Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 12 septembre 2026

La meilleure opération du Mossad ?

 

L’opération de téléavertisseurs du Mossad a pris le Hezbollah par surprise, stupéfié Washington et révélé des années de planification israélienne derrière l’une des opérations de renseignement les plus audacieuses de l’histoire moderne.

Le 17 septembre 2024 à 15h30, des pagers se mirent à sonner à Beyrouth et dans tout le Liban, alertant les membres du Hezbollah d’un message de leurs commandants. Mais ce message ne provenait ni d’Hassan Nasrallah ni d’aucun autre membre de l’organisation terroriste. Moins de dix secondes plus tard, les pagers allaient exploser, semant la panique au Hezbollah, au Liban, en Iran et même à la Maison Blanche.

Avant même que quiconque ne comprenne ce qui se passait, les explosions projetaient les terroristes du Hezbollah de leurs motos ou les faisaient s’effondrer sur le sol des supermarchés, se tordant de douleur tandis qu’une fumée étrange s’échappait de leurs poches, de leurs ceintures ou de leurs doigts. Au vu des déflagrations et de la panique qui suivit, il devint évident qu’une opération de sabotage de grande ampleur était en cours.L’attaque au téléavertisseur a tué ou blessé environ trois mille cinq cents membres du Hezbollah . Entre deux et quatre enfants ont été tués, et d’autres civils ont été blessés, mais ce qui a surtout marqué les observateurs, c’est la précision de l’attaque.

« Il s’agit de l’opération de démantèlement de la chaîne d’approvisionnement la plus impressionnante de l’histoire moderne du renseignement, et peut-être même de toute l’histoire », nous a confié le général David Petraeus, ancien directeur de la CIA. Pour une opération de cette ampleur, ayant touché tant d’agents du Hezbollah et si peu d’autres, le ciblage était sans précédent. « Habituellement », nous a fait remarquer le Premier ministre Netanyahu , « ceux qui reçoivent des bipeurs occupent des postes importants, des postes de commandement et de contrôle. C’est pourquoi ils en ont besoin. »

Alors que le Hezbollah tentait de se réorganiser et de modifier son mode de communication le lendemain, une vague similaire d’explosions de talkies-walkies, de téléphones portables et d’autres appareils blessa environ cinq cents terroristes. Que se passait-il ? C’était un revirement stupéfiant pour le Hezbollah, qui, la veille encore, se croyait jouissant d’une impunité relative grâce à l’importance de son arsenal de roquettes. Il pensait avoir dissuadé Israël. De retour au quartier général du Mossad à Tel-Aviv, dix minutes avant le déclenchement des téléavertisseurs, la tension était palpable. Dans la salle de crise ultramoderne de l’agence, des écrans plasma attendaient les flux vidéo satellites pour diffuser en temps réel les informations en provenance du terrain. Un échec de l’opération aurait pu entraîner une perte de confiance totale envers le Mossad. Tant d’argent, tant d’années et tant d’espoirs avaient été investis dans ce projet. Si quelque chose tournait mal, le prestigieux service de renseignement israélien allait-il plonger le pays dans la guerre la plus coûteuse depuis la lutte pour l’indépendance ?

Même quelques minutes après le début des alertes, le Mossad ignorait encore le succès de l’opération. Aucun système de suivi à distance ne permettait de contrôler son déroulement. Le directeur du Mossad, David Barnea, réputé pour son sang-froid, était sous pression.

Ce n’est que lorsque les médias ont commencé à rapporter des attaques par téléavertisseur non seulement à Beyrouth, mais aussi au cœur du Liban, dans le bastion du Hezbollah qu’est la vallée de la Bekaa, que les agents du Mossad ont pu souffler. L’opération semblait porter ses fruits : le Hezbollah avait reçu un coup dur. « Nous avions préparé une surprise », nous a confié Netanyahu avec un sourire. « Ils n’ont rien vu venir. »

La Maison Blanche à peine informée

L’administration Biden était à peu près aussi surprise que le Hezbollah. « C’était le matin à Washington, et nous avons reçu une demande d’appel téléphonique urgent » le 17 septembre, se souvient Dan Shapiro, secrétaire adjoint à la Défense pour le Moyen-Orient et ancien ambassadeur des États-Unis en Israël sous la présidence d’Obama. « Le ministre Gallant a informé le secrétaire Austin qu’Israël disposait d’une « capacité spéciale » qu’il s’apprêtait à mettre en œuvre au Liban. Il est resté vague sur sa nature et son mode de fonctionnement, mais il voulait qu’Austin en soit informé à l’avance », a déclaré Shapiro.

Comme nous l’a confié un haut responsable israélien proche de Netanyahu le 17 septembre, jour de l’attentat contre les téléavertisseurs : « L’objectif des États-Unis, dès le départ, était la désescalade. Notre objectif est de gagner la guerre. » Même jusqu’à la dernière minute, a ajouté Shapiro, Gallant s’est senti obligé de taire tous les détails.« À la fin de l’appel, nous étions encore assez perplexes quant à ce qu’il décrivait », nous a confié Shapiro. « Mais moins de trente minutes plus tard, nous avons commencé à voir des reportages sur CNN et d’autres chaînes de télévision concernant des explosions au Liban », a-t-il expliqué. Ils allaient apprendre, comme tout le monde, en regardant les informations, ce qu’était la « capacité spéciale » d’Israël.

