Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 12 mai 2026

De la soutenabilité de l’aide européenne à l’Ukraine

 

Disons-le dès le début : depuis le 24 février 2022, jour de l’agression russe en Ukraine, les pays européens ont surpassé les États-Unis en matière d’équipement de défense et d’armement : 72 milliards d’euros pour les premiers contre 65 milliards pour les seconds (1). Dans le cadre de l’Union européenne (UE), les États membres – et pas seulement – cherchent la meilleure façon de pérenniser à la fois le soutien à l’Ukraine et le renforcement de leurs propres armées.

De nombreux instruments sont proposés par la Commission européenne, globalement soutenus par les États, et les centaines de milliards d’euros sont dépassés dans les annonces. Néanmoins, la tendance est à la baisse depuis déjà un an et pas seulement à cause de la Maison-Blanche (2). Quelle perspective et quelle soutenabilité pouvons-nous ainsi envisager pour le soutien militaire européen à l’Ukraine ? Dans le champ intergouvernemental, la Facilité européenne pour la paix (FEP), qui avait été créée en 2021, a été en partie réorientée en 2022 vers le soutien à l’Ukraine. Les États membres ont ainsi autorisé pour 6,1 milliards d’euros de remboursements de dons et de cessions à l’Ukraine, dont 5 milliards ont déjà été engagés. Néanmoins, un fonds spécifique (Facilité Ukraine, avec ses règles particulières) de 5 milliards supplémentaires a été créé en 2024, sans être autorisé pour l’instant en raison du blocage de la Hongrie. La FEP finance de plus la mission de formation des militaires ukrainiens, EUMAM Ukraine (106,7 millions de coûts communs et 255 millions de mesures d’assistance – remboursement d’équipements fournis dans ce cadre) (3).

Les nouveaux instruments de l’UE en matière d’industrie de défense se sont ensuite orientés vers le soutien à l’Ukraine en parallèle de leurs objectifs de développement de la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) ainsi que de réarmement global des armées :

• l’EDIRPA (European defence industry reinforcement through common procurement act) était doté d’une enveloppe de 310 millions pour subventionner l’acquisition conjointe d’armement, dans un objectif de recomplètement des stocks européens, mais aussi pour en céder à l’Ukraine. Dix projets ont été retenus, par exemple des CAESAR et des Leopard 2A8 ;

• l’ASAP (Act in support of a mmunition production) comprenait 500 millions pour financer des projets industriels d’augmentation de la production d’explosifs, de poudre, d’obus et de missiles, ainsi que des tests. Bien qu’il ne finance pas directement du matériel pour l’Ukraine, l’idée était d’augmenter la capacité de production des Européens pour qu’ils fournissent davantage de munitions à moyen terme. Parmi les 31 projets retenus figure celui d’Eurenco France ;

• l’EDIP (European defence industry programme), doté de 1,5 milliard d’euros, devrait être adopté avant la fin de l’année 2025. En plus de prolonger les dispositifs de type EDIRPA et ASAP, il prévoit d’affecter spécialement des fonds à des projets industriels avec l’Ukraine et pour consolider sa BITD : l’Ukraine support instrument (USI), qui comprendra 20 % d’EDIP, soit 300 millions. Le prochain Cadre financier pluriannuel (CFP), budget de l’UE sur sept ans, pérennisera l’EDIP avec un budget supérieur et potentiellement un format ajusté, encore à débattre entre la Commission et les États membres. Les parlementaires européens ont proposé de dépasser les 20 milliards, et dans le budget actuel, d’utiliser des fonds non dépensés, les fonds de cohésion ou ceux destinés aux technologies duales (4).

• pour finir par l’instrument le plus ancien, car mineur pour le soutien à l’Ukraine, le Fonds européen de défense (FEDef), qui permet d’inclure des entités ukrainiennes dans les consortiums financés pour leurs projets de R&D, dans les conditions prévues par le règlement. Ce dernier devant être revu pour le prochain CFP, il est probable que la Commission et certains États veuillent y inclure plus largement des entités ukrainiennes, pour les lier à des consortiums européens, les soutenir financièrement, mais aussi pour capter leurs innovations.

Par ailleurs, l’utilisation des bénéfices issus des avoirs russes gelés dans les États membres est autorisée depuis les conclusions du Conseil du 21 mai 2024. Ainsi, 3,3 milliards ont été mobilisés en 2024 à travers la FEP pour l’achat par les États membres d’équipement militaire neuf au profit de l’Ukraine. En 2025 et pour les années qui suivent, 95 % des revenus issus des avoirs russes gelés sont engagés pour financer le mécanisme de coopération pour les prêts à l’Ukraine du G7, axé sur des aides macrofinancières (45 milliards pour rembourser les prêts de l’UE et du G7), et 5 % alloués à la FEP. La saisie des avoirs eux-mêmes ne fait cependant pas l’unanimité aujourd’hui (5).

Enfin, la Commission européenne et le Service européen de l’action extérieure (SEAE) ont publié le 5 mars dernier le plan ReArm Europe, prévoyant de débloquer par différents moyens 800 milliards tant pour soutenir l’Ukraine que pour renforcer les armées européennes. En particulier, le programme SAFE (Security action for Europe) est un instrument de prêt permettant aux États d’emprunter jusqu’à 150 milliards, sous garantie du budget de l’UE, afin de financer des dépenses d’investissement (pour certains matériels précisés), comprenant au moins deux États partenaires, dans les six mois suivant l’adoption du règlement, soit fin 2025. L’Ukraine et son industrie pourront participer à ces acquisitions conjointes, mais l’État ne pourra pas emprunter auprès de la Commission. Les États membres sont de toute façon libres de s’associer ou de transférer à l’Ukraine ce qu’ils auront acquis.

En parallèle, les 650 milliards restants sont de l’argent des États membres qui ont pu, jusqu’à fin avril 2025, proposer à la Commission d’augmenter leurs dépenses de défense (en proposant des projets concrets) sans déroger aux règles sur la dette et le déficit du Pacte de stabilité et de croissance. Ainsi, 16 États membres ont proposé d’utiliser cette option (6) (pas la France, contrainte par sa dette existante et son ministère des Finances).

Des centaines de milliards d’aide, vraiment ?

L’estimation des montants des instruments européens cités permet d’envisager un potentiel de plusieurs dizaines de milliards d’euros de soutien européen à l’Ukraine sur les prochaines années. Cet effort financier est sans précédent et marque le changement d’ère européen. La Commission européenne continue de s’affirmer sur les sujets de défense, et l’on voit bien dans quelle mesure son aide profite aux États en utilisant le budget de l’UE et en adaptant les règles communes aux urgences du réarmement.

Néanmoins, il semble que le soutien bilatéral des États à l’Ukraine soit en constante baisse depuis le début de 2024 en moyenne. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées. D’abord, et c’est la principale, les stocks d’armement continuent de s’amenuiser et le recomplètement est lent faute de commandes massives de matériels consommables dans la plupart des pays. Ensuite, les États ont probablement en partie cru au pouvoir de la Maison – Blanche pour faire cesser les combats et cet effet, combiné à la pression militaire pour certains et financière pour d’autres (voire les deux en même temps), a pu ralentir le rythme des paquets d’aide. La négociation des nouveaux instruments a également pris du temps, avec certaines questions toujours en suspens, comme celle de l’emprunt commun (« eurobonds ») ou encore l’utilisation des avoirs russes gelés qui ont pu faire patienter certains États en attendant leurs résolutions.

De surcroît, les milliards évoqués à l’échelon européen sont tout de même extrêmement incertains : hormis la part d’EDIP allouée à l’Ukraine et la FEP, les instruments créés sont en partie justifiés par le soutien à l’Ukraine, mais rien n’oblige les États à céder leurs acquisitions à Kiev. De plus, le prochain CFP n’est pas encore négocié pour la pérennisation d’EDIP, la FEP est aujourd’hui bloquée par l’absence d’unanimité au sein de l’UE et les 650 milliards d’euros de ReArm Europe dépendent de la volonté des États de s’endetter. Enfin, plusieurs montants exprimés concernent des remboursements de dépenses passées, ce qui peut créer un certain trompe – l’œil dans de nouvelles annonces. Par ailleurs, le soutien américain est des plus incertains, ce qui ne peut pas rassurer l’Ukraine sur la longévité globale des aides de ses supposés alliés, Européens compris.

