Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 20 janvier 2026

Indonésie, Malaisie et Singapour : balancements dans l’estran géopolitique entre Chine et États-Unis

 

L’Indonésie, la Malaisie et Singapour – et toutes les thalassocraties ou cités-entrepôts qui les ont précédées – ont toujours mouillé entre deux eaux, reliant océans Indien et Pacifique, et se trouvent à égale distance des mondes arabe, indien et chinois. À Bandung, en 1955, l’Indonésien Sukarno fut l’un des chefs de file du mouvement des non-alignés. En Malaisie, Mahathir n’a pas hésité à défier les grandes puissances autant que le FMI (Fonds monétaire international) au lendemain de la crise de 1997, tandis que le père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, a ouvert ses bases navales aux porte-avions américains tout en redécouvrant ses racines chinoises à la suite d’une visite de Deng Xiaoping en 1978.

Aujourd’hui, à l’heure de nouveau « grand jeu » ou de la « guerre froide 2.0 », réminiscence de la « paix armée » chère à Paul Valéry, les istana (palais royaux, présidentiels ou des Premiers ministres) indonésiens, malaisiens et singapouriens cherchent-ils encore à se tenir à l’écart ou à égale distance des grandes puissances, en l’occurrence chinoise et américaine ? Comment le faire avec un voisin comme la Chine, immense, premier partenaire commercial, qui s’étend et s’enfle et déborde jusqu’en mers de Chine (orientale ou du Sud), voire au sein des diasporas ? Le discours de Phnom Penh du général de Gaulle en 1966 résonne-t‑il toujours derrière l’idée d’une « troisième voie » (plurielle) à définir ? Faut-il plutôt parler de multialignement pragmatique, opportuniste ? Ou de « hedging » (répartition des risques et des partenariats) prudent ?

Reflux américain ?

À première vue, les États-Unis se montrent les plus actifs sur le marché militaire, qu’il s’agisse des exercices ou des ventes. Est-ce pour s’assurer du pan malaisien de l’hypothétique endiguement contre la Chine ? Toujours est-il que Singapour se révèle chaque année un hôte aussi zélé que dévoué pour accueillir l’exercice « SEACAT » (Southeast Asia cooperation and training) mené par l’US Navy. L’Indonésie et la Malaisie comptent parmi les plus importantes délégations. Surtout, au travers de ces exercices, les États-Unis veillent à partager avec le plus grand nombre leur plateforme d’échange d’information maritime (SeaVision) ainsi que tous les outils nécessaires à une parfaite – et de plus en plus nécessaire – MDA (Maritime domain awareness). Ce contrôle, voire ce monopole, de la « connaissance du domaine maritime » se révèle être un enjeu décisif face à l’incessant et hybride grignotage chinois au nord de l’archipel nusantarien.

De façon générale, sur la période 2003-2022, le ratio États-Unis/Chine en matière d’exercices militaires a largement penché en faveur de Washington : 110/4 (Indonésie), 71/5 (Singapour) et 55/7 (Malaisie). En parallèle et en toile de fond, se poursuivent d’une part les visites diplomatiques, comme celle du président indonésien, Prabowo Subianto, à Washington en novembre, quelques heures seulement après un séjour à Pékin, et, d’autre part, les ventes de matériel militaire. En 2024, l’Indonésie a ainsi modernisé sept de ses F‑16 AM/BM, tandis que Singapour acquérait huit F‑35A supplémentaires.

Enfin, bien qu’il n’existe pas de bases américaines dans la région, même à Singapour après les accords bilatéraux de 1990, renouvelés en 2019, l’US Navy renforcerait sa présence dans la cité-État par l’installation d’un état – major de LCS (Littoral combat ship) à Sembawang et le déménagement de drones longue distance RQ‑4 Global Hawk vers un aéroport singapourien plus discret (1). Néanmoins, ces efforts ne doivent pas faire illusion, à cause d’une tendance américaine à l’élitisme, au moins à deux niveaux.

