Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 26 janvier 2026

Les dessous de la visite du général Saïd Chengriha au Qatar

 

La toute récente visite à Doha du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), par ailleurs ministre délégué de la Défense du gouvernement algérien, traduit une inflexion publique des alliances militaires internationales de ce pays.

Le général d’Armée Chengriha a séjourné plusieurs jours au Qatar à l’invitation du chef d’état-major des forces armées de ce pays, le général de corps d’armée Jassem Ben Mohammed Al Manai. Cette visite – commencée le 19  janvier – coïncide avec la 9e édition de l’Exposition et de la Conférence internationale sur la défense maritime « DIMDEX 2026 ». Quels que soient les prétextes invoqués pour des rencontres aussi importantes, qui marquent un changement de cap dans les relations internationales, celle-ci est surtout imposée par la conflictualité croissante que traverse la région.

En effet, après des années de recherche d’équilibre dans ses relations avec l’ensemble des monarchies du Golfe, Alger a fini par s’éloigner des Émirats arabes unis. Dans les années 2010, l’Algérie avait marqué sa neutralité lors de l’alliance orchestrée par le duo saoudo-émirien en 2015 contre les Houtis soutenus par l’Iran. De même, les généraux algériens avaient refusé le blocus imposé à Doha par les mêmes protagonistes le 5 juin 2017.

Cependant, Alger entretenait un partenariat actif avec Abou Dhabi dans le domaine de l’industrie de défense (projet du blindé Nemr, Caracale) ainsi que des investissements dans l’immobilier, la gestion des ports et l’industrie du tabac. Ces marchés avaient été octroyés, sans appel d’offre, par la seule grâce du président Bouteflika.

La lune de miel finissante

L’apogée des relations entre Alger et Abou Dhabi fut marquée par les multiples visites, aussi bien de l’ex-chef d’état-major Gaïd Salah aujourd’hui décédé que de son successeur Saïd Chengriha. Le salon annuel d’armement de Dubai était une occasion du renouveler la confiance affichée et de cultiver une relation constante.

Le premier accroc sérieux apparut à la fin des années 2000, lorsque l’émirat du Golfe imposa, le 18 novembre 2020, un visa aux Algériens ainsi qu’à 11 autres pays, dont la Tunisie et la Libye, mais pas au Maroc. Ce qui provoqua l’ire des autorités militaires et politiques algériens.

Quelques jours plus tard, le 4 novembre 2020, les Émirats inauguraient un consulat à Laâyoune, reconnaissant de facto la marocanité de ce territoire du Sahara occidental. Pour Alger, c’était inacceptable. Depuis, les relations entre les deux pays n’ont cessé de se dégrader.

Rester dans la course des alliances

Le 12 janvier 2026, l’ancien Premier ministre du Qatar, Cheikh Hamad Bin Jassim, a appelé, sur la plateforme X, à la formation d’une alliance stratégique de défense regroupant son pays, l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Pakistan et l’Égypte. Il considère cette nouvelle alliance comme « une nécessité urgente » dans le contexte de l’évolution rapide des pressions géopolitiques dans la région. Le noyau de cette alliance a été déjà scellé entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan. La Turquie, membre de l’Otan, ainsi que l’Égypte, pays pivot, n’ont pas encore décliné l’offre.

Cet appel ouvre une opportunité à d’autres pays, pouvant être élargie à des composantes arabes et musulmanes. Du côté d’Alger, cette nouvelle configuration offre des opportunités de positionnement pouvant renforcer son rôle de puissance régionale au Maghreb ainsi que d’allié crédible.

« Des objectifs stratégiques clairs »

Selon Cheikh Hamad Bin Jassim, le nouveau bloc (Qatar, Arabie Saoudite, Pakistan, Turquie) devrait « adopter une approche militaire, économique et politique, et être guidé par des objectifs stratégiques clairs ». Pour Alger, c’est l’aspect militaire qui prime, d’où la présence du chef de l’armée algérienne à Doha depuis quatre jours. A l’occasion du salon international de défense maritime « DIMDEX 2026 », il compte échanger des expériences sur des matériels exposés et les innovations technologiques mises en œuvre par les sociétés industrielles dans les domaines de la marine, des drones, des systèmes de commandement et de contrôle et de la cybersécurité.

