Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 28 avril 2026

Les capacités cyber russes après quatre ans de guerre Transformation ou continuité ?

 

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a entraîné de nombreuses évolutions dans la manière dont la guerre est menée des deux côtés de la ligne du front. S’il faut d’emblée préciser que nombre de ces changements sont en fait plutôt des accélérations de tendances préexistantes, à l’image des cyberattaques menées par la Russie qui ont connu une première explosion après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre en 2014, les transformations sont également étroitement liées à celles que connaissent tous les secteurs de la société depuis l’avènement de l’IA générative.

Cet article se propose de faire le point sur ce que nous savons aujourd’hui des capacités cybernétiques de la Russie, près de quatre ans après que ses chars ont tenté de prendre Kiev. Précisons d’abord le périmètre de cette réflexion. Il existe en effet une différence fondamentale entre les représentations de ce que signifie le terme « cyber » dans les États européens et nord – américains et en Russie. Dans le premier cas, il renvoie plutôt aux couches basses de l’Internet (c’est-à‑dire les infrastructures, les protocoles, tout ce qui est invisible pour l’utilisateur) et se distingue nettement du domaine « informationnel » qui concerne les couches hautes (les applications qui reposent sur Internet et les informations et messages qui y circulent). Une intrusion de pirates dans un système pour l’espionner ou le détruire correspondra aux représentations de ce qu’est une « cyberattaque », là où l’activité de fermes à trolls ne sera pas spontanément associée. En Russie, le préfixe « cyber » existe, mais est un emprunt à l’anglais peu utilisé. On lui préfère l’adjectif « informationnel » ; ainsi, la traduction la plus courante de « cyberespace » en russe sera « espace informationnel ». Cette logique induit de considérer ce que nous qualifions de « cyber » non pas comme un domaine séparé, mais comme une partie d’un continuum commençant avec les câbles sous – marins et se terminant avec les informations consultées par les internautes. Nous nous conformerons ici à cette représentation.

Dans le domaine offensif, les quatre années de guerre ouverte ont permis de constater une intensification des tendances déjà observables avant 2022. Les attaques cyber russes se caractérisent d’abord par une forte centralisation opérationnelle doublée d’une externalisation partielle de leur exécution, ce dernier point troublant les limites entre acteurs militaires et civils. Les attaques sont coordonnées entre elles ainsi qu’avec les actions militaires physiques et les déclarations politiques, en particulier pour les groupes directement associés aux services de renseignements, au premier rang desquels APT28 (Fancy Bear), APT29 (Cosy Bear) et APT44 (Sandworm, groupe auquel plusieurs entreprises de cybersécurité affilient Cyber Army of Russia Reborn, Xaknet et Solntsepek) (1).

Les opérations de ces derniers se caractérisent en outre par leur forte sophistication, l’utilisation récurrente de failles 0‑day (2) et de virus customisés, et des attaques à double emploi visant à la fois à occasionner des destructions et à voler des données. Ces attaques ciblent aussi bien l’Ukraine que les États alliés. On constate également que les cyberattaques à visée destructive ciblent surtout les secteurs des télécommunications et des infrastructures critiques, tandis que les opérations d’espionnage se concentrent davantage sur les entités gouvernementales et les secteurs de la défense et de la technologie. L’une des attaques les plus significatives est celle menée contre l’opérateur ukrainien Kyivstar en décembre 2023, attribuée à Sandworm. Les attaquants ont infiltré le réseau dès mai 2023 pour détruire 40 % de l’infrastructure en décembre, privant 24 millions d’utilisateurs de services pendant plusieurs jours et perturbant les systèmes d’alerte aérienne.

À ces groupes étatiques s’ajoute un grand nombre de cybercriminels ou de « hacktivistes » prorusses, dont quelques noms comme Killnet et NoName057 sont apparus dans la presse européenne. Avec les acteurs étatiques, cela porte le nombre de groupes agissant dans les intérêts de la Russie à plusieurs dizaines : rien qu’en juillet 2023, la newsletter Cyberknow en dénombrait 72, soit davantage que les 51 groupes identifiés du côté ukrainien (3). Ces acteurs possèdent un niveau de technicité beaucoup plus hétérogène : alors que certains groupes cybercriminels disposent de leurs propres virus et infrastructures, les groupes de « hacktivistes » mènent principalement des attaques par déni de service (4) et pratiquent le doxxing (5). Une partie de ces derniers recrutent d’ailleurs des volontaires sur le réseau social Telegram et mettent à leur disposition des kits permettant de participer à leurs attaques même sans connaissance technique, parfois contre une rémunération en cryptomonnaie.

Bien que, dans leur cas, rien ne permette d’affirmer avec certitude qu’ils reçoivent des instructions directes de l’État, une part importante des attaques attribuées à ce type d’acteurs est également corrélée aux évolutions autour de la guerre en Ukraine. Ainsi, de multiples attaques de NoName057 en Europe entre 2022 et 2023 ont fait suite à des visites d’officiels ukrainiens ou à des déclarations sur un soutien militaire à l’Ukraine. Certaines actions relèvent par ailleurs davantage de l’opportunisme : l’attaque ayant paralysé les services de La Poste en décembre 2025 a été revendiquée par NoName057 sans qu’il soit possible à l’heure actuelle de confirmer son implication. Que cette revendication se confirme ou non, le résultat de l’attaque a été plus informationnel que technique : son effet principal en dehors des retards de livraison a été de faire parler de la Russie lors des fêtes de fin d’année en France.

Cette corrélation entre incident « réel » et impact informationnel est devenue au cours des dernières années de plus en plus systématique. Ainsi, si l’on avait l’habitude avant 2022 des campagnes de trolls sur les réseaux sociaux et des diffusions de fausses informations par des médias et des pages internet russes – qui se sont par ailleurs également intensifiées grâce à l’usage de l’intelligence artificielle tant pour leur automatisation que pour la création des faux contenus –, on constate aujourd’hui une nette augmentation des opérations clandestines menées jusque sur le sol européen avec des finalités informationnelles. La clandestinisation concerne également les médias russes qui, malgré leur interdiction en Europe, usent de divers moyens comme le dépôt de noms de domaine alternatifs ou la diffusion de contenus vidéo via des canaux qui n’ont aucun lien officiel avec eux.

Les affaires des tags d’étoiles de David et de mains rouges à Paris, ainsi que celle du dépôt de têtes de porc devant des mosquées françaises, sont caractéristiques de ces opérations. Des citoyens non russes, ignorant souvent quel est le véritable commanditaire, sont recrutés contre rémunération pour mener une action qui, dans un premier temps, provoque la confusion et appuie sur des sujets sensibles dans la société cible et, dans un deuxième temps, est attribuée à la Russie, imposant dans le débat public l’idée d’une menace russe permanente malgré les dénégations de ses officiels. Ces opérations ont pour objectif à la fois d’aggraver les fractures au sein de la population et de saper la volonté d’opposition aux intérêts russes, tout particulièrement le soutien à l’Ukraine. Précisons néanmoins que la désinformation comme les opérations clandestines semblent peu efficaces : en 2025, selon une étude du think tank Destin Commun, la majorité des Européens continuent de soutenir l’Ukraine et de percevoir la Russie comme une menace, et les clivages sur le sujet restent plus liés aux dynamiques sociopolitiques nationales qu’aux opérations russes (6).

Tout comme pour les cyberattaques, l’aspect stratégique de ces actions est coordonné au sein de l’État : c’est l’administration présidentielle, soit les fonctionnaires du Kremlin, et particulièrement les équipes du vice – directeur Sergueï Kirienko, qui ont la charge de ce type de manœuvres. L’exécution est quant à elle externalisée à des sociétés privées spécialisées dans l’influence informationnelle, telles que la Social Design Agency (SDA) d’Ilya Gambashidze. La jonction entre ces entités et le Kremlin se fait par des structures appelées ANO (« organisations autonomes à but non commercial », sortes d’associations dont les dirigeants sont en réalité proches des structures étatiques, voire en proviennent directement). C’est particulièrement le cas d’ANO Dialog, qui reçoit des financements pour mener ses propres opérations informationnelles et distribue une partie de ces fonds à des entreprises comme la SDA. Ce modèle à trois étages a commencé à se développer avant même 2022, mais s’est imposé après la mutinerie avortée d’Evgueni Progojine à l’été 2023, qui a occasionné une accélération du processus de raffermissement du contrôle de l’État sur ce type d’opérations.

