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mercredi 10 juin 2026

À la recherche des fondements du nouveau protectionnisme américain

 

Pour comprendre la logique de la nouvelle politique commerciale américaine et ses répercussions sur l’ordre mondial, il faut en disséquer les fondements politiques et économiques, intérieurs et internationaux, puis distinguer le narratif de l’action politique, les mythes des réalités, afin de lever le voile sur cette imprévisibilité faite doctrine.

Les États-Unis sont-ils en train de rééquilibrer les flux commerciaux et financiers mondiaux au nom de leur sécurité économique ? Donald Trump est-il un génie de la négociation (1) pour avoir enfin instrumentalisé la puissance commerciale et l’attractivité du marché américain à des fins stratégiques ? L’incertitude liée à l’imposition des nouveaux droits de douane est-elle l’essence de la diplomatie trumpienne, une phase transitoire ou un « chaos commercial », selon les termes du sénateur Bernie Sanders (2) ? L’ensemble de ces questions illustre l’incertitude autour de la politique commerciale de Donald Trump, qui tient en partie aux deux narratifs qui s’entremêlent pour tenter de légitimer le protectionnisme trumpien : la réindustrialisation et la sécurité économique.

Jobs, jobs… jobs ? (3)

Le premier narratif est celui de la protection de l’emploi aux États-Unis et de la réindustrialisation, une vision ancrée dans une nostalgie de l’Amérique industrielle du XIXe siècle (4) et des Trente Glorieuses, consubstantielle au Make America Great Again. C’est aussi une recette électorale du mouvement trumpiste, qui semble avoir fait ses preuves, à en juger par la résurgence du vote républicain dans les États pivots de la Rust Belt (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin) lors des dernières élections présidentielles. Mais déjà lors du premier mandat de Donald Trump (2017-2021), les chiffres de l’emploi contredisaient ce programme protectionniste. La précédente guerre commerciale de Donald Trump contre la Chine (2018-2019), bien plus limitée d’un point de vue géographique, aurait couté à l’industrie américaine entre 175 000 et 300 000 emplois (5), avant que la pandémie vienne lourdement aggraver ce bilan. Aujourd’hui, l’emploi industriel américain affiche une baisse relative mais constante depuis la fin de l’année 2024, à l’image des investissements dans la construction d’usines, qui marquent le pas après une hausse historique impulsée par la politique industrielle de Joe Biden (2021-2025), en particulier dans les secteurs des renouvelables et des semi-conducteurs : l’Inflation reduction act (IRA) et le CHIPS Act de 2022 (figure 1). Non contentes de paralyser le secteur industriel, les nouvelles taxes douanières, et l’incertitude qu’elles font planer, se répercutent aujourd’hui sur l’ensemble de l’économie américaine, comme en témoigne le net repli des créations d’emploi depuis juin 2025, qui ont atteint leur niveau le plus bas depuis 2020 (figure 2). Une récente enquête organisée auprès des directions de ressources humaines d’entreprises américaines révèle qu’une société sur cinq prévoit de réduire son recrutement au second semestre 2025, contre seulement une sur dix l’année précédente (6).


Mais que l’on croie ou pas à la réalité de ce mouvement de réindustrialisation, une question plus fondamentale interroge la logique de ce narratif : la main-d’œuvre américaine serait-elle en mesure d’absorber cette nouvelle production ? En 2025, la réponse est non. Le Bureau des statistiques du travail (BLS) estime actuellement le nombre d’emplois industriels non pourvus à 400 000. À court comme à moyen terme, ce manque de main-d’œuvre chronique risque de faire obstacle à la renaissance industrielle américaine, pour trois raisons :

• le départ à la retraite des baby-boomers et le manque d’attractivité des métiers du secteur secondaire aux yeux des jeunes diplômés, mal formés ou mal informés sur de nouvelles professions techniques ;

• les coupes budgétaires de l’administration dans les programmes de formation comme « Job Corps », conçus pour combler ce manque de main-d’œuvre ;

• les restrictions migratoires, parmi lesquelles la remise en cause du droit à l’asile, les déportations massives et l’augmentation du cout des visas H-1B pour les travailleurs qualifiés, qui contribuent au tarissement de la main-d’œuvre immigrée (20 % des ouvriers aux États-Unis).

En d’autres termes, non seulement les travailleurs américains seraient difficilement en mesure de répondre aux besoins de cette hypothétique réindustrialisation, mais le projet politique de l’administration Trump en limiterait également l’ampleur.

Les dessous des négociations commerciales américaines

S’agirait-il d’une période transitoire, précédant le rapatriement des investissements productifs des entreprises nationales et étrangères, sous la menace de l’arme douanière brandie par Donald Trump ? À première vue, c’est ce que pourrait laisser penser la conclusion d’une série d’accords — bien loin des 90 deals en 90 jours — présentés comme autant de preuves de « l’art de la négociation » à la Trump. Il s’agirait d’une nouvelle diplomatie au forceps, que l’on pourrait résumer par « Post aggressively and carry a big stick » (7), en clin d’œil à la devise de Theodore Roosevelt (1901-1909), modèle de masculinité dont se réclame l’actuel président. Entre avril et aout 2025, les négociations de l’administration républicaine pour déterminer le niveau des droits de douane lui ont officiellement permis d’obtenir non seulement des concessions tarifaires et non tarifaires pour faciliter l’accès au marché des exportations américaines, mais aussi des promesses d’investissement dans l’appareil productif américain : l’Union européenne (UE) a promis de nouveaux investissements à hauteur de 600 milliards de dollars d’ici à 2028 ; la Corée du Sud, 350 milliards, et le Japon 550 milliards. Sur le papier, cette diplomatie musclée semble donc porter ses fruits et pourrait, semble-t-il, contribuer à la résurgence de la puissance industrielle américaine.

Mais là encore, l’incertitude plane, à la fois sur le fond et sur les modalités de cet engagement : tandis que le président Trump réclame déjà un acompte aux puissances asiatiques, ces dernières refusent un paiement forfaitaire. L’UE, quant à elle, a reconnu que ce montant avait été déterminé en fonction des projets d’investissement des milieux d’affaires pour les prochaines années. Selon l’un de ses représentants, « ce n’est pas quelque chose que l’UE, en tant que pouvoir public, peut garantir » (8). C’est l’astérisque qu’aurait pu ajouter la Chine à sa promesse d’augmenter ses importations de biens américains (produits industriels, agricoles et énergétiques) dans le cadre de son « accord commercial de phase 1 » signé avec les États-Unis en janvier 2020 — une promesse restée lettre morte pour la plupart des produits à l’exception des semi-conducteurs (9). Comme le dit l’adage, « ce sont les entreprises qui font du commerce, pas les États ». Cette loi pourrait aujourd’hui s’appliquer aux promesses d’investissement arrachées par le magnat de l’immobilier, qui rendent les perspectives de création d’emplois tout aussi hypothétiques.

