Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 23 janvier 2026

Penser le renseignement : du ciblage au 21e siècle

 

« Aussi ancien que la guerre (1) » elle-même, le ciblage a connu des développements spectaculaires avec l’apparition de l’artillerie à longue portée puis de l’arme aérienne, les deux faisant montre depuis quelques décennies d’une très grande précision. Naturellement associé aux actions armées, le ciblage est aussi une fonction essentielle des services de sécurité et de renseignement. Ces derniers, chargés de détecter et d’entraver les menaces, travaillent par essence avec une minutie extrême, aussi bien afin de frapper que pour prendre des contacts clandestins ou recruter des sources humaines.

Les conflits en Ukraine et au Moyen – Orient ont offert des illustrations saisissantes d’opérations reposant sur des ciblages pertinents. L’explosion au Liban et en Syrie, les 17 et 18 septembre 2024, de milliers de bippers puis de talkies – walkies majoritairement utilisés par des membres du Hezbollah a été le résultat d’une remarquable opération clandestine.

Identifier, localiser, frapper

Envisagée dès 2015, étudiée à partir de 2022, elle avait été lancée en 2023 après la vaste attaque terroriste du Hamas du 7 octobre (2). Elle avait bénéficié de la décision de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, prise au cours de l’année, de renoncer aux téléphones portables (3), trop vulnérables. Les services de renseignements israéliens avaient alors été capables de prendre le contrôle de la fabrication des bippers, assemblés en Israël même, et avaient donc pu fournir à leur adversaire des matériels piégés. Une telle opération, inédite dans les annales de l’action secrète, n’a été permise que par l’association de toutes les compétences des services de renseignement israéliens. Succès opérationnel majeur, cette opération fut aussi une démonstration de force et un message adressé aux adversaires – ainsi qu’aux partenaires – d’Israël.

Une semaine après, une frappe aérienne massive parvenait à tuer Hassan Nasrallah et une partie de son état – major réunis dans un abri sous un immeuble de la capitale libanaise. Nouveau succès majeur, ce raid contre les dirigeants du principal bras armé de l’Iran fut une nouvelle démonstration des capacités des services israéliens, cette fois dans le domaine du renseignement humain. Il était en effet manifeste que la frappe n’avait pu être déclenchée que grâce à des éléments recueillis au plus près de la cible, comme l’indiqua un responsable libanais (4). Le quotidien britannique The Guardian releva le paradoxe de ces réussites opérationnelles, révélatrices d’une très grande technicité, alors qu’un an auparavant les attaques du 7 octobre avaient été la conséquence d’une faillite générale de ces mêmes services (5). Sans doute cette série de frappes contre le Hezbollah, en plus de leur intérêt stratégique, obéissait – elle à des impératifs politiques intérieurs, mais elles démontrèrent que les services israéliens étaient parvenus à un remarquable degré d’intégration de leurs différents moyens (« multi – domain integration »), encore plus patent à l’occasion de la « guerre de douze jours » (6).

Une technicité presque comparable fut démontrée par les services ukrainiens à l’occasion de l’opération « Spider web » menée dans la profondeur du territoire russe contre des bases aériennes, le 1er juin 2025. Mettant en œuvre des essaims de drones lancés depuis des poids-lourds dûment modifiés entrés en Russie depuis des semaines, cette opération d’un nouveau genre fut, elle aussi, le résultat d’une remarquable planification et d’une grande maîtrise de l’action clandestine (7). À défaut de cibler des responsables politiques russes, ce qui aurait eu des répercussions incontrôlables, Kiev choisit de s’en prendre à certains des appareils les plus précieux de l’armée de l’air russe. Là aussi, la qualité de l’exécution porta un message politique dépassant les pertes infligées.

Identifier, localiser, recruter ou neutraliser

À la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, les conséquences de l’affaire du Rainbow Warrior pesèrent lourdement sur la vie opérationnelle de certains services français. En l’absence de guerre à mener, la France perdit progressivement le savoir – faire du ciblage opérationnel, qui ne survécut qu’à travers les actions de recrutement de sources humaines. Maintenue sous l’étouffoir par des autorités politiques méfiantes et encore tentées de recourir à des réseaux parallèles (8), la DGSE maintint péniblement une capacité minimale de ciblage, indispensable aux phases d’approche (9).

Elle prolongea également l’usage de la terminologie militaire dont elle était l’héritière, dont la fameuse expression « renseignement à fin d’action », en envisageant à la fin des années 1990 d’éliminer à Londres un imam radical proche du Groupe islamique armé (GIA) algérien (10). Ce projet, qui aurait inévitablement conduit à une crise majeure avec l’un des plus anciens alliés de Paris (11), requérait des renseignements d’une grande précision dont le service français ne disposait probablement pas. Il s’agissait plutôt d’une option que ses responsables voulaient pouvoir présenter aux autorités en sachant qu’elle ne se concrétiserait jamais.

