Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 9 janvier 2026

Penser le cyber. Hack back

 

En 2014, face à ce qui semblait être une vague irrésistible d’opérations cyber contre des entités détentrices de données personnelles – de l’Office of personnel management de la Maison-Blanche à la banque JP Morgan en passant par l’entreprise de grande distribution Target –, la communauté stratégique étasunienne évoqua l’idée de permettre aux victimes de se défendre plus activement, quitte à pénétrer et à perturber à leur tour les systèmes d’information de l’agresseur.

Cette pratique de hack back fut rebaptisée « cyberdéfense active » par les spécialistes du secteur, terme bientôt adopté par les décideurs et les législateurs. Un projet de loi, l’ACDC (Active cyberdefense certainty act) déposé en 2017 puis de nouveau en juin 2019 par le représentant républicain de Géorgie Tom Graves visait ainsi à permettre aux entités privées d’user de moyens de détection insérés dans leurs programmes ou leurs bases de données à des fins d’identification de l’agresseur. En d’autres termes, l’ACDC aurait autorisé la mise en place de mouchards et de systèmes d’écoute, voire de chiffrement de données, destinés à entraver ou à saboter les opérations criminelles ou d’espionnage. Parallèlement, les experts en cybersécurité et en sécurité de l’information remirent au goût du jour l’analogie des corsaires et des compagnies – États au motif que la configuration sécuritaire et souveraine dans le cyberespace s’apparentait à la protection du commerce maritime de l’époque moderne. En d’autres termes, il s’agissait de réfléchir à la possibilité que les pouvoirs publics puissent non seulement autoriser les entreprises à se défendre en répondant du tac au tac, mais également déléguer leurs pouvoirs de police à des entités privées.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes propres aux États-Unis, ni le Congrès ni la Maison-Blanche n’avaient donné suite. Outre les risques éthiques, juridiques et politiques du hack back, il fallait prendre en compte un champ d’application potentiellement trop large, ouvrant la porte à des pratiques de plus en plus difficiles à encadrer. De plus, l’effort avait été placé sur la volonté de recentrer l’écosystème de cybersécurité autour des autorités publiques fédérales : création de la CISA en 2018, légalisation des cyberopérations offensives militaires en temps de paix par le Cyber Command en 2019 ou encore convergence des moyens d’entrave entre les différents acteurs de la sécurité nationale et de la lutte contre la criminalité organisée. Vis-à‑vis du secteur privé, trois modalités s’étaient structurées entre 2019 et 2024. En premier lieu, la symbiose opérationnelle entre les administrations de sécurité nationale (Cyber Command, NSA, FBI) et le secteur privé de cybersécurité et d’analyse de la menace, surtout après l’affaire SolarWinds à la fin de 2020. En second lieu, l’établissement de systèmes de partage ou de report d’informations entre le secteur privé et le secteur public, articulant participation active des services fédéraux, diffusion de standards en matière de cybersécurité vers les opérateurs d’infrastructures critiques et imposition de procédures de notification en cas d’incident cyber de la part de ces derniers. En troisième lieu enfin, la tentative de « refonder le contrat social de cybersécurité », c’est-à‑dire d’inciter les opérateurs et fournisseurs d’infrastructures numériques à mettre en œuvre la sécurité dès la conception et par défaut en se servant du levier de la commande publique.

Là comme en d’autres domaines, le retour de Donald Trump à la Maison – Blanche – dans un contexte beaucoup plus décomplexé et beaucoup plus volontariste en matière de politique publique – remet ces débats à la mode. Ainsi, durant le mois d’août, le représentant républicain de l’Arizona David Schweikert a déposé un nouveau projet de loi : le Scam farms marque and reprisal authorization act. Celui-ci permettrait au président des États-Unis « d’autoriser des entités du secteur privé à utiliser tous les moyens raisonnables et nécessaires afin de saisir, en dehors des frontières géographiques des États-Unis et de leurs territoires, toute personne et tout bien appartenant à un individu ou à un gouvernement étranger, selon le cas, que le président estime être membre d’une organisation criminelle ou complice d’une organisation impliquée dans la cybercriminalité et responsable d’un acte d’agression contre les États-Unis ». Autrement dit, cela rend possible l’émission de lettres de marque à la discrétion du président, potentiellement contre n’importe qui et n’importe où. Il s’agit là d’un précédent en ce qui concerne la cybersécurité, bien que la participation du secteur privé – y compris par des moyens préemptifs et offensifs – ne le soit pas à strictement parler.