L’alliance des cinq pays cités, si elle se concrétise sur le terrain, dessinera un nouveau Moyen-Orient cantonnant les Émirats arabes unis à leur alliance exclusive avec Israël. Le risque d’une guerre américano-israélienne contre l’Iran, aux conséquences imprévisibles, pousse à l’élargissement de l’union au-delà de cet espace.

Marginaliser Abou Dhabi ?

La politique de MBZ (Mohammed Bin Zayed) bouscule l’échiquier géopolitique dans la région du Golfe et au Maghreb. Il est avéré que les EAU sont fortement impliqués en Libye aux côtés du maréchal Haftar qui n’aspire qu’à étendre son autorité militaire sur l’ensemble du pays depuis son échec à prendre Tripoli le 12 décembre 2019. Alger voit dès lors son rôle régional menacé.

Un même sentiment de péril a été récemment manifesté par l’Égypte du Maréchal Sissi par une frappe aérienne de l’aviation militaire égyptienne le 12 janvier, dans le triangle frontalier Libye, Soudan, Égypte, contre un convoi d’armes destiné aux FSR du général dissident soudanais Mohamed Hamdan Dogolo alias Hemedti, qu’appuie Abou Dhabi.

Alger soutient Riyad au Yemen

Le plus grand pays de la péninsule d’Arabie, pourtant allié de l’Émirat dans sa coalition anti Houtis de 2015 ainsi que dans le blocus de 2017 contre le Qatar, a ordonné aux forces émiraties présentes au Yémen de quitter le pays. Il a même procédé à des attaques aériennes contre des forces séparatistes soutenues par les EAU dans la région de Hadramout. Dans ce conflit, Alger affiche son soutien à l’Arabie saoudite à travers le président Tebboune. Le 20 janvier, ce dernier a reçu le ministre de l’intérieur saoudien, l’Émir Abdelaziz Ben Nayef Ben Abdelaziz Al Saoud.

Le réchauffement des relations entre l’Algérie et l’Arabie Saoudite est de nature à remodeler les alliances, à partir des intérêts communs des deux pays. Les EAU, aveuglés par leur puissance financière, n’ont réussi à développer des relations stratégiques qu’avec des entités militaires telles que le maréchal Haftar en Libye ou le général Hemedti au Soudan. À l’exception du Maroc, Abou Dhabi ne conserve, comme allié de confiance, qu’Israël. La reconnaissance du Somaliland par l’État hébreu et le projet de développement du port convoité de Berbera par Abou Dhabi a suscité des contestations de la part de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et de la Turquie, ce dernier pays disposant d’une base navale en Somalie. Ankara a annoncé la rupture de tous les accords avec les EAU et dénonce l’ouverture prochaine d’une base militaire israélienne au Somaliland.

mondafrique.com

« Les troupes américaines pourraient quitter la Syrie », affirme le Wall Street Journal

 

Le pari était risqué mais le nouvel homme fort de Syrie, Ahmed Al-Chaara, l’a gagné : après avoir délogé il y a une quinzaine de jours les combattants kurdes de la coalition des « Forces démocratiques syriennes » (FDS) des quartiers d’Alep qu’ils contrôlaient encore, son armée s’est emparée la semaine dernière des villes clefs de Raqqa et de Deir Ezzour, dans le nord-est du pays. L’offensive, foudroyante, a pris de court tous les observateurs et fait voler en éclats la coalition des FDS. Si l’ensemble du nord-est n’est pas encore totalement sous contrôle des soldats de l’armée régulière, l’offensive est un succès majeur pour Al-Chaara, ancien djihadiste et ex-membre d’Al-Qaïda, qui a renversé le régime de Bachar Al-Assad il y a un an.

L’offensive était également risquée vis-à-vis des Américains, qui maintiennent des troupes dans la région pour prolonger le processus d’élimination des combattants de Daech, toujours très présents. Certes, M. Al-Chaara a été reçu par Donald Trump à la Maison Blanche en novembre 2025, s’attirant les compliments du président qui, devant les journalistes, remarqua, en désignant son invité : « Je l’aime bien ». Il a réitéré la semaine dernière, alors que se poursuivait l’avancée des forces régulières vers le nord-est, en affirmant : « Le président [Al-Chaara] travaille dur »… Il n’en reste pas moins que les FDS sont des alliés des États-Unis et que les forces américaines collaborent sur le terrain avec cette coalition que vient de défaire le régime d’Al-Chaara.