Ce ciblage théorique de djihadistes devint concret après les attentats du 11 septembre 2001 et plus encore après l’engagement français en Afghanistan. Il prit d’importantes proportions à partir de 2010, lorsque Paris commença à accroître la pression sécuritaire sur les mouvements islamistes au Sahel. Les analystes du boulevard Mortier commencèrent alors à se plaindre de l’évolution de leurs missions, passées de l’évaluation de la menace terroriste à la neutralisation « industrielle (12) » de ceux qui l’incarnaient, selon une logique qui relevait de la contre – guérilla. Ce glissement fit redouter à certains une perte progressive de compétence analytique tandis que d’autres se félicitèrent du retour de l’action opérationnelle (13).

Au sein des services américains, cette nouvelle fonction, forcément exercée par un plus grand nombre d’agents qu’en France, était apparue quelques mois après l’invasion de l’Irak, au printemps 2003. Les analystes chargés du ciblage étaient appelés des cibleurs (« targeters ») et leur travail s’apparentait à celui de pisteurs (14).

Identifier, frapper, diviser

À l’heure des réseaux sociaux et de la numérisation du monde, le ciblage a pris d’autres dimensions. L’apparition du cyberespace comme nouveau théâtre d’opérations a fait émerger de nouveaux modes d’action, aux logiques classiques, mais aux raffinements tactiques accrus. Via Internet, tout est devenu une cible, et les opportunités de frappe se sont mécaniquement multipliées à l’infini (15).

Au ciblage militaire ou lié à une action clandestine (élimination, enlèvement, sabotage, etc.) s’est ajoutée la lutte informationnelle menée par des puissances autoritaires comme la Russie (16) ou la Chine. La propagande de masse, inventée au début du 20e siècle, a laissé la place à des manœuvres d’influence rendues plus précises grâce aux algorithmes. Le ciblage des vulnérabilités sociétales (17) des adversaires de Moscou ou de Pékin vise à les affaiblir, à délégitimer leurs gouvernants, au mieux pour réduire leurs capacités de nuisance, au pire pour préparer un conflit direct. Les frappes informationnelles complètent désormais les préparations d’artillerie et les raids aériens initiaux, quand elles ne les précèdent pas.

Ce ciblage, qui vise des catégories particulières de la population (18), fait appel à d’autres compétences que celles mises en œuvre par les pisteurs de la CIA ou de la DGSE. Il s’agit cependant de disposer du même degré de connaissance de l’objectif que lors de la traque d’un djihadiste ou d’un narcotrafiquant, et il faut toujours disposer d’un système performant de recueil et d’exploitation du renseignement.

Il offre cependant des perspectives profondément différentes. Sur le champ de bataille, le camouflage peut permettre de déjouer les attaques, tout comme la discipline dans le domaine des communications ou les systèmes de contre – mesures. On cherche encore, en revanche, les moyens ou les bonnes méthodes pour prévenir les frappes informationnelles ou pour gérer leurs conséquences. Au Sahel, malgré ses efforts, la France n’a pu empêcher les manœuvres russes cherchant à obtenir l’adhésion des populations, soumises à la menace djihadiste, incapables d’admettre la nature du phénomène et refusant de prendre la mesure de l’inefficacité de leurs propres États (19).

Il semble, en réalité, presque impossible de se prémunir contre le ciblage sociétal mené par des puissances hostiles. En France, l’ANSSI a commencé à attribuer publiquement des attaques cyber, dérogeant à une règle longtemps en vigueur (20), tandis que Viginum, autre émanation du SGDSN, tente de mener cette lutte informationnelle si déséquilibrée. Vulnérables par essence aux influences extérieures, les sociétés ouvertes des démocraties offrent une multitude de cibles aux acteurs hostiles (Russie, Chine, mais aussi Iran (21) ou Azerbaïdjan (22)) alors même que ceux-ci, régimes autoritaires, sont bien moins vulnérables aux discours politiques étrangers. Il s’agit donc pour les démocraties non pas tant d’empêcher les attaques informationnelles que de les rendre inopérantes par la mobilisation des consciences (23). La tâche, littéralement vitale, est colossale.

Notes

(1) Éric Gomez, « Focus 1. Le ciblage dans le domaine militaire », in Céline Marangé et Maud Quessard (dir.), Les guerres de l’information à l’ère numérique, PUF, Paris, 2021.