Au-delà de la question de la gouvernance des investissements, le programme nationaliste de l’administration Trump exacerbe, là encore, une incertitude devenue systémique. En septembre, le raid de l’Agence américaine de contrôle de l’immigration (ICE) dans une usine Hyundai en Géorgie — un investissement de 12,6 milliards de dollars de l’entreprise sud-coréenne — a conduit à l’arrestation de 300 travailleurs, dont une majorité de Sud-Coréens, suscitant de vives inquiétudes sur les droits des travailleurs étrangers, et plus largement sur la protection des investissements. En somme, pour des raisons à la fois macroéconomiques et politiques, l’afflux d’investissements étrangers aux États-Unis est loin d’être acquis, en dépit des affirmations de son premier représentant commercial, qui prétend déjà avoir récolté la somme de 17 000 milliards de dollars d’investissements depuis son arrivée au pouvoir — un chiffre qui surévalue de près de 10 000 milliards les propres estimations de la Maison-Blanche (10).

Principes et contradictions de la sécurité économique américaine

Le second narratif ayant transformé et légitimé la conduite de la politique commerciale de Donald Trump depuis son premier mandat est celui de la sécurité économique. Intégrée officiellement comme objectif de la Stratégie de sécurité nationale de 2017 à la politique commerciale de Donald Trump, puis à la stratégie de compétitivité industrielle de l’administration Biden, la notion de sécurité économique est intimement liée à la question de la dépendance commerciale. Si les principes du « doux commerce » de Montesquieu, associant libre-échange et paix, avaient dominé l’ordre international depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et a fortiori la période mondialiste de l’après-guerre froide, l’essor de la Chine a poussé les États-Unis à réinterpréter l’interdépendance économique comme une dépendance qui serait devenue source de vulnérabilité et de conflit. Selon les termes de Robert Lighthizer, l’ancien représentant au Commerce (2017-2020) de Donald Trump : « Face à la menace chinoise, il n’a jamais été aussi urgent pour les États-Unis de tempérer l’enthousiasme souvent aveugle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale pour l’interdépendance à tout prix. Nous devons nous rappeler que, d’un point de vue historique, l’interdépendance ne conduit pas toujours à la paix. Aux États-Unis, les liens économiques entre le Nord et le Sud n’ont pas empêché la guerre civile. Le commerce mondial a connu une croissance rapide dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale […]. La dépendance du Japon vis-à-vis des matières premières provenant des États-Unis a motivé son attaque sur Pearl Harbor. (11) »

La sécurité économique vise donc à réduire cette dépendance, à la fois économique, sectorielle et géographique. La dimension économique tient à la concentration de la production ou de la transformation de biens dans un pays tiers, qui détermine le niveau de dépendance. La dimension sectorielle renvoie à la défense de secteurs définis comme « stratégiques » et à la production de biens jugés « critiques » (12). Enfin, sur le plan géographique, la sécurité économique est d’autant plus menacée si le partenaire commercial est considéré comme une puissance rivale par rapport à un pays allié des États-Unis. Sur le fond, la géoéconomie et l’arsenalisation de l’interdépendance ne sont pas nouvelles : l’histoire de la politique étrangère américaine regorge de débats sur les liens entre sécurité et économie, y compris pendant et après la guerre froide, fussent-ils sur la définition d’un bien « stratégique », la distinction entre pays alliés, neutres ou hostiles, ou encore sur les implications de la dépendance énergétique (13). Sur la forme, en revanche, les questions géoéconomiques occupent désormais une place plus prépondérante dans la conduite de la politique étrangère américaine, pour des raisons à la fois objectives, comme la primauté de la puissance industrielle de la Chine ou le brouillement des frontières entre technologies civiles et militaires, et des facteurs plus subjectifs, d’ordre idéationnel ou politique.

En pratique, ce nouveau cadre stratégique et idéologique se révèle néanmoins beaucoup plus complexe et fragile que ne le laisse supposer la simple notion de « sécurité ». Ce « nouveau consensus de Washington » (14) fait l’objet d’âpres débats entre institutions et agences — le Pentagone, par exemple, se montrant plus sensible aux risques liés aux transferts technologiques —, entre différents intérêts économiques (la Chine demeurant un marché crucial pour les exportateurs américains) et entre divers courants idéologiques transcendant les clivages partisans, à l’image de l’opposition au libre-échange. Mais au-delà de ses tensions inhérentes au processus décisionnel, de véritables contradictions dans la poursuite de ces objectifs contribuent à délégitimer ce narratif.

Deux points illustrent la fragilité de la doctrine de sécurité économique américaine.

Le premier cas concerne les revirements de Washington concernant les restrictions aux exportations imposées sur certaines puces électroniques dans le but de freiner le développement technologique de la Chine. Après avoir imposé de nouvelles restrictions sur les exportations de puces vers la Chine en avril 2025 au nom de la sécurité économique, l’administration Trump a effectué une volte-face trois mois plus tard et autorisé les entreprises Nvidia et AMD à exporter des catégories de puces performantes (respectivement H20 et MI308), utilisées pour entrainer des modèles d’intelligence artificielle, alarmant ainsi les faucons américains. Plus atypique, le président a demandé à Jensen Huang, PDG de Nvidia, à ce que 20 % des revenus des ventes soient reversés au département du Trésor en échange de cette exemption, avant de transiger sur un montant de 15 % (15). Ces tractations, fruit d’une opération de lobbying de la part de Nvidia, démontrent qu’en matière de restrictions aux exportations comme pour l’imposition de droits de douane, tout se négocie — y compris la sécurité économique américaine. D’autres exemples suggèrent que ce principe s’apparente aujourd’hui davantage à une variable d’ajustement qu’à une véritable doctrine stratégique : les actions et déclarations contradictoires du président Trump sur la revente de TikTok ; son approbation pour le rachat de US Steel par le japonais Nippon Steel, dans un secteur souvent présenté comme central pour la sécurité nationale américaine ; et le silence de l’administration républicaine lors de la récente acquisition du géant du jeu vidéo Electronic Arts par un triumvirat de fonds d’investissement, dont le Fonds d’investissement public saoudien et le fonds Affinity Partners dirigé par Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Si la sécurité économique guidait vraiment la politique américaine, le Comité de surveillance des investissements étrangers aux États-Unis (CFIUS), garant de la souveraineté économique, aurait a minima évalué les risques inhérents à l’acquisition de données privées d’utilisateurs américains, sans parler de ceux liés à la perte d’un fleuron de l’industrie du jeu vidéo, ou des pertes d’emplois anticipées liées au montage financier de l’opération — le plus grand rachat par emprunt de l’histoire (16). Là encore, c’est l’accès au président américain qui dicte la politique économique américaine.

