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mercredi 19 août 2026

Guerre en Iran : la défense européenne entre quête d’autonomie et dépendance stratégique réelle

 

Depuis une décennie, l’Union européenne affiche l’ambition d’acquérir une autonomie en matière de défense et une capacité d’influence qui dépasseraient la seule gestion des instabilités de son voisinage immédiat, déjà mentionnée dans sa Stratégie globale de sécurité de 2016. La guerre en Iran depuis fin février 2026 souligne pourtant le décalage entre cette rhétorique européenne, certes basée sur des acceptions variables de la notion d’autonomie stratégique selon les États membres, et les pratiques concrètes des États européens.

Avec, d’un côté, l’opération « Aspides » en mer Rouge et, de l’autre, une analyse stratégique commune sur le conflit armé entre l’Iran, les États-Unis et Israël encore largement absente, l’Union européenne (UE) apparaît tiraillée entre la volonté de protéger ses intérêts, une dépendance persistante à l’OTAN et à la puissance américaine, et une posture de retenue politique qui ne lui permet pas de déployer sa capacité d’action stratégique. La guerre en Iran fonctionne-t‑elle comme un révélateur des limites structurelles de l’autonomie stratégique européenne, ou comme un moment de consolidation de celle-ci ? 

Une vitrine d’autonomie ou un prolongement contrôlé de l’OTAN ?

L’opération « Aspides » illustre la manière dont l’UE tente d’incarner une forme de puissance à la fois défensive et normative. Mandatée pour protéger la navigation dans la mer Rouge, escorter les navires marchands et exercer le droit de légitime défense en mer, cette mission militaire maritime européenne (1) se distingue des dispositifs américains par un cadrage strict en termes de sécurité maritime et de conformité au droit international. Là où l’opération « Prosperity Guardian », pilotée par Washington, assume une logique de coalition ad hoc, « Aspides » se présente comme une réponse collective européenne centrée sur la liberté de navigation et la protection des flux commerciaux plutôt que sur la conduite d’une guerre régionale.

La guerre en Iran reconfigure néanmoins cette architecture. La menace sur les routes maritimes, la fragilisation du voisinage élargi et les risques pour les approvisionnements énergétiques poussent plusieurs États membres à envisager une extension d’« Aspides » vers le détroit d’Ormuz, au cœur de la confrontation entre les États-Unis et l’Iran. Cette perspective soulève toutefois des réticences, notamment en Allemagne, mais aussi dans d’autres capitales européennes, qui redoutent de voir une opération de sûreté maritime se transformer de facto en prolongement naval d’une stratégie américaine qu’elles ne maîtrisent pas et à laquelle elles n’ont pas été associées. La tension entre l’UE et l’OTAN apparaît ici de façon palpable : l’Alliance atlantique demeure le cadre de la puissance militaire globale et de l’articulation politico – stratégique de la guerre, tandis que l’UE joue plutôt sur le registre normatif et juridique, sans disposer pour autant des moyens de contrôler le contexte dans lequel cette défense s’inscrit.

Derrière la vitrine d’un « instrument européen » se dessine ainsi une autonomie sous contrainte. « Aspides » est mise en avant comme preuve de la capacité de l’UE à agir de façon autonome, mais sa portée, sa géographie et son évolution restent très largement conditionnées par les choix américains, la centralité de l’OTAN et les lignes rouges politiques des États membres. La défense européenne que cette mission incarne apparaît comme un niveau intermédiaire : capable de produire des dispositifs, mais encore loin de définir seule une stratégie d’ensemble.

Une position délicate pour la France

Dans ce cadre, la France occupe une place singulière. Moteur politique d’« Aspides », Paris présente l’opération comme l’expression d’une capacité européenne à assurer la protection de ses voies maritimes, de ses bases et de ses intérêts économiques, sans être réduite à un simple supplétif des décisions américaines. En parallèle, la France a renforcé sa présence militaire dans la région par le déploiement de son porte-avions Charles de Gaulle ainsi que celui de frégates, d’avions de combat et de moyens de surveillance autour du détroit d’Ormuz. Cette double dynamique – promotion d’une opération européenne défensive et engagement accru dans l’architecture occidentale de sécurité – illustre l’ambivalence d’une puissance qui revendique l’autonomie tout en assumant une solidarité atlantique étroite.

Les décisions relatives aux bases et aux survols accentuent encore ces tensions. L’Espagne ou encore l’Italie ont ainsi refusé le survol de leurs territoires nationaux aux avions américains engagés dans des frappes contre l’Iran. De son côté, la France a encadré strictement l’usage de son espace aérien par les avions militaires américains, traçant ainsi des lignes rouges explicites sur la nature de l’appui qu’elle accepte de fournir. Ces choix ne relèvent pas seulement de considérations techniques : ils donnent forme à une stratégie de retenue, qui vise à dissocier l’UE de la conduite de la guerre par les États‑Unis.

Au fond, la guerre dans le golfe Arabo – persique constitue un révélateur supplémentaire de la fragmentation de la défense européenne, qui repose pour l’heure sur une addition de prudences nationales, prise entre une quête d’autonomie – portée par le discours, en particulier mis en avant par la France, sur la souveraineté stratégique et par des instruments comme l’opération « Aspides » – et une dépendance stratégique toujours réelle à l’OTAN et aux États-Unis, qui continuent de structurer la relation transatlantique. 

Note

(1) Voir ma précédente chronique sur le sujet : « La défense européenne face au défi géopolitique en mer Rouge », Défense & Sécurité Internationale, no 170, mars-avril 2024, p. 34-35.

Delphine Deschaux-Dutard

areion24.news

Les lance‑roquettes multiples russes : l’heure de tourner la page soviétique ?