Sur le plan diplomatique, tout d’abord, Washington tend encore à privilégier les moyennes et grandes puissances à travers des structures comme le Quad (Quadrilateral security dialogue), qui associe l’Australie, les États-Unis, l’Inde et le Japon, et l’accord AUKUS (Australie, Royaume – Uni, États-Unis). L’idée de versions « + », ouvertes à des pays d’Asie du Sud-Est, a fait long feu. Même les projets subsidiaires ou seconds piliers, plus ouverts vers l’extérieur et portant sur des domaines moins sensibles, ne font guère illusion. D’ailleurs, les propos officiellement bienveillants à l’égard d’AUKUS, de Kuala Lumpur à Jakarta via Singapour, ne doivent pas duper. Evan Laksmana, analyste indonésien installé à Singapour, a préféré parler de « faux optimisme », à cause de la crainte d’une plus grande bipolarisation dont seraient prisonniers les pays de la région. Début 2024, d’autres accords ont lié la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis puis les États-Unis, le Japon et les Philippines – mais aucun autre État du Sud-Est asiatique. Même quand Washington veut rassurer quant à la sempiternelle question de la centralité de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), par le biais de sa participation aux groupes de travail de l’ADMM+ (ASEAN defence ministers meetings) et en tant que partenaire de dialogue, on se souvient aussitôt de l’absence de Joe Biden lors des deux derniers sommets. Toutefois, pour l’avenir, notons que le début de la première administration Trump s’était soldé par davantage d’engagements diplomatiques dans la région que sous Barack Obama (2).

« Armées » versus « société » ?

Ensuite, à force de viser les élites militaires et diplomatiques, Washington a abandonné les sociétés aux sirènes chinoises. Certes, un rapport annuel sur le contexte stratégique vu d’Asie du Sud-Est indiquait en 2023 que 61,1 % des chercheurs, diplomates et hauts fonctionnaires interrogés auraient opté pour les États-Unis s’il leur avait fallu choisir un camp entre les deux grandes puissances. Mais le chiffre tombait à environ 45-46 % pour les Indonésiens et les Malaisiens. Pis, il a chuté un an plus tard autour de 25 % pour ces deux pays à majorité musulmane, à cause du conflit à Gaza et du soutien à Israël (3). La Chine a mécaniquement profité de ce reflux. De même, d’après l’enquête annuelle du Pew Research Center en juin 2024, sur des panels plus larges, respectivement 64 et 67 % des personnes sondées revendiquaient une opinion favorable à l’égard de la Chine en Malaisie et à Singapour (4).


Flux chinois…

Il faut dire que Pékin a su jouer sur plusieurs tableaux. Les pays de l’ASEAN ont mené un exercice naval en commun avec la Chine en 2018, tandis que la Malaisie a rejoint quatre autres pays pour des manœuvres en 2023 ; déjà en 2017, Kuala Lumpur avait accueilli des sous – marins chinois en escale. Cette tendance est à la hausse : 2023 a été marquée par un bien plus fort engagement militaire chinois dans la région, avec 14 exercices contre sept en 2019. Mais c’est sur le plan des investissements que la Chine a marqué des points, sur un terrain longtemps délaissé par les États-Unis. L’Indonésie et la Malaisie sont intégrées dans la Belt and Road Initiative, comme en témoigne le gigantesque projet portuaire et ferroviaire entre les deux rives de la péninsule malaisienne. Même Singapour fait appel à des entreprises chinoises pour la construction de son métro et sert de plateforme bancaire pour faire transiter les investissements chinois vers les divers projets asiatiques.

En parallèle, la Chine a mené des offensives – plus ou moins de charme –, notamment en Malaisie et à Singapour. L’ambassadeur à Kuala Lumpur a ainsi participé à une contre – manifestation en 2015, tandis que les Singapouriens, à 74 % chinois, étaient appelés à venir redécouvrir leurs racines chinoises sur le continent. Notons que des chercheurs ou des officiers chinois sont régulièrement invités à porter la bonne parole dans les journaux ou les think tanks de Singapour, qu’il s’agisse de Hu Bo ou de Zhou Bo. C’est aussi à la Nanyang Technological University, qui abrite le Chinese Heritage Centre, que sont formés des milliers de fonctionnaires municipaux chinois. En Indonésie, chercheurs et officiers supérieurs sont régulièrement conviés à des conférences en Chine. Ils maintiennent donc le lien, comme le fit le ministre – coordinateur Luhut auprès de l’ex – président Joko Widodo de 2014 à 2024. Enfin, il n’est pas anodin que l’Indonésie et la Malaisie soient devenues partenaires des BRICS lors du dernier sommet en octobre.