L’autre entorse à la sécurité économique concerne le nouveau rapport des États-Unis à leurs alliances commerciales et stratégiques — jadis faisceaux de la puissance américaine — dont les membres, comme l’Europe, le Canada ou la Corée du Sud, subissent parfois un traitement plus dur que les rivaux stratégiques tels que la Russie. Si l’administration Biden a tenté de revitaliser le système d’alliances américaines et de réorienter le commerce international vers une diversification des chaines de valeur au profit de puissances amies (friendshoring), ce retour au plurilatéralisme, bien que loin d’un véritable réinvestissement dans le multilatéralisme de l’OMC, est resté sans lendemain. La sécurité économique collective cède le pas à une version étriquée et transactionnelle de la souveraineté américaine qui n’épargne personne. Déboussolés, les pays alliés comme les multinationales américaines découvrent que le temps du friendshoring, avant même d’avoir été opérant, est déjà révolu : il cède sa place, au mieux, au friendtrashing (critique des alliés), au pire au friendshedding (abandon des alliés). Ce rejet des alliances ne se limite pas aux pays riches, mais concerne aussi les pays émergents, voire les moins avancés. L’offensive douanière marque à ce titre une véritable rupture avec le droit du commerce international, qui offrait un régime préférentiel pour les pays du Sud depuis les années 1970. Ajouté à la suspension du Système de préférences généralisées américain depuis 2020, au gel de l’aide au développement et à la fermeture de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le choc tarifaire de Trump confirme le désengagement de Washington en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Ce retrait est d’autant frappant que la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la plupart des pays à faibles et moyens revenus au cours des vingt dernières années.

Ainsi, après avoir cédé leur domination commerciale à la Chine en Asie et en Afrique pendant la première décennie du XXIe siècle, les États-Unis ont « perdu » l’Amérique latine dans les années 2010 et sont en plein repli en Europe depuis 2020, comme l’illustre la hausse rapide des exportations chinoises ces dernières années (figure 3). Cette dépendance risque de s’aggraver avec le détournement des exportations chinoises (produits à haute valeur ajoutée, technologies vertes) des États-Unis vers les autres pays. À la grande différence du premier mandat de Donald Trump, le choc douanier du président américain intervient dès les premiers mois de sa présidence. En dépit de ses contradictions, il envoie donc un message clair au reste du monde. De Bruxelles à Brasilia, en passant par New Dehli, les puissances alliées, comme les rivaux stratégiques, repensent aujourd’hui leur dépendance, non seulement vis-à-vis de la Chine, mais aussi des États-Unis. C’est peut-être dans ce « nouveau découplage » que se cache la réciprocité recherchée par les États-Unis.




Notes

(1) Sans aller jusqu’à le qualifier de génie, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a décrit Donald Trump comme un « négociateur coriace » et un « fin stratège » lors de la conclusion de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne le 27 juillet 2025.

(2) Bernie Sanders, « Sanders Statement on Trump Tariff Announcement », 9 avril 2025 (https://​tinyurl​.com/​c​5​h​6​r​exp).

(3) Il s’agit là d’une allusion au slogan de campagne de Bill Clinton en 1992. Le candidat Trump, lui, avait promis d’être « le plus grand président pour l’emploi que Dieu ait jamais créé ». Pour un bilan de son premier mandat, lire Donna Kesselman, « Le Jobs President face au syndicalisme américain », Pouvoirs, n°172, 2020 (https://​tinyurl​.com/​5​n​7​t​w​e5c).

(4) Trump a une fascination pour ce qu’il considère comme l’âge d’or du protectionnisme et de la puissance industrielle américaine, en dépit des inégalités criantes de « l’âge du toc ».

(5) Sandra Polaski et al., « How Trade Policy Failed U.S. Workers – and How to Fix It », Institute for Policy Studies, Boston University Global Development Policy Center, Groundwork Collaborative, 2020 (https://​tinyurl​.com/​3​t​v​m​p​zf5).

(6) The Conference Board, « Survey: HR Leaders Plan to Dial Back Hiring in the Second Half of 2025 », 20 aout 2025 (https://​tinyurl​.com/​b​w​r​m​z​nyk).

(7) En français : « Poster [sur les réseaux sociaux] de manière agressive et porter un gros bâton », quand Theodore Roosevelt, un modèle de masculinité pour Donald Trump, préconisait de « Parler doucement et de porter un gros bâton ».

(8) Gregorio Sorgi, « EU admits it can’t guarantee $600B promise to Trump », Politico, 28 juillet 2025 (https://​tinyurl​.com/​z​n​w​4​z​n5e).

(9) Jean-Baptiste Velut, « Le “choc de Trump” et la Chine : leçons du protectionnisme trumpien », Politique américaine, vol. 37, n°2, p. 111-132 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​p​o​l​a​m​.​0​3​7​.​0​111).

(10) Pour remettre ce chiffre en perspective, un simple calcul montre que cette somme équivaudrait à 53 fois le niveau annuel moyen des investissements directs étrangers aux États-Unis sur la dernière décennie. Voir The White House, « Trump Effect: A Running List of New U.S. Investment in President Trump’s Second Term », 15 aout 2025 (mise à jour le 2 septembre) (https://​tinyurl​.com/​5​9​u​4​9​3ry).

Pour une analyse critique, lire Gary Clyde Hufbauer, Ye Zhang, « Trump’s quest for foreign direct investment », Peterson Institute for International Economics (PIIE), 13 juin 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​c​7​m​a​4mw).

(11) Robert Lighthizer, No Trade Is Free, Broadside Books, 2023, p. 20.

(12) Sur la construction sociale de ces deux concepts, lire Mathilde Velliet, « Entre sécurisation et arsenalisation : la fabrique des politiques américaines de protection des technologies stratégiques face à la Chine (2009-2025) », thèse en études anglophones, Université Paris Cité, 2025.

(13) Mona Paulsen, « The past, present, and potential of economic security », The Yale Journal of International Law, vol. 50, à paraitre en 2025.

(14) Gordon H. Hanson, « Washington’s New Trade Consensus: And What It Gets Wrong », Foreign Affairs, vol. 103, n°1, 12 décembre 2023 (https://​tinyurl​.com/​5​d​z​s​7​2zh) ; Jake Sullivan, « Remarks by National Security Advisor Jake Sullivan on Renewing American Economic Leadership at the Brookings Institution », The White House, 27 avril 2023 (https://​tinyurl​.com/​4​n​s​a​c​9dj).

(15) Helen Davidson, « Trump sparks concern after suggesting he might allow sales of Nvidia’s advanced AI chips in China », The Guardian, 12 aout 2025 (https://​tinyurl​.com/​4​z​t​x​4​e68).

