Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 17 mai 2026

Abu-Bilal al-Minuki, numéro deux de l'EI a été éliminé

 

Un chef de l'Etat islamique (EI) basé au Nigeria a été tué par des forces des Etats-Unis et du Nigeria, a annoncé vendredi le président américain Donald Trump. Il était le numéro deux de l'organisation terroriste au niveau mondial, selon M. Trump.

«Ce soir, sur mes instructions, les courageuses forces américaines et les forces armées du Nigeria ont mené à la perfection une mission méticuleusement planifiée et très complexe afin d'éliminer du champ de bataille le terroriste le plus actif au monde», a déclaré le président américain sur son réseau social Truth Social. «Abu-Bilal al-Minuki, numéro deux de l'EI à l'échelle mondiale, pensait pouvoir se cacher en Afrique, mais il ignorait que nous disposions de sources qui nous tenaient informés de tout ce qu'il faisait», a-t-il ajouté.

Abu-Bilal al-Minuki avait été placé sous sanctions américaines en 2023 pour ses liens avec l'EI. Washington affirmait alors que cet homme, également connu sous le nom Abu Bakr al-Mainuki, était né en 1982 et était originaire de l'Etat de Borno, dans le nord-est du Nigeria. «Avec son élimination, les capacités opérationnelles de l'EI à travers le monde sont considérablement réduites», a assuré Trump.

Coopération renforcée entre USA et Nigeria

Le nord du Nigeria, le pays le plus peuplé d'Afrique, est confronté à une double insécurité: d'une part, la violence de groupes islamistes et, d'autre part, celle de bandes criminelles, appelées localement «bandits», qui procèdent fréquemment à des attaques contre des villages et des enlèvements massifs contre rançon.

La recrudescence des attaques meurtrières et des enlèvements de masse ces derniers mois a attiré l'attention des Etats-Unis. Le président américain affirme que les chrétiens du Nigeria sont «persécutés» et victimes d'un «génocide» perpétré par des «terroristes», ce qu'Abuja et la majorité des experts nient fermement, les violences touchant indifféremment les chrétiens et les musulmans.

L'armée américaine, en coordination avec les autorités nigérianes, a mené le jour de Noël des frappes dans l'Etat de Sokoto visant, selon Washington, des djihadistes de l'EI. Depuis lors, la coopération militaire entre les deux pays s'est renforcée.

Le Nigeria confirme

Le président nigérian Bola Tinubu et l'armée ont confirmé l'information samedi. «Nos forces armées nigérianes, déterminées et travaillant en étroite collaboration avec les forces armées des Etats-Unis, ont mené une opération conjointe audacieuse qui a porté un coup dur aux rangs de l'Etat islamique», a déclaré Bola Tinubu dans un communiqué confirmant une annonce du président Donald Trump.

Selon les forces de défense nigérianes, Abou Bilal al-Minuki était un «haut responsable de l'Etat islamique et l'un des terroristes les plus actifs au monde». 

AFP

jeudi 14 mai 2026

Les enjeux de la rencontre Donald Trump – Xi Jinping à Pékin

 

Le contexte de ce sommet bilatéral n’est guère favorable à Donald Trump : son opération en Iran s’enlise, la Cour suprême vient de lui infliger un camouflet sur sa politique de droits de douane et sa popularité est en berne à quelques mois d’élections de mi-mandat cruciales. De quoi, peut-être, l’inciter à initier avec son homologue chinois un de ces grands deals dont il a le secret ? Le décryptage de Barthélémy Courmont de l’excellent site The Conversation.

Retardée pour cause de guerre au Moyen-Orient, la visite officielle de Donald Trump à Pékin et sa rencontre avec son homologue chinois Xi Jinping se déroulent ces 14 et 15 mai.

Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les deux hommes n’ont eu qu’une seule rencontre bilatérale, en marge du sommet de l’APEC à Busan en Corée du Sud, en octobre dernier. Les questions commerciales, chères au président américain, avaient alors été au cœur d’échanges crispés et témoignant de la compétition à grande échelle entre les deux pays, comme ce fut déjà le cas lors de la première administration Trump.

Cet enjeu reste crucial dans la relation Washington-Pékin ; mais s’ajoutent désormais d’autres sujets de discorde.