Les États-Unis doivent donc désormais décider de la marche à suivre face à ces événements qui se sont précipités de manière inattendue dans un laps de temps très court. Si l’on en croit le Wall Street Journal, « Washington envisage un retrait total des troupes américaines de Syrie ». Selon le grand journal new-yorkais, qui affirme tenir ces informations de sources « officielles » non précisées, une telle décision marquerait un tournant : elle « mettrait fin à une opération américaine en Syrie qui dure depuis dix ans et qui a débuté en 2014 suite à l’intervention de l’ancien président Barack Obama dans la guerre civile ».

Les FDS représentent une coalition dominée par les éléments kurdes des « Unités de protection du peuple » (YPG), auxquels se sont ajoutés des combattants arabes de l’« Armée syrienne libre », naguère principale force anti-régime durant le début de la guerre civile syrienne, ainsi que des tribus locales et d’autres combattants de confession chrétienne. L’intelligence stratégique d’Al-Chaara a été de faire se retourner de son côté les tribus arabes, leur défection ayant alors affaibli la coalition et permis les avancées de ces derniers jours.

Le Wall Street Journal rappelle, pour contextualiser son « scoop » – pour l’instant, l’information d’un retrait américain n’a pas été confirmée officiellement – qu’« environ 1 000 soldats américains sont déployés en Syrie, principalement dans des installations du nord-est, où ils sont stationnés aux côtés des Forces démocratiques syriennes (FDS). Une poignée d’entre eux sont stationnés à la garnison d’Al-Tanf, dans le sud du pays. La mission principale de ces militaires est d’empêcher la résurgence de l’État islamique, et ils mènent fréquemment des patrouilles et des opérations conjointes avec les FDS. Jusqu’à l’offensive du week-end dernier, les FDS, qui ont aidé les États-Unis à vaincre le califat de l’EI en 2019, étaient chargées de la garde d’environ 9 000 prisonniers de l’EI dans des centres de détention du nord-est du pays. »

Washington face au dilemme kurde

L’information du Wall Street Journal émane en fait de trois responsables américains affirmant que le Pentagone a fini par s’interroger « sur la pertinence de la mission militaire américaine en Syrie après la défaite des FDS » : les forces syriennes ont repris aux FDS une base militaire, des installations pétrolières et un barrage sur l’Euphrate, affaiblissant ainsi la position de négociation du groupe kurde quant à l’avenir de ses milliers de combattants. Dans le cadre du cessez-le-feu qui a suivi, les FDS ont cédé le contrôle des villes de Raqqa et de Deir Ezzour, et le gouvernement de Chaara a pris le contrôle de points de passage frontaliers stratégiques et d’installations pétrolières dans le nord-est de la Syrie. Les Kurdes ne contrôlent désormais plus que les villes de Kobané et de Hassaké, où, toujours selon le WSJ, « vivent d’importantes populations kurdes et où le groupe armé pourrait s’enraciner plutôt que de se dissoudre ».

Si une telle dissolution devait se produire, les Américains ne verraient ainsi plus aucune raison de maintenir des soldats états-uniens en Syrie. L’une des difficultés, met cependant en garde le quotidien, citant anonymement ces mêmes responsables, « réside dans la collaboration avec l’armée de Chaara : cette force est infiltrée par des sympathisants djihadistes, notamment des soldats liés à Al-Qaïda et à l’EI, ainsi que d’autres impliqués dans des crimes de guerre présumés contre les Kurdes et les Druzes ».

Des exemples de frictions peuvent déjà alerter quant à la suite des événements : les forces de Chaara se sont rapprochées dangereusement près des troupes américaines durant l’offensive en cours et les soldats américains ont abattu un drone du gouvernement syrien alors que les combattants de ce dernier attaquaient une base des FDS où sont stationnés des éléments des forces américaines…

Autre problème qui concerne toute la région et, potentiellement, l’Europe : le sort de milliers de prisonniers de l’« État islamique », même si les Américains ont commencé leur transfert mercredi dernier vers l’Irak (7 000 sur 9 000 détenus jusque-là prisonniers dans le nord-est syrien). Mais ce transfert représente aussi une raison de plus de revoir à la baisse, au minimum, la présence de troupes américaines dans le secteur. Le Wall Street Journal cite le directeur du programme Syrie au Middle East Institute de Washington, Charles Lister, selon lequel « le principal facteur qui a maintenu la présence militaire américaine en Syrie au cours de l’année écoulée, ce sont les centres de détention et les camps » ; « Nous devrions donc nous interroger sur la viabilité de la présence des troupes américaines en Syrie. »

L’objectif principal de l’armée américaine en Syrie reste néanmoins de vaincre définitivement Daech, dont la menace demeure forte dans la région. Reste donc à voir si le « scoop » du Wall Street Journal se matérialise dans les faits à court ou moyen terme après cette reprise quasi totale de la Syrie par les soldats du nouveau régime.