(16) Pour une discussion sur les obligations réglementaires entourant ce genre d’acquisition, lire Vinita R. Singh, « The CFIUS Review That Will Never Be », Lawfare, 3 octobre 2025 (https://​tinyurl​.com/​b​r​9​u​p​z6w).

Jean-Baptiste Velut

areion24.news

mardi 9 juin 2026

Le SRC recense actuellement 44 personnes à risque en Suisse

 

Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) recense aujourd'hui 44 personnes à risque en Suisse, a indiqué lundi le Conseil fédéral en réponse à une question de Barbara Steinemann (UDC/ZH). Le 28 mai dernier, un homme lié à la mosquée radicale An'Nur a agressé au couteau des passants à la gare de Winterthour (ZH).

Sont recensées tant les personnes motivées par le djihadisme que celles qui soutiennent et encouragent d’autres formes de terrorisme, a précisé le gouvernement à l'issue de l'heure des questions au Conseil national. Un très petit nombre, moins de 10, bénéficient du statut de réfugié, ajoute-t-il.

Les personnes à risque mettant en danger la sécurité intérieure et extérieure du pays se trouvent pour la plupart en Suisse depuis plusieurs années.

Dans sa réponse, le gouvernement précise qu'il convient de distinguer ces personnes de celles qui ont récemment déposé une demande d’asile en Suisse et pour lesquelles des indices d'une menace potentielle ont été constatés dans le cadre du contrôle de sécurité. Dans ce cas de figure, le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) transmet sans délai le dossier d’asile au SRC.

Le SRC publie régulièrement le nombre de cas qu’il traite dans le cadre de sa mission de lutte contre le terrorisme.

ATS

La Suisse a commandé 32 obusiers automoteurs Donar 10×10 de 155 mm auprès de KNDS Deutschland

 

En 2024, KNDS Deutschland noua un partenariat avec General Dynamics European Land Systems [GDELS] en vue d’intégrer son système AGM [Artillery Gun Module] dérivé du RCH155 et doté d’un canon de 155 mm [cal. 52] sur le Piranha Heavy Mission Carrier [HMC], une variante du véhicule de combat d’infanterie [VCI] du même nom reposant sur un châssis 10×10 et dotée de «technologies avancées» censées lui garantir une «mobilité tout-terrain» ainsi que de meilleurs «capacités de franchissement».

«Grâce à ce robuste châssis multibras 10×10, aucun support vertical n’est nécessaire pour le tir, comme c’est le cas avec les autres obusiers à roues conventionnels. L’AGM permet une autonomie complète de l’ensemble du système en matière de commandement, de navigation et de contrôle de tir ainsi que des options opérationnelles entièrement nouvelles grâce à sa stabilité», avaient vanté les deux industriels, lors de l’annonce de leur coopération. Et d’insister également sur la capacité de ce véhicule, depuis appelé Donar 10×10, à «tirer en mouvement».

Deux ans plus tôt, au titre de son programme «Artillerie Wirkplattform und Wirkmittel 2026», la Suisse avait présélectionné l’obusier automoteur Archer 8×8 [de BAE Systems Bofors] et le système RCH 155 AGM de KNDS Deutschland [Krauss Maffei Wegmann, à l’époque] en vue de remplacer ses M109 KAWEST, acquis auprès des États-Unis dans les années 1960.

Reposant sur deux plateformes possibles, à savoir l’ARTEC Boxer le Piranha IV, la proposition allemande fut finalement retenue.

«Après l’évaluation détaillée des essais, des clarifications et des offres, le choix du modèle s’est porté sur le système AGM Artillery Gun Module sur Piranha IV de l’entreprise KNDS Deutschland. Compte tenu des offres reçues et de l’évaluation de nombreux aspects tactiques, techniques, logistiques, commerciaux, qualitatifs et de durabilité, le système choisi correspond à l’offre la plus avantageuse», avait en effet annoncé le département suisse de la Défense, de la Protection de la population et des sports, en novembre 2024.

Restait alors à conclure les négociations contractuelles et à notifier la commande à la filiale allemande de KNDS. Ce qui a pris du temps puisqu’il aura fallu attendre près de dix-huit mois pour voir ce marché se concrétiser.

En effet, le 8 juin, Armasuisse, l’Office fédéral de l’armement de la Confédération, a annoncé la commande de trente-deux Piranha IV 10×10 du «du fabricant suisse GDELS-Mowag», dotés du système AGM de KNDS Deutschland. Le montant du contrat, qui «prévoit également l’acquisition de moyens destinés à la logistique des munitions, aux systèmes d’instruction et de simulation, aux pièces de rechange, à la documentation et à l’outillage», n’a pas été précisé.

«Grâce à ce contrat, KNDS met en œuvre le plus important projet d’acquisition de systèmes d’artillerie mené par la Suisse depuis des années. Nous sommes reconnaissants non seulement pour cette commande significative, mais aussi pour le partenariat de longue date et la confiance fondamentale que nous témoignent la communauté des utilisateurs suisses», s’est félicité Florian Hohenwarter, le PDG de KNDS Deutschland. Et d’ajouter que l’industriel «fournira bien plus que de simples obusiers sur roues» car «en tant que fournisseur de systèmes», il propose une «solution opérationnelle complète et adaptée aux besoins de ses clients».

D’une masse 40 tonnes, le Piranha IV 10×10 est en mesure de porter une charge utile de 17 tonnes. Sa variante «artillerie» [ou Donar 10×10] est mise en œuvre par un équipage de deux ou trois artilleurs. «Grâce à son système de suspension multibras, aucune stabilisation mécanique n’est requise pendant le tir», ce qui lui donne la possibilité de tirer en mouvement. Enfin, il dispose d’une capacité dite MRSI [Multiple Round Simultaneous Impact / multiples coups, impacts simultanés ou méthode de tir dite « malouine »].

opex360.com

dimanche 7 juin 2026

Les enjeux géostratégiques du gazoduc Nigeria-Europe

 



Lancé en 2016 puis relancé en 2023, le gazoduc Nigeria-Maroc (NMGP), long d’environ 6 000 km, devrait traverser 13 pays africains sur la façade atlantique pour acheminer des milliards de mètres cubes de gaz nigérian jusqu’au royaume chérifien. De là, il doit être connecté au Gazoduc Maghreb Europe (GME)

Le gazoduc reliant le Nigéria à l’Europe devrait offrir une capacité entre 30 et 33 milliards de mètres cubes gazeux. Le Nigeria est le   premier réservoir de gaz en Afrique 5.9OO milliards de mètres cubes gazeux. Comme le démontre une importante étude de l’IRIS , il  est l’objet d’enjeux géostratégiques importants pour la région, notamment de la rivalité entre  l’Algérie  et le Maroc. 

