Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 11 mars 2026

Moyen Orient : Arabie Saoudite

 

C’est acté : le 11 décembre 2024, la Fédération internationale de football association (FIFA) a attribué l’organisation du Mondial 2034 à l’Arabie saoudite. Faute de candidature concurrente, il n’y avait aucun suspense, mais cette décision est critiquée par de nombreuses ONG, qui rappellent le précédent qatari de 2022 : fortes chaleurs en été (donc un déplacement de la compétition en hiver ?), manque d’infrastructures, atteintes aux Droits de l’homme… Pour Riyad, le ballon rond sert les ambitions de son dirigeant de facto, ­Mohamed ben Salman, décidé à mettre en œuvre la « Vision 2030 ».

Dans cinq ans, le rêve de MBS – tel que l’on nomme dans les médias le prince héritier et homme fort du régime – d’une Arabie saoudite sortie du « tout pétrole » est censé se réaliser. Obtenir la Coupe du monde de football en 2034 s’inscrit dans une diplomatie de soft power destinée à « normaliser » sur la scène internationale un royaume critiqué pour son autoritarisme. Le pays accueillera aussi, entre autres, les Jeux asiatiques d’hiver en 2029 et l’Exposition universelle en 2030, et multiplie les campagnes touristiques pour se présenter comme une destination « normale », alors qu’il a longtemps été fermé à toute personne non musulmane. À l’échelle intérieure, l’hiver 2024-2025 a été marqué par la libération d’une vingtaine de prisonniers de conscience, comme Salma al-Chehab, dont la condamnation en août 2022 à trente-quatre ans de prison pour avoir partagé sur ses réseaux des messages en faveur des femmes avait choqué l’Occident. Pour MBS, l’idée est claire : afin de réaliser la « Vision 2030 », il faut des investissements étrangers ; et pour cela, rien ne doit nuire à la réputation de l’Arabie saoudite.

Renforcement autoritaire

De là à dire que le régime « s’assouplit »… Les défenseurs des Droits de l’homme et les dissidents en exil sont méfiants et refusent de rentrer en Arabie saoudite, malgré l’appel lancé par les autorités en mars 2025, en précisant que s’ils n’étaient coupables d’aucune infraction pénale, il n’y aurait pas de représailles. Or de nombreux prisonniers libérés restent interdits de quitter le territoire, et leurs familles sont surveillées. Ce dégel voulu par le pouvoir ne doit pas être interprété comme une libération de la parole, bien au contraire. Prince héritier depuis 2017, MBS a réduit au silence toute contestation, y compris dans les hautes sphères économiques et politiques, et estime désormais que son pouvoir est établi, respecté, avec une opposition mineure. Rappelons que l’Arabie saoudite figure parmi les États comptant le plus de personnes condamnées à mort par an : en 2024, au moins 345 ont été exécutées, un record depuis la fondation du royaume en 1932.

Dans le contexte de la guerre à Gaza et de ses répercussions régionales, Riyad joue de cette stabilité intérieure pour s’affirmer sur la scène mondiale. Ainsi, en janvier 2025, MBS s’est réjoui du retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les deux hommes étant proches depuis 2017. Hormis sa présence aux funérailles du pape François à Rome en avril 2025, le royaume saoudien a été la première destination officielle du président des États-Unis à l’étranger lors de sa tournée dans le Golfe en mai. MBS a même annoncé 600 milliards de dollars d’investissements dans des projets américains, notamment dans l’intelligence artificielle, et l’édification d’une Trump Tower est à l’étude à Djeddah.


La « ligne rouge » palestinienne

Avec une Turquie en froid avec Washington et un Iran acculé (affaiblissement de l’« axe de la résistance », crise économique, contestation interne), Riyad est un acteur diplomatique régional majeur. MBS parle avec tout le monde : en décembre 2024, il a reçu Emmanuel Macron, puis, en février 2025, le ministre des Affaires étrangères de Vladimir ­Poutine, Sergueï Lavrov, avant d’accueillir, le mois suivant, le président ukrainien, ­Volodymyr Zelensky. En occupant la place de médiateur, le royaume arriverait presque à faire oublier ses responsabilités dans la guerre au ­Yémen, d’autant qu’il est une pièce importante dans le dialogue entre Washington et Téhéran sur le nucléaire et le conflit de juin 2025 lancé par les Israéliens.