Bruno Philip

mondafrique.com

Moscou affirme avoir arrêté un «agent» des services secrets moldaves

 

Le service de sécurité russe (FSB) a annoncé jeudi avoir arrêté un ressortissant russe accusé d’être un agent des renseignements moldaves, nouvelle illustration des tensions entre la Russie et la Moldavie.«Il a été établi qu'en décembre 2025 un citoyen russe est arrivé dans la ville de Moscou pour remplir une mission du Service d'Information et de Sécurité (SIS) de la République moldave visant à porter atteinte à la sécurité de la Russie», a indiqué le FSB dans un communiqué.

Il précise que cet individu a été arrêté, sans préciser la date exacte de cette arrestation, et a été placé en détention provisoire pour des accusations de «collaboration confidentielle avec un État étranger», un crime passible de huit ans d'emprisonnement. Cité par le média moldave Ziarul de Garda, le SIS a démenti ces accusations: «Ces déclarations sont une tentative de manipuler l'opinion publique et d'accentuer les tensions dans la région».

La Moldavie et la Russie entretiennent des liens tendus, surtout depuis le début de l'offensive russe contre l'Ukraine en février 2022. En mai 2025, le FSB avait annoncé l'arrestation de deux personnes accusées d'être des agents des services de renseignement moldaves. Fin mars 2025, la Moldavie avait expulsé trois diplomates russes accusés d'avoir aidé un député favorable au Kremlin à échapper à la justice. En représailles, la Russie avait expulsé trois employés de l'ambassade moldave à Moscou.

Ex-république soviétique aspirant à rejoindre l'Union européenne, la Moldavie accuse régulièrement la Russie d'ingérences et de manœuvres de déstabilisation, des accusations rejetées par Moscou.

lefigaro.fr

La Chine profite du désordre mondial provoqué par Trump


Le monde avait les yeux rivés sur Davos cette semaine, et a assisté à un changement géopolitique majeur. Non pas parce que de nouvelles alliances y ont solennellement été scellées, mais plutôt en raison de l'érosion manifeste des anciennes certitudes. 

D'un côté, Donald Trump, qui avec ses coups de massue tarifaires et ses fantasmes d'annexion du Groenland froisse même ses partenaires les plus proches. De l'autre, la Chine, qui affiche ostensiblement son calme, parle le langage de l'ordre international et s'arrime précisément là où la politique de Trump laisse derrière elle incertitude, méfiance et désorientation stratégique.

Maturité chinoise

Pékin exploite la situation avec une discipline remarquable. Alors que Trump fait de la scène internationale un champ de bataille, la Chine se met en scène comme une puissance mondiale raisonnable avec des lignes claires et la tête froide. A Davos, le vice-premier ministre He Lifeng a prêché le multilatéralisme, le libre-échange et la coopération – des contrepoints réfléchis face au protectionnisme américain et au jeu de muscles géopolitique. Le message est clair: la Chine se dresse en un pôle stable dans un ordre mondial à la dérive.

Cette communication est aussi simple qu'efficace. Alors que Washington menace et sanctionne, Pékin propose des discussions, des accords commerciaux et une prévisibilité rhétorique. Le fait que ces promesses ne correspondent pas toujours à la réalité passe au second plan. Ce qui est décisif, c'est la perception: la Chine semble prévisible, ce que les Etats-Unis sous Trump ne sont plus.

Quand la confiance devient une monnaie d'échange

Cette perception commence à avoir des conséquences politiques. Le jeu de confrontation du président américain ne cible pas ses rivaux en premier lieu, mais sape surtout la confiance de ses propres alliés.

