Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 30 avril 2026

Le renseignement d’affaires : arme de guerre économique au service de la souveraineté des entreprises

 

Anticiper les risques et identifier les opportunités en maitrisant l’information stratégique, c’est ainsi que vous définissez le but du renseignement d’affaires. En quoi cela consiste-t-il concrètement ?

Lorsqu’une entreprise a la volonté de conquérir un marché ou souhaite nouer un nouveau partenariat, alors son dirigeant va faire appel à un cabinet de renseignement d’affaires afin, justement, d’anticiper les risques liés à ses prises de décisions.

Pour cela, le cabinet va mener des investigations pour vérifier l’honorabilité des partenaires, la véracité du marché, la surface financière des partenaires d’affaires ou le contexte géopolitique si le marché est à l’international. Or, c’est en anticipant les risques que nous allons identifier les opportunités et que nous allons pouvoir faire ce qu’on appelle des levées de doutes, comme cela se fait notamment à l’armée où j’officiais auparavant. Pour un dirigeant, la levée de doutes est particulièrement importante. Elle permet de remettre en perspective un projet et de remettre en question la stratégie du dirigeant qui va alors nécessairement identifier des opportunités.

Faire du renseignement d’affaires, c’est donc procéder à des levées de doutes sur des questionnements dans la stratégie d’un dirigeant — à travers des investigations techniques, économiques et humaines — afin d’aboutir à des opportunités.

De quel type d’opportunité parle-t-on ?

Cela peut être, par exemple, un levier de négociation qui va permettre d’économiser des sommes importantes ou de se positionner en force et d’obtenir des clauses plus avantageuses dans le contrat. Cela peut aussi conduire à abandonner le projet, car les risques sont trop importants, qu’ils soient économiques ou réputationnels.

En quoi le renseignement d’affaires diffère-t-il du renseignement traditionnel ou de l’espionnage industriel ou économique ?

La principale différence entre le renseignement classique et le renseignement d’affaires est la finalité. En effet, le renseignement d’affaires se pratique à des fins économiques pour le monde des affaires. Dans le renseignement traditionnel, nous allons retrouver d’une part le renseignement relatif à la vie privée des individus et bien sûr le renseignement d’État qui est un outil de l’État au service d’enjeux étatiques.

En revanche, l’espionnage industriel ou économique est un tout autre type d’activité qui consiste à utiliser des moyens illégaux à des fins de renseignement. Le renseignement d’affaires respecte le cadre légal. Il est très simple de faire de l’espionnage industriel car l’objectif est simple : obtenir de l’information sur l’industrie ciblée en utilisant tous les moyens à disposition, qu’ils soient légaux ou pas. Or, dans le renseignement d’affaires, la tâche est bien plus subtile puisqu’elle implique de maitriser le droit et la législation, qu’elle soit française, européenne ou internationale. On ne se comporte pas de la même manière en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie.

Respecter le cadre légal, c’est respecter le droit qui encadre nos actions en termes de renseignement. Il en va de l’éthique mais surtout de l’efficacité pour le client qui demande à obtenir du renseignement exploitable pour son activité.

Existe-t-il néanmoins des passerelles entre le renseignement d’affaires et les autres mondes du renseignement ?

Franchir la ligne peut être facile, mais tout cela est propre à la politique interne et à l’éthique de chaque cabinet. En effet, les dirigeants, pour des raisons de pression économique, d’urgence de trésorerie, d’ambition ou parfois malheureusement par appât du gain ou absence de moralité, peuvent être tentés d’appeler à contourner les règles. Mais notre rôle est avant tout de bien les conseiller et de leur éviter des risques supplémentaires. Quand vous maitrisez le droit, vous êtes capable de déterminer si telle ou telle action sera recevable juridiquement. Grâce à cela, on peut découvrir que certaines actions ont été acceptées par la jurisprudence et que cela ne relève pas de l’espionnage comme on pouvait le penser au départ. Mais il est donc tout à fait possible de travailler avec éthique et efficacité.

Quels sont les principaux types de clients faisant appel à ce service ? Et dans quels types de circonstances le font-ils ?

Il existe deux types bien différents de clients : les dirigeants et les avocats d’affaires. Il en découle deux types de missions bien distincts.

Dans le premier cas, les dirigeants font généralement appel au renseignement d’affaires lorsqu’ils sont en anticipation d’un problème. C’est avant de s’associer avec telle entreprise ou tel individu qu’ils vont nous contacter pour en savoir plus sur leur futur partenaire, dans le but d’obtenir un maximum d’informations. Or, la plupart du temps, lorsqu’on se tourne vers un cabinet tel que le nôtre, c’est qu’il y a un problème. J’ai tendance à dire que lorsqu’il y a un doute, c’est qu’il n’y a pas de doute. Nous avons eu le cas d’un dirigeant qui voulait investir plusieurs millions sur un dossier dans un investissement médiatisé avec M. X et M. Y. À l’issue de la phase d’investigation, nous avons découvert une usurpation d’identité de dirigeant, des condamnations de l’Autorité des marchés financiers et une interdiction d’exercer en France qui avait conduit au montage d’une société à l’étranger. Au regard de la situation, le dirigeant a donc pris la décision de se retirer de cette affaire.

Dans l’autre cas, nous entrons dans le domaine du contentieux des affaires. Il ne s’agit plus d’anticipation car le problème est déjà existant et c’est déjà trop tard. La mariée était bien habillée, le client a foncé sans se poser de questions, mais au final ça se passe mal. Le client veut donc trouver un moyen de s’en sortir. Dans ces cas-là, ce sont les avocats qui la plupart du temps contactent le cabinet de renseignement d’affaires. Nous nous retrouvons donc non pas au service du dirigeant mais d’une stratégie judiciaire pour le dirigeant. Il nous faut donc apporter du renseignement au service de la stratégie de défense. Si le renseignement n’est pas recevable juridiquement, en raison des techniques de captation utilisées, il ne pourra pas être utilisé. Charge donc au cabinet de renseignement de trouver un moyen d’apporter un levier de négociation qui invitera le partenaire d’affaires à entamer une sortie amiable afin d’éviter des procédures lourdes et couteuses. Il arrive parfois qu’une négociation à l’amiable ne soit pas possible et qu’il faille accompagner le dirigeant dans le cadre d’une procédure judiciaire. J’ai eu le cas d’une société avec mes équipes dont nous avons dû démanteler tout le passé financier afin de démontrer qu’elle avait pour habitude de vider les entreprises de leur substance et de les revendre à la découpe. Dans le cas de cette affaire, nous défendions une entreprise familiale française avec un savoir-faire spécifique. Nous avons pu remporter l’affaire en prouvant que le maintien de l’emploi n’allait pas être respecté, qu’ils avaient l’habitude de racheter des sociétés françaises pour récupérer le savoir-faire afin de le revendre à l’étranger et que les flux financiers étaient un peu obscurs. Le rachat a été évité et les emplois ont été maintenus. Un autre cas récurrent concerne les captations de savoir-faire au sein d’une entreprise, dans le but de les revendre au concurrent. Les cas sont nombreux. Dès lors, comment prouver que l’entreprise concurrente a missionné le salarié, et comment la faire condamner ainsi que le salarié lui-même ? Grâce à notre savoir-faire, on peut le prouver et cela illustre bien que l’on peut s’en sortir, même si la plupart des dirigeants faisant appel au renseignement d’affaires ne vont pas l’afficher sur la place publique.