Pour autant, Mohamed ben Salman n’est pas prêt à jouer l’« homme de Trump » sur tous les aspects. Gardienne des Lieux saints de l’islam et forte d’une société propalestinienne, l’Arabie saoudite se montre réservée (c’est un euphémisme) face au soutien inconditionnel des États-Unis à Israël dans la destruction de la bande de Gaza. Elle a refusé tout déplacement de population et tout projet d’invasion israélienne en vue de construire une « riviera du Moyen-Orient », se joignant au plan adopté par la Ligue arabe en mars 2025, qui rappelle la nécessité de créer un État palestinien. Un MBS dont le pays reste dépendant aux hydrocarbures et fait face à des difficultés économiques (les coûts de la « Vision 2030 » dépassent les prévisions) ne saurait convaincre son père, le roi Salman – sur le trône depuis 2015, il fêtera ses 90 ans cette année, alimentant des débats autour de la ­succession –, de signer les « accords ­d’Abraham ». 


Guillaume Fourmont

areion24.news

mardi 10 mars 2026

L’avion expérimental de type VTOL Bell X-76, destiné aux forces spéciales

 

En vue d’un éventuel conflit dans l’Indopacifique, les forces aériennes américaines sont en quête d’aéronefs pouvant être mis en œuvre depuis des pistes sommaires [ou «non préparées»] dans un environnement fortement contesté. D’où, entre autres, le projet SPRINT [pour Speed and Runway Independent Technologies], mené par la DARPA, l’agence du Pentagone dédiée à l’innovation, pour le compte de l’US Special Operations Command [USSOCOM].

Lancé en novembre 2023, SPRINT vise à faire voler un avion expérimental de type VTOL [à décollage et à atterrissage verticaux] capable de voler à une vitesse de croisière comprise entre 400 et 450 nœuds [740 / 840 km/h]. L’enjeu est de développer des technologies clés susceptibles d’être intégrées à des «aéronefs militaires de différentes tailles».

Pour la phase 1B, la DARPA sélectionna les projets de Bell Textron et de Aurora Flight Sciences, aux dépens de ceux de Northrop Grumman et de Piasecki Aircraft. Les deux industriels retenus disposaient alors de seulement un an pour achever les travaux de conception préliminaire de leurs aéronefs.

Finalement, en juin dernier, Bell Textron se vit confier un contrat pour les phases 2 et 3 de ce projet, celles-ci devant permettre de finaliser la conception, la construction et les essais en vol de l’avion expérimental «SPRINT», qui offrira «la vitesse d’un jet et la liberté d’un hélicoptère».

Visiblement, Bell Textron ne perd pas de temps. En effet, le 9 mars, soit huit mois plus tard, la DARPA a fait savoir que cet avion expérimental venait d’être appelé «X-76», à l’issue d’une «revue de conception critique [CDR] concluant».


«Cette désignation l’inscrit dans la lignée historique des avions expérimentaux qui ont longtemps repoussé les limites de l’aviation. Coïncidant avec le 250e anniversaire du pays, la désignation X-76 rend un hommage à l’esprit révolutionnaire de 1776», a expliqué la DARPA, en faisant référence à la Déclaration d’Indépendance des États-Unis.

En outre, au vu des images diffusées à cette occasion, hormis son empennage en papillon [ou en V], ses deux entrées d’air latérales et ses moteurs en bout d’ailes, le X-76 a un petit air de famille avec le Bell X-1, le premier avion à avoir franchi le mur du son, avec Chuck Yeager aux commandes.

La DARPA n’a pas précisé si ce X-76 sera autonome ou mis en œuvre par un équipage. Les visuels qu’elle a publiés suggèrent que les deux solutions sont envisagées.

Quoi qu’il en soit, la revue critique de conception étant achevée, le projet SPRINT va désormais se concentrer sur la construction et les essais au sol du démonstrateur X-76, dont le vol inaugural est prévu en 2028.

«Pendant trop longtemps, la piste d’atterrissage a été à la fois un atout et une contrainte, offrant de la vitesse mais créant une vulnérabilité critique», a souligné le commandant Ian Higgins [US Navy], le responsable de ce projet au sein de la DARPA. «Avec SPRINT, nous ne nous contentons pas de développer un avion expérimental : nous créons des solutions, nous travaillons pour offrir la possibilité de surprendre, de déployer rapidement des renforts et d’intervenir rapidement partout dans le monde, sans avoir besoin de piste d’atterrissage», a-t-il résumé.

opex360.com

Eau potable: L'Iran a frappé le talon d'Achille du Golfe

 

Ce dimanche 8 mars, un drone a gravement endommagé une usine de désalinisation située à Bahreïn, indique «The Wall Street Journal». C'est la première fois qu'une telle infrastructure est touchée par une frappe iranienne, dans la région: «Sans discernement, l'agression iranienne a visé des cibles civiles», a déclaré le Ministère de l'intérieur de Bahrain sur la plateforme X. Ces frappes semblent marquer un point de bascule important dans le conflit, dans la mesure où ces usines s'avèrent absolument essentielles au fonctionnement des régions les plus arides du globe, dont les pays du Golfe. 