Y a-t-il un potentiel d’augmentation d’aide bilatérale grâce aux instruments européens ? Si l’on s’arrête sur la capacité d’endettement des États (7) et le soutien militaire à l’Ukraine en fonction de leur produit intérieur brut (8), trois des quatre plus grandes économies sont parmi les plus faibles soutiens, mais aussi les plus endettés : la France, l’Italie et l’Espagne. Cela ne signifie pas qu’ils ne pourraient pas faire davantage à l’avenir ni qu’ils donnent peu pour des raisons financières uniquement (9), mais que la capacité théorique de ces trois pays de taille significative à utiliser les nouveaux instruments est relativement limitée. L’Allemagne pourrait au contraire jouer dans un futur proche le rôle de leader de la défense européenne, tant en se réarmant qu’en soutenant l’Ukraine, grâce à sa capacité d’endettement et aux possibles évolutions rapides de son secteur industriel.

Pour remplacer le soutien militaire américain, les Européens devraient passer de 0,1 % de leur PIB aujourd’hui employé à cette fin à 0,21 %, soit un doublement en moyenne (10). Le soutien des institutions européennes sera également déterminant, tant pour la méthode (bénéfices des acquisitions conjointes notamment) que pour la libération de contraintes budgétaires. L’Institut Kiel, source de ces chiffres, propose d’établir des incitatifs financiers dont bénéficieraient les plus gros donneurs, y compris pour éviter les passagers clandestins.

La méthode de soutien importe également. Le Danemark a par exemple choisi de financer directement l’industrie ukrainienne, après avoir livré ce qu’il pouvait, y compris jusqu’à la rupture capacitaire (CAESAR), si bien que l’on parle désormais de « méthode danoise ». Est-ce la méthode la plus efficace pour soutenir l’effort de guerre ukrainien ? Un équilibre est probablement à trouver : soutenir directement l’industrie ukrainienne sur les segments où elle est en pointe, et produire davantage en Europe les capacités qu’elle n’est pas en mesure de fabriquer elle – même de manière compétitive ou sécurisée.

Des choix d’avenir

Mais les Européens sont-ils prêts à doubler leur soutien financier à l’Ukraine ? Pour ce qui est de la France, il semblerait que l’absence de choix soit la solution du moment. Les finances publiques ne permettent probablement pas de décupler l’effort sans rogner sur d’autres dépenses publiques, mais, en parallèle, les choix de politique industrielle peuvent laisser songeur. Que veut la France pour la BITDE ? De quelle façon intégrer la BITD ukrainienne dans la BITDE et éviter qu’elle ne soit investie dans un avenir proche par des États « moins like-minded » (Turquie, Chine, États-Unis…) ? La France attend-elle des industriels qu’ils aident l’Ukraine indépendamment d’accords étatiques (11) ? L’accord franco-ukrainien en matière de défense est pourtant très ambitieux : fabrication conjointe et coentreprises seront facilitées (12) ; mais il ne s’est pour l’instant traduit que par peu d’actions concrètes.

En conclusion, la soutenabilité de l’aide militaire européenne à l’Ukraine est incertaine. Le réarmement européen et le soutien à l’Ukraine sont intrinsèquement liés pour des raisons d’appareil industriel, ce qui assoit la légitimité des instruments européens dans la conjonction de ces deux objectifs. Mais la vision d’une BITDE à la fois cohérente et apte à la dissuasion conventionnelle future semble manquer dans les capitales européennes, ce qui freinerait en partie ce soutien militaire. En France, espérons un réveil collectif rapide, la mission confiée au député Jean-Louis Thiériot pouvant être le vecteur adéquat (13). Dans tous les cas, associer l’Ukraine aux programmes européens est un moyen de pérenniser le soutien du continent à l’effort de guerre en attendant son adhésion à l’UE et de dépasser les divergences de point de vue des capitales.

Notes

(1) Kiel Institute for the World Economy, « Ukraine Support Tracker » (https://​www​.ifw​-kiel​.de/​t​o​p​i​c​s​/​w​a​r​-​a​g​a​i​n​s​t​-​u​k​r​a​i​n​e​/​u​k​r​a​i​n​e​-​s​u​p​p​o​r​t​-​t​r​a​c​ker).

(2) Ibidem.

(3) Facilité européenne pour la paix » (https://​www​.consilium​.europa​.eu/​f​r​/​p​o​l​i​c​i​e​s​/​e​u​r​o​p​e​a​n​-​p​e​a​c​e​-​f​a​c​i​l​ity).

(4) Charles Cohen, « Investissements dans la défense : les eurodéputés approuvent l’EDIP », Euractiv, 24 avril 2025.

(5) Boran Tobelem,« Guerre en Ukraine : quels sont les montants des aides de l’Union européenne depuis 2022 ? », Toute l’Europe, 26 février 2025.

(6) « 12 Member States request activation of the national escape clause in a coordinated move to boost defence spending », 30 avril 2025 (https://​ec​.europa​.eu/​c​o​m​m​i​s​s​i​o​n​/​p​r​e​s​s​c​o​r​n​e​r​/​d​e​t​a​i​l​/​e​n​/​i​p​_​2​5​_​1​121).

(7) Eve Bachler, « [Carte] La dette publique des États de l’Union européenne », Toute l’Europe, 30 avril 2025. 

(8) Kiel Institute for the World Economy, art. cité.

(9) L’Italie est l’un des pays dont la population soutient le moins l’Ukraine, selon les sondages réguliers de l’European Council on Foreign Relations : Ivan Krastev et Mark Leonard, « The meaning of sovereignty: Ukrainian and European views of Russia’s war on Ukraine », European Council on Foreign Relations, 3 juillet 2024.

(10) Giuseppe Irto, Ivan Kharitonov, Taro Nishikawa et Christoph Trebesch, « Ukraine Aid:How Europe Can Replace US Support », Kiel Policy Brief no 186, mars 2025.

(11) Ce qui ne semble pas être le cas jusqu’ici ; voir Daniel Fiott, « Integrated Arsenal s? Mapping Defence Industrial Relations Between Europe and Ukraine », 4 décembre 2024 (https://​www​.iris​-france​.org/​i​n​t​e​g​r​a​t​e​d​-​a​r​s​e​n​a​l​s​-​m​a​p​p​i​n​g​-​d​e​f​e​n​c​e​-​i​n​d​u​s​t​r​i​a​l​-​r​e​l​a​t​i​o​n​s​-​b​e​t​w​e​e​n​-​e​u​r​o​p​e​-​a​n​d​-​u​k​r​a​ine).

(12) Voir l’accord de coopération France-Ukraine : https://​ue​.delegfrance​.org/​I​M​G​/​p​d​f​/​a​c​c​o​r​d​_​d​e​_​c​o​o​p​e​r​a​t​i​o​n​_​f​r​a​n​c​e​_​u​k​r​a​i​n​e​.​pdf

(13) Décret du 2 avril 2025 chargeant un député d’une mission temporaire (https://​www​.legifrance​.gouv​.fr/​j​o​r​f​/​i​d​/​J​O​R​F​T​E​X​T​0​0​0​0​5​1​4​2​1​701)

Maxime Cordet

areion24.news

Vers la levée du secret défense dans le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

 

Que va décider, dans les prochains jours, la ministre française des Armées Catherine Vautrin sur le dossier de l’enlèvement suivi du meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à Kidal, le 2 novembre 2013 ? Alors que les protagonistes du crime, tous des proches d’Iyad Ag Ghali, le chef des djihadistes maliens, convoitent plus que jamais le pouvoir à Bamako, les secrets de l’armée française vont-ils être levés, comme promis plusieurs fois par Emmanuel Macron aux proches des deux journalistesde RFI ?

L’histoire bégaye dans le nord du Mali, mais, pour la France, à fronts quasiment renversés. Car si, en 2013, Serval traquait les djihadistes avec l’aide des indépendantistes touareg, treize ans plus tard, en 2026, on a plutôt l’impression que Paris, toujours allié avec ces derniers, se retrouve, de facto, dans le camp d’Iyad Ag Ghali, le chef de la franchise d’Al Qaïda au Sahel, qui fut, pendant des années, son ennemi public numéro un.

