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dimanche 7 juin 2026

Les enjeux géostratégiques du gazoduc Nigeria-Europe

 



Lancé en 2016 puis relancé en 2023, le gazoduc Nigeria-Maroc (NMGP), long d’environ 6 000 km, devrait traverser 13 pays africains sur la façade atlantique pour acheminer des milliards de mètres cubes de gaz nigérian jusqu’au royaume chérifien. De là, il doit être connecté au Gazoduc Maghreb Europe (GME)

Le gazoduc reliant le Nigéria à l’Europe devrait offrir une capacité entre 30 et 33 milliards de mètres cubes gazeux. Le Nigeria est le   premier réservoir de gaz en Afrique 5.9OO milliards de mètres cubes gazeux. Comme le démontre une importante étude de l’IRIS , il  est l’objet d’enjeux géostratégiques importants pour la région, notamment de la rivalité entre  l’Algérie  et le Maroc. 

Concernant l’Algérie , la  5ᵉ Réunion ministérielle du Comité de pilotage du projet de Gazoduc transsaharien (TSGP) d’une capacité de 30 milliards de mètres cubes gaz en vitesse de croisière,  traverse trois pays le Nigeria, le Niger et l’Algérie . Une réunion  a eu lieu  à Alger le 03 juin 2026 ayant  rassemblé le ministre d’État, ministre des Hydrocarbures, le ministre d’État nigérian des Ressources pétrolières chargé du Gaz, , ainsi que le ministre nigérien du Pétrole, le PDG de Sonatrach,  les responsables de la compagnie nigériane NNPC et de la société nigérienne Sonidep,  ayant  pris part aux travaux, aux côtés d’experts des trois pays.

Il a   été  adopté le rapport final de l’étude de faisabilité réalisée par le bureau d’études PENSPEN, cette adoption du rapport final selon un communiqué du ministère  algérien des hydrocarbures devant permettre de passer aux prochaines phases de mise en œuvre, à travers le lancement des études d’ingénierie détaillées, ainsi que l’achèvement des différentes dispositions techniques, financières et institutionnelles nécessaires, l’Algérie ayant  annoncé le lancement des travaux de réalisation du tronçon algérien. le gazoduc passant par l’Algérie, le projet TSGP- sa longueur est de 4 128 km, dont 1 037 km en territoire nigérian, 841 km au Niger ( aucune réalisation à ce jour, le Niger n’ayant pas de financement comptant sur l’Algérie) et 2 310 km en Algérie. Il reste à réaliser 100 km au Nigeria, la totalité du tracé au Niger ainsi que 700 km en Algérie, soit un total de 1 641 km.  En 2020, une étude de l’Institut français des relations  internationales (IFRI) à évalué ce projet entre  18-20 milliards de dollars, tandis que d’autres sources avancent un montant moindre, entre 14 et 15 milliards de dollars pour une durée n’excédant pas 5 ans .

Concernant le  Gazoduc Nigeria-Maroc (ou Gazoduc Afrique Atlantique) le  mémorandum d’entente (MoU)  a été signé le 15 septembre 2022 à Rabat.  paraphé entre l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC)  qui vise  à transporter le gaz nigérian ,  une moitié  dédiée aux pays d’Afrique de l’Ouest et au Maroc, et l’autre moitié acheminée vers l’Europe Il  longera  la côte ouest-africaine prévu initialement à   5660 km  mais selon les dernières études  devant s’étendra sur près de 6 900 kilomètres le long de la côte ouest-africaine, en combinant des segments terrestres (onshore) et maritimes (offshore) pour relier le Nigeria au Maroc.  Il  traversera 13 pays de la façade atlantique africaine, à savoir la Gambie, la Guinée-Bissau, la Sierra Leone, le Ghana, la Guinée, le Liberia, le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Mauritanie et le Sahara occidental. Son délai de réalisation est estimé à 8/10 ans, pour un coût d’environ  25 milliards de dollars.

Selon la directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) le chantier en accord avec le gouvernement du Nigeria   est encadré par des accords multilatéraux signés avec la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) où  la signature le dernier trimestre  2026  de l’Accord Intergouvernemental (IGA) devrait  structurer le consortium et lancer les travaux de ce corridor gazier  avec l’appui de consortiums financiers internationaux  dans le cadre d’ une joint-venture entre l’Office national des hydrocarbures et des mines  (ONHYM) et la Nigerian National Petroleum Company   ( NNPC)

Cependant , la rentabilité   du projet Nigeria-Europe repose sur cinq conditions que ce soit pour l’Algérie ou le Maroc :

Premièrement, la concurrence internationale  influe sur la rentabilité de ce projet notamment à travers le le développement des  GNL(marché spot)  qui concurrence les canalisations, marquées par des contrats à moyen et long terme, les récents accord Europe USA pour l’approvisionnement en gaz de schiste pour 250 milliards de dollars par  an ,  en cas de résolution du conflit avec l’Ukraine du retour du gaz russe, premier réservoir mondial plus de 35.000 milliards de mètres cubes gazeux,  avec des coûts bas où la capacité du South Stream de 63 milliards de mètres cubes gazeux, du North Stream1 de 55 et du North Stream2 de 55 milliards de mètres cubes gazeux, le retour de l’Iran en cas d’accord du récent conflit 2me réservoir mondial 32.000 milliards de mètres cubes gazeux devant le Qatar 20.000 milliards de mètres cubes gazeux,    sans compter  le plus grand concurrent de l’Algérie et du Maroc ,  la Libye premier réservoir de pétrole de l’Afrique 44 milliards de barils et plus de 1500 milliards de mètres cubes gazeux exploité à peine à 10%  , proche de l’Europe et pour une population ne dépassant pas 7 millions d’habitants, expliquant sa déstabilisation du fait de  convoitises étrangères,  le Mozambique , plus de 5000 milliards de mètres cubes gazeux de réserve, misant sur les exportations massives de  GNL, et la mise en exploitation récente de l’important gisement Mauritanie /Sénégal à l’Île de la Tortue. Et l’on devra prendre en compte   l’émergence de nouveaux  pays africains, les réserves prouvées de gaz naturel en Afrique  selon des estimations variant entre   15.000/20.000  milliards de mètres cubes, représentant  entre 8/10%  des réserves mondiales estimées à 188.000 milliards    positionnant le continent parmi les acteurs clés de la carte énergétique mondiale.

Deuxièmement, lié au facteur précédent,  aussi, outre les impacts de l’efficacité énergétique,  analyser l’évolution du marché international des différentes sources ‘énergie l’énergie substituables au gaz et   une étude sérieuse de  faisabilité pour  la détermination du seuil de rentabilité avant de trancher sur l’opportunité de s’engager dans ce projet.

Troisièmement,  la sécurité constitue un enjeu majeur, le projet traversant plusieurs zones instables, particulièrement pour le tracé passant soit par l’Algérie ou  le Maroc. Ces zones peuvent compromettre la fiabilité du projet en raison de la présence de groupes armés susceptibles de perturber la fourniture et l’approvisionnement en gaz. Il sera donc nécessaire d’impliquer les États traversés dans des négociations pour l’octroi du droit de passage (paiement de royalties) et d’évaluer les risques économiques, politiques, juridiques et sécuritaires.

Quatrièmement, , la mobilisation du savoir-faire et du financement pose problème, notamment en raison de la situation économique de bon nombre de pays , lourdement endettés. Il serait donc nécessaire d’impliquer d’éventuels groupes internationaux dans le financement du projet.