(2) Souad Mekhennet et Joby Warrick, « Mossad’s pager operation: Inside Israel’s penetration of Hezbollah », The Washington Post, 5 octobre 2024.

(3) « Hezbollah official: Exploded pagers were a new brand, replaced cellphones at Nasrallah’s order », The Times of Israel, 17 septembre 2024.

(4) Patricia Chaira, « Mort d’Hassan Nasrallah : comment une taupe iranienne a permis aux Israéliens d’éliminer le chef du Hezbollah », Le Parisien, 28 septembre 2024.

(5) Dan Sabbagh, « Deep intelligence penetration enabled Israel to kill Hassan Nasrallah », The Guardian, 30 septembre 2024.

(6) Bilal Y. Saab et Darren D. White, « Lessons Observed from the War Between Israel and Iran », War on the Rocks, 16 juillet 2025 (https://​warontherocks​.com/​2​0​2​5​/​0​7​/​l​e​s​s​o​n​s​-​o​b​s​e​r​v​e​d​-​f​r​o​m​-​t​h​e​-​w​a​r​-​b​e​t​w​e​e​n​-​i​s​r​a​e​l​-​a​n​d​-​i​ran).

(7) Mike Collett-White, Prasanta Kumar Dutta et Mariano Zafra, « How Ukraine pulled off an audacious attack deep inside Russia », Reuters, 4 juin 2024 (https://​www​.reuters​.com/​g​r​a​p​h​i​c​s​/​U​K​R​A​I​N​E​-​C​R​I​S​I​S​/​D​R​O​N​E​S​-​R​U​S​S​I​A​/​m​y​p​m​j​z​a​y​yvr).

(8) Claude Faure, Aux Services de la République : du BCRA à la DGSE, Fayard, Paris, 2004.

(9) François Waroux, James Bond n’existe pas. Mémoires d’un officier traitant, Mareuil Éditions, Paris, 2017.

(10) Patricia Tourancheau, « Un ancien agent de la DGSE en garde à vue », Libération, 20 octobre 2005.

(11) Laurent Lagneau, « La DGSE a-t-elle cherché à éliminer le prêcheur radical Abou Hamza à Londres ? », Zone Militaire, 25 novembre 2013 (https://​www​.opex360​.com/​2​0​1​3​/​1​1​/​2​5​/​l​a​-​d​g​s​e​-​a​-​t​-​e​l​l​e​-​c​h​e​r​c​h​e​-​a​-​e​l​i​m​i​n​e​r​-​l​e​-​p​r​e​c​h​e​u​r​-​r​a​d​i​c​a​l​-​a​b​o​u​-​h​a​m​z​a​-​a​-​l​o​n​d​res).

(12) Entretiens avec l’auteur.

(13) Le dilemme fut réglé en faisant émerger au sein de certaines unités des équipes d’analystes chevronnés chargés de prendre de la hauteur et de rédiger les notes destinées aux autorités.

(14) Nada Bakos et David Coburn, The Targeter. My Life in the CIA, Hunting Terrorists and Challenging the White House, Little, Brown and Company, New York, 2019.

(15) Stéphane Taillat, De la cybersécurité en Amérique. Puissance et vulnérabilités à l’ère numérique, PUF, Paris, 2024.

(16) « Trois ans d’offensive informationnelle russe : anatomie d’un front invisible », ministère des Armées, 28 juin 2025 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​t​r​o​i​s​-​a​n​s​-​d​o​f​f​e​n​s​i​v​e​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​n​e​l​l​e​-​r​u​s​s​e​-​a​n​a​t​o​m​i​e​-​d​u​n​-​f​r​o​n​t​-​i​n​v​i​s​i​ble).

(17) Jila Varoquier et Damien Licata Caruso, « “L’idée c’est de faire du bruit” : des punaises de lit au faux sachet de cocaïne, sur la trace des rumeurs anti-France », Le Parisien, 21 mai 2025.

(18) Anne-Françoise Hivert, « La Russie “cartographie les points faibles et les lignes de fracture dans les pays cibles” », Le Monde, 5 juin 2024 ; Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien », Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), 2e édition, 5 octobre 2021 (https://​www​.irsem​.fr/​r​a​p​p​o​r​t​.​h​tml).

(19) Christophe Châtelot, « Au Sahel, Paris échoue à contrer la propagande russe », Le Monde, 18 mai 2022.

(20) Philippe Ricard et Martin Untersinger, « La France attribue pour la première fois officiellement des cyberattaques à la Russie », Le Monde, 29 avril 2025.

(21) Élisabeth Pierson, « Qui est Shahin Hazamy, relais d’influence du régime iranien en France, jugé ce mardi pour “apologie du terrorisme” ? », Le Figaro, 3 juillet 2025.

