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lundi 4 mai 2026

Le câble et le piège : vers un nouveau siècle des Lumières

 

La transition énergétique ne redistribue pas seulement les cartes industrielles : elle redéfinit les rapports de puissance. Pour une fois, les règles ne sont pas encore figées. La compétition énergétique place tous les acteurs  anciens et émergents  face à une même incertitude stratégique. C’est un basculement silencieux mais radical : l’énergie remplace lentement la force militaire comme fondement des alignements internationaux.

Aujourd’hui, la Russie multiplie les protocoles d’accord sur des centrales nucléaires qu’elle ne construit pas (2), mais qui verrouillent politiquement. La Chine équipe à marche forcée les réseaux électriques et les installations photovoltaïques d’une trentaine de pays (3), y compris européens (4). Les États-Unis, eux, concentrent leur stratégie sur le nucléaire modulaire, via le programme FIRST (Foundational Infrastructure for Responsible Use of Small Modular Reactor Technology) (5), qui associe accompagnement réglementaire et préemption industrielle. L’Allemagne, enfin, avait engagé une offensive juridique structurée — recours devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) contre l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie verte, pressions pour l’exclure du Net-Zero Industry Act (6). Si la position a évolué depuis, cette stratégie passée illustre les tensions profondes autour du modèle français d’indépendance énergétique. En filigrane, c’est bien le modèle français d’indépendance énergétique qui, à l’époque, apparaissait comme une cible implicite (7)(8).

L’influence mondiale ne se joue plus seulement dans les enceintes diplomatiques. Elle se déplace vers des terrains techniques : normes énergétiques, chaines industrielles, infrastructures critiques. L’armée de demain, ce sont nos ingénieurs. Et ceux qui ne s’en sont pas encore aperçus perdront sans avoir combattu.

La France, elle, dispose d’atouts concrets : régulation indépendante, ingénierie publique, présence dans les territoires non interconnectés. Mais ces leviers sont encore analysés comme des héritages techniques. C’est cette grille de lecture qu’il faut réarmer.

Anatomie des armes énergétiques

L’influence énergétique ne se limite plus à la possession de ressources. Elle repose sur une combinaison d’instruments  juridiques, technologiques, financiers, cognitifs — qui permettent à un État de structurer l’espace de décision des autres. Autrement dit, de conditionner sans contraindre, d’aligner sans occuper, de verrouiller sans livrer. Ces armes sont silencieuses. Elles ne se présentent pas comme telles. Mais elles forment un arsenal redoutable.

Les normes techniques

Le premier levier est normatif. Celui qui définit les standards de sécurité, les seuils d’émissions, les critères d’éligibilité aux subventions ou les méthodologies de mesure du mix bas carbone façonne l’espace des possibles.

Exemple : le programme américain FIRST accompagne les États en développement dans la construction de leur cadre réglementaire nucléaire. Derrière l’aide, une préemption : le Ghana, par exemple, voit ses choix technologiques balisés avant même d’avoir sélectionné un fournisseur (9). Le droit devient la matrice du marché.

La régulation exportée

Le deuxième levier est institutionnel. Former les régulateurs, fournir une assistance technique, placer des experts dans les agences nationales ou faire parrainer un code de l’énergie par un bailleur, c’est organiser la décision avant qu’elle soit prise.

Exemple : la Banque mondiale accompagne des réformes tarifaires dans plusieurs pays africains (Sénégal, Ouganda, République démocratique du Congo), souvent adossées à des objectifs de libéralisation ou de ciblage des subventions. Ce soutien, bien que technique, oriente parfois les choix en amont du débat politique local (10).

Les infrastructures clés en main

Le troisième levier est industriel. Installer une centrale, un champ solaire, un barrage ou un réseau intelligent sans transfert réel de compétence enferme durablement un État dans une dépendance technique et commerciale.

Exemple : en Guinée équatoriale, la coupure d’électricité nationale de 2023 n’était pas due à une panne, mais à un défaut de paiement vis-à-vis d’un exploitant turc (11). Sans souveraineté sur la distribution, l’État est déconnecté au premier incident diplomatique.

Les financements croisés

Les offres énergétiques ne viennent jamais seules. Elles sont adossées à des concessions minières, des contrats d’achats garantis ou des infrastructures annexes financées en lot.

Exemple : un contrat sino-indonésien sur une centrale à charbon a intégré la construction d’un port, d’une voie ferrée et un contrat de fourniture de nickel en Indonésie (12). La dépendance devient systémique : renoncer à un segment, c’est tout remettre en cause.


La formation des élites techniques

Le dernier levier est académique. Qui forme les futurs ingénieurs, les gestionnaires de réseau, les négociateurs de contrats ? Qui fournit les logiciels, les simulateurs, les manuels ?

Exemple : l’Université nucléaire de Moscou (MEPhI) propose des formations gratuites à des dizaines d’étudiants africains et latino-américains, dans une stratégie d’influence à long terme (13). Ils repartent avec un savoir, mais aussi une loyauté technologique, une langue professionnelle et un imaginaire énergétique.

Chaque puissance mobilise ces leviers à sa manière. Ce n’est donc pas la nature des outils qui change, mais la manière dont ils sont articulés et imposés. Les États-Unis façonnent les règles ; la Chine installe le terrain ; la Russie distribue les symboles. Tous, à leur manière, produisent de l’alignement.

Mais ce que ces stratégies ont en commun, c’est leur capacité à miner la souveraineté réelle. Elles déplacent le lieu de la décision hors du politique, vers le technique ; elles installent des dépendances durables sans rapport de force apparent ; elles érodent l’autonomie sans jamais en contester la façade. Un État peut ainsi signer un contrat, voter une loi, investir dans une centrale, et ne plus avoir la main sur les règles, la formation, les pièces, les flux, ou même les litiges. La dépossession ne vient pas de l’occupation, mais de l’intériorisation de normes extérieures.