Le Canada, qui a été pendant des années l'un des partenaires les plus fiables de Washington, se rapproche de la Chine sur le plan économique, assouplit les droits de douane et parle ouvertement d'un nouvel ordre mondial. La Grande-Bretagne cherche le dialogue avec Pékin et autorise la construction d'une grande ambassade chinoise à proximité immédiate de la City de Londres. Un pas symbolique qui, il y a quelques années encore, aurait été considéré comme un tabou en matière de politique de sécurité. 

Tout cela ne constitue pas un renoncement aux Etats-Unis, mais les signaux sont clairs: l'Europe et ses partenaires cherchent à s'assurer d'autres options en cas de rupture dans les relations transatlantiques. Le Premier ministre canadien Mark Carney a explicitement parlé à Davos de la nécessité pour les petits et moyens Etats de former de nouvelles coalitions, car l'ancien système fondé sur la diplomatie entre les grandes puissances traditionnelles s'est effondré. 

Groenland, OTAN et rupture de confiance

Du point de vue chinois, il s'agit d'une situation idéale. Pékin n'a pas besoin d'agir de manière agressive, ni de briser ses alliances. Elle peut simplement attendre de voir comment Washington démantèle ses propres partenariats. Le conflit sur le Groenland en est la parfaite illustration. 

Les menaces initiales de Trump de prendre le contrôle de ce territoire d'importance stratégique n'ont pas seulement provoqué des désaccords diplomatiques avec de nombreux alliés européens, elles ont également ébranlé les fondements de l'OTAN. Après des pressions diplomatiques et des revers, un accord a été trouvé sur un pacte de sécurité qui doit garantir l'accès des Etats-Unis au Groenland via les structures de l'OTAN – sans toucher aux questions de souveraineté. 

Une alliance qui se préoccupe soudain de questions de loyauté et de méfiance interne perd de sa force de dissuasion. Une aubaine pour la Chine.

La face cachée de Pékin

Mais cette supposée sérénité de la Chine cache une réalité tout autre. Derrière la rhétorique bienveillante du commerce équitable se cachent un gigantesque excédent commercial, des industries dirigées par l'Etat, des marchés fermés et des revendications de pouvoir claires, par exemple vis-à-vis de Taïwan ou dans l'Arctique. Les dirigeants européens le savent, ils le disent même ouvertement. Mais les provocations permanentes de Trump changent la donne. Ceux qui doivent constamment gérer les crises avec Washington ne mènent pas de débat de fond sur la concurrence systémique de la Chine.

Ainsi, la Chine devient attrayante moins par sa propre force que par la faiblesse des Etats-Unis sous l'ère Trump. Pékin n'apparaît pas comme une option idéale, mais comme une alternative crédible dans un monde en quête de stabilité. Reste à savoir s'il en résultera un rôle de leader durable. Mais une seule chose est sûre. Tant que Washington sème le chaos, la Chine marque des points avec calme, tout en exploitant cette nouvelle opportunité géopolitique avec une cohérence remarquable.

 Chiara Schlenz

blick.ch

vendredi 23 janvier 2026

Penser le renseignement : du ciblage au 21e siècle

 

« Aussi ancien que la guerre (1) » elle-même, le ciblage a connu des développements spectaculaires avec l’apparition de l’artillerie à longue portée puis de l’arme aérienne, les deux faisant montre depuis quelques décennies d’une très grande précision. Naturellement associé aux actions armées, le ciblage est aussi une fonction essentielle des services de sécurité et de renseignement. Ces derniers, chargés de détecter et d’entraver les menaces, travaillent par essence avec une minutie extrême, aussi bien afin de frapper que pour prendre des contacts clandestins ou recruter des sources humaines.

Les conflits en Ukraine et au Moyen – Orient ont offert des illustrations saisissantes d’opérations reposant sur des ciblages pertinents. L’explosion au Liban et en Syrie, les 17 et 18 septembre 2024, de milliers de bippers puis de talkies – walkies majoritairement utilisés par des membres du Hezbollah a été le résultat d’une remarquable opération clandestine.