Cinquièmement, il sera indispensable d’associer un partenaire européen, principal client du gazoduc. Sans son accord, il sera difficile de rentabiliser ce projet et devant tenir compte de la politique énergétique européenne qui mise sur la transition énergétique pour couvrir ses besoins à 50% entre 2030/2035. Car actuellement, nous , nous assistons à une ambiguïté du Nigeria vis-à-vis de ce projet, qui doit  éclaircir définitivement sa position et choisir soit l’Algérie, soit le Maroc, ayant signé plusieurs mémorandums ,en rappelant qu’un mémorandum n’est pas un contrat définitif, tant avec le Maroc qu’avec l’Algérie mais en n’oubliant jamais que le principal client c’est l’Europe qui n’a pris, pour l’instant aucun engagement à travers la commission européenne, la seule habilitée.

En conclusion le projet du gazoduc pour des questions de rentabilité est plus avantageux pour l’Algérie mais  l’avenir du gazoduc Nigeria -Europe via l’Algérie ou via le Maroc  ou les deux à la fois  relève certes de facteurs  économiques, du cout, du prix futur du gaz, des concurrents les canalisations étant un marché segmenté , du  mix énergétique dont le poids du GNL qui connait une baisse des couts et  beaucoup plus flexible s’alignant sur le marché spot,  et de  la transition énergétique ,  mais également d’importants enjeux géostratégiques dans la  recomposition régionale.

Abderrahmane MEBTOUL

mondafrique.com

La Chine face au défi démographique

 

La Chine est entrée dans une phase de déclin démographique historique : en quoi ce tournant démographique marque-t-il une rupture dans l’histoire contemporaine du pays ?

La population chinoise a commencé à diminuer dans les années 2020, marquant un tournant historique dans la dynamique démographique du pays après des décennies de croissance. Comme beaucoup d’autres pays, la Chine a traversé au XXe siècle ce qu’on appelle en démographie la « transition démographique » (1), une période de forte augmentation de la population due à la baisse de la mortalité. Cette période se caractérise principalement par la réduction de trois types de mortalité : la mortalité infantile, celle des enfants et adolescents, ainsi que la mortalité maternelle, c’est-à-dire celle des femmes lors de l’accouchement ou peu après. Ces avancées ont été rendues possibles grâce aux progrès médicaux, pharmaceutiques et hygiéniques, observés en Chine comme ailleurs dans le monde.

Dans ce contexte, la Chine a connu une croissance démographique soutenue depuis le milieu du XXIe siècle. Cependant, cette évolution n’a pas été linéaire. À la fin des années 1950, la politique de surcollectivisation imposée par Mao Zedong a entrainé une période de surmortalité, souvent appelée les « trois années noires ». En 1960, la population chinoise a même enregistré une baisse à cause de cette crise. Depuis le début des années 2020, on observe une rupture nette, tant en chiffres absolus qu’en chiffres relatifs.

En effet, la Chine a enregistré, depuis 2022, plus de décès que de naissances. Ce phénomène indique une dynamique de dépopulation. De plus, avec un solde migratoire négatif, l’immigration ne peut nullement compenser ce déficit naturel. Ainsi, la population chinoise est engagée dans un processus de diminution qui semble inéluctable, compte tenu des tendances actuelles.

D’un autre côté, en termes relatifs, la Chine a perdu son titre de pays le plus peuplé du monde. Pendant des décennies, elle était sans conteste en tête de liste. En 1950, sa population était supérieure de 57 % à celle de l’Inde, qui était alors le deuxième pays le plus peuplé. Cependant, en raison d’un « hiver démographique » caractérisé par une fécondité en dessous du seuil de remplacement des générations depuis 1991, la croissance démographique de la Chine a considérablement ralenti par rapport à celle de l’Inde. Ainsi, en 2023, un tournant majeur a eu lieu : l’Inde est devenue le pays le plus peuplé du monde, dépassant la Chine.

Les derniers chiffres montrent une baisse de la natalité et une accélération du vieillissement : quelles sont, selon vous, les causes profondes de ce phénomène au-delà de la politique de l’enfant unique ?

La baisse de la natalité en Chine trouve sa racine principale dans la politique stricte dite de « l’enfant unique », mise en place par les autorités entre 1979 et 2015. Cette politique, imposée par un système administratif rigoureux, interdisait aux femmes d’avoir le nombre d’enfants qu’elles désiraient. Cependant, au-delà de cette réglementation, plusieurs autres éléments expliquent la diminution continue de la fécondité dans le pays.

Tout d’abord, la chute du nombre de naissances au cours des décennies passées a entrainé une réduction du nombre de femmes en âge de procréation. Ainsi, une fécondité affaiblie, appliquée à une population féminine moins nombreuse, entraine mécaniquement une nouvelle baisse des naissances.

Un autre effet secondaire de la politique de l’enfant unique est la forte préférence culturelle pour les garçons. La Chine fait face aux conséquences du déficit significatif de naissances féminines. Dans un premier temps, ce phénomène a conduit à des pratiques violentes : certaines familles faisaient disparaitre les nouvelles-nées, parfois en les plongeant dans de l’eau bouillante. Par la suite, l’avènement des échographies a facilité le recours massif à des avortements sélectifs lorsque le fœtus était une fille. Et le déficit de filles a accentué la chute de la natalité.

Une troisième cause souvent négligée concerne les « populations flottantes ». La République populaire de Chine maintient un système de passeport intérieur, le hukou, qui régule les déplacements et l’installation à l’intérieur du pays. De nombreux migrants internes, vivant illégalement dans les villes, sont des résidents irréguliers. Par conséquent, leurs éventuels enfants ne sont pas reconnus par l’État et n’ont pas accès aux services de santé ni au système éducatif. Cette situation pousse ces populations, estimées à près de 300 millions de personnes, à limiter fortement leur fécondité.

L’urbanisation rapide est un autre facteur clé à considérer. Pendant la période communiste, de 1949 jusqu’aux années 1970, le gouvernement était opposé à l’expansion urbaine. Cependant, à partir des années 1980, le Parti communiste chinois a lancé un vaste mouvement d’urbanisation. Cela a entrainé une hausse des prix de l’immobilier et deux conséquences négatives sur la natalité. D’une part, nombre de jeunes actifs vivent maintenant en ville, loin de leurs parents restés à la campagne, ce qui prive les familles d’un soutien pour la garde d’éventuels enfants. D’autre part, une norme sociale bien ancrée exige que les jeunes hommes soient propriétaires d’un logement avant de se marier, ce qui retarde l’âge du mariage et diminue ainsi les chances d’avoir une grande famille.

Quels effets concrets cette évolution démographique a-t-elle déjà sur l’économie chinoise, notamment en termes de marché du travail, de consommation et d’innovation ?

Les changements démographiques en Chine ont déjà un impact significatif sur le marché du travail, et ces effets devraient s’accentuer dans les années à venir. La population active du pays a commencé à diminuer depuis le milieu des années 2010. Étant donné que la création de richesses dans un pays est, toutes choses égales par ailleurs, liée à la taille de sa population active, cette baisse soulève des inquiétudes quant à un éventuel ralentissement de la capacité de production de richesses.

