Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 30 janvier 2026

Stratégie et dignité

 

Comment gérer un « parrain stratégique » qui décide soudain d’abuser de sa position dominante ? Mis sans répit sous pression par l’administration Trump, les Européens se retrouvent confrontés à l’une des problématiques classiques de la théorie des relations internationales : une dépendance stratégique se transformant en prédation politique.

Ayant choisi de repousser pendant 25 ans la voie de l’autonomie stratégique dont Paris se faisait sans succès l’avocat, les membres européens de l’OTAN s’estiment aujourd’hui (à tort ou à raison) incapables de dissuader à coup sûr une éventuelle offensive de Moscou sans le soutien américain. Dès lors, pour que leur protecteur offshore continue à les défendre, beaucoup estiment qu’il ne suffit pas d’accepter les factures qu’il présente, mais qu’il faut aussi multiplier les actes de soumission à son endroit.

Depuis l’invasion de février 2022, entre deux nouvelles commandes de F‑35, le rythme des proskynèses rituelles à la Maison – Blanche s’est donc accéléré. Jusqu’à se conclure par une soumission collective au sommet de l’OTAN de La Haye, en juin 2025. L’obséquiosité calculée du secrétaire général Mark Rutte y suscite l’attention des médias du monde entier : « Donald, vous nous avez conduits à un moment vraiment très important pour l’Amérique, l’Europe et le monde entier… L’Europe va payer le prix fort, comme il se doit, et ce sera votre victoire. » Lors de la rencontre Trump – Rutte du 25 juin 2025, le président américain évoque l’opposition entre Israël et l’Iran, deux pays qui, selon lui, « […] ne savent foutrement plus ce qu’ils font » (sic), et qu’il compare à « deux gamins dans une cour d’école ». Commentaire souriant de Rutte : « Oui. Daddy doit parfois taper du poing sur la table. »

Spécialiste de politique étrangère au New Yorker, Susan Glasser rendra compte, stupéfaite, de la sidération des journalistes présents ce jour-là : « […] le malaise [dû à cet acte stratégique d’auto – émasculation] fut si palpable, témoigne-t‑elle, que ce fut presque un soulagement lorsque Trump se remit à parler. (1) » Ce dernier commentera avec élégance et sobriété : « Quand Biden était président […] le monde entier nous marchait dessus ! Mais grâce à votre président préféré (MOI !), nous sommes de nouveau respectés. Il y a quelques instants, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, m’a appelé “papa” sur la scène internationale. Comme c’est gentil ! » Il en faut davantage pour choquer certains spécialistes de défense en Europe, en particulier dans les cercles otaniens. De retour des cocktails de La Haye, beaucoup de ces think-tankers, conseillers et podcasteurs à la mode n’hésiteront pas à parler de « succès ». Pour eux, ce désastre d’image doit faire l’objet d’une restriction mentale héroïque, froidement subordonnée à l’essentiel : l’enjeu ukrainien, le danger russe, et le maintien du lien entre Washington et l’OTAN. La cohésion de l’Alliance vaut bien une visite à Canossa, affirment-ils avec gravité.

Ils ont raison, estime Jawad Iqbal, dans The Spectator : « Les critiques formulées à l’encontre de Rutte dans certains milieux pour avoir fait l’éloge de Trump sont infondées […] En réalité, la capacité de Rutte à amadouer Trump est l’une des raisons pour lesquelles il a obtenu le poste de secrétaire général de l’OTAN. (2) » En dehors de l’Europe, le ton peut être différent. Hugh Piper, du Lowy Institute australien, retourne ainsi l’accusation de naïveté aux tenants de la flatterie calculée : « Trump est peut-être incroyablement vaniteux, mais il n’est pas complètement stupide. Le président et ses émissaires ont suffisamment de conscience de soi pour voir au – delà des compliments creux et reconnaître que ceux qui recourent à la flagornerie négocient depuis une position de vulnérabilité. De plus, une déférence aussi extrême crée une dynamique hiérarchique, invitant Trump à entamer chaque nouvelle négociation avec des exigences unilatérales. (3) »

De fait, un mois presque jour pour jour après La Haye, Trump obtient des conditions commerciales déséquilibrées lors de l’« accord » de Turnberry, qui voit l’UE plier de nouveau devant les États-Unis. De tout ceci émerge une question intéressant les études stratégiques : sur un échiquier géopolitique interconnecté où la guerre informationnelle fait rage, jusqu’à quel point courber le dos à court terme en abîmant son image peut-il se justifier stratégiquement ? Si certains chercheurs en relations internationales se montrent sceptiques quant à la possibilité d’une mesure négative ou positive de la « réputation » d’un acteur (4), d’autres en font au contraire une question centrale dans « l’équilibre de la résolution » qui conditionne aujourd’hui les relations dissuasives entre gardiens du statu quo et États révisionnistes (5). On peut en effet penser qu’une concession en entraîne souvent une autre, ainsi que le note Pascal Lamy pour l’Institut Jacques Delors : « […] il faut prendre le grand – angle, et rapprocher les 15 % de droits de douane de Turnberry de l’engagement des Européens à La Haye de dépenser 5 % de leur PIB pour leur défense. Ces deux épisodes auront consisté pour l’UE à plier face aux injonctions du président américain, au prix de concessions majeures, d’ambiguïtés ou d’imprécisions imposées par son style et sa précipitation, et donc lourdes de différends à venir. »

L’ennui est qu’au-delà du seul face-à‑face transatlantique, le spectacle de cette soumission est observé par l’ensemble de la société internationale. Pour Pawel Zeka, du Conseil européen pour les relations internationales : « […] en renonçant à leur dignité et en choisissant l’appeasement de Trump, les Européens renforcent une fois de plus leur statut de vassaux aux yeux du public européen et mondial ». Au – delà même de Moscou, d’autres prédateurs montent en puissance aux abords immédiats du continent. On peut craindre qu’ils ne soient un jour tentés de tester à leur tour la résolution de l’Europe, dont certains décideurs, de plus en plus habitués à faire bon marché de leur dignité politique, croient qu’ils pourront encore longtemps décorréler leur capital de réputation de leur potentiel de dissuasion.