« C’était inhabituel. Et d’une certaine manière, on pourrait même dire impressionnant », a commenté Shapiro. L’équipe Biden avait réagi avec une réelle inquiétude face au risque d’escalade que représentait l’action israélienne, mais cette réaction était teintée d’admiration. « Ils ont été impressionnés par la créativité, l’ingéniosité, le secret et le ciblage précis des membres du Hezbollah, garantissant ainsi la protection des civils », a déclaré Shapiro. Comment pourrait-il en être autrement ?

Le 25 août 2024, trois semaines avant les opérations de téléavertisseurs, le Hezbollah a intensifié les combats et modifié la perception de Netanyahu concernant le front nord. Le Hezbollah avait prévu de lancer plusieurs centaines, voire un millier, de roquettes ce jour-là, notamment sur le quartier général des services de renseignement israéliens au nord de Tel Aviv. Pourtant, Tsahal n’a pas seulement contrarié le Hezbollah ; elle a procédé à un véritable nettoyage. Grâce à une nette supériorité en matière de renseignement, elle a détruit la grande majorité des roquettes et des drones que le Hezbollah comptait utiliser, ainsi que des milliers d’autres, avant même leur lancement. Soudain, Netanyahu était euphorique et prêt à exploiter l’avantage d’Israël. Le Premier ministre se demanda : et si, au lieu de perdre entre cinq et dix mille Israéliens sous les balles de dizaines de milliers de roquettes tirées en quelques semaines dans une guerre totale, il pouvait détruire préventivement suffisamment de roquettes et de lanceurs du Hezbollah pour réduire considérablement les pertes israéliennes ? Et s’il pouvait s’assurer que les terroristes seraient incapables de mener une riposte efficace ? C’est cette idée qui changea la donne sur le front nord.

La véritable histoire des bipeurs et des talkies-walkies a commencé près de vingt ans plus tôt. Les premières bases ont été posées par Yossi Cohen pour Meir Dagan, alors chef du Mossad, de 2002 à 2006. Dagan a dirigé le Mossad pendant une période exceptionnellement longue de neuf ans, de 2002 à 2011. Déjà une figure légendaire en Israël, il s’est notamment illustré par une campagne d’assassinats de plusieurs années contre des scientifiques nucléaires iraniens, l’attaque israélienne de 2007 contre le réacteur nucléaire syrien et la cyberattaque STUXNET de 2009-2010 contre le programme nucléaire iranien. Cohen a ensuite dirigé le Mossad de 2016 à 2021.

En 2014, le Mossad et les services de renseignement de Tsahal souhaitaient étendre leurs activités de surveillance et de sabotage à de nouveaux domaines, en ciblant les talkies-walkies du Hezbollah. Tamir Pardo était alors à la tête du Mossad et Herzi Halevi, des services de renseignement israéliens. Ils travaillaient sur un plan permettant aux services de renseignement israéliens d’utiliser les talkies-walkies comme outil de surveillance, mais aussi comme arme de dernier recours en cas de conflit armé généralisé. « Le talkie-walkie était une arme, au même titre qu’une balle, un missile ou un obus de mortier », a déclaré Michael, un pseudonyme pour un ancien agent du Mossad, lors d’une interview accordée à l’émission 60 Minutes de CBS. Il a révélé que le talkie-walkie contenait une batterie, fabriquée en Israël dans un centre du Mossad, et renfermant un dispositif explosif. Ces talkies-walkies étaient conçus pour être placés dans la poche pectorale du gilet tactique d’un combattant du Hezbollah. On nous a indiqué que le Hezbollah en avait acheté plus de quinze mille. « Ils ont fait une bonne affaire », a commenté Michael, non sans une pointe d’ironie. Mais, a-t-il ajouté, le prix ne pouvait pas être trop bas, car cela aurait pu éveiller les soupçons du Hezbollah.

L’un des inconvénients des talkies-walkies, qu’Israël devait détruire le lendemain des pagers, était que les combattants du Hezbollah n’étaient censés les porter qu’en temps de guerre ou lors d’exercices militaires. De ce fait, la plupart du temps, ils restaient inactifs dans leurs casernes. Pour le Mossad, cela ne suffisait pas. Il souhaitait implanter des dispositifs sur les agents du Hezbollah afin qu’ils les aient en permanence sur eux.

Téléphones portables ? Non. Nasrallah avait prévenu ses agents qu’Israël utilisait les réseaux de téléphonie mobile pour les localiser et qu’ils devaient opter pour des méthodes plus discrètes afin d’éviter d’être repérés. « Vous me demandez où est l’agent », a déclaré Nasrallah aux fidèles du Hezbollah. « Je vous réponds que le téléphone que vous avez en main est l’agent. Enterrez-le. Mettez-le dans un coffre en fer et verrouillez-le. » Nasrallah préférait les pagers car ils permettaient de recevoir des messages sans révéler la position de l’utilisateur. Ils étaient sûrs, pensait-il. Cela créait précisément l’opportunité fatale que le Mossad recherchait.

Jérusalem Post

En Suisse, le choix d’un second système de défense aérienne devrait se jouer entre le SAMP/T franco-italien et le L-SAM sud-coréen

 

Outre l’achat de chasseurs-bombardiers F-35A, la commande de cinq systèmes de défense aérienne Patriot, passée en 2022 pour 2,3 milliards de francs suisses, cause beaucoup de soucis au département suisse de la Défense, de la Protection de la population et des Sports [DDPS].

Ainsi, en juillet 2025, ce dernier fut prévenu par le gouvernement américain qu’il ne recevrait pas les systèmes commandés dans les délais convenus, la priorité étant alors donnée à l’Ukraine.

En mai, alors qu’il avait déjà versé des acomptes pour un total de 650 millions de francs suisses, il fit savoir qu’il ne recevrait pas les batteries Patriot en question avant cinq ans, au plus tôt, et qu’il allait devoir les payer bien plus cher que prévu.