Soulignons que ces opérations informationnelles ne visent pas seulement à déstabiliser les sociétés européennes, mais aussi à maintenir la population russe sous contrôle. En parallèle de ses opérations informationnelles ciblant l’Europe, ANO Dialog surveille les opinions de la population via son organisation sœur, ANO Dialog Regiony, qui possède des équipes dans chacune des régions de la Fédération de Russie. Celles-ci détectent, grâce à des outils numériques, les plaintes des habitants sur les réseaux sociaux et ont pour mission de les transmettre aux autorités locales afin de mettre en scène une réponse du pouvoir aux problèmes du quotidien du peuple. En parallèle, elles contrôlent anonymement des groupes sur les réseaux sociaux et collaborent avec des « leaders d’opinion publics » (professeurs d’écoles locales, acteurs ou encore blogueurs) pour diffuser sur leurs pages des messages favorables au travail des autorités locales et nationales arborant un vernis d’authenticité et de spontanéité. Enfin, ANO Dialog Regiony a mis en place des structures spécialisées imitant les activités de fact-checking afin de décrédibiliser les informations provenant de l’étranger. L’ensemble de ces missions poursuit un même objectif : sécuriser l’espace informationnel russe par le contrôle.

Cette sécurisation ne se limite cependant pas à l’opinion des citoyens. En effet, la guerre avec l’Ukraine et la reconnaissance de « l’Occident » comme adversaire déclaré a amené l’État russe à mettre en œuvre une série de mesures pour protéger ses infrastructures à la fois contre des risques présupposés et contre des attaques bien réelles d’acteurs ukrainiens. En particulier, les Ukrainiens ont mis en place des centres d’appels frauduleux dérobant de l’argent et des informations personnelles aux citoyens russes, tandis que les attaques menées par les drones sont rendues possibles grâce au contrôle à distance via Internet. Ces menaces ont accéléré des politiques en cours de mise en place depuis les années 2010. De nombreuses lois ont été promulguées pour lutter contre les appels frauduleux et criminaliser le vol de données personnelles, tandis que le réseau mobile a connu des coupures de plus en plus fréquentes, officiellement pour empêcher les attaques de drones (7).

Une part importante des mesures de défense de l’État russe vise à contrôler les flux de données selon une logique de territorialisation de l’espace numérique. Depuis 2022, on constate que plusieurs sites, dont celui du Kremlin, ont mis en place des restrictions géographiques (geofencing), bloquant ainsi les connexions provenant de certains pays. Par ailleurs, depuis la loi dite du « RuNet souverain » de 2019, les fournisseurs d’accès à Internet russes ont l’obligation d’installer sur leur réseau des boîtiers DPI (Deep packet inspection), également appelés TSPU dans la loi russe (pour « appareils de lutte contre les menaces »), des appareils filtrant le trafic internet russe qui ont notamment permis de restreindre l’accès à certains réseaux sociaux étrangers. Ce point a parfois déclenché des protestations, notamment dans le cas du blocage de Discord, réseau dont les fonctionnalités en ont également fait un outil de pilotage de drones utilisé par l’armée russe elle – même (8). L’État russe cherche par ailleurs depuis 2025 à imposer l’utilisation de MAX, une messagerie supposée remplacer WhatsApp et Telegram – dont une partie des fonctionnalités a cessé de fonctionner précisément lors du lancement de MAX – destinée à devenir une super – application sur le modèle de l’application chinoise WeChat et dont l’absence de chiffrement permet la surveillance de toute communication par le FSB. Le contrôle des TSPU a connu une nette centralisation depuis 2022, donnant à Roskomnadzor, le gendarme des télécoms russes, un droit de regard sur d’importants pans du réseau russe – bien que cela constitue également une forme de vulnérabilité.

Précisons enfin que les TSPU jouent également un rôle indirect dans l’annexion des territoires ukrainiens : le réseau des territoires occupés est généralement rerouté pour forcer le passage des données vers le réseau russe avant toute autre destination, infligeant de fait les mêmes restrictions aux habitants de ces zones qu’aux habitants de la Russie. Ainsi, ce qui est présenté comme une série de mesures visant à défendre la Russie de manœuvres hostiles provenant de l’étranger sert finalement à une expansion de ses capacités de contrôle au – delà de ses frontières numériques. On peut dresser là un parallèle avec la rhétorique de l’État faisant de l’invasion de l’Ukraine une mesure défensive face à une agression fantasmée de l’OTAN, reflétant une vision selon laquelle la sécurité s’obtient avant tout par le contrôle, dans la pure continuité de la pensée stratégique russe.

Notes

(1) « The Russia-Ukraine Cyber War Part 1: Three Years of Cyber Warfare », Level Blue, 20 février 2025 (https://​levelblue​.com/​b​l​o​g​s​/​s​p​i​d​e​r​l​a​b​s​-​b​l​o​g​/​t​h​r​e​e​-​y​e​a​r​s​-​o​f​-​c​y​b​e​r​-​w​a​r​f​a​r​e​-​h​o​w​-​d​i​g​i​t​a​l​-​a​t​t​a​c​k​s​-​h​a​v​e​-​s​h​a​p​e​d​-​t​h​e​-​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​war)

(2) Faille informatique encore jamais découverte.

(3) https://​cyberknow​.medium​.com/​u​p​d​a​t​e​-​2​4​-​2​0​2​3​-​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​w​a​r​-​c​y​b​e​r​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​-​j​u​l​y​-​e​c​6​4​c​f​e​f​3​8a0

(4) Attaques DDoS, consistant à multiplier les connexions pour saturer les capacités d’un serveur.

(5) Vol et révélation de données personnelles en ligne, qui peuvent ensuite être récupérées librement par des acteurs malveillants.

(6) « Ukraine : Comment les Européens voient-ils la fin de la guerre ? », Le Grand Continent, 5 décembre 2025 (https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​1​2​/​0​5​/​s​o​n​d​a​g​e​-​e​u​r​o​p​e​e​n​s​-​u​k​r​a​ine).

(7) Luke Rodeheffer, « Russia’s War Against Ukraine Driving Evolution of Cyber Warfare », Eurasia Daily Monitor, vol. 21, no 101, 7 mars 2023 (https://​jamestown​.org/​r​u​s​s​i​a​s​-​w​a​r​-​a​g​a​i​n​s​t​-​u​k​r​a​i​n​e​-​d​r​i​v​i​n​g​-​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​o​f​-​c​y​b​e​r​-​w​a​r​f​are).

(8) Anastasia Gorokhova, « Discordant », Novaya Gazeta Europe, 14 octobre 2024 (https://​novayagazeta​.eu/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​2​0​2​4​/​1​0​/​1​4​/​d​i​s​c​o​r​d​a​n​t​-en).

Kélian Sanz-Pascual

areion24.news

La K-Beauty coréenne menace la suprématie des cosmétiques français dans le monde

 

Le Musée Guimet retrace les racines culturelles de la K- Beauty dans l’exposition « K- beauty. Beauté coréenne, histoire d’un phénomène » jusqu’au 6 juillet 2026. Un hommage qui reflète aussi une réalité économique. La K-Beauty est en train de conquérir les marchés mondiaux. Elle mène l’offensive en Europe et menace désormais la suprématie française dans le secteur des cosmétiques.