(22) Amaelle Guiton, « La France épingle les opérations d’influence de l’Azerbaïdjan auprès des indépendantistes des outre-mer », Libération, 2 décembre 2024.

(23) Michel Wieviorka, « Le thème de la guerre hybride est insuffisant pour mobiliser la société », Le Monde, 2 août 2025.

Roger Noël

areion24.news

Des Européens parmi des cadres de l’EI transférés de Syrie en Irak lors d’une opération militaire américaine

 

Des Européens figurent parmi les prisonniers de haut rang du groupe Etat islamique (EI) transférés de Syrie vers l'Irak voisin dans le cadre d'une opération militaire américaine, ont indiqué vendredi à l'AFP deux responsables de sécurité irakiens. Ce groupe de détenus, transféré mercredi, est composé «de dirigeants de l'organisation Etat islamique et certains sont des criminels parmi les plus notoires», comprenant «des Européens, des Asiatiques, des Arabes et des Irakiens», a indiqué une de ces sources.

D'après une autre source de sécurité, 85 de ces prisonniers sont Irakiens et les 65 autres sont notamment d'origine «européenne, soudanaise, somalienne ou caucasienne» et ils sont tous désormais dans une prison de Bagdad. Ils ont le rang d'«émir» au sein de l'organisation jihadiste et «tous ont participé aux opérations de l'EI en Irak», dont l'offensive qui avait permis en 2014 au groupe de s'emparer de vastes territoires en Irak et en Syrie, a ajouté cette source.

Peine de mort ou prison

Mercredi, Washington avait annoncé avoir transféré 150 membres de l'EI détenus dans une prison de Hassaké, en Syrie, «vers un lieu sûr en Irak», et affirmé que jusqu'à 7000 prisonniers pourraient être concernés. La décision américaine est survenue alors que des affrontements entre l'armée syrienne et les forces kurdes, qui contrôlaient jusqu'ici les centres de détention depuis la défaite de l'EI en 2019, font craindre des brèches dans la surveillance.

Mardi, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, avaient annoncé avoir été «contraintes de se retirer» d'al-Hol, le plus grand des camps de détention abritant des proches de jihadistes, pour défendre leurs régions du nord-est menacées par l'armée. Celle-ci est entrée mercredi dans le camp d'al-Hol, où la situation est «volatile», a indiqué vendredi l'ONU, qui n'a pas pu y entrer depuis que l'armée s'y est déployée.

Les tribunaux irakiens ont par le passé condamné à la peine de mort et à la prison à vie des centaines de membres de l'EI, dont de nombreux combattants étrangers, dont certains avaient été transférés de Syrie. L'Irak a déjà été épinglé pour des centaines de procès qualifiés d'expéditifs, des aveux obtenus sous la torture ou une représentation juridique inefficace, selon des défenseurs des droits humains.

AFP

Affaire Grégory: une contre-expertise relancée contre Jacqueline Jacob

 

Une contre-expertise a été ordonnée afin de vérifier si la grand-tante du petit Grégory, tué il y a 41 ans, est bien le «corbeau» qui a revendiqué le crime, comme l'a affirmé une première analyse conduisant à sa mise en examen, a indiqué vendredi le parquet général à Dijon.

Le président de la chambre de l'instruction de Dijon, en charge de cette enquête tentaculaire, a lancé une «contre-expertise stylométrique», qui s'attache à l'orthographe et aux tournures de phrases, a indiqué à l'AFP le procureur général à Dijon, Philippe Astruc, confirmant une information de l'Est républicain.

Des résultats dans plusieurs mois

Cette nouvelle analyse, prise à l'initiative du juge enquêteur en décembre 2025, a été «confiée à deux sachants français désignés comme experts», a-t-il ajouté sans vouloir les divulguer. «Le résultat n'interviendra sans doute que dans plusieurs mois», a-t-il précisé.

L'étude vise à vérifier de premières expertises qui avaient incriminé Jacqueline Jacob, la grand-tante du garçon retrouvé noyé à l'âge de quatre ans le 16 octobre 1984 dans la Vologne, une rivière des Vosges. Jacqueline Jacob, 81 ans, a été mise en examen en octobre pour association de malfaiteurs en vue de la préparation à l'enlèvement de Grégory. Sa défense avait alors dénoncé une nouvelle «erreur» dans cette enquête chaotique.

Cinq «corbeaux» différents

La grand-tante, dont l'époux est un frère de la grand-mère du petit garçon, est soupçonnée d'être l'un des corbeaux qui ont menacé pendant des années la famille de Grégory Villemin. Elle avait déjà été mise en examen, en 2017, pour «enlèvement et séquestration suivie de mort» mais ces poursuites avaient été annulées en mai 2018, pour un vice de forme, dans un énième couac de la laborieuse enquête.