À Paris, la justice chemine à un autre rythme, moins trépidant que celui des alliances changeantes des combattants touareg. Le juge Valéry Muller, qui a hérité de l’enquête sur le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon au pôle antiterroriste, a officiellement soumis le 12 janvier dernier une requête « à fin de communication d’éléments classifiés ou non classifiés ». La ministre des Armées et des Anciens Combattants a promis de rendre sa décision mi-mai.

Les corps sans vie des deux journalistes, tués par balle, avaient été découverts par une patrouille de Serval à 12 km de Kidal, le bastion touareg du nord, non loin du pick-up – en panne moteur – dans lequel ils avaient été enlevés une heure avant de mourir. Ils étaient à Kidal pour réaliser un reportage sur la « réconciliation » dans l’Azawad (nom donné au nord du Mali par les indépendantistes), quelques mois après la reconquête menée avec succès par l’armée française.

Troisième magistrat à se voir confier le dossier, Valéry Muller tente d’aller plus loin à la lumière des progrès lents mais réguliers accomplis au fil des ans, qui ont permis de reconstituer une grande partie du scenario criminel.

Les commanditaires et les membres du commando

Marc Trevidic et Jean-Marc Herbaut avaient déjà adressé des requêtes en déclassification en 2015, 2016 et 2022, qui ont été partiellement accordées. En outre, les investigations sur la téléphonie ont permis d’identifier certains acteurs clé du crime et de révéler que les journalistes avaient été surveillés tout au long de leur séjour à Kidal. On connait désormais avec certitude l’identité des quatre membres du commando, de certains complices et des commanditaires.

Abdelkrim Taleb, de son vrai nom Hamada Ag Mama, émir de la katiba Al Ansar et neveu d’Iyad Ag Ghali, est celui qui a transmis l’ordre de l’enlèvement à Zeidane Ag Hita, qui allait lui succéder à la tête de la katiba après sa mort, le 17 mai 2015, dans une frappe française. Abdelkrim Taleb est, d’ailleurs, le signataire de la revendication de l’enlèvement au nom d’AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique), le 6 novembre 2013. Zeidane Ag Hita a relayé les instructions de son chef au commando, recruté par lui et placé sous ses ordres. Des liens d’amitié et des liens familiaux l’attachent à Abdelkrim Taleb, d’une part, et au commando, d’autre part.

C’est son frère, cheikh Ag Hita, qui a recruté en prison le chauffeur du 4X4 utilisé pour l’enlèvement, Baye Ag Bakabo. Ce dernier était le propriétaire du pick-up. Il a servi dans les rangs d’Ansar Dine (le groupe djihadiste créé par Iyad Ag Ghali) puis il est revenu à Kidal en mars 2013, se prétendant rangé du djihadisme. Il a alors été interrogé par la DGSE française. Le mois suivant, « l’État de l’Azawad » lui délivre un sauf-conduit retrouvé dans le véhicule en panne. Jusqu’à sa mort, le 5 juin 2021, neutralisé par l’armée française, Baye Ag Bakabo a continué à s’activer dans les groupes armés djihadistes en tant que chef de groupe sous les ordres de Zeidane Ag Hita désormais lieutenant d’Iyad Ag Ghali.

Les complices du repérage et de la fuite

Parmi les exécutants de l’enlèvement, la justice a identifié Mahmoud Ag Mohamed Lamine Fall, un ancien gendarme rallié à Ansar Dine, devenu membre de la police islamique de Kidal et de la katiba commandée par Zeidane Ag Hita. Il est mort dans un accident de voiture en 2016. Un autre membre du commando, Al Hassan Ag Tokassa, a vu son campement, situé sur la route de fuite probable des ravisseurs, investi par la force Serval le lendemain de l’assassinat. Ag Tokassa est mort, tué par l’armée française, le 29 janvier 2016, en compagnie d’un camarade dont le profil génétique apparaît sur les liens entourant le poignet gauche de Claude Verlon (Akli Ag Sagdoun).

Hamadi Ag Mohamed, le dernier membre du commando identifié, faisait, lui, partie d’un groupe de 3 hommes qui sont arrivés à pied et assoiffés le soir du meurtre dans un campement situé à 17 km du lieu de l’assassinat. C’est le seul survivant du commando, toujours actif dans le nord du Mali, dans un groupe affilié à Iyad Ag Ghali.

Un autre homme est soupçonné d’avoir renseigné le commando juste avant la commission de l’enlèvement. Il s’agit d’Hamadi Ag Ma, cousin de Zeidane Ag Hita et ancien garde du corps de Bilal Ag Cherif, le chef du Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA, mouvement indépendantiste touareg), mort dans des affrontements avec le groupe d’autodéfense touareg du GATIA en 2017.

Le jeu trouble de Cheikh Ag Haoussa

Enfin, les enquêteurs et les parties civiles s’interrogent de plus en plus sur le rôle joué par Cheikh Ag Haoussa, l’homme fort de Kidal au moment de l’assassinat, un personnage très trouble, ami d’Iyad Ag Ghali depuis les années 1980. Il était revenu à Kidal, comme beaucoup d’autres, à la faveur de la création du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA) – un mouvement créé pour « blanchir » les combattants djihadistes touareg – dont il était le chef d’état-major. Ghislaine Dupont l’a interviewé deux jours avant sa mort.

Vu le matin de l’enlèvement en compagnie de Baye Ag Bakabo puis aperçu près de l’aéroport de Kidal, peu après l’enlèvement, par un membre des forces spéciales françaises, Cheikh Ag Haoussa est mort dans un attentat à la voiture piégée le 8 octobre 2016 à Kidal.

Les questions qui persistent

Par sa requête, le juge d’instruction cherche à actualiser les informations déjà en sa possession sur deux protagonistes directs toujours en vie : Zeidane Ag Hita (chef direct) et Hamadi Ag Mohamed (membre du commando). En effet, Zeidane ag Hita, qui s’est photographié tout récemment au camp de Tessalit abandonné par l’armée malienne, est devenu un chef important, négociateur dans la libération d’otages et bras droit d’Iyad Ag Ghali.  

Le magistrat cherche également à en savoir plus sur deux lignes téléphoniques en Italie et en Algérie, très actives avant et pendant l’enlèvement de l’équipe de RFI. Il a aussi demandé la communication de « toute information » sur les membres du commando, leurs complices et leurs commanditaires, sur le rôle joué par Ansar Dine, le groupe armé d’Iyad Ag Ghali, dans l’opération revendiquée par le cousin de ce dernier. Enfin, il réclame une nouvelle fois, à la demande des parties civiles, tout rapport d’intervention rédigé par les forces spéciales sur le crime et tout document faisant état d’une discussion entre un commanditaire et l’un des membres du commando pour lui reprocher d’avoir « gâché la marchandise ». Cette phrase avait été citée publiquement par François Hollande, le Président de la République au moment des faits, qui s’était ensuite rétracté lors de son audition par le juge.

Nathalie Prévost

mondafrique.com

lundi 11 mai 2026

Fiche pays Moyen-Orient : Égypte

 

L’année 2024 a vu l’économie de l’Égypte, un temps au bord du gouffre, se rétablir grâce notamment à l’aide économique de l’Union européenne (UE) et des institutions financières internationales. La multiplication des crises dans la région a renforcé son statut de pays clé ne pouvant sombrer. Le développement du secteur touristique joue également un rôle dans cette relative embellie.

Le 1er janvier 2024, l’Égypte a rejoint le groupe des BRICS+, consolidant ainsi sa stratégie de diversification des alliances adoptée depuis plus de dix ans afin de réduire sa dépendance aux États-Unis. Cela ne l’empêche cependant pas de conserver une relation privilégiée avec les Occidentaux. Au printemps 2024, l’Égypte a obtenu un prêt de 8 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI), tandis que la Banque mondiale s’engageait à lui fournir 6 milliards de dollars sur trois ans, et que l’UE lui promettait plus de 7 milliards d’euros sous forme de prêts, d’aides et d’investissements à l’horizon 2027.