Tae Jung Remy gère avec une de ses amies Coréennes une boutique de K Beauty au 17 Rue de Poitou dans le Marais à Paris. Elle s’est lancée dans cette aventure il y a dix-huit mois pour vivre une nouvelle expérience et apporter sa contribution, en tant que Coréenne, à la distribution des produits de K-Beauty en France, qu’elle juge trop dominée par les Chinois, les Vietnamiens ou les Français. Ses clientes ou clients sont d’âge mûr – entre 30 et 60 ans -, avec une proportion non négligeable d’hommes. Les jeunes viennent moins en boutique car ils achètent principalement sur TikTok ou d’autres sites d’e-commerce.

Une bonne partie des clients n’achètent plus que des produits coréens et la boutique ne désemplit pas. Le succès de la K-Beauty tient, selon Tae Jung Remy, à l’innovation permanente, à la très grande diversité des produits et des marques proposées, à des prix très compétitifs par rapport à la concurrence occidentale et à la qualité des conseils donnés.

La boutique s’appelle Dojagi qui veut dire porcelaine en coréen, par référence à la peau « lumineuse et transparente » qui est l’idéal de beauté du pays. Tae Jung Remy et son amie recherchent en permanence des produits nouveaux auprès des nombreuses PME coréennes du secteur. Elles ont des contacts réguliers avec le KOTRA (Korea Trade-Investment Promotion Agency) qui leur propose des mises en contacts, et elles participent aux salons professionnels du secteur. Elles excluent les marques coréennes rachetées par des groupes occidentaux qui ne leur paraissent plus « authentiques. »

La K-Beauty s’internationalise à marchés forcés

Pour appréhender statistiquement la percée des cosmétiques coréens dans le monde, il faut plonger dans l’univers des données douanières internationales. Le « Système Harmonisé » des codes douaniers identifie un secteur couvrant les cosmétiques (chapitre SH 33) qui comprend les huiles essentielles, les produits de parfumerie, les produits de beauté, de maquillage et de soins pour la peau, les préparations capillaires, les produits de rasage et les déodorants.

Si l’on prend ce chapitre dans son ensemble, la France occupe de loin la première place dans les exportations mondiales de cosmétiques et la Corée ne figure qu’en quatrième position derrière les États-Unis et l’Allemagne. Le rattrapage coréen est visible mais progressif.


Chapitre SH 33. Source : International Trade Center (ITC)
Calculs de l’auteur

Quand on entre un peu plus dans le détail, on constate qu’un bon tiers des exportations de cosmétiques françaises repose sur la parfumerie pour laquelle les exportations coréennes sont tout à fait marginales. La vraie compétition entre les deux pays concerne les produits de beauté, maquillage et soins pour la peau qui correspondent au sous-chapitre 3304 du SH. Si l’on zoome sur ce sous-secteur, la Corée a maintenant largement dépassé les États-Unis et l’Allemagne, sans parler du Japon, et elle talonne désormais la France. Un autre acteur – la Chine – progresse rapidement au cours des cinq dernières années et dépasse désormais le Japon qui est en perte de vitesse pour l’exportation de cette gamme de produits.

Sous-chapitre SH 3304, produits de maquillage et soins pour la peau. Source ITC
Calculs de l’auteur

Si l’on se concentre maintenant sur le match France-Corée et sur les données les plus récentes, la répartition mondiale en 2025 des points forts respectifs est très parlante. La Corée est en première place en Asie et en Amérique, avec une percée foudroyante aux États-Unis où les ventes coréennes dépassent de 60% celles de la France (1,7 contre 1,1 milliard de dollars). En Asie, les exportations coréennes pèsent quatre fois celles de la France vers le Japon et dix fois au Vietnam. La France reste largement dominante en Europe et se défend dans une partie de l’Asie. Elle est au coude à coude avec la Corée sur le marché chinois et elle est de loin le premier fournisseur de Singapour, hub de réexportation vers l’Asie du Sud-Est.

Sous-chapitre SH 3304, produits de maquillage et soins pour la peau. Source ITC
Calculs de l’auteur

Au moment où le protectionnisme américain perturbe les dynamiques de marché, les exportateurs coréens font désormais de l’Europe une cible prioritaire. En France les boutiques comme Dojagi se multiplient et la K-Beauty s’installe dans la grande distribution (Monoprix, Carrefour, le BHV, les parapharmacies de Leclerc, Galeries Lafayette) ou dans le e-commerce, en particulier avec TikTok et Instagram.

L’alchimie de la K-Beauty : un mélange unique de culture et d’innovation

L’exposition consacrée à la K-beauty au musée Guimet retrace les fondements culturels de ce phénomène, qui remontent à plusieurs siècles. La rectitude morale du néo-confucianisme coréen devait se refléter dans l’apparence, avec des visages lumineux, lisses, visant à la prévention des défauts plutôt qu’à leur correction, par l’utilisation de plantes et de produits naturels avec des méthodes proches de la médecine chinoise.

Cette ancienne filiation culturelle se double aujourd’hui d’innovation multiformes touchant à la fois la musique (K-Pop), le cinéma (K-Drama) et les cosmétiques (K-Beauty) dans une explosion du soft power coréen qui porte un nom : Hallyu (한류) qui veut dire la vague.

Un groupe de K-Pop représentatif de la Vague Hallyu
Source : Flickr. DR

La K-Beauty a ses champions (Amorepacific, LG Househod and Healthcare, Beauty of Joseon…) mais elle est surtout portée par une multitude de petites entreprises innovantes. Parmi elles, des centaines de fournisseurs de concepts d’origine (Original Concept Manufacturer ou ODM), dont les nouveaux produits sont distribués sous de marques coréennes ou étrangères. La multiplicité des acteurs favorise une expérimentation permanente qui touche à la fois les produits et les pratiques. C’est la K-Beauty qui a popularisé des produits comme la bave d’escargot, le venin d’abeille, le ginseng fermenté ou la gelée royale, ou des pratiques comme les masques en tissu (masks sheets). Les packagings sont ludiques et colorés. L’information circule en temps réel par les réseaux sociaux et les influenceurs, qui touchent en priorité les jeunes. Ce bouillonnement contraste avec la relative stabilité des produits vendus par les marques de cosmétiques occidentales.

Masks sheets for Glowing Skin. Aere beauty
DR

L’innovation s’appuie sur un effort de recherche-développement exceptionnel – la Corée est le premier pays au monde pour les dépenses de recherche rapportées au PIB avec près de 5% – et sur un soutien actif du gouvernement. Le ministère des PME et des start-ups coréennes a publié en décembre 2025 un nouveau plan d’action pour la K-Beauty. L’objectif est à la fois de soutenir la création de nouvelles marques et de micro-entreprises à fort potentiel pour le développement des produits en s’appuyant sur un fonds public d’investissement de 40 milliards de wons (25 millions d’euros). Deux centres nationaux de tests et de certification ont été créés à Namwon et Osong. Sur le plan international le gouvernement soutient le développement de consortiums d’exportations, la création de hubs de K-Beauty dans les ambassades coréennes sur les principaux marchés cibles, et des campagnes de marketing mixtes associant la K-Beauty aux autres vecteurs du soft power coréen, qu’il s’agisse de la K-Pop, de la cuisine ou de la mode.

Comment les leaders occidentaux s’adaptent

La K-Beauty bouscule les multinationales occidentales sans les mettre à terre. Certaines innovations comme la BB cream (Blemish Balm cream, crème anti-imperfection) la CC cream (Color Correcting, correction de couleur), ou le cushion compact (fonds de teint compact) popularisées au début par des marques de K-Beauty, sont aujourd’hui devenues des standards que tout le monde commercialise dans différentes versions.