Washington sur plusieurs fronts

Le contexte a cependant considérablement changé au cours des derniers mois. Venezuela, Groenland, Iran : dans le domaine de la politique étrangère, Washington s’est engagé depuis le début de l’année dans un aventurisme qui inquiète Pékin, d’autant plus que la Chine semble directement visée, notamment à travers la guerre contre l’Iran, qui a un impact immédiat sur les exportations de pétrole de Téhéran, dont la RPC est le principal destinataire. D’ailleurs, toutes les crises dans lesquelles Washington s’est engagé depuis janvier sont justifiées par une volonté de porter atteinte à Pékin.

Dès lors, Xi Jinping devrait, ces 14 et 15 mai, manifester sa préoccupation face aux instabilités géopolitiques du moment, et inviter son homologue américain à privilégier la retenue et une approche multilatérale prônée par les Nations unies, jusqu’à se positionner lui-même comme une sorte de faiseur de paix et profitant sur ce point de la vacance du leadership américain dans son rôle de « gendarme du monde ». C’est d’ailleurs dans cette logique que Pékin joue un rôle important dans la médiation que le Pakistan s’efforce de mettre en place sur le dossier iranien et que la RPC soutient avec force.

Xi devrait également aborder la question des sanctions frappant des entreprises chinoises accusées par Washington de maintenir des activités avec Téhéran, qui traduisent les errements de la position américaine sur le conflit au Moyen-Orient, oscillant entre discours apaisant et menaces.

Par ailleurs, contrairement à la situation qui prévalait lors de la rencontre de Busan, la Chine est aujourd’hui en position de force dans la guerre commerciale qui l’oppose à Washington, la Cour suprême et un tribunal fédéral ayant récemment mis l’administration Trump en difficulté sur sa politique douanière. Tout cela se déroule dans un contexte politique marqué par l’impératif, pour Trump, de marquer des points en prévision des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent très difficiles pour son camp.

Enfin, parmi les autres fronts sur lesquels Trump souhaite attaquer la Chine figurent les terres rares et les enjeux technologiques, alors que la RPC paraît sur le point de rattraper les États-Unis, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. La compétition entre les deux pays est désormais multidimensionnelle et, en ouvrant plusieurs fronts simultanément, le président américain la rend incertaine.

La Chine face à l’Occident

Au-delà du règlement du conflit au Moyen-Orient, la Chine aime à se rêver comme une puissance d’équilibre, en mettant en avant son rejet de l’unilatéralisme et la nécessité de relancer un multilatéralisme incarné par les Nations unies. Derrière ce slogan, c’est le rattrapage de l’Occident qui est au cœur de la grande stratégie chinoise, et qui se traduit par un discours, partagé par Moscou et dans une certaine mesure New Delhi, affirmant le déclin de l’Occident.

Mais la Chine reste discrète, d’une part parce que c’est dans sa culture diplomatique (on se souvient notamment que Deng Xiaoping, leader du pays de 1978 à 1989 et encore très influent dans les années 1990, estimait que la RPC devait demeurer en retrait sur la scène internationale), et surtout parce qu’elle n’a aucun intérêt à s’exposer, laissant son principal rival, Washington, s’empêtrer dans des guerres sans fin qui ternissent un peu plus son image et sa crédibilité. Traduisant la pensée de Xi Jinping, le magazine The Economist fit ainsi sa une du 4 avril avec une photo représentant les deux hommes et ce titre moqueur : « N’interrompez jamais votre ennemi quand il fait une erreur. »

Ce discours sur le déclin de l’Occident s’adresse avant tout à la population chinoise, dans l’accompagnement du « rêve chinois » cher à Xi Jinping, afin de la conforter dans l’idée que le retour de la puissance chinoise est en marche, et que le régime en est le principal garant. C’est un enjeu important quand on sait que la montée en puissance de la RPC est confrontée à de nombreuses difficultés (ralentissement de la croissance, crise démographique, enjeux environnementaux, corruption…), et que les critiques, même timides et souvent réduites au silence, ne manquent pas.

Mais c’est aussi le Sud global que vise Pékin, dans une rhétorique qui invite à un remplacement progressif du leadership d’un Occident présenté comme décadent vers un « nouveau monde » incarné par les BRICS et ayant, au sommet, Pékin. Le multilatéralisme promu par la RPC pourrait ainsi être une phase transitoire vers un nouvel ordre mondial.