Selon l'arrêt du 18 juin 2025 ordonnant son interrogatoire, que l'AFP a pu consulter, les juges enquêteurs justifient la nouvelle mise en examen de Jacqueline Jacob sur la base, notamment, de plusieurs expertises: graphologiques en 2017, puis stylométriques, en 2021 et 2023. Ces analyses attribuent à Jacqueline Jacob trois courriers anonymes de 1983, dont celui du 4 mars qui menace directement les Villemin. «Je vous ferez votre peau» (sic), y était-il écrit.

La stylométrie estime que «cinq» corbeaux ont menacé les Villemin mais soutient de plus «très fortement l'hypothèse» que c'est Jacqueline Jacob qui a écrit la lettre du 16 octobre 1984 revendiquant le crime. «J'espère que tu mourras de chagrin le chef (...) Voilà ma vengeance. Pauvre con», disait le courrier. Les avocats de Jacqueline Jacob, tout comme la défense des époux Villemin, n'ont pas répondu aux sollicitations de l'AFP.

AFP

jeudi 22 janvier 2026

France : faire entendre sa voix pour concurrencer les narratifs hostiles

 

Depuis la guerre en Ukraine en particulier, nous assistons à une accélération de la conflictualité et à un bouleversement des rapports de force. La guerre est aujourd’hui de plus en plus marquée par une dimension informationnelle, souvent vecteur de polarisation des sociétés. La France n’y échappe pas et le pays est aujourd’hui la cible de nombreuses attaques informationnelles. Dans quelle mesure ce type d’attaques constitue-t-il un danger pour la société, l’économie et la sécurité de la France ?

Les attaques informationnelles constituent une dimension essentielle des nouvelles conflictualités. Elles ciblent les démocraties libérales et cherchent à brouiller les frontières entre le champ militaire et le champ informationnel, entre le vrai et le faux, entre le soft power et l’ingérence, entre l’État de droit et l’autoritarisme. La France est une cible majeure des manipulations et des ingérences numériques étrangères, le deuxième pays le plus ciblé après l’Ukraine en Europe. Cela s’explique par la densité de nos liens avec l’étranger, par la richesse de notre histoire et par notre soutien constant à un ordre international basé sur le droit. Nos compétiteurs, en particulier la Russie, s’attaquent à la France car elle fait entendre sa voix, s’oppose à la brutalisation des relations internationales et rejette le recours désinhibé à la force.

Les attaques informationnelles ciblent tous les intérêts fondamentaux de notre pays. Elles cherchent à fragiliser la cohésion nationale en accentuant les divisions entre les citoyens. Elles tentent de nuire à la réputation des entreprises et de saper la confiance, essentielle au bon fonctionnement du marché. Elles essayent d’instaurer un climat de défiance à l’égard des autorités de notre pays.

Alors que la guerre de l’information est aujourd’hui mondiale et fait rage, quelle est la stratégie du pays face à cette vague de désinformation croissante ?

La France est sortie de la naïveté face à la guerre mondiale de l’information. Elle s’est dotée d’une stratégie robuste pilotée par une coopération interministérielle qui rassemble le ministère de l’Intérieur, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), l’agence VIGINUM et les services de renseignement. La stratégie française repose sur plusieurs volets : la détection/analyse des manipulations de l’information ; la riposte avec le rétablissement des faits et la mise sous sanctions des acteurs impliqués ; la régulation des plateformes ; le renforcement de la résilience des sociétés et des citoyens ; le renforcement de l’influence de la France et la promotion de notre diplomatie à l’étranger.

Tout d’abord, notre pays a renforcé ses moyens de veille et d’analyse pour mieux comprendre les acteurs et les entités à l’origine des attaques informationnelles. Chaque acteur interministériel s’est doté d’outils de veille correspondant à son champ de compétence. En ce qui concerne le MEAE, la sous-direction de la veille et de la stratégie partage ses analyses avec les ambassades partout dans le monde ainsi qu’avec l’interministériel. Ce premier travail permet d’objectiver les tendances et les dynamiques informationnelles.

Sur la base de ce travail analytique, les acteurs du dispositif interministériel mènent des opérations de riposte. Afin de couper court aux fausses informations, le ministère des Affaires étrangères rétablit les faits en s’appuyant sur les ambassades du réseau diplomatique. Cela prend la forme de publications directement sur les réseaux sociaux, à l’image de celle de notre ambassade en République démocratique du Congo (RDC) en février dernier (1). En parallèle, la France sanctionne directement les acteurs et les entités à l’origine des attaques informationnelles par l’intermédiaire d’un régime européen créé le 8 octobre 2024. La France contribue activement à l’élaboration de dossiers de preuves pour sanctionner ces acteurs malveillants : depuis la création de ce régime, trois paquets de sanctions ont été validés pour un total de 47 individus et 15 entités sanctionnés. Le paquet de sanctions le plus récent a été adopté le 15 juillet dernier et la France a par exemple proposé de sanctionner quatre entités et deux acteurs impliqués dans la campagne Storm-1516.