Ces bonnes relations perdurent malgré les deux conflits majeurs qui pèsent sur les relations régionales : en mer de Chine du Sud et à Taïwan. Dans le premier cas, si Singapour a toujours cherché à paraître tel l’« honest broker » (honnête courtier), en jouant au funambule du droit et de la diplomatie, l’Indonésie et la Malaisie maintiennent leurs revendications face aux avancées chinoises. Toutefois, leur stratégie demeure ambiguë, sans que ce soit toujours volontairement. Prabowo Subianto a par exemple surpris son personnel diplomatique en prenant l’initiative d’un texte en commun avec Pékin, lors de sa seconde visite sur place en moins de quelques mois. Il a envisagé une zone de développement conjoint en mer de Chine, ce qui va à rebours de la tradition diplomatique du pays. Jakarta a en effet toujours cherché à ne pas reconnaître les revendications chinoises sur une partie de sa Zone économique exclusive (ZEE), dans un secteur judicieusement renommé « mer des Natuna du Nord ». Les rétropédalages emberlificotés qui ont suivi n’y ont rien fait ; le doute sur la posture indonésienne a germé, au grand dam des élites diplomatico-académiques, stupéfaites par l’impréparation des équipes de Prabowo Subianto. S’agissant de la Malaisie, après une rencontre entre le Premier ministre malaisien, Anwar Ibrahim, et Xi Jinping en novembre dernier, elle a pu surprendre lors de son rapprochement avec le Vietnam. S’agit-il d’une seconde voie dans le conflit territorial, moins radicale que la posture des Philippines, soutenues par les puissances occidentales ?

Reste enfin le cas d’une éventuelle attaque contre Taïwan et de l’évacuation de ressortissants qui en découlerait. Comment réagirait l’Indonésie, adepte d’une doctrine « bebas aktif » (libre/souveraine et active) ? Et la Malaisie, qui n’en finit pas de tergiverser et de procrastiner à propos de sa possible base au Sarawak, face aux Spratleys ? Quant à Singapour, qui accueille des bureaux de la 7e flotte américaine et du FPDA (Five Power Defence Arrangements), quelle serait sa décision ? De façon inédite, le pays n’a pas hésité à hausser le ton en 2016-2018 lors d’une crise avec la Chine. Mais irait-il plus loin si besoin était ? Est-ce alors par crainte d’une posture plus neutre qu’attendu que les États-Unis anticipent en renforçant leurs positions en Micronésie, notamment sur les îles de Guam et de Tinian ?

Vers un nouvel écosystème géostratégique…

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la recherche de voies alternatives progresse, en dehors de la dichotomie sino – américaine. Au – delà de l’habituelle et mésestimée recherche du statu quo en Indonésie, en Malaisie et à Singapour, ces pays voudraient se départir d’une rivalité qui les dépasse et les contraint. En ce sens, le discours français, plus inclusif que celui américain, ne leur paraît pas saugrenu. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’Indonésie a opté pour les Rafale, que la Malaisie y (a) réfléchi(t) et que le groupe aéronaval français fera escale à deux reprises à Singapour. De même, une société comme Unseenlabs rivalise avec son concurrent américain HawkEye 360 sur le terrain de la MDA. De son côté, Prabowo Subianto n’a pas hésité à rencontrer Vladimir Poutine, après que Joko Widodo a tenté une médiation dans la guerre d’Ukraine. Pas en reste, Anwar Ibrahim a invité le président russe au prochain sommet de l’ASEAN, que la Malaisie présidera cette année.

L’Inde demeure elle aussi très active : impossible de gommer mille ans de colonisation dans les anciens royaumes javanais, malaisien et sumatranais ; sans oublier l’Australie, plus soucieuse de ses marges de manœuvre qu’il n’y paraît : Canberra a par exemple signé un important traité de défense avec Jakarta en août dernier, avant de mener l’un des plus importants exercices militaires en commun. S’il le faut, par ailleurs, l’ASEAN n’hésite plus à opérer de façon autonome, comme elle le fit en septembre 2023 à l’occasion d’un exercice naval inédit aux abords des îles Natuna. Seuls Brunei, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour avaient envoyé des bâtiments de combat.