La souveraineté devient une fiction procédurale. C’est cela, désormais, que signifie « perdre la guerre énergétique » : non pas manquer de ressources, mais ne plus décider seul de la manière de les transformer, de les financer, de les réguler. Ce que certaines puissances cherchent à verrouiller, ce n’est pas seulement un marché, mais un espace de décision nationale.

La France, une puissance technique en latence

La France n’est pas démunie face à cette reconfiguration. Elle dispose même d’un capital stratégique rare dans le champ énergétique mondial : une tradition de service public, une régulation indépendante et robuste, un appareil industriel intégré, et une expérience singulière dans la gestion de systèmes insulaires ou contraints. Ce n’est pas un modèle à exporter. C’est un socle à activer.

Le problème n’est pas l’outil. C’est la lecture. Tant que cette configuration sera vue comme un héritage administratif ou une spécificité territoriale, elle restera sous-utilisée. Ce qu’il faut, c’est réarmer intellectuellement ces atouts : les considérer comme des leviers d’influence capables de structurer des espaces de souveraineté partagée, notamment dans les pays émergents cherchant à s’émanciper sans se vassaliser. En somme, créer une diplomatie de la résistance autour des questions énergétiques, grâce à plusieurs leviers.

Un système de régulation éprouvé

La régulation française de l’énergie repose sur un double principe : l’indépendance institutionnelle et la capacité à arbitrer des tensions contradictoires — solidarité, transition, investissement, sécurité. La CRE, par sa technicité et sa transparence, fait partie des rares autorités, en Europe, capables d’intervenir sur toute la chaine de valeur, de l’accès aux réseaux jusqu’à la péréquation tarifaire dans les zones non interconnectées (ZNI).

C’est cette grammaire régulatoire, fondée sur l’équilibre entre puissance publique et responsabilité économique, qui peut constituer le cœur d’une coopération vertueuse.

Des territoires sous contrainte comme matrice

Les zones non interconnectées  Guyane, Mayotte, La Réunion, Polynésie, Antilles — ne sont pas des angles morts : ce sont des laboratoires. Elles forcent à penser des systèmes énergétiques adaptés, sobres, résilients, en intégrant des contraintes multiples : insularité, aléas climatiques, fragilité des réseaux, intermittence. La France, en les assumant comme partie intégrante du territoire national, a développé des dispositifs originaux  appels d’offres spécifiques, péréquation, service public de l’énergie — qui pourraient inspirer d’autres pays aux réalités similaires.

La diplomatie française gagnerait à considérer ces territoires comme une base avancée d’ingénierie stratégique, et non comme un fardeau administratif (14).

Une ingénierie publique à reconnecter

L’État français conserve, malgré les réorganisations successives, un réseau dense d’ingénieurs de haut niveau dans les corps techniques de l’énergie, de l’industrie et de l’environnement. Leur expertise est reconnue, mais peu mobilisée dans le cadre d’alliances stratégiques. Trop souvent cantonnés à la régulation intérieure ou à la gestion de crise, ils pourraient être le socle d’une coopération d’État à État fondée sur l’ingénierie, à rebours des modèles exportateurs de solutions préemballées.

Réactiver cette capacité, c’est proposer une diplomatie technique, ancrée dans le réel, dans le long terme et dans le respect des souverainetés.

Une langue régulatoire à partager

L’influence passe par les mots, les méthodes, les modèles mentaux. La France ne peut rivaliser avec la Chine sur les volumes, ni avec les États-Unis sur le poids financier, mais elle peut offrir une langue alternative de l’action publique énergétique : ni dépendance commerciale ni captation normative, mais un cadre de coconstruction piloté par des régulateurs, des ingénieurs et des autorités publiques locales. C’est cela, une diplomatie de la résistance : un espace commun pour ceux qui refusent les modèles verrouillés, mais qui veulent maitriser leur transition.

L’énergie ne fait pas un projet de société. Elle n’est ni le cœur ni le cerveau : elle en est la colonne vertébrale. Elle relie, soutient, articule. Elle ne pense pourtant pas à la place. Elle ne sent pas. Elle ne décide pas. Dans de nombreux pays émergents, l’énergie est pensée comme une finalité. On la présente comme un facteur de modernisation, un marqueur d’attractivité, une promesse de transition. Pourtant, sans ancrage industriel, sans structuration productive, sans vision d’ensemble, elle ne transforme rien. Elle se contente d’alimenter des usages. Elle ne construit aucune autonomie.

L’erreur se répète : infrastructures livrées sans filière locale, réseaux déployés sans stratégie d’emploi, production verte adossée à des dettes grises. L’énergie reste un flux. Elle circule, elle impressionne, mais elle ne fonde pas. Elle soutient, mais ne porte rien à elle seule. Le risque est clair : investir dans l’énergie sans la raccorder à un projet économique et politique, c’est bâtir un système creux. Un réseau sans industrie. Une capacité sans stratégie. Une transition sans transformation.

La France, en cela, a un message utile. Elle peut rappeler que l’énergie est un pilier, pas une vision. Elle vaut par ce qu’elle rend possible, non par ce qu’elle promet seule. Le service public français de l’énergie n’a jamais été conçu comme un outil de croissance en soi, mais comme un vecteur de cohésion, d’aménagement, de solidarité, de projection industrielle. Ce lien entre énergie et État mérite d’être transmis. Non comme un modèle, mais comme un principe : l’énergie a besoin d’une intention. Faute de quoi, elle devient un piège de plus.

Pour une diplomatie de la résistance énergétique

À mesure que l’énergie devient un levier de puissance, la régulation devient un champ d’affrontement. Normes, tarifs, interconnexions, marchés : ce qui relève en apparence de la technique détermine en réalité les marges de manœuvre politiques. La souveraineté ne se joue plus seulement dans les ressources, mais dans la capacité à encadrer leur usage, à maitriser les règles, à décider localement sans dépendre extérieurement.