Ayant impérativement besoin de moderniser ses capacités de défense aérienne avant 2030, le DDPS lança une procédure afin de se procurer un second système de défense aérienne auprès d’un autre fournisseur dans les délais les plus brefs.

Cependant, en juin, le DDPS annonça qu’il avait repris les paiements dédiés aux Patriot – paiements qu’il avait suspendus quelques mois plus tôt – et qu’il avait une «chance réaliste» de recevoir «un, voire deux» de ces systèmes dès 2027, des discussions avec l’Allemagne étant alors en cours.

En effet, ayant prélevé deux batteries Patriot dans la dotation de la Bundeswehr pour les céder à l’Ukraine, l’Allemagne avait obtenu de l’administration américaine de pouvoir les remplacer rapidement. Aussi, deux systèmes destinés initialement à la Suisse devaient lui être remis.

Seulement, ayant des spécifications propres à la Suisse, ces deux batteries Patriot ne pouvaient pas convenir à la Bundeswehr. D’où les discussions entre Berne, Berlin et Washington.

Deux mois plus tard, aucun accord n’a pu être trouvé, la partie allemande ayant considéré que ces deux systèmes feraient finalement son affaire.

«Les options avec l’Allemagne sont tombées à l’eau et ne peuvent donc pas être mises en œuvre», a en effet déploré Urs Loher, le directeur de l’Office suisse de l’armement [Armasuisse], la semaine passée. «Compte tenu de la situation en matière de menaces, lorsqu’il s’agit de se défendre contre des missiles, notamment de croisière, chacun pense d’abord à lui-même», a-t-il ajouté.

Par ailleurs, M. Loher a confirmé qu’il faudrait sans doute ajouter entre 1,7 et 4,3 milliards de francs suisses aux 2,3 milliards déjà prévus pour disposer de cinq batteries Patriot qui ne seront pas livrées avant 2032.

Cette situation ne rend que plus pressant l’achat d’un second système de défense aérienne.

«Compte tenu de la détérioration de la situation en matière de sécurité, la Suisse doit être rapidement en mesure de se défendre contre les attaques à distance. C’est pourquoi le Conseil fédéral continue ses démarches en vue de l’acquisition d’un second système», lequel «permettrait de réduire la dépendance vis-à-vis d’un seul fournisseur et d’une chaîne d’approvisionnement unique et, par conséquent, de renforcer la sécurité dans ce domaine», fit valoir Berne, en juin.

Cinq systèmes firent l’objet d’une demande d’informations émise par le DDPS. Puis, après avoir étudié les réponses reçues, quatre sont encore en lice, l’IRIS-T SLX de l’allemand Diehl Defence ayant été écarté. Sous réserve d’avoir les financements nécessaires, le choix va donc se jouer entre le L-SAM de Hanwha Aerospace, le David’s Sling [ou «Fronde de David»] de Rafael, le Barak MX d’Israel Aerospace Industries et le SAMP/T NG [Sol-Air Moyenne Portée / Terrestre de Nouvelle Génération] du consortium franco-italien Eurosam, lequel avait été écarté au profit du Patriot.

Cela étant, d’après la presse suisse, les chances des deux systèmes israéliens sont minces, notamment pour des considérations politiques. Aussi, cet appel d’offres se résume à un duel entre le SAMP/T NG et le L-SAM.

Bien que donné favori, le système d’Eurosam n’est pas certain de l’emporter.

«Le système français SAMP/T, très convoité par les États européens, devrait être le choix prioritaire. Toutefois, au Département fédéral de la défense, le système sud-coréen L-SAM est lui aussi considéré comme prometteur», a en effet rapporté le site d’informations Watson.ch.

En outre, le système sud-coréen ne manque pas de soutien. Ainsi, en pointe dans ce dossier, le conseiller national Mauro Tuena [UDC] estime que «son rapport qualité-prix est excellent» et qu’il pourrait être livré «en moins d’un an». Et d’insister : «Je ne vois pas pourquoi il faudrait absolument un système européen. Ce qui compte, c’est le rapport qualité-prix».

Le dernier mot reviendra au Conseil fédéral, qui doit recevoir les analyses d’Armasuisse d’ici le 18 septembre.

«Les travaux avancent avec une priorité élevée. Afin qu’un contrat puisse être conclu vers la fin de l’année, le dossier doit encore franchir à la fois le processus du Conseil fédéral et celui du Parlement», a expliqué M. Loher, dans les pages de Watson.ch.

opex360.com

25 ans après le 9/11; que devient le terrorisme islamiste ?

 

25 ans après les attentats du 11 septembre 2001, que deviennent toutes ces nébuleuses islamistes que sont Al-Qaïda et l'Etat islamique (alias «Daech») et leurs filiales, qui avaient tant fait parler d'elles? Leurs mercenaires sont-ils désoeuvrés? Qu'en est-il du financement du terrorisme, préoccupation majeure dans l'après-2001, y compris pour les autorités suisses et les banques helvétiques? Frédéric Esposito, chargé de cours à l'Université de Genève où il enseigne un cours de master «Géopolitique du terrorisme», a répondu à nos questions.

«Vingt-cinq ans après, Al-Qaïda et Daech n’ont pas disparu, mais se sont profondément transformés», répond le politologue.

Terrorisme plus atomisé et diffus

«Nous sommes passés d’un terrorisme relativement centralisé, organisé autour d’un sanctuaire territorial et d’une chaîne de commandement identifiable, à un terrorisme beaucoup plus fragmenté, structuré en réseaux, en filiales régionales et en cellules parfois largement autonomes», poursuit le spécialiste.