Notes

(1) Susan B. Glasser « A week for the ages in the annals of Trump suck-uppery », The New Yorker, 26 juin 2025.

(2) Jawad Iqbal, « Mark Rutte is right to suck up to ‘daddy’ Donald Trump », The Spectator, 25 juin 2025.

(3) Hugh Piper, « “Daddy” diplomacy: The politics of obsequiousness », The Interpreter, 24 juillet 2025.

(4) Ryan Brutger et Joshua D. Kertzer, « A Dispositional Theory of Reputation Costs », International Organization, vol. 72, été 2018, p. 693-724.

(5) Alex Weisiger et Keren Yarhi-Milo, « What American Credibility Myth? How and Why Reputation Matters », War on the Rocks, 14 octobre 2016.

Olivier Zajec

areion24.news

Après Bachar al-Assad : doutes et espoirs chez les révolutionnaires syriens

 

« Je ne peux pas décrire ce que je ressens ; c’est historique. Les Syriens peuvent enfin respirer, et la justice est plus proche que jamais ! C’est le moment où les familles fêtent la libération des détenus, retrouvent leurs proches déplacés de force. Certains pourront se recueillir sur les tombes de leurs parents… Les jours à venir apporteront de nombreux défis, mais nous recommençons à penser qu’un avenir meilleur est possible. » Ces mots sont ceux de Mohamed, envoyés à l’auteure de cet article sur WhatsApp le 7 décembre 2024, alors que le régime de Bachar al-Assad allait tomber le lendemain matin. Sa chute fut une source de joie et d’espérance (1).

Depuis la libération d’Alep, le 2 décembre 2024, Mohamed, alors en exil en Europe – car il a participé à la révolution à Deraa, sa ville natale, et à Alep, où il était étudiant à l’université en 2011 –, ne pense qu’à une chose : retourner en Syrie. Retourner à Alep, où il a vécu, où il a été arrêté, emprisonné et blessé lors d’un bombardement du régime sur une manifestation pacifique. Mais il espère aussi rentrer chez lui et revoir ses proches, restés là-bas durant la guerre et qu’il n’a pas pu voir depuis plus de treize ans. Cependant, jusqu’à la libération de Hama, le 5 décembre, Mohamed et ses amis demeurent prudents : « Nous avons ressenti une joie et une inquiétude immenses en même temps : la joie de la libération et l’inquiétude d’ouvrir à nouveau la porte de l’espoir après une longue période de désespoir. Nous craignions que le régime contre-attaque et bombarde les zones libérées… Mais, avec Hama, c’était différent : la ville n’avait jamais été libérée depuis 2011 et c’est un lieu stratégique pour le régime, ce qui constituait donc un indicateur que cette bataille ne suivait pas les règles habituelles. »

Un processus révolutionnaire différent ou l’héritage de 2011 ?

L’espoir, le soulagement et la joie exprimés semblent avoir été largement partagés : après la chute du régime, les Syriens se sont massés dans les rues de toutes les villes libérées. Les chants, les danses et les emblèmes révolutionnaires sont apparus dans l’espace public, et des manifestations rassemblant des milliers de personnes ont eu lieu sans crainte que les participants soient arrêtés ou tués. Comme le dit Mohamed, l’espoir d’un nouveau départ, d’un avenir meilleur pour les Syriens et la Syrie, était puissant parmi ses proches et ses camarades. Cependant, cet espoir s’accompagnait de doutes quant aux nouveaux dirigeants et à leur projet pour le pays, ainsi que de fortes demandes de justice.

La société civile qui s’est constituée lors de la première phase de la révolution, commencée en mars 2011, a tenté de se réorganiser, d’occuper le terrain et de s’unir – une tâche difficile – afin d’exercer une pression sur le gouvernement de transition d’Ahmed al-Charaa, un homme issu du mouvement djihadiste Jabhat al-Nosra, proche d’Al-Qaïda, et devenu la Hayat Tahrir al-Cham (HTC) en 2017. Des révolutionnaires syriens réfugiés à l’étranger et des organisations sont rentrés à Damas et à Alep pour établir leurs bureaux et ouvrir des canaux de communication avec les nouveaux dirigeants. De nombreux dossiers nécessitent une attention urgente, et l’objectif est désormais d’imposer les véritables valeurs et l’héritage de la révolution. Le défi semble ainsi de situer la chute du régime dans la continuité du soulèvement de 2011 plutôt que d’en faire un projet différent. Mais on peut se demander si l’on assiste au début d’un nouveau cycle révolutionnaire, à la fin de sa première phase, ou au début de quelque chose d’inédit.

Cette question apparaissait déjà dans les discours de mes interlocuteurs, lors de mon premier travail de terrain effectué avec des révolutionnaires syriens déplacés dans la ville turque de Gaziantep (2014-2017). Ainsi, Abou Zein, un ancien combattant de l’Armée syrienne libre (ASL), s’était retrouvé pris au piège du siège de la vieille ville de Homs (mai 2011-mai 2017) avec sa femme et ses deux enfants, mais avait réussi à s’en échapper après avoir été blessé. Installé à Gaziantep en 2015, il dit : « Le cycle de la colère va recommencer. Nous attendons une deuxième révolution ! Nous nous préparons à être prêts cette fois. Mais peut-être que la deuxième révolution n’arrivera pas. Peut-être que nous n’y assisterons pas ; peut-être que seule la génération de nos enfants en sera témoin. » Cette idée d’un cycle révolutionnaire en plusieurs étapes s’inscrit dans la conception de la révolution comme un processus se déroulant à long terme plutôt qu’un événement singulier et unique. « Combien de temps a-t-il fallu pour que la Révolution française de 1789 aboutisse ? Cent ans ? », me demanda un jour Aya, une révolutionnaire de la périphérie de Damas déplacée à Gaziantep, au printemps 2015, avant de conclure : « Nous avons encore un long chemin à parcourir », en faisant référence aux quatre années qui s’étaient écoulées depuis 2011. Elle affirmait que la révolution se poursuivait cependant à l’intérieur de la Syrie. Pour illustrer cette idée, elle donnait des exemples de zones libérées qui avaient rejeté les pratiques des islamistes.