Dans ce contexte, la France dispose d’un socle unique. Une tradition d’ingénierie publique. Une régulation indépendante. Une expérience opérationnelle dans des territoires non interconnectés. Un réseau d’institutions techniques qui, ensemble, forment une grammaire énergétique cohérente, équilibrée et réplicable. Mais ce socle reste trop souvent cantonné à la gestion intérieure. Il pourrait devenir un levier de politique étrangère.

Des instruments existent déjà. La France est active au sein de RegulaE​.Fr (15), qui fédère les régulateurs francophones autour de principes d’indépendance, d’équité tarifaire et d’adaptation locale. Elle participe à MedReg (16), en Méditerranée, et à des réseaux africains comme RAERESA ou ERERA.

Ces espaces ne sont pas anecdotiques. Ils sont les premiers terrains d’un multilatéralisme énergétique enraciné dans les réalités.

Le dernier atelier de RegulaE​.Fr, organisé à Libreville au Gabon, en est l’illustration. Réunissant des régulateurs d’Afrique et d’Europe, il portait sur un enjeu structurant : « Concrétiser la transition énergétique : Cadres de régulation et retours d’expérience de la communauté RegulaE​.Fr ». En réalité, la question aurait pu être : « Comment réguler la transition énergétique dans des contextes de vulnérabilité économique sans importer des modèles inadaptés ? » Cette question, posée entre pairs, est au cœur d’une nouvelle forme de diplomatie : technique, sans injonction, mais avec exigence ; sans modèle, mais avec méthode.

Ce que la France peut proposer n’est pas un produit, mais une logique. Une manière de faire, qui articule transparence, robustesse juridique, équilibre tarifaire et vision à long terme. Ce n’est pas une posture défensive : c’est une offre stratégique à ceux qui refusent de choisir entre dépendance et isolement.

La diplomatie de la résistance énergétique commence ici. Elle ne cherche pas à dominer, mais à construire, et à offrir à ceux qui le souhaitent la capacité de dire non — sans avoir à renoncer à leur avenir.

Le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP), soutenu par la France dès 2021, incarne une intuition stratégique majeure : penser la transition énergétique non comme une injonction, mais comme une trajectoire négociée, adossée à un financement soutenable et respectueuse des priorités nationales. L’élargissement du mécanisme au Sénégal, annoncé à Paris en juin 2023 lors du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, a confirmé cette ambition : sortir de la logique de l’aide conditionnelle, et entrer dans une logique de codécision énergétique souveraine.

Pourtant, ce modèle reste fragile. Trois dérives majeures menacent aujourd’hui de le neutraliser :

• une surfinanciarisation des projets, qui privilégie les prêts aux transferts de compétences, et alimente une dépendance au lieu d’émanciper ;

• une standardisation technologique, où les trajectoires proposées ressemblent à des modèles exportés plutôt qu’à des réponses ajustées aux besoins et aux réalités des pays ;

• une dilution des responsabilités publiques, à mesure que les dispositifs sont captés par des consortiums, des cabinets privés ou des logiques de résultats à court terme.

La France ne doit ni abandonner l’idée ni se contenter de l’accompagner passivement. Elle peut, au contraire, reprendre la main sur son interprétation. Car ce qui manque au JETP n’est pas une idée, mais une colonne vertébrale régulatoire.

La force de la France, c’est son approche du service public, sa capacité à structurer des transitions depuis les contraintes réelles des territoires, et son réseau d’opérateurs publics (comme l’Agence française de développement), capables d’articuler ingénierie financière et gouvernance. Plutôt que de plaquer des solutions, elle peut coconstruire des architectures de régulation adaptées, en soutenant les autorités locales dans la définition de leurs propres règles, de leurs propres trajectoires.

L’exportation de la régulation, si elle est bien pensée, devient alors une diplomatie d’appui : sobre, crédible, non prédatrice. Ce n’est pas la France qui impose ; c’est la France qui donne les moyens d’un choix.

Le JETP, s’il s’aligne sur cette philosophie, peut devenir bien plus qu’un outil de financement : un instrument de souveraineté partagée, et la preuve que la transition énergétique peut aussi fonder un nouveau lien politique entre États.

Refuser de penser l’énergie comme un instrument de puissance, c’est abandonner le terrain aux autres. Refuser d’assumer la régulation comme levier stratégique, c’est se condamner à appliquer les règles des autres. Ce que la France peut offrir aujourd’hui, ce n’est pas un modèle à exporter, mais une idée simple : l’énergie peut rester un espace de souveraineté si l’on en garde la maitrise publique.

Notre singularité, c’est d’avoir fait de l’énergie un service public, pas une simple marchandise. Ce mot a un sens : il implique une continuité, une solidarité, une responsabilité. Il affirme que l’électricité, comme l’eau ou la justice, n’est pas une variable d’ajustement, mais une condition de dignité. C’est cette idée que la régulation française, avec ses tensions, ses équilibres et ses contradictions, continue de porter  y compris dans les zones les plus contraintes du territoire national.

Ce que la France propose aujourd’hui, en s’appuyant sur ses ingénieries, ses régulateurs et ses territoires d’expérimentation, c’est un appui aux États qui veulent rester maitres de leurs choix. Pas pour les encadrer, mais pour leur transmettre des outils, des cadres, des méthodes. Pour qu’aucun ne soit contraint de choisir entre dépendance technologique et isolement stratégique.

C’est une forme de diplomatie nouvelle. Pas un retour en arrière, mais une projection de notre tradition dans le monde qui vient. Une manière de dire que la liberté, l’égalité et la fraternité peuvent aussi s’écrire en langage énergétique. Et qu’au XXIe siècle, le vrai progrès est celui qui permet à chacun de décider chez lui, en responsabilité.

La France ne propose pas une leçon. Elle propose une voie. C’est cela, un nouveau siècle des Lumières.

Notes

(1) Ce texte propose une lecture stratégique des recompositions énergétiques mondiales à partir de l’expérience française de régulation et de service public. Il s’inscrit dans une démarche de réflexion prospective. Il n’engage pas la position institutionnelle de la Commission de régulation de l’énergie, mais vise à éclairer les enjeux techniques et géopolitiques de la transition énergétique.