Difficultés financières

L’Occident ne peut pas se permettre de perdre le soutien de l’Égypte ou de voir ce pays gagné par l’instabilité dans un contexte régional de plus en plus tendu. Médiateur incontournable dans les négociations dans la bande de Gaza, gardien du Sinaï et donc de la frontière avec Israël, Le Caire a présenté, en mars 2025, un plan de reconstruction de ce territoire palestinien, soutenu par la Ligue arabe et par plusieurs États européens, dont l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. La situation régionale a été encore compliquée par le changement de régime en Syrie, l’aggravation de la guerre au Soudan et les frappes des houthistes en mer Rouge. Ces dernières ont directement impacté l’économie égyptienne, en réduisant de moitié la navigation dans le canal de Suez – 13 213 vaisseaux l’ont emprunté en 2024, contre 26 434 en 2023 –, provoquant une chute de ses revenus, passés de 8,8 milliards de dollars pour l’année fiscale 2022-2023 à 6,6 milliards la période suivante.

Ces difficultés se sont ajoutées à un déficit de la balance des paiements ainsi qu’à une forte inflation hérités de la pandémie de Covid-19, qui avait déstabilisé les chaînes d’approvisionnement, et de l’agression russe en Ukraine en 2022, qui avait entraîné une augmentation du prix des céréales. En mars 2024, l’Égypte a adopté un taux de change flottant face au dollar, se traduisant par une dévaluation de la livre égyptienne. Dans le passé, l’Égypte est toujours revenue à un taux fixe, par crainte d’une envolée des prix alimentaires susceptibles de déclencher des « émeutes de la faim », mais également en raison du poids de l’État – en particulier de l’armée – dans l’économie, ce qui favorise une préférence des élites politiques pour un taux de change stable. Périodiquement, l’Égypte est néanmoins contrainte d’opter pour un taux flottant afin de restaurer ses réserves en devises étrangères et d’obtenir des prêts des institutions financières internationales. En 2024, pour la première fois en trente ans, Le Caire a augmenté le prix du pain subventionné.

Le soutien de l’UE s’inscrit dans le cadre d’un programme visant à mieux contrôler les flux migratoires passant par le pays. L’ONG Amnesty International a dénoncé l’absence de conditionnalité démocratique à cette aide. Le cas emblématique d’Alaa Abdel Fattah illustre le déclin des politiques de promotion de la démocratie : malgré la médiatisation de sa grève de la faim au printemps 2025, ce militant de la révolution de 2011, emprisonné, n’a pas été libéré. De son côté, le prêt accordé par le FMI en 2024 est conditionné à une réduction du poids de l’État dans l’économie nationale, incluant la vente sur les marchés boursiers d’une partie des entreprises contrôlées par l’armée.


Réveil touristique

Grâce aux réformes engagées, les institutions financières internationales prévoient une augmentation de la croissance égyptienne, de 2,4 % en 2024 à 5 % en 2029, tirée par l’afflux attendu de nouveaux investissements et par une reprise progressive de la consommation des ménages. En effet, les Égyptiens les plus pauvres ont été les principales victimes de la hausse des prix et de la réduction des dépenses de l’État. L’extension prévue des programmes de protection sociale devrait permettre de soulager économiquement une partie de la population la plus précaire.

Par ailleurs, le tourisme est en plein essor, avec un nombre record de 15,7 millions de visiteurs étrangers pour l’année 2024. La modernisation du secteur, la restauration de sites culturels et la création de nouvelles infrastructures semblent porter leurs fruits. Symbole de ce renouveau, le Grand Musée égyptien – situé près des pyramides de Gizeh et présenté comme le plus grand établissement archéologique du monde avec ses 81 000 mètres carrés – est partiellement ouvert depuis octobre 2024, et devrait ouvrir entièrement lors de son inauguration officielle prévue en juillet 2025. En outre, la découverte à Louxor, en février 2025, de la tombe du pharaon Thoutmôsis II (1493-1479 av. J.-C.) devrait raviver l’intérêt du public pour l’égyptologie. 


Clément Steuer

areion24.news

Populisme et polarisation : la démocratie américaine en danger ?

 

D’après le titre de votre récent ouvrage (La démocratie à l’épreuve du populisme : les leçons du trumpisme, Odile Jacob, 2025), la victoire de Donald Trump est-elle aussi celle du populisme ?

La victoire de Donald Trump est en effet celle du populisme. Du moins celle d’un certain populisme, puisqu’il en existe différentes formes dans l’histoire des États-Unis. Le président américain vient répondre à une demande avec une offre électorale renouvelée. Il faut garder en tête qu’avant d’être un homme politique, il est un milliardaire, un homme d’affaires et des médias. C’est également un outsider, car il n’avait aucun passé politique avant sa première élection. Ce qui pouvait être considéré comme une faiblesse, un manque de compétence ou d’expérience, a finalement été perçu comme un atout par une certaine partie de l’électorat.

Trump est une figure intéressante, car il a réussi à percer dans le parti républicain, à un moment où les leaders modérés — tels que John McCain ou Mitt Romney — ne gagnaient plus les élections. Son arrivée s’inscrit également dans une mutation des électorats américains : les électeurs diplômés se tournent de plus en plus vers le parti démocrate, qui redéfinit aussi sa plateforme et les causes qu’il entend défendre. Afin de continuer à gagner les élections, le parti est donc poussé à élargir sa base au-delà du socle classique conservateur et chrétien. C’est là que Trump a émergé, offrant ce dont le parti républicain avait besoin : un élargissement de sa base électorale par le vote d’électeurs moins diplômés ou d’abstentionnistes.

Comment Donald Trump a-t-il réussi à élargir la base électorale des républicains ? Dans quelle mesure peut-on dire qu’il est populiste ?

Trump a cassé les codes, en utilisant un langage extrêmement simpliste mais compréhensible de tous. Il s’inscrit contre la technocratie et contre le système — nous sommes bien là au cœur du populisme. Il est également l’expression américaine d’une tendance que l’on observe un peu partout dans le monde : un populisme de droite qui a émergé en Europe au début des années 2000 et un dégagisme qui s’est exprimé dans les années 2010.

L’actuel président américain ne fait donc pas un chemin politique en dépit de son style, mais en raison de son style particulièrement clivant. Le succès du populisme trumpien tient aujourd’hui à trois choses. Tout d’abord, un leadership charismatique : celui d’un homme fort qui cherche à plier la volonté des institutions, qui privilégie l’autorité au compromis et qui place la politique au-dessus du droit. Ensuite, la politique de la baguette magique : à chaque problème complexe, une solution simple et rapide. Trump entretient ainsi une illusion d’immédiateté face à la complexité d’une démocratie souvent perçue comme lente et inefficace. Enfin, l’éloge du bon sens contre les technocrates et les intellectuels : une tension qui existe depuis la fondation des démocraties, entre le peuple, représentant le plus grand nombre, et la raison, c’est-à-dire les élites, censées, historiquement et dans cette conception de la démocratie, éclairer le peuple, parfois même contre sa volonté.

Comment expliquer cette défiance vis-à-vis des élites aux États-Unis ?

Trump joue sur plusieurs registres, en se plaçant du côté du peuple, donc du nombre. Cette contestation des élites trouve une résonnance particulière parmi l’électorat blanc rural, touché par les effets de la globalisation de l’économie — soutenue par les démocrates, qui pensaient pouvoir la contrôler. Or cette globalisation a entrainé une importante vague de délocalisations et de désindustrialisation, touchant de manière disproportionnée certains États. Les électeurs concernés se sont retrouvés confrontés à des situations de reclassement difficile, de chômage persistant ou de problèmes d’addiction. Ils ont alors trouvé, dans la figure de Trump, une réponse à ces difficultés, qu’ils imputaient aux élites, et notamment aux élites démocrates.

Comment le meurtre de Charlie Kirk illustre-t-il l’extrême polarisation de la société américaine et le développement croissant du populisme aux États-Unis aujourd’hui ?

Il faut d’abord rappeler que la violence politique existe aux États-Unis des deux côtés de l’échiquier politique, y compris chez les personnes sans orientation politique très claire. Il s’agit d’une violence qui dépasse largement le simple caractère partisan.