Les trajectoires des deux organisations ont été différentes, souligne-t-il. Al-Qaïda, qui avait conçu et organisé les attentats du 11 septembre depuis l’Afghanistan, «a été considérablement affaiblie par la disparition de ses principaux dirigeants et par les opérations antiterroristes conduites contre son noyau central», explique Frédéric Esposito. D'après lui, Al-Qaïda n'est plus vraiment opérationnelle en tant qu'organisation-mère: elle fonctionne désormais surtout comme une «référence idéologique» et sous la forme d'un «réseau de branches disposant d’une forte autonomie».

Parmi les branches actives, les plus importantes seraient aujourd’hui Al-Shabaab en Somalie, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) au Sahel, et Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Yémen).

Cellules actives: petites mais multiples

De son côté, Daech, ou l'Etat islamique (EI), est issu d'Al-Qaïda en Irak et de l'Etat islamique d'Irak. Le groupe proclame son «califat» en Irak et en Syrie en juin 2014. A partir de cette même année, les Etats-Unis font de sa défaite l'un de leurs objectifs prioritaires et prennent la tête d'une coalition internationale chargée de le combattre.

La déclassification en 2015 d'un rapport de renseignement du Pentagone datant d'août 2012 révèle toutefois une dynamique plus complexe. Le document constatait que les pays occidentaux, les pays du Golfe et la Turquie soutenaient l'opposition islamiste syrienne et estimait que l'évolution du conflit pouvait conduire à l'établissement d'une «principauté salafiste» dans l'est de la Syrie, scénario qu'il présentait comme conforme aux intérêts américains afin d'isoler le régime de Bachar el-Assad. Le rapport avertissait dans le même temps que cette situation risquait de permettre à l'Etat islamique de s'étendre en Syrie, hypothèque qualifiée de «grave danger».

Après son expansion rapide en Irak et en Syrie, l'EI est vaincu par la coalition internationale, les forces irakiennes et diverses forces locales, notamment kurdes. Privé de ses principaux bastions et d'une grande partie des revenus liés au contrôle territorial, il perd en mars 2019 le dernier territoire de son «califat» en Syrie.

«Cette défaite territoriale n’a cependant pas entraîné sa disparition», souligne Frédéric Esposito. Daech conserve des cellules actives, aujourd'hui en Afghanistan et au Pakistan, avec Daech-Khorasan, et au Sahel, dans le bassin du lac Tchad et en Afrique centrale. Dans un récent rapport, Europol souligne en particulier la résilience de Daech-Khorasan et sa capacité à représenter une menace non seulement en Asie centrale, mais également au-delà de cette région.

Déplacement vers l'Asie centrale et l'Afrique

Ainsi, le centre de gravité du terrorisme djihadiste s’est-il en partie déplacé du Moyen-Orient vers l’Afrique et l’Asie centrale. Si ces nébuleuses ont survécu, cela «s’explique par la persistance de conflits armés, la faiblesse de certains États, les tensions communautaires, les abus commis par des forces de sécurité et l’existence de vastes économies informelles», selon le politologue. Le djihadisme, explique-t-il, prospère sur la pauvreté: «les organisations djihadistes savent instrumentaliser les frustrations et transformer des conflits locaux en mobilisations armées inscrites dans un récit idéologique global.»

Leur financement s’est également transformé, souligne Frédéric Esposito. «A l’époque où Daech contrôlait de larges portions de l’Irak et de la Syrie, l’organisation disposait d’une véritable économie territoriale fondée sur la taxation, l’extorsion, le pillage, les trafics et l’exploitation de certaines ressources».

Aujourd’hui, la captation de ressources passe par des mécanismes de type mafieux. «Les différentes filiales de Daech et d’Al-Qaïda reposent davantage sur des économies locales de prédation: prélèvement de taxes forcées, racket des commerçants et des transporteurs, enlèvements contre rançon, contrebande, vol de bétail, contrôle de routes commerciales ou exploitation de ressources minières et agricoles».

Robinet du Pentagone fermé en 2017

Mais surtout, que deviennent les financements extérieurs alimentant, directement ou indirectement, les mouvances islamistes armées? Le cas syrien illustre la complexité de ces circuits. A partir de 2013, les Etats-Unis, par l'intermédiaire de la CIA, ont ainsi armé et entraîné plusieurs groupes rebelles syriens opposés au régime de Bachar el-Assad dans le cadre d'un vaste programme clandestin, de plus de 1 milliard de dollars, baptisé «Timber Sycamore». Certains de ces groupes étaient des factions islamistes, qui ont combattu aux côtés d'Al-Nosra (affilié à Al-Qaïda), tandis qu'une partie des armes fournies également est tombée entre les mains de groupes liés à Al-Qaïda. Lancée sous l'administration Obama, l'opération a finalement été interrompue par l'administration Trump en juillet 2017.

Aujourd'hui, les financements extérieurs, toutes origines confondues, n’ont pas entièrement disparu aujourd'hui, nous répond Frédéric Esposito. «Les fonds peuvent circuler en espèces, par les réseaux informels de transfert de type hawala, par l’intermédiaire d’activités commerciales ou de sociétés-écrans, mais aussi grâce à des collectes présentées comme caritatives», indique Frédéric Esposito.

Le Groupe d’action financière (GAFI) de l'OCDE relève à cet égard une combinaison croissante des méthodes conventionnelles et des technologies numériques, note le chargé de cours de l'Université de Genève. Les sources des flux se diversifient, ce qui les rend plus plus difficiles à identifier et à interrompre.