(2) Antoine Joubeau, « Nucléaire civil : du Burkina Faso à l’Égypte, quelle influence russe en Afrique ? », TV5 Monde, 15 octobre 2023 (https://​rebrand​.ly/​6​4​f​09e).

(3) David Dollar, « Understanding China’s Belt and Road infrastructure projects in Africa », Brookings, septembre 2019 (https://​rebrand​.ly/​7​z​s​7​3hg).

(4) Frédéric Simon, « Technologies propres : la dépendance de l’UE vis-à-vis de la Chine est “problématique”, selon le commissaire au Climat », Euractiv, 14 février 2024 (https://​rebrand​.ly/​j​j​l​5​8kt).

(5) U.S. Department of State, Bureau of International Security and Nonproliferation, « Civil Nuclear Energy Initiatives », 2025 (https://​rebrand​.ly/​f​l​r​a​jbw).

(6) Marianne, « Malgré l’Allemagne, l’UE classe le nucléaire parmi les “technologies stratégiques” bas carbone », 8 décembre 2023 (https://​rebrand​.ly/​1​f​2​125).

(7) Connaissance des Énergies, « Nucléaire et taxonomie verte : l’Allemagne “accepte d’être en désaccord” avec la France », 7 janvier 2022 (https://​rebrand​.ly/​f​0​6​10d).

(8) Christian Harbulot, « J’attaque ! Comment l’Allemagne tente d’affaiblir durablement la France sur la question de l’énergie ? », École de guerre économique, mai 2021 (https://​rebrand​.ly/​o​h​y​m​g80).

(9) World Nuclear News (WNN), « USA announces new cooperation to support Ghana SMR plans », 3 juin 2024 (https://​rebrand​.ly/​q​5​a​q​9hn).

(10) Yves Maigne, et al., Electrifying rural Africa. An economic challenge, a human necessity, Fondation Énergies pour le Monde, Observ’ER, 2021 (https://​rebrand​.ly/​f​c​8​242).

(11) The Guardian, « Guinea-Bissau’s capital has power cut off after government fails to pay electricity bill », 19 octobre 2023 (https://​rebrand​.ly/​g​7​7​y​js3).

(12) Edwin Shri Bimo, « China’s Role in Indonesia’s Coal-Powered Industry Poses Challenge to Prabowo’s Green Goals », China Global South Project, 15 décembre 2024 (https://​rebrand​.ly/​7​k​9​6​rm7).

(13) WNN, « Vietnamese students complete Russian training », 23 février 2017 (https://​rebrand​.ly/​n​c​p​8​9yt).

(14) Sur ce sujet, voir : Lova Rinel, « Énergie en Outre-mer : enjeux d’un service public sous contrainte », Institut Terram, juillet 2025 (https://​rebrand​.ly/​u​q​9​6​ad7).

(15) Site de RegulaE​.Fr : https://​www​.regulae​.fr/.

(16) Site de MedReg : https://​www​.medreg​-regulators​.org/.

Lova Rinel Rajaoarinelina

areion24.news

L’engagement aérobalistique : une nouvelle phase de la puissance aérienne ?

 

Bataille d’Idlib, guerres du Haut-Karabagh, d’Ukraine, d’Iran : les guerres et opérations récentes ont pour point commun une combinaison complexe de drones de toutes natures, de missiles balistiques et de croisière et d’avions de combat, tandis que s’épanouissent les débats autour du « multidomaine ». Mais derrière les systèmes d’armes, une mutation plus profonde est à l’œuvre et ses enjeux pour les forces armées, comme pour la stratégie aérienne, sont majeurs.

L’histoire de l’art de la guerre est marquée par une série de moments pivots et, s’il fallait définir une théorie aérobalistique, on pourrait en retenir quelques-uns. 2006 : le Hezbollah engage une campagne aérobalistique majeure contre Israël. 2015 : disposant pourtant d’une armée de l’air puissante, la Corée du Sud surprend le monde en rendant public un vaste programme de missiles balistiques et de croisière à charge conventionnelle qui devra, dans l’hypothèse d’une guerre avec Pyongyang, étoffer sa kill chain. 2017 : l’État islamique utilise les premiers drones permettant de larguer des grenades. Entre – temps, ce type de système de frappe a proliféré, pratiquement toutes les armées du monde disposant de microdrones. Février 2020 : durant la bataille d’Idlib, la Turquie utilise pour la première fois des drones tactiques dans des missions d’interdiction du champ de bataille, détruisant une centaine de véhicules et stoppant net une avancée syrienne. Décembre 2020 : la guerre d’Artsakh démontre l’utilité des munitions rôdeuses (1).

La deuxième guerre d’Ukraine, à partir de février 2022, consacre le rôle et la diversification des drones : ciblage d’artillerie, lutte contre les véhicules, frappes dans la profondeur, mais aussi frappes antipersonnel. Aux omniprésents drones FPV (First person view), il faut ajouter le rôle des missiles balistiques et de croisière – y compris les OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicle) (2) – et, finalement, un changement de mode de guerre. Les guerres de Gaza et les actions iraniennes de 2025 et 2026 montrent l’importance des vecteurs aérobalistiques et qu’il est possible pour un État, l’Iran, d’abandonner en bonne partie son aviation au profit de la missilerie dans un véritable « échange aérobalistique » (3). Ces « moments » masquent cependant des évolutions plus diffuses : dès la fin des années 2010, plus aucun mouvement de Boko Haram ne se fait sans reconnaissance préalable par drone. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les actions du M23 doivent beaucoup aux drones rwandais (4). Dès 2024, les drones deviennent un outil central de la guerre civile au Myanmar. En juin 2025, la police haïtienne utilise des drones FPV pour frapper dans les maisons où des gangs se sont retranchés. Les cartels mexicains en sont également dotés, comme nombre d’acteurs irréguliers.