 

Nombre de biographies des tankistes allemands de la Deuxième Guerre mondiale soulignent de manière régulière la qualité, la précision et l’efficacité des artilleurs russes… les équipages allemands les tenant en beaucoup plus haute estime que les tankistes soviétiques. Tenant une place à part dans l’histoire et la psyché soviétique, l’artillerie a longtemps été considérée comme étant le « dieu de la guerre » en URSS. Rustiques, produits en masse, simples à mettre en œuvre (1) tout en offrant un volume de feu massif (mais peu précis), les lance‑roquettes multiples BM‑8, BM‑13 et BM‑31 sont entrés dans l’Histoire sous les noms « d’orgues de Staline » ou « Katiouchas ».

Les lance‑roquettes multiples (RSZO(2) dans la nomenclature soviéto‑russe) alignés actuellement par les forces terrestres russes (VS) sont les lointains héritiers des Katiouchas dont ils reprennent une bonne partie des bases conceptuelles dans leur doctrine d’emploi : recours à un volume de feu massif en vue de saturer la zone ciblée ; bonne mobilité tous terrains ; « relative » simplicité dans la mise en œuvre des équipements permettant de fonctionner dans tous les types d’environnements. Les lance‑roquettes multiples en service forment un triptyque composé des 9K51 Grad (122 mm), 9K57 Uragan (220 mm) et 9K58 Smerch (300 mm) qui approchent et/ou dépassent les quarante années de carrière. Un début de modernisation a été engagé dès 2012 avec le programme Tornado (décliné en Tornado‑G(3) pour les 122 mm et Tornado‑S(4) pour les 300 mm) incluant également le développement de nouvelles munitions. Néanmoins ce programme est incomplet : héritées de l’époque soviétique étant toujours présentes. On pourrait également parler de la famille des TOS‑1 (et variantes), ces « lance‑flammes lourds » qui occupent une niche spécifique – principalement le tir de roquettes thermobariques sur des objectifs fortifiés – et n’existent qu’en nombre (trop) réduit pour avoir un impact réellement significatif.

La généralisation des drones sur le champ de bataille, les lourdes pertes enregistrées durant les premiers mois des combats et enfin l’arrivée de matériels occidentaux (aux performances nettement supérieures) ont mis en avant le déficit de performances (portée et précision), de modularité (calibre des roquettes) et de mobilité des matériels russes par rapport à leurs équivalents occidentaux contemporains. Autre problématique découlant directement de l’emploi des drones : toute tentative de concentration d’unités d’artillerie en vue de générer des volumes élevés de feu va invariablement se transformer en « open bar » pour les opérateurs de drones. Même avec des équipements de lutte anti‑drones à disposition, protéger des concentrations de véhicules de ce gabarit relève de la gageure.

Les responsables russes vont faire feu de tout bois pour apporter rapidement des solutions et, par la même occasion, remettre leur artillerie à niveau, dans un contexte où ils doivent également compenser une attrition élevée. Même si certaines solutions apportées sont critiquables, notamment suite aux choix techniques posés qui découlent – pour partie – des limitations industrielles russes ainsi que du besoin de produire rapidement pour compenser les pertes, il est à noter que les travaux en cours portent en priorité sur trois axes : la mobilité, la portée de tir et dans une moindre mesure la protection.

Les évolutions des lance‑roquettes multiples russes depuis la chute de l’URSS peuvent se subdiviser en trois « périodes » : l’effondrement post‑soviétique (1991‑2010), le timide réveil (2010‑2020) et enfin la guerre ukrainienne et la réaction concomitante (2022‑202x). Vu l’impossibilité de traiter l’ensemble des événements de manière exhaustive dans un cadre aussi restreint, un rapide passage sera fait sur les deux premières périodes tandis que l’accent sera mis sur la période post‑2022.

De 1991 à 2022

Doux euphémisme, l’effondrement de l’URSS a été un cataclysme sans nom pour ses forces armées : disparition d’unités, abandon des programmes de recherche, destruction de l’outil de production ainsi que des bureaux d’études et enfin destruction des moyens techniques et du capital humain de la structure logistique de maintien en condition opérationnelle. Sur une période d’un peu moins de vingt ans, les forces armées russes vont accumuler un retard technologique massif : ses capacités techniques n’évoluant que peu ou prou alors que la démocratisation et la généralisation de l’informatique ouvraient des possibilités considérables pour les équipements militaires. Même si les discussions doctrinales et opérationnelles liées aux forces armées se poursuivent, les recommandations ne sont en général pas suivies d’effets par manque de moyens financiers et techniques.

Le retour des budgets d’équipements et de modernisation dès le milieu des années 2000 va voir nombre de projets ressortis du frigo, remis au goût du jour et connaissant un début d’exécution. Plus spécifiquement en ce qui concerne les lance‑roquettes multiples, c’est le cas du programme Tornado développé par NPO Splav et Motovilikha : le 9K51M Tornado‑G doit prendre la relève des 9K51 Grad (122 mm), tandis que le 9K515 Tornado‑S vient prendre la relève des 9K58 Smerch (300 mm). Entrée en service dès 2013, cette famille reprend les bases techniques des deux plates‑formes (châssis, motorisation, tubes) tout en y adjoignant un système de guidage par GPS/Glonass ainsi qu’un nouveau système de tir automatisé en vue de l’accroissement de la précision et de la réactivité de l’ensemble. En outre, les travaux visant à établir un système de reconnaissance et de tir, le ROS(5), vont se concrétiser dès 2017, intégrant notamment les drones Orlan‑10 pour assurer l’éclairage des cibles ainsi que la transmission des coordonnées de tir aux lanceurs. Le programme Tornado comprend à la fois la production de véhicules neufs ainsi que la revalorisation de véhicules existants portés à ce standard. Il est donc difficile d’avoir une vue précise des nombres précis d’unités en service, les livraisons débutant en 2017.