BB Cream de l'Oréal. Wikimedias commons
DR

Les grandes marques internationales ont une capacité d’investissement considérable qui leur permet d’acquérir certaines des pépites de la K-Beauty et de prendre pied dans l’écosystème coréen pour aller à la source des innovations. Dans un interview donné au Korea Herald en avril 2025, la présidente de Shiseido Asie-Pacifique, Nicole Tan, soulignait que la Corée était devenue un hub stratégique d’innovation du côté des producteurs comme des consommateurs, ce qui avait justifié la création d’un Korea Innovation Center de Shiseido à Séoul. C’est à travers ce centre que Shiseido a adopté des concepts nouveaux comme le « vieillissement lent » (avec le lancement de l’Ultimune serum censé ralentir le processus de vieillissement des cellules de la peau) et le style « sans fond de teint. »

L’Oréal a réagi à la concurrence coréenne par quelques acquisitions importantes. Elle rachète dès 2018 la société Stylenanda qui commercialise la marque de maquillage 3CE, très en vogue auprès des jeunes. Six ans plus tard, en décembre 2024, elle acquiert également Gowoonsesang Cosmetics, qui possède la marque Dd.G, l’une des trois premières marques de soins dermo-cosmétiques coréennes. En février 2025 elle prend une participation dans l’une des rares marques de parfums coréennes connues dans le monde qui est BTSO (Borntostandout), créée en 2022, appréciée pour le style provoquant de ses parfums, avec des noms comme dirty rice, drunk lovers, filthy musk…

Comme Shiseido, l’Oréal développe une stratégie dite de « KO-creation » (produire avec la Corée), notamment avec GS Caltex Corp pour le développement d’ingrédients cosmétiques, Cosmax Inc. pour la recherche dans la technologie du microbiome et Kakao Healthcare Corp. pour les solutions de beauté. L’Oréal affiche de bons résultats au premier trimestre 2026, avec des progressions sur l’ensemble des marchés mondiaux.

Dans la compétition franco-coréenne sur les cosmétiques, il faudra à l’avenir distinguer les exportations cosmétiques des deux pays et les grandes entreprises du secteur. Le jeu des acquisitions et des partenariats techniques ou commerciaux permet aux multinationales occidentales de surfer sur la vague de la K-Beauty en poursuivant leur expansion mondiale.

Le site France comme base d’exportations est en revanche plus exposé, car la dynamique de création d’entreprises et d’innovation technologique est manifestement plus forte en Corée actuellement, le soft power coréen attire les jeunes générations et l’avantage en termes de coûts joue en faveur des exportateurs coréens. L’un des rares avantages comparatifs industriels dont dispose encore la France est en train de s’effriter progressivement, d’autant que la Chine et l’Asie du Sud-Est (la Thaïlande notamment) sont en train de suivre le modèle sud-coréen.

Hubert Testard

asialyst.com

Le tournant stratégique du Japon : exportations d'armes, manœuvres aux Philippines

 

En l’espace d’une semaine, le Japon a franchi plusieurs seuils historiques en simultané. Le premier, le 21 avril, le Cabinet de la Première ministre Sanae Takaichi levait officiellement l’interdiction d’exporter des armes létales, renversant un pilier de la politique étrangère japonaise vieux de plus d’un demi-siècle.

Quelques jours plus tôt, les ministres de la défense japonais et australien signaient à Melbourne un contrat colossal portant sur la livraison de trois frégates de classe Mogami pour 7,15 milliards de dollars, l’un des plus grands contrats d’exportation militaire de l’histoire du Japon depuis 1945. Parallèlement, plus de 1 400 soldats des Forces d’autodéfense (nom officiel donné aux forces armées japonaises) prenaient part pour la première fois, en tant que combattants à part entière, aux exercices militaires conjoints Balikatan aux Philippines, aux côtés des États-Unis et de six autres nations.

Trois événements distincts, une même logique. Tokyo opère une transformation profonde et délibérément accélérée de sa posture stratégique, sous la pression d’un environnement régional que ses dirigeants qualifient, avec une insistance croissante, « de plus en plus grave, » expression désormais quasi rituelle dans le discours officiel japonais.

La montée en puissance militaire de la Chine, les tensions persistantes autour de Taïwan, les revendications de Pékin en mer de Chine méridionale, l’imprévisibilité croissante de Washington sous l’administration Trump : autant de facteurs qui poussent le Japon à redéfinir, à marche forcée, son rapport à la puissance militaire.

La fin d’un tabou

Pour comprendre la portée de la décision du 21 avril, il faut remonter aux origines d’une politique qui a longtemps fait figure de singularité absolue dans le concert des nations industrialisées. Dès 1967, le gouvernement japonais adopte une première restriction aux exportations d’armes. Mais c’est en 1976 que le Premier ministre Takeo Miki franchit le pas décisif en instaurant de facto un embargo global : le Japon ne vendra pas d’armes, point.

Cette décision, prise dans un contexte de forte sensibilité de l’opinion publique à toute résurgence du militarisme, s’inscrit dans la logique de l’article 9 de la Constitution de 1947, rédigée sous supervision américaine après la capitulation. Pendant près de quarante ans, cette politique arrive à tenir.

La première brèche significative intervient en 2014 sous le Premier ministre de l’époque Shinzo Abe avec les nouveaux « Trois principes sur le transfert d’équipements et de technologies de défense » autorisant les exportations, mais uniquement à des fins non létales, organisées autour de cinq catégories d’usage strictement définies (sauvetage, transport, vigilance, surveillance et déminage).

Le changement cardinal est la suppression de cette règle des cinq catégories. À sa place, le gouvernement introduit une classification binaire : d’un côté les « armes » au sens strict (chasseurs, destroyers, sous-marins) de l’autre les « non-armes » (systèmes radar, gilets pare-balles) désormais exportables sans restriction de destination.

Pour les équipements létaux, les transferts sont désormais autorisés vers les 17 pays avec lesquels le Japon a conclu des accords de défense, dont les Philippines, l’Indonésie et l’Australie. Tout transfert devra être validé par le Conseil de sécurité nationale, organe restreint de neuf ministres qui centralise les grandes décisions en matière de défense.

Si le principe demeure l’interdiction d’exporter vers des pays en combat actif, le nouveau cadre prévoit que des transferts pourront être approuvés si le Japon juge sa propre sécurité nationale en jeu. La formulation est délibérément vague et ses implications concrètes dans un scénario de crise restent entières.

Le gouvernement a tenu à présenter plusieurs mécanismes comme des « garde-fous » : le filtre du NSC et l’obligation de notifier la Diète après chaque exportation approuvée. Mais ces garde-fous soulèvent des questions sérieuses. La notification parlementaire intervient après la décision, les parlementaires sont informés, ils n’ont pas de droit de veto.

Dans un système où l’exécutif dispose de solides majorités, ce mécanisme s’apparente davantage à une transparence formelle qu’à un véritable contrôle démocratique. De plus, derrière la rhétorique sécuritaire, la décision du 21 avril comporte une dimension industrielle que les textes officiels assument avec une franchise inhabituelle.

Les nouvelles lignes directrices indiquent explicitement que maintenir une industrie de défense forte « revêt une grande importance pour sécuriser la capacité de production domestique qui soutient la capacité à poursuivre le combat en cas d’urgence. »

La réaction de Pékin ne s’est pas fait attendre : la Chine a accusé le Japon de risquer de déstabiliser la région et de trahir ses engagements pacifistes. Tokyo a rejeté ces critiques, affirmant que ses décisions visent à renforcer la dissuasion pour éviter « la guerre et le conflit. »

Les frégates Mogami, symbole d’une quasi-alliance

Le 18 avril 2026, à bord du JS Kumano, frégate de classe Mogami des Forces maritimes d’autodéfense, ancrée dans la rade de Melbourne, les ministres de la Défense japonais Shinjiro Koizumi et australien Richard Marles apposaient leurs signatures sur un contrat que beaucoup d’observateurs qualifient déjà d’historique.

Le géant Mitsubishi Heavy Industries livrera trois frégates de classe Mogami à la Royal Australian Navy pour 7,15 milliards de dollars, première livraison prévue en décembre 2029. Le choix du lieu et du support de la cérémonie n’a rien d’anodin : signer à bord d’un navire de guerre japonais mouillant dans un port australien, quelques jours après la participation du JS Kumano aux exercices navals multinationaux Kakadu, c’est montrer que le Japon est désormais un partenaire militaire de plein exercice, capable de projeter à la fois ses équipements et sa crédibilité opérationnelle.