C’est le camp républicain qui a exploité l’assassinat de Charlie Kirk, en magnifiant l’importance qu’il avait eue dans la campagne de Trump. Il a été érigé en véritable martyr républicain, utilisé pour dénoncer la violence de l’ultragauche et accentuer encore davantage les divisions. Il convient de souligner ce double discours, car les républicains ont eu une attitude pour le moins ambivalente après l’invasion du Capitole, qui avait fait cinq morts. Les démocrates manifestent cependant la même tendance, comme l’illustre le cas de Luigi Mangione, accusé d’avoir tué un patron de l’assurance santé en décembre 2024 à New York.

L’assassinat de Charlie Kirk ne marque donc pas de tournant particulier, mais vient juste apporter une nouvelle illustration de la violence politique dans le pays.

Que reste-t-il aujourd’hui des contre-pouvoirs aux États-Unis, alors que le Sénat semble devenir le théâtre d’une domination présidentielle sans partage et que des juges américains s’inquiètent de l’augmentation des menaces contre la magistrature ?

Aujourd’hui, la domination de Donald Trump sur le Congrès est certaine, mais elle n’est pas totale. Trois sénateurs et deux représentants républicains ont voté contre le paquet budgétaire One big beautiful bill act en raison de désaccords de fond. D’autres critiquent sa gestion du gel du budget de l’État fédéral (shutdown). Certains ont voté contre des nominations présidentielles ou exigé la publication des documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein, qui constitue aujourd’hui le point de division le plus marqué au sein du camp républicain.

Concernant la justice, nous assistons à une politisation à plusieurs niveaux. En France, l’État existait bien avant les partis politiques, alors qu’aux États-Unis, les partis ont contribué à construire l’administration. Ils contrôlent donc les règles de nomination, ce qui engendre une politisation structurelle. Ainsi, il est d’usage que des postes administratifs à responsabilité soient renouvelés lors des changements de majorité. C’est encore plus vrai depuis que la confirmation des juges fédéraux se fait à la majorité simple  une réforme des démocrates, permettant à la majorité de placer ses fidèles sans compromis.

Trump utilise également la justice en multipliant les procès, notamment contre des groupes de médias. C’est une technique classique du monde des affaires : affaiblir ses adversaires en portant atteinte à leur réputation et/ou à leur porte-monnaie. Le système juridique américain rend ces rétorsions possibles. Trump ne gagne pas toujours, mais des accords à l’amiable peuvent être conclus pour éviter les procès.

Quid de la liberté d’expression et des médias, qui semblent attaqués ?

Il faut distinguer deux situations : celle des groupes de presse écrite et celle des groupes de télévision, qui ne se positionnent pas exactement de la même manière.

Un journal comme le New York Times cherche à résister dans le procès intenté par Trump. Ce dernier lui reproche d’avoir mis en doute sa réussite d’homme d’affaires et tente donc de l’intimider en réclamant 15 milliards de dollars — une somme supérieure à la valeur même du journal. Même si sa première demande a été rejetée et que le motif est considéré comme futile, il peut encore déposer plainte, car ce qui compte pour Trump, c’est d’entrainer le New York Times dans une procédure judiciaire lourde et couteuse. Une procédure similaire est en cours contre le Wall Street Journal, à qui il réclame 10 milliards de dollars. Mais ce journal appartient à Rupert Murdoch, également propriétaire de Fox News — la chaine républicaine par excellence —, qui fait et défait les ambitions du parti républicain. Murdoch et Trump ayant besoin l’un de l’autre, ces poursuites pourraient finalement être abandonnées.

Pour les groupes de télévision, comme CBS ou ABC, des accords à l’amiable ont été conclus pour des sommes de l’ordre de 15 millions de dollars. Ces groupes ne résistent pas autant, car ils font face à une crise de leur modèle économique, concurrencé par les réseaux sociaux ou les plateformes de streaming qui proposent leurs propres programmes. Face à la chute des revenus publicitaires, les grandes chaines ont de plus en plus de mal à financer leurs émissions vedettes. De plus, depuis l’affaire Dominion, qui a vu Fox News condamnée à payer une amende record de 787 millions de dollars pour diffamation, les chaines privilégient la protection juridique sur la liberté éditoriale.

La liberté d’expression aux États-Unis est donc fortement pondérée par les intérêts économiques : ces chaines sont des entreprises à but lucratif, et non un service public d’information.

Comment expliquer la rapidité des changements observés aujourd’hui dans la vie politique et démocratique américaine ?

Je ne suis pas sûre que l’on puisse parler de changements rapides. Le populisme existe aux États-Unis depuis longtemps, mais sous différentes formes. Le populisme que nous identifions aujourd’hui en Europe a commencé à gagner du terrain dès les années 2000. Cependant, les États-Unis se sont tenus quelque peu à distance de ce mouvement, dans le contexte très particulier de l’après 11-Septembre. Sur ce plan, le pays n’a donc pas forcément changé très rapidement.

Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, peut-on observer une accélération des transformations ? Il convient de distinguer les annonces présidentielles de ce qui se passe effectivement dans les faits. Prenons l’exemple de l’immigration. Dès sa première campagne, Trump avait mis en avant le lien qu’il percevait entre criminalité et immigration, ainsi que sa volonté d’expulser les immigrés illégaux. Cette volonté politique s’est heurtée à des problèmes structurels dans la gestion des migrants aux États-Unis : engorgement des demandes, ralentissement du traitement des dossiers, et contraintes spécifiques liées à la pandémie de Covid-19. Cela a généré d’importantes difficultés à la frontière sud, situation déplorée tant par les républicains que par les démocrates. Joe Biden n’avait pas réussi à trouver un accord bipartisan au Congrès, en raison de l’obstruction des républicains. Trump a ainsi pu capitaliser les échecs de l’administration Biden. La question migratoire remporte toujours un grand succès auprès de la droite et de l’extrême droite, comme l’illustre l’expérience des populistes en Europe. Elle bénéficie d’une audience importante au sein de l’électorat. On estime qu’il y aurait 14 millions d’étrangers en situation irrégulière aux États-Unis. Récemment, l’administration Trump a publié un communiqué pour annoncer fièrement que deux millions d’entre eux avaient quitté le territoire. Cela peut paraitre rapide et massif. Cependant, parmi ces 2 millions, 1,6 million de départs sont qualifiés de volontaires : il s’agit de décisions de justice concernant des migrants en situation irrégulière, mais sans casier judiciaire, acceptant de retourner dans leur pays à leurs frais. L’exécution de ces décisions nécessite un délai de deux à quatre mois, et il est difficile de savoir dans quelle mesure ces ordonnances sont effectivement appliquées — à l’instar des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Par ailleurs, l’administration Trump hérite d’un système judiciaire migratoire engorgé, sous-financé et embolisé par des millions de cas. Au moment de son retour au pouvoir, environ 3,6 millions de dossiers étaient en instance de traitement. Ainsi, lorsqu’il affirme qu’un certain nombre de personnes a quitté le territoire sous son action, une partie correspond en réalité à d’anciens dossiers instruits sous les administrations Biden ou Obama.

Il est vrai que les reconduites à la frontière, qui constituent une autre catégorie, sont plus rapides. Mais avec la surveillance accrue des frontières, les moyens supplémentaires alloués et la signature de décrets d’état d’urgence, le nombre de migrants dans cette catégorie reste mécaniquement limité.

Trump joue sur les images en mettant en scène des raids dans les grandes villes démocrates aux politiques d’asile favorables, en utilisant des avions militaires pour le renvoi des étrangers en situation irrégulière ou en invoquant des symboles comme Guantánamo ou Alcatraz. L’objectif est de montrer l’efficacité de son administration dans la lutte contre l’immigration illégale. Il convient donc de faire la part des choses entre mise en scène et réalité des faits, qui demeure encadrée par les institutions et procédures en place.

Que propose le parti démocrate américain face à ce développement du populisme, qui remet en question les règles établies et les fondements mêmes de la représentation politique ?

Les démocrates se trouvent dans une position particulièrement délicate. Ils ont réorienté leurs positions politiques vers des causes qui séduisent avant tout les catégories urbaines et diplômées : la défense de la démocratie, la protection de l’environnement, les droits des minorités sexuelles, la lutte contre les discriminations et la question de l’antiracisme.

