire que conscientes de ce danger nouveau, les autorités de Taïwan prennent des mesures, à la fois pour sécuriser les fournitures en hydrocarbures, lutter contre la désinformation et auprès de la population pour la préparer à un tel scénario.

Ce même responsable explique que, dans le cadre de ces mesures, les autorités de Taïwan préparent un plan d’urgence énergétique et s’efforcent de nouer des partenariats nouveaux au sein de la communauté internationale. Du même coup, le président taïwanais Lai Ching-te a émis l’idée en avril de remettre en marche au moins l’une des centrales nucléaires du pays dans les meilleurs délais.

Quand Pékin dévoile ses intentions

Il arrive que Pékin annonce clairement ses intentions. En mai 2024, le lendemain même de l’investiture du président Lai Ching-te élu en janvier pour succéder à la présidente Tsai Ing-wen qui achevait son deuxième mandat de quatre ans, le colonel Zhang Chi (张弛) de l’APL, professeur à l’université de Défense nationale de Pékin, soulignait l’intérêt de faire de Taïwan une « île morte » à travers « un blocus » et une « rupture de l’approvisionnement énergétique » qui mènerait à un « effondrement économique, » lorsqu’il décrivait l’objectif des exercices militaires chinois qui furent organisés dans le sillage de cet événement politique à Taipei.

Si elle était mise en place, une telle opération permettrait à Pékin, en étouffant la chaîne d’approvisionnement énergétique taïwanaise, de soumettre l’île « sans tirer un seul coup de feu, » abonde le think tank américain Foundation for Defense of Democracies (FDD) dans une analyse publiée le 6 février dernier. Selon la FDD, Taïwan ne dispose que de sept à dix jours de réserves en GNL, une affirmation jugée exagérée par les milieux informés à Taipei.

« La Chine cible de plus en plus le secteur énergétique de Taïwan, qu’elle considère comme un élément clé de ses efforts visant à s’emparer de l’île sans recourir à un conflit ouvert. Lors de leurs derniers exercices en décembre [2025], les forces militaires et les garde-côtes chinois se sont déployés pour couvrir les plus grands terminaux de GNL du pays, tout en s’engageant pour la première fois à maintenir une ‘’dissuasion multidimensionnelle au-delà de la chaîne d’îles‘’, » explique ce think tank.

« Ces manœuvres ont démontré la capacité de Pékin à mettre en place un blocus instantané de l’île. D’autres exercices récents ont mis en avant des déploiements à travers la première chaîne d’îles [de l’Océan Pacifique] — qui s’étend du Japon à la Malaisie — qui permettraient aux forces chinoises d’imposer un embargo axé sur l’énergie à distance de Taïwan, » ajoute encore cet institut de recherche non partisan basé à Washington qui se consacre à la sécurité nationale et à la politique étrangère.

Pour la FDD, « ces exercices s’inscrivent dans le cadre d’une intensification des cyberattaques chinoises visant les infrastructures du réseau électrique taïwanais, ainsi que d’autres secteurs critiques tels que la santé et les télécommunications. »

En janvier 2026, le Bureau de la sécurité nationale taïwanais avait souligné que les pirates informatiques chinois ciblaient de plus en plus les systèmes de contrôle industriel. Pour la FDD, « toute manipulation de ces systèmes pourrait entraîner des coupures de courant généralisées sur l’ensemble de l’île. »

De l’art de gagner une guerre sans combattre : l’Amérique doit comprendre

Dans un article intitulé « La vraie menace pour Taïwan, l’Amérique se prépare à une mauvaise crise » publié le 29 avril, le magazine américain Foreign Affairs reprend largement à son compte cette nouvelle approche qui permettrait à la Chine d’éviter une guerre ouverte tout en parvenant à ses fins : prendre le contrôle de l’île.

Le bimensuel explique que dans une première étape, « cela commence non pas avec des missiles mais des navires. Un matin, des dizaines de bâtiments des garde-côtes chinois commencent des ‘’ inspections douanières de routine’’ contre des navires marchands qui s’approchent des grands ports de Taïwan, » tandis que les autorités de l’aviation civile chinoise commencent à exiger des détails sur les vols des compagnies aériennes qui desservent l’île.