Enfin, une option se dessine : celle du Sud et d’une connexion avec l’Océanie, par exemple au travers de divers forums comme celui des îles du Pacifique (dont sont partenaires la Malaisie, l’Indonésie et Singapour et avec qui le secrétariat de l’ASEAN a signé un protocole d’accord en 2023) ou encore l’Alliance of Small Island States (AOSIS), au sein de laquelle Singapour se montre très active. Leurs préoccupations (sécurité plus « humaine », centrée sur l’individu, que « traditionnelle » et centrée sur l’État) et leurs contraintes (« paix – guerre » sino-américaine, selon les mots du général Beaufre) sont les mêmes : une occasion de mieux travailler ensemble pour tenter de faire émerger la « puissance des faibles » (5) ?

Notes

(1) « À Singapour, embouteillages en vue pour les installations militaires étrangères dans le “Djibouti asiatique” », Intelligence Online, 8 juillet 2024 (https://​www​.intelligenceonline​.fr/​r​e​n​s​e​i​g​n​e​m​e​n​t​-​d​-​e​t​a​t​/​2​0​2​4​/​0​7​/​0​8​/​a​-​s​i​n​g​a​p​o​u​r​-​e​m​b​o​u​t​e​i​l​l​a​g​e​s​-​e​n​-​v​u​e​-​p​o​u​r​-​l​e​s​-​i​n​s​t​a​l​l​a​t​i​o​n​s​-​m​i​l​i​t​a​i​r​e​s​-​e​t​r​a​n​g​e​r​e​s​-​d​a​n​s​-​l​e​-​d​j​i​b​o​u​t​i​-​a​s​i​a​t​i​q​u​e​,​1​1​0​2​5​2​5​9​9​-​eve, consulté en décembre 2024).

(2) US Studies Centre, « Dedication or distraction: Comparing US Indo-Pacific engagement under the Obama, Trump, and Biden presidencies », 11 novembre 2022 (https://​www​.ussc​.edu​.au/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​-​a​l​e​r​t​-​d​e​d​i​c​a​t​i​o​n​-​o​r​-​d​i​s​t​r​a​c​t​i​o​n​-​c​o​m​p​a​r​i​n​g​-​u​s​-​i​n​d​o​-​p​a​c​i​f​i​c​-​e​n​g​a​g​e​m​e​n​t​-​u​n​d​e​r​-​t​h​e​-​o​b​a​m​a​-​t​r​u​m​p​-​a​n​d​-​b​i​d​e​n​-​p​r​e​s​i​d​e​n​c​ies, consulté en décembre 2024).

(3) ASEAN Studies Centre, « The State of Southeast Asia – Survey Report », Singapour, ISEAS, 2024, p. 48.

(4) Laura Silver, « More people view the U.S. positively than China across 35 surveyed countries », Pew Research Center, 9 juillet 2024 (https://​www​.pewresearch​.org/​s​h​o​r​t​-​r​e​a​d​s​/​2​0​2​4​/​0​7​/​0​9​/​m​o​r​e​-​p​e​o​p​l​e​-​v​i​e​w​-​t​h​e​-​u​s​-​p​o​s​i​t​i​v​e​l​y​-​t​h​a​n​-​c​h​i​n​a​-​a​c​r​o​s​s​-​3​5​-​s​u​r​v​e​y​e​d​-​c​o​u​n​t​r​ies, consulté en décembre 2024).

(5) « La puissance des faibles : repenser les relations internationales », entretien avec Bertrand Badie, Sciences Po, 2020 (https://​www​.sciencespo​.fr/​f​r​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​r​e​p​e​n​s​e​r​-​l​e​s​-​r​e​l​a​t​i​o​n​s​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​les, consulté en décembre 2024).

Éric Frécon

areion24.news

Le SRC accepte un jugement qui torpille sa surveillance de masse

 

Le Tribunal administratif fédéral a rendu un arrêt sévère le 19 novembre dernier, jugeant que la surveillance des communications radio et câblées par le Service de renseignement de la Confédération viole la Constitution fédérale et la Convention européenne des droits de l’homme. Le Service de renseignement a annoncé ce lundi qu’il renonçait à faire recours contre cette décision et mettrait en œuvre les exigences du tribunal.