La proposition de D. Schweikert n’est pas une singularité : à la fin du mois d’août, l’organisation à but non lucratif Center for Cybersecurity Policy and Law organisait une conférence sur le thème des « Opérations cyberoffensives », en s’appuyant sur un rapport au titre évocateur (1) publié en mai par l’une de ses analystes. À cette occasion, les médias spécialisés n’ont pas manqué de souligner l’annonce par Sandra Joyce, vice – présidente du Threat Intelligence Group de Google, de la création d’une capacité de « disruption cyber ». Cette nouvelle unité, aux contours et prérogatives encore flous, se justifierait par la nécessité de passer d’une posture de renseignement proactive (permettant de détecter des opérations et de définir des opportunités pour y faire face) à une posture d’action (permettant de les entraver). À dire vrai, Google, tout comme Microsoft, a plusieurs fois utilisé l’arme judiciaire pour faire saisir des serveurs et noms de domaine, contribuant au démantèlement des réseaux et infrastructures utilisés par des criminels. Plus surprenant, le fournisseur de sécurité informatique britannique Sophos a publiquement fait état, fin 2024, d’une opération conduite contre des acteurs malveillants liés à la Chine entre 2018 et 2023. Dans ce cas précis, l’entreprise a exploité le fait que ses produits (notamment les pare – feu) étaient utilisés par ces acteurs pour recueillir des informations sur eux et agir préventivement sur des dispositifs compromis. Plus important, Sophos s’est appuyé sur la collaboration d’autres entreprises privées comme des forces de l’ordre.

Ces deux exemples suggèrent que la question cruciale aujourd’hui aux États-Unis porte sur l’encadrement de ces activités. Pour des raisons opérationnelles et organisationnelles, les autorités politiques pourraient choisir de légaliser certaines de ces pratiques, c’est-à‑dire simultanément de les officialiser et de les limiter à des cas ou champs d’application précis. Sur le plan opérationnel en effet, une piste consiste à limiter l’autorisation (ou la délivrance de lettres de marque) aux opérateurs des infrastructures numériques, plutôt que de s’en remettre à des entités de cybersécurité ou d’analyse de la menace pour « pirater les pirates ». Ces opérateurs servent ou maîtrisent tout ou partie des infrastructures. Par conséquent, outre que ce sont leurs produits et services qui sont exploités par les menaces, ils disposent de capacités de détection, voire d’action. Sur le plan organisationnel, ces dispositions ajouteraient peut-être une couche supplémentaire à l’écosystème étasunien de cyberdéfense, au risque de rejoindre d’autres États qui semblent avoir constitué des assemblages articulant services de renseignement, sociétés privées et chercheurs. À l’instar des cyberopérations offensives conduites par le Cyber Command en temps de paix, ce processus pourrait s’articuler autour de finalités précises (comme le démantèlement des « fermes à scam » dans certaines régions d’Asie du Sud-Est).

Quoi qu’il en soit, ces débats aux États-Unis peuvent se comprendre et s’interpréter au regard de trois phénomènes. En premier lieu, le contexte de cette seconde présidence Trump explique pourquoi le sujet revient sur la table : outre la rhétorique insistant sur l’agressivité et l’offensive – rhétorique d’ailleurs compensée par les déclarations du conseiller cybersécurité au National Security Council et du directeur national cyber –, il faut insister sur la perception de la menace grandissante que représentent les hackers chinois, présentés comme de plus en plus persistants et dangereux (Volt Typhoon et Salt Typhoon) ainsi que sur les interrogations relatives à la ressource humaine cyber. Dans cette perspective, les acteurs traditionnels semblent impuissants ou sous – dimensionnés. En second lieu, ces réflexions s’intègrent dans une tendance marquée à élargir et à fusionner les dimensions de sécurité nationale et de sécurité économique depuis le début du premier mandat Trump. Cette tendance se double depuis son retour d’une volonté de contrer les « ennemis intérieurs » autant que les menaces étrangères. En troisième lieu enfin, qu’il me soit permis de faire entrer ces discussions aux États-Unis sur le hack back et les lettres de marque dans la magistrale interprétation proposée par Arnaud Orain : elles témoignent de la fermeture, voire de la militarisation, des espaces communs – y compris via des acteurs privés – dans le contexte d’un retour au « capitalisme de la finitude » (2).