Outre les véhicules, un travail de fond est entrepris au niveau des munitions employées. Concernant les roquettes de 122 et 300 mm, les axes de développement portent sur des munitions plus précises et à l’allonge accrue. En quelques années, les Russes vont développer en calibre 122 mm les 9M521/9M538/9M539 et 9M541 et, en calibre 300 mm, les 9M542/9M544 et 9M549. Selon le modèle, elles disposent soit d’une allonge accrue (maximum 25 km pour le 122 mm et maximum 120 km pour le 300 mm) soit de charges explosives plus destructrices et bénéficient d’un guidage par Glonass.

En février 2022, à la veille de l’invasion de l’Ukraine, les forces terrestres russes disposent de 9K51 Grad/9K51M Tornado‑G (122 mm), de 9K58 Smerch/9K515 Tornado‑S (300 mm) et enfin de 9K57 Uragan (220 mm). Les contre‑performances des systèmes déployés ainsi que les lourdes pertes enregistrées(6) vont pousser les Russes à accélérer les travaux sur les équipements à disposition, de manière intéressante. Ils vont ainsi appliquer leur recette traditionnelle, combinant à la fois le développement de nouveaux modèles de lance‑roquettes multiples (solutions pour l’avenir) tout en revalorisant les modèles à disposition (solutions pour le présent et le futur proche).

Un nouveau châssis pour le 9K57 Uragan (220 mm)

Le système 9K57 Uragan(7), d’un calibre de 220 mm, est entré en service en 1975. Le lanceur 9P140 emporte un ensemble de seize tubes de 220 mm installés sur un châssis massif 8×8 ZiL‑135LM propulsé par deux moteurs à essence. Avec une portée minimale de huit kilomètres et maximale de 35 kilomètres, le lanceur est en mesure de tirer une dotation de 16 roquettes en moins de 20 secondes ce qui lui permet de ratisser une zone évaluée à 42,6 hectares en une seule passe de tir. Avec environ 150 lanceurs complétés par un stock placé en réserve, la disparition progressive du système Uragan de la dotation russe (d’où l’absence d’un Tornado pour le remplacer) semblait s’imposer. L’obsolescence technique de son châssis découlant des difficultés à le maintenir(8) ainsi que l’absence de nouvelles munitions faisaient de ce dernier un candidat idéal pour la retraite. Les lourdes pertes enregistrées en Ukraine ainsi que l’existence d’un stock important de lanceurs 9P140 à disposition semblent avoir significativement changé la donne.

Vu les limitations techniques du châssis (comprenant deux moteurs ZiL‑375Ya fonctionnant à l’essence et disposant chacun de leur propre transmission agissant sur un seul côté du véhicule), les responsables russes vont lancer le développement, au milieu des années 1990, du 9K512 Uragan‑1M. Ce projet, qui tablait à l’origine sur l’emploi d’un châssis 8×8 BAZ‑6910, verra finalement le châssis ZiL remplacé par un nouveau châssis 8×8 MZKT‑7930 donnant naissance au lanceur 9A53, qui voit en outre les tubes pour roquettes remplacés par des paniers de transport et de lancement. Ce lanceur peut emporter soit 12 roquettes de 300 mm (assemblées dans deux paniers 9Ya295 de six roquettes) soit 30 roquettes de 220 mm (assemblées dans deux paniers de 15) soit un panachage des deux calibres selon les besoins opérationnels. L’Uragan‑1M se distinguait par son aptitude à tirer les roquettes de 220 mm du système Uragan ainsi que les roquettes de 300 mm du système Smerch.

Ses essais étatiques débuteront en 2012 et, malgré leur fin concluante en 2015, la Russie ne recevra que six 9A53. L’absence de passage en production de série, les difficultés à maintenir le véhicule en conditions opérationnelles ainsi que les pertes enregistrées en Ukraine condamnaient de facto l’Uragan. Néanmoins, des images publiées fin 2023 illustrant un système 9K57 Uragan installé sur un châssis 6×6 BAZ‑69092 montrent que les militaires russes ont décidé de revaloriser l’ensemble en remplaçant le châssis ZiL par un châssis moderne et unifié avec d’autres systèmes (S‑350, S‑400, etc…). Outre l’emploi d’un châssis connu de facture nationale, le gain en performances et en simplicité d’exploitation en comparaison avec le ZiL‑135LM s’annonce d’ores et déjà des plus pertinents. Le nouveau châssis est de plus petit gabarit (6×6 contre 8×8) et propulsé par une motorisation simplifiée (un seul moteur diesel YaMZ‑8491.10‑032 de 450 ch en lieu et place de deux moteurs essence ZiL‑375Ya développant 360 ch) qui offre à l’ensemble des performances largement revues avec une vitesse de pointe pouvant monter à 80 km/h sur routes goudronnées (65 km/h pour le châssis ZiL) ainsi qu’une autonomie maximale sur routes pouvant atteindre 1 000 km (570 km pour le châssis ZiL). À l’inverse, aucun travail n’a été entrepris sur le système de ciblage : les Uragan rééquipés avec le châssis BAZ‑69092 disposent donc toujours des mêmes performances offensives qu’à l’origine.