«Il convient enfin de distinguer le financement d’une organisation armée de celui d’un attentat commis en Europe», souligne l'expert. «Entretenir plusieurs milliers de combattants, contrôler un territoire et acheter des armes suppose des ressources considérables. A l’inverse, une attaque au couteau, au véhicule ou à l’aide d’un engin artisanal peut être commise avec quelques centaines de francs. Elle peut être autofinancée par un salaire, des prestations sociales, un crédit, de petits délits ou l’aide ponctuelle d’un proche. La faiblesse des montants engagés rend précisément ce type d'opération très difficile à détecter.»

Terrorisme: de pyramidal à polymorphe

Aujourd'hui, le spécialiste estime que la menace qui pèse aujourd’hui sur l’Europe n’est plus exactement celle de 2001 ou de 2015. «Le scénario dominant est celui d’individus isolés ou de petites cellules, radicalisés notamment en ligne et employant des moyens relativement simples. Leur relation avec Al-Qaïda ou Daech peut aller d’une simple adhésion idéologique à des contacts directs avec une branche extérieure.» En 2025, la majorité des attentats et des projets terroristes ont en effet impliqué des acteurs isolés ou de petites cellules auto-initiées, comme le confirme un rapport d’Europol de 2026.

Au final, ces données montrent que la perte du «califat» territorial n’a pas supprimé la capacité d’influence de Daech, estime Frédéric Esposito. «La menace européenne repose désormais moins sur la projection de commandos nombreux et structurés que sur l’articulation entre une propagande transnationale, des réseaux numériques et des acteurs locaux susceptibles de passer rapidement à l’action».

En définitive, la principale transformation des 25 dernières années est le passage d’un terrorisme pyramidal à un terrorisme en réseau. «Al-Qaïda et Daech ont perdu leurs principaux sanctuaires et une grande partie de leurs dirigeants historiques, conclut le professeur de géopolitique et terrorisme, mais leurs idéologies et leurs filiales ont survécu. Leur force réside désormais moins dans l’existence d’un QG capable de tout commander que dans leur faculté à exploiter les conflits locaux, à se financer sur place et à inspirer à distance des individus disposant de très peu de moyens».

Myret Zaki

blick.ch

vendredi 11 septembre 2026

La Russie de Poutine : un régime qui vacille ?

 

Entre l’inflation persistante et le durcissement de la censure numérique, le « contrat social » entre les Russes et le Kremlin semble mis à rude épreuve. Au-delà des chiffres officiels, quelle est la réalité de l’érosion de la popularité de Vladimir Poutine au sein de la population ? Et quelles en sont les principales causes ?

Pour commencer, il est nécessaire de préciser ce qu’on entend par « cote de popularité de Poutine ». Certes, depuis les mois qui ont suivi son arrivée au pouvoir en 1999, le taux de satisfaction quant à son action a oscillé entre 60 % et 80 % d’après les chiffres du Centre Levada, l’organisation de référence pour les enquêtes sur l’opinion publique. Ces chiffres sont à prendre avec prudence à plusieurs égards. Tout d’abord parce que les contraintes très fortes qui pèsent sur l’expression des opinons politiques ont des incidences non seulement sur les activités du Centre mais aussi sur la façon dont les enquêtés répondent. Ensuite parce que se dire satisfait ou en faveur de Vladimir Poutine ne signifie pas nécessairement adhérer au personnage et à son action, ni être satisfait de la situation en Russie. Dans un régime autoritaire qui, depuis l’effondrement de l’URSS, n’a jamais connu l’alternance au sommet du pouvoir et où la place des oppositions est toujours plus restreinte, l’expression d’un soutien vis-à-vis de Poutine est adossée à la perception d’une absence d’alternative. De plus, cette « satisfaction » reste relative. Les études qualitatives approfondies le montrent : si on critique peu la personne du Président, les enquêtés n’hésitent pas à exprimer leur mécontentement vis-à-vis du reste des responsables politiques ou sur la conduite du pays en général. Pour ces raisons, certains considèrent que ces enquêtes n’ont pas réellement de valeur heuristique. À mon sens, elles peuvent être éclairantes à condition de prendre leurs résultats avec prudence et surtout de savoir les interpréter. Ce qui me semble particulièrement intéressant est d’envisager les variations dans le temps. Le début de l’année 2026 marque en effet une séquence où la cote de popularité de Poutine est à son plus bas, comme ça a pu être le cas en 2011 après le grand mouvement de protestation contre les manipulations électorales ou en 2018 au moment de la réforme des retraites. Cette fois-ci, l’érosion est clairement liée à une fatigue de la population quant aux conséquences économiques et sociales de la guerre, une déception liée aux perspectives d’une fin rapide au début du second mandat de Trump, ainsi en effet qu’un Internet de plus en plus contrôlé.

Le 13 avril dernier, l’influenceuse russe Victoria Bonya (13 millions de followers sur Instagram) a publié une vidéo dans laquelle elle critique la situation en Russie. Faut-il y voir un épiphénomène ou le signe réel d’un effritement accru de la popularité de Poutine ? Quelle est la marge de manœuvre réelle de la contestation ? La critique de Vladimir Poutine est-elle toujours un tabou absolu ?