La révolution apparaît comme un processus ayant eu un impact puissant et durable sur tous les aspects du monde et de la vie des Syriens déplacés en Turquie : un processus continu et inachevé, ancré dans des événements de l’histoire locale et régionale, et conceptualisé comme épousant une temporalité cyclique plutôt que linéaire. La révolution, en tant que mouvement circulaire, pourrait sembler indexer le sens originel du mot, c’est-à-dire la révolution (le parcours cyclique) des planètes. Cependant, ce n’est pas un retour circulaire au passé, mais plutôt une répétition différente du passé à laquelle Abou Zein faisait allusion.

En 2015, à la suite de l’apparente défaite de leur révolution née en 2011, mes interlocuteurs, des révolutionnaires déplacés en Turquie, attendaient un avenir qui ne soit pas un temps utopique opposé à un passé à oublier. Ils voyaient le futur lointain comme le temps du succès de la révolution, tandis que le futur proche apparaissait comme le présent, un temps incertain et précaire : c’était le temps de la défaite de la révolution.

C’est pourquoi la libération soudaine et inattendue de la Syrie en décembre 2024 a fait renaître un immense espoir : celui d’un présent et d’un avenir meilleurs, mais aussi l’espoir que la révolution soit enfin victorieuse et que son héritage perdure. Cependant, ceux qui ont habité à Idlib et vu les modes de gouvernance de la HTC, qui dirige la ville depuis 2017, doutent que le départ de Bachar al-Assad marque la fin du processus révolutionnaire. « Nous (à Idlib), on connaît Al-Joulani ; eux (le reste de la Syrie) connaissent Al-Charaa », me dit Racha, une habitante d’Idlib, en janvier 2025. Elle rappelle qu’elle et ses concitoyens ont vécu sous le joug de la HTC et de son Gouvernement du salut syrien entre novembre 2017 et décembre 2024, et qu’ils ont souffert de leur oppression. Néanmoins, malgré les doutes qui l’assaillent, elle ajoute que la « chute de Bachar reste le meilleur scénario possible pour les Syriens ». Elle est en cela rejointe par les autres révolutionnaires rencontrés à Idlib et ailleurs après la libération du pays : la chute du régime est une joie et un soulagement immenses, un événement à célébrer sans limites, même si les doutes persistent concernant Ahmed al-Charaa et ses acolytes.

Le 7 décembre 2024, Lena, une révolutionnaire originaire de Homs âgée d’une trentaine d’années réfugiée en Turquie, dit : « Qu’est-ce qui pourrait être pire que la situation actuelle ? 500 000 personnes tuées, 150 000 emprisonnées, 6 millions de personnes déplacées, l’économie du pays totalement détruite, un des taux de pauvreté parmi les plus élevés. Et pour couronner le tout, nous avons Bachar al-Assad… Nous n’avons rien à perdre, nous avons tout perdu. Je suis donc convaincue que sa chute sera un moment de pure joie. » Une des sources d’espoir est la libération des détenus et la réapparition de personnes portées disparues depuis des années, ainsi que l’horizon de justice que la fin de la dictature laisse percevoir.

Libérer les prisons

Avec l’ouverture des prisons, les familles des détenus se sont précipitées vers les geôles. Moustapha, originaire d’Idlib, est arrivé à la tristement célèbre prison de Saydnaya tôt le 8 décembre 2024. Dès le mois suivant, il décrit comment les civils sont entrés dans le centre pénitentiaire avant la venue des factions armées. « Ils ont commencé à chercher leurs proches et à examiner les documents ; ils ont fouillé les cellules et les bureaux dans l’espoir d’obtenir des réponses. » Cette quête de vérité est résumée par Umm Ahmad, une femme d’une soixantaine d’années dont les trois fils ont été victimes de disparition forcée en 2012. Refusant de les considérer comme morts sans preuve, elle est retournée en Syrie après une décennie passée en Turquie, dès le 9 décembre 2024 : « Je n’ai encore rien entendu, dit-elle le jour même, la situation est chaotique. Je ne sais pas à qui demander de l’aide, mais je veux savoir ce qui leur est arrivé ! »

L’espoir de retrouver des proches détenus et disparus a été amplifié par l’ouverture inattendue de toutes les prisons du régime et des branches de sécurité. Selon Ayman, révolutionnaire d’une trentaine d’années originaire de la Ghouta orientale, incarcéré pendant quatre ans à Saydnaya pour avoir participé à des manifestations et qui travaille dans une organisation qui défend les droits des anciens détenus, « il ne faut jamais perdre espoir. Même la femme d’un homme qui a disparu pendant la guerre civile libanaise (1975-1990) espérait encore que son mari ferait partie des personnes libérées des prisons du régime. Et regarde : certains ressortissants jordaniens et libanais ont effectivement été libérés ».

Cependant, attendre le retour d’une victime de disparition forcée est un processus potentiellement infini et incertain dans un pays marqué par les arrestations arbitraires, la torture à grande échelle et les massacres. Cela est particulièrement vrai pour les familles des disparus qui, souvent, n’ont aucune information sur le statut et le lieu de détention de leurs proches depuis leur enlèvement, ainsi que pour les familles des personnes emprisonnées dans les branches militaires et de sécurité.

Yassin, originaire de Deraa, âgé d’une cinquantaine d’années, a été incarcéré pendant huit ans à Saydnaya dans les années 1990 en raison de son appartenance à un parti politique interdit. Le 11 décembre 2024, alors qu’il est encore en Turquie, il reste prudent : « Deraa n’a encore vu revenir aucun détenu. Nous craignons qu’ils aient tous été tués », en représailles à l’implication de la ville dans la révolution et la résistance armée. La conversation s’est ensuite orientée vers des récits concernant d’éventuelles prisons souterraines secrètes, qui ont nourri de nouveaux espoirs chez ceux qui n’avaient pas encore retrouvé leurs proches. Yassin était convaincu que « ceux qui ne sont pas réapparus à ce jour ont été tués. Dans la prison, on entend tout. S’ils avaient creusé sous terre, tout le monde l’aurait entendu… ».