De manière surprenante, les véhicules ainsi rééquipés ne bénéficient pas d’une cabine blindée, tout au plus quelques grilles de protection anti‑drones sont présentes, les équipages bricolant les véhicules en unités. Aucune donnée précise n’a été communiquée sur la systématisation de ce rééquipement, néanmoins plusieurs trains transportant des Uragan sur châssis BAZ ont été photographiés en Russie ces derniers mois.

Vozrozhdenie (122 mm/220 mm)

Lors d’une visite officielle effectuée à l’usine NPO Splav de Tula fin février 2024, il a été possible de voir les premières images d’un nouveau système de lance‑

roquettes multiple qui répondrait au nom de Vozrozhdenie. Il est construit sur base du système de minage à distance (ISDM(9)) Zemledeliye(10), qui emporte deux paniers de 25 tubes de 122 mm capables de tirer des roquettes contenant des mines à une distance de 5 à 15 km, permettant de créer rapidement et à distance de sécurité un champ de mines sans mettre en danger immédiat les troupes. Le rechargement du véhicule s’effectue en remplaçant directement les paniers sur la plateforme.

Entré en service en 2020, le système Zemledeliye repose sur un châssis 8×8 KamAZ‑6560 doté d’un moteur diesel KamAZ‑740.60‑360 (de 360 ch), offrant à l’ensemble une vitesse de pointe de 90 km/h. Vu l’architecture du système s’apparentant à un système d’artillerie, les Russes vont initier en 2023 le développement d’un nouveau système de lance‑roquettes multiples bicalibre reprenant l’architecture du Zemledeliye et embarquant un panier de 25 tubes pour roquettes de 122 mm ainsi qu’un panier de neuf tubes pour roquettes de 220 mm. Ce nouvel ensemble, répondant au nom, pas encore officiel, de Vozrozhdenie est donc en mesure de tirer l’ensemble des roquettes de 122 mm des Grad/Tornado‑G, les roquettes de 220 mm de l’Uragan ainsi que les roquettes des systèmes TOS‑1(‑A) et TOS‑2.

La visite de février 2024 officialise l’existence de ce nouveau système : les rares images disponibles permettent de voir le recours à un châssis 8×8 qui est très probablement un KamAZ‑6560, tandis que les tubes à roquettes sont montés dans des paniers. Le système serait capable de frapper jusqu’à 25 km (roquettes de 122 mm) et 35 km (roquettes de 220 mm). Autre caractéristique importante de l’ensemble, si ce dernier entre en production de série, les Russes disposeront d’un ensemble apte à remplacer les Grad, Uragan ainsi que TOS‑1(‑A)/‑2/‑3 au sein d’une seule plate‑forme unique.

Le Sarma : nouveau système de lance roquettes multiple de 300 mm 

Occupant le haut de l’échelon en matière de lance‑roquettes multiples russes, le calibre 300 mm est représenté par le système 9K58 Smerch(11) dont le lanceur 9A52‑2 dispose de douze tubes de 300 mm dont la portée est de 20 km au minimum et de 100 km au maximum. Le lanceur est en mesure de tirer l’ensemble des roquettes en une salve pour faire un tir de saturation, ou roquette par roquette pour effectuer des tirs de précision. Ce système dont le développement a été initié au début des années 1980 est admis au service en 1989, peu de temps avant la fin de l’URSS.

La modernisation au standard Tornado‑S des Smerch, abordée plus haut, n’apporte pas d’évolutions fondamentales : le lanceur 9A54 et son véhicule de rechargement 9T234‑2 emploient toujours comme base châssis 8×8 MAZ‑543M. Même si ce dernier offre une capacité tous‑terrains pratique pour suivre les colonnes blindées peu importe le type de terrain traversé, cet ensemble est lourd (masse d’un lanceur : 43,7 tonnes), complexe à déployer et nécessite des moyens adaptés pour son transport sur de longues distances.

Conscients des limitations et contraintes découlant du gabarit du lanceur 9A52‑2, les ingénieurs de Motovilikha vont présenter une version allégée en 2007 avec le 9K58‑4 Kama dont le nouveau lanceur 9A52‑4 emporte non plus 12 mais bien six tubes de 300 mm disposés dans un panier, l’ensemble étant implanté sur un châssis 8×8 KamAZ‑6350. Le but poursuivi étant de créer un système offrant une plus grande mobilité et un plus petit gabarit, plus facilement (aéro)‑transportable. Point intéressant du Kama, le lanceur est conçu pour emporter un panier de transport et de lancement du modèle 9Ya295, qui permet de remplacer directement le panier au lieu de procéder au rechargement tube par tube du lanceur. Fort logiquement, un nouveau véhicule logistique adapté à ce mode de transport et de tir fut développé simultanément.

Malgré l’avantage inhérent apporté par le recours à un panier de transport et de tir, les responsables russes vont rejeter cette idée et une version revue et corrigée du Kama est présentée en 2009. Le panier 9Ya295 est alors remplacé par un ensemble de six tubes de 300 mm du type MZ‑196, toujours implanté sur le châssis 8×8 KamAZ‑6350. Les essais de ce dernier vont se prolonger jusqu’en 2012 avant de connaître un enterrement de première classe : les Russes vont lancer peu de temps après le projet de modernisation au standard 9K515 Tornado‑S.

Les travaux effectués sur le 9K58‑4 Kama vont servir de base au développement d’un nouveau système d’artillerie dont le développement est annoncé en juin 2023. Répondant au nom de Sarma, le système récupère le panier à roquettes MZ‑196 contenant six tubes de 300 mm qui prennent place sur un châssis KamAZ‑63501 dont la cabine est blindée et offre – enfin – une protection pour l’équipage face aux tirs d’armes légères. Les tubes de 300 mm permettent de tirer l’ensemble de la dotation Smerch/Tornado‑S. Néanmoins, en comparaison avec ces derniers, la capacité offensive d’un Sarma est réduite de moitié même si la mobilité du système est revue à la hausse. La masse d’un lanceur Sarma est évaluée, en l’absence de chiffres officiels pour l’instant, à 33 tonnes. Comparativement, les lanceurs 9A52‑4 (Smerch) et 9A54 (Tornado‑S) en charge culminent à 43 tonnes, soit un delta d’environ 25 % entre les deux systèmes.