En 2016, le Japon avait essuyé une défaite cinglante lors de l’appel d’offres australien pour des sous-marins, perdant au profit du groupe français DCNS. Une décennie plus tard, MHI prend sa revanche sur le marché australien, cette fois face à l’Allemand Thyssenkrupp Marine Systems. La victoire est d’autant plus significative que le contrat porte sur onze navires au total, les huit suivants devant être construits en Australie même, au chantier naval Henderson de Perth, par la firme Austal.

Si MHI l’a emporté, ce n’est pas uniquement pour des raisons géopolitiques. Les qualités intrinsèques de la frégate Mogami ont constitué un facteur déterminant. La plateforme se distingue par sa furtivité et par la densité de ses capacités : système de lancement vertical à 32 cellules, missiles antinavires et sol-air, capacité à opérer des hélicoptères de combat.

Mais l’argument qui a peut-être le plus pesé est d’ordre humain, car la Mogami ne nécessite qu’un équipage de 90 marins, soit la moitié des effectifs requis par les frégates ANZAC qu’elle remplace. Dans un contexte où les marines occidentales peinent à recruter, cet avantage est décisif. Son rayon d’action lui confère par ailleurs une endurance parfaitement adaptée aux vastes espaces maritimes de l’Indopacifique.

Des voix sceptiques se font néanmoins entendre sur la capacité de l’Australie à construire les huit frégates restantes sur son sol, programme qui implique un transfert de technologie complexe et une transformation en profondeur du chantier Henderson. Marles a balayé ces doutes, affirmant que le programme Mogami serait « l’épine dorsale » de la construction navale australienne jusqu’aux années 2030.

Le document signé à Melbourne, baptisé « Mogami Memorandum, » réaffirme l’engagement des deux pays en faveur d’une coopération industrielle de défense étroite et pose les jalons d’une base industrielle « sans couture » entre Tokyo et Canberra. En opérant les mêmes plateformes navales, les deux marines amélioreront leur interopérabilité, simplifieront leur logistique commune, renforceront leur capacité à agir de concert en cas de crise. C’est précisément ce que Tokyo désigne dans ses nouvelles lignes directrices sur les exportations, la convergence technologique comme vecteur de convergence stratégique.

La relation nippo-australienne a parcouru un chemin considérable. Longtemps cantonnée à une solide coopération économique, elle s’est muée en partenariat stratégique à part entière, porté par la convergence des perceptions de la menace chinoise et par l’appartenance commune au Quad*, aux côtés des États-Unis et de l’Inde.

Pour Canberra, cette coopération s’inscrit dans un réarmement tous azimuts. L’Australie cherche à multiplier par plus de deux sa flotte de grands navires de combat dans la prochaine décennie, avec un objectif de dépenses de défense atteignant 3 % du PIB d’ici 2033. Ensemble, les deux pays donnent corps à une vision de l’ordre régional fondée sur la dissuasion collective entre démocraties, une vision que Pékin perçoit, non sans raison, comme directement dirigée contre elle.

Le Japon entre dans la danse combattante

À peu près au même moment où les signatures s’échangeaient à Melbourne, une autre première historique se jouait sur l’île de Luzon, aux Philippines. Le 20 avril s’ouvrait l’exercice Balikatan (terme tagalog signifiant « épaule contre épaule ») réunissant 17 000 personnels militaires de sept pays sous l’égide des États-Unis et des Philippines.

Le Japon y participait pour la première fois non plus comme observateur, mais comme force combattante à part entière, avec 1 400 soldats, trois navires et deux aéronefs. Parallèlement, l’exercice Salaknib, à l’origine américano-philippin, rassemblait quelque 7 000 personnels de cinq pays, avec 420 soldats japonais pratiquant pour la première fois coordination de commandement et exercices de tir réel aux côtés de leurs homologues américains et philippins.

L’attaché de défense japonais, le lieutenant-colonel Yamashita Hideki, a résumé la logique qui sous-tend ce basculement : « L’environnement sécuritaire entourant le Japon devient de plus en plus sévère. Dans ce contexte, nous prenons diverses initiatives pour maintenir la paix et la stabilité dans la région indopacifique. » Un langage de nécessité contrainte, calibré pour ne pas alarmer l’opinion publique japonaise tout en justifiant des décisions aux implications considérables.

La dimension la plus significative de Balikatan 2026 réside dans sa géographie. Les exercices s’inscrivent délibérément dans les espaces les plus disputés de la région. Pour la première fois, des exercices de frappe maritime sont organisés sur l’île d’Itbayat, point le plus septentrional des Philippines, situé à 155 kilomètres de Taïwan. Des exercices de débarquement à tirs réels sont prévus dans la province de Zambales, à 230 kilomètres du récif Scarborough contrôlé par la Chine.

Cette cartographie dessine en creux les scénarios que les participants entendent préparer. Il faut également noter qu’une semaine avant l’ouverture de Balikatan, un destroyer japonais avait effectué une traversée du détroit de Taïwan, là aussi une première qui avait suscité une vive protestation chinoise. Tokyo suivant moult autres exemples d’autres pays et Pékin émettait de son côté une protestation rituelle mais la Chine pouvait mesurer là l’ampleur du changement de cap du Japon.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Guo Jiakun, a mis en garde le Japon en lui conseillant d’« être prudent » dans le domaine de la sécurité. Pékin a également annoncé la conduite d’exercices incluant des tirs réels dans les eaux à l’est de Luzon, précisément là où se déroule Balikatan.

La Chine répond à des exercices militaires par des exercices militaires, dans les mêmes eaux, au même moment. C’est une démonstration de présence, mais aussi un message adressé à l’ensemble des participants, et en particulier au Japon, dont l’entrée dans le cercle des nations conduisant des exercices de combat dans cette région constitue, aux yeux de Pékin, un franchissement de ligne rouge supplémentaire.

Une transformation cohérente, des contradictions réelles

La logique qui relie ces événements est celle de l’interopérabilité comme stratégie de dissuasion. Dans un environnement régional dominé par la montée en puissance chinoise, aucun pays ne peut garantir seul sa sécurité. La réponse japonaise prend place dans le cadre de la construction d’un réseau dense de partenariats militaires opérationnels fondés sur le partage d’équipements, l’entraînement commun et la convergence des doctrines.

En quelques jours, le Japon a ainsi redéfini son rapport à la puissance militaire de façon décisive. La levée du véto sur les armes létales, le contrat des frégates Mogami et la participation combattante à Balikatan sont les trois volets d’un même tournant stratégique, conduit avec méthode par un gouvernement qui a choisi de prendre acte de la fin d’une époque d’un Japon pacifiste contraint, dont le renoncement à la puissance militaire était moins un choix librement consenti qu’une contrainte imposée par la défaite, entretenue par la culpabilité historique et rendue supportable par le parapluie américain.

La question centrale qui se pose désormais n’est pas tant de savoir si cette transformation est légitime que d’évaluer si elle contribue à la stabilité régionale ou si elle alimente une spirale de militarisation dont nul ne contrôle l’issue.

Tokyo répond que le renforcement de la dissuasion collective est la meilleure garantie contre la guerre, Pékin rétorque que cette logique est auto-réalisatrice et conduit mécaniquement à l’escalade.

Sébastien Raineri

asialyst.com

Israël et Washington : les coulisses d’une guerre sous tension

 

Dans la presse anglophone, deux récits éclairent les désordres d’une guerre qui déborde ses fronts : au sud-Liban, des témoignages publiés par Haaretz décrivent des pillages commis par des soldats israéliens ; à Washington, le Wall Street Journal raconte un Donald Trump parfois tenu à distance par ses conseillers lors de décisions militaires sensibles et cruciales, dans un pouvoir américain sous tension.