Cette affaire a été lancée par l’association Société Numérique et plusieurs particuliers, dont des journalistes et un avocat (leur dossier). Le Tribunal fédéral avait déjà reconnu en 2019 que ce système impliquait une surveillance de masse, avec l’enregistrement de grandes quantités de signaux radio et de données transfrontalières analysées à l’aide de mots-clés.

Une surveillance massive jugée illégale

Le Tribunal administratif fédéral pointe de multiples lacunes graves dans le dispositif actuel. Il n’existe aucune garantie que le Service de renseignement ne traite que des données pertinentes et exactes, et la loi ne prévoit aucune mesure pour protéger les sources journalistiques ou les échanges entre avocats et clients.

Le contrôle de cette collecte d’informations n’est pas suffisamment efficace et les personnes concernées ne disposent d’aucun recours vraiment utile pour vérifier après coup si leurs données ont été enregistrées. Le tribunal constate que dans l’ensemble, le droit applicable n’offre pas une protection suffisante contre les abus.

Cinq ans pour corriger ou abandonner

Le tribunal a conclu qu’il conviendrait normalement de mettre fin immédiatement à l’exploration radio et du réseau câblé. Cela dit, compte tenu de l’importance de ces outils pour la collecte d’informations, il accorde au législateur un délai de cinq ans maximum pour remédier aux lacunes constatées.

Si la mise en conformité avec la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme n’est pas achevée dans ce délai, la surveillance devra être purement et simplement abandonnée. La Société Numérique estime pour sa part qu’il ne sera pas possible de corriger ces lacunes sur les plans juridique et technique et réclame l’arrêt de cette surveillance.

Xavier Studer

xavierstuder.com

lundi 19 janvier 2026

Japon : quelle stratégie face à la désinformation ?

 

Longtemps épargné par les campagnes de désinformation, le Japon est désormais confronté à des menaces informationnelles croissantes. La numérisation accélérée de la société, l’essor des réseaux sociaux et la dégradation de l’environnement sécuritaire ont accru sa vulnérabilité.

Bien que la prise de conscience du phénomène ait été tardive, elle s’est accélérée au cours des années 2020 sur fond de tensions géopolitiques autour de Taïwan et de la guerre en Ukraine. Ces évolutions ont conduit Tokyo à considérer la désinformation comme une menace stratégique à part entière. Face à ce défi, le Japon articule désormais sa réponse autour de trois axes prioritaires : la protection de l’information, le renforcement de la résilience sociétale et le développement de la coopération internationale.

Une prise de conscience tardive mais décisive

En comparaison avec les démocraties occidentales, le Japon a longtemps été épargné par les campagnes de désinformation. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Tout d’abord, la barrière linguistique a joué un rôle de filtre protecteur : la langue japonaise, réputée complexe et peu répandue à l’échelle mondiale, rend l’accès et la diffusion de contenus malveillants plus difficiles. Ensuite, la population japonaise accorde une confiance élevée aux médias traditionnels, tandis que son engagement politique reste limité, notamment sur les réseaux sociaux (1). La désinformation a donc longtemps été perçue comme un phénomène extérieur, difficile à implanter durablement dans la société. Cette perception a contribué à une prise de conscience tardive du problème. 

Certains événements, comme l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 ou les tensions mémorielles avec les pays voisins, ont néanmoins conduit à une vigilance accrue. Sous le gouvernement de Abe Shinzō (2012-2020), des campagnes ont été menées pour contrer la circulation de fausses informations, notamment sur les sujets historiques sensibles, tels que la question des « femmes de réconfort » ou les différends territoriaux. Pourtant, contrairement à d’autres démocraties, comme la France ou l’Allemagne, le Japon n’a pas adopté de législation spécifique à la suite des ingérences russes lors des élections américaines de 2016. Ce n’est qu’au début des années 2020 que Tokyo a commencé à considérer la désinformation comme une menace stratégique.