Il y a bien sûr enfin des cas où il n’y a rien à trouver, le partenaire n’a rien à se reprocher et il n’y a pas de levier de négociation utilisable. Il faut aussi avoir l’honnêteté de le reconnaitre.

Dans quel type de secteur d’activité travaillez-vous ?

Je suis multisectorielle et je travaille autant avec le marché de l’art que celui de la construction, de la tech, de l’industrie agroalimentaire ou de la défense. J’accompagne ainsi une grande diversité de dirigeants et c’est ce qui fait la richesse de l’activité. J’ai l’intime conviction que si vous maitrisez les techniques de renseignement, c’est transposable à n’importe quel secteur. La preuve en est que j’ai utilisé mon passé d’officier de renseignement étatique pour le transposer aux affaires. Si on maitrise cela, on peut travailler dans n’importe quel secteur. Cela nécessite bien sûr des adaptations ou des outils avec plus d’appétence dans certains milieux. Mais la stratégie de base reste la même.

Vous avez dit que le renseignement d’affaires est un outil au service de la souveraineté nationale. Pourquoi ? Comment cela se traduit-il ?

L’économie est une autre façon de servir son pays et le renseignement d’affaires se met au service des entreprises françaises qui veulent s’ouvrir à l’international, possèdent un savoir-faire à préserver et/ou souhaitent rester plus concurrentielles. Dans ce contexte, et comme expliqué précédemment, notre rôle est de se renseigner pour savoir quel loup entre dans la bergerie, afin de préserver le savoir-faire national ou de se prémunir d’acteurs malveillants qui peuvent entrer au capital. Or, pourquoi les entreprises françaises font-elles appel à des investisseurs étrangers ? C’est bien souvent car elles ne trouvent pas d’investisseurs français ou qu’elles ne trouvent pas non plus de relais de croissance auprès de l’État. Mais des choses sont actuellement en train d’évoluer à ce sujet.

Le dirigeant français que je côtoie n’a pas spécialement envie de faire entrer un Canadien, un Allemand ou un Japonais à son capital. Ce n’est pas une envie. Il a avant tout besoin de fonds pour investir, maintenir son économie et les emplois. À force de voir qu’il ne parvient pas à attirer les capitaux nationaux, il va chercher ailleurs. Notre rôle, en tant que cabinet de renseignement d’affaires, est d’accompagner le dirigeant dans cette démarche, en s’assurant que le partenariat international sera sein, en protégeant certaines informations stratégiques et en restant concurrentiel. Nous aidons notamment les entreprises à se préserver face à l’opacité ou aux investissements dissimulés. En aidant ces entreprises françaises à être plus concurrentielles sur le marché international, on contribue à préserver l’économie française et à préserver notre souveraineté. Par ailleurs, lorsqu’un dirigeant veut s’ouvrir à un investissement international, on vérifie d’abord toujours qu’il a bien essayé toutes les options nationales.

Alors que le droit est aujourd’hui utilisé par certains pays comme un instrument de puissance, comment accompagnez-vous des entreprises françaises qui voudraient s’ouvrir au marché américain alors que l’extraterritorialité du droit américain a déjà couté 14 milliards d’amende aux groupes français (2) ?

Si un tel cas devait se présenter, alors nous nous ferions accompagner d’experts spécialisés sur la question. Sur ce type de dossier, il n’y a pas d’amateurisme à avoir car les conséquences ont été terribles pour certaines sociétés, certains individus et pour le pays (3).

Le renseignement d’affaires est donc un outil de guerre économique ? Pensez-vous que les entreprises françaises sont aujourd’hui suffisamment armées dans ce contexte ?

Effectivement, la guerre économique est une réalité et il faut arrêter d’être naïfs sur la question (4). Par ailleurs, au risque de surprendre, je pense qu’en effet, les entreprises françaises sont suffisamment armées pour y faire face. Le problème est qu’elles n’utilisent pas les bonnes armes.

Au sein de la stratégie d’État se trouve le renseignement (militaire, économique, étatique), qu’il soit intérieur ou extérieur. Les structures de renseignement existent. Dans un contexte de guerre économique, c’est la même chose pour les entreprises. Le renseignement d’affaires constitue l’une de ces armes à disposition. Mais c’est au dirigeant de l’entreprise à qui revient le choix de l’utiliser ou non. C’est une question de priorité.

Le problème est que la plupart du temps, le dirigeant n’utilise pas cet outil à sa disposition car il n’y est pas formé ou tout simplement parce qu’il n’ose pas, d’où l’enjeu de sensibiliser sur ce sujet. Car en utilisant le renseignement d’affaires, une entreprise sera bien plus concurrentielle, offensive et pérenne économiquement.

Dans quelle mesure les avancées technologiques et la numérisation de nos sociétés contribuent-elles au développement de votre activité et de vos stratégies ?

Il est indéniable que la numérisation constitue un avantage stratégique pour le renseignement aujourd’hui. Mais attention, car cela peut être à double tranchant.

La numérisation des sociétés a offert beaucoup d’informations en open source, via l’OSINT, ce qui facilite les investigations. C’est intéressant pour des entreprises qui n’ont pas beaucoup de budget et qui veulent faire des investigations de première intention. Avec le temps, le dirigeant et ses équipes ont la capacité de mener ces investigations pour effectuer eux-mêmes des levées de doutes. Le but du renseignement d’affaires, c’est avant tout d’être autonome afin d’assurer la souveraineté de sa propre entreprise.

C’est une bonne chose que l’OSINT se soit démocratisé, mais cela pose plusieurs problèmes. Le premier est qu’aujourd’hui tout le monde fait de l’OSINT et tout le monde s’invente spécialiste. Malgré cela, tous n’ont pas la capacité de remettre en perspective les renseignements recueillis par rapport à la stratégie du dirigeant, et cette étape est fondamentale dans le renseignement d’affaires. Le second problème est qu’Internet offre un trop grand nombre d’informations et que tout n’est pas vrai. On le sait pourtant, trop d’informations tue l’information et trop de fausses informations tue la bonne information. Et c’est justement la stratégie de certaines entreprises, qui sont très bien conseillées par des cabinets stratégiques, de noyer la bonne information dans un flot d’information constant.