Dans ce même cadre, « Pékin insisterait sur le fait qu’il ne fait que faire usage des lois chinoises existantes en matière de pratiques douanières qui affirment leur droit de réguler les flux de personnes et de marchandises vers ou à partir de la ‘’province de Taïwan’’. »

Résultat escompté par la Chine : « Immédiatement, presque toutes les compagnies aériennes et maritimes décident d’obtempérer. Ces opérateurs privés n’ont aucun intérêt à ce que leurs navires ou avions soient saisis, immobilisés, ou pire encore. De plus, ils n’ont guère le choix. Les compagnies d’assurance ne prendraient rien en charge s’ils résistaient. » Si ce plan devait réussir, « Pékin aurait pris le contrôle de la plupart des liens de Taïwan avec le monde extérieur. »

« La politique menée par l’Amérique a investi une énergie considérable pour se préparer à une invasion amphibie de grande envergure de Taïwan, » alors que « le scénario le plus susceptible de mener à une crise autour de Taïwan passe par la zone grise ; les quarantaines, » explique encore la revue américaine.

En août 2025 déjà, le Center for Strategic and International Studies (CSIS) basé à Washington avait souligné dans un gros rapport sur les scénarios possibles d’une conquête de Taïwan par la Chine qu’un blocus de l’île pourrait réduire la capacité de production électrique de Taïwan à un point tel qu’elle se retrouverait incapable de fonctionner.

« L’énergie est le maillon faible de la résilience de Taïwan face à la coercition, » soulignait le rapport. « La quasi-totalité de l’énergie doit être importée et [Taïwan] est donc vulnérable à un blocus, » expliquaient les chercheurs selon qui une panne de courant généralisée dans l’île aurait en particulier pour conséquence immédiate de mettre à l’arrêt les usines de production de semiconducteurs du géant TSMC.

Les usines de TSMC consomment à elles seules quelque 8% de la production d’électricité de Taïwan. Le géant taïwanais, parfois surnommé « le bouclier de silicium de Taïwan, » produit autour de 93% de la production mondiale des « puces » de dernière génération gravées à 5 nanomètres et moins.

Coïncidence qui n’est est pas une, le 18 mars dernier, alors que la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz pèsent sur les livraisons en hydrocarbures, Chen Binhua, porte-parole du Bureau chinois des affaires taïwanaises, a déclaré que la « réunification pacifique » permettrait de mieux garantir la sécurité énergétique et la sécurité des ressources de Taïwan, grâce au soutien d’une « mère patrie forte. » Cette offre de service indirecte avait été aussitôt rejetée par le vice-ministre taïwanais de l’Économie, Ho Chin-tsang, pour qui elle « fait partie de la guerre psychologique » menée par la Chine contre Taïwan pour démoraliser sa population.

Reste que Pékin s’abstiendra vraisemblablement de mentionner cette nouvelle stratégie pendant la visite que le président américain Donald Trump s’apprête à faire en Chine les 14 et 15 mai prochains. On peut en revanche s’attendre à ce que son hôte Xi Jinping profite de sa mauvaise image pour faire pression sur lui afin d’obtenir des concessions sur le soutien américain à Taïwan, un dossier qui, de l’avis des observateurs, sera l’une des principales priorités pour la direction chinoise.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

Mystère autour d'un espion suisse à Téhéran

 

En juin 2023, un attaché de défense suisse est hospitalisé d'urgence à Téhéran. Officiellement victime d’un malaise, il présente pourtant de nombreux hématomes. Il décède quelques mois plus tard dans des conditions non élucidées. Selon Mise au Point, ce citoyen suisse a fait carrière aux services secrets suisses. Enquête.

Au cimetière de la Schosshalde à Berne repose la dépouille du colonel Girolamo M., un officier suisse de 63 ans décédé en mission à l’étranger l’année dernière. Ce militaire au parcours atypique est un ancien légionnaire français, officier de l’armée suisse. Selon l’enquête de Mise au Point, Girolamo M. a fait carrière au sein du Service de renseignement de la Confédération (SRC), qui se veut l’équivalant suisse de la CIA américaine.

Il a été longtemps en poste à Berne, à la Papiermühlestrasse 20, le bâtiment des espions suisses. On retrouve même son nom et sa fonction au SRC dans des documents officiels de la Confédération de 2010, accessibles sur internet en source ouverte. Il y est mentionné en tant qu’employé du SRC, avec une expertise en lien avec les zones de conflit. En 2023, le colonel Girolamo M. est envoyé en mission à Téhéran. Il était officiellement en poste au Pakistan comme attaché de défense, avec une accréditation diplomatique pour l’Iran.