L’ampleur d’un phénomène

En fait, plus aucune zone de conflit n’est exempte de l’emploi de drones, à des degrés divers ; et si seuls quelques États utilisaient des drones MALE (Medium altitude, long endurance) et tactiques en 2006, vingt ans plus tard, pratiquement toutes les armées du monde sont dotées de systèmes qui se sont largement diversifiés et simplifiés (voir tableau ci-dessus). Certes, les drones et autres munitions téléopérées/rôdeuses attirent l’attention – d’autant qu’ils sont les candidats naturels à l’usage des Intelligences artificielles (IA) (5) –, mais ils ne sont pas les seuls vecteurs aérobalistiques. L’aviation « classique » évolue naturellement, d’autant plus que de nombreux effecteurs déportés sont en cours de conception et vont accroître la liberté d’action des forces aériennes (6). Les aviations navales elles – mêmes mutent : là aussi l’avion de combat reste pertinent, mais l’usage de drones devient pour plusieurs marines un ticket d’accès aux aéronavales (7). Parallèlement, les munitions aériennes évoluent également, offrant des portées de plus en plus importantes, mais aussi une diversification de ce qui représente l’effecteur terminal des frappes air-sol. L’emploi de l’hélicoptère de combat change lui aussi (8).

Il faut y ajouter les variétés de la prolifération balistique. D’une part, sa manifestation à bas bruit, passant par l’achat de missiles de courte portée, tels que les ATACMS (Army tactical missile system), CTM‑290 et autres PrSM (Precision strike missile), mais aussi par la « missilisation » de roquettes, qui deviennent de ce fait des missiles sol-sol (9). D’autre part, le développement de nouveaux types d’engins et le choix par certains États – Chine, Corée du Sud, Corée du Nord – de disposer de missiles de portées moyenne et intermédiaire à charge conventionnelle, auxquels il faut ajouter la Russie (Oreshnik) et, potentiellement, la France avec le Missile balistique de théâtre (MBT), ainsi que le Japon, avec un planeur hypersonique. Enfin, on observe également des changements majeurs dans le domaine des missiles de croisière, avec l’arrivée d’engins de milieu et de bas de trame (10).

Les conditions nécessaires

Ces processus de prolifération signalent un nivellement des capacités aérobalistiques, qui repose sur plusieurs dynamiques d’accessibilité, condition première de la mutation à l’œuvre. Certes, de nombreux systèmes ont vu leur prix s’effondrer, ce qui a permis à plus de pays de s’en doter. Le coût d’un drone FPV en Ukraine est ainsi compris entre 500 et 3 500 dollars, en fonction des options (vision de nuit, fibre optique, type de charge) retenues, soit bien moins que les 180 000 dollars d’un missile antichar Javelin. Les missiles de croisière de milieu de trame coûtent généralement autour de 100 000 dollars et il faut compter entre 30 000 et 100 000 dollars pour un OWA-UAV. Leurs performances ne sont évidemment pas comparables à celles d’un missile de croisière haut de trame comme le Tomahawk Block V qui, lui, coûte plus de deux millions.

Une deuxième forme d’accessibilité est industrielle, et l’on constate que les producteurs de drones, d’OWA-UAV ou de munitions téléopérées sont de plus en plus nombreux. Un entrepreneur kosovar a ainsi récemment présenté son OWA-UAV et le Nigeria produit des microdrones depuis quelques années déjà. Les missiles de croisière de milieu de trame sont quant à eux conçus pour une production de masse, aidée par la robotique, qui est d’ailleurs indispensable à leur modèle économique. Produire aujourd’hui est plus facile, avec cependant un bémol : qu’il s’agisse d’aviation ou de missilerie – a fortiori lorsqu’il est question de charges hypersoniques –, les coûts de R&D et de production limitent les possibilités industrielles. De même, y compris pour des systèmes à bas coûts, les dépendances et les approvisionnements sont des facteurs dimensionnants : les millions de drones FPV dépendent de quatre fois plus de moteurs électriques…

Ces deux premières accessibilités n’ont été rendues possibles que par l’existence d’une autre, technologique cette fois. Une première rupture s’est produite avec l’accès à des technologies comme le GPS et la miniaturisation/diffusion des récepteurs, offrant en retour un guidage relativement précis et qui, durant des années, n’a pu être brouillé que difficilement. À la fin des années 1990, l’Irak a ainsi pu modifier quelques – uns de ses missiles antinavires Styx avec des récepteurs GPS, les transformant en missiles de croisière d’attaque terrestre utilisés contre les forces américaines qui avaient débarqué au Koweït. Le développement de la géonavigation satellitaire a amplifié le phénomène, offrant aux forces une « masse abordable de précision ». Cela a certes permis aux grandes puissances de gagner en capacités et de renforcer leur statut international – que l’on songe au rôle de la bombe JDAM (Joint direct attack munition) pour la puissance aérienne américaine –, mais cela a également permis à des acteurs émergents, y compris des groupes irréguliers, de monter en puissance.

Une deuxième rupture a été constituée par les constellations satellitaires de communications. Elle n’est encore apparente que pour certains types de drones, augurant des guidages précis, à longue portée et des liaisons bidirectionnelles. Mais ces systèmes sont appelés à s’étoffer. Enfin, l’arrivée des IA, couplées aux systèmes optroniques, constitue une dernière rupture technologique avec des conséquences directes en matière d’identification de cibles et de frappe (capacités ATR/A – Automatic target recognition/attack), ainsi que de navigation. Face au brouillage GPS, des systèmes de « navigation à vue » émergent, fondés sur le repérage et l’identification de points de repèrent permettant la géolocalisation – comme le ferait un humain dans une ville. Reste cependant que si cette rupture induite par les IA possède un fort potentiel de diffusion, elle se heurte aussi à des goulets d’étranglement technologiques : masse et encombrement de l’électronique embarquée, besoins énergétiques. Dès lors, seuls des drones d’une certaine masse, des munitions téléopérées et les missiles de croisière sont susceptibles de bénéficier de cette rupture.