Identifier, localiser, frapper

Envisagée dès 2015, étudiée à partir de 2022, elle avait été lancée en 2023 après la vaste attaque terroriste du Hamas du 7 octobre (2). Elle avait bénéficié de la décision de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, prise au cours de l’année, de renoncer aux téléphones portables (3), trop vulnérables. Les services de renseignements israéliens avaient alors été capables de prendre le contrôle de la fabrication des bippers, assemblés en Israël même, et avaient donc pu fournir à leur adversaire des matériels piégés. Une telle opération, inédite dans les annales de l’action secrète, n’a été permise que par l’association de toutes les compétences des services de renseignement israéliens. Succès opérationnel majeur, cette opération fut aussi une démonstration de force et un message adressé aux adversaires – ainsi qu’aux partenaires – d’Israël.

Une semaine après, une frappe aérienne massive parvenait à tuer Hassan Nasrallah et une partie de son état – major réunis dans un abri sous un immeuble de la capitale libanaise. Nouveau succès majeur, ce raid contre les dirigeants du principal bras armé de l’Iran fut une nouvelle démonstration des capacités des services israéliens, cette fois dans le domaine du renseignement humain. Il était en effet manifeste que la frappe n’avait pu être déclenchée que grâce à des éléments recueillis au plus près de la cible, comme l’indiqua un responsable libanais (4). Le quotidien britannique The Guardian releva le paradoxe de ces réussites opérationnelles, révélatrices d’une très grande technicité, alors qu’un an auparavant les attaques du 7 octobre avaient été la conséquence d’une faillite générale de ces mêmes services (5). Sans doute cette série de frappes contre le Hezbollah, en plus de leur intérêt stratégique, obéissait – elle à des impératifs politiques intérieurs, mais elles démontrèrent que les services israéliens étaient parvenus à un remarquable degré d’intégration de leurs différents moyens (« multi – domain integration »), encore plus patent à l’occasion de la « guerre de douze jours » (6).

Une technicité presque comparable fut démontrée par les services ukrainiens à l’occasion de l’opération « Spider web » menée dans la profondeur du territoire russe contre des bases aériennes, le 1er juin 2025. Mettant en œuvre des essaims de drones lancés depuis des poids-lourds dûment modifiés entrés en Russie depuis des semaines, cette opération d’un nouveau genre fut, elle aussi, le résultat d’une remarquable planification et d’une grande maîtrise de l’action clandestine (7). À défaut de cibler des responsables politiques russes, ce qui aurait eu des répercussions incontrôlables, Kiev choisit de s’en prendre à certains des appareils les plus précieux de l’armée de l’air russe. Là aussi, la qualité de l’exécution porta un message politique dépassant les pertes infligées.

Identifier, localiser, recruter ou neutraliser

À la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, les conséquences de l’affaire du Rainbow Warrior pesèrent lourdement sur la vie opérationnelle de certains services français. En l’absence de guerre à mener, la France perdit progressivement le savoir – faire du ciblage opérationnel, qui ne survécut qu’à travers les actions de recrutement de sources humaines. Maintenue sous l’étouffoir par des autorités politiques méfiantes et encore tentées de recourir à des réseaux parallèles (8), la DGSE maintint péniblement une capacité minimale de ciblage, indispensable aux phases d’approche (9).

Elle prolongea également l’usage de la terminologie militaire dont elle était l’héritière, dont la fameuse expression « renseignement à fin d’action », en envisageant à la fin des années 1990 d’éliminer à Londres un imam radical proche du Groupe islamique armé (GIA) algérien (10). Ce projet, qui aurait inévitablement conduit à une crise majeure avec l’un des plus anciens alliés de Paris (11), requérait des renseignements d’une grande précision dont le service français ne disposait probablement pas. Il s’agissait plutôt d’une option que ses responsables voulaient pouvoir présenter aux autorités en sachant qu’elle ne se concrétiserait jamais.

Ce ciblage théorique de djihadistes devint concret après les attentats du 11 septembre 2001 et plus encore après l’engagement français en Afghanistan. Il prit d’importantes proportions à partir de 2010, lorsque Paris commença à accroître la pression sécuritaire sur les mouvements islamistes au Sahel. Les analystes du boulevard Mortier commencèrent alors à se plaindre de l’évolution de leurs missions, passées de l’évaluation de la menace terroriste à la neutralisation « industrielle (12) » de ceux qui l’incarnaient, selon une logique qui relevait de la contre – guérilla. Ce glissement fit redouter à certains une perte progressive de compétence analytique tandis que d’autres se félicitèrent du retour de l’action opérationnelle (13).