Le problème est que deux tiers de l’électorat américain est peu ou pas diplômé. La majorité des électeurs reste avant tout sensible aux questions matérielles, que les démocrates ont délaissées depuis qu’ils ont épousé, à partir des années 1960, les revendications dites post-matérialistes. Ainsi, au-delà de la dénonciation de Trump comme une menace pour les institutions et la démocratie, le parti démocrate ne propose pas de réponse structurée à la montée du populisme. Cela ne suffit pas à gagner des élections, d’autant que le parti a un problème très clair de leadership  une véritable faiblesse face à un président capable de capter l’attention des médias grâce à un flot quasi continu de déclarations chocs.

Dans quelle mesure la Cour suprême est-elle aujourd’hui un soutien de Donald Trump, et comment se positionne-t-elle ou contribue-t-elle au bouleversement de la société américaine ?

Nous avons actuellement une Cour suprême composée de six juges sur neuf, relativement jeunes et nommés à vie par des présidents républicains, dont trois par Trump lui-même. Cette Cour est une institution qui n’a pas échappé à la politisation. Plusieurs de ses décisions ont semblé favorables à Trump, notamment en matière d’immunité présidentielle. Il faut s’attendre à d’autres décisions allant dans le sens du camp républicain, à l’instar de celle de 2022 sur l’avortement. De son côté, la question du droit du sol n’est pas encore complètement tranchée, et la constitutionnalité des droits de douane constitue un autre point très attendu.

Peut-on dire que la démocratie américaine est aujourd’hui en danger ?

La Constitution des États-Unis est solide. Le pays n’a jamais changé de régime depuis la Révolution, contrairement à la France, qui a connu plusieurs monarchies, empires et républiques. La démocratie américaine peut tenir, même face à des crises importantes, comme l’illustre le cas de la guerre de Sécession.

Si les institutions tiennent, c’est en raison de leur grande plasticité. C’est ce qu’on observe avec Trump, qui est à la fois dans la démocratie et en dehors. Il surjoue la carte de la politisation de ces institutions, en mettant à mal certains aspects de la démocratie, ce qui séduit les électeurs antisystème. En parallèle, il joue aussi la carte de l’hyperdémocratisme, dans le sens où il veut donner raison au peuple contre un certain nombre d’élites et contre l’administration. Il le répète dans quasiment tous ses discours : il a été réélu avec le vote populaire et avec tous les États clés, donc il a la légitimité des urnes. Une majorité d’électeurs a voté pour Trump ; je ne pense pas que l’on puisse considérer que la majorité soit contre la démocratie ou souhaite vivre dans un régime non démocratique. Mais plusieurs conceptions de la démocratie s’opposent. Là où les États-Unis diffèrent de la France, c’est que l’État y est non pas le garant de l’égalité, mais celui de la liberté. Cela suppose, selon le grand principe du fédéralisme, de laisser les États déterminer leurs politiques, parfois au détriment de la garantie d’un certain nombre de droits. Nous avons donc, dans ce pays, un système démocratique qui rend possible la dénégation de certains droits au nom d’un fonctionnement démocratique fondé sur l’autonomie locale et le suffrage universel. Une conception pluraliste de la démocratie accorde une large place aux groupes de la société civile, mais dans un système qui survalorise les forces de l’argent, le fonctionnement démocratique devient une lutte constante à armes très inégales.

Élisa Chelle

Thomas Delage

areion24.news

dimanche 10 mai 2026

La bataille du Lubero. Le primat de la manœuvre et de l’étude théorique

 

Début août 2024, l’armée rwandaise (RDF) et le M23 lancent plusieurs offensives parallèles dans le Nord-Kivu. Après trois années de guerre, ces derniers tentent de conquérir de nouveaux territoires de la province congolaise, poussant vers l’ouest et le sud depuis le Rwanda. Il s’agit, outre les gains politiques, de neutraliser toute velléité de contre-offensive des Forces armées congolaises (FARDC).

Le 2 décembre, Kigali ouvre un nouveau front, progressant cette fois du sud vers le nord, le long de la route nationale 2 (RN2). L’offensive des RDF rencontre cependant une résistance inattendue, du fait de la détermination et de l’habileté du général Emmanuel Kabundi. Tutsi originaire de la province, ce dernier parvient à contre-attaquer. Le front est stabilisé le 7. Les RDF acheminent alors d’importants renforts, estimés à 1 200 hommes. Le 15, l’annulation unilatérale par Paul Kagame du sommet de Luanda coïncide avec la reprise des combats. Les FARDC sont, cette fois, contraintes de reculer. Le 17, les RDF sont à 20 km de Lubero, chef-lieu du territoire du même nom. Les FARDC tentent de se réorganiser 8 km plus au nord, à partir de Kitsumbiro.

Le 16 décembre, la force aérienne congolaise est prête à intervenir : deux hélicoptères d’attaque Mi‑24 sont envoyés à Béni et un avion d’appui aérien rapproché Su‑25 est tenu en alerte depuis Kisangani. Toutefois, le général Chiko Tshitambwe, commandant le front Nord, ne parviendra jamais à fournir les éléments nécessaires à leur engagement. Le 19, il est rappelé à Kinshasa avec le général Kabundi, victime collatérale de ce remaniement. Le 20, les FARDC décident alors de déployer une équipe ad hoc, composée de deux officiers de renseignement, de deux dronistes expérimentés et d’un infirmier, escortés par une demi – douzaine de soldats issus des forces spéciales. Leur mission est, en plus de fournir des cibles à l’aviation, de conseiller le nouvel état – major. Pour ce faire, l’équipe s’appuie sur une solide instruction théorique et, notamment, l’étude des écrits des stratégistes Gérard Chaliand, Hervé Coutau – Bégarie et, surtout, du général français Guy Hubin. Son appartenance à une chaîne de commandement extérieure lui confère, en outre, une certaine liberté. Elle va ainsi mobiliser sa connaissance des deux systèmes qui s’affrontent – FARDC (1) et M23/RDF (2) – pour exploiter toutes les marges de manœuvre avec les moyens immédiatement disponibles.

En dehors des structures organiques et hiérarchiques traditionnelles, la spécificité de cette équipe est fonctionnelle : véritable échelon de coordination, elle assure la combinaison des moyens interarmées, met en place une véritable stratégie des moyens et s’attache à créer une unité de vue parmi les exécutants. Dans un environnement où règne l’absence de comptes rendus, l’une de ses tâches essentielles est de recueillir, d’exploiter et de diffuser un flux massif d’informations. Elle doit, ce faisant, en tirer toutes les conclusions nécessaires à la conception et à la conduite des opérations : définition des objectifs, coordination des feux, engagement des moyens aéromobiles, rendez – vous logistiques. L’équipe tente d’appliquer les principes – si souvent cités, mais parfois méconnus sur le terrain – de concentration des efforts, d’économie des moyens et de sûreté/surprise. Leur réunion est censée garantir la conservation de la liberté d’action. L’articulation est originale, mais correspond, pour ses utilisateurs, à une méthode éprouvée. À la tête d’un dispositif faisant intervenir un très grand nombre d’acteurs, ils vont tenter d’en tirer le meilleur parti en les fondant en un ensemble cohérent (3).


L’exploitation d’un moment stratégique particulier

Malgré leurs succès initiaux, les éléments M23/RDF sont dans une position délicate. D’une part, les forces armées ougandaises (UPDF), voisines, entretiennent l’ambiguïté quant à la défense de leurs intérêts dans la zone. D’autre part, la concentration de forces autour de Goma et les différents fronts mobilisent déjà des effectifs importants. Par ailleurs, les RDF ne peuvent se permettre d’engager leurs systèmes de défense aérienne à courte portée en première ligne : trop précieux, ils sont conservés pour protéger leurs principales bases. L’aviation des FARDC peut donc toujours intervenir en périphérie de leur dispositif. En outre, la retraite des FARDC s’est opérée dans un bon ordre relatif. Ces dernières conservent ainsi plusieurs batteries d’artillerie, en position défensive, aux abords de la RN2. Enfin, l’arrivée de nouveaux chefs fluidifie l’action. Le général Bruno Mandevu, déjà responsable de l’état – major zonal Sokola 1 (4), installe son PC à Lubero le 20 décembre, alors que le général Pacifique Mansunzu prend la tête de la 3e zone de défense (5). Ils vont faciliter l’engagement des moyens et, sans interventions excessives, avaliser les initiatives locales. L’équipe peut donc agir sans se heurter aux préconceptions anciennes ni – obstacle souvent rédhibitoire – froisser des ego trop bien installés.