Le renseignement humain est-il un atout dans le renseignement d’affaires ?

Le renseignement humain est indispensable à un certain niveau. Face à des entreprises discrètes, qui forment leurs dirigeants à être vigilants, vous ne pourriez rien trouver en OSINT. Au contraire, l’entreprise va plutôt laisser ce qu’elle a envie de laisser afin de maitriser son information. Ainsi, à certains niveaux stratégiques élevés, vous ne trouverez que des faisceaux d’indices pour aller sur le terrain. Le renseignement humain sera la clef qui va vous faire obtenir le bon renseignement, au bon moment, pour prendre les bonnes décisions. C’est pour cela que les dirigeants dont les enjeux sont hautement stratégiques viennent nous voir. Ils veulent avoir le renseignement très particulier qui va faire basculer leur stratégie.

Cependant, il est important de rappeler qu’à partir du moment où il y a de l’humain, il n’y a pas d’instantané. Mais il s’agit d’un nectar informationnel, fruit d’une longue captation, avec un renseignement qualitatif et vérifié. De plus, selon les terrains sur lesquels vous pouvez opérer, il y a du risque et donc un cout. Nous ne travaillons pas pour l’État, nous sommes des civils, donc le risque n’est pas compris dans la mission. Pour certains pays ou certaines activités, je décide de ne pas envoyer de renseignement humain car nous parlons de sociétés et le risque humain ne vaut pas la chandelle du renseignement, qui ne doit pas toujours s’obtenir à n’importe quel prix. Il est de mon devoir de préserver mes équipes.

Dans quelle mesure le moment de rupture géopolitique que nous vivons aujourd’hui sur la scène internationale affecte-t-il votre activité ?

Le contexte actuel est favorable à notre activité dans la mesure où il met en alerte les dirigeants qui souhaitent prendre des risques et donc davantage se renseigner avant de se lancer dans une nouvelle affaire. Mais malgré le contexte, ce qui est positif, les dirigeants sont quand même partants pour se lancer dans de nouveaux projets économiques. Et je salue ces initiatives.

Enfin, y a-t-il des pays avec lesquels il est plus difficile de travailler ou qui nécessitent une vigilance supplémentaire, par exemple la Chine ou les États-Unis où la législation est un peu particulière ?

Qu’il s’agisse de travailler avec les États-Unis, la Chine ou tout autre pays, il est à mon sens indispensable de mettre à disposition des dirigeants des expertises pointues et de haut niveau, que ce soit en termes d’extraterritorialité, de législation et de pratiques d’affaires, quelle que soit la complexité.

Travailler à l’international implique de s’adapter au pays, à sa culture et à ses règles. Il est donc nécessaire en amont de bien préparer son implantation afin de limiter les risques et de s’entourer des meilleurs experts en la matière. Il ne faut pas hésiter à faire appel à des partenaires locaux et il conviendra de ne jamais minimiser la législation d’un pays.

J’ai fait le choix de ne pas accompagner les dirigeants souhaitant se rendre dans des pays à haut risque. Selon moi, il y a beaucoup à faire dans le reste du monde et, pour être honnête, la plupart des dirigeants que j’accompagne souhaitent s’implanter là où leurs collaborateurs seront épanouis de travailler.

Propos recueillis par  

Notes

(1) Voir le site du cabinet de renseignement d’affaires : https://​www​.prisme​-intelligence​.com/.

(2) Somme à laquelle s’ajoute un montant équivalent en frais d’avocat et de cabinet de conseil.

(3) Alexandre Leraître, « Comment Washington a humilié Paris en coulisses de l’affaire Alstom », Off Investivation, 17 octobre 2024 (https://​www​.off​-investigation​.fr/​r​e​v​e​l​a​t​i​o​n​s​-​e​x​c​l​u​s​i​v​e​s​-​c​o​m​m​e​n​t​-​w​a​s​h​i​n​g​t​o​n​-​a​-​h​u​m​i​l​i​e​-​p​a​r​i​s​-​e​n​-​c​o​u​l​i​s​s​e​s​-​d​e​-​l​a​f​f​a​i​r​e​-​a​l​s​t​om/).

(4) VA Éditions, « Comprendre la guerre économique avec Christian Harbulot », vidéo YouTube, 3 mai 2024 (https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​7​9​j​Q​Q​q​e​s​zoI).

Maï-Linh Camus

Thomas Delage

areion24.news

Bloquer Ormuz pour faire saigner la Chine

 

En s’attaquant à l’Iran, Washington ne vise pas seulement Téhéran. Derrière le blocus, les sanctions secondaires et l’arme du dollar, se dessine une guerre économique plus vaste contre la Chine, privée d’un accès stratégique au pétrole iranien bon marché et contrainte de mesurer le coût de son soutien à Téhéran.

L’Iran est le front avancé de la guerre économique de Trump contre la Chine

En théorie, le blocus physique des ports iraniens par la marine de guerre américaine aurait dû être inutile. La menace-dollar et les “sanctions secondaires” (la menace adressée à toute entreprise qui commerce avec l’Iran d’être exclue du marché américain) auraient dû suffire à faire le vide autour de Téhéran.

Mais il y avait la Chine.

En quoi le dollar est-il une menace ?

Tout le monde se souvient des manifestations qui ont éclaté en Iran le 28 décembre 2025, et plus encore, de l’extrême brutalité de leur répression. 30 000 manifestants assassinés ? 40 000 ? On ne sait pas très bien.

Cette révolte a surgi en raison d’un brusque effondrement de la monnaie iranienne, le rial. Face à ce brusque renchérissement du coût de la vie, les grandes villes iraniennes se sont révoltées. La répression qui a suivi, puis la guerre, ont empêché que la question soit posée : pourquoi la monnaie iranienne s’est-elle effondrée ? La réponse est venue le 5 février 2026. Scott Bessent, secrétaire au Trésor de l’administration Trump, a revendiqué devant le Congrès des États-Unis la pleine et entière responsabilité de cette chute brutale de la monnaie iranienne. « Nous avons créé une pénurie de dollars dans le pays… avec un point culminant en décembre lorsque l’une des plus grandes banques d’Iran a fait faillite. Il y a eu une ruée vers la banque (pour retirer son argent), la banque centrale a dû imprimer des billets, la monnaie iranienne s’est effondrée, l’inflation a explosé et c’est pourquoi nous avons vu le peuple iranien dans la rue », a déclaré Bessent.