Les prisons étaient la pierre angulaire de la répression du régime syrien ; les détenus et les disparus sont devenus des figures centrales de la révolution, et les revendications de justice se concentrent désormais principalement autour d’eux. Après être rentré à Alep, Mohamed s’est d’abord rendu au service de sécurité où il avait été arrêté pour avoir organisé une manifestation dans sa faculté en 2011 : « J’ai pu renouer avec une partie de moi-même. En me tenant là et en pénétrant dans le bâtiment, j’ai senti que toute peur m’avait enfin quitté… Et lorsque l’homme qui gardait les cellules où j’avais été détenu m’a dit que je ne pouvais pas entrer parce que les personnes qui m’avaient arrêté étaient désormais emprisonnées là, j’ai senti qu’une certaine justice avait été rendue. » Ainsi, la chute du régime et la libération des détenus sont apparues comme un premier pas vers la justice. Umm Khaled, une femme d’une soixantaine d’années déplacée en Turquie depuis 2013, affirme au téléphone le 8 décembre 2024 : « Pour moi, la fuite de Bachar al-Assad est une forme de justice : nous avons récupéré nos droits ! Mais nous devons juger les gens responsables de leurs crimes afin que les Syriens ne se fassent pas justice eux-mêmes et ne tuent pas ceux qui ont tué leurs proches. »

À Idlib, les habitants ont fait beaucoup de sacrifices et continuent d’attendre que justice soit faite. « Nous ne voulons pas que les chabihas (hommes de main fidèles à Bachar al-Assad) reviennent dans notre ville. Nous ne voulons pas vivre avec les personnes responsables de la mort de nos proches ! », dit Racha, de retour à Idlib en janvier 2025 après un exil en Turquie. Elle raconte l’histoire d’un chabiha célèbre qui, selon ses voisins, avait été tué par son ancien voisin alors qu’il revenait d’Alep, où il avait apparemment travaillé en étroite collaboration avec le régime. Elle évoque aussi un autre incident au cours duquel un chabiha a été expulsé de la ville par ses voisins : « L’une de ces familles compte 20 martyrs dans les prisons de Bachar al-Assad. Comment pourraient-elles vivre avec des chabihas ? Personne d’Idlib ne sort des prisons du régime ; ils ont tous été tués là-bas ! Nous avons besoin de mécanismes de responsabilité clairs maintenant ! Ahmed al-Charaa doit rendre des comptes, car les gens sont en colère ! » Racha explique plus en détail la complexité de la situation locale : « Nous avons également le problème des détenus dans les prisons de Jabhat al-Nosra. Leurs familles ont organisé deux manifestations après le 8 décembre 2024 pour demander leur libération, mais rien n’a encore été fait. » Elle pense qu’ils ont tous été tués.

Quelle justice après la dictature et la barbarie Al-Assad ?

Tous les Syriens ne sont pas d’accord avec l’idée que la chute du régime et la libération des détenus sont synonymes de justice. Dans le centre-ville dévasté de Deraa, on peut lire cette phrase : « La libération ne signifie pas que justice a été rendue aux martyrs. » Cette inscription figurait sur la boutique de la famille d’un jeune homme tué par les forces du régime lors d’une des premières manifestations dans la ville. Selon le Réseau syrien pour les Droits de l’homme (SNHR), environ 180 000 Syriens ont été détenus ou ont disparu aux mains du régime déchu durant la guerre civile, et beaucoup pensent que les chiffres réels sont plus élevés. Seuls 1 300 individus ont été libérés vivants en décembre 2024… Dans des bastions révolutionnaires, tels que Deraa ou Idlib, les habitants affirment que personne de leur ville n’est réapparu après l’ouverture des prisons.

De nombreux comités ont été formés en exil depuis 2011 par les proches de détenus et de disparus. D’anciennes victimes de torture ont demandé justice devant des tribunaux étrangers. Et, depuis le renversement du régime, les familles et leurs défenseurs ont occupé les rues des villes syriennes, organisant des manifestations, des réunions et diffusant des photographies des prisonniers qui ne sont pas réapparus après l’ouverture des prisons du régime. Avant le 8 décembre 2024, la possibilité d’une justice et d’une responsabilité généralisées en Syrie semblait un rêve lointain, mais la chute du régime a peut-être ouvert la voie à un changement.

Yassin est rentré à Damas en avril 2025, après quatorze ans d’absence. Alors qu’ils voyageaient ensemble vers Deraa, ­Mohamed lui a demandé s’il prévoyait de se rendre à la prison de Saydnaya pendant son séjour. Yassin a répondu avec un haussement des sourcils et un claquement de langue, signifiant « non ». Mohamed a ensuite raconté sa propre expérience de retour à la branche de sécurité militaire où il avait été emprisonné, et les sentiments intenses de paix et de justice que cela lui avait procurés. Puis, se tournant vers Yassin, il lui a demandé : « Tu ne veux pas trouver la paix en retournant là-bas ? Tu ne veux pas revoir tout cela maintenant que nous avons obtenu un peu de justice ? » Yassin a rétorqué : « Quelle justice ? La justice, ce n’est pas la libération des détenus. La justice, c’est la reconstruction du pays, et cela prendra du temps ! » Pour Yassin, la justice ne peut être rendue qu’à l’échelle collective, et non individuelle. Et le processus sera long.

Dès les premiers jours de la libération, les collectifs de familles de détenus et de disparus ont commencé à occuper l’espace public syrien avec des manifestations, des sit-in et l’affichage de photographies de leurs proches placardées sur les murs et monuments des places et des rues des villes libérées. Une première conférence réunissant des organisations créées en exil a également eu lieu dans les premiers mois suivant la chute du régime. Une commission spéciale a été mise en place par l’ONU – l’Institution indépendante pour les personnes disparues en Syrie (IIMP) –, ainsi que le Comité national pour la justice transitionnelle.