Notes

(1) Stacy O’Mara, « To Hack Back, or Not Hack Back? That is the Question … or is it? », Center for Cybersecurity Policy and Law, 28 mai 2025.

(2) Arnaud Orain, Le monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, Paris, 2025.

Stéphane Taillat

areion24.news

Le Venezuela : un gros caillou dans la chaussure de Xi Jinping

 

La capture par les États-Unis du président Nicolás Maduro samedi 3 janvier porte dans l’immédiat un coup dur pour la Chine, prise en totale surprise et pour qui le Venezuela était un allié majeur en Amérique Latine. A plus long terme, l’aventure est risquée pour Washington que Pékin ne manquera pas de diaboliser pour dénoncer un nouvel impérialisme américain.

Manifestement la Chine ne savait rien jusqu’au dernier moment de ce coup de force de l’administration Trump, une réalité qui, selon plusieurs analystes et experts, est d’autant plus gênante qu’elle semble trahir l’inefficacité des installations de détection électronique et des radars sophistiqués que Pékin avait installés au Venezuela d’où Pékin souhaitait espionner les États-Unis dont les côtes ne sont qu’à quelque 2 000 kilomètres.

La deuxième évidence est que l’opération américaine porte un coup dur tant sur le plan économique que géopolitique à la Chine pour qui le Venezuela était devenu à la fois un partenaire clé où elle avait lourdement investi et un avant-poste majeur pour consolider son emprise croissante sur l’Amérique latine.

Depuis des années, le Venezuela avait servi de vitrine pour les exportations militaires chinoises en Amérique latine. Sa défense aérienne s’appuyait sur des systèmes radar fabriqués par le China Electronics Technology Group (CETC), dont le radar de surveillance longue portée JYL-1 et le radar à ondes métriques JY-27 qualifié de « tueur furtif, » présentés comme capables de détecter des avions furtifs tels que les F-22 et F-35 américains à des centaines de kilomètres de distance et de guider des missiles S-300 de fabrication russe pour les intercepter et les détruire.

Les unités marines du pays sont quant à elles équipées de véhicules blindés amphibies VN-16 et VN-18, de plateformes mécanisées et des systèmes de lancement multiple de roquettes SR-5, tous de fabrication chinoise. Ces matériels avaient permis au Venezuela de revendiquer l’une des forces amphibies les plus avancées de l’Amérique latine.

Or il apparaît aujourd’hui que l’ensemble de la chaîne de commandement vénézuélienne s’est effondré très rapidement. Non seulement aucune alerte n’a semble-t-il été donnée à temps, mais nombre d’installations militaires vénézuéliennes ont été détruites sans aucune réaction tangible de l’armée. Ce fiasco militaire sera certainement dûment analysé par les partenaires de la Chine, devenue le quatrième vendeur d’armes dans le monde, ainsi que par ses rivaux, dont en première ligne les États-Unis et, bien sûr, Taïwan qui vit sous la menace constante d’une invasion comme l’ont démontré les dernières manœuvres chinoises fin décembre 2025.

Un fiasco pour le matériel militaire chinois

Dès le début des opérations américaines, aux premières heures du 3 janvier, les systèmes de détection chinois se sont révélés inefficaces. Selon des sources américaines, les installations radar ont été aveuglées lors de la première vague de guerre électronique, tandis que les forces terrestres vénézuéliennes, qui manquaient de couverture aérienne, ont été rapidement neutralisées avant même de pouvoir se déployer. L’opération a abouti à l’arrestation rapide et spectaculaire du dictateur vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores. Le couple doit être jugé par un tribunal de New York principalement pour narcotrafic.

L’humiliation est d’autant plus cuisante pour Pékin que le succès américain illustre également un échec majeur des services de renseignement et d’analyse de la République populaire de Chine qui, visiblement, ne savaient rien des préparatifs qui ont duré des semaines.

L’envoyé spécial chinois du président Xi Jinping pour l’Amérique latine Qiu Xiaoqi et sa délégation avaient longuement rencontré Nicolás Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid américain. Le dictateur vénézuélien avait alors fait l’éloge de son homologue chinois Xi Jinping, le qualifiant de « frère aîné » et soulignant son « message puissant en tant que leader mondial. » La délégation chinoise se trouvait peut-être encore dans le pays au moment de l’assaut massif américain.