Justement, Victoria Bonya n’a pas publiquement critiqué Vladimir Poutine, elle a émis des critiques, certes importantes, mais sans toucher à deux sujets tabous, à savoir Vladimir Poutine et l’« opération militaire spéciale en Ukraine ». De ce point de vue, elle n’a pas franchi de ligne rouge, voire elle a alimenté un registre très classique des rapports pouvoir-société en Russie : critiquer la classe politique et son inaction et ainsi mieux préserver la personne du dirigeant placée en position de sauveur. C’est un discours en fait très légitimiste qui a été tenu, en outre, par une figure particulièrement inoffensive : une femme, issue du monde du show-business, sans crédibilité politique particulière mais suffisamment célèbre pour pouvoir se poser en porte-parole de la population. Dans le contexte très opaque de la Russie de Poutine, il est très difficile d’évaluer à quel point cette prise de parole a été orchestrée et mise en scène par le Kremlin. Si on peut a minima mettre en doute l’idée que cette prise de parole aurait été complètement spontanée, il est certain qu’elle intervient à un moment où le Kremlin a intérêt à prendre en compte un certain mécontentement de la population, à y répondre — à sa façon — et éventuellement à canaliser cette humeur en désignant des coupables. Cela est particulièrement nécessaire dans la mesure où on est à moins de six mois de la prochaine élection législative qui aura lieu en septembre prochain.

L’incapacité manifeste de l’armée russe à obtenir une victoire décisive en Ukraine, les besoins humains pour le front et le poids des pertes humaines commencent-ils à avoir un impact réel au sein de la société russe ? Quel est aujourd’hui l’état d’esprit des familles de victimes de guerre ? Ce mécontentement peut-il devenir un facteur d’instabilité politique ?

Paradoxalement, les difficultés de l’armée russe et surtout les immenses sacrifices humains qu’elle engendre n’ont à ce jour qu’un retentissement limité au sein de la population. La principale raison en est que l’immense majorité des combattants, et des victimes, sont des contractuels, payés des sommes équivalentes à cinq ou six fois le salaire moyen pour aller au front. Non seulement cet enrichissement soudain empêche toute manifestation d’empathie ou de solidarité de la part du reste de la population, mais en plus cet engagement permet à l’entourage de ces combattants de connaitre une amélioration inespérée de leur situation matérielle. De même, le public dans lequel l’État russe puise ses réserves de combattants est particulièrement défavorisé et vulnérable ; ce sont les groupes sociaux qui, le cas échéant, auraient le moins de ressources pour pouvoir exprimer leur mécontentement. Il est intéressant à ce titre de noter le contraste avec les évènements de l’automne 2022, lorsque le Kremlin a décrété la mobilisation partielle. À ce moment, la réaction sociale a été beaucoup plus virulente et s’est par ailleurs accompagnée d’un départ massif — évalué à environ un million de personnes qui ont quitté précipitamment la Russie. Fait rare, face à cette déstabilisation, les dirigeants russes ont reconnu des erreurs et se sont ensuite appliqués à privilégier le recrutement de contractuels. Cet évènement montre bien que du point de vue de l’État russe, toutes les vies ne se valent pas. Les populations vulnérables et « dont la valeur économique était faible » — pour reprendre la définition que l’économiste russe Vladislav Inozemtsev donne de l’« économie de la mort » actuellement à l’œuvre en Russie — sont grassement payées pour servir de chair à canon, tandis que le maximum est fait pour préserver les autres groupes sociaux des conséquences les plus dures de la guerre. Si ce modèle a pu fonctionner ces dernières années, l’essoufflement de l’économie russe ainsi que les très grandes pertes humaines sur le front pourraient malgré tout conduire le Kremlin à envisager une seconde vague de mobilisation dont le cout politique pourrait être, en revanche, extrêmement élevé. De même, la perspective d’un retour massif des combattants qui feraient savoir à la population restée à l’arrière les conditions réelles dans lesquels ils évoluent pourrait s’avérer explosive. Une partie des conséquences de cette situation peut être canalisée dans une politique ambitieuse de gestion des vétérans. Mais les guerres précédentes, que ce soit en Afghanistan ou en Tchétchénie, ont plutôt montré la tendance qu’a l’État russe à progressivement abandonner ses anciens combattants, dont la prise en charge aurait par ailleurs un coup politique et économique élevé.

Le défilé militaire du 9-Mai, marqué par l’absence de véhicules blindés, a alimenté les spéculations : s’agit-il d’un aveu de faiblesse logistique ou d’une manifestation de la paranoïa sécuritaire du pouvoir ? Qu’en pense la société russe ?

Au fur et à mesure des années, les commémorations du 9-Mai sont devenues de plus en plus grandioses, en faisant l’évènement le plus important fêté en Russie. L’édition de 2026 contraste avec le faste des années précédentes. Les circonstances sont particulièrement défavorables avec, en effet, des enjeux sécuritaires mais aussi une économie aujourd’hui mise à mal. Non seulement la cérémonie a été très courte, mais le discours de Poutine lui-même était très bref et sans relief. On peut également envisager ce changement de registre dans la perspective de l’élection présidentielle à venir, les périodes de scrutin étant habituellement des séquences de dépolitisation et de prudence afin de ne pas attiser les clivages et conflits existants.

Comment analysez-vous les conséquences de l’enfermement mental de Vladimir Poutine dans son rapport à l’appareil d’État et au quotidien de la population russe ?

On a beaucoup mis la décision de « l’opération militaire spéciale » sur le compte de l’enfermement de Vladimir Poutine, qui a pris de court la majorité de son entourage et était visiblement mal informé sur la situation en Ukraine. Sans parler des effets sans doute catastrophiques à moyen-long terme sur les plans démographique, économique et politique pour la Russie, à plus court terme ça n’a cependant pas eu de conséquences majeures. Si le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine a été considéré comme un échec, les dirigeants russes ont su corriger le tir d’un point de vue stratégique, au moins pour stabiliser leur positionnement, et mettre au point un ensemble de dispositifs répressifs et incitatifs pour empêcher la contestation sociale et politique. De même, cette image de Président enfermé n’est pas incompatible avec les registres de légitimation très personnalisée qui présentent Poutine comme une sorte de personnage exceptionnel, au-dessus de la mêlée et dont les erreurs peuvent être mises sur le compte d’un entourage malveillant qui l’informerait mal ou ne respecterait pas ses décisions.