Il ne faut surtout pas, dans le monde occidental, sous-estimer la portée de ce discours, que la politique étrangère de Donald Trump et les multiples hésitations de l’Union européenne ne font que renforcer. On le voit notamment dans de nombreuses études qui font état d’un regain de confiance à l’égard de la Chine dans le Sud global, Pékin étant tout simplement vu comme plus responsable que l’Occident et moins susceptible que ce dernier de mettre en œuvre des « doubles standards » à l’égard des pays tiers.

Trump et l’obsession chinoise de Washington

Donald Trump a fait de la relation avec la Chine le principal enjeu de sa politique étrangère. Il s’inscrit en cela dans la continuité de ses prédécesseurs qui, républicains comme démocrates, ont tous manifesté une obsession chinoise depuis un quart de siècle. De « l’endigagement » de Bush Jr. au « pivot » d’Obama, en passant par le développement de partenariats avec les pays de la zone indopacifique, les guerres commerciales, l’insistance sur le piège de Thucydide ou les pressions sur la question des droits de l’homme, la méthode a parfois divergé, mais l’objectif reste le même : empêcher la Chine de devenir la première puissance mondiale.

Du Venezuela à l’Iran, on voit que la stratégie de l’actuel président américain consiste à viser indirectement Pékin et ses approvisionnements, en particulier en s’attaquant à ses partenaires, dans l’espoir de contraindre son rival à de nouveaux accords commerciaux. Mais cette stratégie ne fonctionne pas, et au-delà de belles promesses, Donald Trump rentrera de Pékin les mains vides s’il pense pouvoir contraindre le président chinois à de quelconques concessions, spécialement en ce moment où les États-Unis voient leur influence et leur crédibilité considérablement mises à mal.

Reste un scénario, qui semble plus que jamais envisageable en ce qu’il serait à l’avantage de Pékin et qu’il correspondrait à la stratégie du « deal » de Donald Trump : le grand marchandage (great bargain). Afin de conserver des acquis de plus en plus menacés en Asie-Pacifique, les États-Unis pourraient trouver un accord global avec la Chine sur une sorte de partage de la région. Longtemps jugé tabou à Washington, ce marchandage pourrait être considéré par le locataire de la Maison-Blanche comme un accord gagnant-gagnant. Problème : quelles seraient les lignes démarcation, de la péninsule coréenne à l’Asie du Sud-Est, en passant par Taïwan ?

Plus que jamais, les partenaires de Washington en Asie-Pacifique suivent avec attention et anxiété les positionnements d’un président américain qui a fait de l’imprévisibilité le marqueur de son mandat.

theconversation.com

Guerre au Soudan : Dubaï et Genève complices de l’ombre

 

Pas de vainqueur mais d’innombrables victimes

Depuis avril 2023, le Soudan s’enfonce dans une guerre civile dont l’ampleur dépasse les rivalités internes. Derrière l’affrontement entre deux généraux, Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Daglo dit « Hemedti », se joue une bataille pour le contrôle d’une ressource devenue centrale : l’or. Les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), anciennes alliée lors du coup d’État de 2021, se sont retournées l’une contre l’autre dans un contexte de transition politique avortée. Ce qui aurait pu rester une lutte pour le contrôle de l’État s’est transformé en une guerre totale.

Le conflit entre dans sa quatrième année sans victoire décisive. L’armée soudanaise a repris Khartoum en mars 2025, mais en octobre 2025 les FSR ont pris el-Fasher, dernière grande ville gouvernementale au Darfour, après un siège de dix-huit mois, à la faveur d’atrocités d’une dimension génocidaire. Les combats se concentrent aujourd’hui dans le Kordofan. Le Soudan concentre plus de personnes en situation de famine que le reste du monde réuni.

Contrôle de l’or

Réduire cette guerre à une rivalité personnelle serait une erreur. Elle s’inscrit dans une logique économique précise. Depuis une dizaine d’années, l’or est devenu la principale richesse du Soudan. Il est exploité dans des conditions artisanales, notamment au Darfour, en dehors de tout contrôle étatique. Les FSR ont pris le contrôle de plusieurs sites aurifères, construisant un système parallèle de financement qui leur permet d’échapper à toute dépendance institutionnelle. L’or extrait est taxé, confisqué ou directement exploité par les réseaux liés à Hemedti, puis exporté via des circuits informels. En juillet 2025, les FSR ont annoncé la création d’un gouvernement parallèle basé au Darfour, accentuant la fragmentation d’un État déjà désagrégé.