Concernant l’Algérie , la  5ᵉ Réunion ministérielle du Comité de pilotage du projet de Gazoduc transsaharien (TSGP) d’une capacité de 30 milliards de mètres cubes gaz en vitesse de croisière,  traverse trois pays le Nigeria, le Niger et l’Algérie . Une réunion  a eu lieu  à Alger le 03 juin 2026 ayant  rassemblé le ministre d’État, ministre des Hydrocarbures, le ministre d’État nigérian des Ressources pétrolières chargé du Gaz, , ainsi que le ministre nigérien du Pétrole, le PDG de Sonatrach,  les responsables de la compagnie nigériane NNPC et de la société nigérienne Sonidep,  ayant  pris part aux travaux, aux côtés d’experts des trois pays.

Il a   été  adopté le rapport final de l’étude de faisabilité réalisée par le bureau d’études PENSPEN, cette adoption du rapport final selon un communiqué du ministère  algérien des hydrocarbures devant permettre de passer aux prochaines phases de mise en œuvre, à travers le lancement des études d’ingénierie détaillées, ainsi que l’achèvement des différentes dispositions techniques, financières et institutionnelles nécessaires, l’Algérie ayant  annoncé le lancement des travaux de réalisation du tronçon algérien. le gazoduc passant par l’Algérie, le projet TSGP- sa longueur est de 4 128 km, dont 1 037 km en territoire nigérian, 841 km au Niger ( aucune réalisation à ce jour, le Niger n’ayant pas de financement comptant sur l’Algérie) et 2 310 km en Algérie. Il reste à réaliser 100 km au Nigeria, la totalité du tracé au Niger ainsi que 700 km en Algérie, soit un total de 1 641 km.  En 2020, une étude de l’Institut français des relations  internationales (IFRI) à évalué ce projet entre  18-20 milliards de dollars, tandis que d’autres sources avancent un montant moindre, entre 14 et 15 milliards de dollars pour une durée n’excédant pas 5 ans .

Concernant le  Gazoduc Nigeria-Maroc (ou Gazoduc Afrique Atlantique) le  mémorandum d’entente (MoU)  a été signé le 15 septembre 2022 à Rabat.  paraphé entre l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC)  qui vise  à transporter le gaz nigérian ,  une moitié  dédiée aux pays d’Afrique de l’Ouest et au Maroc, et l’autre moitié acheminée vers l’Europe Il  longera  la côte ouest-africaine prévu initialement à   5660 km  mais selon les dernières études  devant s’étendra sur près de 6 900 kilomètres le long de la côte ouest-africaine, en combinant des segments terrestres (onshore) et maritimes (offshore) pour relier le Nigeria au Maroc.  Il  traversera 13 pays de la façade atlantique africaine, à savoir la Gambie, la Guinée-Bissau, la Sierra Leone, le Ghana, la Guinée, le Liberia, le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Mauritanie et le Sahara occidental. Son délai de réalisation est estimé à 8/10 ans, pour un coût d’environ  25 milliards de dollars.

Selon la directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) le chantier en accord avec le gouvernement du Nigeria   est encadré par des accords multilatéraux signés avec la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) où  la signature le dernier trimestre  2026  de l’Accord Intergouvernemental (IGA) devrait  structurer le consortium et lancer les travaux de ce corridor gazier  avec l’appui de consortiums financiers internationaux  dans le cadre d’ une joint-venture entre l’Office national des hydrocarbures et des mines  (ONHYM) et la Nigerian National Petroleum Company   ( NNPC)

Cependant , la rentabilité   du projet Nigeria-Europe repose sur cinq conditions que ce soit pour l’Algérie ou le Maroc :

Premièrement, la concurrence internationale  influe sur la rentabilité de ce projet notamment à travers le le développement des  GNL(marché spot)  qui concurrence les canalisations, marquées par des contrats à moyen et long terme, les récents accord Europe USA pour l’approvisionnement en gaz de schiste pour 250 milliards de dollars par  an ,  en cas de résolution du conflit avec l’Ukraine du retour du gaz russe, premier réservoir mondial plus de 35.000 milliards de mètres cubes gazeux,  avec des coûts bas où la capacité du South Stream de 63 milliards de mètres cubes gazeux, du North Stream1 de 55 et du North Stream2 de 55 milliards de mètres cubes gazeux, le retour de l’Iran en cas d’accord du récent conflit 2me réservoir mondial 32.000 milliards de mètres cubes gazeux devant le Qatar 20.000 milliards de mètres cubes gazeux,    sans compter  le plus grand concurrent de l’Algérie et du Maroc ,  la Libye premier réservoir de pétrole de l’Afrique 44 milliards de barils et plus de 1500 milliards de mètres cubes gazeux exploité à peine à 10%  , proche de l’Europe et pour une population ne dépassant pas 7 millions d’habitants, expliquant sa déstabilisation du fait de  convoitises étrangères,  le Mozambique , plus de 5000 milliards de mètres cubes gazeux de réserve, misant sur les exportations massives de  GNL, et la mise en exploitation récente de l’important gisement Mauritanie /Sénégal à l’Île de la Tortue. Et l’on devra prendre en compte   l’émergence de nouveaux  pays africains, les réserves prouvées de gaz naturel en Afrique  selon des estimations variant entre   15.000/20.000  milliards de mètres cubes, représentant  entre 8/10%  des réserves mondiales estimées à 188.000 milliards    positionnant le continent parmi les acteurs clés de la carte énergétique mondiale.

Deuxièmement, lié au facteur précédent,  aussi, outre les impacts de l’efficacité énergétique,  analyser l’évolution du marché international des différentes sources ‘énergie l’énergie substituables au gaz et   une étude sérieuse de  faisabilité pour  la détermination du seuil de rentabilité avant de trancher sur l’opportunité de s’engager dans ce projet.

Troisièmement,  la sécurité constitue un enjeu majeur, le projet traversant plusieurs zones instables, particulièrement pour le tracé passant soit par l’Algérie ou  le Maroc. Ces zones peuvent compromettre la fiabilité du projet en raison de la présence de groupes armés susceptibles de perturber la fourniture et l’approvisionnement en gaz. Il sera donc nécessaire d’impliquer les États traversés dans des négociations pour l’octroi du droit de passage (paiement de royalties) et d’évaluer les risques économiques, politiques, juridiques et sécuritaires.

Quatrièmement, , la mobilisation du savoir-faire et du financement pose problème, notamment en raison de la situation économique de bon nombre de pays , lourdement endettés. Il serait donc nécessaire d’impliquer d’éventuels groupes internationaux dans le financement du projet.