Le 15 avril, le même Scott Bessent a complété l’explication dans le Wall Street Journal : « Nous avons donc commencé à faire pression sur les avoirs iraniens à travers le monde, en coupant leurs lignes d’approvisionnement. » En clair, cela signifie que les avoirs iraniens à l’étranger, qui n’étaient pas déjà gelés, l’ont été. Les banques ont alors été incapables de fournir les devises qui auraient permis d’acheter des biens stratégiques. On connaît la suite : faillite bancaire, émeutes, répression.

Le 23 avril, l’arme dollar a continué d’être utilisée, mais en Irak cette fois. Pour punir le gouvernement irakien de n’avoir pas démantelé les puissantes milices pro-iraniennes qui pèsent sur la politique irakienne, la Réserve fédérale américaine a cloué au sol un avion chargé de 500 millions de dollars en billets de banque.

Ce transfert de billets n’avait rien d’un cadeau. La Réserve fédérale a en fait gelé le produit des ventes du pétrole irakien ; des billets qui appartiennent en principe au gouvernement irakien. Mais quand le gouvernement américain trouve la classe politique irakienne trop laxiste envers les ayatollahs, cette classe politique irakienne est privée des moyens de gouverner.

La pression financière sur l’Iran est exercée également à travers un droit de regard direct sur les comptes des Gardiens de la révolution à Dubaï et ailleurs. Dans le WSJ toujours, le même Scott Bessent a ajouté : « Afin d’accroître notre position de négociation et de mettre un terme définitif à l’afflux d’argent dans les caisses des Gardiens de la révolution et dans le pays, nous collaborons avec nos alliés du Golfe qui, après avoir subi des bombardements pendant près de 40 jours, sont beaucoup plus disposés à partager les comptes bancaires des membres du régime iranien dans leurs pays. Nous contactons les banques, y compris les banques chinoises, pour leur rappeler que tout achat de marchandises iraniennes est interdit, que les dollars correspondants seraient sanctionnés et que nous exigerons des sanctions secondaires en cas de problème ».

Cette raréfaction organisée du dollar produit toujours le même résultat. Dévaluation de la monnaie iranienne, inflation, flambée des prix des produits de première nécessité, colère grandissante de la population.

Les « sanctions secondaires » auraient dû rendre inutile le blocus maritime de l’Iran

Les « sanctions secondaires » sont le corollaire de la stratégie dollar. L’administration américaine a informé tous les pays et toutes les grandes entreprises qu’ils étaient libres de commercer avec l’Iran, mais qu’ils devraient en payer le prix : être bannis du marché américain,

être privés du droit d’acheter et de vendre en dollars, sans parler du risque de poursuite judiciaire. Les « sanctions secondaires » donnent aux États-Unis la possibilité de transformer l’Iran en pays paria. Cela a marché : même les Européens n’ont pas osé braver la menace des « sanctions secondaires ».

Un seul pays n’a pas obtempéré : la Chine.

Pékin a été le seul pays à se moquer des « sanctions secondaires ».

La Chine a acheté la quasi-totalité de la production iranienne d’hydrocarbures, soit environ 1,4 million de barils par jour. Sur une année, la Chine a importé d’Iran environ 12 % de sa consommation d’hydrocarbures.

La Chine se moque-t-elle de voir ses entreprises bannies du marché américain ? Nenni ! Elle affirme même qu’elle n’achète rien à l’Iran. L’Administration générale des douanes chinoises affirme – contre toute évidence – que la Chine n’a pas importé de pétrole brut iranien depuis 2022.

La réalité est que ni la Chine ni les États-Unis ne peuvent s’offrir le luxe d’une confrontation directe. Washington le sait. Pékin le sait. Les économies chinoise et américaine sont si imbriquées l’une dans l’autre que le coût d’une guerre économique serait plus élevé que le bénéfice escompté, l’isolement financier de l’Iran.

Néanmoins, concernant l’Iran, Pékin prend garde de ne pas faire perdre la face à Washington.

Comment ?

La Chine n’achète pas directement son pétrole en Iran. Une flotte d’au moins 500 tankers plus ou moins vétustes et sans vraie nationalité s’est relayée, jour après jour, pour charger du pétrole dans l’ile iranienne de Kharg. Puis ces tankers se sont dirigés vers l’Asie. Sur leur route, à l’abri des regards, ces tankers ont transbordé leur pétrole iranien dans les réservoirs d’un autre tanker au large de la Malaisie par exemple. « L’Iran, la Chine et toute une série d’intermédiaires ont contourné les sanctions américaines pendant des années en transportant du pétrole sur des pétroliers vétustes aux registres opaques et en transférant des cargaisons d’un navire à l’autre en mer, le tout afin d’éviter tout contrôle et toute responsabilité juridique » écrit e Wall Street Journal.

Le même WSJ a révélé récemment que la Chine finançait ses achats de pétrole par. ». De grands chantiers ont été financés par la Chine en Iran en échange de pétrole : plus de vingt milliards de dollars de réalisations diverses ont ainsi eu lieu sur vingt ans. La Chine utilise également de petites banques locales, sans activité internationale, pour réaliser des transactions avec l’Iran. Peu importe que ces banques soient privées d’accès au dollar, elles n’en ont pas besoin dans leur activité quotidienne.

Puisque la Chine empêche l’étranglement financier de l’Iran, il ne restait à Donald Trump qu’une solution : isoler l’Iran physiquement. Le 12 avril 2026, Donald Trump a annoncé que la marine américaine bloquerait « tous les navires tentant d’entrer ou de quitter le détroit d’Ormuz » jusqu’à ce que l’Iran ouvre le détroit à tout le trafic.

Le 21 avril, Scott Bessent, secrétaire au Trésor, a confirmé sur X que le pétrole iranien ne serait plus évacué par tanker de l’île de Kharg. Le Trésor américain a ajouté Bessent « exercera une pression maximale (…) pour réduire systématiquement la capacité de Téhéran à générer, transférer et rapatrier des fonds ».

Le blocus est le correctif des sanctions secondaires. Il coûterait à l’Iran plus de 400 millions de dollars par jour.

Mais à la Chine, combien coûte-t-il ?

Le département du Trésor américain a également annoncé une série de nouvelles sanctions visant le réseau de contrebande de pétrole iranien, ses groupes affiliés et son programme d’acheminement d’armements.

Cette asphyxie de l’Iran… a pour conséquence d’affaiblir la Chine. Après le Venezuela, où la Chine s’approvisionnait en énergie fossile à bas prix, voici venu le tour de l’Iran. La Chine ne pourra plus approvisionner ses entreprises en pétrole iranien bon marché.