Ce système reposait jusqu’à récemment sur une destination quasi-exclusive : les Émirats arabes unis. Les données de la Banque centrale du Soudan montrent que les Émirats importaient environ 90 % des exportations officielles d’or au premier semestre 2025. Mais, accusant les émirats d’armer son ennemi, le gouvernement soudanais a officiellement rompu ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi en mai suivant. La conséquence a été immédiate : les exportations d’or vers les Émirats ont chuté, de 22,2 tonnes en 2024 à 8,2 tonnes en 2025. Khartoum a diversifié ses débouchés vers l’Égypte, Oman et le Qatar, mais cette orientation reste fragile et incomplète.

Mercenaires colombiens et trafic d’or

La rupture ne signifie pas que les Émirats se sont retirés du conflit. Une enquête du Conflict Insights Group, rendue publique par la BBC, a documenté pour la première fois un lien direct entre Abou Dhabi et les FSR, en retraçant les mouvements de plus de 50 mercenaires colombiens déployés au Soudan entre avril 2025 et janvier 2026 et recrutés par une société émiratie liée, selon le CIG, à des cercles proches du gouvernement d’Abou Dhabi. Ces mercenaires opéraient comme pilotes de drones et artilleurs et ont contribué directement à des opérations meurtrières contre des civils, dans le contexte d’une guerre de drones alimentée par des équipements essentiellement chinois acheminés via les Émirats.

En 2024, les Émirats ont importé 29 tonnes d’or directement du Soudan, auxquelles s’ajoutent les quantités transitant par des pays voisins : 27 tonnes via l’Égypte, 18 via le Tchad, 9 via la Libye. Une investigation de The Sentry a établi un lien entre des sociétés basées à Dubaï et le blanchiment illicite d’or du Soudan pour le compte de financiers des FSR. La chaîne s’étend jusqu’en Europe : entre janvier et septembre 2025, la Suisse a importé 316 tonnes d’or en provenance des Émirats, soit plus du double des volumes annuels habituels, dans une transparence très insuffisante sur l’origine réelle de ces métaux.

Propriétés liées à la famille de Hemedti à Dubaï, The Sentry, avril 2026

La crise du détroit d’Ormuz en prime

La crise du détroit d’Ormuz, consécutive aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran, a aggravé l’instabilité. Les représailles iraniennes ont perturbé les infrastructures de Dubaï, affectant la connectivité du hub aurifère émirati. Surtout, elles ont désorganisé les marchés alternatifs que Khartoum cherchait à activer depuis la rupture diplomatique de mai 2025 : le Qatar est en plein chaos économique, l’Égypte et Oman sont fragilisés.

La crise fait s’envoler les prix de l’or sur les marchés mondiaux et aboutit à ce paradoxe : l’or soudanais vaut désormais davantage à la tonne, ce qui profite aux deux belligérants, quelle que soit la destination des exports.

Dans ce contexte, la guerre tend à s’auto-entretenir. Tant que l’extraction aurifère se poursuit et que des débouchés existent, même perturbés, les acteurs du conflit disposent des ressources pour continuer à se battre. Les efforts du « Quad » – qui réunit États-Unis, Émirats, Arabie saoudite et Égypte – ont échoué. L’or agit davantage comme un accélérateur que comme une cause première : il transforme une crise politique en guerre prolongée, en lui donnant les moyens de durer.

Un modèle de prédation continental

Le cas soudanais ne saurait être réduit à une singularité africaine. Il est la manifestation la plus documentée d’un modèle de prédation qui se réplique à travers le continent. Au Mali, l’Africa Corps, successeur du groupe Wagner depuis 2025 et directement contrôlé par Moscou, perpétue une logique d’extraction militarisée des ressources en s’appuyant sur des sociétés minières russes comme levier économique. En République centrafricaine, où le lien entre ressources et financement paramilitaire russe est le mieux connu, les mêmes circuits articulent extraction minière, présence militaire et opacité des flux.