Au sein des services américains, cette nouvelle fonction, forcément exercée par un plus grand nombre d’agents qu’en France, était apparue quelques mois après l’invasion de l’Irak, au printemps 2003. Les analystes chargés du ciblage étaient appelés des cibleurs (« targeters ») et leur travail s’apparentait à celui de pisteurs (14).

Identifier, frapper, diviser

À l’heure des réseaux sociaux et de la numérisation du monde, le ciblage a pris d’autres dimensions. L’apparition du cyberespace comme nouveau théâtre d’opérations a fait émerger de nouveaux modes d’action, aux logiques classiques, mais aux raffinements tactiques accrus. Via Internet, tout est devenu une cible, et les opportunités de frappe se sont mécaniquement multipliées à l’infini (15).

Au ciblage militaire ou lié à une action clandestine (élimination, enlèvement, sabotage, etc.) s’est ajoutée la lutte informationnelle menée par des puissances autoritaires comme la Russie (16) ou la Chine. La propagande de masse, inventée au début du 20e siècle, a laissé la place à des manœuvres d’influence rendues plus précises grâce aux algorithmes. Le ciblage des vulnérabilités sociétales (17) des adversaires de Moscou ou de Pékin vise à les affaiblir, à délégitimer leurs gouvernants, au mieux pour réduire leurs capacités de nuisance, au pire pour préparer un conflit direct. Les frappes informationnelles complètent désormais les préparations d’artillerie et les raids aériens initiaux, quand elles ne les précèdent pas.

Ce ciblage, qui vise des catégories particulières de la population (18), fait appel à d’autres compétences que celles mises en œuvre par les pisteurs de la CIA ou de la DGSE. Il s’agit cependant de disposer du même degré de connaissance de l’objectif que lors de la traque d’un djihadiste ou d’un narcotrafiquant, et il faut toujours disposer d’un système performant de recueil et d’exploitation du renseignement.

Il offre cependant des perspectives profondément différentes. Sur le champ de bataille, le camouflage peut permettre de déjouer les attaques, tout comme la discipline dans le domaine des communications ou les systèmes de contre – mesures. On cherche encore, en revanche, les moyens ou les bonnes méthodes pour prévenir les frappes informationnelles ou pour gérer leurs conséquences. Au Sahel, malgré ses efforts, la France n’a pu empêcher les manœuvres russes cherchant à obtenir l’adhésion des populations, soumises à la menace djihadiste, incapables d’admettre la nature du phénomène et refusant de prendre la mesure de l’inefficacité de leurs propres États (19).

Il semble, en réalité, presque impossible de se prémunir contre le ciblage sociétal mené par des puissances hostiles. En France, l’ANSSI a commencé à attribuer publiquement des attaques cyber, dérogeant à une règle longtemps en vigueur (20), tandis que Viginum, autre émanation du SGDSN, tente de mener cette lutte informationnelle si déséquilibrée. Vulnérables par essence aux influences extérieures, les sociétés ouvertes des démocraties offrent une multitude de cibles aux acteurs hostiles (Russie, Chine, mais aussi Iran (21) ou Azerbaïdjan (22)) alors même que ceux-ci, régimes autoritaires, sont bien moins vulnérables aux discours politiques étrangers. Il s’agit donc pour les démocraties non pas tant d’empêcher les attaques informationnelles que de les rendre inopérantes par la mobilisation des consciences (23). La tâche, littéralement vitale, est colossale.

Notes

(1) Éric Gomez, « Focus 1. Le ciblage dans le domaine militaire », in Céline Marangé et Maud Quessard (dir.), Les guerres de l’information à l’ère numérique, PUF, Paris, 2021.

(2) Souad Mekhennet et Joby Warrick, « Mossad’s pager operation: Inside Israel’s penetration of Hezbollah », The Washington Post, 5 octobre 2024.

(3) « Hezbollah official: Exploded pagers were a new brand, replaced cellphones at Nasrallah’s order », The Times of Israel, 17 septembre 2024.

(4) Patricia Chaira, « Mort d’Hassan Nasrallah : comment une taupe iranienne a permis aux Israéliens d’éliminer le chef du Hezbollah », Le Parisien, 28 septembre 2024.

(5) Dan Sabbagh, « Deep intelligence penetration enabled Israel to kill Hassan Nasrallah », The Guardian, 30 septembre 2024.