La question de la justice est de plus en plus prégnante en Syrie, alors que des massacres ont eu lieu sur la côte en mars 2025 et à Soueïda en juillet, et que la population s’inquiète de voir des dignitaires du régime déchu, des chabihas et d’anciens geôliers ayant torturé et tué des prisonniers, commis des atrocités, vivre librement. Dans certaines parties du pays, des groupes de civils et d’anciens rebelles se rendent justice eux-mêmes : à Alep, par exemple, des assassinats ont lieu presque tous les jours. Le gouvernement provisoire avance à pas hésitants, même s’il a tendu la main à la société civile sur le dossier des disparus, alors qu’il faut recouper les informations, fouiller les archives de l’ancien régime, localiser les fosses communes, identifier les corps… Quel modèle les nouveaux dirigeants adopteront-ils pour penser la justice et la réconciliation ? 

Note

(1) Ce texte est basé sur une série de travaux ethnographiques réalisés par l’auteure auprès de révolutionnaires syriens déplacés en Turquie entre 2014 et 2019, et dans leur pays entre décembre 2024 et juillet 2025.

Charlotte al-Khalili

areion24.news

Inde-Union-européenne : le grand rapprochement

 

Le président du Conseil européen Antonio Costa et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen ont effectué une visite mémorable en Inde du 25 au 27 janvier 2026. Deux textes majeurs ont été signés : un accord de libre-échange et un partenariat de sécurité et de défense. Ce rapprochement indo-européen est clairement une réponse conjointe au protectionnisme erratique et forcené de Donald Trump ainsi qu’à la domination industrielle de la Chine sur les marchés mondiaux.

« C’est l’histoire de deux géants, la 2ème et la 4ème économie mondiales. Nous avons accompli la mère de tous les accords commerciaux. » C’est en ces termes emphatiques qu’Ursula Von der Leyen commentait la signature de l’accord de libre-échange UE-Inde lors du sommet bilatéral du 27 janvier devant le premier ministre indien Narendra Modi. Antonio Costa, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Kaja Kallas et le commissaire au commerce Maroš Šefčovič faisaient aussi partie du voyage.

Un second accord très important sur la sécurité et la défense a également été signé. La délégation européenne était l’invitée d’honneur du défilé militaire du « jour de la république, » équivalent du 14 juillet français, qui a eu lieu le 26 janvier à New Delhi. Un contingent militaire européen était intégré à cette parade, illustrant l’émergence de l’Europe de la défense. Le ministre des Affaires étrangères indien, Subrahmanyam Jaishankar, a développé sa vision du rapprochement stratégique indo-européen lors de sa participation à notre conférence des ambassadeurs le 8 janvier dernier : « Du point de vue de l’Inde, nous n’avons pas assez développé notre relation avec l’Europe, et l’Europe ne l’a pas non plus assez développée. Aujourd’hui, je me dis que nous aurions dû faire plus, et l’Europe paraît prête à en faire autant. Cette relation sera une partie importante de notre contre-stratégie. »

Une zone de libre-échange couvrant deux milliards de consommateurs

L’accord de libre-échange qui vient d’être signé concerne 96,6% des exportations européennes vers l’Inde et 99,5% des exportations indiennes vers l’UE. Selon les services de la Commission européenne, le volume d’échanges de biens et services bilatéraux est de 180 milliards d’euros et concerne 800 000 emplois en Europe. Ce volume d’échanges est très important pour l’Inde, dont l’Union européenne est le premier partenaire commercial dans le monde devant les États-Unis avec une part de marché de 15%. Il l’est nettement moins pour l’UE, l’Inde étant son 9ème partenaire commercial, avec un volume d’échanges qui reste six fois moins élevé que celui enregistré avec la Chine. Mais l’Inde a un potentiel de croissance annuelle supérieur à 6% par an, et l’accord signé se situe dans une dynamique d’échanges forte depuis le creux enregistré en 2020 lors de la crise du Covid 19, avec une progression de 90% entre 2020 et 2025.

International Trade Center sur la base des statistiques indiennes en dollars


L’ampleur des réductions de droits de douane est beaucoup plus importante côté indien car le tarif douanier moyen du pays est très élevé par rapport à celui de l’UE. Cet effort illustre le changement de stratégie économique opéré par Narendra Modi depuis l’épisode douloureux des « droits réciproques » infligé par Donald Trump. Modi veut ouvrir l’économie indienne sur le plan intérieur comme international tout en recherchant une montée en gamme technologique pour réduire les dépendances stratégiques de l’Inde à l’égard des États-Unis comme de la Chine. Après 19 ans de négociations, il décide de franchir le rubicond et de consentir des concessions très significatives aux exportateurs européens dans un certain nombre de secteurs clés, dont voici quelques exemples :

Commission européenne


Ces concessions seront étalées sur une période de 5 à 7 ans à partir de la mise en vigueur de l’accord. Du côté des exportations indiennes, les bénéfices les plus importants concernent des secteurs comme le textile-habillement, relativement taxé dans le tarif extérieur commun de l’UE.

Les leçons du Mercosur et les exclusions

Traumatisée par les difficultés multiples rencontrées dans l’adoption de l’accord de libre-échange avec le Mercosur, la Commission européenne a cette fois-ci décidé d’exclure un certain nombre de produits agricoles de la liste des droits de douanes éliminés. Elle a en particulier écarté la viande bovine, la volaille, le sucre et certains produits laitiers. L’Inde n’a de toute façon pas un potentiel d’exportation comparable à celui du Mercosur pour ces produits, mais la pression des organisations agricoles européennes était forte pour garantir ces exclusions.

L’Inde n’a pas non plus obtenu un traitement de faveur par rapport aux normes sanitaires européennes ou à la taxe carbone aux frontières mise en vigueur par l’Union depuis le début de cette année. Elle a tout au plus obtenu une aide de 500 millions d’euros pour accompagner sa politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

L’adoption de l’accord par les États membres – en particulier par la France – sera très probablement moins difficile que dans le cas du Mercosur, les seuls perdants potentiels en Europe étant ceux touchés par une concurrence accrue des produits indiens dans le textile-habillement et certains biens de consommation.