Dans l’est du Congo, le coltan et les terres rares alimentent des groupes armés dont la longévité obéit à une logique purement économique. Ce qui relie ces conflits n’est pas la géographie, ni l’ethnicité, ni l’idéologie : c’est la structure. Une ressource à haute valeur marchande, une milice pour en sécuriser l’accès, un intermédiaire régional pour blanchir les flux et un marché international assez opaque pour absorber le produit sans poser de questions. La guerre, pour ceux qui la financent, est une industrie rentable.

Une traçabilité impossible ?

L’expérience du Processus de Kimberley, mis en place en 2003 pour enrayer le commerce des diamants de conflits, illustre à la fois ce qu’une volonté politique internationale peut accomplir et ses limites. Les « blood diamonds » (diamants du sang) représentaient environ 15 % de la production mondiale dans les années 1990 et moins de 1 % aujourd’hui. Mais ce résultat partiel repose sur une propriété physique unique du diamant : sa traçabilité. L’or, semble-t-il, est, lui, fongible. Il se fond, s’allie, se mélange, et son origine disparaît à chaque étape du raffinage. Aucun équivalent crédible du Processus de Kimberley n’existe pour l’or, et les experts estiment que ce modèle ne saurait être simplement transposé. Le cadre de diligence raisonnable proposé par l’OCDE reste volontaire, sans sanction réelle. Tant que cette lacune juridique persistera, la responsabilité des États importateurs, à commencer par les États européens, restera aussi commode à esquiver que l’origine d’un lingot fondu à Dubaï.

La situation soudanaise révèle, enfin, une réalité plus large. Dans un monde où les ressources circulent rapidement et où les marchés absorbent des flux issus de zones de conflit, les guerres locales ne sont jamais totalement locales. La rupture diplomatique entre Khartoum et Abou Dhabi a perturbé les circuits habituels sans mettre fin à l’économie de guerre. La crise du détroit d’Ormuz a ajouté de l’instabilité sans venir à bout de la logique profonde. Tant que ces chaînes resteront reconstituables, toute solution politique restera fragile. Au Soudan, l’or n’est pas seulement au cœur de la guerre. Il est l’une des conditions de sa possibilité.

Roula Merhej

mondafrique.com

Penser le cyber. Cyberguerre

 

Depuis ses débuts il y a plus de cinq ans, cette chronique a souvent et principalement interrogé l’articulation entre le « cyber » et la conflictualité contemporaine. La notion de « conflictualité numérique », si elle traduit très imparfaitement le terme de « cyber conflict » très usité dans la recherche académique internationale, a servi notamment à prendre ses distances avec celle de « cyberguerre ».

Utilisée dans le langage courant et dans un large éventail de discours médiatiques et politiques, la notion de « cyberguerre » l’est en effet beaucoup moins chez les chercheurs et les praticiens, y compris dans la sphère anglophone où l’on évoquera plutôt la « cyber warfare » pour décrire ou analyser les modes opératoires, les contraintes opérationnelles ou les logiques stratégiques plutôt qu’un temps, une action ou un espace spécifique dans lequel « guerre » et « cyberespace » se combineraient (1). Ce phénomène se retrouve aussi dans l’usage par les militaires français du terme « lutte informatique » (offensive, défensive ou d’influence) pour désigner les activités qui relèvent de leur champ et de leurs missions.

Ce décalage entre le discours savant ou professionnel d’une part, et l’expression médiatique ou politique d’autre part, s’explique par la réticence académique à user du mot « guerre » en dehors de catégories bien définies. Elle est également le résultat d’un débat déjà ancien mené au début de la décennie précédente (2010) pour contester l’association analytique entre ce qui se déroule dans le cyberespace et la guerre. Les travaux de Thomas Rid ont, entre autres, aidé à dépasser une combinaison qui relevait d’une métaphore certes utile politiquement et médiatiquement, mais peu opératoire pour saisir ce qui se déroule ici. Dans la décennie suivante, les débats se sont déplacés pour essayer d’appréhender le type d’activité qui s’apparente le plus aux cyberopérations et à l’utilisation stratégique du cyberespace : moyen de coercition, espace d’expression de l’activité secrète et clandestine des États, dimension incontournable et de plus en plus investie par les acteurs dans le spectre toujours plus large de ce que l’on considère comme relevant de la conflictualité (2).