 Le gouvernement iranien n’aurait jamais accepté de lui donner une accréditation diplomatique avec un tel pedigree

Un ancien diplomate suisse


Le 11 juin 2023, lors d’une de ces missions à Téhéran, le colonel Girolamo M. termine aux urgences à l’hôpital à Téhéran. Il est gravement blessé, avec des hématomes sur tout le corps. Les yeux tuméfiés et les joues gonflées, son visage est à peine reconnaissable, comme s’il avait été roué de coups. Il est blessé à la tête, aux genoux et au niveau de la poitrine et du ventre. Officiellement pourtant, c’est un simple malaise dans sa chambre d’hôtel qui explique ses blessures.

Une fois rapatrié et soigné en Suisse, le colonel Girolamo M. est autorisé à retourner à l’étranger. Malgré des problèmes de santé récurrents, il est jugé apte au service. Il décède quelques mois plus tard au Pakistan dans sa résidence de fonction. L’armée explique que le décès du colonel Girolamo M. fait l'objet d'une enquête préliminaire par la justice militaire, sans donner d’autres détails. Une enquête préliminaire est ouverte lorsqu’un décès est non naturel ou suspect. Contactée, la famille n’a pas souhaité s’exprimer publiquement.

Employé blessé et tentative de vol

Quelques mois après le rapatriement de l’attaché militaire, un employé de l’ambassade est victime d’une agression sur le chemin du travail. Le 6 septembre 2023, il est blessé au couteau et finit aux urgences à l’hôpital. C’est officiellement une tentative de vol qui a mal tourné. Une attaque confirmée par le DFAE: "L’enquête menée par les autorités iraniennes est toujours en cours. Pour des raisons de protection des données et de la personne, aucune autre information ne peut être donnée."

Plus récemment, un autre employé de l’ambassade a été victime d’un vol de documents dans son véhicule près de son travail. Cette fois-ci, aucun blessé n’est à déplorer.

Pour terminer, c’est un citoyen suisse qui est décédé dans une prison iranienne en janvier 2025. Il effectuait avec sa propre voiture un voyage de tourisme, avant d’être arrêté. Il est accusé d’espionnage. L’ambassade n’a jamais pu le rencontrer, alors que le citoyen suisse est resté en prison plus de deux mois. Il se serait suicidé. Le corps a été rapatrié et une autopsie est actuellement menée pour clarifier les causes de son décès.

Depuis cinq ans, les affaires troubles se multiplient en Iran, toutes liées de près ou de loin à l’ambassade de Suisse. Des histoires dignes d’un roman d’espionnage, mais elles sont bien réelles. Les zones d’ombre s’accumulent et le mystère de ces histoires n’a pas encore complétement été percé. Coincée quelque part entre les secrets d’une dictature… et les silences diplomatiques.

Rôle spécial de la Suisse en Iran

L’affaire est particulièrement délicate, car la Suisse joue un rôle spécial en Iran. La Suisse exerce la fonction de puissance protectrice et offre des "bons offices" en Iran depuis 1980, en représentant les intérêts des États-Unis. Un jeu d’équilibre diplomatique délicat. La Suisse se tient officiellement loin de la guerre qui se joue en Iran.

Depuis le mois de juin, Israël et l’Iran sont engagés dans une guerre ouverte, marquée par des échanges de missiles et des bombardements aériens. Mais ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg. Ce conflit couve depuis des années, mené dans l’ombre à travers une guerre secrète orchestrée par les services de renseignement israéliens et américains contre le régime des mollahs. Une guerre de l’ombre où arrestations, assassinats ciblés et opérations clandestines font partie du quotidien des agents infiltrés.


Le SRC s'abstient généralement de commenter des cas individuels et/ou des procédures opérationnelles actuelles ou passées. Cela serait contraire à l'accomplissement de son mandat légal

Service de renseignement de la Confédération (SRC) dans un communiqué


Pour obtenir une accréditation diplomatique d’attaché de défense en Iran, la Confédération a dû transmettre aux Iraniens son profil pour validation. Selon plusieurs sources diplomatiques suisses qui souhaitent rester anonymes, le gouvernement iranien n’a probablement pas été informé du "CV" d’espion du colonel Girolamo M. "Il n’aurait jamais accepté de lui donner une accréditation diplomatique avec un tel pedigree", commente un ancien diplomate suisse. Le gouvernement iranien, via l’ambassade à Berne n’a pas répondu à nos demandes de commentaire.