1/ Au sud-Liban, les pillages embarrassants de Tsahal

Tsahal, la fameuse « armée la plus morale du monde », comme se plaisent à le dire souvent les Israéliens, est composée de réservistes qui, parfois, pillent, volent et dévastent, telle une soldatesque incontrôlée de conflits oubliés. Ce n’est pas un média arabe ou engagé dans une quelconque propagande anti-israélienne qui l’affirme, c’est un quotidien israélien : Haaretz, le grand journal lu par la gauche de l’État hébreu (ou ce qu’il en reste…). Le terrain de jeu de ces pillards ? Le sud-Liban où, depuis le début des frappes israélo-américaines sur l’Iran, l’armée israélienne a envahi les régions méridionales du « pays du Cèdre ». L’image d’un soldat abattant à la hache une statue de Jésus à la sortie d’un village chrétien du sud-Liban a fait récemment le tour du monde, mais jusqu’à présent rien n’avait été rapporté dans la presse sur ces pillages.

« Les soldats israéliens ont pillé d’importantes quantités de biens civils dans des maisons et des entreprises du sud du Liban, selon des témoignages donnés à Haaretz par des soldats et des commandants de Tsahal stationnés à l’intérieur du pays », écrit Yanik Kubovich sur le site du journal, le 23 avril. Selon les informations réunies par le quotidien – et naturellement publiées sans les sourcer nommément –, des soldats ont raconté aux journalistes avoir volé des motos, des téléviseurs, des tableaux, des canapés et des tapis dans les maisons dévastées des régions à majorité chiite du Liban où Tsahal a repoussé les combattants du parti islamiste Hezbollah. Selon les témoignages, les soldats-pilleurs chargent ouvertement le butin dans leurs jeeps ou camions, en ne prenant pas la précaution de se dissimuler : « Tout cela se passe sur une échelle dingue », avoue un soldat. Et Haaretz d’accuser : « Les commandants supérieurs et subalternes sur le terrain seraient conscients du phénomène, mais ne prendraient aucune mesure disciplinaire pour l’endiguer. »

Contactée, Tsahal a bien entendu déclaré que des mesures disciplinaires et pénales ont été prises et que la police militaire s’est livrée à des inspections aux points de passage installés au nord de la frontière avec Israël. En réalité, déplore le journal, de nombreux postes de contrôle ont été supprimés tandis que certains commandants continuent à fermer les yeux devant ces exactions. Même ceux qui les condamnent s’abstiennent de punir les soldats impliqués. Témoignage d’un soldat : « Dans notre unité, ils ne font même pas de commentaires et ne se mettent pas en colère. Les commandants de bataillon et de brigade savent tout. » Un autre raconte avoir vu un commandant, qui avait surpris des réservistes en train de piller, « leur crier dessus » avant de leur intimer l’ordre d’abandonner leur butin, mais son geste n’a pas été plus loin : les soldats sont partis avec le produit de leurs vols. « Si quelqu’un était licencié ou emprisonné, ou si la police militaire était stationnée à la frontière, cela cesserait presque immédiatement. Mais lorsqu’il n’y a pas de sanction, le message est évident », a ajouté un autre soldat.

De telles actions ne correspondent certes pas à une politique officielle – il y a des différences dans l’ampleur des pillages entre unités, certaines s’abstenant, d’autres les multipliant –, mais s’étendent simplement par absence de contrôle : contrairement à la précédente offensive de l’année dernière, les soldats israéliens ne sont pas engagés dans des combats aussi violents et rapprochés avec le Hezbollah, qui s’est majoritairement retiré des régions occupées par Tsahal. Le pillage serait ainsi, selon Haaretz, le résultat d’un « désœuvrement » relatif des soldats et l’ennui consécutif à une longue présence sur le terrain : « Les soldats estiment que les pillages ont été alimentés par la destruction massive des infrastructures et des biens au cours des opérations. Ils se disent : “Quelle différence cela fera-t-il si je les prends ? De toute façon, ils seront détruits.” »…

Il n’y aura cependant bientôt plus rien à piller : dans le cadre du cessez-le-feu fragile qui prévaut au sud-Liban, et alors que Tsahal maintient une zone tampon de dix kilomètres de profondeur le long de la frontière israélo-libanaise, ses bulldozers sont en train de démolir les derniers bâtiments encore debout sur la ligne de front.

Que dire, donc, du comportement des soldats de cette armée soi-disant à nulle autre pareille, Tsahal ? Relisons un passage de Tuez ou laissez vivre : Israël et la morale de la guerre [Flammarion, 2025], écrit par le politologue Samy Cohen, directeur de recherche émérite à Sciences Po : « Dans les “jeux olympiques de la morale”, la société israélienne s’est attribuée d’office la médaille d’or, sans préciser à qui reviendraient l’argent et le bronze. Le célèbre militant de la paix, Ury Avnery, écrivit ironiquement que s’il devait classer les armées, il dirait que “Tsahal est plus morale que l’armée russe et moins que l’armée suisse…” »

2/ Trump tenu à distance lors des décisions cruciales

Un article assez sidérant du Wall Street Journal raconte comment, lors de la recherche du pilote américain récemment abattu par les Iraniens lors des bombardements américains, les proches conseillers du président américain l’ont tenu hors de la salle où les « adults in the room », pour reprendre l’expression qui a fait florès durant le premier mandat du magnat des affaires, étaient en train de suivre les opérations de sauvetage. Motif : le président est impatient et sujet à des crises de colère, il vaut donc mieux le tenir parfois temporairement dans l’ignorance des faits… Un responsable de l’administration a ainsi déclaré au grand quotidien des affaires que les « assistants ont gardé le président à l’écart de la salle car ils recevaient des mises à jour minute par minute [des opérations de recherche du pilote] parce qu’ils pensaient que son impatience ne serait pas utile, mais l’ont plutôt informé à des moments significatifs ».

Impulsif et versatile, Donald Trump a du mal à rester concentré sur un problème, multipliant les digressions, changeant d’un sujet à l’autre, de la guerre en Iran à la construction d’une salle de bal à la Maison Blanche. Le « style impulsif du président n’a jamais été mis à l’épreuve d’un conflit prolongé », observe le WSJ. Qui cite aussi un chercheur d’un centre de réflexion de droite, Kori Schake – l’American Enterprise Institute –, livrant l’analyse suivante : « Nous assistons à des succès militaires étonnants qui ne correspondent pas à la victoire et dépendent directement du président et de la façon dont il a choisi de faire son travail », celui-ci se caractérisant par un « manque d’attention aux détails et un manque de planification ».

Le Wall Street Journal rapporte par ailleurs une réflexion attribuée à Trump qui éclaire de manière fort à propos la psychologie d’un président capable de menacer un jour de détruire la « civilisation » iranienne et, un autre, d’intimer aux responsables de la République islamique : « Ouvrez le putain de détroit [d’Ormuz], espèces de dingues, ou vous allez connaître l’enfer ! Loué soit Allah ! » Sur la foi de sources anonymes et proches du pouvoir, le WSJ écrit ainsi que « plus tard, lorsqu’un conseiller lui a posé des questions à ce sujet, il a répondu que c’était lui-même qui avait eu l’idée d’Allah. Il a déclaré qu’il voulait paraître aussi instable et insultant que possible, estimant que cela pourrait amener les Iraniens à la table. C’était une langue que les Iraniens comprendraient ».

À la lumière de cette citation, on constate que Trump semble réutiliser à son profit la fameuse « madman theory » (la théorie du fou) de son prédécesseur de l’époque de la guerre froide, Richard Nixon. Ce dernier avait voulu, face à la menace soviétique, se présenter comme un dirigeant imprévisible auquel il serait dangereux de s’attaquer. Cette théorie avait l’avantage de rendre son adversaire incapable de savoir si « le fou » mettra ses menaces à exécution. Pas si fou, au fond, Trump, commandant et calculateur en chef de la première armée du monde ?

Bruno Philip

mondafrique.com

Quelle aviation de combat pour le ciel européen ?

 

La dépendance au F-35 américain est-elle un enjeu majeur pour la souveraineté européenne en matière de défense aérienne ?