Le succès économique de la Chine a largement reposé sur un vaste réservoir de main-d’œuvre rurale à bas cout, qui était abondant. Cependant, ce réservoir de travailleurs peu couteux est en train de s’épuiser. Selon les principes de l’offre et de la demande, cette diminution devrait inévitablement entrainer une augmentation des salaires par rapport aux périodes précédentes. Le marché du travail connait donc une véritable transformation : après une phase d’expansion continue de la population active et d’une main-d’œuvre rurale nombreuse, le pays a, depuis le milieu des années 2010, entamé une ère marquée par la raréfaction de cette ressource et le déclin de la population active.

En ce qui concerne la consommation, les changements sont tout aussi profonds. La structure des marchés de consommation est étroitement liée à la pyramide des âges : les besoins des jeunes, des adultes et des personnes âgées sont très différents. Ainsi, la répartition démographique de la population chinoise influence directement l’évolution de ces marchés.

Une autre question cruciale concerne les capacités d’innovation dans une société vieillissante. Au-delà de la diminution numérique de la population active, la Chine devra également faire face à un vieillissement de cette même population, avec une augmentation du pourcentage de travailleurs âgés de 50 ans ou plus et une baisse relative de ceux de moins de 50 ans.

Pékin a mis en place des mesures pour encourager les naissances (assouplissements, aides financières, campagnes de valorisation) : pourquoi ces politiques peinent-elles à inverser la tendance ?

Ces politiques ont peu de chances de changer la donne, car la Chine a créé une situation où « l’hiver démographique » — c’est-à-dire une très faible fécondité — est presque devenu la norme. Les raisons de cette faible natalité sont déjà bien connues, mais il est particulièrement difficile de les inverser. Que ce soit à cause de la politique d’urbanisation, des choix en matière de logement, ou encore du manque de qualité de vie, ces problèmes ne se résolvent pas du jour au lendemain.

La Chine fait face à ce que certains appellent la « dynamique du célibat », dans un pays où les naissances hors mariage ne sont pas acceptées. C’est un point crucial, surtout si l’on compare avec la France, qui a un des taux les plus élevés de naissances hors mariage au monde. En Chine, seul le mariage peut mener à la natalité.

Or la tendance actuelle montre une baisse du nombre de mariages et un âge de mariage de plus en plus tardif, ce qui n’encourage pas la fécondité. De plus, il y a un défi intergénérationnel : les jeunes qui souhaitent avoir des enfants n’ont souvent pas la chance d’avoir des grands-parents à proximité pour les aider pour la garde et l’éducation. En effet, la plupart des personnes âgées vivent encore à la campagne. Ce phénomène est particulièrement visible lors du Nouvel An chinois, quand plusieurs centaines de millions de personnes quittent les villes pour retourner dans leur région d’origine.

Observe-t-on des disparités démographiques entre villes et campagnes, et quelles conséquences ces différences peuvent-elles avoir sur la cohésion sociale et le développement régional ?

En Chine, la principale disparité démographique se manifeste surtout avec les différences ethniques. La majorité de la population appartient au groupe Han, tandis que 55 minorités ethniques regroupent environ 120 millions de personnes. Cependant, les évolutions démographiques des dernières décennies montrent une augmentation relative de l’importance de ces minorités pour deux raisons principales. D’abord, lors de l’instauration de la politique de l’enfant unique (1979-2015), ces minorités ont réussi à convaincre le gouvernement central à Pékin que cette restriction menaçait leur survie. En conséquence, elles ont obtenu le droit d’avoir deux enfants, même pendant cette période de rigueur en matière de natalité. Ensuite, il y a un instinct de survie au sein de ces communautés : la volonté de ne pas disparaitre les a poussées à maintenir un indice de fécondité relativement élevé.

Cependant, cette dynamique démographique est en tension avec la politique d’intégration nationale des autorités chinoises, qui cherchent à « siniser » certaines régions où les minorités sont majoritaires. C’est particulièrement vrai pour le Tibet (2) et le Xinjiang, où le gouvernement central encourage l’installation de populations Han pour diminuer la proportion démographique des minorités locales.

Existe-t-il un risque que cette évolution démographique affecte la stabilité politique intérieure du régime, notamment face aux attentes d’une population vieillissante et à une jeunesse en pleine mutation ?

Il est évident que la Chine, qui n’est pas une démocratie et où il est difficile de réaliser des sondages, ne permet pas de connaitre avec précision l’opinion de sa population. Cependant, certains signes montrent qu’une partie des citoyens n’est pas satisfaite du régime actuel. Deux attitudes illustrent ce mécontentement. La première concerne les Chinois qui ont réussi sur le plan économique et qui préfèrent investir massivement à l’étranger plutôt que de contribuer au développement de leur propre pays. La seconde se manifeste par une émigration persistante, malgré le contrôle strict exercé par Pékin aux frontières. Chaque année, des Chinois choisissent de quitter le pays, estimant que les conditions politiques, économiques et sociales sont meilleures en Amérique du Nord, en Europe ou dans d’autres régions jugées plus attrayantes.

Un mécontentement se mesure donc avec l’émigration et pourrait s’intensifier sous l’effet de deux dynamiques. La première est liée à la jeunesse, qui, bien que moins nombreuse, est en position de revendiquer davantage de la part des autorités. Si celles-ci ne parviennent pas à répondre à ses attentes, cette jeunesse pourrait exprimer ouvertement son insatisfaction. Un exemple frappant est la demande d’abolition du système du hukou (permis de résidence intérieure), que les jeunes Chinois soutiennent largement. D’ailleurs, le régime a annoncé à plusieurs reprises son intention de le supprimer, sans jamais passer à l’acte. Pékin y trouve un intérêt économique évident : la présence de centaines de millions de travailleurs peu rémunérés constitue une main-d’œuvre bon marché qui soutient la compétitivité des exportations chinoises. Malgré le caractère autoritaire du régime, cette jeunesse pourrait donc être amenée à se mobiliser.

La seconde dynamique est liée au vieillissement de la population. De plus en plus de Chinois ont des besoins spécifiques en raison de leur âge, et on se demande si le gouvernement sera capable de répondre à ces attentes de manière efficace. Ces défis pourraient, à long terme, influencer la stabilité politique intérieure, même avec le style autoritaire qui caractérise la gouvernance du pays. En outre, des tensions semblent également surgir au sein du Parti communiste chinois. Au cours des derniers mois, des débats animés auraient opposé ceux qui soutiennent un régime très autoritaire à ceux qui pensent qu’il est essentiel de mieux répondre aux besoins de la population.

À moyen terme, comment la Chine compte-t-elle compenser la diminution de sa main-d’œuvre ? La Chine pourrait-elle s’ouvrir à l’immigration ?

Face à cette évolution démographique qu’est la baisse de sa population active, Pékin a mis en place deux types de réponses.

La première consiste à investir massivement dans la robotisation. Les autorités souhaitent tirer parti des technologies d’automatisation et d’intelligence artificielle pour continuer à générer de la richesse, même avec une main-d’œuvre en déclin.

La seconde réponse se manifeste par un allongement progressif de la durée d’activité. À la fin de l’année 2024, Pékin a décidé de repousser l’âge légal de départ à la retraite. À partir du 1er janvier 2025, cet âge pour les hommes sera progressivement relevé de 60 à 63 ans, engendrant ainsi trois années supplémentaires d’activité. Pour les femmes, le système maintient une distinction entre les ouvrières et celles du secteur tertiaire, considérées comme exerçant des professions moins exigeantes. L’âge de départ à la retraite des ouvrières sera repoussé de 50 à 55 ans, tandis que celui des autres catégories professionnelles féminines passera de 55 à 58 ans. En parallèle, la durée minimale de cotisation pour bénéficier d’une pension a été augmentée. Cependant, il est important de rappeler qu’une part significative de la population active ne bénéficie pas du système de retraite, notamment les travailleurs dits « flottants », ces migrants internes qui échappent encore aux dispositifs de protection sociale.