Arrivée à Lubero le 20 décembre au soir, l’équipe entre en action dès le 21. Elle oriente un combat de harcèlement et de fixation des éléments des RDF, frappés grâce au guidage par drone de tirs de lance – roquettes multiples de 107 mm et au largage de grenades par drones. En parallèle, deux régiments tentent de déborder les positions des RDF par l’ouest et l’est. En fin de matinée, un soldat des RDF, blessé, est capturé. Le 22, les Mi‑24 interviennent à deux reprises, guidés par l’équipe au sol. Le 23, au prix d’une quinzaine de tués et d’une cinquantaine de blessés, les FARDC repoussent l’avant – garde ennemie et s’installent sur ses positions aux abords de la RN2. Les Rwandais continuent toutefois de frapper régulièrement les éléments avancés grâce à des drones FPV armés d’obus de 60 mm. En parallèle, un puissant brouillage apparaît pour couvrir leurs positions, renforcées chaque nuit par des soldats creusant sans relâche. La situation des FARDC demeure toutefois très fragile : le dispositif ami reste largement inconnu au PC de Lubero ; les chaînes logistiques et sanitaires sont déficientes ; les soldats congolais, engagés au front depuis plus d’un an, sont épuisés par les mouvements et combats ininterrompus depuis le 2 décembre ; le froid s’accentue, avec des pluies régulières ; la troupe, mal équipée, souffre, n’y croit plus vraiment et le fait savoir.

Des mesures urgentes doivent être adoptées pour faire face. Maintenir l’activité est impératif pour éviter un relâchement, probablement fatal, du moral et de la discipline. De même, le niveau technique général de la troupe et du commandement des FARDC impose de s’en tenir à une grande simplicité. Il faut d’abord consolider les positions acquises. Pelles, pioches et houes sont commandées pour les fortifier. Deux chars T‑55 sont réapprovisionnés en carburant et positionnés en interdiction sur la RN2. Pour exploiter les appuis et assainir les chaînes de soutien, l’équipe demande un renfort de spécialistes depuis Goma, mis en place à partir du 26 décembre. Le 25, l’arrivée à Lubero du général Évariste Somo Kakule (6), alors commandant de la 31e Brigade de réaction rapide, et du J3 du front, permet de commencer un état des lieux complet du dispositif des FARDC. En parallèle, l’équipe sonde le dispositif M23/RDF grâce à des informateurs locaux. Les Rwandais ne sont pas inactifs. Le 27, un tir de missile sol-air manque le Su‑25 venant de frapper leurs positions. Le même jour, le débriefing du soldat des RDF capturé le 21 précise la situation ennemie : trois bataillons M23 (1 500 hommes) sont positionnés aux abords de l’axe. Ils sont encadrés par une compagnie de forces spéciales, tandis qu’un bataillon des RDF (600 hommes) tient les principales positions. 

Réorganiser les forces

Le centre du dispositif des FARDC concentre l’essentiel des moyens d’artillerie : mortiers de 120 mm, lance-

roquettes multiples de 107 mm sur pick-up, BM‑21 et obusiers D‑30 de 122 mm. Quelques moyens blindés sont également disponibles : chars T‑55, M53/59 Praga avec bitube de 30 mm et véhicules de transport de troupes. Cet ensemble est toutefois peu efficient. Sans élément de coordination ni plan de feux, il déverse consciencieusement beaucoup de munitions loin d’objectifs qu’il ne voit pas. Une fois ces moyens regroupés sous l’autorité d’un seul chef, la priorité est de régler les pièces, d’encadrer les servants et de mettre en place des observateurs avancés. De là, des feux sont appliqués de nuit pour entamer le moral du côté M23/RDF et ralentir l’aménagement du terrain. Les moyens et positions sont utilisés en alternance, pour avoir le meilleur rendement en fonction de l’objectif. Si l’ensemble n’est que peu mobile en dehors des axes et que les faibles stocks de munitions limitent son emploi, il n’en est pas moins décisif. Peu importe la météo et le brouillage, qui contraignent les drones comme l’aviation. L’artillerie frappe le gros de l’ennemi chaque jour, le menace et le fixe de front, partout où il est visible. Sans emporter la décision, elle empêche les éléments des M23/RDF de dégarnir leur dispositif central.

En parallèle, l’équipe s’attaque au soutien. Il faut agir sur les volumes de carburant, de nourriture et de munitions, ainsi que sur l’évacuation des blessés. Jusqu’alors, l’absence de planification centralisée et l’éparpillement des moyens conduisaient à des norias aléatoires, insuffisantes, qui bridaient nécessairement toute réflexion tactique. À cette logique de flux incertains est substituée celle du prépositionnement de moyens mutualisés. Après une vaste reconnaissance du front faisant office d’état des lieux, des dépôts logistiques temporaires sont institués dès le 2 janvier. Installés au plus près de la ligne de contact, ils sont armés par des pelotons constitués avec les mécaniciens, les blessés légers et les soldats les plus âgés des unités. Les munitions restent en permanence sur camion, afin d’éviter qu’elles ne soient abandonnées à l’ennemi en cas d’effondrement. Un plot principal, installé sur la RN2, concentre l’essentiel des moyens et les achemine ensuite vers des plots secondaires, où les unités se ravitaillent. Le parc de véhicules des unités est regroupé puis mobilisé pour assurer les liaisons. Des nids de blessés sont identifiés à l’avance, les infirmiers et médecins regroupés dans un centre de triage. L’ensemble permet d’introduire la logistique comme composante à part entière de la manœuvre.

Il reste à organiser les forces. Le combat est, au départ, entièrement polarisé sur la RN2. Or, l’essentiel des troupes des FARDC est ailleurs. Isolées, sans ordres, ces dernières restent l’arme au pied depuis la retraite de la mi-décembre. Il faut donc les contacter, une à une, pour connaître leur situation. De là, il faut les regrouper selon une articulation qui traduit, peu ou prou, l’occupation d’un compartiment de terrain. C’est la seule façon de retrouver les notions de soutien, de réserve – en bref, d’économiser les forces pour concentrer les efforts. D’apparence simpliste, l’opération est d’une rare complexité. Les liaisons radio, rudimentaires, laissent souvent place à l’utilisation du réseau mobile, disponible de façon aléatoire et peu fiable. De fait, le contrôle effectif de ce dispositif, qui s’étend à mesure qu’il se révèle, devient rapidement problématique. De même, l’absence de cartographie et d’aide à la navigation dans la plupart des unités complique tout. On se contente, dans le meilleur des cas, de connaître la position approximative du chef de l’unité et de l’échelon (bataillon) immédiatement subordonné. Par ailleurs, les volumes réels, pour des unités similaires, sont disparates. Sur un effectif théorique de 21 000 hommes, seuls 8 000 paraissent réellement disponibles, sans pouvoir être tous engagés au combat.

Le primat de manœuvre

Les RDF, tactiquement très supérieures, laissent le choc sur un axe emporter la décision. Leur intention est généralement de combattre le moins possible, avec des troupes qui progressent en ordre de marche. Leur calcul est que la stupeur et les hésitations du commandement suffiront à paralyser les FARDC le temps de les placer devant le fait accompli. Ce dispositif a, toutefois, plusieurs faiblesses : les RDF opèrent avec le M23, dont la valeur combattante est nettement inférieure. En nombre restreint, ses éléments ne peuvent être présents partout. Du fait de l’expansion de la zone sous leur contrôle, leurs lignes d’approvisionnement sont très étirées. En l’espèce, ils ne tiennent que quelques points d’appui sur la RN2, tandis que le gros de leur dispositif est entièrement concentré sur la ligne de contact. Les FARDC sont, globalement, dans une configuration similaire. Or, avec des lignes d’opération alignées et deux dispositifs parallèles, le rapport de force ne peut qu’être en faveur des RDF. Pour l’inverser, les FARDC doivent renouer avec la manœuvre, dont la base est le mouvement. Refusant d’aborder l’ennemi de front, ils doivent agir sur ses points faibles, le fixer, le déborder, menacer sa logistique. Pour ce faire, ils doivent rechercher le contact partout.