Néanmoins, cette double évolution de la conflictualité et de la place qu’y occupent le cyberespace et les cyber-

opérations peut nous amener à réviser le jugement sur la « cyberguerre ». Il ne s’agit pas tant de chercher à réhabiliter le terme que de se demander de quelle manière et dans quelle mesure il peut nous être utile pour penser la conflictualité numérique. Plusieurs raisons nous invitent à ce réexamen. 

En premier lieu, on observe plusieurs processus de prolifération relatifs à l’usage du cyberespace dans une relation ou en temps de conflit. L’accès aux capacités offensives se développe en effet selon plusieurs mécanismes allant de l’émulation tactique et opérative à la marchandisation en passant par les circulations de compétences et de savoir – faire. De plus en plus d’acteurs, étatiques ou non, se retrouvent dotés de moyens leur permettant de s’approprier les infrastructures et l’espace numérique pour atteindre leurs objectifs stratégiques ou politiques. En conséquence, les effets des cyberopérations se font ressentir à des échelles de plus en plus imbriquées (les transformant parfois en véritables faits globaux) et selon une variété de plus en plus large (perte de connectivité, diminution de la confiance, perturbations infrastructurelles et systémiques, etc.). Tout comme pour les dynamiques militaires classiques, on voit ainsi émerger des processus qui visent à encadrer, voire à éliminer l’usage de certaines capacités offensives par les gouvernements ou à établir des normes pour faire face aux risques systémiques de la conflictualité cyber. Ce contrôle des armements, à l’instar de celui des armements nucléaires ou conventionnels, est ainsi un enjeu géopolitique dépendant des évolutions de la politique internationale contemporaine.

En second lieu, la multiplication des crises internationales et l’augmentation des conflits armés ayant une composante internationale s’accompagnent d’une intensification de l’activité dans le cyberespace. C’est le cas des guerres en Ukraine, dans le Caucase ou au Proche – Orient, à l’occasion desquelles se manifestent un large éventail d’acteurs (hacktivistes, services de renseignement et groupes criminels) plus ou moins identifiés et organisés qui conduisent une palette d’opérations plus ou moins discriminées (du DDoS contre les sites gouvernementaux à la perturbation d’infrastructures ou de services essentiels). Cette activité intense se déploie également à plusieurs échelles, globale ou localisées, mettant en jeu des interactions complexes entre les enjeux et les acteurs. Ainsi, le surgissement d’une crise militarisée dans une région du monde peut donner lieu à des opérations de perturbation contre des infrastructures critiques dans une autre. Cette intensification du « bruit cyber » contribue à compliquer la vie quotidienne comme l’activité économique dans de nombreuses régions du monde (3). Ses effets, bien qu’ils soient peu visibles médiatiquement, ont un impact concret et préjudiciable sur la société civile à l’échelle locale ou nationale. Plus important, loin de devoir être interprété comme une tendance univoque à l’asymétrie, ce phénomène démontre aussi la permanence, voire le renforcement, des relations de pouvoir : les préjudices qui en découlent concernent en effet bien souvent les individus et les communautés les plus marginalisées ou déclassées.

Enfin, la dimension « cyber » semble de plus en plus intégrée par les bureaucraties et organisations de sécurité (forces armées, services de renseignement), notamment dans le cadre des opérations militaires et des conflits armés. La diversité des doctrines et des modes d’organisation ne doit pas occulter l’appropriation du cyberespace par un nombre croissant d’entités gouvernementales à des fins allant de l’espionnage au sabotage en passant par le harcèlement et la perturbation. Outre la création de commandements militaires spécifiques, intégrant à des degrés et selon des domaines de responsabilités divers les opérations dans l’espace numérique, il faut souligner la variété des assemblages produits par l’association des organes gouvernementaux avec un large éventail d’acteurs offrant des accès disponibles, des opportunités de déni plausible, des économies d’échelle en matière de recherche de vulnérabilités ou encore la capacité à sous – traiter tout ou partie de la chaîne opérationnelle. Groupes criminels, centres de recherche et de formation, entreprises privées de la cybersécurité, sociétés – écrans, acteurs de la société civile sont autant d’éléments d’écosystèmes complexes dont la mobilisation est la clé de l’utilisation stratégique du cyberespace.