Conçues pour transformer l'eau salée de la mer en eau douce, souvent via un processus d'osmose inverse ou une technologie thermique, ces installations luttent contre l'étouffante puissance du désert, en otant le sel, les algues et les polluants de l'eau de mer. Cela permet ensuite d'irriguer les sols et d'approvisionner les villes et les industries en eau douce. Ces infrastructures représentent donc une cible militaire très vulnérable, sachant que l'accès à l'eau potable pourrait être directement menacé. 

Le 7 mars déjà, le Ministre iranien des affaires étrangères Abbas Araghchi accusait une frappe américaine d'avoir touché une usine semblable de l'île de Qechm, coupant l'approvisionnement en eau de 30 villages. «Ce sont les Etats-Unis qui ont créé le précédent, et non pas l'Iran», annonce-t-il, également sur X, avant d'ajouter qu'il s'agit d'une décision dangereuse qui aura «de graves conséquences». D'après le «New York Times», le capitaine Time Hawkins, porte-parole du commandement central américain, s'est néanmoins hâté de nier l'implication des Etats-Unis dans la frappe. On ignore donc, pour l'heure, «qui a commencé». Mais on sait que le contrecoup pourrait être désastreux. 

42% de l'eau potable aux Emirats arabes unis

Sachant que les pays du Golfe produisent 40% de l'eau désalinisée au monde, précise Al Jazeera, une multiplication de ce genre d'attaques pourrait avoir des effets dévastateurs sur la région. Alors que les eaux souterraines se raréfient, les pays concernés s'appuient d'autant plus sur ces usines.

D'après un rapport du Gulf Research Center, 42% de l'eau consommée par les habitants des Emirats arabes unis provient de la désalinisation. Au Koweït, cette proportion atteint 90%, contre 86% au Sultanat d'Oman et 70% en Arabie Saoudite, en tête mondiale de la production d'eau désalinisée. L'Iran, de son côté, est bien moins dépendant de ces usines: le pays possède davantage de sources naturelles d'eau douce, bien qu'il dispose aussi de plusieurs installations semblables, comme celle de l'île de Qechm.

Une menace directe pour la survie des civils

«Le fait de viser une usine de dessalement à Bahreïn transgresse une limite importante et représente une escalade sérieuse, analyse Abdullah Baabod, chercheur omanais à l'Université de Waseda, au Japon, auprès du 'New York Times'. Pour les pays du Golfe, ces installations ne représentent pas uniquement des infrastructures; elles sont des bouées de sauvetage essentielles qui soutiennent l'accès à l'eau de millions de personnes. En les frappant, on risque de transformer une confrontation militaire en une menace directe pour la survie des civils.»

Le risque est également économique, comme le souligne Naser Alsayed, chercheur environnemental spécialisé dans les pays du Golfe, au micro d'Al Jazeera: «Viser ou endommager les infrastructures de désalinisation peut sérieusement menacer la stabilité économique et la croissance de la région.» 

A noter que chaque pays concerné dispose de plusieurs usines différentes. A Bahreïn, par exemple, l'attaque iranienne n'a pas causé de pénuries, ni même déstabilisé le système de distribution. À Dubaï, l'usine de dessalement principale est celle de Jebel Ali, qui produit environ 2 milliards de litres d'eau par jour. L'émirat a donc retenu son souffle lorsque des missiles iraniens ont visé, début mars, le port gargantuesque se trouvant juste à côté, provoquant des incendies et forçant les équipes à suspendre, même brièvement, toutes leurs activités, note «The Times of India». 