Une autre exclusion, décidée cette fois-ci par l’Inde, atténue la portée de l’accord. Il s’agit de l’accès aux marchés publics indiens, qui ont un poids considérable dans un pays engagé dans de vastes programmes d’infrastructures. Il faudra par ailleurs conclure un traité complémentaire sur la protection des investissements, qui est en phase avancée de négociation. Au total l’accord signé n’épuise pas les sujets de négociation et d’autres avancées devraient intervenir dans les années qui viennent.

Il faudra également suivre de près l’évolution des relations entre l’Inde et les États-Unis. Si un accord commercial intervient entre les deux pays – rappelons que l’Inde est le seul pays d’Asie à n’avoir pas signé d’accord avec Washington – il n’est pas exclu qu’il offre aux exportateurs américains des avantages supérieurs à ceux consentis par Narendra Modi aux européens, soit en termes de calendrier, soit sur certains produits. C’est ce qui s’est déjà passé avec le Vietnam. L’accord indo-européen se veut équilibré, mais Donald Trump ne se satisfait que d’accords asymétriques et la capacité de résistance de Modi n’est sans doute pas éternelle.

Percée sur les questions de sécurité et de défense

En matière de défense et de sécurité, ce sont jusqu’à présent les États-membres qui ont été au centre des partenariats avec l’Inde. La France est le second fournisseur mondial de matériels militaires du pays – et peut être bientôt le premier car les ventes russes s’effondrent –, avec notamment les contrats phares pour la livraison de sous-marins Scorpène en 2005 et la vente de 36 chasseurs Rafale en 2016 puis 24 en version maritime en 2025. La presse indienne évoque la possibilité d’un nouvel accord géant pour 114 nouveaux appareils qui serait annoncé lors de la prochaine visite d’Emmanuel Macron en Inde.

Côté allemand la visite à New Delhi du chancelier Friedrich Merz en janvier a permis de pratiquement conclure un contrat géant de plus de 8 milliards de dollars (selon les sources industrielles allemandes) pour la fourniture de six sous-marins à propulsion indépendante de l’air de la classe 214IN. D’autres pays européens comme l’Espagne ou l’Italie sont également présents sur le marché de la défense indien.

Ce marché devient de plus en plus exigeant sur la localisation et les transferts de technologie, ce qui explique la montée en puissance des implantations en Inde des grandes entreprises européennes du secteur de la défense comme Safran.

L’accord signé par l’Union européenne porte sur une large gamme de sujets : sécurité maritime, cybersécurité, menaces hybrides, protection des infrastructures critiques, échanges de renseignements, coopération spatiale, technologies de défense… Il pourrait par ailleurs faciliter la participation de l’industrie indienne à l’effort d’armement européen, notamment comme sous-traitante des commandes liées au programme EDIP (European Defence Industrial Procurement) qui consacre 1,5 milliard d’euros sur trois ans à des projets de défense communs. Les exercices militaires conjoints associant l’Inde aux pays européens vont continuer à se développer, en particulier dans le domaine maritime pour assurer la liberté de navigation en Indopacifique.

L’Union européenne et ses États-membres sont devenus collectivement le premier partenaire de l’Inde en matière de défense et de sécurité.

Ursula Von der Leyen concluait une tribune publiée le 27 janvier dans Les Echos par quelques mots qui résument le sens et l’ambition du grand rapprochement entre l’Union européenne et l’Inde : « Le monde ne reviendra pas à ses anciennes certitudes. Rester immobile ne permettra pas de rétablir la stabilité, mais ne fera que sceller plus sûrement le déclin. La réponse de l’Europe consiste à se rapprocher de partenaires de confiance, en continuant de suivre la voie de la diversification, de la coopération et de la puissance, sans illusion ni crainte. »

Hubert Testard

asialyst.com

jeudi 29 janvier 2026

Remontée en puissance et économie de guerre : trois enjeux et autant de paradoxes

 

Plus de dix ans après la première invasion de l’Ukraine et près de quatre ans après la deuxième, la remontée en puissance est devenue un enjeu stratégique essentiel pour les armées comme pour l’industrie. Elle peut s’adosser à une configuration historique inédite, entre consensus national et adhésion de la population et montée en puissance d’outils de financement européens ayant permis à l’Union de trouver sa place sur les questions de défense. Mais force est de constater que le réarmement trouve rapidement ses limites.

À la lecture des pages « contrats » depuis quatre ans, on sera doublement frappé par l’augmentation rapide du nombre de contrats officiellement conclus par les États européens et par le faible nombre, comparativement, de ceux annoncés par la France. Certes, on peut se dire que cette dernière déroule la planification issue des Lois de programmation militaire ; que tous les contrats ne sont pas rendus publics (ce qui vaut aussi, évidemment, pour les autres États européens) ; que la stratégie des moyens adoptée offrait une gamme capacitaire plus large qu’ailleurs en Europe, où des rattrapages étaient nécessaires ; et que donc le besoin d’investissements se fait moins sentir que dans d’autres États.

Cette vision optimiste se heurte cependant à un premier paradoxe de la remontée en puissance. En effet, si la France part de moins loin que d’autres dans son réarmement, elle est aussi confrontée, comme eux, à des besoins relativement nouveaux : typiquement, les drones et les Munitions téléopérées (MTO), la robotique terrestre et navale, le leurrage, la guerre électronique offensive, les capacités de frappe à longue portée, l’IA et bien évidemment le cyber. Elle fait également face à des déficits hérités des deux Livres blancs de 2008 et de 2013, qui consacraient un tournant expéditionnaire, tout en réduisant massivement des capacités qu’il faut à présent redévelopper… et qui n’ont pas nécessairement été délaissées par d’autres États européens. Typiquement, c’est le cas pour les différentes capacités du génie – franchissement, minage, déminage, contre-­mobilité – et de la défense aérienne, qui ne se limite pas qu’à la lutte contre les drones.