Avec son "CV" d’espion du service de renseignement de la Confédération, l’envoi du colonel Girolamo M. à Téhéran interroge. Était-il en mission d’espionnage pour la Suisse? Le SRC n’a pas souhaité commenter l’affaire.

"Le SRC ne peut ni confirmer ni infirmer vos questions et qu'aucune déclaration de fond ne peut en être tirée. (…) Le SRC s'abstient généralement de commenter des cas individuels et/ou des procédures opérationnelles actuelles ou passées. Cela serait contraire à l'accomplissement de son mandat légal. En règle générale, et quel que soit le contexte, un déni dans un cas peut, par exemple, entraîner une confirmation implicite dans un autre. Dans certaines situations, cela peut avoir des conséquences importantes", précise Joanna Matta, porte-parole du Service de renseignement de la Confédération.

Décès et attaques mystérieuses frappent l’ambassade suisse en Iran

En 2021, une diplomate suisse de haut rang est retrouvée sans vie en bas de son immeuble à Téhéran. Puis, un attaché militaire est blessé dans son hôtel en Iran. Et un membre de la section consulaire est attaqué au couteau. Les affaires se sont additionnées autour de l’ambassade de Suisse avant le début du conflit entre Iran et Israël. L'émission Mise au Point a mené l’enquête. 

Au cœur de Téhéran, une plaque discrète frappée de l’écusson suisse signale l’entrée d’un bâtiment à la fonction singulière: l’ambassade de Suisse, section des intérêts étrangers. C’est là que des diplomates suisses gèrent, au nom de Washington, les affaires des États-Unis en Iran. Une quasi-ambassade US... dans un pays qui considère l’Amérique comme son ennemi juré.

Avec la guerre Iran-Israël, cette même ambassade joue un rôle clé de communication entre le régime des Mollahs et l’Occident. L'ambassadrice suisse a ainsi été convoquée au ministère iranien des Affaires étrangères dès le premier jour des attaques israéliennes. L’ambassade a depuis été évacuée.

En mai 2021, Sylvie Brunner, la numéro 2 de la représentation suisse des intérêts américains en Iran, est retrouvée morte au pied de son immeuble. Un suicide, selon les autorités iraniennes et suisses. La diplomate se serait jetée du 17e étage de l’immeuble. Pourtant, de nombreuses zones d'ombre demeurent.


Sylvie m’avait parlé de ces intrusions. Elle était convaincue d’être sous écoute téléphonique par les services secrets iraniens. Je lui ai dit de mettre des alarmes et regarder avec l’ambassade pour un logement plus sécurisé, en vain

Vincent Brunner, frère de Sylvie


Sylvie Brunner occupait un poste très exposé, en lien avec les négociations entre Américains et Iraniens. Elle avait accès à des informations et des documents confidentiels. Selon une enquête de Mise au Point, la diplomate avait reçu des menaces avant son décès. Sylvie Brunner se plaignait d’intrusions à son domicile de Téhéran, à au moins deux reprises. Lors de ces intrusions dans son appartement, elle y avait constaté la présence de traces de souliers et d'autres éléments inquiétants. Elle a retrouvé des objets et des aliments déplacés de manière ostentatoire sur la table de sa cuisine, laissant peu de doute sur la présence d’intrus dans son appartement. Sylvie Brunner avait même acheté un livre de chevet au titre évocateur: Il y a quelqu'un dans ma maison.  

Pour Vincent Brunner, sa sœur était inquiète: "Sylvie m’avait parlé de ces intrusions. Elle était convaincue d’être sous écoute téléphonique par les services secrets iraniens. Je lui ai dit de mettre des alarmes et regarder avec l’ambassade pour un logement plus sécurisé, en vain."

Sylvie Brunner a informé sa hiérarchie de ces menaces. Des actes d’intimidation jugés suffisamment sérieux pour que l’ambassade suisse alerte officiellement le ministère iranien des Affaires étrangères. Sylvie Brunner est décédée quelques mois plus tard.