Autre élément à souligner, l’usage d’une architecture composée de tubes fixes d’un calibre de 300 mm ne permet pas de panacher l’ensemble avec des tubes d’autres calibres, le Sarma marque donc le pas au niveau de la polyvalence et de la modularité face aux productions occidentales avec leurs paniers reconfigurables pouvant embarquer des armements de calibres différents. Cependant, l’intégration de la nouvelle munition guidée UMPB D‑30SN (avec ajout d’un booster nécessaire pour le lancement) dans la dotation du Tornado‑S et du Sarma va augmenter la capacité de frappe de précision à très longue portée qui sera la bienvenue pour cet équipement.

Une fuite de documents provenant de hackers ukrainiens, donc à envisager avec les réserves de rigueur, indique que les forces armées russes ont passé commande de deux divisions de Sarma, soit l’équivalent de 12 lanceurs ainsi que les véhicules de soutien logistique liés. Cette commande vient donc directement confirmer que le système Sarma est en production de série.

Changement d’époque ?

On peut le voir dans ce rapide aperçu, il y a eu plus d’évolutions depuis 2022 qu’il n’y en a eu depuis 1991. Travaillant en parallèle sur plusieurs fronts, les responsables et industriels appliquent la méthode russe coutumière en mélangeant revalorisation de l’ancien couplé au développement du neuf. Il n’empêche que les travaux en cours ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Il s’agit avant tout de rattraper le retard important accumulé ces 30 dernières années et dont les premières réponses sont le programme Tornado présenté en 2012. Comparaison n’est pas raison et la guerre ne se gagne pas (uniquement) en comparant des chiffres, mais la différence de performances entre les systèmes occidentaux les plus modernes (K239 Chunmoo, M‑142 HIMARS, PULS) et leurs homologues russes montre le déclassement évident de ces derniers.

La guerre remplissant son rôle d’accélérateur, on peut voir plusieurs évolutions se dessiner à l’horizon : le segment lourd (300 mm) disposera à terme du Sarma pour assurer son renouvellement, le segment médian (220 mm/122 mm) pourra se reposer sur le Vozrozhdenie tandis que le segment léger se reposera soit sur le Tornado‑G, dont certains exemplaires sont maintenant montés sur châssis KamAZ‑5350, soit sur le même Vozrozhdenie dont le double calibre lui permettra de couvrir les deux capacités. Les Russes n’ont pas encore franchi le « cap » de l’architecture du panier modulable pouvant emporter plusieurs types de munitions. Cependant le développement de nouvelles munitions avec une allonge augmentée et une précision accrue est significatif. Ce faisant, en reculant les lanceurs de la ligne de contact, les nouvelles munitions vont permettre d’augmenter les chances de survie de ces derniers.

Au vu de la place centrale occupée par l’artillerie dans le dispositif offensif russe, on comprend mieux en quoi les évolutions récentes méritent d’être suivies avec attention : l’intégration systématique des drones dans le complexe de recherche/détection/illumination ainsi que la prise en compte de la menace qu’ils génèrent, fait que la doctrine d’emploi des LRM russes se transforme en profondeur, entraînant directement les évolutions techniques constatées. L’artillerie voit son rôle principal, qui consistait à écraser l’ennemi sous un volume de feu massif évoluer vers une capacité de frappe de précision à plus grande distance, principalement pour se protéger des drones rôdant à proximité de la ligne de contact. Les évolutions en matière de mobilité des lanceurs s’inscrivent exactement dans ce cadre. En agissant de la sorte, les Russes tournent donc la page de l’héritage soviétique où la masse, la concentration et le volume primaient pour passer à un ensemble beaucoup plus souple, plus mobile et précis en adéquation avec les contraintes et menaces des champs de bataille contemporains… In fine, si toutes les évolutions observées se concrétisent, pourrait très clairement se révéler beaucoup plus dangereuse demain qu’aujourd’hui.

Notes

(1) Par des équipages peu instruits et rapidement formés.

(2) Реактивная Cистема Залпового Огня.

(3) 9K51M.

(4) 9K515.

(5) разведивательнфая‑огновая система. Son origine remonte aux leçons tirées de la guerre d’Afghanistan.

(6) 376 Grad, 22 Tornado‑G, 101 Ouragan et 7 Smerch (https://www.oryxspioenkop.com/2022/02/attack‑on‑europe‑documenting‑equipment.html).

(7) Ураган.

(8) Ils ne sont plus produits depuis 1991.

(9) Инженерная Система Дистанционного Минирования.

(10) Земледелие.

(11) Смерч.

Benjamin Gravisse

areion24.news

La surveillance de masse sous le gouvernement Milei

 

Amnesty International a dénoncé dans un rapport un «recours croissant aux technologies de surveillance» en Argentine depuis plus de deux ans sous le gouvernement de l’ultralibéral Javier Milei, avec selon elle un «effet dissuasif» sur les libertés, d’expression ou de rassemblement.

Dans son rapport «Sensing the surveillance state» publié mercredi, l’organisation de défense des droits estime qu’entre les réformes, notamment celle en 2024 du Service de renseignement, et les acquisitions de technologies, «la population en Argentine est soumise à une surveillance généralisée, tant dans l’espace physique que numérique».