Ce qui a fait dire au vice-ministre taïwanais de la Défense, Hsu Szu-chien, lors d’une audience législative, que le succès des opérations américaines démontrait que les armes et l’équipement américains restaient « inégalés, » soulignant aussitôt que l’un des facteurs du fiasco vénézuélien avait été le manque d’entretien et de soutien. « Ceci est très important pour nous. L’équipement doit être constamment entretenu et mis à jour. Si l’ennemi progresse, nous devons également progresser, » a souligné le responsable taïwanais.

La supériorité des armes américaines sur la Chine en question

Cité par la chaîne d’informations en continu taïwanaise Set News (三立新聞), l’élu du Parti démocratique progressiste (PDP au pouvoir) Wang Ting-yu (王定宇), membre de la Commission des affaires militaires, a déclaré que si les systèmes radar chinois s’étaient montrés complètement aveuglés par une guerre électronique américaine, un schéma similaire s’était déjà produit lorsque l’Iran, également équipé de systèmes chinois avancés, n’avait pas réussi à se défendre contre les frappes américaines sur ses installations nucléaires en juin 2025.

« Cette fois-ci, les exagérations du PCC ont une fois de plus été mises à nu, » a expliqué Wang Ting-yu pour qui les experts militaires s’accordent largement pour juger que cette opération met en évidence un écart technologique important entre les systèmes d’armes chinois et ceux de l’armée américaine.

Selon le Miami Strategic Intelligence Institute, un groupe de réflexion conservateur qui promeut la démocratie en Amérique latine cité par l’hebdomadaire Newsweek, la défense aérienne du Venezuela se trouvait « dans un état critique. » « Plus de 60 % de la flotte de radars du pays [était] hors service, » précise-t-il, soulignant une pénurie de pièces de rechange et un soutien technique « minimal » de la part de la Chine.

Selon Eric Hundman, expert de la Chine et directeur de recherche chez BluePath Labs cité par l’hebdomadaire américain, « [a]u moins 23 pays ont reçu des systèmes de radar de défense aérienne fabriqués en Chine, en dépit de rapports occasionnels faisant état de problèmes liés à leurs capacités et à leur fiabilité […] Les principaux destinataires de ces systèmes sont le Pakistan, le Venezuela et l’Égypte. »

La Chine humiliée sur la scène internationale

Mais c’est peut-être sur le plan géopolitique que la Chine a le plus perdu. La relation entre Pékin et Caracas était assez simple. La Chine avait besoin de pétrole. Le Venezuela avait besoin d’argent. Entre 2000 et 2023, Pékin a fourni plus de 100 milliards de dollars de prêts au Venezuela pour financer des chemins de fer, des centrales électriques et d’autres projets d’infrastructure. En échange, Caracas a fourni à Pékin le pétrole dont il avait besoin pour alimenter son économie gourmande en hydrocarbures. Pékin importait 80% du pétrole produit par le Venezuela ou se trouvent les plus importantes réserves du monde.

La Chine s’est dans un premier temps déclarée « choquée » (震惊) par l’intervention américaine à Caracas puis elle s’est jointe à de nombreux pays pour fustiger l’impérialisme américaine, insistant sur le fait que « la souveraineté et la sécurité de tous les pays doivent être pleinement protégées en vertu du droit international. »

Mais au-delà de ces mots, que peut-elle réellement faire pour venir à l’aide de son ex-allié ? Pékin va dans les prochaines semaines parer au plus pressé, c’est-à-dire gérer au mieux la pérennité de sa présence en Amérique du Sud tout en gérant aussi une relation déjà délicate mais nécessaire avec Donald Trump puisque la Chine ne peut envisager de couper les ponts avec les États-Unis au moment où son économie traverse une période de fortes turbulences.

Jouant le temps long, la direction communiste chinoise déteste le chaos de même que l’inattendu. Elle avait su planifier à l’avance et résister à la guerre commerciale avec l’Amérique. Mais la voilà désormais confrontée à un nouveau défi autant inattendu que lourd de menaces.

Elle trouvera probablement dans la stratégie de Trump concernant le pétrole vénézuélien motif à des doutes profonds quant aux intentions américaines : jusqu’où les États-Unis iront-ils pour contenir l’influence chinoise ? Pour certains analystes, les ambitions américaines concernant le Groenland pourraient participer du même dessin : contenir l’expansion de la Chine.