(6) Bilal Y. Saab et Darren D. White, « Lessons Observed from the War Between Israel and Iran », War on the Rocks, 16 juillet 2025 (https://​warontherocks​.com/​2​0​2​5​/​0​7​/​l​e​s​s​o​n​s​-​o​b​s​e​r​v​e​d​-​f​r​o​m​-​t​h​e​-​w​a​r​-​b​e​t​w​e​e​n​-​i​s​r​a​e​l​-​a​n​d​-​i​ran).

(7) Mike Collett-White, Prasanta Kumar Dutta et Mariano Zafra, « How Ukraine pulled off an audacious attack deep inside Russia », Reuters, 4 juin 2024 (https://​www​.reuters​.com/​g​r​a​p​h​i​c​s​/​U​K​R​A​I​N​E​-​C​R​I​S​I​S​/​D​R​O​N​E​S​-​R​U​S​S​I​A​/​m​y​p​m​j​z​a​y​yvr).

(8) Claude Faure, Aux Services de la République : du BCRA à la DGSE, Fayard, Paris, 2004.

(9) François Waroux, James Bond n’existe pas. Mémoires d’un officier traitant, Mareuil Éditions, Paris, 2017.

(10) Patricia Tourancheau, « Un ancien agent de la DGSE en garde à vue », Libération, 20 octobre 2005.

(11) Laurent Lagneau, « La DGSE a-t-elle cherché à éliminer le prêcheur radical Abou Hamza à Londres ? », Zone Militaire, 25 novembre 2013 (https://​www​.opex360​.com/​2​0​1​3​/​1​1​/​2​5​/​l​a​-​d​g​s​e​-​a​-​t​-​e​l​l​e​-​c​h​e​r​c​h​e​-​a​-​e​l​i​m​i​n​e​r​-​l​e​-​p​r​e​c​h​e​u​r​-​r​a​d​i​c​a​l​-​a​b​o​u​-​h​a​m​z​a​-​a​-​l​o​n​d​res).

(12) Entretiens avec l’auteur.

(13) Le dilemme fut réglé en faisant émerger au sein de certaines unités des équipes d’analystes chevronnés chargés de prendre de la hauteur et de rédiger les notes destinées aux autorités.

(14) Nada Bakos et David Coburn, The Targeter. My Life in the CIA, Hunting Terrorists and Challenging the White House, Little, Brown and Company, New York, 2019.

(15) Stéphane Taillat, De la cybersécurité en Amérique. Puissance et vulnérabilités à l’ère numérique, PUF, Paris, 2024.

(16) « Trois ans d’offensive informationnelle russe : anatomie d’un front invisible », ministère des Armées, 28 juin 2025 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​t​r​o​i​s​-​a​n​s​-​d​o​f​f​e​n​s​i​v​e​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​n​e​l​l​e​-​r​u​s​s​e​-​a​n​a​t​o​m​i​e​-​d​u​n​-​f​r​o​n​t​-​i​n​v​i​s​i​ble).

(17) Jila Varoquier et Damien Licata Caruso, « “L’idée c’est de faire du bruit” : des punaises de lit au faux sachet de cocaïne, sur la trace des rumeurs anti-France », Le Parisien, 21 mai 2025.

(18) Anne-Françoise Hivert, « La Russie “cartographie les points faibles et les lignes de fracture dans les pays cibles” », Le Monde, 5 juin 2024 ; Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien », Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), 2e édition, 5 octobre 2021 (https://​www​.irsem​.fr/​r​a​p​p​o​r​t​.​h​tml).

(19) Christophe Châtelot, « Au Sahel, Paris échoue à contrer la propagande russe », Le Monde, 18 mai 2022.

(20) Philippe Ricard et Martin Untersinger, « La France attribue pour la première fois officiellement des cyberattaques à la Russie », Le Monde, 29 avril 2025.

(21) Élisabeth Pierson, « Qui est Shahin Hazamy, relais d’influence du régime iranien en France, jugé ce mardi pour “apologie du terrorisme” ? », Le Figaro, 3 juillet 2025.

(22) Amaelle Guiton, « La France épingle les opérations d’influence de l’Azerbaïdjan auprès des indépendantistes des outre-mer », Libération, 2 décembre 2024.

(23) Michel Wieviorka, « Le thème de la guerre hybride est insuffisant pour mobiliser la société », Le Monde, 2 août 2025.

Roger Noël

areion24.news