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vendredi 20 mars 2026

Sécuriser « la ceinture et la route » : un enjeu majeur pour la sécurité privée chinoise

 

L’Initiative « la ceinture et la route » (ICR) a propulsé l’empreinte économique de la Chine dans des zones à haut risque du Sud global, exposant ses investissements et ses ressortissants à une vulnérabilité croissante. Face aux limites de ses ressources diplomatiques traditionnelles et à l’échec des dispositifs de sécurité locaux, Pékin est contrainte d’envisager des solutions pour protéger ses intérêts. La privatisation de la sécurité à l’étranger, via une modernisation de ses entreprises de sécurité privée (ESP), apparait alors comme une alternative rentable pour la République populaire de Chine (RPC).

Depuis son ouverture économique, la RPC a connu une expansion exponentielle de son influence économique à l’étranger, accentuée depuis que le président Xi Jinping a annoncé, en 2013, l’ICR — la « Belt and Road Initiative » (BRI). Celle-ci s’est développée en un vaste réseau d’infrastructures connectées et de projets d’investissement à l’échelle mondiale. En 2024, l’ICR représentait un investissement cumulé stupéfiant d’environ 1 070 milliards de dollars américains, soit environ un tiers des investissements chinois à l’étranger depuis 2005. Outre ses intérêts commerciaux le long des routes de la soie maritimes, continentales et polaires, la Chine a mobilisé de nombreuses entreprises employant un grand nombre de travailleurs chinois, représentant une part significative de ses 561 000 travailleurs à l’étranger. Dans sa quête d’exportation de son surplus industriel, d’amélioration et de renforcement de ses chaines d’approvisionnement critiques et commerciales, mais également de contestation de l’influence américaine et européenne, la RPC a concentré l’ICR sur le Sud global, notamment en Afrique, en Asie centrale et du Sud. Cette présence croissante a engendré des défis sécuritaires significatifs pour Pékin, comme l’ont souligné des think tank affiliés à l’État, tels le Centre pour la connaissance internationale sur le développement (Center for International Knowledge on Development — CIKD) : « Il existe un écart important dans les besoins de protection de la sécurité à l’étranger, et la privatisation de la protection des intérêts à l’étranger est devenue une tendance inévitable ». Environ 84 % des investissements de l’ICR se situent dans des pays à risque moyen à élevé. Une étude de 2018 indique que chacun des 600 membres du personnel consulaire chinois à l’étranger était responsable de 100 000 ressortissants chinois, un ratio beaucoup plus élevé que celui du Japon ou des États-Unis, montrant les limites des ressources traditionnelles des ministères des Affaires étrangères.

Comparativement à leurs homologues occidentaux, les ressortissants chinois sont donc beaucoup plus exposés et bénéficient d’un niveau de sécurité médiocre. La montée des violences à l’encontre des Chinois travaillant à l’étranger a révélé un mouvement de rejet antichinois croissant dans plusieurs régions. Par conséquent, la politique de non-ingérence de Pékin, vieille d’une décennie, est soumise à une pression accrue. Contrairement à d’autres acteurs régionaux, tels que les monarchies du Golfe, la Turquie ou la Russie, la Chine ne bénéficie pas de l’instabilité croissante, ses intérêts économiques favorisant au contraire la stabilité politique. Cette situation est particulièrement sensible en Afrique, où le retrait des forces françaises et américaines a créé un vide exploité par des acteurs armés peu scrupuleux, dont certaines entreprises militaires privées (EMP) comme Wagner, déstabilisant davantage la région et empêchant efficacement Pékin de profiter du « parapluie de sécurité occidental » (« free-riding the Western security umbrella »). Parallèlement, le Couloir économique Chine-Pakistan (CECP) — principal ensemble de projets de l’ICR — subit des pressions en raison de l’incapacité des forces de sécurité pakistanaises à protéger les projets et ressortissants chinois. En juin 2024, Xi Jinping a demandé au Premier ministre pakistanais Shehbaz Harif d’intensifier les efforts pour sécuriser ses investissements régionaux. Cependant, la recrudescence d’attaques terroristes visant diverses organisations dans le pays a renforcé les appels internes à une solution chinoise, soit par l’expansion et la déréglementation des entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP), soit par un renforcement de la présence et des missions de l’Armée populaire de libération (APL) à l’étranger.

Les ESP chinoises à l’international : statut et limites

Avant les réformes libérales de Deng Xiaoping [menées à partir de 1978], le concept d’EMSP était inconcevable en RPC en raison de la suprématie du PCC au sein des systèmes politique, sécuritaire et paramilitaire. Cependant, face à l’exposition croissante aux entreprises étrangères et à leurs besoins, les premières ESP ont été créées à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Leur formalisation a été consolidée en 2009-2010 avec l’adoption du Règlement sur la gestion des services de sécurité (Regulation on the Administration of Security Services), qui a fourni un cadre juridique pour leurs opérations et leur développement sur le territoire. La loi a placé les ESP chinoises sous le contrôle de l’État, stipulant que toute ESP armée devait être entièrement détenue par l’État ou que ce dernier devait en être l’actionnaire majoritaire en détenant au moins 51 % du capital social (1). En 2005, le gouvernement chinois a introduit le principe « 沴派出、沴舠芫 » (en français : « Celui qui envoie est responsable »), établissant que les entreprises sont responsables de la sécurité de leurs employés à l’étranger.