S’adressant à la chaîne NBC dimanche, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a déclaré : « Nous sommes dans l’hémisphère occidental. C’est ici que nous vivons et nous ne permettrons pas que l’hémisphère occidental devienne une base opérationnelle pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis. » Ce message à peine voilé s’adressait à Pékin : sortez de notre arrière-cour. Certains, au sein de l’élite du Parti communiste chinois, seraient aussi en droit de se demander si pour Washington l’Asie ne fait pas aussi partie de son arrière-cour.

Pour Katsuji Nakazawa, éditorialiste et ancien correspondant du quotidien japonais Nikkei Asia à Pékin, « le président chinois Xi Jinping a subi un revers diplomatique humiliant de la part de son homologue américain Donald Trump pour la deuxième fois en neuf ans, jetant une ombre sur la ‘’ trêve temporaire’’ dans la guerre commerciale entre les deux grandes puissances mondiales. »

« Les circonstances montrent que la Chine n’a pas été en mesure de prévoir l’opération surprise de l’armée américaine dans la capitale vénézuélienne, » ajoute le journaliste familier de la Chine. « Tôt samedi matin, environ six heures et demie après avoir rencontré Maduro, la délégation chinoise a été stupéfaite d’apprendre que l’armée américaine avait lancé une attaque nocturne contre le Venezuela. Imaginez l’humiliation de Xi, d’autant plus que c’était la deuxième fois que l’administration Trump recourait à une opération militaire pour lui faire perdre la face. »

Comment pour la deuxième fois Xi Jinping a perdu la face

Le Nikkei Asia rappelle cet épisode de la visite aux États-Unis en avril 2017 de Xi Jinping qui s’était alors rendu pour sa première rencontre avec Trump dans sa luxueuse propriété de Mar-a-Lago à Palm Beach, en Floride. Le premier mandat de Trump n’avait alors que trois mois. Le président chinois et son épouse, Peng Liyuan, avaient été reçus en grande pompe et avec tous les honneurs par la famille Trump.

L’ambiance était à la fête jusqu’à ce que, peu avant la fin du dîner, Trump informe son hôte médusé des frappes aériennes américaines massives en Syrie qui venaient d’avoir lieu. Xi Jinping avait demandé à son interprète de répéter les propos de Trump avant de réaliser à quel point la Chine avait été prise au dépourvu. Pour le maître de la Chine communiste, le goût était amer. Le régime inique de Bachar el-Assad, fragilisé, ne s’en était jamais remis et s’était effondré en décembre 2024, 15 mois après la première visite du dictateur syrien en Chine depuis le début de la guerre civile syrienne. Il avait alors convenu avec Xi de renforcer les relations bilatérales pour en faire un « partenariat stratégique ». Lors de sa chute, Pékin n’avait rien pu faire.

Lorsque Maduro s’est rendu en Chine en septembre 2023, lui et Xi Jinping avaient promis de porter les relations bilatérales au rang de « partenariat stratégique à toute épreuve. » Pour quel résultat aujourd’hui sinon une nouvelle fois l’impuissance chinoise révélée ?

Les stratèges chinois pourraient nourrir la même inquiétude concernant l’Iran, un autre « allié » qui traverse une nouvelle période de contestations et que Trump a menacé de bombarder à nouveau si le régime de mollahs continue de tuer des manifestants. Lors des frappes américaines massives contre des sites nucléaires iraniens dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, Pékin en avait été réduit à un statut de spectateur impuissant, incapable d’aider son « allié » autrement que par des déclarations condamnant le « gendarme du monde. »

Pour Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur du livre remarqué Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen, derrière le Venezuela et son pétrole, c’est la Chine que Trump cherche à affaiblir.

« On l’oublie souvent, mais le talon d’Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c’est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers, » a-t-elle dit à l’hebdomadaire L’Express. Pékin a certes les moyens de s’approvisionner ailleurs qu’au Venezuela mais à un prix supérieur, explique-t-elle.

« C’est là que s’ajoutent les sanctions américaines contre [les géants russes du pétrole] Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s’exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes, » dit-elle, soulignant que « la guerre géoéconomique entre la Chine et les États-Unis se tisse de plus en plus autour de l’énergie. »

« A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d’envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l’approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C’est d’ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie, » souligne encore cette chercheuse.