Reste également l’accessibilité en termes d’appropriation technologique et d’acquisition des compétences techniques, très diversifiée suivant les systèmes considérés. Le coût d’accès à l’aviation de combat et aux grands drones reste élevé en termes de transferts de compétences, qu’il s’agisse d’usage ou de maintenance. Il tend cependant à évoluer sur d’autres domaines aérobalistiques, avec un phénomène classique de dissociation entre des usages de plus en plus aisés – du fait d’interfaces adaptées – et une maintenance restant plus ou moins complexe suivant le système. Il n’en demeure pas moins que la formation des opérateurs est facilitée, y compris d’ailleurs dans le cas des drones FPV, par l’usage de la simulation. Elle rappelle, de ce point de vue, que la mutation aérobalistique ne vaut que par la maîtrise d’éléments liés au cyber et à la programmation, présents à bien des étages de la question de l’accessibilité. L’appropriation opérationnelle est ce qui permet de transformer la technique en capacité, et c’est sans doute là que le bât peut blesser : disposer de missiles et de drones n’est d’aucune utilité sans conceptions doctrinales adéquates ou sans systèmes de renseignement permettant le ciblage. Or plusieurs évolutions sont également à l’œuvre dans ces domaines et seront sans doute le principal facteur validant cette mutation.

Notes

(1) Voir l’article d’Adrien Fontanellaz dans ce hors-série.

(2) Joseph Henrotin, « L’OWA-UAV, exemple parfait de techno-régression compétitive ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024. Voir également l’article consacré aux Shahed/Geran russes dans ce hors-série.

(3) Joseph Henrotin, « L’Iran, puissance de l’échange aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, no 170, mars-avril 2024.

(4) Robert Jordan, « Les forces de défense rwandaises (RDF) en RDC, les ressorts d’une stratégie indirecte », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2025.

(5) Jean-Jacques Mercier, « IA de combat : Saker entre en scène », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.

(6) Philippe Langloit, « Effecteurs déportés : la course est lancée », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026 et « Effecteurs déportés : derrière la bataille industrielle, les enjeux techniques », Défense & Sécurité Internationale, no 172, juillet-août 2024 ; Joseph Henrotin, « Effecteurs déportés et “ailiers loyaux”. Retour à la masse, différentiels technologiques et reconfiguration de la puissance aérienne », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 78, juin-juillet 2021.

(7) Philippe Langloit, « De nouvelles aéronavales ? Les avatars de la robotisation », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 94, février-mars 2024.

(8) Yannick Smaldore, « Les hélicoptères de combat sont-ils en voie de disparition ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026.

(9) Jean-Jacques Mercier, « Le renouveau du missile sol-sol en Europe », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 97, août-septembre 2024.

(10) Voir l’article qui leur est consacré dans ce hors-série.

Joseph Henrotin

areion24.news

Tsahal commence à installer des unités dans son nouveau campus technologique à Beer Sheva


L’armée israélienne a annoncé dimanche avoir installé les premières unités dans un campus militaro-technologique nouvellement créé à Beer Sheva, dans le sud d’Israël.

Ce campus, qui s’étend sur 150 000 m², est situé à proximité du parc des technologies de pointe Gav-Yam Negev et de l’université Ben Gurion du Néguev.

Il accueillera quelque 8 000 soldats et officiers de carrière de l’Unité de cyber-défense C4I, en plus d’abriter le quartier général du Commandement du Sud de Tsahal et une unité technologique confidentielle de l’armée de l’air israélienne.

Les sections informatiques et de communication de l’unité ont emménagé sur le campus la semaine dernière. Les unités opérationnelles de l’unité s’installeront sur la base à une date ultérieure.

Le quartier général du Commandement du Sud devrait quant à lui déménager d’un bâtiment historique de la Vieille Ville de Beer Sheva vers le campus technologique au cours de l’année.

En 2011, l’armée israélienne avait décidé de déplacer bon nombre de ses bases du centre du pays vers le sud afin de regrouper ses opérations et de réaliser des économies, tout en libérant des terrains pour le développement dans le centre du pays.

fr.timesofisrael.com

Sanaa démantèle des cellules d'espionnage ennemies

 

Dans une opération de sécurité et de renseignement sans précédent dans l'histoire moderne du Yémen, les services de sécurité ont porté un coup stratégique décisif en démantelant l'une des cellules d'espionnage les plus dangereuses, appartenant aux agences de renseignement conjointes de l'ennemi américano-israélien et saoudien. Cette opération, menée avec une grande efficacité, a permis de démanteler l'une des cellules d'espionnage les plus dangereuses. « Leur complot échouera. »

Ce succès ne s'est pas limité à l'arrestation des membres de la cellule, mais a également permis de mettre au jour les rouages complexes des complots de sabotage visant à saper les structures de l'État, à entraver le développement, à violer la souveraineté nationale pendant des décennies et à recruter des individus vulnérables pour mettre en œuvre le programme de la salle d'opérations conjointes du renseignement.

Les aveux récemment diffusés par les services de sécurité ont révélé l'infiltration dangereuse, par cette cellule, de secteurs clés de l'économie, de l'agriculture et de l'éducation. Pendant des années, elle a opéré sous couvert d'organisations internationales et onusiennes, menant une action destructrice comparable à celle de termites rongeant le corps de l'État yéménite, sapant ses institutions au service d'agendas de renseignement étrangers visant à maintenir le Yémen sous leur joug.

Grâce à ce succès sécuritaire, le gouvernement de Sanaa a instauré une nouvelle conception de la sécurité : protéger la souveraineté de l'État et son pouvoir de décision, et non plus seulement maintenir l'ordre. Il est également parvenu à contrecarrer les ingérences de la CIA et du Mossad dans les institutions de services et de production.

Cette opération de grande qualité a démontré les capacités croissantes des services de sécurité en matière de surveillance proactive, d'infiltration et de démantèlement des centres d'opérations ennemis, et de rupture de l'hégémonie informationnelle exercée par les agences de renseignement américaines, israéliennes, saoudiennes et britanniques au Yémen.