En outre, notre pays promeut la régulation des plateformes numériques, premier champ de bataille de la guerre informationnelle. L’autorégulation des réseaux sociaux n’a pas fait ses preuves et la responsabilité des plateformes en ligne dans la production, la diffusion et l’amplification des fausses informations est immense. Cette régulation menée au niveau européen s’appuie sur le règlement relatif aux services numériques (DSA), adopté à l’occasion de la présidence française de l’Union européenne et entré en vigueur en février 2024.

La France soutient par ailleurs le renforcement de la résilience des citoyens et de la communauté internationale face aux attaques informationnelles. Cela se traduit par exemple par l’organisation de formations des journalistes aux enjeux de la désinformation, notamment sur le continent africain, par l’intermédiaire de l’opérateur CFI ou par le soutien financier apporté par la France aux médias internationaux via le Fonds international pour les médias d’intérêt public.

Enfin, conformément à la mise en place d’une 6e fonction stratégique « Influence » dans le cadre de la Revue nationale stratégique depuis 2022, les partenaires de l’interministériel, en particulier le ministère des Affaires étrangères, renforcent leurs moyens en matière de communication stratégique et de valorisation des projets portés par la France, notamment en matière d’aide au développement, sans adopter la logique confrontationnelle de nos adversaires. L’objectif est de concurrencer les narratifs hostiles dans le champ informationnel.

Comment la France anticipe-t-elle le risque accru lié aux développements technologiques qui peuvent favoriser les attaques informationnelles ?

S’agissant des effets concrets de l’intelligence artificielle (IA) sur les attaques informationnelles, il est encore tôt pour se prononcer définitivement, mais les outils à base d’IA savent détecter les contenus produits à base d’IA. Les outils d’IA permettent de produire et d’amplifier rapidement et à moindre cout de fausses informations, mais les mêmes technologies permettent de détecter un certain nombre d’opérations. La qualité des contenus créés par l’IA augmente de jour en jour, ce qui explique pourquoi nos adversaires s’en saisissent, et cela justifie également un effort constant de notre côté pour rester au niveau. À terme, l’IA devrait transformer l’ampleur et la nature de la guerre de l’information en brouillant de façon encore plus nette la frontière entre contenus authentiques et fausses informations. Toutefois, sans même attendre les « deepfakes » de meilleure qualité, de simples détournements avec une légende trompeuse peuvent déjà largement perturber la lecture des conflits.

La société française a-t-elle pris réellement conscience des enjeux de la guerre informationnelle ?

La prise de conscience par la société française des enjeux relatifs à la guerre informationnelle est réelle, en témoignent le fort intérêt de nos concitoyens pour cette question et la forte mobilisation des journalistes. Les citoyens français ont compris que l’information et la désinformation sont désormais des éléments structurants des relations internationales. Les médias grand public couvrent largement ces enjeux.

Le MEAE participe à cet effort de prise de conscience et partage sa connaissance en la matière pour renforcer la résilience du débat public. Nous travaillons également avec VIGINUM dans le cadre de la publication de leurs rapports d’enquête afin que ceux-ci permettent non seulement de dénoncer les faits, de prendre des sanctions contre les opérateurs, mais également de renseigner le public sur ces pratiques. Les échanges avec les experts sont également nombreux pour partager les analyses.

Toutefois, l’état de préparation et de résilience de notre société face aux attaques informationnelles est difficile à évaluer. Les acteurs de la guerre de l’information mobilisent constamment de nouveaux moyens et de nouvelles techniques pour fragiliser nos démocraties. Cela implique une vigilance accrue et un travail de long terme en matière de sensibilisation. Le meilleur rempart face aux attaques informationnelles, c’est une société composée de citoyens vigilants capables d’exercer leur esprit critique.

Quels sont aujourd’hui les principaux acteurs qui ciblent la France ? Et quelles sont leurs motivations ?

Selon le dernier rapport du Service européen pour l’action extérieure sur les ingérences étrangères et les manipulations de l’information publié en mars dernier, la France est le deuxième pays le plus ciblé en Europe après l’Ukraine. En 2024, 152 attaques informationnelles ont ciblé la France, principalement dans le cadre des Jeux olympiques de Paris 2024 et des élections législatives. Plusieurs acteurs sont à l’origine des ingérences numériques étrangères et tout particulièrement la Russie.