Derrière le Venezuela, Trump cherche à affaiblir la Chine

« Vous ne pouvez pas transformer le Venezuela en plaque tournante pour l’Iran, la Russie, le Hezbollah, la Chine et les agents de renseignement cubains qui contrôlent ce pays, » a déclaré sur ce sujet Marco Rubio dimanche. « Ce que nous ne permettrons pas, c’est que l’industrie pétrolière vénézuélienne soit contrôlée par des adversaires des États-Unis. Vous devez comprendre : pourquoi la Chine a besoin de leur pétrole ? Pourquoi la Russie a-t-elle besoin de leur pétrole ? Pourquoi l’Iran a-t-il besoin de leur pétrole ? Ils ne sont même pas sur ce continent […] C’est l’hémisphère occidental. C’est là que nous vivons, et nous ne permettrons pas que l’hémisphère occidental devienne une base opérationnelle pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis, » avait-il ajouté.

D’autres analystes soulignent néanmoins les dangers inhérents aux ambitions de Donald Trump sur la carte du monde. Pour Laurent Malvezin, chercheur associé à l’Institut Thomas More, la capture du président vénézuélien Maduro a ouvert « un boulevard diplomatique pour Pékin » qui pourra diaboliser le retour des États-Unis sur la voie impérialiste et l’instrumentaliser pour conforter sa diplomatie et son image de pays se voulant pacifique et responsable.

« La valeur propagandiste du non-respect flagrant du droit international par les États-Unis à l’encontre d’un pays du Sud peut être inestimable, et cette action correspond parfaitement à la façon dont la Chine présente les États-Unis comme une puissance hégémonique, impérialiste et déstabilisatrice dans le monde, » explique-t-il.

« L’ambition quasi impériale de Trump d’établir une sphère d’influence dans l’hémisphère occidental ne rendra pas l’Amérique à nouveau grande. La clé d’une plus grande prospérité pour les États-Unis réside dans la concurrence dans le domaine des nouvelles technologies et dans la résolution des problèmes de leur économie nationale, et non dans le pillage de leurs voisins pour s’approprier des hydrocarbures qu’ils possèdent déjà, » juge Alan Beattie, jeudi 8 janvier dans les colonnes du Financial Times.

A rebours de cette analyse, l’hebdomadaire britannique The Economist titrait lundi 5 janvier un article sur la question « Le raid américain sur le Venezuela révèle les limites de l’influence chinoise », en notant que le raid américain dans ce pays n’est « pas un modèle pour Taïwan, mais une mise au point sur la puissance mondiale de la Chine. »

« Certains se sont demandé si les actions des États-Unis à Caracas pourraient ouvrir la voie à une situation similaire à Taipei, » poursuit le média britannique. « Si les États-Unis ont montré qu’ils pouvaient se moquer du droit international et kidnapper un dirigeant étranger qu’ils n’aiment pas, qu’est-ce qui empêche la Chine de suivre leur exemple de l’autre côté du détroit de Taiwan ? Mais le parallèle est loin d’être exact, » relève The Economist.

Car en effet, « l’obstacle pour la Chine n’est pas le respect du droit international [mais] de savoir si une invasion de Taïwan serait couronnée de succès » ce qui est loin d’être garanti, d’autant que « les défenses de Taïwan sont presque certainement plus solides que celles du Venezuela. »

La Chine, spectatrice, réduite à une diplomatie incantatoire

« La question la plus intéressante est de savoir ce que la capture de M. Maduro signifie pour la position de la Chine auprès de ses partenaires à travers le monde, » explique l’hebdomadaire car « le soutien stratégique de la Chine s’est finalement avéré être largement rhétorique. L’Iran en avait déjà fait l’expérience lorsque des avions américains avaient bombardé ses installations. »

A observer l’issue du raid américain au Venezuela et des bombardements américains en Iran, « les partenaires de longue date de la Chine pourraient commencer à se demander si elle est vraiment disposée à les protéger contre les tempêtes violentes, ou si elle se contente d’être leur amie quand tout va bien, » souligne-t-il, pour conclure ainsi : « L’ironie est que l’offre rhétorique de la Chine, alternative à une Amérique trop arrogante, a rarement semblé aussi peu attrayante pour beaucoup » de pays et « le sort de M. Maduro montre que la Chine, pour l’instant, n’a ni la force ni la volonté de riposter de cette manière à l’Amérique. »

Après l’humiliation que constitue le raid réussi au Venezuela, les autorités chinoises en sont réduites dans l’immédiat à attendre de voir si cette nouvelle aventure américaine se transformera en bourbier comme cela avait été le cas au Vietnam puis en Afghanistan et ensuite en Irak. Pékin se réjouirait aussi de voir le Venezuela immobiliser les moyens militaires américains dans l’hémisphère occidental, loin de Taïwan et de la région indopacifique.