En Argentine, l’«autoritarisme numérique»

«Ces technologies font désormais partie intégrante de l’infrastructure de contrôle étatique, prenant pour cible la dissidence, dissuadant les mouvements de protestation», estime Matt Mahmoudi, chercheur et conseiller sur l’intelligence artificielle et les droits humains à Amnesty.

«Ce à quoi on assiste en Argentine ne constitue pas un cas isolé», relève-t-il toutefois, mais une «tendance mondiale». «Une vague mondiale d’autoritarisme numérique», résume le rapport, qui voit des États se livrant à des pratiques autoritaires «intensifier leur recours aux technologies de surveillance» ciblant notamment les défenseurs des droits, dissidents, jeunes et migrants.

Le rapport d’Amnesty s’appuie sur quelques entretiens individuels (21 personnes) dans la société civile, dont des journalistes, des militants, des retraités qui chaque mercredi manifestent devant le Parlement argentin pour la défense de leurs pensions, des jeunes et des défenseurs des droits.

L’organisation dit aussi avoir analysé des dizaines de documents relatifs à des marchés publics et à l’acquisition de technologies de surveillance en 2024 et 2025, pour au moins 1,2 million de dollars, évalue-t-elle.

Amnesty International appelle à protéger les droits humains

Parmi celles-ci, une licence pour la technologie de reconnaissance faciale de la société américaine Clearview AI, entreprise «connue pour exploiter massivement des données biométriques sans base juridique suffisante» en divers contextes dans le monde, souligne Amnesty.

Clearview a ces dernières années fait l’objet de plusieurs amendes des autorités françaises, grecques, néerlandaises, britanniques notamment, pour entorse aux réglementations sur la protection des données.

Le gouvernement argentin, relève Amnesty, s’est aussi doté de plateformes de renseignement en source ouverte conçues pour la collecte, le recoupement et la visualisation de grands volumes de données provenant des réseaux sociaux, d’internet, de l’internet clandestin, des données personnelles ou autres bases de données.

Que ce soit en matière d’acquisition, de production ou d’usage de ces technologies, Matt Mahmoudi pour Amnesty appelle les autorités argentines à «faire la preuve de (leur) détermination à protéger les droits humains en veillant à ce que l’utilisation des systèmes de surveillance basés sur l’IA» par les acteurs publics ou privés «ne soit pas incontrôlée».

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L’image de la Chine dans le monde meilleure que celle des États-Unis : une première

 

Une étude du Pew Research Center publiée le 15 juillet 2026 montre que, pour la première fois, la Chine est perçue plus positivement que les États-Unis dans la majorité des 36 pays sondés — y compris chez des alliés historiques de Washington comme le Canada. Nous y trouvons là principalement le résultat de l’imprévisibilité, l’arrogance et les actes bellicistes de Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025. Cette dégradation vertigineuse de l’image des États-Unis est sans doute la pire depuis la Guerre du Vietnam.

C’est la première fois en près de 20 ans de sondages d’opinion mondiaux réalisés par Pew que la Chine devance les États-Unis en termes d’image positive auprès d’une grande partie des personnes interrogées, souligne Laura Silver, directrice adjointe du département Global Attitudes Research de Pew, à l’AFP. L’enquête menée auprès de 42 151 personnes a révélé que davantage de personnes font confiance au dirigeant chinois Xi Jinping qu’à Trump — inversant ainsi une tendance observée lorsque l’ancien président Biden était à la tête des États-Unis, bien que de nombreuses personnes interrogées ne fassent confiance ni à l’un ni à l’autre.

La cote de popularité des États-Unis au Canada est ainsi passée de 57 % en 2023 à 33 % cette année, tandis que celle de la Chine est passée de 14 % à 44 %. Si les États-Unis obtiennent toujours de meilleurs résultats que la Chine en matière de respect des libertés individuelles, cet avantage s’est considérablement réduit depuis 2021, la confiance envers les États-Unis ayant baissé dans une grande partie de l’Europe et ailleurs.

Les principales étapes de la dégringolade de la popularité des États-Unis

La première étape de cette bascule avait été l’annonce début 2025 de la suppression d’un trait de plume du programme USAID, ces aides américaines aux pays pauvres de 43 milliards de dollars en 2024 pour soutenir les populations de 120 pays et régions tels que l’Ukraine, Gaza, le Soudan, l’Afghanistan, le Bangladesh ou le Pakistan. Ce fut un premier cadeau fait à la Chine. Les États-Unis livrent « sur un plateau d’argent à la Chine une opportunité parfaite pour étendre leur influence, » estimait alors Huang Yanzhong, expert de la santé dans le monde au Council on Foreign Relations, un think tank américain influent et respecté.

Puis vint la fermeture des grandes stations de radio telles que Voice of America (VOA) ou Radio Free Asia (RFA) très écoutées dans les pays totalitaires. Il y eut ensuite l’intention grotesque du 47è président des États-Unis de transformer la bande de Gaza en une station balnéaire vidée de sa population palestinienne, rebaptiser le Golfe du Mexique « Golfe de l’Amérique, » s’emparer du Groenland, du Canada et du Canal de Panama, sans oublier le retrait américain de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l’Accord de Paris sur le Climat.

S’y est ensuite ajoutée la politique funeste et contre-productive des tarifs douaniers dont les principales cibles furent, outre la Chine, les alliés des États-Unis, y compris en Asie où à l’incompréhension s’ajouta bientôt une chute de la confiance envers le « protecteur » américain.