Face à la baisse de la population active, plusieurs pays occidentaux se tournent vers une autre solution : encourager une immigration choisie. Cependant, cette option se révèle plus délicate dans le cas de la Chine. Pour attirer des travailleurs étrangers, un pays doit être séduisant, ce qui est difficile dans le cadre du régime autoritaire de Pékin. Bien qu’il existe une immigration, elle reste marginale et souvent liée au déséquilibre entre les sexes causé par la politique de l’enfant unique. Certains Chinois fortunés se sont ainsi tournés vers des familles pauvres du Vietnam pour « acheter » des épouses vietnamiennes, ce qui a engendré des tensions diplomatiques entre la Chine et le Vietnam, ce dernier dénonçant fermement ces pratiques.

De plus, l’environnement régional ne propose pas de véritable réservoir de main-d’œuvre. L’ensemble de l’Asie orientale fait face à une dynamique similaire de déclin démographique. Le Japon, la Corée du Sud (3) et Taïwan voient également leur population active diminuer. Même si l’on envisageait une réunification forcée de Taïwan par Pékin, l’île ne constituerait pas une solution durable au manque de travailleurs. Seuls quelques pays, comme les Philippines, où le vieillissement démographique est plus récent (4), pourraient encore représenter une source potentielle de main-d’œuvre.

Ce ralentissement démographique modifie-t-il la place et l’image de la Chine sur la scène internationale, notamment face à des puissances aux dynamiques démographiques différentes, comme l’Inde ou les États-Unis ?

Le fait que l’Inde soit devenue le pays le plus peuplé du monde complique sérieusement la perspective d’une réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies (ONU). Depuis plusieurs années, cette réforme est à l’étude pour améliorer la représentativité au sein de l’institution, en tenant compte non seulement du poids démographique et géopolitique de l’Inde, mais aussi en renforçant la voix du continent africain. Pour que cette réforme soit vraiment représentative, il faudrait que l’Inde obtienne un siège permanent avec droit de veto, étant donné qu’elle est maintenant le pays le plus peuplé de la planète. Cependant, la Chine semble avoir de fortes réticences à l’idée de voir son voisin, avec qui les relations sont parfois tendues, renforcer sa position sur la scène internationale.

Cela entraîne donc des répercussions géopolitiques directes. Sur le plan international, malgré ces changements démographiques, la Chine reste le deuxième pays le plus peuplé du monde. Elle conserve ainsi un poids démographique important qu’elle peut continuer à valoriser dans ses relations internationales, même si elle doit maintenant faire face à la montée en puissance d’autres États. Cette réalité est particulièrement évidente au sein des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), où Pékin a accepté l’élargissement du groupe à de nouveaux membres dont l’importance démographique devient significative.

Si la tendance actuelle se poursuit, à quoi ressemblera la société chinoise en 2050, et comment ce facteur démographique pourrait-il redessiner à la fois la politique intérieure et la stratégie globale de la Chine ?

Il est quasi-certain que d’ici 2050, la Chine continuera de faire face à un dépeuplement. Selon l’ampleur de ce phénomène, on pourrait parler de pertes allant de 100 à 300 millions d’habitants. Cependant, il est difficile de donner une estimation précise, car ces chiffres ne sont que des projections démographiques. En plus de cette diminution de la population, le vieillissement constitue un autre défi majeur. D’ici 2050, un tiers des Chinois pourraient avoir 65 ans ou plus, à moins que des événements exceptionnels, comme des épidémies, ne viennent perturber cette tendance. Une telle évolution entraînera inévitablement une augmentation des besoins en santé et en services sociaux. L’évolution de l’âge médian illustre bien ce changement démographique : il est passé de 22 ans en 1950 à 39 ans aujourd’hui, et il se rapproche lentement des 50 ans.

En 2050, plusieurs scénarios sont possibles, mais certains enjeux se démarquent. Le premier est la capacité du gouvernement de Pékin à gérer ces transformations de manière satisfaisante pour la population. Si les insatisfactions montent, il y aurait un risque que le pouvoir central tente de détourner l’attention de ses propres faiblesses en adoptant une posture agressive à l’extérieur, en mobilisant le sentiment nationaliste pour masquer ses échecs internes. Un autre aspect à considérer est la montée en puissance des pays du Sud. Depuis les années 1980, la Chine s’est affirmée comme une véritable force géopolitique sur la scène mondiale. Cependant, si d’autres nations parviennent à établir une gouvernance plus efficace dans les décennies à venir, elles pourraient devenir de redoutables concurrents. Ainsi, deux dynamiques clés se dessinent. D’une part, il y a l’insatisfaction interne qui pourrait mener soit à une dérive belliqueuse, soit à des bouleversements politiques significatifs, pouvant aller jusqu’à un changement de régime. D’autre part, s’ils sont bien gouvernés, des pays comme le Brésil, l’Indonésie ou le Nigéria deviendraient des compétiteurs géopolitiques sérieux.

Déclin démographique chez le géant chinois


Notes

(1) Gérard-François Dumont, Géographie des populations : concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2023.

(2) Gérard-François Dumont, « Démographie du Tibet : quels scénarios géopolitiques ? », Diplomatie, n° 63, juillet-aout 2013.

(3) Gérard-François Dumont, « Corée du Sud : vers l’« implosion démographique », Diplomatie, n° 132, mars-avril 2025.

(4) J.-F. May, T. Sosorburam et J.-A. Goldstone, « Pays émergents et politiques de population : les exemples du Kenya, du Mexique et des Philippines », Les Analyses de Population & Avenir, septembre 2025, n° 55 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​l​a​p​.​055).

Marc Chami

Gérard-François Dumont

areion24.news

Un avion de combat de nouvelle génération inconnu a été photographié aux abords de la «Zone 51»

 



Pour annoncer la diffusion d’un documentaire tourné dans les environs de la fameuse «Zone 51» [ou Groom Lake], un site ultra confidentiel où sont développés les projets hautement classifiés des forces armées américaines [appelés «black programs»], la chaîne Youtube «Project Fear» a publié une image thermique montrant un avion qui était jusqu’alors totalement inconnu.

Depuis, même si la vidéo dont il a été tiré a été diffusée afin de démontrer son authenticité, laquelle a été confirmée par des spécialistes sollicités par les sites The Aviationist et The War Zone, ce cliché est encore loin de convaincre tout le monde…

Quoi qu’il en soit, l’appareil en question présente des similitudes avec le X-36A développé par McDonnell Douglas dans les années 1990, peu avant son rachat par Boeing. Bien que prometteur, il fut abandonné après avoir effectué 31 vols d’essais effectués sous l’égide de la NASA.



Outre le X-36A, cet avion «mystère» semble reprendre des éléments du démonstrateur «Bird of Prey», également développé par McDonnell Douglas à la même époque.

Quoi qu’il en soit, avec son bord de fuite en dents de scie, son large nez, ses grands plans canard, il serait tentant de penser qu’il s’agisse d’un prototype du futur F-47, l’avion de 6e génération développé par Boeing dans le cadre du programme NGAD [Next Generation Air Dominance] de l’US Air Force. Seulement, le vol inaugural de cet appareil est prévu en… 2028.