Cinquièmement, il sera indispensable d’associer un partenaire européen, principal client du gazoduc. Sans son accord, il sera difficile de rentabiliser ce projet et devant tenir compte de la politique énergétique européenne qui mise sur la transition énergétique pour couvrir ses besoins à 50% entre 2030/2035. Car actuellement, nous , nous assistons à une ambiguïté du Nigeria vis-à-vis de ce projet, qui doit  éclaircir définitivement sa position et choisir soit l’Algérie, soit le Maroc, ayant signé plusieurs mémorandums ,en rappelant qu’un mémorandum n’est pas un contrat définitif, tant avec le Maroc qu’avec l’Algérie mais en n’oubliant jamais que le principal client c’est l’Europe qui n’a pris, pour l’instant aucun engagement à travers la commission européenne, la seule habilitée.

En conclusion le projet du gazoduc pour des questions de rentabilité est plus avantageux pour l’Algérie mais  l’avenir du gazoduc Nigeria -Europe via l’Algérie ou via le Maroc  ou les deux à la fois  relève certes de facteurs  économiques, du cout, du prix futur du gaz, des concurrents les canalisations étant un marché segmenté , du  mix énergétique dont le poids du GNL qui connait une baisse des couts et  beaucoup plus flexible s’alignant sur le marché spot,  et de  la transition énergétique ,  mais également d’importants enjeux géostratégiques dans la  recomposition régionale.

Abderrahmane MEBTOUL

mondafrique.com

La Chine face au défi démographique

 

La Chine est entrée dans une phase de déclin démographique historique : en quoi ce tournant démographique marque-t-il une rupture dans l’histoire contemporaine du pays ?

La population chinoise a commencé à diminuer dans les années 2020, marquant un tournant historique dans la dynamique démographique du pays après des décennies de croissance. Comme beaucoup d’autres pays, la Chine a traversé au XXe siècle ce qu’on appelle en démographie la « transition démographique » (1), une période de forte augmentation de la population due à la baisse de la mortalité. Cette période se caractérise principalement par la réduction de trois types de mortalité : la mortalité infantile, celle des enfants et adolescents, ainsi que la mortalité maternelle, c’est-à-dire celle des femmes lors de l’accouchement ou peu après. Ces avancées ont été rendues possibles grâce aux progrès médicaux, pharmaceutiques et hygiéniques, observés en Chine comme ailleurs dans le monde.

Dans ce contexte, la Chine a connu une croissance démographique soutenue depuis le milieu du XXIe siècle. Cependant, cette évolution n’a pas été linéaire. À la fin des années 1950, la politique de surcollectivisation imposée par Mao Zedong a entrainé une période de surmortalité, souvent appelée les « trois années noires ». En 1960, la population chinoise a même enregistré une baisse à cause de cette crise. Depuis le début des années 2020, on observe une rupture nette, tant en chiffres absolus qu’en chiffres relatifs.

En effet, la Chine a enregistré, depuis 2022, plus de décès que de naissances. Ce phénomène indique une dynamique de dépopulation. De plus, avec un solde migratoire négatif, l’immigration ne peut nullement compenser ce déficit naturel. Ainsi, la population chinoise est engagée dans un processus de diminution qui semble inéluctable, compte tenu des tendances actuelles.

D’un autre côté, en termes relatifs, la Chine a perdu son titre de pays le plus peuplé du monde. Pendant des décennies, elle était sans conteste en tête de liste. En 1950, sa population était supérieure de 57 % à celle de l’Inde, qui était alors le deuxième pays le plus peuplé. Cependant, en raison d’un « hiver démographique » caractérisé par une fécondité en dessous du seuil de remplacement des générations depuis 1991, la croissance démographique de la Chine a considérablement ralenti par rapport à celle de l’Inde. Ainsi, en 2023, un tournant majeur a eu lieu : l’Inde est devenue le pays le plus peuplé du monde, dépassant la Chine.

Les derniers chiffres montrent une baisse de la natalité et une accélération du vieillissement : quelles sont, selon vous, les causes profondes de ce phénomène au-delà de la politique de l’enfant unique ?

La baisse de la natalité en Chine trouve sa racine principale dans la politique stricte dite de « l’enfant unique », mise en place par les autorités entre 1979 et 2015. Cette politique, imposée par un système administratif rigoureux, interdisait aux femmes d’avoir le nombre d’enfants qu’elles désiraient. Cependant, au-delà de cette réglementation, plusieurs autres éléments expliquent la diminution continue de la fécondité dans le pays.

Tout d’abord, la chute du nombre de naissances au cours des décennies passées a entrainé une réduction du nombre de femmes en âge de procréation. Ainsi, une fécondité affaiblie, appliquée à une population féminine moins nombreuse, entraine mécaniquement une nouvelle baisse des naissances.

Un autre effet secondaire de la politique de l’enfant unique est la forte préférence culturelle pour les garçons. La Chine fait face aux conséquences du déficit significatif de naissances féminines. Dans un premier temps, ce phénomène a conduit à des pratiques violentes : certaines familles faisaient disparaitre les nouvelles-nées, parfois en les plongeant dans de l’eau bouillante. Par la suite, l’avènement des échographies a facilité le recours massif à des avortements sélectifs lorsque le fœtus était une fille. Et le déficit de filles a accentué la chute de la natalité.

Une troisième cause souvent négligée concerne les « populations flottantes ». La République populaire de Chine maintient un système de passeport intérieur, le hukou, qui régule les déplacements et l’installation à l’intérieur du pays. De nombreux migrants internes, vivant illégalement dans les villes, sont des résidents irréguliers. Par conséquent, leurs éventuels enfants ne sont pas reconnus par l’État et n’ont pas accès aux services de santé ni au système éducatif. Cette situation pousse ces populations, estimées à près de 300 millions de personnes, à limiter fortement leur fécondité.

L’urbanisation rapide est un autre facteur clé à considérer. Pendant la période communiste, de 1949 jusqu’aux années 1970, le gouvernement était opposé à l’expansion urbaine. Cependant, à partir des années 1980, le Parti communiste chinois a lancé un vaste mouvement d’urbanisation. Cela a entrainé une hausse des prix de l’immobilier et deux conséquences négatives sur la natalité. D’une part, nombre de jeunes actifs vivent maintenant en ville, loin de leurs parents restés à la campagne, ce qui prive les familles d’un soutien pour la garde d’éventuels enfants. D’autre part, une norme sociale bien ancrée exige que les jeunes hommes soient propriétaires d’un logement avant de se marier, ce qui retarde l’âge du mariage et diminue ainsi les chances d’avoir une grande famille.

Quels effets concrets cette évolution démographique a-t-elle déjà sur l’économie chinoise, notamment en termes de marché du travail, de consommation et d’innovation ?

Les changements démographiques en Chine ont déjà un impact significatif sur le marché du travail, et ces effets devraient s’accentuer dans les années à venir. La population active du pays a commencé à diminuer depuis le milieu des années 2010. Étant donné que la création de richesses dans un pays est, toutes choses égales par ailleurs, liée à la taille de sa population active, cette baisse soulève des inquiétudes quant à un éventuel ralentissement de la capacité de production de richesses.