Il y a donc un enjeu d’additivité des technologies : les nouvelles ne remplacent pas les plus anciennes, tout en sachant que ces dernières doivent également être modernisées ou remplacées, à commencer par la dissuasion nucléaire. C’est d’autant plus le cas que si les vecteurs (blindés, avions, bâtiments) attirent l’attention et font l’objet de l’essentiel de la couverture médiatique, disposer de stocks, pétroliers ou de munitions importe également. Or, des années d’opérations et les dons à l’Ukraine ont eu des conséquences directes sur ce secteur plus opaque, qu’il s’agisse de la disponibilité ou de l’évolution des coûts, qui dépend notamment de l’offre et de la demande : le matériel peut être souverain, les matières premières nécessaires pour le construire, elles, ne le sont pas nécessairement. Derrière l’enjeu d’additivité, il y a donc aussi le paradoxe d’une reconstruction capacitaire à opérer dans certains domaines.

Cette additivité a donc des conséquences budgétaires : il faut acheter aussi bien des camions et des missiles air-air que des algorithmes et de la robotique. Or on peine à voir comment la LPM, lancée sur sa trajectoire budgétaire, traduit opérationnellement le déclaratoire de l’« économie de guerre ». Certes, comparativement à ce qui était initialement prévu, 6,5 milliards d’euros supplémentaires ont été débloqués, ce qui permettra d’atteindre en 2027 l’objectif fixé pour 2030 – ce qui élimine l’inconnue d’une exécution intégrale de la LPM après la prochaine élection présidentielle. Les plus importantes « marches budgétaires » auront donc été franchies, mais l’observateur constatera aussi avec inquiétude que, dans le même temps, les dépenses publiques continuent de filer ailleurs, d’une manière transpartisane, sans que leur structure soit remise en question. La France apparaît ainsi comme le seul pays européen qui ne cherche pas à réduire ses dépenses publiques… finançant le déficit notamment par une dette dont le service a coûté 59 milliards en 2024 et qui devrait coûter environ 55 milliards en 2025, et sans, dans le même temps, parvenir à régler des questions telles que la réforme de retraites. La problématique, ici, tient moins à la structure des finances publiques qu’à la liberté d’action qu’elles permettent au niveau politico-­stratégique : s’il fallait demain décider de la mise en place de dix batteries sol-air supplémentaires, la seule option serait de creuser encore plus la dette, avec pour conséquence la dévalorisation des cotations de la France… et de plus hauts taux d’intérêt. Derrière l’enjeu budgétaire, il y a donc le paradoxe d’une décorrélation entre le poids des dépenses publiques et les besoins en termes de défense.

Enfin, il faut aussi constater que les moyens financiers ne permettent pas nécessairement d’optimiser les outils de production. Le paysage de l’offre et de la demande de matériels militaires en Europe est contrasté. D’un côté, on constate un important accroissement de la demande, doublé d’une urgence dans la concrétisation des commandes : les États choisissent vite, sans se coordonner, ce qui contribue à nourrir l’inflation du coût des matériels. Ce « réveil brutal de la demande » a notamment pour effet de voir des acteurs américains, israéliens et sud-­coréens renforcer leur ancrage comme leurs portefeuilles de clients européens, au détriment des acteurs locaux. D’un autre côté, ce « chacun pour soi », qui n’a pas pu être tempéré par les acteurs multinationaux de la stratégie des moyens, se traduit également au niveau industriel : l’appel à la constitution de champions européens n’a pas plus d’efficacité aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

Ce jeu est cependant risqué : rares sont les acteurs européens qui peuvent investir suffisamment pour monter en puissance, et gagner ainsi la masse suffisante pour absorber les plus faibles et se positionner correctement face à la concurrence. Or, là où Paris demandait à ses industriels d’investir en promettant des commandes qui ne sont pas systématiquement été concrétisées, Berlin et Londres faisaient en sorte que BAE Systems ou Rheinmetall puissent emprunter plus rapidement et plus facilement, en allégeant les démarches administratives nécessaires, par exemple, à la construction de nouvelles installations. Certes, les industriels, français comme européens, ont vu leurs carnets de commandes se remplir et il y a lieu de s’en réjouir. Mais il faut aussi constater qu’ils ne se sont pas nécessairement remplis aussi vite et aussi fort que ceux des géants américains – en dépit de l’incertitude imposée par Donald Trump.

Mais si l’on peut se désoler que ce soit pour partie aux États-Unis que les Européens commandent de l’armement au profit de l’Ukraine, il faut aussi s’interroger sur le dimensionnement de l’industrie et sur la gamme de produits proposés. Il n’y a tout simplement pas de HIMARS européen, alors qu’un État comme la France était pourtant partie prenante au programme MLRS dans les années 1980… Cette question de la montée en puissance est plus d’autant saillante que des programmes aussi transverses que structurants, comme le SCAF (Système de combat aérien futur), sont en danger. L’incapacité des industriels à s’entendre – et peut-être surtout celle des gouvernements à se positionner et à faire respecter les accords pris – risque de faire décrocher l’industrie de la demande (1). Nombre de secteurs technologiques évoluent rapidement et attirent un plus grand nombre d’acteurs – New Defence comprise – dans un contexte où l’exportation est une condition de survie. C’est donc un enjeu, économique et de souveraineté, majeur. Mais cet enjeu fait aussi face au paradoxe d’une fragmentation de plus en plus marquée.

Au bilan de ces trois enjeux et d’autant de paradoxes, l’avenir pourrait sembler sombre pour les forces, limitées dans leurs ambitions, comme pour l’industrie. Néanmoins, plusieurs choix opérés par le passé s’avèrent payants stratégiquement, y compris dans le contexte actuel. C’est évidemment le cas pour la dissuasion, qui n’aura jamais été aussi nécessaire : l’autonomie stratégique, en la matière, est non seulement maintenue et pérennisée. Certes, cela a pour conséquence de devoir réduire les commandes de capacités conventionnelles… qui bénéficient cependant des efforts liés à la dissuasion. Les domaines des matériaux et des systèmes de propulsion ou de navigation, nécessaires pour la dissuasion, ont conféré aux industriels français une expertise de premier plan dont bénéficient d’autres systèmes de forces : lorsque le guidage des bombes planantes GBU‑39 américaines était brouillé par les forces russes, les AASM Hammer atteignaient leurs cibles. Reste cependant à voir comment ces joyaux de la couronne peuvent être mis à profit comme autant de leviers de négociation dans la grande bataille industrielle qui s’annonce…

Note

(1) À cet égard, la question n’est pas de savoir si la France peut produire un système comprenant un avion de sixième génération : elle est de savoir si elle peut le financer seule puis l’exporter pour le rentabiliser ou si elle peut s’en passer.