En s’attaquant à l’Iran, Washington n’a pas seulement ciblé un ennemi régional : il a fragilisé l’un des points d’appui énergétiques et financiers de la puissance économique chinoise.

Il s’agit d’une guerre et Pékin le sait parfaitement.

Yves Mamou

amou.substack.com

Les renseignement américains évaluent la réaction de l'Iran face à une éventuelle déclaration de victoire de Trump

 

Les agences de renseignement américaines étudient la manière dont l'Iran réagirait si le président Donald Trump déclarait une victoire unilatérale dans cette guerre débutée il y a deux mois, qui a déjà fait des milliers de morts et constitue désormais un handicap politique pour la Maison Blanche, ont déclaré deux responsables américains et une source proche du dossier.

La communauté du renseignement analyse cette question, parmi d'autres, à la demande de hauts responsables de l'administration. L'objectif est de comprendre les implications d'un éventuel désengagement de Trump d'un conflit qui, selon certaines sources et conseillers, pourrait contribuer à de lourdes pertes pour le Parti républicain lors des élections de mi-mandat prévues plus tard cette année.

Bien qu'aucune décision n'ait été prise - et que Trump puisse facilement relancer les opérations militaires - une désescalade rapide pourrait atténuer la pression politique sur le président, tout en risquant de laisser derrière elle un Iran enhardi, capable de reconstruire à terme ses programmes nucléaire et balistique et de menacer les alliés des États-Unis dans la région.

Les sources se sont exprimées sous couvert d'anonymat afin d'aborder des questions de renseignement sensibles.

Le calendrier de finalisation de ces travaux par les services de renseignement reste incertain, mais ces derniers ont déjà analysé par le passé la réaction probable des dirigeants iraniens face à une proclamation de victoire américaine.

Dans les jours ayant suivi la campagne de bombardements initiale en février, les agences de renseignement avaient estimé que si Trump déclarait victoire et que les États-Unis réduisaient leur présence militaire dans la région, l'Iran y verrait probablement un succès personnel, a précisé l'une des sources.

Si Trump affirmait au contraire que les États-Unis ont gagné tout en maintenant un contingent important, l'Iran interpréterait probablement cela comme une tactique de négociation, sans que cela ne conduise nécessairement à la fin des hostilités, selon cette même source.

'La CIA n'a pas connaissance de l'évaluation prêtée à la communauté du renseignement', a déclaré Liz Lyons, directrice du bureau des affaires publiques de l'agence, dans un communiqué publié après la parution de cet article. La CIA a refusé de répondre aux questions spécifiques de Reuters concernant ses travaux actuels sur l'Iran.

Le Bureau du directeur du renseignement national s'est refusé à tout commentaire.

La porte-parole de la Maison Blanche, Anna Kelly, a déclaré que les États-Unis poursuivaient les négociations avec les Iraniens et ne se laisseraient pas 'pousser à conclure un mauvais accord'.

'Le président ne signera qu'un accord plaçant la sécurité nationale des États-Unis au premier plan, et il a été clair sur le fait que l'Iran ne pourra jamais détenir l'arme nucléaire', a-t-elle ajouté.

UN COÛT POLITIQUE ÉLEVÉ

Les sondages d'opinion montrent que la guerre est massivement impopulaire auprès des Américains. Seuls 26% des personnes interrogées dans un sondage Reuters/Ipsos publié la semaine dernière estiment que la campagne militaire en vaut le coût, et seulement 25% considèrent qu'elle a renforcé la sécurité des États-Unis.

Trois personnes au fait des discussions récentes à la Maison Blanche ont décrit un Trump parfaitement conscient du prix politique payé par lui-même et son parti.

Vingt jours après la proclamation d'un cessez-le-feu par Trump, une intense activité diplomatique n'a pas permis de rouvrir totalement le détroit d'Ormuz, vital pour l'économie, que Téhéran a fermé en attaquant des navires et en minant cette voie navigable étroite.

L'asphyxie du trafic maritime, qui assure le transit d'environ 20% du pétrole brut mondial, a fait grimper les coûts de l'énergie à l'échelle planétaire ainsi que les prix à la pompe aux États-Unis. La capacité de l'Iran à perturber le commerce lui confère un levier puissant face aux États-Unis et à leurs alliés.

Une décision de réduire la présence militaire américaine dans la région, couplée à une levée mutuelle du blocus, finirait par faire baisser les prix de l'essence.

Pour l'heure, cependant, les deux parties semblent loin de tout accord.

Le week-end dernier, Trump a annulé un déplacement de son envoyé spécial Steve Witkoff et de son gendre Jared Kushner, qui devaient rencontrer des responsables iraniens au Pakistan, déclarant samedi aux journalistes que cela prendrait 'trop de temps' et que si l'Iran voulait discuter, 'il n'avait qu'à appeler'.

LES OPTIONS MILITAIRES RESTENT SUR LA TABLE

Diverses options militaires restent officiellement envisagées, notamment la reprise des frappes aériennes contre les dirigeants militaires et politiques iraniens, selon une autre source familière des dynamiques au sein de l'administration.

L'un des responsables américains et une autre personne proche des discussions ont toutefois précisé que les options les plus ambitieuses - telles qu'une invasion terrestre du territoire iranien - semblent moins probables qu'il y a quelques semaines.

Un responsable de la Maison Blanche a qualifié d''énorme' la pression intérieure exercée sur le président pour mettre fin à la guerre.

L'une des sources a indiqué que l'Iran a profité du cessez-le-feu en cours pour déterrer des lanceurs, des munitions, des drones et d'autres matériels qui avaient été ensevelis par les bombardements américains et israéliens lors des premières semaines du conflit.

En conséquence, les coûts tactiques d'une reprise d'une guerre totale sont sans doute plus élevés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient aux premiers jours du cessez-le-feu, qui a débuté le 8 avril.

ch.zonebourse.com

L’océan Indien est-il indien ?

 

Bien que bordée par l’océan Indien, l’Inde ne s’est que peu tournée, historiquement, vers cet espace maritime. Pourtant, son importance géopolitique et commerciale croissante et le développement de l’influence chinoise poussent New Delhi à mieux définir sa stratégie : les opportunités économiques, politiques et militaires ne peuvent être ignorées dans un contexte où l’Asie devient le centre de la mondialisation.