Affaire classée fin 2024

En Suisse, une enquête du Ministère public de la Confédération a été menée. L’affaire a été classée fin 2024. Les autorités ont conclu à un suicide. Cette décision s’appuie sur deux éléments déterminants. Le premier: une violente dispute avec son ex-conjoint, survenue par téléphone et par messages le soir même du décès. La victime traversait une période sentimentale difficile. Le second: une note manuscrite, rédigée en anglais, retrouvée dans l’appartement de la défunte.

Le message a été griffonné sur une feuille déchirée d’un calepin bon marché. D’un côté, le code de son téléphone; de l’autre, quelques mots en anglais: il y est question de rapatrier le corps en Suisse, de procéder à une crémation, et de léguer l’ensemble de ses biens à un proche.

Aucun mot pour son fils, aucun pour sa mère ou son frère. Aucune explication quant à un éventuel passage à l’acte. La note n’est ni signée, ni datée. Les enquêteurs suisses n’ont jamais eu accès au document original détenu par la police iranienne. Ils ont dû se contenter d’une photo de mauvaise qualité. L’expertise graphologique a permis de rapprocher l’écriture de celle de Sylvie Brunner, avec un degré de certitude estimé à quatre sur une échelle de six.

L’enquête de la justice suisse a été sommaire, aucun policier helvétique n’ayant pu se rendre en Iran. Seul un employé de l’ambassade a pu visiter l’appartement de Sylvie Brunner après son décès. Il y a trouvé des documents sensibles de l’ambassade à son domicile. Il a pu les récupérer, ainsi que le téléphone professionnel et l’ordinateur de la diplomate. Les images des caméras de surveillance extérieures de l’immeuble n’ont pas pu être consultées, car elles ne fonctionnaient pas ce soir-là.

Corps rapatrié incomplet

Mise au Point a pu obtenir les deux autopsies réalisées en Suisse. Il ressort que la capacité d’évaluation des médecins légistes a également été très restreinte. Le corps rapatrié était incomplet, certains organes n’ont pas été restitués par les autorités iraniennes. Il manquait, entre autres, le cerveau, le cœur et un rein. Pourquoi l’Iran n’a-t-il pas transmis le corps dans son intégralité? Cette situation est sans explication médicale, religieuse ou culturelle.


Avec les éléments analysés par les autopsies en Suisse, il n’y a rien qui contredit la thèse du suicide, mais il n’y a également rien qui contredit la thèse d’un acte violent avec l’intervention d’un tiers

Patrice Mangin, ancien directeur du Centre universitaire romand de médecine légale


Dans le reportage de Mise au Point, l'avis du médecin légiste, Patrice Mangin, ancien directeur du Centre universitaire romand de médecine légale, a été sollicité: "Avec les éléments analysés par les autopsies en Suisse, il n’y a rien qui contredit la thèse du suicide, mais il n’y a également rien qui contredit la thèse d’un acte violent avec l’intervention d’un tiers. On peut très bien saisir une personne et la jeter par-dessus le balcon sans laisser de trace."

Pour ajouter une part de mystère, le porte-parole des services de secours iraniens, Mojaba Khalidi, a déclaré le lendemain du décès que le suicide n'était pas une cause possible de la mort. Cette prise de parole officielle lui a coûté son poste, et lui a même valu une inculpation devant un tribunal. Depuis, les autorités iraniennes affirment que le décès de Sylvie Brunner est un suicide.

Témoignage troublant

Dans le but d’obtenir davantage d’informations, Mise au Point a rencontré un ancien agent des services de renseignement iraniens. Pour garantir son anonymat et sa sécurité, l’entretien s’est tenu dans un sous-sol de parking, quelque part en Allemagne. Cet ex-agent, qui a récemment fui l’Iran et obtenu l’asile politique, était en poste au moment du décès de Sylvie Brunner.


Dans mon service, il était admis que la mort de la diplomate suisse avait été causée par les Gardiens de la Révolution

Un ancien agent des services de renseignement iraniens


L’ancien agent affirme: "J’étais en Iran en 2021 lors de la mort de la diplomate suisse. Je travaillais comme cadre au ministère du Renseignement. C’est une des branches des renseignements iraniens. A l’interne, tout le monde parlait de l’affaire de la diplomate. C’était un meurtre, en tout cas, une opération d’espionnage qui a mal tourné."