Le coup de grâce fut le déclenchement le 28 février conjointement avec Israël de la guerre en Iran dont le bilan encore provisoire est celui d’un désastre intégral pour l’image de l’agresseur américain. Donald Trump avait à l’origine qualifié son opération « Epic Fury » de « simple balade » qui devait durer une semaine. Plus de 150 jours plus tard, outre le bilan humain catastrophique, le coût de la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran est colossal pour les économies mondiales tandis que le régime iranien en sort plus radicalisé encore et que les stocks d’armes et de munitions de l’armée américaine ont fondu comme neige au soleil.


Autant d’initiatives dont se réjouit le pouvoir communiste chinois qui n’en espérait pas tant. Depuis janvier 2025, Xi Jinping, connaissant bien Donald Trump, savait qu’il n’avait qu’à attendre que sa politique antagonise une bonne partie du monde. C’est chose faite. En moins de deux ans, l’Amérique donne l’image d’un nouvel empire de l’argent haïssable dont la politique cardinale est la loi du plus fort, laissant le champ libre à Pékin pour en tirer le plus grand profit possible. Jamais sans doute Xi Jinping n’aurait rêvé d’un tel naufrage en direct de l’Amérique.

La nature changeante du soft power chinois

On aurait pu penser que les tensions internes et les fragilités du régime chinois, la persistance de sujets comme la répression féroce contre les Ouïghours au Xinjiang, la mise sous cloche quasi-intégrale de Hong Kong ou la censure intérieure auraient pesé sur l’image de la Chine. Or il n’en est rien ou presque. La mémoire collective est de courte durée et l’opinion internationale oublie vite. Pékin le sait. C’est ainsi que grâce à Donald Trump, la voie est grande ouverte pour que la Chine se présente aujourd’hui en modèle de paix et de stabilité. C’est ce que fait consciencieusement sa machine de propagande par le biais de ses médias d’État, lors des rendez-vous internationaux où à l’occasion des visites de dignitaires étrangers. Il est relativement facile pour Pékin de faire oublier le massacre de la place Tiananmen en juin 1989, la colonisation brutale du Xinjiang ou du Tibet, la mise au pas de Hong Kong. Que pèsent les protestations des organisations de défense des droits humains auprès d’une opinion publique qui découvre jour après jour sur les écrans de télévision les dégâts engendrés par les incohérences américaines à travers la planète.

Au point que Pékin prend de l’assurance. Le dernier exemple est l’entrée en vigueur le 1er juillet 2026 d’une loi chinoise qui l’autorise à poursuivre et punir quiconque dans le monde la critique au nom de « la promotion de l’unité et du progrès » de ses 56 groupes ethniques. Dans ce texte adopté le 12 mars 2026 par l’Assemblée nationale populaire, Pékin revendique son droit de poursuivre « les organisations et individus situés en dehors du territoire de la République populaire de Chine qui portent atteinte à l’unité nationale ou provoquent la division ethnique. » Concrètement, un citoyen français, japonais ou américain pourra être visé par cette clause simplement en critiquant publiquement la politique chinoise envers les Ouïghours, les Tibétains ou Taïwan. Les gouvernements occidentaux ont protesté mais gageons que cette loi, inédite, est d’ores et déjà oubliée par ceux qui y avaient prêté attention.

Xi Jinping profite lui aussi d’une meilleure image que Donald Trump

Cette même enquête marque un deuxième tournant : le sondage de Pew montre que la confiance envers Xi Jinping dépasse désormais celle envers Donald Trump dans plusieurs pays européens, sans pour autant dépasser 37 % dans le meilleur des cas. Dans les vingt pays que Pew suit chaque année depuis 2023, la confiance médiane accordée à Xi Jinping dépasse de dix points celle donnée à Donald Trump. Revirement d’autant plus marquant qu’il fait suite à une chute du soft power chinois à ses plus bas niveaux il y a seulement quelques années après l’ère de la pandémie de COVID-19. Plusieurs raisons l’expliquent.

La première est une Chine qui investit pour se rendre attractive. Sa propagande, longtemps maladroite et moquée, met en place une nouvelle stratégie de soft power qui porte enfin ses fruits. Sur le plan culturel, on constate ce phénomène dit du « Chinamaxxing, » une tendance virale de la génération Z sur les réseaux sociaux orchestrée par une cohorte d’influenceurs où de jeunes Occidentaux adoptent des modes de vie chinois – qu’il s’agisse de boire de l’eau chaude ou de voyager virtuellement à bord des trains à grande vitesse chinois.

Elle confère à la Chine une sorte d’ascendant nouveau dont jouissaient depuis longtemps le Japon et la Corée du Sud. Le modèle de développement chinois a également gagné en prestige : sa domination dans les domaines des véhicules électriques, des batteries et des infrastructures a fait du « modèle chinois » un objet d’émulation envié sur la scène internationale. Xi Jinping, quant à lui, mène patiemment une offensive de charme sur le rôle de la Chine en matière de développement, de sécurité, de civilisation et de gouvernance mondiales, le tout présentant la Chine comme un fournisseur de biens publics et un défenseur du Sud global.

Une tendance qui résulte surtout du déclin du soft power américain

Dans les pays à revenu intermédiaire d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, la Chine est perçue comme un partenaire plus fiable et pratiquant moins l’ingérence que les États-Unis. Près de la moitié des pays de l’échantillon du Pew Research Center sont à revenu intermédiaire. C’est précisément là, dans le « Sud Global » que la Chine jouit de son avantage le plus marqué sur les États-Unis.