Dimanche 4 janvier, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a répété cette antienne bien connue à Pékin : « La Chine ne croit pas qu’un pays puisse se poser en gendarme du monde », lorsqu’il a rencontré son homologue pakistanais, Mohammad Ishaq Dar, en visite à Pékin. Pékin « n’accepte pas non plus qu’un pays puisse se prétendre juge international, » avait ajouté celui qui semble de facto être le numéro deux du régime chinois.

Mais quel sens donner à ces déclarations convenues sinon de noter que le chef de la diplomatie chinoise s’abstient de critiquer nommément l’administration Trump puisque la Chine ne peut se passer des États-Unis et qu’au-delà de sa puissance économique et commerciale, elle ne dispose pour ses pays « amis » que d’une diplomatie incantatoire pour faire face aux volontés brutales et changeantes du 47è président américain.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

jeudi 8 janvier 2026

Vendredi 9 janvier 2026 14h : une minute de silence pour les victimes de Crans-Montana

 

TF121

Jacques Baud; Trump attaquera-t-il le Venezuela ? (02.12.2025)

 


Egger Ph.

Les États-Unis ont arraisonné un pétrolier battant pavillon russe entre l’Islande et l’Écosse

 

Dans le cadre de l’opération Southern Spear, lancée en septembre dernier pour « détecter, perturber et démanteler les réseaux criminels transnationaux et les réseaux maritimes illicites » dans les Caraïbes, les États-Unis ont imposé un blocus naval aux pétroliers sous sanctions provenant du Venezuela ainsi qu’à ceux tentés de s’y rendre.

C’est ainsi que, le 10 décembre, l’US Coast Guard, avec l’appui de l’US Navy, a arraisonné le superpétrolier Skipper [ex-Adisa] dans les eaux internationales, au large des îles de Saint Vincent et Grenadines. Et cela pour son implication dans un réseau de contrebande ayant financé le Corps des gardiens de la révolution iranien et le Hezbollah libanais. Ainsi, il lui était reproché d’avoir transporté du « pétrole sous sanctions en provenance du Venezuela et d’Iran », falsifié ses données de localisation et, accessoirement, arboré indûment le pavillon du Guyana. A priori, il aurait fait plusieurs escales en Iran et à Hong Kong depuis juillet 2025.

Dix jours plus tard, les garde-côtes américains ont intercepté le Centuries, un pétrolier battant pavillon du Panama, au large du Venezuela. Bien que ne faisant pas l’objet de sanctions, ce navire aurait également désactivé son transpondeur alors qu’il transportait une cargaison de brut, enfreignant ainsi le droit maritime panaméen. D’où le feu vert donné par Panama City à son arraisonnement par l’US Coast Guard qui, par ailleurs, le soupçonnait de se livrer à des activités illicites.

Si ces deux interceptions n’ont pas posé de problème, il en est allé tout autrement avec le Bella 1. Ayant l’habitude de changer régulièrement de pavillon et sanctionné en 2024 pour avoir transporté du pétrole iranien et acheminé des fonds au Hezbollah et aux rebelles houthistes au Yémen, ce pétrolier a fait demi tour quand les garde-côtes américains ont tenté de l’arraisonner au moment où il s’approchait des côtes vénézuéliennes, le 21 décembre.

Selon les autorités américaines, le Bella 1 n’arborait aucun pavillon valide, ce qui, au regard de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, le rendait apatride… et donc susceptible d’être intercepté par n’importe quel navire militaire en haute mer.

Cela étant, ayant mis le cap au nord-est, le Bella 1 a été vu avec un drapeau russe peint à la hâte sur sa coque, ce que les autorités américains ont qualifié de « tentative manifeste de se prévaloir de la protection de Moscou » alors que, en vertu du droit maritime, un navire n’est pas autorisé à changer de pavillon en cours de route… sauf s’il a changé de propriétaire et/ou d’immatriculation. Or, le 1er janvier, il est apparu dans le registre maritime russe sous un nouveau nom, le Marinera, avec Sotchi comme port d’attache.

Le Bella 1 « a réussi à obtenir une immatriculation russe en pleine traversée de l’Atlantique, un exploit bureaucratique qui nécessite généralement des semaines de démarches administratives et d’inspections portuaires », a ainsi ironisé le site spécialisé GCaptain.