Il précise toutefois que ce n’est pas le ministère du Renseignement, son ancien employeur, qui serait responsable de la mort de la diplomate. Il pointe du doigt les Gardiens de la Révolution, une branche plus radicale de l’État iranien, placée directement sous les ordres du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. "Dans mon service, il était admis que la mort de la diplomate suisse avait été causée par les Gardiens de la Révolution."

L’homme n’a aucune preuve documentée, il convient donc de prendre ses affirmations avec prudence. Mais ses propos rajoutent une part de doute sur l’affaire. Contactée, l’ambassade d’Iran à Berne n’a pas souhaité commenter ces éléments. De son côté, le Ministère public de la Confédération affirme que "l’enquête suisse a fourni une image claire et n’a, entre autres, pas pu étayer un soupçon d’intervention délictueuse de tierces. C’est pour cette raison que le MPC a rendu une ordonnance de classement".

François Ruchti

rts.ch

L’agent du Mossad « Mem », décédé en 2023 en Suisse était en opération

 

L’agent du Mossad décédé dans ce qui semble être un accident de bateau en Italie, en mai 2023, a dirigé des opérations qui ont contribué aux récents succès d’Israël contre l’Iran, a déclaré mardi le chef des services d’espionnage, David Barnea.

L’agent, présenté par la première lettre hébreu de son nom, « Mem », fait partie des quatre personnes qui se sont noyées dans le chavirage d’un bateau sur le lac Majeur, en Italie.

À l’époque, les médias italiens avaient dit qu’il s’agissait d’Erez Shimoni, 50 ans, sans doute un alias. Sa véritable identité n’a pas été rendue publique, mais elle est accessible sur les sites commémoratifs israéliens.

« En ce jour, » a déclaré Barnea lors d’une cérémonie du Jour du Souvenir au siège du Mossad, « je pense à nos membres morts au combat et à leur contribution à la sécurité d’Israël. »

« Pendant l’opération Lion Rugissant, mes pensées sont allées à ‘Mem’ et à son travail. Mem est mort en fonctions en dehors d’Israël », a-t-il déclaré en parlant de la récente guerre contre l’Iran.

« L’opération menée par ‘Mem’, mélange de créativité, de ruse et de technologie, a grandement influé sur le succès de la campagne contre l’Iran », a ajouté Barnea.

Au moment de l’accident de navigation, les médias italiens avaient rapporté que la réunion lors de laquelle il avait trouvé la mort était une rencontre d’agents du renseignement. Selon les informations disponibles, 19 personnes sur les 23 qui se trouvaient effectivement à bord étaient des agents israéliens et italiens, actifs ou non.

Les services de sécurité italiens ont indiqué que deux des morts un homme de 62 ans et une femme de 53 ans étaient des leurs.

La dépouille de Mem a été rapatriée en Israël pour être inhumée au cimetière militaire d’Ashkelon. De hauts responsables du Mossad, dont Barnea, étaient présents aux funérailles.

« C’était un homme de valeurs, un vrai ami et quelqu’un de dévoué et de loyal », avait déclaré Barnea lors des funérailles. « Vous avez travaillé sous le sceau du secret pendant toute votre vie d’adulte — même après votre mort, nous ne pouvons pas dire publiquement tout ce que vous avez fait pour le peuple d’Israël. Pour nous tous ».

Il avait par ailleurs rendu hommage à sa spécialité, celle des « domaines pionniers et des méthodes de fonctionnement ».

Claudio Carminati, le capitaine du bateau touristique Gooduria, a été condamné à quatre ans dans le cadre d’un accord de plaider coupable suite à la mort de ses passagers. Lorsqu’il a coulé, le bateau transportait 23 passagers alors que sa capacité maximale était fixée à 15. L’épouse du capitaine fait partie des victimes.

Le bateau se trouvait à une centaine de mètres du rivage lorsqu’il a coulé. Ont survécu ceux qui ont été sauvés par d’autres embarcations ou qui ont pu nager jusqu’à la rive.

Dix autres Israéliens se trouvaient, semble-t-il, à bord du navire : ils auraient manifestement été rapidement rapatriés en Israël à bord d’un jet privé utilisé par les autorités israéliennes.

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