Si la dépendance européenne vis-à-vis du F-35 américain est souvent présentée comme un enjeu central de souveraineté, cette focalisation tend à simplifier à l’excès une réalité stratégique plus profonde et plus ancienne. Précisons d’emblée que les choix capacitaires en matière d’aviation de combat ont, pour l’essentiel, été opérés depuis de longues années par les États européens, en fonction de diverses contraintes qui sont d’ordre budgétaire, industriel, opérationnel et politique. Le cœur du débat actuel ne porte plus prioritairement sur la sélection des plateformes elles-mêmes, mais sur la capacité en Europe à coordonner, maitriser et articuler des architectures de combat devenues profondément intégrées, et interconnectées à des niveaux variés.

Il serait toutefois réducteur de limiter cette problématique à un simple « effet F-35 ». Quels que soient les choix de plateformes, les opérations aériennes européennes reposent sur un maillage informationnel et de commandement largement structuré par des standards américains ou atlantiques. Les liaisons de données tactiques, à commencer par le Link 16, en sont une illustration : indispensables en coalition, elles s’inscrivent dans des architectures de gouvernance et de cryptographie où la dépendance au cadre américain demeure forte. Dès lors, même en l’absence du F-35, la question de la souveraineté informationnelle et décisionnelle resterait pleinement posée.

Les implications pour l’autonomie stratégique européenne doivent dès lors être analysées avec une grande nuance. Même s’il est vrai que l’intégration dans des systèmes américains offre des gains capacitaires, on ne peut nier que cette intégration se traduit par une autonomie très conditionnelle, dans laquelle la liberté d’action européenne dépend de la stabilité des relations politiques, de la continuité des soutiens logistiques ainsi que de l’accès aux mises à jour et aux données critiques.

La problématique centrale pour l’Union européenne (UE) n’est pas tant de substituer une plateforme à une autre que de reprendre progressivement la maitrise des couches critiques qui entourent et structurent le combat aérien moderne, qu’il s’agisse du commandement et du contrôle, de la gestion et de la protection des données, du renseignement, de la guerre électronique, de la connectivité spatiale, ou du ravitaillement et du soutien.

Le projet SCAF (Système de combat aérien du futur) est-il une réponse européenne à la hauteur des défis technologiques et géopolitiques actuels ?

La souveraineté stratégique européenne se situe au cœur du projet SCAF. L’objectif n’est pas seulement de trouver un remplaçant au Rafale et à l’Eurofighter à l’horizon 2040, mais de demeurer dans le club particulièrement fermé des puissances qui seront demain capables de concevoir un système de combat aérien de bout en bout, sans dépendre des États-Unis. En effet, au-delà du développement d’un système de combat aérien de nouvelle génération, ce qu’ambitionne le SCAF est la confection d’un véritable système des systèmes comportant quatre types de réticulations : un chasseur de nouvelle génération (NGF), des drones d’accompagnement, un cloud de combat, une intelligence artificielle intégrée pour le traitement des données et la gestion de la connectivité multi-domaines.

Pour mesurer la hauteur des enjeux, il est essentiel de comprendre l’évolution des menaces auxquelles les forces armées seront confrontées dans un avenir proche, voire peut-être immédiat. Les opérations aériennes « permissives » ont fait leur temps. Il faudra désormais s’assurer de la maitrise du combat aérien de haute intensité dans un environnement à la fois saturé, contesté et numérisé. « De haute intensité », car l’ennemi opposera une force symétrique ou quasi-symétrique et mettra en œuvre des capacités souvent très comparables et hautement diversifiées. Par « environnement contesté », il faut comprendre que tous les milieux opérationnels seront disputés en permanence. Et dans un tel contexte, cela suppose des communications brouillées, des signaux dégradés ou altérés… ce qui pourrait perturber les systèmes de commandement. Malgré cet environnement contraint, la numérisation demeurera plus que jamais un facteur clé. 

Aujourd’hui, tout avion de combat moderne est un producteur massif de données. L’ambition recherchée à travers le SCAF est de développer un système nodal de combat qui s’appuie sur une fusion de données issues de capteurs multi-plateformes grâce à des IA d’aide à la décision.

La rivalité industrielle et politique entre la France et l’Allemagne dans le cadre du SCAF semble parfois refléter des divergences plus larges. Comment expliquer cette difficile coopération franco-allemande ? 

Si la coopération franco-allemande sur le SCAF est difficile, c’est parce qu’elle met à nu, en un seul programme, trois types de divergences qui existent depuis longtemps en Europe : des cultures stratégiques différentes (rapport à l’emploi de la force, au risque, à l’autonomie), des écosystèmes politico-administratifs dissemblables (contrôle parlementaire, procédures d’export, temporalités de décision), mais aussi des structures industrielles qui ne se ressemblent pas (champions nationaux, chaines de sous-traitance, répartition de la valeur, gouvernance des grands programmes). La résultante de ces différences est que même lorsque l’objectif politique est proclamé « européen », les priorités de sécurité, les réflexes institutionnels et la place accordée à l’industrie ne convergent pas spontanément.

On ajoutera surtout que, sur le fond, la France aborde depuis le début le SCAF comme un instrument de souveraineté opérationnelle : elle veut garantir, à l’horizon 2040, la continuité d’un modèle d’armée expéditionnaire, la capacité d’entrée en premier, et — autre point crucial — la pérennité de la composante aéroportée de sa dissuasion, avec des exigences de sécurité, d’intégration et de design qui la rendent naturellement plus exigeante sur le contrôle de l’architecture de la cellule aérienne (l’avion de nouvelle génération). À cela s’ajoute encore un besoin naval spécifique (compatibilité avec le porte-avions), rarement central chez les partenaires. 

L’Allemagne, de son côté, se situe davantage dans une logique où la légitimation politique interne, l’interopérabilité OTAN et, surtout, la gestion du risque industriel (répartition des tâches, retombées nationales) pèsent lourd. Qui plus est dans un système où le Parlement et les règles d’export structurent fortement le champ des possibles (1).

Pour la France, le fait de devoir céder trop de contrôle sur l’architecture et l’autorité de conception peut être perçu comme un risque direct sur la capacité à garantir des missions nationales sensibles (dont la dissuasion). Pour l’Allemagne, accepter une gouvernance trop centralisée peut être vu comme une mise sous dépendance industrielle et politique, difficilement défendable sur le plan intérieur, surtout si les retombées et la maitrise technologique paraissent déséquilibrées (2).

Quant à la question de savoir comment concilier des besoins opérationnels différents, il ne semble pas exister de solution magique, sauf à imaginer une voie plus réaliste qui consisterait à construire un noyau commun réellement partagé (capteurs, connectivité, combat cloud, architecture système, une partie de l’avion et de la propulsion) et à accepter, dès la conception, une modularité ou des variants nationaux sur les fonctions les plus souveraines. Cela supposerait une gestion des cahiers des charges particulièrement rigoureuse, car il faudrait distinguer ce qui doit être commun (interopérabilité, logique système, évolutivité) de ce qui peut être national, sans pour autant casser le programme. 

Cette hypothèse suppose aussi une gouvernance qui tranche vite : une autorité conjointe de programme crédible, des règles claires sur la propriété intellectuelle, et un mécanisme d’arbitrage politique qui évite que chaque crise industrielle se transforme en crise existentielle. Il n’est pas interdit de penser qu’il s’agisse là de la solution vers laquelle on tend au vu des dernières évolutions (3). Le point délicat, évidemment, est que la modularité a un cout. Elle complique, renchérit et peut conduire à la fragmentation que l’on cherchait précisément à éviter. 

Le Rafale est souvent cité comme un atout majeur pour la France dans le secteur des avions de combat. Quels sont les points forts qui pourraient assurer sa place dans l’avenir des forces aériennes européennes ? 

Le Rafale est à la fois un pilier de la souveraineté française et un succès industriel et opérationnel désormais pleinement assumé. Et ce après des débuts à l’export longtemps hésitants, il est vrai. Son intérêt stratégique ne tient pas à une supériorité technologique isolée, mais à la combinaison cohérente de choix doctrinaux, industriels et opérationnels qui en font un système de combat particulièrement robuste et adaptable dans le temps.