Plusieurs facteurs ont contribué à cette prise de conscience. Tout d’abord, la dégradation de l’environnement géopolitique — marquée par les tensions croissantes autour de Taïwan, l’invasion de l’Ukraine et l’implication de la Corée du Nord dans le conflit — a renforcé l’idée d’une intensification des menaces sécuritaires pour le Japon, y compris sur le plan informationnel. En tant qu’allié majeur des États-Unis en Asie, l’archipel s’est retrouvé de plus en plus exposé aux opérations d’influence et aux cyberattaques menées par la Chine, la Russie et la Corée du Nord. Le Japon a été la cible de plusieurs campagnes orchestrées par Pékin, dont la plus virulente a visé, en aout 2023, le rejet en mer des eaux traitées de la centrale de Fukushima. Parallèlement, les campagnes russes ont connu une nette intensification. Le compte Twitter de l’ambassade de Russie au Japon est devenu l’un des plus influents parmi les représentations diplomatiques russes dans le monde (2). Sur le plan cyber, l’Agence nationale de police a recensé environ 200 attaques entre 2019 et 2024, ciblant des secteurs stratégiques tels que les semi-conducteurs, les technologies de l’information et le milieu universitaire (3). En réaction, le Japon a inscrit le défi de la désinformation dans son Livre blanc de la Défense en 2021, et en a fait un axe prioritaire de sa nouvelle doctrine de sécurité nationale, publiée en décembre 2022. 

Par ailleurs, la société japonaise s’est montrée de plus en plus vulnérable à la circulation de fausses informations sur les réseaux sociaux en périodes électorales ou en temps de crise. Dès 2018, les élections du gouverneur d’Okinawa avaient déjà suscité des soupçons d’ingérence chinoise visant à affaiblir le soutien à la présence militaire américaine. Plus récemment, la pandémie de Covid-19 et des désastres naturels, comme les inondations de Fukuoka en 2023, ont mis en évidence la rapidité avec laquelle des contenus manipulés peuvent se propager, notamment des images truquées (deepfakes).

Une stratégie axée sur la protection de l’information, la résilience sociétale et les partenariats internationaux

Face à ces défis, la réponse japonaise repose sur le renforcement des capacités institutionnelles et juridiques. Plusieurs ministères sont mobilisés pour protéger l’espace informationnel. Le ministère des Affaires intérieures et des communications se concentre sur la sensibilisation du public et le soutien aux initiatives de fact-checking. Le ministère des Affaires étrangères recourt à l’IA pour détecter les campagnes hostiles et renforce la communication en temps de crise avec des campagnes comme « #STOPReputationalDamage » et « #LetTheScienceTalk », lancées sur X en réponse à l’offensive chinoise autour du rejet des eaux traitées de Fukushima. Le ministère de la Défense développe ses capacités de cyber-renseignement et une stratégie de communication multilingue. Un tournant décisif a été franchi en 2025 avec l’adoption de mesures de cyberdéfense active (Active Cyber Defence – ACD) (4), autorisant la police et les Forces d’autodéfense à mener une surveillance préventive du cyberespace, à neutraliser les serveurs malveillants à l’étranger, et à lutter activement contre les opérations de manipulation de l’information.

Le renforcement de la résilience de la société japonaise constitue un second pilier. Après l’invasion de l’Ukraine, la mobilisation s’est amplifiée : les médias japonais ont accordé davantage d’attention à la désinformation (5) et le réseau FactCheck Initiative Japan a lancé une plateforme dédiée à la guerre en Ukraine (6). En 2023, le gouvernement a publié un recueil de bonnes pratiques (7), encourageant l’éducation à l’esprit critique. Des partenariats public-privé ont été noués pour stimuler l’innovation technologique (détection des deepfakes, etc.) : l’entreprise Fujitsu, en collaboration avec des universités, a lancé une plateforme innovante de lutte contre la désinformation (8). Les autorités collaborent également avec les grandes plateformes numériques pour renforcer la transparence algorithmique, la modération des contenus et limiter la diffusion de fausses informations en période électorale ou de crise. 