Pew constate que la popularité de la Chine est nettement plus élevée dans les économies émergentes d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est que dans les nations riches, avec des records atteints cette année en Colombie, Indonésie, Malaisie, au Mexique, Nigeria et en Turquie. Dans le même temps, les États-Unis voient leur capital de sympathie s’effriter dans les démocraties à revenus élevés qui constituaient autrefois leur réservoir d’admiration.

L’étude met en relief un autre enseignement, peut-être le plus important : cette tendance résulte davantage d’un déclin du soft power américain que d’une montée en puissance chinoise. Pew conclut que l’avance de la Chine est due « en premier lieu » à la détérioration de l’image des États-Unis qui ne se traduit pas par un gain équivalent pour Pékin. Cette bascule résulte davantage d’un président américain qui joue contre son propre camp. A noter que les conséquences sont moins graves pour Washington chez les voisins de la Chine. Les États-Unis conservent un avantage dans seulement six pays, dont quatre situés dans la région Indopacifique : l’Inde, le Japon, les Philippines et la Corée du Sud, pays bien conscients de la menace chinoise à leurs portes.

De plus, il est permis de douter du caractère permanent de ce renversement. Le soft power est bien plus versatile que le hard power car il repose plus sur la crédibilité que la propagande, or les fondements crédibles de l’attrait de la Chine restent à établir. Dans seulement onze des trente-six pays étudiés, une moitié des personnes interrogées estime que Pékin respecte les libertés individuelles. Si la Chine a remporté le match, elle n’a pas encore conquis les cœurs et les esprits.

La puissance industrielle chinoise et le tsunami à venir inquiètent l’Allemagne

Un autre sondage de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), publié le 6 août, vient de révéler que les Allemands comptent parmi les Européens les plus méfiants envers Pékin. Rien de surprenant, puisque l’Allemagne est en première ligne face à un nouveau tsunami industriel chinois. Les résultats de ce sondage font apparaître que les Allemands sont les plus sceptiques à l’égard de la Chine parmi les 15 pays européens interrogés. Pas moins de 60 % des partisans des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates considèrent ce pays comme un adversaire ou un rival. En revanche, ailleurs en Europe, une majorité de la population continue de voir la Chine comme un « partenaire indispensable, » voire comme un allié. En Italie et en Espagne, respectivement 56 % et 65 % des personnes interrogées partagent ce point de vue.

Longtemps favorable à une coopération industrielle avec la Chine, l’opinion publique allemande découvre peu à peu avec effroi à quel point le « pari chinois » de leurs grands patrons s’avère aujourd’hui un échec cuisant. La montée en puissance économique chinoise est devenue telle qu’elle représente plus que jamais un défi mortel pour l’Occident, en particulier pour son industrie. Elle laisse présager pour bientôt un « deuxième choc chinois » bien plus dévastateur que ne l’a été le premier qui, dans les années 2000, s’était traduit par une déferlante de marchandises bon marché venues de Chine qui avaient inondé les marchés mondiaux.

Ce « choc chinois 2.0 » a en réalité déjà commencé, la première cible aujourd’hui en Europe étant l’industrie allemande. L’exemple de l’Allemagne est particulièrement éloquent : au fil des ans, de Helmut Schmidt en passant par Angela Merkel et jusqu’à Friedrich Merz, ses chanceliers ont tous parié sur la Chine et son marché mirifique pour doper son développement économique. Au point que la Chine est depuis longtemps l’un de ses principaux partenaires commerciaux, loin devant ses voisins européens, devenant même le premier depuis 2025, devant les États-Unis.

Or l’exemple allemand est le plus parlant car l’industrie allemande traverse une crise majeure avec la suppression de plus de 420 000 emplois industriels entre 2019 et 2025. Longtemps, le débat de politique économique en Allemagne se résumait à expliquer une croissance atone par des coûts trop élevés, une innovation en panne sèche et des problèmes structurels.

Une nouvelle étude remet tout cela en question. Intitulée « China shock 2.0 – the cost of Germany’s complacency, » elle avance, sous la plume de deux économistes, Sander Tordoir et Brad Setser du think tank britannique Centre for European Reform, que la faiblesse économique de l’Allemagne s’explique avant tout par la pression de l’industrie chinoise qui gagne en domination sur des marchés clés et évince tous ses concurrents européens.

Autrefois fierté de l’industrie européenne, ces géants se retrouvent terrassés par la concurrence aussi déloyale que colossale des véhicules électriques chinois nourrie par des subventions étatiques massives dénoncées récemment par l’OCDE, une monnaie sous-évaluée de 20 à 30%, une main d’œuvre sous-payée, tout cela piloté par un management industriel planétaire dirigé avec talent au plus haut niveau de l’État chinois par le Parti unique.

Le PDG de Volkswagen Oliver Bulme a annoncé le 13 juillet la suppression de 50 000 emplois supplémentaires, soit 100 000 d’ici 2030 après ce qui avait été annoncé en mars 2026. Quatre usines de ce fleuron de l’industrie allemande qui emploient 256 000 salariés sont condamnées à la fermeture à Emden, Hanovre, Zwickau et Neckarsulm. La direction de l’autre géant allemand BMW a annoncé en juillet 2026 la suppression de 8 000 postes dans le monde d’ici fin 2027. Mercedes a de son côté annoncé un programme de départs volontaires, pour les mêmes raisons : la concurrence chinoise. Coïncidence qui n’en est pas une : la Chine a exporté plus d’un million de voitures en juin et en juillet 2026, record inédit.

Les médias allemands prenant depuis peu le relais de cette débâcle à venir, l’opinion du pays n’est pas dupe de ce qui se joue. C’est ainsi que la Chine, longtemps considérée comme un eldorado, devient aujourd’hui dans la conscience collective allemande un dragon sur le point d’étouffer l’économie nationale.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com