Avec ses 7 000 kilomètres de littoral, l’Inde est largement ouverte sur l’océan Indien et ses quelque 70,5 millions de kilomètres carrés. Elle y est connectée par de grands ports, hérités des comptoirs européens, dont la hiérarchie est dominée par Mumbai, Mundra, Chennai, Visakhapatnam et Kolkata. À l’heure de la montée en puissance d’une Union indienne membre des BRICS et cinquième puissance mondiale en termes de PIB en 2024 (devant le Royaume-Uni et la France), cet espace maritime a pris une dimension stratégique : traversé par des corridors majeurs du commerce mondial (50 % du trafic de conteneurs, 80 % de celui des hydrocarbures), il est bordé par le canal de Suez, les détroits d’Ormuz, de Bab el-Mandeb et de Malacca. Anciennement marqué par la présence coloniale, dont demeurent quelques bribes – les possessions françaises d’outre-mer, le territoire britannique de Diego Garcia (abritant une base militaire américaine) –, l’océan Indien est de plus en plus un espace d’affirmation chinoise.

Compétition avec la Chine

Confrontée au « dilemme de Malacca », qui désigne le risque que fait peser ce verrou sur ses flux commerciaux malgré le recul de la piraterie, Pékin, avec les nouvelles routes de la soie, renforce ses liens avec des pays hostiles à New Delhi, tels la Birmanie ou le Bangladesh. Ce qui se traduit notamment par des investissements portuaires et/ou la négociation de facilités navales, comme à Gwadar (Pakistan), à Hambantota (Sri Lanka) et à Djibouti.

Dans cette compétition qui l’oppose à la République populaire – avec qui les tensions sont déjà vives concernant des contestations de frontières terrestres –, l’Inde nationaliste du Premier ministre Narendra Modi (depuis 2014) réplique en affirmant sa présence : investissements dans le port iranien de Chabahar, participation à la lutte contre la piraterie (opération « Atalante »), accès aux installations françaises de la région, base à Duqm (Oman), facilités portuaires aux Seychelles et à Maurice… Elle peut aussi compter sur plusieurs atouts, comme ses territoires insulaires avec les archipels de Lakshadweep et d’Andaman-et-Nicobar, qui contribuent à étendre sa zone économique exclusive (ZEE, de 2,3 millions de kilomètres carrés), ou la présence d’une importante diaspora (32,28 millions de personnes en 2023) installée dans le monde entier, notamment dans la péninsule Arabique – la communauté la plus nombreuse se trouve aux Émirats arabes unis, avec 3,42 millions d’individus –, en Malaisie (2,98 millions) et en Afrique du Sud (1,56 million).

Souveraineté diplomatique, faiblesse militaire

Longtemps ignoré – la religion hindoue estime que traverser les mers entraîne la perte de la caste, donc de la respectabilité sociale –, l’océan permet de comprendre l’évolution de l’autoreprésentation de l’Inde sur l’échiquier international. Le pays se considère comme une puissance mondiale à égalité avec les Occidentaux, aspirant, par exemple, à devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et n’hésitant pas à affirmer ses positions sur des conflits sans forcément s’aligner sur Londres, Paris ou Washington. Ainsi, en février 2022, New Delhi n’a pas condamné l’invasion russe de l’Ukraine, et, en octobre 2023, a soutenu Israël dans sa réponse militaire aux attaques du Hamas.

Reste à moderniser une marine en retard sur les plans qualitatif et quantitatif par rapport aux puissants navires chinois : forte, entre autres, de deux porte-avions, d’une trentaine de frégates, de corvettes et de patrouilleurs, d’une quinzaine de sous-marins, l’Inde est dépendante des technologies des grands fournisseurs d’armements, principalement la Russie, la France, les États-Unis et Israël (dans cet ordre). Sur la période 2018-2022, elle est ainsi le premier importateur mondial d’armes (11 % du total), même si elle vise à nationaliser au maximum ses programmes et, qu’en termes absolus, ses dépenses militaires sont loin des chinoises (81,4 milliards de dollars, contre 292 milliards).

Stratégiquement, l’Inde s’entoure d’alliés solides, en organisant des manœuvres annuelles avec l’armée française (exercice « Varuna ») et en participant au Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Diplomatiquement, afin de contrer l’influence de la Chine, notamment auprès de petits pays, New Delhi use de sa place de membre fondateur de l’Association des États riverains de l’océan Indien (IORA, en anglais) pour s’assurer une « projection océanique », comme aux Maldives et au Sri Lanka, deux nations tentées par les appels de Pékin, qui y déploie des projets d’infrastructures financés par la dette. Économiquement, l’Inde a profité du sommet du G20 qu’elle accueillait en septembre 2023 pour annoncer un corridor commercial l’unissant à l’Europe en passant par le Moyen-Orient (IMEC), « alternative » aux nouvelles routes de la soie chinoises. La guerre de Gaza, déclenchée en octobre 2023, rappelle les limites d’un tel projet, qui ne saurait se réaliser avant plusieurs années… 

L’Inde face à l’océan


Clara Loïzzo

Laura Margueritte

areion24.news

mardi 28 avril 2026

Les capacités cyber russes après quatre ans de guerre Transformation ou continuité ?

 

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a entraîné de nombreuses évolutions dans la manière dont la guerre est menée des deux côtés de la ligne du front. S’il faut d’emblée préciser que nombre de ces changements sont en fait plutôt des accélérations de tendances préexistantes, à l’image des cyberattaques menées par la Russie qui ont connu une première explosion après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre en 2014, les transformations sont également étroitement liées à celles que connaissent tous les secteurs de la société depuis l’avènement de l’IA générative.

Cet article se propose de faire le point sur ce que nous savons aujourd’hui des capacités cybernétiques de la Russie, près de quatre ans après que ses chars ont tenté de prendre Kiev. Précisons d’abord le périmètre de cette réflexion. Il existe en effet une différence fondamentale entre les représentations de ce que signifie le terme « cyber » dans les États européens et nord – américains et en Russie. Dans le premier cas, il renvoie plutôt aux couches basses de l’Internet (c’est-à‑dire les infrastructures, les protocoles, tout ce qui est invisible pour l’utilisateur) et se distingue nettement du domaine « informationnel » qui concerne les couches hautes (les applications qui reposent sur Internet et les informations et messages qui y circulent). Une intrusion de pirates dans un système pour l’espionner ou le détruire correspondra aux représentations de ce qu’est une « cyberattaque », là où l’activité de fermes à trolls ne sera pas spontanément associée. En Russie, le préfixe « cyber » existe, mais est un emprunt à l’anglais peu utilisé. On lui préfère l’adjectif « informationnel » ; ainsi, la traduction la plus courante de « cyberespace » en russe sera « espace informationnel ». Cette logique induit de considérer ce que nous qualifions de « cyber » non pas comme un domaine séparé, mais comme une partie d’un continuum commençant avec les câbles sous – marins et se terminant avec les informations consultées par les internautes. Nous nous conformerons ici à cette représentation.