La Russie est aujourd’hui le principal acteur de la guerre de l’information. Depuis 2022, Moscou mobilise des milliards de dollars pour justifier son invasion à grande échelle de l’Ukraine via des organes de propagande, des faux médias et des comptes inauthentiques sur les réseaux sociaux. L’objectif est de saturer le champ informationnel de contenus favorables aux intérêts du Kremlin. Moscou cible délibérément les principaux soutiens de la résistance ukrainienne, dont la France.

La Russie n’est toutefois pas le seul pays qui utilise l’information comme une arme. L’Azerbaïdjan, l’Iran, la Chine utilisent l’information comme une arme politique et cherchent à influencer les opinions publiques par la promotion de leur image et la diffusion de leurs narratifs. L’objectif est de diviser nos sociétés et d’influencer notre politique étrangère.

La France développe-t-elle également une stratégie informationnelle offensive ? Quelle est cette stratégie et de quelles armes dispose le pays dans ce domaine ?

Face aux attaques croissantes de la part d’États autoritaires contre nos démocraties, le président de la République a annoncé, lors de son discours à Toulon en novembre 2022, la mise en place d’une 6e fonction stratégique « Influence » dans le cadre de la Revue nationale stratégique.

Concrètement, au-delà du rétablissement des faits et de la mise sous sanctions des acteurs malveillants, les autorités françaises renforcent leurs moyens en matière de communication afin de promouvoir notre diplomatie et de valoriser notre action à l’étranger. L’objectif est de concurrencer les narratifs hostiles en valorisant notre politique étrangère de façon transparente, sans adopter les stratégies agressives et déloyales de notre adversaire. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, le MEAE a par exemple mené des campagnes de communication partout dans le monde pour souligner les échecs russes en Ukraine. Le rôle de nos ambassades pour expliquer l’action et la politique étrangère de la France est clé.

Récemment, le ministère des Affaires étrangères a lancé la réserve diplomatique citoyenne, dont l’une des missions est le renfort dans le champ informationnel et notamment la lutte contre la désinformation. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?

Mentionnée par le président de la République dans son discours du 16 mars 2023 sur la réforme de la diplomatie française, la réserve diplomatique citoyenne a été officiellement lancée le 5 juillet dernier par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères avec un contingent expérimental de 200 réservistes.

La réserve citoyenne diplomatique a pour objectif de renforcer le lien entre les citoyens et la nation à travers l’amélioration de la diffusion de la culture diplomatique auprès des citoyens, une meilleure compréhension des choix en matière de politique étrangère et plus d’engagement de nos compatriotes au service de notre diplomatie.

Concrètement, les réservistes se verront confier une grande variété de missions : apporter leur aide dans la gestion des crises et dans l’organisation des grands évènements internationaux ; mettre leur expertise au service du MEAE selon les sujets d’actualité ; communiquer et expliquer la politique étrangère de la France dans des environnements professionnels variés ; accompagner dans leur parcours les jeunes intéressés par la diplomatie française (mentorat, aide à l’orientation, recherche de stage) ; amplifier la communication de notre politique étrangère dans le champ informationnel et lutter contre la désinformation au sein d’une réserve numérique dédiée.

Aucune institution ne peut gagner seule, et chaque citoyen agile sur les réseaux sociaux a les moyens de toucher sa propre communauté, de faire entendre sa voix. Nombreux sont ceux qui veulent aider à faire entendre la voix de la France dans le chaos géopolitique actuel. Cette réserve est une façon pour nous de leur tendre la main et de leur donner les moyens d’agir là où ils sont déjà actifs.

Thomas Delage 

Christophe Lemoine

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Gibraltar : nouveau point d’ancrage de Schengen

 

Le 11 juin 2025, un accord entre l’Union européenne (UE), l’Espagne et le Royaume-Uni ouvre à Gibraltar les portes de l’espace Schengen. C’est un tournant majeur et la perspective d’un post-« Brexit » apaisé pour cette exclave tiraillée entre sa souveraineté britannique et sa dépendance économique vis-à-vis des Vingt-Sept. Madrid, qui revendique « The Rock » (« le Rocher ») depuis le XVIIIe siècle après l’avoir cédé, se réjouit de voir disparaître cette frontière.