Cela étant, en septembre 2020, Will Roper, alors secrétaire adjoint à l’Air Force chargé des acquisitions, de la technologie et de la logistique, fit savoir qu’un démonstrateur du NGAD avait déjà volé.

«Nous avons déjà construit et fait voler un démonstrateur du programme NGAD. Nous avons battu des records en le faisant. […] Nous sommes prêts à construire l’avion de nouvelle génération avec une approche inédite», avait-il affirmé, en faisant référence à la «Digital Century Series initiative», une approche reposant sur l’ingénierie numérique censée permettre de développer très rapidement de nouveaux avions de combat.




 En 2023, The War Zone rapporta que trois démonstrateurs différents avaient été développés au titre du NGAD.

Puis, l’an passé, l’US Air Force et la DARPA, l’agence du Pentagone dédiée à l’innovation, confirmèrent que deux avions expérimentaux [ou X-Planes], conçus dans le cadre de l’Aerospace Innovation Initiative, lancée pour préparer le NGAD, avaient volé pour la première fois respectivement en 2019 et en 2022.

La forme en «sapin de Noël» de cet avion mystérieux présente des similitudes avec le DP21, un concept d’avion de combat élaboré dans les années 1980 par Darold Cummings, un ingénieur ayant travaillé sur le YF-23 BlackWidow, du temps où il était employé par Northrop. Le rapprochement a été fait par The War Zone, qui a cité un article publié par ce dernier sur le réseau social LinkedIn, il y a quelques mois.

«J’ai été embauché par Bob Sandusky en 1982 comme concepteur en chef du programme Northrop ATF [YF-23]. Début 1983, Bob m’a expliqué que Northrop avait tenté de développer un chasseur à quatre pointes [comme le B-2], mais que cela s’était avéré impossible, un chasseur à aile volante étant irréalisable. Je lui ai dit que je pouvais en concevoir un, et il m’a encouragé à essayer. La seule solution consistait à utiliser une série de surfaces fortement inclinées [55 degrés] sur toute la longueur de l’appareil. Le résultat fut le DP-21, créé en juin 1983», avait raconté M. Cummings, en y joignant les plans qu’il avait élaborés à l’époque ainsi que des images réalisées grâce à l’intelligence artificielle.

Par ailleurs, il est aussi possible que cet «avion mystère» soit lié au programme F/A-XX de l’US Navy, pour lequel Boeing et Northrop Grumman sont en lice.

En tout cas, ce n’est pas la première fois qu’un avion inconnu évoluant dans les cieux américains est photographié par hasard. Comme en 2008, quand un appareil ayant un petit air de famille avec le prototype d’intercepteur XF-108 Rapier fut «surpris» en Californie, alors qu’il volait en direction du Nevada [et donc soit vers Groom Lake, soit vers le Tonopah Test Range]. En 2014, deux «spotters» texans fixèrent sur la pellicule une «aile volante», alors inconnue [et qui l’est toujours à ce jour].

opex360.com

Le Pentagone relève le niveau de menace en matière de contre-espionnage concernant Israël

 

Ces dernières semaines, le Pentagone a relevé à son plus haut niveau (« critique ») l’évaluation de la menace de contre-espionnage liée à Israël, dans un contexte de tensions croissantes entre Washington et Jérusalem concernant la conduite de la guerre en Iran et les opérations militaires au Liban, a rapporté samedi NBC, citant des responsables américains actuels et anciens.

Cette nouvelle classification résulte de la crainte grandissante, au sein du Pentagone, qu’Israël ne mène des activités de collecte de renseignements sur les hauts responsables américains dans le but de recueillir des informations sur les délibérations internes de l’administration Trump concernant les conflits régionaux.

Selon le média, l’Agence de renseignement de la Défense (DIA) du Pentagone a relevé le niveau de menace pour Israël ces dernières semaines à « critique » dans un document interne.

L’un des responsables américains actuels a déclaré que l’évaluation du Pentagone incluait un document de sept pages, dans lequel sont décrits plusieurs incidents spécifiques qui ont suscité l’inquiétude des États-Unis.

Des responsables ont indiqué à la chaîne que les activités de collecte de renseignements menées par Israël étaient considérées comme dépassant le cadre normal de ce qui est attendu entre pays alliés en matière d’espionnage. Ils ont toutefois précisé qu’il n’était pas certain qu’un incident particulier ait motivé cette réévaluation du niveau de menace.

La Maison Blanche et l’ambassade d’Israël aux États-Unis ont toutes deux vigoureusement démenti les informations de NBC. Le Pentagone a pour sa part refusé de s’exprimer, a rapporté la chaîne.

Dans une déclaration à NBC, un porte-parole de l’ambassade d’Israël à Washington, DC, a affirmé qu’il était « totalement faux » de prétendre qu’Israël espionnait les États-Unis.

« Israël ne recueille pas de renseignements sur des entités américaines, et encore moins sur des responsables du gouvernement américain », a ajouté le porte-parole. « Les activités de collecte de renseignements d’Israël ciblent ses ennemis, et non ses alliés. Toute allégation contraire repose sur des informations erronées, ou est motivée par des considérations politiques. »

« Cette histoire est entièrement fausse. Elle provient d’une source totalement ignorante de ce qui se passe réellement », a fait savoir un responsable de la Maison Blanche dans un communiqué.

Cette nouvelle évaluation conduira très probablement les représentants américains à redoubler de prudence lorsqu’ils se rendront en Israël ou qu’ils rencontreront des officiels israéliens, ont déclaré les responsables à NBC.

« Les États-Unis prennent déjà des précautions renforcées pour leurs visites en Israël, a confié l’un des responsables américains actuellement en poste. « Les Israéliens sont connus pour mener des activités de collecte de renseignements très agressives. »

Le partage quotidien de renseignements de haut niveau entre les deux alliés ne semble toutefois pas affecté, en particulier en ce qui concerne la guerre en Iran, ont-ils ajouté.

Israël s’est par ailleurs engagé à ne pas mener d’opérations de renseignement sur le sol américain – un engagement de longue date pris à la suite des tensions entre les deux États dans le sillage du scandale Jonathan Pollard.

En 1985, Pollard, alors analyste du renseignement pour la marine américaine, a été arrêté et inculpé pour espionnage au profit des services de renseignement israéliens du Mossad. Un an plus tard, il a plaidé coupable. Il a purgé une peine totale de 30 ans de prison avant d’être libéré en 2015. Cet incident demeure une source de discorde entre les services de renseignement israéliens et américains, alors que leurs relations en matière de défense sont par ailleurs considérées comme parmi les plus rapprochées au monde.

Cette réévaluation du niveau de menace intervient dans un contexte de tensions croissantes entre le président américain Donald Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu concernant l’avenir de la guerre contre l’Iran et des opérations militaires d’Israël contre le Hezbollah au Liban.

Selon certaines informations, Netanyahu a fait pression pour la reprise des frappes contre l’Iran, s’opposant aux efforts diplomatiques de Trump visant à conclure un accord avec Téhéran, tout en résistant aux pressions américaines qui souhaitent restreindre les opérations au Liban.

En début de semaine, Trump a confirmé avoir traité Netanyahu de « p*** de fou » au cours d’un entretien téléphonique tendu au sujet du conflit entre Israël et le Hezbollah. Il a cependant ajouté qu’il respectait Netanyahu et que leur collaboration était « excellente ».