Enfin, la coopération internationale constitue un axe stratégique central. Le Japon participe à plusieurs initiatives conjointes avec les États-Unis, l’Australie, et l’Union européenne, notamment dans le cadre du partenariat stratégique Japon-UE en matière de sécurité établi en 2024. Membre actif du G7, il soutient pleinement le Mécanisme de réponse rapide, et a fait de la désinformation une priorité lors de sa présidence en 2023. Il coopère également au sein du Quad avec Washington, New Dehli et Canberra (9) et soutient les efforts de l’UE et de l’OTAN face aux offensives russes. La Conférence Japon-OTAN sur la communication stratégique (10) organisée en 2025 illustre cette convergence croissante avec les alliés démocratiques.

Malgré un retard initial, le Japon a su adapter sa posture face aux défis de la désinformation. Sa stratégie s’articule désormais autour de la protection de l’information, du renforcement de la résilience sociétale et du développement de la coopération internationale. Proactive mais mesurée, elle souhaite éviter toute escalade rhétorique dans un environnement régional instable.

Cependant, des marges de progression subsistent. L’absence d’un cadre législatif spécifique, conjuguée à une mobilisation encore limitée de la société civile, freine l’efficacité de cette stratégie. À terme, le Japon gagnerait à renforcer son socle juridique, à institutionnaliser ses partenariats public-privé, et à intégrer la prévention des manipulations informationnelles dans la culture populaire. Dans cette perspective, l’éducation aux médias s’impose comme un levier central pour construire une résilience durable face aux menaces informationnelles.

Notes

(1) Voir M. Ichihara, T. Kobayashi, « Japan’s accidental resilience in the information age », Japan Times, 9/05/2024 (https://​rebrand​.ly/​m​b​2​q​3g7).

(2) M. Ichihara, « How to tackle disinformation in Japan : Lessons from the Russia-Ukraine War », J. Brandt (dir.), Impact of disinformation on democracy in Asia, Policy Brief, Brookings Institution, décembre 2022, p. 36-43 (https://​rebrand​.ly/​8​v​o​7​kx1).

(3) T.Tominaga, « Japan pushes preemptive cyber defense, calls on firms to act », Kyodo News, 16/06/2025 (https://​rebrand​.ly/​l​s​e​p​mpb).

(4) S. Suzuki, « Diet passes cyberdefense law to collect data in peacetime », The Asahi Shimbun, 16/05/2025 (https://​rebrand​.ly/​u​4​c​t​deh).

(5) M. Ichihara, op. cit.

(6) Japan Factcheck Center (https://​rebrand​.ly/​0​5​j​y​k62).

(7) Ministère de l’Intérieur et des Communications du Japon, « Existing Practices against Disinformation (EPaD) », octobre 2023 (https://​rebrand​.ly/​d​7​d​8f4).

(8) Communiqué de presse, « Fujitsu to combat fake news in collaboration with leading japanese organizations », 16/10/2024 (https://​rebrand​.ly/​m​s​1​l​ug4).

(9) MOFA, Communiqué de Presse, « Quad Foreign Ministers’Meeting Joint Statement », p. 3 (point n°9), 29/07/2024. Disponible sur : https://​www​.mofa​.go​.jp/​f​i​l​e​s​/​1​0​0​7​0​4​6​1​9​.​pdf

(10) MOFA, Communiqué de Presse, « Japan-NATO Conference on Strategic Communications », 03/02/2025 (https://​rebrand​.ly/​c​8​2​24b).

areion24.news

dimanche 18 janvier 2026

Bilal Hasan al-Jasim a été éliminé

 

Les Etats-Unis ont annoncé samedi avoir tué un «chef affilié à Al-Qaïda» dans une frappe dans le nord-ouest dans la Syrie en réponse à une attaque ayant tué en décembre trois Américains.

Cette frappe, survenue vendredi, intervient une semaine après des frappes «à grande échelle» menées par les Etats-Unis et des forces partenaires contre le groupe djihadiste Etat islamique (EI) en Syrie, également en réponse à cette attaque ayant tué deux militaires et un traducteur.

«Un chef terroriste expérimenté»

Dans un communiqué diffusé sur X, le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom) a expliqué avoir mené cette fois une frappe ayant «entraîné la mort d'un chef affilié à Al-Qaïda qui avait des liens directs avec un terroriste de l'Etat islamique» responsable selon lui de cette attaque.