Quoi qu’il en soit, le 1er janvier, à en croire le New York Times, Moscou aurait demandé au département d’État américain ainsi qu’à la Maison Blanche de cesser toute poursuite du Marinera. En vain.

Le 3 janvier, pendant qu’elles menaient l’audacieuse opération Absolute Resolve pour capturer Nicolas Maduro, le chef du régime vénézuélien, les forces américaines ont envoyé des moyens importants au Royaume-Uni, plusieurs avions de transport C-17 Globemaster III s’étant posés sur la base aérienne de Mildenhall, avec, a priori, des hélicoptères du 160e régiment d’aviation des opérations spéciales [SOAR] « Night Stalkers » de l’US Army à leur bord. Et ils ont été suivis par deux avions AC-130J Ghostrider, lesquels ont été déployés à Mildenhall.

Dans le même temps, la chaîne russe RT a diffusé des images montrant un patrouilleur de l’US Coast Guard [classe Legend] en train de suivre le Marinera entre l’Islande et l’Écosse. Et cela pendant que le pétrolier était surveillé de près par des avions de patrouille maritime – un P-8A Poseidon de l’US Navy et au moins un C-295 irlandais – ainsi que par un RC-135 Rivet Joint de la Royal Air Force, dédié au renseignement.

Le ministère russe des Affaires étrangères a alors dit suivre « avec inquiétude la situation anormale entourant le pétrolier russe Marinera », a rapporté la chaîne NBC News.

« Depuis plusieurs jours, le Marinera est suivi par un navire des garde-côtes américains, alors même qu’il se trouve à environ 4 000 kilomètres des côtes américaines. Actuellement, il navigue dans les eaux internationales de l’Atlantique Nord sous pavillon russe et dans le strict respect du droit maritime international », a fait valoir la diplomatie russe.

Et d’ajouter : « Parallèlement, pour des raisons qui nous échappent, le navire russe fait l’objet d’une attention accrue de la part des forces militaires américaines et de l’Otan, manifestement disproportionnée à sa situation pacifique. Nous attendons des pays occidentaux, qui réaffirment sans cesse leur attachement à la liberté de navigation en haute mer, qu’ils commencent par respecter ce principe dans leurs propres actions. »

Selon le Wall Street Journal et l’agence Reuters, des navires militaires russes, dont un sous-marin, auraient été repérés non loin du Marinera qui, par ailleurs, voyagerait à vide. Ce qui a de quoi intriguer au regard des moyens mis en œuvre pour le traquer.

Reste que, alors qu’il voguait non loin de l’Islande, ce pétrolier a fini par être saisi par les forces américaines, avec un « soutien opérationnel planifié » fourni par les Britanniques. Ce qui est inédit pour un navire battant pavillon russe. Les circonstances de cette interception n’ont pas encore été précisées. On sait seulement que, outre le patrouilleur USCGC Munro, cette opération a mobilisé plusieurs aéronefs, dont au moins un hélicoptère MH-6 Little Bird du 160th SOAR.

« Les département de la Justice et de la Sécurité intérieure, en coordination avec celui de la Guerre, annoncent la saisie du M/B Bella 1. Il a été arraisonné pour violation des sanctions américaines. Le navire a été saisi dans l’Atlantique Nord en vertu d’un mandat délivré par un tribunal fédéral américain après avoir été suivi par l’USCGC Munro », a seulement commenté l’US EUCOM, le commandement militaire des États-Unis pour l’Europe.

Cette action n’a pas manqué de faire réagir la diplomatie russe. « Nous exigeons de la partie américaine qu’elle leur assure un traitement humain et digne, qu’elle respecte scrupuleusement leurs droits et leurs intérêts, et qu’elle ne fasse pas obstacle à leur retour rapide dans leur patrie », a-t-elle déclaré, en évoquant le sort des marins russe se trouvant à bord du pétrolier.

Par ailleurs, quelques heures plus tôt, un autre pétrolier « sans pavillon », le M/T Sophia, a également été arraisonné par les forces américaines dans la mer des Caraïbes.

« Dans une opération au petit matin, le département de la Guerre, en coordination avec celui de la Sécurité intérieure, a saisi sans incident un pétrolier sans pavillon et sous sanctions. Le M/T Sophia opérait dans les eaux internationales et menait des activités illégales dans la mer des Caraïbes. Les garde-côtes américains l’escortent vers les États-Unis pour qu’il y soit immobilisé », a en effet indiqué l’US SouthCom.

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