Barak Ravid, d’Axios, a cité un responsable américain qui a résumé comme suit les propos de Trump à l’adresse de Netanyahu : « T’es un p*** de fou. Sans moi, tu serais en prison. C’est moi qui te sauve la peau. Tout le monde te déteste maintenant. Tout le monde déteste Israël à cause de ça. »

Cet échange téléphonique s’est déroulé dans un contexte marqué par l’escalade du conflit au Liban. Israël avait menacé de frapper la capitale, Beyrouth, en représailles aux attaques meurtrières menées par des drones et des roquettes du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran. Téhéran, qui a associé cette escalade à sa propre guerre avec les États-Unis, a pour sa part conditionné la poursuite des négociations en vue d’un cessez-le-feu au retrait d’Israël hors du Liban.

fr.timesofisrael.com

samedi 6 juin 2026

6 juin 1944, le jour le plus long

 

S’imposant comme une évidence dans la mémoire actuelle de la Deuxième Guerre mondiale, l’opération Overlord du 6 juin 1944, débarquement de vive force sur les côtes de France pour mettre à bas le IIIᵉ Reich, est loin d’avoir été facile à penser, à mettre au point et à réaliser. Il convient d’en expliciter les motivations, les méandres de la réalisation et les résultats. Overlord a suscité des débats houleux entre Britanniques, Américains et Soviétiques tout au long des années 1942 et 1943 du fait de différences de conceptions stratégiques des trois Alliés. Pour comprendre l’événement du 6 juin 1944, il convient de rembobiner le fil des faits en regardant loin et large, mais aussi d’en tirer le bilan militaire, en descendant au niveau opératif, ainsi qu’à celui de certaines dimensions économiques de l’opération généralement peu mises en lumière.

Les enjeux d’un débarquement

L’idée d’un débarquement des Alliés sur les côtes françaises au printemps 1944 est le résultat de nombreux débats contradictoires entre Alliés, partagés dans leurs intérêts nationaux particuliers, les présupposés des uns et des autres débouchant sur nombre d’atermoiements.

Les Britanniques, surtout avec Winston Churchill à leur tête, lui qui fut Premier Lord de l’Amirauté en 1915 et préconisa l’opération des Dardanelles, militent en faveur d’une stratégie périphérique pour vaincre le IIIᵉ Reich. La Grande-Bretagne, qui n’a connu réellement qu’un seul succès défensif à El-Alamein et plusieurs revers cinglants (Dieppe, Tobrouk), demeure prudente à l’égard d’un débarquement en France. Elle mise plutôt sur une politique d’attrition de l’Allemagne, par la pratique du blocus et de bombardements aériens. Au nom de sa stratégie périphérique, Churchill impose le débarquement d’Afrique du Nord (opération Torch) le 8 novembre 1942, certes couronné de succès, mais qui prélève des troupes et du temps dans la préparation du débarquement sur les côtes françaises. De la même manière, il impose les débarquements de Sicile puis d’Italie pour complaire aussi à Staline et aux Soviétiques qui réclament à corps et à cris l’ouverture d’un second front qui les soulagerait.

Les États-Unis, bien qu’agressés par le Japon le « jour d’infamie » du 7 décembre 1941, choisissent stratégiquement la doctrine du « Germany First » en désignant l’Allemagne nazie comme l’ennemi principal, contre leur propre opinion publique d’ailleurs. C’est ici le Pentagone qui impose ses vues à la Maison Blanche car les militaires américains considèrent – à tort ou à raison – que le Japon ne pourra pas poursuivre la lutte sans les Allemands. Mais des luttes intestines et corporatives prévalent également et s’imposent. Privilégier le front du Pacifique aurait été mettre la Marine américaine en posture dominante. Le front européen permet donc à l’Army et notamment à sa composante « infanterie » de maintenir un équilibre décisionnel au sein des forces armées états-uniennes.

L’Allié qui a le plus impératif besoin d’un débarquement sur les côtes de France est l’URSS. Surprise par l’opération Barbarossa du 22 juin 1941, elle a frôlé la déroute. Plus de 3,3 millions de soldats soviétiques ont été capturés et les Allemands se sont emparés des pays Baltes, de la majeure partie de l’Ukraine, qui les a accueillis à bras ouverts, traumatisée par le système soviétique. En 1942, les Allemands progressent encore en s’emparant de la Crimée et d’une partie du Caucase.

On comprend que dès son premier télégramme à Churchill, le 18 juillet 1941, Staline évoque la perspective d’un débarquement anglais en France afin de soulager l’armée rouge. En outre, Staline et l’URSS se refont une virginité et émargent – du fait de l’attaque allemande – au rang des défenseurs de la démocratie, ce qui est un monstrueux pied de nez à l’histoire. Pour obtenir l’ouverture d’un second front, Staline ne ménage aucun effort auprès des Alliés occidentaux. Il avance que l’URSS est au bord de l’effondrement militaire, menace Churchill d’une paix séparée. Il fait jouer tous ses réseaux d’influence, au point qu’en mai 1942, près de 50 000 personnes se rassemblent pour exiger l’ouverture d’un second front… Au Trafalgar Square de Londres ! Roosevelt est un bon allié pour Staline. À sa demande, le ministre soviétique des Affaires étrangères, Molotov, arrive à Washington fin mai 1942 et demande explicitement qu’une opération militaire soit lancée de manière à obliger les Allemands à retirer 40 divisions du front russe.

Après l’agression japonaise sur Pearl Harbor, les Anglais et les Américains se rencontrent pour commencer à définir leur conduite commune de la guerre (conférence Arcadia de Washington, tenue du 22 décembre 1941 au 14 janvier 1942). Est créé à cette occasion le Combined Chiefs of Staff (CCS) siégeant à Washington et chargé de préparer les opérations. Il ne s’agit pas d’un commandement unique, d’une part parce qu’il exclut les Soviétiques, mais surtout parce que la parité y est maintenue entre Britanniques et Américains.

À ce rythme, ce n’est que le 13 mars 1943 que le général britannique Frederik Morgan est officiellement chargé de préparer les plans d’une action en France. Mais l’opération elle-même n’est ratifiée qu’à la conférence de Téhéran (28 novembre-1ᵉʳ décembre 1943), soit cinq mois seulement avant son déroulement opérationnel, prévu en mai 1944. Le général américain Dwight Eisenhower, désigné pour assumer le commandement du corps expéditionnaire, n’est nommé que le 6 décembre 1943. Les Alliés parlent d’ailleurs d’« invasion » et non de « débarquement » parce qu’à leurs yeux, la France occupée par l’Allemagne constitue un territoire ennemi.

Par suite et compte tenu de l’animosité que déclenche le nom de « De Gaulle » chez F. Delano Roosevelt, au moment où sort en France ces jours-ci un « biopic » sur le chef de la France libre, il est bon de rappeler que la Maison Blanche tient systématiquement de Gaulle et le Comité français de libération nationale (CFLN) à l’écart des projets de débarquement. Tout juste De Gaulle est-il invité par Churchill, à la date du 31 mai 1944 seulement, à assister au débarquement depuis Londres, mais s’y refuse. Finalement, il n’arrive à Londres que le 5 juin et, reçu par Eisenhower, c’est in extremis qu’il est mis dans le secret du débarquement.