Les FARDC sont progressivement réparties en quatre groupes, chacun organisé autour d’une brigade de marche et d’un chef unique. L’objectif retenu est simple : fixer l’ennemi de front et par l’est, tout en le débordant au maximum par l’ouest pour menacer sa ligne d’opération. Il s’agit, par des efforts parallèles et successifs, sur la zone la plus large possible, de l’empêcher de faire basculer ses réserves. Il faut accaparer son attention, le maintenir sur « les cornes d’un dilemme (7) » en agissant partout. Cet effort sera appuyé par l’engagement de l’aviation, capable de frapper rapidement et par surprise. Un ordre d’opération adapté est diffusé. Outre un effet majeur et les missions des groupes, il détaille également l’esprit général de la manœuvre. Chaque élément subordonné, soit 21 unités au total, reçoit ses propres objectifs. Les buts et les facteurs de succès de chacun sont mentionnés, avec un phasage simple en quatre temps (T0 à T3). L’ordre n’est évidemment pas parfait, et ne correspond qu’au renseignement disponible au moment de sa rédaction. Il tente, surtout, d’établir « une même façon de voir. De cette commune manière de voir, une même façon d’agir (8) ». Validé le 7 janvier, le plan doit faire l’objet d’une répétition le 9, en présence des chefs d’éléments. Il n’aura jamais lieu.

Le 9 janvier, à 4 h 45 du matin, les observateurs avancés rendent compte que les éléments des M23/RDF attaquent sur la RN2 tout en tentant de déborder le groupe Centre par l’est. Quelques positions sont perdues sur la gauche du dispositif, mais l’ensemble, fortifié, tient. Toutes les pièces d’artillerie, aux objectifs prédésignés, ouvrent le feu de concert. Le général Mandevu étant en déplacement à Beni, c’est le général Évariste Somo Kakule, chef du groupe Ouest, qui prend le commandement. L’ordre général donné est simple : chaque unité doit tenter, partout où elle le peut, d’atteindre ses objectifs. En fin de matinée, les positions perdues sont reconquises grâce à des assauts appuyés par des frappes de Mi‑24. En parallèle, les trois autres groupes progressent partout. À la nuit tombée, les FARDC comptent 25 tués et 76 blessés. C’est la première fois qu’ils s’opposent, avec succès, à une offensive des RDF. Du 10 au 12, toutes les unités précisent le contact avec l’ennemi ou se rapprochent de leurs objectifs. Le 13, le groupe Ouest atteint la localité de Mbingi, sans parvenir à s’y maintenir. Le groupe Sud-Ouest s’empare brièvement de Luhofu le 14, menaçant directement la RN2. La manœuvre semble porter ses fruits. Elle ne peut toutefois changer, à elle seule, le cours des choses.

Leçons et limites

De fait, « c’est à peine, si au cours d’une campagne il est possible de réparer les fautes commises au moment de la concentration primitive (9) ». Le travail effectué sur le front Nord ne peut, ainsi, empêcher la chute de Goma le 26 janvier 2025. En choisissant d’y masser ses forces alors que la cité, voisine du Rwanda, était déjà isolée, la RDC s’est condamnée à combattre en situation d’infériorité. Il faut, toutefois, admettre que le coût politique d’un retrait aurait été immense. De même, parfois mal conseillé, le pays a fréquemment surestimé ses capacités et celles de ses alliés. L’offensive étant impossible, les FARDC se sont enfermées dans une stratégie de défense statique, passive, dans l’attente d’un hypothétique déblocage apporté par l’aviation. L’échec était prévisible. À l’inverse, une stratégie d’usure, qui n’empêchait pas de rechercher l’attrition de l’ennemi, était possible : une action zonale, cherchant à jouer sur la capacité de mobilisation humaine et matérielle. Il fallait, il est vrai, réformer prioritairement le commandement et le soutien. Le manque d’organisation fut la première défaite. De même, la menace représentée par l’envahisseur étranger, peut-être trop distante de Kinshasa, n’a jamais conduit à la réunion de toutes les énergies.

Sur le terrain, tout reste à faire. Sans liaisons ni réels états – majors, comment s’étonner de l’échec de toute manœuvre ? On ne peut, après avoir conçu les ordres initiaux, espérer que l’improvisation des subordonnés suffira. Le commandement doit être effectif, se faire comprendre et se faire obéir, sans quoi la subordination aveugle et l’inaction deviennent la norme. Le souci de la sûreté, l’observation, les reconnaissances et l’usage d’avant – gardes doivent devenir des réflexes. Sans cela, rien ne pourra être obtenu face à un ennemi dont le niveau demeure bien supérieur. La meilleure conception du monde ne peut rien si l’adversaire réagit systématiquement plus vite. Jouant du principe de concentration bien plus efficacement que les FARDC, les RDF disposent également d’un avantage technique considérable. Au-delà des considérations matérielles, la RDC doit ainsi se soucier d’une montée en puissance théorique et délaisser certains expédients. Machiavel avait déjà, en son temps, compris les limites du mercenariat. L’accord de paix du 27 juin, déjà remis en cause, ouvre néanmoins certaines perspectives. Une accalmie pourrait enfin permettre aux FARDC de s’instruire. C’est en temps de paix qu’un état – major, soucieux de se préparer à vaincre, bâtit sa doctrine et son système de forces.

Ces questions sont au cœur des préoccupations militaires européennes. Souvent délaissée, l’écriture est pourtant le détour obligé pour aboutir à une réflexion saine. De même, l’étude de la stratégie et de la tactique théorique reste sans doute la meilleure préparation possible à la guerre. Or bien des militaires confondent leur propre expérience, nécessairement limitée et localisée, avec un savoir objectif. Ce penchant est accru par le cantonnement de nombreux cadres à des tâches de gestion administrative. Une tendance dangereuse, alors que des changements importants interviennent actuellement dans tous les domaines. De fait, l’exemple ci – dessus est riche de leçons pour nos partenariats militaires. Nos procédés tendent, avant tout, à jouer sur le capacitaire et le microtactique. Or c’est sur le plan opératif que, bien souvent, la marge de manœuvre est la plus importante. C’est en pensant les opérations à grande échelle, en séquences, dans le temps et dans l’espace, que l’on relie la tactique à la stratégie. À cet égard, nos conceptions opérationnelles, si elles ne sont pas adossées à une réflexion théorique permanente, risquent de devenir le reflet de « la présomption et la nonchalance, pour se dispenser des efforts pénibles qui mènent à la perfection (10) ». Nous avions pourtant dans ce domaine une avance considérable, acquise au prix du sang. Elle est, d’ores et déjà, profondément remise en cause.

Notes

(1) Robert Jordan, « République démocratique du Congo : atouts et faiblesses des forces armées dans les opérations contre le M23 et ses soutiens », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.

(2) Robert Jordan, « Les opérations du Rwanda en RDC : combat couplé et pertinence tactique », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2025.

(3) Hervé Coutau‑Bégarie, Traité de stratégie, 7e éd., ISC/Economica, Paris, 2011, p. 332.

(4) Il était alors installé à Béni, 75 km plus au nord, et responsable des opérations des FARDC dans la zone du Grand Nord, dont la lutte contre l’ISCAP.

(5) La 3e zone de défense des FARDC comprend les provinces suivantes : Maniema, Tshopo, Haut-Uele, Bas-Uele, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri.

(6) Le général Évariste Somo Kakule a, depuis, été nommé gouverneur militaire du Nord-Kivu le 28 janvier 2025. Il remplace le général Peter Cirimwami, tué le 23 janvier lors des combats pour la défense de Goma.

(7) Guy Hubin. Perspectives tactiques, 3e éd., ISC/Economica, Paris, p. 49., expression du général Sherman (Union) qui décrit son action face au général sudiste Hood en novembre 1864.

(8) Ferdinand Foch, De la guerre. Texte présenté et annoté par Martin Motte, Tallandier, Paris, 2023, p. 84.

(9) Ibid., p. 294. Foch rapporte ici la pensée du général allemand Moltke.

(10) Archiduc Charles, Principe de la stratégie, Tome 1, Vienne, 1818.

Robert Jordan

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