Le risque principal est de semer la panique

Or, si ces attaques devaient se multiplier ou s'intensifier, les dégâts pourraient être conséquents. Un rapport de la CIA, publié en 2010, prévenait que l'interruption de la désalinisation pourrait s'avérer plus chaotique pour la plupart des pays du Golfe que la perte de n'importe quelle autre infrastructure ou industrie. Tout dépend toutefois de la région impactée:

«Pour l’Arabie saoudite, qui est la moins dépendante du dessalement et dispose d’un espace géographique important, les installations situées sur la mer Rouge offrent une certaine résilience, observe Naser Alsayed, toujours pour Al Jazeera. Les Emirats arabes unis disposent de 45 jours de réserves d’eau, conformément à leur stratégie de sécurité hydrique à l’horizon 2036. Des plans de contingence sont donc en place pour gérer d’éventuelles perturbations.» Or, les conséquences pourraient s'avérer plus intenses pour les Etats plus petits, dont le Quatar, Bahreïn et le Koweït, dont les réservoirs d'eau stratégiques sont minimaux. 

«L’impact le plus significatif, à mon avis, est psychologique, poursuit le spécialiste. L’eau est essentielle à la vie humaine, et la perception du risque peut provoquer la peur et la panique, ce qui est particulièrement difficile dans le contexte actuel de la région, où les autorités s’efforcent de maintenir le calme.»

Ellen De Meester

blick.ch

Un 2e aéroport attaqué au Niger par l’État islamique

 

L’aéroport de la ville de Tahoua, le chef-lieu de la région du même nom, a été victime d’une attaque dans la nuit du 9 au 10 mars, un peu plus d’un mois après un assaut de même nature contre celui de la capitale, revendiqué alors par l’État islamique.

Cette fois, la cible des assaillants était la base aérienne 401 et les drones qui y sont entreposés. Le gouverneur de la région, le colonel-major Souleymane Amadou Moussa et les responsables politiques et militaires locaux ont fait l’inventaire des dégâts au matin, quelques heures après la fin des combats.

Selon l’Agence nigérienne de presse (ANP), l’attaque s’est produite vers 03h00. Selon le bilan officiel, plusieurs morts et plusieurs arrestations (5) ont été enregistrés côté ennemi ainsi que des blessés légers côté ami. Sur les personnes arrêtées, il a été trouvé « une importante quantité de devises et d’autres matériels », écrit l’ANP, qui diffuse une photo de quelques hommes entravés. 

Le communiqué officiel indique les assaillants ont « réussi à endommager quelques hangars de drones ». « Des impacts et des douilles sont visibles un peu partout dans la base. » Les autorités ont félicité la population pour sa coopération et réitéré leurs appels à la vigilance dans un contexte de destabilisation interne et externe.

Selon des sources proches de l’ancien président Bazoum très actives sur les réseaux sociaux, plusieurs drones militaires auraient été endommagés.

mondafrique.com

Quatre ans de guerre plus tard : les inconnues de la puissance militaire russe

 

Alors que la guerre d’Ukraine se poursuit, les forces armées russes affichent un visage radicalement différent de ce qu’il était quatre ans plus tôt. Si leurs pertes en matériels sont relativement faciles à évaluer, les facteurs et variables les plus essentiels pour l’estimation des capacités militaires de Moscou ne sont pas nécessairement les plus visibles ni les plus aisément quantifiables.

Les forces russes se sont reconfigurées en quatre ans de guerre. La marine et la force aérienne ont subi peu de pertes de potentiel (1), mais nombre de leurs projets des années 2010 ont été retardés, sans cependant être annulés. Le spatial est remonté en puissance – réduisant de gros déficits d’avant – guerre –, mais là aussi avec des retards. Le cyber et les actions clandestines (y compris les actions sur les câbles sous – marins ou l’emploi de drones) sont des domaines qui restent privilégiés et activement utilisés (2), tout comme la dissuasion nucléaire, nonobstant, là aussi, des retards sur plusieurs programmes, à commencer par l’ICBM (Intercontinental ballistic missile) lourd Sarmat. Dans les espaces fluides, le potentiel de la Russie est donc préservé, voire en expansion, et s’enrichit des retours d’expérience de la guerre.

Le front des pertes et de la soutenabilité militaire

La guerre se joue cependant dans les espaces solides, et les trois forces terrestres russes (armée de terre, parachutistes, troupes de marine) sont celles qui ont subi à la fois le plus de pertes et le plus de contraintes sur les structures et la stratégie des moyens. Les pertes matérielles visuellement confirmées, résumées dans le tableau page suivante, sont d’autant plus importantes que, suivant les catégories, elles doivent être majorées de 10 à 20 %. Elles ont été pour partie compensées par des déstockages et reconditionnements de matériels tenus en réserve. L’édition 2025 de la Military Balance listait encore 2 900 chars, 3 000 véhicules de combat d’infanterie, 2 700 transports de troupes, 6 750 obusiers et 1 350 lance – roquettes multiples en stock (3). Si ces chiffres sont manifestement surévalués au regard des données de l’édition 2024, l’état des matériels n’ayant pas encore été déstockés les condamne le plus souvent soit à être cannibalisés (4), soit à n’être remis en service qu’à grands frais.