Avec cette victoire du renseignement, Sanaa a envoyé deux messages : la déclaration du Yémen a clairement marqué la fin de l'ère de la « tutelle sécuritaire », et toute tentative de déstabilisation est vouée à l'échec et se heurtera à une vigilance supérieure aux capacités technologiques de l'ennemi. La sécurité et la stabilité des citoyens demeurent la priorité absolue des services de sécurité.

Les efforts constants déployés pour infiltrer les systèmes ennemis sont tout aussi importants que les victoires militaires sur le terrain, car ils constituent un véritable nettoyage stratégique de l'environnement national et jettent les bases d'une nouvelle phase de sécurité préventive et de progrès national fondée sur la vigilance et la souveraineté absolue.

Cette réussite sécuritaire illustre ce que le leader de la révolution, Sayyid Abdul-Malik Badr al-Din al-Houthi, a souligné dans ses précédents discours, indiquant que la lutte contre l'ennemi n'est pas seulement militaire, mais aussi une bataille de la vigilance et de la connaissance.

Il a déclaré : « Les Américains ont subi un revers majeur avec la mise au jour et le démantèlement par les services de sécurité de la cellule et du réseau d'espionnage qui travaillaient pour les Américains et les Israéliens, un réseau considéré comme le plus dangereux de l'histoire du Yémen.»

Cette victoire du renseignement représente un rétablissement de la crédibilité de l'État yéménite et confirme que la sécurité et la stabilité de la patrie constituent une ligne rouge infranchissable. Aujourd'hui, le front sécuritaire est devenu le bouclier imprenable qui protège les acquis de la souveraineté nationale et instaure une nouvelle étape de stabilité et de renaissance nationale fondée sur la conscience, la souveraineté et l'indépendance.

saba.ye

Madagascar : la fuite en avant d’un pouvoir aux abois

 

Répression, scandales, complotite continuent d’émailler la vie politique à Madagascar, six mois après l’installation de la junte militaire. Dernier épisode, la passe d’arme franco-malgache autour d’un colonel de gendarmerie français.

Après l’arrestation des quatre jeunes militants de la Gen Z qui ont osé manifester contre le régime, le colonel Rabe Jules, président de la branche locale du parti TIM à Tuléar (sud-ouest), a été arrêté et conduit à Tananarive pour être interrogé. Cette interpellation serait motivée par la participation du colonel à un « complot visant à fomenter un coup d’État et à assassiner le président de la Refondation de la République (PRRM) », le colonel Michael Randrianirina. Faisant partie des notables de l’ethnie Vezo, membre du parti de l’ancien président de la République Marc Ravalomanana, le colonel Rabe Jules rejoint ainsi la désormais longue liste des officiers persécutés après avoir critiqué ouvertement les dérives de la Refondation.

Complotite

Dans un accès de complotite aiguë, la junte militaire étend également ses théories de la conspiration sur une cible privilégiée : la France. Ainsi, l’ancien militaire français Guy Baret, établi à Madagascar de longue date et reconverti dans le recouvrement de dettes, fait l’objet d’accusations désormais devenues classiques. Dans un sens du détail digne des récits de Vladimir Fédorovski, les communicateurs du régime transitoire présentent Guy Baret comme le personnage central dans la coordination et le financement d’un « réseau de conspiration criminelle internationale », soi-disant en lien direct avec le colonel Patrick Rakotomamonjy et d’autres officiers malgaches, dont l’objectif serait d’assassiner le PRRM.

Par ailleurs, le ministère des Affaires étrangères a déclaré « persona non grata » un agent de l’ambassade de France. Il s’agit du colonel de gendarmerie Pierre Couve, attaché de sécurité intérieure, soupçonné d’« agissements jugés incompatibles avec le statut diplomatique » et d’« actes de déstabilisation ». Il faut noter que le Service de sécurité intérieure (SSI) est installé au sein de l’ambassade de France à Madagascar depuis 1962. Il revient à ce service d’animer et coordonner la coopération bilatérale de sécurité, et à ce titre, le colonel Couve était chargé de gérer la coopération avec la gendarmerie malgache depuis sa prise de fonction en 2022. Dans ses relations sociales et professionnelles, ce saint-cyrien est amené à entretenir des liens avec divers personnels et agents locaux y inclus des membres de l’association des officiers malgaches sortant de Saint-Cyr. La fréquentation d’un tel aréopage est très vite instrumentalisée par le lobby pro-russe, très actif auprès du colonel Michael Randrianirina, et qui cherche à tirer profit du refroidissement des relations franco-malgaches. À cet égard, un observateur averti note que l’expulsion d’un agent diplomatique pour déstabilisation, sans aucune preuve mais sur la base d’un simple faisceau d’indices, relève d’un amateurisme flagrant.

Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a convoqué mardi 28 avril le chargé d’affaires de l’ambassade de Madagascar à Paris pour protester vigoureusement contre la décision des autorités malgaches, qu’il juge « infondée et incompréhensible ». «Il lui a été signifié que la France rejetait catégoriquement toute accusation de déstabilisation du régime de la Refondation de la République de Madagascar». Un mauvais point pour la nouvelle ministre des Affaires étrangères Alice Ndiaye, une diplomate chevronnée qui s’est laissée surprendre, semble-t-il, par la stratégie de confrontation et de conflit imposée par ceux qui ont intérêt à isoler Madagascar dans le but de le transformer en une proie facile à la merci de Poutine.

« Des beaux discours peu suivis d’effets »

Sur le terrain, la société civile déplore l’absence d’avancées concrètes de la Refondation par rapport à la mission assignée au départ : assainir le système par la réduction de l’emprise des réseaux de corruption, améliorer les services de l’eau et de l’électricité et restaurer le climat de confiance entre gouvernants et gouvernés. Dans un communiqué du 28 avril 2026, la Gen Z et 72 associations issues des quatre coins de la Grande Ile déclarent qu’aucune transformation tangible des méthodes de travail et des institutions pour la bonne gouvernance du pays n’est observée, en dehors des beaux discours peu suivis d’effets. Cette plateforme fustige les « tâtonnements, décisions unilatérales et manque de transparence » qui prévalent à l’heure actuelle.