Les précédents opérationnels existent et sont soigneusement scrutés par les concepteurs d’Overlord

Durant la Première Guerre mondiale, une première grande opération de débarquement a été expérimentée. Les Anglais débarquent à Seddul-Bahr le 25 mars 1915 au matin. La plage devient une vraie fourmilière humaine où s’accumulent les matériels. Le feu turc est violent et, préfigurant certaines scènes de « Bloody Omaha », certaines embarcations sont remplies de cadavres lorsqu’elles touchent terre. L’opération s’enlise ensuite durant des mois, jusqu’au rembarquement du 8 janvier 1916.

En avril 1940, lors de l’opération conjointe franco-britannique sur la Norvège, la dimension aérienne est très présente et, en cela, ce débarquement constitue un précédent intéressant dans l’expérimentation inter-armes et inter-armées. Gamelin fournit une part des troupes au sol, soit un total de 11 400 hommes et 1 137 véhicules. La couverture aérienne et le soutien naval sont assurés par les Britanniques. Rapidement, l’opération tourne court et le rembarquement a lieu, du fait de l’attaque allemande sur la Belgique et les Pays-Bas le 10 mai et sur les Ardennes le 13.

Les deux camps, bien sûr, analysent à la loupe les événements de la tentative britannique et canadienne sur Dieppe du 19 août 1942. Pour les Alliés, s’impose l’idée qu’il faut attaquer en dehors des ports, trop bien défendus. Il faut donc impérativement trouver une solution pour pouvoir débarquer une immense quantité d’hommes et de matériels autrement que sur des jetées classiques. Les Allemands comprennent, quant à eux, qu’il s’agit d’un coup d’essai de la part des Alliés et qu’il leur faut développer les défenses sur la côte, d’autant plus que Hitler insiste sur la nécessité de vaincre un éventuel débarquement allié au cours de la première journée, voire de la première matinée de combats, comme ce fut le cas à Dieppe. Par ailleurs, compte tenu des pertes éprouvées par les Canadiens (3 400 hommes tués, blessés, disparus ou prisonniers sur 5 000 engagés), il apparaît évident que le futur débarquement en France doit se faire sur une tout autre échelle et qu’il doit être précédé d’une préparation et d’un entraînement intense des troupes engagées. L’expérience dieppoise révèle aussi le besoin impérieux d’une concentration de feux des navires de soutien et de l’aviation dans la première phase des opérations amphibies.

L’expérience combattante dans le Pacifique joue un rôle également. Le 20 novembre 1943 est le premier jour de l’assaut sur Tarawa. Les avions américains entreprennent le « ramollissement » des positions japonaises en bombardant quotidiennement les îles Gilbert et Marshall entre le 13 et le 19 novembre 1943, à raison de 350 à 400 sorties par jour. Les vagues d’assaut sont prises sous un intense feu japonais et les premières unités engagées perdent la moitié de leurs effectifs. Là aussi, l’expérience allait être transposée à « Overlord ».

Le débarquement de Sicile de l’été 1943 répond aux demandes de Staline, mais replacées au sein de la stratégie périphérique chère aux Britanniques. Il demande déjà des moyens considérables : 3 200 navires sont regroupés. Un an avant « Overlord », il s’agit de la plus importante opération aéronavale de l’Histoire. Sur un total de 23 convois, 11 partent de ports français d’Afrique du Nord et 12 d’Angleterre. Lors du débarquement sur Salerne, en septembre 1943, la flotte alliée rassemble 450 navires, dont huit croiseurs et 26 destroyers, et de nombreux transports de troupes et de matériels et péniches de débarquement. L’opération Shingle, le débarquement sur Anzio, voit déjà la supériorité aérienne être recherchée pour obtenir le succès du débarquement. En tout, 60 escadrilles, soit environ 2 600 avions, interviennent. Dans le même temps, l’amiral Lowry, de l’US Navy, contrôle 244 barges de débarquement de tous modèles et 126 bâtiments de soutien de tous types. Le débarquement s’opère facilement avec la prise du port d’Anzio et, au soir du même jour, à minuit, 36 000 hommes et 3 200 véhicules ont déjà été débarqués.

Tous ces débarquements ont montré qu’il fallait mettre en œuvre la stratégie du marteau-pilon et accumuler des moyens considérables sur un front maritime réduit, comme les Allemands l’avaient fait d’ailleurs, sur un front terrestre étroit, à Sedan, le 13 mai 1940.

Fruit de toutes ces observations de long terme, le 6 juin 1944, au petit matin, la flotte qui arrive au large des côtes normandes retenues comme lieu de débarquement est impressionnante. Près de 1 300 bâtiments de guerre, de tous tonnages, dont 7 cuirassés, 23 croiseurs, 286 destroyers, sloops, frégates et corvettes, accompagnent près de 4 000 navires dans la partie navale d’Overlord. 79 % des navires sont fournis par la Grande-Bretagne et le Canada, 16,5 % par les États-Unis et 4,5 % par les forces libres française, néerlandaise, grecque, norvégienne et polonaise. Pour la partie aérienne de l’opération, 171 escadrilles de chasse, c’est-à-dire plus de 2 000 avions, contrôlent le ciel tandis que 12 escadrilles contrôlent directement les quatre plages retenues pour le Débarquement.

Pour décrire le soin extrême accordé aux préparatifs d’Overlord, il faudrait évoquer aussi les études pédologiques menées par des commandos sur les plages du futur débarquement. La résistance des sols dut être déterminée afin d’identifier les cheminements que pourraient emprunter les blindés, les bulldozers et les pièces d’artillerie, sans s’enfoncer irrémédiablement.

Le bilan opérationnel le 6 juin au soir

Comme le signale Olivier Wieviorka, le débarquement lui-même est peu meurtrier. Les pertes sont de 4 900 hommes le soir du 6 juin, soit 2,8 % des effectifs débarqués, avec des variations d’une plage à l’autre. Le taux de pertes (tués, blessés, disparus) monte à 8,8 % à Bloody Omaha (environ 1200 tués) mais il est de 1,4 % à Utah, 1,7 % à Gold, 2,2 % à Sword et 3,3 % à Juno pour les Canadiens. En tout cas, les pertes humaines sont très loin des prévisions, estimées à plus de 10 %. Les états-majors alliés s’attendaient à 25 000 pertes dans la journée alors qu’ils n’en dénombrent que 10 000. La seule Omaha compte à une seule un quart du total des pertes et les parachutistes des 82e et 101e Airbornes un autre quart. Les Britanniques ont été éprouvés à hauteur de 2,6 % des effectifs engagés, mais de manière très inégale. Les premières vagues connaissent des pertes doubles, de l’ordre de 4,3 %, alors que les vagues suivantes sont peu touchées. Les pertes allemandes sont inconnues, tant les troupes ont été malmenées durant la journée.

Mais, dès la fin de matinée du 6 juin, les Alliés ont déjà débarqué plus de 150 000 hommes. La réussite du débarquement est donc patente en tant qu’opération combinée aéro-navale-terrestre.

Le fameux « mur de l’Atlantique » n’a pas tenu sa réputation et n’a résisté réellement que quelques heures, contrairement à la Ligne Maginot de juin 1940 !

Tactiquement, « Overlord » est donc une réussite complète.

Mais en regardant les choses d’un point de vue plus stratégique, les choses changent.

Sur le front britannique l‘échec stratégique tient à la lenteur de l’avance des troupes. Ni Bayeux, ni Caen ne sont prises comme il était prévu, empêchant le déroulé envisagé de la suite des opérations.