Dans le domaine offensif, les quatre années de guerre ouverte ont permis de constater une intensification des tendances déjà observables avant 2022. Les attaques cyber russes se caractérisent d’abord par une forte centralisation opérationnelle doublée d’une externalisation partielle de leur exécution, ce dernier point troublant les limites entre acteurs militaires et civils. Les attaques sont coordonnées entre elles ainsi qu’avec les actions militaires physiques et les déclarations politiques, en particulier pour les groupes directement associés aux services de renseignements, au premier rang desquels APT28 (Fancy Bear), APT29 (Cosy Bear) et APT44 (Sandworm, groupe auquel plusieurs entreprises de cybersécurité affilient Cyber Army of Russia Reborn, Xaknet et Solntsepek) (1).

Les opérations de ces derniers se caractérisent en outre par leur forte sophistication, l’utilisation récurrente de failles 0‑day (2) et de virus customisés, et des attaques à double emploi visant à la fois à occasionner des destructions et à voler des données. Ces attaques ciblent aussi bien l’Ukraine que les États alliés. On constate également que les cyberattaques à visée destructive ciblent surtout les secteurs des télécommunications et des infrastructures critiques, tandis que les opérations d’espionnage se concentrent davantage sur les entités gouvernementales et les secteurs de la défense et de la technologie. L’une des attaques les plus significatives est celle menée contre l’opérateur ukrainien Kyivstar en décembre 2023, attribuée à Sandworm. Les attaquants ont infiltré le réseau dès mai 2023 pour détruire 40 % de l’infrastructure en décembre, privant 24 millions d’utilisateurs de services pendant plusieurs jours et perturbant les systèmes d’alerte aérienne.

À ces groupes étatiques s’ajoute un grand nombre de cybercriminels ou de « hacktivistes » prorusses, dont quelques noms comme Killnet et NoName057 sont apparus dans la presse européenne. Avec les acteurs étatiques, cela porte le nombre de groupes agissant dans les intérêts de la Russie à plusieurs dizaines : rien qu’en juillet 2023, la newsletter Cyberknow en dénombrait 72, soit davantage que les 51 groupes identifiés du côté ukrainien (3). Ces acteurs possèdent un niveau de technicité beaucoup plus hétérogène : alors que certains groupes cybercriminels disposent de leurs propres virus et infrastructures, les groupes de « hacktivistes » mènent principalement des attaques par déni de service (4) et pratiquent le doxxing (5). Une partie de ces derniers recrutent d’ailleurs des volontaires sur le réseau social Telegram et mettent à leur disposition des kits permettant de participer à leurs attaques même sans connaissance technique, parfois contre une rémunération en cryptomonnaie.

Bien que, dans leur cas, rien ne permette d’affirmer avec certitude qu’ils reçoivent des instructions directes de l’État, une part importante des attaques attribuées à ce type d’acteurs est également corrélée aux évolutions autour de la guerre en Ukraine. Ainsi, de multiples attaques de NoName057 en Europe entre 2022 et 2023 ont fait suite à des visites d’officiels ukrainiens ou à des déclarations sur un soutien militaire à l’Ukraine. Certaines actions relèvent par ailleurs davantage de l’opportunisme : l’attaque ayant paralysé les services de La Poste en décembre 2025 a été revendiquée par NoName057 sans qu’il soit possible à l’heure actuelle de confirmer son implication. Que cette revendication se confirme ou non, le résultat de l’attaque a été plus informationnel que technique : son effet principal en dehors des retards de livraison a été de faire parler de la Russie lors des fêtes de fin d’année en France.

Cette corrélation entre incident « réel » et impact informationnel est devenue au cours des dernières années de plus en plus systématique. Ainsi, si l’on avait l’habitude avant 2022 des campagnes de trolls sur les réseaux sociaux et des diffusions de fausses informations par des médias et des pages internet russes – qui se sont par ailleurs également intensifiées grâce à l’usage de l’intelligence artificielle tant pour leur automatisation que pour la création des faux contenus –, on constate aujourd’hui une nette augmentation des opérations clandestines menées jusque sur le sol européen avec des finalités informationnelles. La clandestinisation concerne également les médias russes qui, malgré leur interdiction en Europe, usent de divers moyens comme le dépôt de noms de domaine alternatifs ou la diffusion de contenus vidéo via des canaux qui n’ont aucun lien officiel avec eux.

Les affaires des tags d’étoiles de David et de mains rouges à Paris, ainsi que celle du dépôt de têtes de porc devant des mosquées françaises, sont caractéristiques de ces opérations. Des citoyens non russes, ignorant souvent quel est le véritable commanditaire, sont recrutés contre rémunération pour mener une action qui, dans un premier temps, provoque la confusion et appuie sur des sujets sensibles dans la société cible et, dans un deuxième temps, est attribuée à la Russie, imposant dans le débat public l’idée d’une menace russe permanente malgré les dénégations de ses officiels. Ces opérations ont pour objectif à la fois d’aggraver les fractures au sein de la population et de saper la volonté d’opposition aux intérêts russes, tout particulièrement le soutien à l’Ukraine. Précisons néanmoins que la désinformation comme les opérations clandestines semblent peu efficaces : en 2025, selon une étude du think tank Destin Commun, la majorité des Européens continuent de soutenir l’Ukraine et de percevoir la Russie comme une menace, et les clivages sur le sujet restent plus liés aux dynamiques sociopolitiques nationales qu’aux opérations russes (6).

Tout comme pour les cyberattaques, l’aspect stratégique de ces actions est coordonné au sein de l’État : c’est l’administration présidentielle, soit les fonctionnaires du Kremlin, et particulièrement les équipes du vice – directeur Sergueï Kirienko, qui ont la charge de ce type de manœuvres. L’exécution est quant à elle externalisée à des sociétés privées spécialisées dans l’influence informationnelle, telles que la Social Design Agency (SDA) d’Ilya Gambashidze. La jonction entre ces entités et le Kremlin se fait par des structures appelées ANO (« organisations autonomes à but non commercial », sortes d’associations dont les dirigeants sont en réalité proches des structures étatiques, voire en proviennent directement). C’est particulièrement le cas d’ANO Dialog, qui reçoit des financements pour mener ses propres opérations informationnelles et distribue une partie de ces fonds à des entreprises comme la SDA. Ce modèle à trois étages a commencé à se développer avant même 2022, mais s’est imposé après la mutinerie avortée d’Evgueni Progojine à l’été 2023, qui a occasionné une accélération du processus de raffermissement du contrôle de l’État sur ce type d’opérations.