Nous assistons depuis quelque temps à une vague de purges au sein des cercles du pouvoir. Ces mouvements sont-ils le signe d’une restructuration nécessaire pour garantir la survie du système, ou les prémices d’une déstabilisation interne plus profonde augmentant le risque de putsch ?

Le terme de « purge » me semble inapproprié, dans la mesure où il fait référence à la période stalinienne marquée par une politique répressive autrement plus systématique et violente que celle menée à l’époque de Poutine, même depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. À l’inverse, la gestion par le président russe de ses hauts responsables a plutôt été marquée par la prudence et la stabilité, même si le Kremlin a toujours pratiqué une violence ciblée contre les individus considérés comme les plus dangereux. Si, répétons-le, la vie politique russe est marquée par son opacité et que l’on en est souvent réduit à interpréter, on peut cependant, en effet, noter une certaine accélération dans les nominations et les disgrâces. On peut y voir le résultat d’une méfiance accrue du Président vis-à-vis de son entourage mais aussi une insatisfaction quant aux performances économiques et militaires de la Russie, ou encore une façon de gérer le mécontentement de la population en désignant des responsables. Jusqu’ici et malgré des évènements qui auraient pu profondément déstabiliser le pouvoir, c’est plutôt la loyauté qui a prévalu. La tentative de putsch de Prigojine, en juin 2023, a été un échec ; les sanctions économiques à l’égard des oligarques ont rendu ces derniers encore plus dépendants et loyaux au pouvoir ; les attentats du Crocus City Hall n’ont occasionné aucun scandale majeur au sujet des failles de sécurité de l’État russe ; de même pour l’occupation de l’oblast de Koursk à l’été 2024.


La question de la succession de Vladimir Poutine est-elle aujourd’hui un sujet de discussion au sein des élites ou de la société russe, ou le système est-il incapable d’envisager l’après-Poutine ?

Plus on avance dans le temps, et plus la succession de Vladimir Poutine se présente comme une question abstraite. Lors de sa première année de présidence, celui-ci, alors à peine quinquagénaire, avait tout de suite annoncé qu’il ne modifierait pas la Constitution pour pouvoir se maintenir au pouvoir au-delà des deux mandats consécutifs autorisés. À ce moment-là, de nombreuses rumeurs circulaient sur de possibles successeurs, parmi lesquels le nom de Dmitri Medvedev est très tôt revenu régulièrement. Par ailleurs, le conseiller Vladislav Sourkov, qu’il n’est plus nécessaire de présenter depuis la publication du Mage du Kremlin par Giuliano da Empoli, faisait publiquement des déclarations sur la nécessité de préparer l’après-Poutine, notamment en consolidant le rôle du parti majoritaire Russie unie. Le retour de Poutine à la présidence en 2012 après le mandat de Medvedev et l’immense mouvement de protestation qui l’a accompagné et vu notamment l’émergence de nouvelles figures d’opposants comme Alexeï Navalny ont contribué à durcir et personnaliser davantage le pouvoir. Bénéficiant d’un mandat présidentiel allongé de quatre à six ans, le président russe n’a certes pas formellement modifié la limite constitutionnelle qui limite l’exercice de la fonction suprême à deux mandats successifs. Il a en revanche profité d’une réforme constitutionnelle sur d’autres sujets annexes en 2020 pour accepter la proposition d’une « remise à zéro » du nombre de mandats qu’il peut effectuer, ce qui le conduit à pouvoir légalement diriger la Russie jusqu’en 2036. C’est un aveu de faiblesse pour le régime russe, dont la survie dépend de plus en plus étroitement d’un dirigeant présenté comme irremplaçable.

Vous expliquez dans votre ouvrage La Russie de Poutine qu’en Russie, les logiques sociales et politiques restent éminemment plurielles. Comment cela se traduit-il alors que se dessinent de nouvelles élections législatives en septembre prochain ?

Derrière la perception d’une société très monolithique, vision d’ailleurs alimentée par le pouvoir, la société russe est en fait diverse et je dirais même fragmentée. Aux clivages sociaux d’une société particulièrement inégalitaire en termes de richesse s’ajoutent de très grandes différences territoriales : monde urbain versus monde rural, mais aussi régions riches — historiquement celles pourvues en hydrocarbures et aujourd’hui celles où se sont implantées les usines liées au secteur militaro-industriel — et régions pauvres. À cela, il faut ajouter des clivages identitaires : la Russie en tant qu’ancien empire reconnait la diversité de sa population et se définit dans sa Constitution — adoptée en 1993 — comme un État multinational où, aux côtés des quelque 72 % de Russes ethniques, se distinguent des dizaines de « nationalités », pour reprendre les termes de l’époque soviétique. Citons enfin des clivages de genre approfondis par la promotion des valeurs dites traditionnelles depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence, en 2012, et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Dès le premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004), une série de réformes sur les partis et les élections ont peu à peu empêché cette extraordinaire diversité de s’exprimer dans l’offre politique. Outre des conditions très contraintes imposées aux partis et aux candidats pour pouvoir participer aux élections, les organisations partisanes sont aussi soumises à des exigences légales et des interdits comme ceux de se prévaloir d’intérêts dits « sectionnels » : il n’est ainsi pas possible pour un parti de se prévaloir d’un groupe social, d’une région, d’une langue ou encore d’une religion. 