Au soir du 6 juin 1944, les Alliés ont ouvert un front de 90 kilomètres, mais de nombreuses brèches inquiétantes subsistent. Si les Alliés n’ont pas encore gagné, Rommel a déjà perdu, lui qui rêvait de vaincre les forces débarquées sur les plages mêmes, et les Américains opèrent leur jonction avec les Britanniques le 8 juin. Le 12 juin, la ligne de front tenue par les Alliés de 80 km de largeur et de 10 à 30 km de profondeur. Une semaine après le débarquement, la tête de pont est désormais bien ancrée. Bayeux est la première ville de France à être libérée le 7 juin. Dans un geste politique fort, De Gaulle s’y rend le 14 juin et, coupant l’herbe sous le pied des Américains, nomme François Coulet commissaire de la République pour les territoires libérés.

Mais il allait falloir encore deux mois pour que les Alliés percent réellement les lignes de défense allemandes en Normandie. La « bataille des haies » commence et va se révéler terrible pour les Alliés comme pour les Allemands.

Une originale substitution capital/travail dans la consommation militaire qui préfigure les « trente glorieuses » ?

Overlord est le résultat de prises de position techniques, économiques et matérielles dans l’usage de la force militaire qui révèlent surtout des attitudes politiques. Pour économiser les hommes du côté des démocraties que sont les États-Unis et la Grande-Bretagne, il faut les remplacer le plus possible par des matériels sophistiqués, ou en tout cas nombreux. La mobilisation économique américaine est tardive, mais efficace. Entre 1940 et 1943, leur production militaire augmente de 800 %. Mais il faut se souvenir que le « désinvestissement » militaire dans l’entre-deux-guerres avait été considérable et que l’armée américaine a dû « refaire son retard ». Entre 1942 et 1945, 171 257 avions, 90 000 chars, 1 200 bâtiments, 320 000 pièces d’artillerie sont produits. Le Royaume-Uni est dans une posture bien plus délicate. Durement touchée par la grande crise des années 1930, la Grande-Bretagne parvient à produire 80 308 avions entre 1939 et 1944, passant de 7 940 en 1939 à 26 461 en 1944. La production de chars est moins brillante et les deux tiers des unités blindées sont équipés de matériels américains. C’est donc bien la conjonction d’une industrie de guerre ancienne et fatiguée, celle de la Grande-Bretagne, et d’une industrie de guerre en développement tardif mais puissant, celle des États-Unis, qui permet de mettre en place Overlord. La productivité du travail et la rationalisation sont très clairement en hausse, surtout aux États-Unis Le premier Landing Ship Tank (LST), bateau de débarquement de blindés, exige 875 000 heures de travail et six mois, le dernier construit : à supprimer demande simplement 270 000 heures et trois mois. La production de péniches de débarquement a pu être augmentée de 25 % aux États-Unis.

Il faut intégrer aussi aux dépenses de substitution capital/travail, les opérations de déception à l’égard des Allemands : opération « Glimmer » consistant à créer un faux trafic radio et sonar vers le Pas-de-Calais, opération consistant à dérouter les observations aériennes allemandes sur l’Angleterre avec des maquettes de faux chars et de fausses pièces d’artillerie (opération « Fortitude » sud et nord) destinée à faire croire à des forces considérables alliées massées face au Pas-de-Calais, etc.

Le 15 août 1943, la décision de construire des ports artificiels est prise afin de pallier l’absence de port dans le secteur du débarquement (les Mulberries). Il est intéressant de constater que le Commodore John Hughes Hallet, qui est le véritable concepteur des Mulberries, a participé de près à la préparation du débarquement de Dieppe. Les 149 caissons de béton Phoenix doivent être tractés à travers la Manche et immergés. C’est la Grande-Bretagne qui se charge de cette partie du plan. 300 remorqueurs, 20 000 hommes et officiers sont déployés pour cette immense tâche. Le prix à payer est énorme. Il faut de l’acier, du ciment, des bois de coffrage, de la main-d’œuvre, des espaces de stockage et des remorqueurs. Le projet peut tenir en trois nombres : 30 000 tonnes d’acier, 300 000 m3 de béton et 20 millions de livres sterling. C’est Sir Harold Wernher qui est chargé de coordonner le projet.

Les bombardements massifs engagés par les Alliés sur la France dans les semaines qui précèdent « Overlord », puis les bombardements de 5 112 bombardiers alliés larguant 13 000 tonnes de bombes sur les défenses littorales le 6 juin proprement dit, participent aussi de la substitution capital/travail, avec un succès médiocre d’ailleurs, pour les dernières opérations citées.

Au regard des pertes humaines constatées le soir du 6 juin 1944, il est incontestable que la substitution capital/travail a bien fonctionné. La sur-consommation de matériels a donc bien permis une sous-consommation des effectifs. En revanche, c’est après le Débarquement proprement dit que les pertes deviennent sévères. La substitution capital/travail joue mal dans la bataille des haies de juin-juillet et début août 1944. L’opération « Goodwood », voulue par Montgomery afin de donner un rôle important à l’armée britannique, en est l’illustration. Malgré l’énorme bombardement aérien préliminaire sur les lignes allemandes, qui a terrorisé ceux qui le subissaient et mis à mal un certain nombre de moyens défensifs, les Britanniques perdent en deux jours, les 18-19 juillet, 501 blindés sur un total de 750 engagés et 1 100 hommes.

Pour les démocraties occidentales, la vie des soldats doit être préservée le plus possible. La substitution capital/travail que nous avons évoquée est significative d’une évolution considérable des sociétés depuis la Grande Guerre. La vie des combattants est perçue comme étant précieuse, non seulement parce que le soldat et son environnement « se technologisent » et deviennent plus coûteux, mais aussi parce que les opinions publiques des sociétés démocratiques supportent de moins en moins bien que des soldats meurent pour leur pays, même durant la Deuxième Guerre mondiale. Il faut donc remplacer des poitrines humaines par des matériels, afin d’atteindre des seuils d’acceptation de la part des sociétés démocratiques, au contraire de ce que peuvent imposer les dirigeants de sociétés totalitaires, sans opinions publiques exprimées. De ce point de vue, les différences de pertes entre États-Unis et Union soviétique sont éclairantes. 292 000 morts sur trois fronts pour les premiers et environ 7,5 millions de soldats pour les seconds. Du côté américain, les matériels spécialisés viennent épargner les vies humaines, même si d’autres raisons interfèrent, comme les doctrines d’emploi des troupes radicalement différentes du côté soviétique et la nécessité de faire oublier la période 1939-1941 durant laquelle l’URSS avait été alliée au régime nazi. Pour cela, il fallait des martyrs dont n’avaient nul besoin les Américains.

Ainsi l’opération Overlord est-elle très bavarde finalement, pour qui sait en lire les enseignements. Au plan militaire, elle constitue une gigantesque machinerie d’une extraordinaire complexité et mettant en œuvre des centaines de milliers d’hommes et des matériels nombreux, couteux et sophistiqués. Elle révèle aussi le cheminement précautionneux des dirigeants militaires et politiques des démocraties anglo-américaines engageant leurs citoyens en essayant de les épargner le plus possible. Elle montre toute la complexité d’opérations qui englobent non seulement des opérations de renseignement, de déchiffrement des codes de l’ennemi, des pratiques de déception et d’intoxication de ce même ennemi et d’énormes productions de guerre.

À ce titre, l’opération Overlord peut être interprétée comme la mise en place dans la sphère guerrière d’une société de consommation militaire qui préfigure la société de consommation civile des « trente glorieuses ».

François Cochet

nouvellerevuepolitique.fr