Il est ainsi reproché au colonel Michael Randrianirina de perpétuer les anciennes pratiques : « maintien de personnes et institutions responsables de l’extrême pauvreté du pays », « gaspillage des ressources publiques à travers des missions couteuses », « absence de transparence favorisant la corruption à tous les niveaux ». Et le fait le plus grave, selon le communiqué, est le « recul de la liberté d’expression et de manifestations », le retour des pratiques d’intimidation, de menaces et d’arrestations arbitraires contre les voix discordantes, ainsi que le retour aux « pratiques du culte de personnalité qui ouvrent aux dérives autocratiques ».

Une opinion publique vigilante

La déclaration de la société civile est plutôt bien accueillie par la population. Félicien, chauffeur de taxi à Antaninandro, exprime ainsi sa lassitude devant les multiples effets d’annonce dont le pouvoir de transition semble devenu coutumier. Il regrette, par exemple,

qu’après l’annonce tapageuse de la découverte d’un détournement de 4 811 milliards d’Ariary effectué par l’ancien régime, aucune action tangible n’ait été menée par la junte militaire pour poursuivre les vrais responsables. Félicien explique cette inaction par le fait que le pouvoir actuel est noyauté par « les réseaux mafieux » en cheville avec les éléments corrompus de Andry Rajoelina toujours présents dans les coulisses.

Au lieu d’arrêter ceux qui osent dénoncer les abus, les autorités devraient s’occuper des corrompus et de leurs complices, estime-t-il, car

ces derniers sont les véritables responsables de la profonde misère du peuple malgache. Et de continuer : « Le colonel Michael Randrianirina devrait se remettre en question, car nul ne peut rester au pouvoir éternellement ».

Marcellin, activiste au sein de l’organisation « Réseau des jeunes » qui opère dans le sud de Madagascar, s’interroge sur le droit d’un gouvernement intérimaire d’engager l’avenir du pays comme le fait actuellement la junte militaire dans le domaine des ressources naturelles. Marcellin s’inquiète de la suite du voyage effectué au mois d’avril à Washington par le Premier ministre Mamitiana Rajaonarison. « On redoute un imminent redémarrage de Base Toliara, devenue actuellement Vara Mada », affirme-t-il. Ce projet, axé sur l’extraction de terres rares, suscite des inquiétudes concernant la destruction d’écosystèmes fragiles, comme la pollution des eaux et des sols, et la perte de biodiversité. De surcroît, la junte militaire a pris la liberté de confier l’exploration du sous-sol malgache à la compagnie Bravura. Cette opération ne peut que susciter les suspicions dans un contexte où des informations répétées font état de l’existence d’un trafic d’or incessant entre Madagascar et Dubaï.

Dans ce même ordre d’idées, Herve Tiandaza, ancien membre de l’Association de Diego Suarez (ADS) livre ses inquiétudes face au projet des autorités de transition de conférer à la Russie la réhabilitation du chantier naval d’Antsiranana (SECREN). Premier port en eau profonde de l’océan Indien, Antsiranana (Diego Suarez) représente des intérêts géostratégiques considérables, tandis que l’accès à des installations portuaires dans cette zone pourrait être utilisé à des fins militaires par des puissances étrangères, d’autant plus que la stratégie maritime de l’armée nationale est floue, voire inexistante.

Une armée en perte de crédibilité

Ces différents évènements surviennent à un moment où l’armée malgache fait face à une perte de crédibilité aux yeux de l’opinion publique, effarouchée par le recours à des soldats de l’Africa Corps dans les travées du régime. « La sauvegarde de la souveraineté est évoquée par la junte militaire pour justifier ses actions les plus contestables, même celles qui sont susceptibles de provoquer des incidents diplomatiques », note Jenny Sahondra, étudiante à l’Institut d’études politiques d’Ampandrana. Et cette sympathisante de la Gen Z de s’insurger : « Un pays contrôlé dans les coulisses par des affairistes karana est-il vraiment souverain ? Et quid d’une armée qui ferme les yeux devant l’intrusion de mercenaires étrangers dans le domaine régalien que constitue la défense nationale ?»

Pour comble de malheur, un récent scandale vient de ternir davantage l’image des hommes en treillis. Six sous-officiers en activité ont, en effet, participé à l’attaque à main armée d’un convoyeur de fonds appartenant à un pétrolier. Parmi ces militaires, on retrouve un garde du corps de la ministre de la Justice et des membres de la garde présidentielle issus du CAPSAT, le contingent de l’armée malgache qui a mis en œuvre les coups d’État de 2009 et de 2025.

Force est donc de constater que le peu de confiance accordé au départ à la junte militaire continue de s’effriter vertigineusement. Il faut se rappeler que, déjà en mars 2026, un sondage effectué dans la capitale par le Collectif des Citoyens et des Organisations Citoyennes (CCOC) établissait que 57,2% des personnes interrogées ne faisaient pas confiance aux dirigeants actuels. Mais il est à la mode aujourd’hui de clamer que « Tananarive n’est pas Madagascar ». Fort de cette illusion, le régime transitoire enclenche un mécanisme de fuite en avant en utilisant divers stratagèmes qui s’avèrent pourtant crisogènes à terme.

Des groupes baptisés « bandeaux rouges » sont ainsi mis sur pied dans plusieurs districts des provinces côtières. Organisés à la manière de « troupes de choc », ces groupes sont chargés d’imposer par tous les moyens, y compris l’intimidation, des idées qui ne font pas toujours l’unanimité, comme la mise en place du fédéralisme. Parallèlement, on annonce l’organisation de la concertation nationale pour ce mois de mai, sans que la question de la représentativité des participants n’ait été clairement tranchée. Apparemment, le colonel Michael Randrianirina veut mettre tous les atouts de son côté pour se faire élire en tant que premier président de la Ve République. Et ce, à n’importe quel prix…

Daniel Sainte-Roche

mondafrique.com