L'homme tué vendredi s'appelait Bilal Hasan al-Jasim et était «un chef terroriste expérimenté qui planifiait des attentats et était directement lié au tireur de l'EI qui a tué et blessé des Américains et des Syriens» en décembre, a assuré le Centcom samedi.

ATS

samedi 17 janvier 2026

Les 2/3 des capacités de Kiev en matière de renseignement sont fournis par la France

 

Durant ces trois dernières semaines, selon les sites permettant de suivre le trafic aérien, y compris militaire quand cela est possible, au moins sept vols de renseignement ont été effectués par des aéronefs de pays membres de l’Otan dans la région de la mer Noire, à proximité des côtes ukrainiennes et russes.

Ainsi, l’Aeronautica Militare y a envoyé un Gulfstream E.550 CAEW. De même que l’US Army, avec un avion Artemis II dédié au renseignement électromagnétique. Des P-8A Poseidon de l’US Navy y ont effectué quatre missions et un drone HALE [Haute Altitude Longue Endurance] de l’US Air Force y a été repéré le 6 janvier dernier. Un RC-135 Rivet Joint de la Royal Air Force lui a succédé deux jours plus tard.

Enfin, le 14 janvier, deux Mirage 2000-5 et un avion ravitailleur A330 MRTT de l’armée de l’Air & de l’Espace ont été vus dans la région. Il est probable qu’au moins un Mirage 2000D équipé de la nacelle ASTAC [Analyseur de Signaux TACtiques] ait aussi été de la partie.

Évidemment, le renseignement d’intérêt militaire peut être obtenu autrement que par des aéronefs spécialisés, que ce soit par des satellites ou bien encore par des missions d’observation sur le terrain. Reste que l’activité des États-Unis en la matière, aux abords des frontières russes, est encore soutenue. Mais dans quel but ?

La question se pose après la confidence faite par le président Macron à l’occasion de ses vœux aux armées, ce 15 janvier, à Istres.

« L’Ukraine était […] dépendante des capacités de renseignement américaines, à une écrasante majorité, il y a un an [soit au moment du retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ndlr]. Aujourd’hui, les deux tiers sont fournis par la France », a en effet affirmé M. Macron, qui n’a pas, comme on peut s’en douter, donné plus de détails. Reste à voir quels sont les pays qui fournissent le dernier tiers…

A priori, les États-Unis n’ont pas cessé leur coopération avec l’Ukraine dans le domaine du renseignement. Mieux : en octobre, le Wall Street Journal et l’agence Reuters ont même avancé que le président Trump envisageait de livrer des informations aux forces ukrainiennes pour leur permettre de frapper des infrastructures énergétiques sur le territoire russe.

L’hypothèse d’un arrêt de toute collaboration américaine en matière de renseignement a récemment été évoquée par le quotidien québécois Le Devoir.

« Ces renseignements se déclinent sous plusieurs formes. [Les Américains] sont capables d’analyser le déploiement de formations russes, s’il y a un stockage de munitions, si des trains sont en train d’être mobilisés, si des pipelines portatifs sont mis en place pour alimenter une armée qui va se déployer », lui a ainsi expliqué Michel Drapeau, un ancien colonel des Forces armées canadiennes. Et de préciser que « ces données sont collectées au moyen d’images satellites, par un examen des communications et par du personnel sur place ».

Cependant, a avancé Mark Kramer, directeur du programme d’études sur la guerre froide au Davis Center de l’Université Harvard, « même si la Russie pouvait d’une manière ou d’une autre compter sur un arrêt du renseignement américain, elle ne serait pas actuellement en position de lancer une offensive coordonnée pour conquérir le reste des oblasts de Zaporijjia, Kherson et Donetsk [qu’elle occupe en partie]. Et encore moins au-delà de ces territoires ».

Quoi qu’il en soit, en décembre récemment nommé chef de cabinet du président Zelensky après avoir été à la tête du renseignement militaire ukrainiens, Kyrylo Budanov, a affirmé que l’Ukraine restait « extrêmement dépendante » des données transmises par les États-Unis, notamment celles issues de l’imagerie satellitaire et des systèmes d’alerte permettant de détecter les lancements de missiles balistiques russes.

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