Le succès économique de la Chine a largement reposé sur un vaste réservoir de main-d’œuvre rurale à bas cout, qui était abondant. Cependant, ce réservoir de travailleurs peu couteux est en train de s’épuiser. Selon les principes de l’offre et de la demande, cette diminution devrait inévitablement entrainer une augmentation des salaires par rapport aux périodes précédentes. Le marché du travail connait donc une véritable transformation : après une phase d’expansion continue de la population active et d’une main-d’œuvre rurale nombreuse, le pays a, depuis le milieu des années 2010, entamé une ère marquée par la raréfaction de cette ressource et le déclin de la population active.

En ce qui concerne la consommation, les changements sont tout aussi profonds. La structure des marchés de consommation est étroitement liée à la pyramide des âges : les besoins des jeunes, des adultes et des personnes âgées sont très différents. Ainsi, la répartition démographique de la population chinoise influence directement l’évolution de ces marchés.

Une autre question cruciale concerne les capacités d’innovation dans une société vieillissante. Au-delà de la diminution numérique de la population active, la Chine devra également faire face à un vieillissement de cette même population, avec une augmentation du pourcentage de travailleurs âgés de 50 ans ou plus et une baisse relative de ceux de moins de 50 ans.

Pékin a mis en place des mesures pour encourager les naissances (assouplissements, aides financières, campagnes de valorisation) : pourquoi ces politiques peinent-elles à inverser la tendance ?

Ces politiques ont peu de chances de changer la donne, car la Chine a créé une situation où « l’hiver démographique » — c’est-à-dire une très faible fécondité — est presque devenu la norme. Les raisons de cette faible natalité sont déjà bien connues, mais il est particulièrement difficile de les inverser. Que ce soit à cause de la politique d’urbanisation, des choix en matière de logement, ou encore du manque de qualité de vie, ces problèmes ne se résolvent pas du jour au lendemain.

La Chine fait face à ce que certains appellent la « dynamique du célibat », dans un pays où les naissances hors mariage ne sont pas acceptées. C’est un point crucial, surtout si l’on compare avec la France, qui a un des taux les plus élevés de naissances hors mariage au monde. En Chine, seul le mariage peut mener à la natalité.

Or la tendance actuelle montre une baisse du nombre de mariages et un âge de mariage de plus en plus tardif, ce qui n’encourage pas la fécondité. De plus, il y a un défi intergénérationnel : les jeunes qui souhaitent avoir des enfants n’ont souvent pas la chance d’avoir des grands-parents à proximité pour les aider pour la garde et l’éducation. En effet, la plupart des personnes âgées vivent encore à la campagne. Ce phénomène est particulièrement visible lors du Nouvel An chinois, quand plusieurs centaines de millions de personnes quittent les villes pour retourner dans leur région d’origine.

Observe-t-on des disparités démographiques entre villes et campagnes, et quelles conséquences ces différences peuvent-elles avoir sur la cohésion sociale et le développement régional ?

En Chine, la principale disparité démographique se manifeste surtout avec les différences ethniques. La majorité de la population appartient au groupe Han, tandis que 55 minorités ethniques regroupent environ 120 millions de personnes. Cependant, les évolutions démographiques des dernières décennies montrent une augmentation relative de l’importance de ces minorités pour deux raisons principales. D’abord, lors de l’instauration de la politique de l’enfant unique (1979-2015), ces minorités ont réussi à convaincre le gouvernement central à Pékin que cette restriction menaçait leur survie. En conséquence, elles ont obtenu le droit d’avoir deux enfants, même pendant cette période de rigueur en matière de natalité. Ensuite, il y a un instinct de survie au sein de ces communautés : la volonté de ne pas disparaitre les a poussées à maintenir un indice de fécondité relativement élevé.

Cependant, cette dynamique démographique est en tension avec la politique d’intégration nationale des autorités chinoises, qui cherchent à « siniser » certaines régions où les minorités sont majoritaires. C’est particulièrement vrai pour le Tibet (2) et le Xinjiang, où le gouvernement central encourage l’installation de populations Han pour diminuer la proportion démographique des minorités locales.

Existe-t-il un risque que cette évolution démographique affecte la stabilité politique intérieure du régime, notamment face aux attentes d’une population vieillissante et à une jeunesse en pleine mutation ?

Il est évident que la Chine, qui n’est pas une démocratie et où il est difficile de réaliser des sondages, ne permet pas de connaitre avec précision l’opinion de sa population. Cependant, certains signes montrent qu’une partie des citoyens n’est pas satisfaite du régime actuel. Deux attitudes illustrent ce mécontentement. La première concerne les Chinois qui ont réussi sur le plan économique et qui préfèrent investir massivement à l’étranger plutôt que de contribuer au développement de leur propre pays. La seconde se manifeste par une émigration persistante, malgré le contrôle strict exercé par Pékin aux frontières. Chaque année, des Chinois choisissent de quitter le pays, estimant que les conditions politiques, économiques et sociales sont meilleures en Amérique du Nord, en Europe ou dans d’autres régions jugées plus attrayantes.

Un mécontentement se mesure donc avec l’émigration et pourrait s’intensifier sous l’effet de deux dynamiques. La première est liée à la jeunesse, qui, bien que moins nombreuse, est en position de revendiquer davantage de la part des autorités. Si celles-ci ne parviennent pas à répondre à ses attentes, cette jeunesse pourrait exprimer ouvertement son insatisfaction. Un exemple frappant est la demande d’abolition du système du hukou (permis de résidence intérieure), que les jeunes Chinois soutiennent largement. D’ailleurs, le régime a annoncé à plusieurs reprises son intention de le supprimer, sans jamais passer à l’acte. Pékin y trouve un intérêt économique évident : la présence de centaines de millions de travailleurs peu rémunérés constitue une main-d’œuvre bon marché qui soutient la compétitivité des exportations chinoises. Malgré le caractère autoritaire du régime, cette jeunesse pourrait donc être amenée à se mobiliser.

La seconde dynamique est liée au vieillissement de la population. De plus en plus de Chinois ont des besoins spécifiques en raison de leur âge, et on se demande si le gouvernement sera capable de répondre à ces attentes de manière efficace. Ces défis pourraient, à long terme, influencer la stabilité politique intérieure, même avec le style autoritaire qui caractérise la gouvernance du pays. En outre, des tensions semblent également surgir au sein du Parti communiste chinois. Au cours des derniers mois, des débats animés auraient opposé ceux qui soutiennent un régime très autoritaire à ceux qui pensent qu’il est essentiel de mieux répondre aux besoins de la population.

À moyen terme, comment la Chine compte-t-elle compenser la diminution de sa main-d’œuvre ? La Chine pourrait-elle s’ouvrir à l’immigration ?

Face à cette évolution démographique qu’est la baisse de sa population active, Pékin a mis en place deux types de réponses.