Soulignons que ces opérations informationnelles ne visent pas seulement à déstabiliser les sociétés européennes, mais aussi à maintenir la population russe sous contrôle. En parallèle de ses opérations informationnelles ciblant l’Europe, ANO Dialog surveille les opinions de la population via son organisation sœur, ANO Dialog Regiony, qui possède des équipes dans chacune des régions de la Fédération de Russie. Celles-ci détectent, grâce à des outils numériques, les plaintes des habitants sur les réseaux sociaux et ont pour mission de les transmettre aux autorités locales afin de mettre en scène une réponse du pouvoir aux problèmes du quotidien du peuple. En parallèle, elles contrôlent anonymement des groupes sur les réseaux sociaux et collaborent avec des « leaders d’opinion publics » (professeurs d’écoles locales, acteurs ou encore blogueurs) pour diffuser sur leurs pages des messages favorables au travail des autorités locales et nationales arborant un vernis d’authenticité et de spontanéité. Enfin, ANO Dialog Regiony a mis en place des structures spécialisées imitant les activités de fact-checking afin de décrédibiliser les informations provenant de l’étranger. L’ensemble de ces missions poursuit un même objectif : sécuriser l’espace informationnel russe par le contrôle.

Cette sécurisation ne se limite cependant pas à l’opinion des citoyens. En effet, la guerre avec l’Ukraine et la reconnaissance de « l’Occident » comme adversaire déclaré a amené l’État russe à mettre en œuvre une série de mesures pour protéger ses infrastructures à la fois contre des risques présupposés et contre des attaques bien réelles d’acteurs ukrainiens. En particulier, les Ukrainiens ont mis en place des centres d’appels frauduleux dérobant de l’argent et des informations personnelles aux citoyens russes, tandis que les attaques menées par les drones sont rendues possibles grâce au contrôle à distance via Internet. Ces menaces ont accéléré des politiques en cours de mise en place depuis les années 2010. De nombreuses lois ont été promulguées pour lutter contre les appels frauduleux et criminaliser le vol de données personnelles, tandis que le réseau mobile a connu des coupures de plus en plus fréquentes, officiellement pour empêcher les attaques de drones (7).

Une part importante des mesures de défense de l’État russe vise à contrôler les flux de données selon une logique de territorialisation de l’espace numérique. Depuis 2022, on constate que plusieurs sites, dont celui du Kremlin, ont mis en place des restrictions géographiques (geofencing), bloquant ainsi les connexions provenant de certains pays. Par ailleurs, depuis la loi dite du « RuNet souverain » de 2019, les fournisseurs d’accès à Internet russes ont l’obligation d’installer sur leur réseau des boîtiers DPI (Deep packet inspection), également appelés TSPU dans la loi russe (pour « appareils de lutte contre les menaces »), des appareils filtrant le trafic internet russe qui ont notamment permis de restreindre l’accès à certains réseaux sociaux étrangers. Ce point a parfois déclenché des protestations, notamment dans le cas du blocage de Discord, réseau dont les fonctionnalités en ont également fait un outil de pilotage de drones utilisé par l’armée russe elle – même (8). L’État russe cherche par ailleurs depuis 2025 à imposer l’utilisation de MAX, une messagerie supposée remplacer WhatsApp et Telegram – dont une partie des fonctionnalités a cessé de fonctionner précisément lors du lancement de MAX – destinée à devenir une super – application sur le modèle de l’application chinoise WeChat et dont l’absence de chiffrement permet la surveillance de toute communication par le FSB. Le contrôle des TSPU a connu une nette centralisation depuis 2022, donnant à Roskomnadzor, le gendarme des télécoms russes, un droit de regard sur d’importants pans du réseau russe – bien que cela constitue également une forme de vulnérabilité.

Précisons enfin que les TSPU jouent également un rôle indirect dans l’annexion des territoires ukrainiens : le réseau des territoires occupés est généralement rerouté pour forcer le passage des données vers le réseau russe avant toute autre destination, infligeant de fait les mêmes restrictions aux habitants de ces zones qu’aux habitants de la Russie. Ainsi, ce qui est présenté comme une série de mesures visant à défendre la Russie de manœuvres hostiles provenant de l’étranger sert finalement à une expansion de ses capacités de contrôle au – delà de ses frontières numériques. On peut dresser là un parallèle avec la rhétorique de l’État faisant de l’invasion de l’Ukraine une mesure défensive face à une agression fantasmée de l’OTAN, reflétant une vision selon laquelle la sécurité s’obtient avant tout par le contrôle, dans la pure continuité de la pensée stratégique russe.

Notes

(1) « The Russia-Ukraine Cyber War Part 1: Three Years of Cyber Warfare », Level Blue, 20 février 2025 (https://​levelblue​.com/​b​l​o​g​s​/​s​p​i​d​e​r​l​a​b​s​-​b​l​o​g​/​t​h​r​e​e​-​y​e​a​r​s​-​o​f​-​c​y​b​e​r​-​w​a​r​f​a​r​e​-​h​o​w​-​d​i​g​i​t​a​l​-​a​t​t​a​c​k​s​-​h​a​v​e​-​s​h​a​p​e​d​-​t​h​e​-​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​war)

(2) Faille informatique encore jamais découverte.

(3) https://​cyberknow​.medium​.com/​u​p​d​a​t​e​-​2​4​-​2​0​2​3​-​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​w​a​r​-​c​y​b​e​r​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​-​j​u​l​y​-​e​c​6​4​c​f​e​f​3​8a0

(4) Attaques DDoS, consistant à multiplier les connexions pour saturer les capacités d’un serveur.

(5) Vol et révélation de données personnelles en ligne, qui peuvent ensuite être récupérées librement par des acteurs malveillants.

(6) « Ukraine : Comment les Européens voient-ils la fin de la guerre ? », Le Grand Continent, 5 décembre 2025 (https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​1​2​/​0​5​/​s​o​n​d​a​g​e​-​e​u​r​o​p​e​e​n​s​-​u​k​r​a​ine).

(7) Luke Rodeheffer, « Russia’s War Against Ukraine Driving Evolution of Cyber Warfare », Eurasia Daily Monitor, vol. 21, no 101, 7 mars 2023 (https://​jamestown​.org/​r​u​s​s​i​a​s​-​w​a​r​-​a​g​a​i​n​s​t​-​u​k​r​a​i​n​e​-​d​r​i​v​i​n​g​-​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​o​f​-​c​y​b​e​r​-​w​a​r​f​are).

(8) Anastasia Gorokhova, « Discordant », Novaya Gazeta Europe, 14 octobre 2024 (https://​novayagazeta​.eu/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​2​0​2​4​/​1​0​/​1​4​/​d​i​s​c​o​r​d​a​n​t​-en).

Kélian Sanz-Pascual

areion24.news