S’il y a bien une diversité sociale et idéologique dans la Russie de 2026, celle-ci doit, pour s’exprimer politiquement et électoralement, entrer dans des cases limitées et définies à l’avance par le pouvoir. Par ailleurs le pouvoir a tendance depuis plus de vingt ans à promouvoir une opposition dite choisie, qui peut se présenter comme « communiste », « patriote » ou encore « libérale » mais qui, dans les faits, reste loyale et dépendante du Kremlin, éclipsant et remplaçant alors des forces politiques hostiles à Vladimir Poutine et sa politique. Lors de la présidentielle de 2024, le candidat à la candidature Boris Nadejdine, ouvertement critique sur la guerre en Ukraine, s’est vu opposer des obstacles administratifs qui l’ont empêché de faire campagne.

Thomas Delage

Clémentine Fauconnier

areion24.news

La marine iranienne a repêché un drone sous-marin américain de type Dive LD dans le détroit d'Ormuz

 

Attaquer des navires, bombarder des bases américaines, proclamer des zones interdites: depuis bientôt sept mois, les Iraniens mènent la vie dure aux agresseurs américains grâce à ces tactiques. Efficaces, elles n'ont toutefois plus rien de surprenant. Mais les mollahs viennent de réussir un coup de maître qui pourrait rendre la guerre au Proche-Orient encore bien plus meurtrière.

Mardi, la marine iranienne – que les Etats-Unis ont maintes fois déclarée morte – a repêché dans le détroit d'Ormuz un sous-marin américain sans pilote à la pointe de la technologie. Baptisé «Dive LD», ce monstre des profondeurs de six mètres de long, qui rappelle un zeppelin, a été conçu par le fabricant d'armes américain Anduril Industries.

Le submersible peut effectuer des missions en autonomie pendant jusqu'à dix jours et plonger jusqu'à 6000 mètres de profondeur. Selon ses fabricants, il est parfaitement adapté à la «guerre des mines» et au «placement précis» de charges dangereuses. Coût unitaire: 2,5 millions de dollars. Une belle prise pour les Iraniens, qui exploitent déjà cette découverte rare à tous les niveaux.

Un précieux butin pour les ingénieurs iraniens

L'ambassade d'Iran en Inde a annoncé sur X une grande «cérémonie de déballage par nos ingénieurs». Au Ghana, leurs collègues ont de leur côté souligné que le sous-marin, au moment de son échouage, «clignotait encore comme un idiot».

Une chose est sûre: l'Iran excelle dangereusement dans la reproduction et le perfectionnement des systèmes d'armement qu'il capture. Depuis la création de la République islamique en 1979, l'Occident ne vend plus d'armes à Téhéran.

Les mollahs ont donc misé entièrement sur la production nationale et formé leurs ingénieurs et ingénieures en conséquence dans les grandes écoles d'ingénieurs. Ce n'est pas seulement ce que confirme le service de renseignement militaire américain (DIA) dans un rapport de situation. Les impressionnants arsenaux des armées par procuration iraniennes à Gaza, au Yémen ou au Liban en témoignent également.

Percer les secrets du drone

Ce «drone sous-marin» ultramoderne sorti des ateliers d'armement de Washington tombe donc à point nommé pour les concepteurs de Téhéran. Peu importe que les généraux américains responsables minimisent la portée de l'affaire ou que les fabricants insistent sur le fait que le logiciel de leur zeppelin des profondeurs soit «protégé»: ce tout dernier modèle, que les Américains ont de fait livré aux Iraniens, permettra bientôt aux fabricants de bombes de Téhéran de mener leur guerre dans le détroit d'Ormuz de manière encore plus efficace et meurtrière.

Sans parler de l'intérêt que devraient bien sûr porter les amis des mollahs à Moscou et à Pékin à ce que renferme ce super-engin américain. Des experts des deux camps mettent en garde contre les conséquences de ce coup d'éclat iranien.

Kevin Rowlands, spécialiste de la guerre navale au Royal United Services Institute britannique, a déclaré à Reuters que les Iraniens reproduiraient le drone et en tireraient ainsi de nombreux enseignements sur la technologie américaine. De son côté, Farzin Nadimi, spécialiste du Proche-Orient au Washington Institute for Near East Policy, craint que le drone capturé ne permette aux mollahs d'améliorer leurs propres sous-marins et drones maritimes.

L'Iran n'en est pas à son coup d'essai

Un incident survenu en 2022 illustre à quel point les Américains prenaient alors au sérieux le risque de voir leur matériel militaire tomber entre les mains des Iraniens. Sous la présidence de Joe Biden, les Etats-Unis avaient dépêché un navire de guerre accompagné d'hélicoptères de combat pour empêcher les Iraniens de s'emparer de l'un de leurs appareils de mesure militaires.

En 2011, le président de l'époque, Barack Obama, était même allé jusqu'à demander publiquement à Téhéran de restituer un drone américain intercepté dans l'espace aérien iranien. L'Iran n'a évidemment pas songé à le restituer. Il a au contraire rapidement reproduit le drone RQ-170 Sentinel Stealth avec succès, comme en témoignent les drones «Simorgh» des mollahs, directement inspirés du modèle américain.

Le président américain Donald Trump n'a pour l'instant pas commenté ce nouvel affront. Sa contribution au débat s'est limitée à une proposition formulée lors d'un meeting électoral au Texas: rebaptiser le détroit d'Ormuz «détroit de Trump».

blick.ch