Le référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni, remporté par le camp du « leave » (quitter l’UE) avec 51,9 %, a placé Gibraltar dans une situation paradoxale. Bien que 96 % de ses résidents (39 330 en 2024) aient voté pour rester dans l’Union, ce territoire britannique d’outre-mer a dû se conformer au « Brexit ». Le 31 janvier 2020, Gibraltar sortait donc de l’UE sans statut spécifique et se retrouvait exposé à une reconfiguration brutale de ses liens politiques et commerciaux avec l’Europe, en particulier l’Espagne. En décembre de la même année, un accord-cadre garantissait la libre circulation, mais la situation demeurait floue.

Une géographie imposante

Occupant 6,8 kilomètres carrés à l’extrême sud de la péninsule Ibérique, à environ 30 kilomètres des côtes marocaines et du port de Tanger-Med, le plus important d’Afrique, Gibraltar surplombe le détroit éponyme, l’un des passages maritimes les plus stratégiques du monde. En raison de cette situation géographique particulière, les Britanniques y installent dès le XVIIIe siècle une base militaire qui permet de surveiller les flux croissants entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique. La Royal Navy y maintient une présence permanente réduite avec 28 soldats en 2023.

Mais ce relief escarpé et cet enclavement au sein de la province espagnole d’Andalousie imposent aussi une forte dépendance économique et commerciale. Chaque jour, environ 15 000 étrangers, majoritairement espagnols (70 %), traversent la frontière pour travailler à Gibraltar, notamment dans les services financiers, les assurances, le commerce, le tourisme ou la santé. Cette main-d’œuvre est cruciale : 55 % des emplois locaux sont occupés par des non-résidents. La plupart vivent dans la ville voisine de La Línea de la Concepción. Marquée par un taux de chômage élevé (29,7 % en juin 2025) et un PIB par habitant annuel de 17 000 euros (inférieur de 30 % à la moyenne nationale), celle-ci tire de sa proximité avec Gibraltar sa principale ressource économique. Le salaire moyen, de 2 500 euros nets mensuels, y apparaît comme une aubaine.

Une histoire tumultueuse

La sortie de l’UE a ravivé un contentieux ancien pour Gibraltar, dont la souveraineté demeure contestée. Cédé au Royaume-Uni par l’Espagne dans le cadre du traité d’Utrecht de 1713, le « Rocher » fait depuis l’objet d’une revendication persistante de Madrid. L’ONU le classe encore parmi les « territoires non autonomes » à décoloniser, au même titre que le Sahara occidental ou la Nouvelle-­Calédonie. En 2002, un projet de souveraineté partagée entre Londres et Madrid a été rejeté par référendum (98,9 % contre) par les Gibraltariens, attachés à leur statut britannique, mais également désireux de conserver des liens étroits avec l’UE.

L’accord signé le 11 juin 2025, après cinq années de négociations, vise à apaiser les craintes de voir les enjeux économiques mis à mal, tout en proposant un compromis pragmatique en matière de souveraineté. Sous réserve de ratification par les Parlements espagnol et gibraltarien, il prévoit l’intégration de Gibraltar dans l’espace Schengen, une première pour un territoire britannique. La frontière terrestre, longue de seulement 1,2 kilomètre, constituait une source majeure de tensions : en l’absence d’accord post-« Brexit » précis, Gibraltar risquait de devenir une limite extérieure de l’UE, menaçant la fluidité des flux pendulaires et l’économie locale en raison de contrôles stricts. Avec ce texte, ces contrôles seront supprimés et toute barrière physique sera levée pour les biens et les personnes. En contrepartie, l’agence Frontex assurera les vérifications d’entrée à Gibraltar depuis les pays non-membres de l’UE. Cette solution écarte la présence policière espagnole sur le « Rocher », que Londres refusait catégoriquement, tout en répondant aux exigences de sécurité de l’UE.

Le point le plus sensible de l’accord concerne l’aéroport de Gibraltar, dont la piste longe la frontière terrestre. L’Espagne conteste son usage exclusif par le Royaume-Uni, affirmant que l’infrastructure empiète sur son territoire. Le texte prévoit une gestion conjointe des installations par les autorités espagnoles, gibraltariennes et britanniques, sous supervision européenne. L’objectif est de transformer l’aéroport en point d’entrée des flux touristiques, dont l’Espagne pourra également bénéficier, sans remettre en cause les revendications de souveraineté.

Ce compromis diplomatique inédit veille à préserver l’autonomie de Gibraltar tout en l’ancrant dans l’espace européen de libre circulation des biens et des personnes. S’il ne met pas fin aux tensions politiques, il offre néanmoins un juste milieu acceptable pour les forces en présence. Les Gibraltariens, de leur côté, maintiennent une position claire : rester Britanniques, mais avec un accès garanti à l’UE. L’intégration dans Schengen semble répondre à cette double exigence, sans trancher le litige historique. 

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Xavier Houdoy

Laura Margueritte

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