La première consiste à investir massivement dans la robotisation. Les autorités souhaitent tirer parti des technologies d’automatisation et d’intelligence artificielle pour continuer à générer de la richesse, même avec une main-d’œuvre en déclin.

La seconde réponse se manifeste par un allongement progressif de la durée d’activité. À la fin de l’année 2024, Pékin a décidé de repousser l’âge légal de départ à la retraite. À partir du 1er janvier 2025, cet âge pour les hommes sera progressivement relevé de 60 à 63 ans, engendrant ainsi trois années supplémentaires d’activité. Pour les femmes, le système maintient une distinction entre les ouvrières et celles du secteur tertiaire, considérées comme exerçant des professions moins exigeantes. L’âge de départ à la retraite des ouvrières sera repoussé de 50 à 55 ans, tandis que celui des autres catégories professionnelles féminines passera de 55 à 58 ans. En parallèle, la durée minimale de cotisation pour bénéficier d’une pension a été augmentée. Cependant, il est important de rappeler qu’une part significative de la population active ne bénéficie pas du système de retraite, notamment les travailleurs dits « flottants », ces migrants internes qui échappent encore aux dispositifs de protection sociale.

Face à la baisse de la population active, plusieurs pays occidentaux se tournent vers une autre solution : encourager une immigration choisie. Cependant, cette option se révèle plus délicate dans le cas de la Chine. Pour attirer des travailleurs étrangers, un pays doit être séduisant, ce qui est difficile dans le cadre du régime autoritaire de Pékin. Bien qu’il existe une immigration, elle reste marginale et souvent liée au déséquilibre entre les sexes causé par la politique de l’enfant unique. Certains Chinois fortunés se sont ainsi tournés vers des familles pauvres du Vietnam pour « acheter » des épouses vietnamiennes, ce qui a engendré des tensions diplomatiques entre la Chine et le Vietnam, ce dernier dénonçant fermement ces pratiques.

De plus, l’environnement régional ne propose pas de véritable réservoir de main-d’œuvre. L’ensemble de l’Asie orientale fait face à une dynamique similaire de déclin démographique. Le Japon, la Corée du Sud (3) et Taïwan voient également leur population active diminuer. Même si l’on envisageait une réunification forcée de Taïwan par Pékin, l’île ne constituerait pas une solution durable au manque de travailleurs. Seuls quelques pays, comme les Philippines, où le vieillissement démographique est plus récent (4), pourraient encore représenter une source potentielle de main-d’œuvre.

Ce ralentissement démographique modifie-t-il la place et l’image de la Chine sur la scène internationale, notamment face à des puissances aux dynamiques démographiques différentes, comme l’Inde ou les États-Unis ?

Le fait que l’Inde soit devenue le pays le plus peuplé du monde complique sérieusement la perspective d’une réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies (ONU). Depuis plusieurs années, cette réforme est à l’étude pour améliorer la représentativité au sein de l’institution, en tenant compte non seulement du poids démographique et géopolitique de l’Inde, mais aussi en renforçant la voix du continent africain. Pour que cette réforme soit vraiment représentative, il faudrait que l’Inde obtienne un siège permanent avec droit de veto, étant donné qu’elle est maintenant le pays le plus peuplé de la planète. Cependant, la Chine semble avoir de fortes réticences à l’idée de voir son voisin, avec qui les relations sont parfois tendues, renforcer sa position sur la scène internationale.

Cela entraîne donc des répercussions géopolitiques directes. Sur le plan international, malgré ces changements démographiques, la Chine reste le deuxième pays le plus peuplé du monde. Elle conserve ainsi un poids démographique important qu’elle peut continuer à valoriser dans ses relations internationales, même si elle doit maintenant faire face à la montée en puissance d’autres États. Cette réalité est particulièrement évidente au sein des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), où Pékin a accepté l’élargissement du groupe à de nouveaux membres dont l’importance démographique devient significative.

Si la tendance actuelle se poursuit, à quoi ressemblera la société chinoise en 2050, et comment ce facteur démographique pourrait-il redessiner à la fois la politique intérieure et la stratégie globale de la Chine ?

Il est quasi-certain que d’ici 2050, la Chine continuera de faire face à un dépeuplement. Selon l’ampleur de ce phénomène, on pourrait parler de pertes allant de 100 à 300 millions d’habitants. Cependant, il est difficile de donner une estimation précise, car ces chiffres ne sont que des projections démographiques. En plus de cette diminution de la population, le vieillissement constitue un autre défi majeur. D’ici 2050, un tiers des Chinois pourraient avoir 65 ans ou plus, à moins que des événements exceptionnels, comme des épidémies, ne viennent perturber cette tendance. Une telle évolution entraînera inévitablement une augmentation des besoins en santé et en services sociaux. L’évolution de l’âge médian illustre bien ce changement démographique : il est passé de 22 ans en 1950 à 39 ans aujourd’hui, et il se rapproche lentement des 50 ans.

En 2050, plusieurs scénarios sont possibles, mais certains enjeux se démarquent. Le premier est la capacité du gouvernement de Pékin à gérer ces transformations de manière satisfaisante pour la population. Si les insatisfactions montent, il y aurait un risque que le pouvoir central tente de détourner l’attention de ses propres faiblesses en adoptant une posture agressive à l’extérieur, en mobilisant le sentiment nationaliste pour masquer ses échecs internes. Un autre aspect à considérer est la montée en puissance des pays du Sud. Depuis les années 1980, la Chine s’est affirmée comme une véritable force géopolitique sur la scène mondiale. Cependant, si d’autres nations parviennent à établir une gouvernance plus efficace dans les décennies à venir, elles pourraient devenir de redoutables concurrents. Ainsi, deux dynamiques clés se dessinent. D’une part, il y a l’insatisfaction interne qui pourrait mener soit à une dérive belliqueuse, soit à des bouleversements politiques significatifs, pouvant aller jusqu’à un changement de régime. D’autre part, s’ils sont bien gouvernés, des pays comme le Brésil, l’Indonésie ou le Nigéria deviendraient des compétiteurs géopolitiques sérieux.

Déclin démographique chez le géant chinois


Notes

(1) Gérard-François Dumont, Géographie des populations : concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2023.

(2) Gérard-François Dumont, « Démographie du Tibet : quels scénarios géopolitiques ? », Diplomatie, n° 63, juillet-aout 2013.

(3) Gérard-François Dumont, « Corée du Sud : vers l’« implosion démographique », Diplomatie, n° 132, mars-avril 2025.

(4) J.-F. May, T. Sosorburam et J.-A. Goldstone, « Pays émergents et politiques de population : les exemples du Kenya, du Mexique et des Philippines », Les Analyses de Population & Avenir, septembre 2025, n° 55 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​l​a​p​.​055).

Marc Chami

Gérard-François Dumont

areion24.news