Chacun de ces trois phénomènes (sans préjuger d’autres encore) illustre une idée centrale : si la cyberguerre ne se réduit pas à la guerre ou au combat, le recours au cyberespace à des fins stratégiques doit être considéré en relation avec l’une comme avec l’autre. Autrement dit : le lien entre « cyber » et « guerre » est multiforme et l’on ne peut penser et analyser l’utilisation instrumentale des infrastructures numériques (comme moyen, enjeu ou théâtre) sans faire référence à la guerre, définie comme « conflit létal que soutiennent à grande échelle des organisations politiques entre elles (4) ».

Trois modalités de l’articulation des cyberopérations et de la guerre peuvent être ainsi soulignées. Au sens initial de la métaphore et des promesses de la littérature stratégique ou futuriste des années 1990, la « cyberguerre » renvoie à la possibilité d’user des opérations numériques comme substitut à l’affrontement. C’est cette conception de la notion que Thomas Rid a invalidée conceptuellement et que les données empiriques ont contribué à reléguer. En revanche, les cyberopérations sont devenues progressivement une dimension incontournable de la guerre, mais aussi de la conflictualité sur l’ensemble du spectre. Des inconnues demeurent sur leur degré d’intégration aux autres lignes d’opérations, mais elles n’en sont pas moins toujours présentes, même à titre d’appui ou de multiplicateur d’effet. Enfin, le recours aux opérations dans le cyberespace participe de la manœuvre visant à préparer ou à éviter la guerre. C’est dans ce champ que les acteurs semblent avoir trouvé une certaine utilité aux cyberopérations, sans qu’il soit toujours possible d’examiner leur efficacité. La « cyberguerre » serait ainsi une autre manière de dire l’importance cruciale des infrastructures et de l’espace numérique, mais aussi de l’ambiguïté et de la sphère du secret dans les relations internationales (5).

Notes

(1) Stéphane Taillat, « Conceptualizing Cyberwarfare » in Tim Stevens et Joseph Devanny (dir.), Research Handbook on Cyberwarfare, Edward Elgar Publishing, 2024, p. 34-51.

(2) La littérature est vaste. Je renvoie à Stéphane Taillat, « Les cyberopérations : la continuation de la politique par d’autres moyens ? », Annuaire français de relations internationales, Paris, 2022, p. 51-64. Pour un retour historique sur certaines interprétations : Jon R. Lindsay, « Stuxnet Revisited: From Cyber Warfare to Secret Statecraft », Journal of Strategic Studies, avril 2025.

(3) Voir par exemple les enjeux liés à la connectivité et à l’accès à Internet en Iran lors de la guerre avec Israël à la mi-juin 2025 : Matt Burgess, « Iran’s Internet Blackout Adds New Dangers for Civilians Amid Israeli Bombings », Wired, 18 juin 2025.

(4) Élie Baranets, « Faut-il changer la définition de la guerre ? », Raisons Politiques, no 88, 2022/4, p. 16.

(5) Sébastien-Yves Laurent, État secret, État clandestin : essai sur la transparence démocratique, Gallimard, Paris, 2024.

Stéphane Taillat

areion24.news

Iran : exécution d'un agent du Mossad

 

L'agence de presse iranienne Tasnim a annoncé que l'agent du Mossad Ehsan Afrashteh a été exécuté par pendaison ce matin, mercredi, après la clôture de la procédure pénale et la confirmation du verdict par la Cour suprême iranienne.

L'agence a précisé qu'Afrashteh avait été formé par le Mossad au Népal et avait vendu des informations sensibles à Israël. Il avait été arrêté et jugé pour espionnage et collaboration avec les services de renseignement israéliens.

L'agence a ajouté : « Dès ses premiers contacts avec un officier du Mossad, il a communiqué avec lui à plusieurs reprises par messagerie instantanée, puis par courriel. Dans un premier temps, il a exécuté les ordres des officiers du Mossad en se faisant passer pour un chauffeur de taxi en ligne. »

L'agence de presse Tasnim a rapporté que « Farashta maîtrisait l'anglais, le français et l'hébreu durant sa collaboration avec l'entité sioniste, et son nom de code au Mossad était "James" ».

Elle a également indiqué que « durant sa collaboration avec le Mossad, l'individu condamné échangeait au moins quatre à cinq courriels par mois, en plus d'appels vocaux, avec des agents du renseignement du Mossad, et plus de 300 messages ont été échangés entre eux ».

saba.ye