Joseph Henrotin

areion24.news

Une guerre sans coups de feu : un responsable prévient d’une « cyberguerre par l’IA »

 

Le directeur général de la Direction nationale israélienne de la cybersécurité (INDC), Yossi Karadi, a averti mardi qu’Israël devait renforcer sa préparation à ce qu’il a qualifié de « guerre cybernétique » imminente, menée par des agents d’intelligence artificielle (IA) appelés à remplacer le champ de bataille physique.

« Nous nous dirigeons vers une réalité dans laquelle une guerre commencera et s’achèvera dans le domaine numérique », a déclaré le brigadier général (Rés.) Karadi, lors de la conférence Cybertech Global 2026 à Tel Aviv.

« La première cyberguerre menée par des agents IA ne commencera pas par une sirène ; elle commencera par la perturbation des services, de la prise de décision et de la vie quotidienne. »

« Ce sera une guerre au cours de laquelle aucune balle ne sera tirée, aucun char ne se déplacera et aucun avion ne décollera, mais où un pays pourra néanmoins être vaincu », a-t-il averti.

Karadi a appelé les dirigeants à « garantir la préparation nationale à cette guerre au sein du gouvernement, de l’industrie et de la société ».

« Depuis le 7 octobre 2023, nous sommes en guerre, et le front du cyberespace ne fait que s’intensifier », a poursuivi Karadi, en référence au pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas qui a déclenché la guerre à Gaza.

« La rapidité et l’agilité sont essentielles pour développer des solutions défensives avant que nos adversaires ne mettent au point des vecteurs d’attaque. »

Karadi a révélé qu’en 2025 seulement, l’INDC avait dû faire face à plus de 26 000 cyberattaques, soit une augmentation de 55 % par rapport à 2024. Selon les dernières données de Microsoft, Israël est le troisième pays le plus ciblé au monde, avec 3,5 % de toutes les cyberattaques mondiales dirigées contre lui au cours de l’année écoulée.

« Heureusement, la plupart des tentatives ont été détectées et neutralisées », a-t-il ajouté. « Ces chiffres nous indiquent sans ambiguïté que le cyberespace n’est plus un simple soutien au champ de bataille, mais qu’il est devenu le champ de bataille lui-même. »

« Ce champ de bataille sera si rapide que de nombreux événements commenceront et se termineront sans même être perceptibles à l’œil humain », a-t-il prédit.

S’exprimant auprès du Times of Israel en marge de la conférence, Sergey Shykevich, responsable du renseignement sur les menaces chez Check Point Software Technologies, a déclaré que l’IA et les deepfakes (images et vidéos manipulées) redéfinissent le paysage des menaces dans le cyberespace, brouillant la frontière entre le réel et le faux.

Cette évolution ouvre, selon lui, un nouveau champ d’action aux pirates cherchant à extraire des informations et des données sensibles auprès d’entités gouvernementales, de prestataires de soins de santé et d’entreprises.

« Dans la guerre du cyberespace, la grande majorité, probablement 95 % des activités, est liée à l’Iran », a déclaré Shykevich.

« L’objectif est de pirater et de divulguer des informations issues d’organisations et d’entreprises afin de convaincre les Israéliens que leur gouvernement et leurs autorités ne sont pas capables de protéger les citoyens. »

Il a ajouté qu’au cours « de la guerre de 12 jours avec l’Iran en juin, nous avons également constaté une augmentation de 1 500 % des attaques ou du piratage de vulnérabilités spécifiques des caméras en Israël par des pirates iraniens, dont l’objectif principal était de savoir si les roquettes qu’ils avaient tirées avaient atteint leur cible ou non. »

Karadi a indiqué qu’au cours de l’année écoulée, les trois secteurs les plus ciblés en Israël par les acteurs malveillants étaient le secteur financier, les institutions gouvernementales et les fournisseurs de services numériques.

Pour répondre à cette situation et faire face à l’évolution des menaces, Israël a lancé un plan national pluriannuel de cyberdéfense reposant sur trois piliers stratégiques : la sécurité du cloud, la cyber-IA et les technologies quantiques, a-t-il précisé.

« La transition vers le cloud est en cours dans l’ensemble des secteurs gouvernementaux, militaires, industriels et économiques », a expliqué Karadi.

« Le cyberespace est en pleine mutation et le cloud devient une surface d’attaque importante. C’est là que le secteur de la cybersécurité joue un rôle essentiel. »

« Israël est déjà une puissance de premier plan en matière de cybersécurité. Notre tâche consiste désormais à étendre ce leadership à la cyber-IA, en développant des capacités de détection, d’identification et d’atténuation fondées sur l’IA », a-t-il ajouté.

Selon Karadi, l’impact réel de la technologie quantique sera encore plus profond.

« Le quantique va remodeler l’ensemble du paysage du cyberespace, ouvrant un nouveau champ d’attaque dont nous ne saisissons pas encore pleinement l’étendue », a-t-il déclaré.

« Notre rôle est de définir une stratégie nationale permettant de développer les capacités, les compétences et les infrastructures, et de renforcer un véritable partenariat public-privé. »

« Nous encourageons des initiatives technologiques nationales visant à connecter la technologie israélienne à nos projets nationaux », a-t-il déclaré.

Shykevich a souligné qu’en 2026, le principal défi sera de protéger l’écosystème de l’IA, car les technologies autonomes sont de plus en plus intégrées aux opérations quotidiennes des entreprises, des gouvernements et des organisations.

« L’IA est une nouvelle technologie qui suscite l’enthousiasme de tous, y compris des pirates informatiques », a-t-il averti.

« Cette année, nous ferons face à davantage d’attaques visant l’écosystème et la surface d’attaque de l’IA. Le danger est que, si nous ne suivons pas le rythme et ne définissons pas clairement ce qui doit être protégé dans ce jeu du chat et de la souris, le chat finira par l’emporter. »

Sharon Wrobel

fr.timesofisrael.com