Sur le plan technologique, le Rafale se distingue d’abord par sa véritable polyvalence, capable d’enchainer, au cours d’une même mission, des tâches de supériorité aérienne, d’attaque au sol, de reconnaissance et de dissuasion nucléaire. Cette polyvalence n’est pas simplement déclarative : elle repose sur une architecture de capteurs et de fusion de données mature, un radar AESA (RBE2-AA), une avionique éprouvée et surtout le système de guerre électronique SPECTRA particulièrement performant.

À ces éléments s’ajoute encore une maitrise souveraine de l’ensemble de la chaine technologique. Contrairement à de nombreux programmes européens ou transatlantiques, le Rafale est conçu, produit, maintenu et modernisé sous contrôle national, ce qui garantit à la France une liberté d’évolution, d’intégration d’armements et d’emploi opérationnel particulièrement élevée. Cette autonomie est cruciale pour des missions sensibles, au premier rang desquelles figure la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire française.

Sur le plan stratégique, le Rafale a également démontré ces dernières années une crédibilité opérationnelle certaine puisqu’il a participé à des engagements sur un spectre extrêmement large de théâtres allant de l’Afghanistan au Sahel, en passant par le Levant et l’Irak. Il a de même été engagé dans des opérations navales. Ces multiples missions lui confèrent donc un retour d’expérience continu et un processus d’amélioration incrémentale particulièrement efficace. C’est aussi cette « maturité par l’usage » qui constitue un avantage décisif face à des systèmes plus récents mais encore en phase de stabilisation doctrinale et technique.

Certes, il importe de reconnaitre que le Rafale demeure un avion dit de « génération 4.5 », c’est-à-dire sans furtivité native équivalente aux plateformes dites de cinquième génération. Mais on sait que cette notion de génération est avant tout un qualificatif « marketing » et qu’elle ne saurait, à elle seule, préjuger de la valeur militaire d’un système. En dernier ressort, seuls les engagements opérationnels et les performances démontrées en situation réelle font foi. Néanmoins, c’est précisément la raison pour laquelle la France inscrit le Rafale dans une trajectoire évolutive claire à travers des modernisations successives (standards F4 puis F5) ou encore une intégration renforcée dans des architectures collaboratives.

Dans cette perspective, l’avenir du Rafale ne réside pas dans une opposition frontale avec les programmes de nouvelle génération, mais dans son rôle de pont stratégique et capacitaire. Il constitue à la fois un garant de continuité, notamment pour la dissuasion, la posture navale et les opérations extérieures, et un laboratoire opérationnel pour tester des briques technologiques, doctrinales et humaines appelées à nourrir les systèmes futurs.

Certains pays européens ont choisi de développer ou d’acquérir leurs propres avions de combat indépendamment des grands projets européens. Quels avantages et inconvénients présente cette approche en termes de coopération ?

Certains États européens ont effectivement choisi de développer ou d’acquérir des avions de combat en dehors des grands cadres industriels continentaux, soit pour préserver une autonomie nationale, soit pour répondre plus rapidement à des besoins opérationnels spécifiques. Le cas le plus emblématique est bien sûr celui du programme Global Combat Air Programme (GCAP), souvent désigné sous le nom de Tempest, mené par le Royaume-Uni avec l’Italie et le Japon. À un autre niveau, des pays comme la Suède avec le Saab Gripen ont historiquement privilégié une logique nationale, tandis que d’autres ont opté pour des acquisitions sur étagère afin de réduire délais et risques.

L’avantage principal de cette approche réside dans une plus grande liberté de décision : elle permet d’aligner plus étroitement le programme sur les priorités stratégiques nationales, de maitriser la gouvernance industrielle et, souvent, de gagner en réactivité capacitaire. Le Tempest illustre bien cette logique, avec une gouvernance resserrée, une forte orientation technologique et une volonté assumée d’éviter certaines lourdeurs constatées dans des coopérations européennes plus larges.

En revanche, ces choix présentent des limites structurelles du point de vue européen. Ils contribuent en effet à la fragmentation du paysage industriel et capacitaire, de la même façon qu’ils peuvent réduire les perspectives d’économies d’échelle et risquent de compliquer l’interopérabilité à long terme. Sur le plan politique, ils affaiblissent également la capacité de l’Union européenne à structurer une véritable base industrielle et technologique de défense intégrée, en multipliant les trajectoires parallèles plutôt qu’en consolidant des solutions communes.

En somme, ces programmes « hors cadre » peuvent être efficaces à l’échelle nationale ou de coalitions restreintes, mais ils posent un dilemme récurrent : ils renforcent l’autonomie de certains États tout en rendant plus difficile l’émergence d’une cohérence européenne globale en matière d’aviation de combat.

Au regard des évolutions rapides des technologies militaires et des investissements en matière de défense, l’UE reste-t-elle dans la course technologique mondiale des avions de combat ? 

Oui, l’Europe reste dans la course technologique mondiale en matière d’avions de combat, mais dans une position plus fragile et plus conditionnelle qu’auparavant. Elle a des atouts indéniables mais elle fait face à une accélération sans précédent des dynamiques technologiques et financières portée principalement par les États-Unis et, de plus en plus, par la Chine.

Sur le plan strictement technologique, il est important de noter que l’Europe n’est pas en décrochage. Les programmes en cours, qu’il s’agisse du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) ou du Global Combat Air Programme (GCAP/Tempest), témoignent d’une ambition claire qui est celle de dépasser la seule plateforme pour entrer pleinement dans la logique du système de systèmes, en intégrant capteurs distribués, effecteurs déportés, combat collaboratif et cloud de combat. Sur le papier, ces concepts sont pleinement comparables à ceux développés aux États-Unis ou en Asie.

Le principal défi n’est donc pas tant technologique que structurel et organisationnel. L’Europe investit moins, plus lentement et de manière plus fragmentée que ses principaux compétiteurs. Là où les États-Unis bénéficient d’un marché intérieur massif, d’une continuité budgétaire et d’une forte intégration entre défense, industrie et numérique, l’Europe reste quant à elle contrainte par la dispersion des priorités nationales et la concurrence entre industriels. À tout cela s’ajoutent encore des cycles décisionnels longs et une dépendance persistante sur certaines briques critiques (données, connectivité spatiale, standards numériques) qui limite la pleine maitrise des architectures futures.

Un autre défi majeur est celui de la cohérence stratégique, puisque les besoins opérationnels européens ne sont pas homogènes. Tant que ces différences ne sont pas explicitement intégrées dans la gouvernance des programmes, elles tendront à ralentir, voire à fragiliser, les coopérations.

Enfin, et surtout, l’Europe devra relever le défi du temps. Le rythme d’évolution des technologies, qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle, de la guerre électronique, des technologies hypersoniques ou de l’intégration multi-milieux, impose de plus en plus des architectures ouvertes, évolutives et rapidement adaptables. 

Notes

(1) https://​www​.ifri​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​m​i​g​r​a​t​e​d​_​f​i​l​e​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​a​t​o​m​s​/​f​i​l​e​s​/​i​f​r​i​_​m​o​h​r​i​n​g​_​f​c​a​s​_​m​g​c​s​_​w​e​a​p​o​n​_​s​y​s​t​e​m​s​_​2​0​2​3​.​pdf.

(2) https://​www​.iris​-france​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​0​/​0​1​/​F​r​e​n​c​h​-​G​e​r​m​a​n​-​C​o​o​p​e​r​a​t​i​o​n​-​j​a​n​v​i​e​r​-​2​0​2​0​.​pdf.

(3) https://​www​.politico​.eu/​a​r​t​i​c​l​e​/​f​r​a​n​c​e​-​g​e​r​m​a​n​y​-​n​e​x​t​-​g​e​n​e​r​a​t​i​o​n​-​f​i​g​h​t​e​r​-​j​e​t​-​p​r​o​j​e​c​t​-​c​o​l​l​a​p​se/

Rachele Luisari

Alain De Nève

areion24.news