Toujours dans le domaine matériel, on constate que les programmes de nouvelle génération (familles Armata, Bumerang, Kurganets, obusiers Koalitsyia) sont considérablement ralentis : plus de dix ans après leur première présentation (5), ils ne sont pas encore produits en grande série. La Russie a en revanche renforcé son avantage comparatif dans les différents domaines de la guerre électronique, mais aussi développé ses capacités en matière de drones. Si elle ne s’aventure pas dans le domaine des drones MALE (Medium altitude, long endurance), la production a explosé, avec plus d’un million de microdrones produits en 2025, et des prévisions supérieures pour 2026, avec l’avantage d’une production locale de fibre optique. Celle d’OWA-UAV (One-way attack – Unmanned air vehicles) devrait doubler, avec environ 60 000 Shahed/Geran prévus fin 2026, contre environ 30 000 en 2025. Suivant l’exemple de l’Ukraine, la Russie a mis en place en novembre 2025 une branche spécifique dans ses forces, qui a le même rang que les RVSN (missiles balistiques) et les VDV (parachutistes).

Le domaine le plus délicat pour les forces terrestres russes est toutefois celui des ressources humaines. Les pertes sont difficiles à évaluer. Mi-janvier 2026, Mediazona avait identifié plus de 163 000 morts, mais tous sont loin d’être connus : le média a, par exemple, identifié 6 302 officiers là où le compte X @KilledInUkraine en dénombrait 7 495 le 22 décembre 2025, également de manière vérifiée. L’estimation du nombre de tués par Mediazona, par inférence statistique au regard des pics de mortalité dans l’ensemble de la population russe, est d’environ 219 000 (6). Il faut y ajouter les blessés incapables de reprendre le combat, de sorte que l’on peut tabler, de manière conservatrice, sur plus de 450 000 hommes mis définitivement hors de combat. Certaines estimations sont plus élevées. Le spécialiste des questions politiques et militaires russes Yuri Fedorov estimait pour sa part que ces pertes se situaient déjà entre 330 000 et 525 000 hommes mi-2024 (7).

Reste aussi qu’après environ 500 000 recrutements en 2022 et 2023 (conscrits inclus), plus de 872 000 contrats ont été signés en 2024 et 2025, selon les chiffres officiels russes (8). Le volume total des forces ne croît cependant pas dans les mêmes proportions : toutes armées confondues, il passe d’environ 900 000 hommes en 2022 à environ 1,5 million fin 2025, ce qui s’explique certes par les pertes définitives, mais aussi par les retours à la vie civile (fins de contrat ou retraites). Comme l’Ukraine, la Russie n’a pas mis en œuvre de mobilisation générale, ce qui lui aurait permis de disposer d’environ 1,5 million de combattants, selon les chiffres de l’IISS. Et si une partie des réservistes ont signé des contrats de volontariat, leur remise à niveau avant engagement dans les opérations se heurterait aux mêmes difficultés que celles rencontrées par la formation des volontaires.

Des fronts structurants

Comme dans toute guerre d’attrition, la principale variable permettant au système militaire de poursuivre la lutte est économique, d’autant plus que les primes d’engagement et soldes sont importantes et qu’elles constituent la principale raison de l’engagement des volontaires. L’économie est évidemment également essentielle pour la production de matériel militaire. Or elle est mise sous pression par la baisse des revenus pétroliers, charbonniers et gaziers ; l’inflation ; des taux d’intérêt élevés ; un déficit qui se creuse ; la baisse des investissements étrangers ; et des impôts accrus sur les sociétés (9). À la combinaison des sanctions et des frappes sur les sites liés aux hydrocarbures, il faut ajouter, depuis fin 2025, les attaques et actions à l’égard des pétroliers de la « flotte fantôme », maillon essentiel de la chaîne de valeur des exportations russes.

La Russie est donc entrée dans une économie de guerre, avec une forte hausse de la commande publique dans le secteur de l’armement, mais aussi en faisant massivement appel à l’immigration, vietnamienne ou indienne, pour compenser les départs des hommes vers les forces. Elle a également su compenser une partie des sanctions, notamment sur les moyens de paiement. Cependant, l’engagement massif de l’État, comme la guerre elle – même, a des conséquences pour le reste de l’économie, avec un grand nombre de faillites (50 000 faillites nettes au premier semestre 2025), soulignant la dépendance du modèle russe aux exportations comme sources de rentrées budgétaires. La militarisation de l’économie pourrait ainsi compromettre la stabilité économique dans les prochaines années, l’IFRI évoquant un « ralentissement important » d’ici à 2030 (10).

La question économique est indissociable de celle des coopérations et des relations internationales. La fin des exportations massives vers l’Europe a entraîné le développement de celles en direction de la Chine et de l’Inde. Or, si la Chine représente à présent 34 % du commerce extérieur de la Russie (11), elle est aussi essentielle à l’industrie de guerre russe, par la vente de biens à double usage : semi – conducteurs, matériels électroniques, composants divers pour les drones, machines – outils, ainsi que des matières premières comme le germanium et le gallium. Les dépendances sont également importantes au regard de l’Iran et de la Corée du Nord, cette fois pour de l’armement, mais aussi, concernant la deuxième, des combattants. Si ces dépendances ont un coût budgétaire et de transferts technologiques, elles posent aussi la question de la stabilité des alliances russes. Or, au-delà de la situation iranienne, dont on verra ce qu’il advient, la Russie a perdu plusieurs de ses alliés au fil du temps : Syrie, Venezuela et même Arménie – ce qui n’a pas de conséquences sur la guerre d’Ukraine, mais en a sur son influence. Moscou gagne en revanche un « alliédversaire » de circonstance, et de poids : les États-Unis, qui abandonnent leur soutien à l’Ukraine et dont les revendications affaiblissent l’OTAN et l’Union européenne, elle-même considérée comme un adversaire.

Des objectifs à long terme

Dès 2010, la Russie a fait de l’OTAN la première des menaces, alors qu’elle avait déjà suspendu, en 2007, sa participation au Traité sur les forces conventionnelles en Europe (qu’elle a définitivement quitté en novembre 2023). Cet objectif de fragmentation de l’Alliance reste poursuivi, y compris en maintenant une pression via des actions sous le seuil de violence – voire à l’apex, par des actions de sabotage. De même, tout indique que la Russie renforce son attention à l’ouest, avec le rétablissement des districts militaires de Moscou et de Leningrad en mars 2024 (12) – non sans arrière – pensées à l’égard du corps des officiers, dont la loyauté sera cruciale pour la survie du régime.

Notes

(1) Les pertes de l’aviation sont examinées dans l’article consacré aux VKS de ce hors-série. Pour ce qui concerne les bâtiments majeurs, la marine russe a perdu un croiseur, deux sous-marins, trois corvettes, un collecteur de renseignement et quatre bâtiments de débarquement (Stijn Mitzer et coll., « Attack On Europe: Documenting Equipment Losses During The 2022 Russian Invasion Of Ukraine », https://​www​.oryxspioenkop​.com, consulté le 21/01/2026 à 9 h).

(2) Voir notamment Charlie Edwards et Nate Seidenstein, « The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure », IISS, Londres, août 2025.

(3) Comparativement, en 2022, il était question de 10 200 chars, 8 500 véhicules de combat d’infanterie, 6 000 transports de troupes, 18 675 obusiers et 3 220 lance-roquettes multiples. Là aussi, les chiffres étaient surévalués et comprenaient des systèmes inaptes à une remise en condition.

(4) C’est notamment le cas dans le domaine de l’artillerie, les tubes devant être régulièrement remplacés.

(5) Pour une analyse : Pierre Petit, « Retour sur le défilé russe du 9 mai 2015 : analyse de la famille Armata », Défense & Sécurité Internationale, no 117, septembre 2015.

(6) Voir https://​en​.zona​.media/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​2​6​/​0​1​/​1​6​/​c​a​s​u​a​l​t​i​e​s​_​e​n​g​-​trl, consulté le 21 janvier 2026.

(7) Yuri Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre », Études de l’IFRI, no 48, novembre 2024.

(8) AFP, « Russia’s New Military Recruits Dipped in 2025 Figures Show », The Moscow Times, 16 janvier 2026.

(9) Voir notamment Thomas Gomart (dir.), « Europe-Russie. Évaluation des rapports de force », Études de l’IFRI, novembre 2025.

(10) Ibidem, p. 17.

(11) Ibidem.

(12) Le district militaire ouest étant dissous, tout comme le statut de district militaire de la flotte du Nord est perdu.

Joseph Henrotin

areion24.news