En 2015, Xi Jinping a appelé à renforcer la protection des Chinois à l’étranger, incitant les ESP à se tourner vers l’étranger. En 2022, les services de sécurité privée employaient environ 5,5 millions de personnes réparties dans 10 000 à 15 000 entreprises. Selon Zhou Zhanggui, directeur de l’Overseas Safety and Security Institute à l’Université du Zhejiang, ces entreprises se concentrent principalement sur le marché intérieur chinois, sur des opérations à faible risque — les opérations à haut risque étant toujours menées par les forces de sécurité publiques —, et manquent pour la plupart de capacités pour exécuter des missions complexes, sensibles ou à haut risque à l’étranger. De plus, les contrôles stricts sur les armes à feu en RPC, conçus pour réduire le risque d’incidents mortels impliquant des prestataires de sécurité chinois, ont conduit à la position unique des ESP chinoises sur le marché international, diminuant leur utilité dans les environnements à haut risque. En 2022, seules 43 entreprises opérant à l’étranger disposaient des licences nécessaires pour le port d’armes selon la loi locale. Les EMSP sont soumises au droit international humanitaire (DIH) et au droit international des droits de l’homme (DIDH). Cependant, l’accent est principalement mis sur le rôle des mercenaires, plutôt que sur celui des ESP, et aucun traité international contraignant ne réglemente actuellement les EMSP. Des normes et bonnes pratiques existent, comme le Document de Montreux de 2008 et le Code de conduite international pour les prestataires de sécurité privée (le « Code ») de 2013, mais ils sont volontairement appliqués. La Chine n’a signé que le premier et, à l’exception de trois ESP chinoises, aucune n’a signé le second (2).

Une autre contrainte majeure pour les ESP chinoises est le manque systémique d’expérience de combat au sein de l’appareil de sécurité conventionnel chinois, incluant l’APL, les forces de sécurité armées et les forces paramilitaires. Depuis la guerre sino-vietnamienne de 1978, l’APL n’a mené aucun conflit majeur ; ses activités récentes se limitent à la lutte antiterroriste au Tibet ou au Xinjiang et à des échauffourées sporadiques, plutôt non conventionnelles, avec l’Inde le long de la Ligne de contrôle réelle (Line of Actual Control — LAC). Bien que cela ait permis de développer des compétences en matière de contrôle des foules, de contre-terrorisme et de surveillance, cela ne constitue pas un ensemble de compétences suffisant pour opérer efficacement dans des environnements hostiles et complexes, comme au Pakistan, au Sahel et en Afrique de l’Est. Traditionnellement, les EMSP opérant à l’international recrutent principalement parmi des vétérans de forces conventionnelles ou spéciales occidentales, russes ou latino-américaines. Les ESP chinoises n’ont pas cette possibilité et ont tenté de combler ce déficit d’expérience en collaborant avec des experts étrangers tels qu’Erik Prince, fondateur et ancien PDG de Blackwater, et ancien président du Frontier Services Group, une ESP cotée à Hong Kong et partiellement détenue par l’État.

Enfin, il est crucial de noter que la frontière entre les « touche-à-tout » de qualité militaire — EMP, EMSP et ESP — reste floue. Théoriquement, les ESP, en tant que simples prestataires, fournissent uniquement des services de sécurité passive (garde et protection des infrastructures). Les EMSP incluent la formation, la logistique et la protection dans les pratiques occidentales ou russes, peuvent mener des missions militaires complexes et dépendent majoritairement de l’État. En conséquence, les capacités opérationnelles chinoises restent limitées et nécessitent un renforcement pour consolider leur domaine d’expertise.

ESP et diplomatie chinoise : quelles perspectives ?

Face à la montée des instabilités en Afrique, au Moyen-Orient, en Birmanie et au Pakistan, et au recul de la présence sécuritaire occidentale en Afrique, la Chine doit décider comment protéger ses intérêts et ses ressortissants. Les principes traditionnels de non-ingérence et de « passager clandestin » (free-rider) deviennent de moins en moins adaptés aux situations sécuritaires changeantes et volatiles de ces pays. Les tentatives de la RPC pour aborder ces problèmes révèlent trois initiatives distinctes, mais interconnectées : l’expansion de la présence et de la coopération bilatérale ou multilatérale ; l’augmentation du volume des ventes d’armes ; et le renforcement du secteur de la sécurité privée.

Malgré le scepticisme historique du PCC, fondé sur le principe que « le parti contrôle les armes », les investisseurs, les Chinois d’outre-mer et les experts en sécurité ont exprimé leur désir d’une présence plus substantielle des ESP à l’international.

Plusieurs avantages découlent d’un tel développement et d’un soutien institutionnel visant à réorganiser les ESP. Premièrement, la nature axée sur le marché des EMSP offre à Pékin un outil particulièrement adapté pour gérer les menaces complexes et sensibles au temps et aux couts, protégeant ses intérêts à l’étranger : investissements, lignes d’approvisionnement, santé des citoyens chinois expatriés. Des experts comme Wen Jinrong ont souligné qu’un « 市捆化机制 » (mécanisme basé sur le marché) permettrait de gérer efficacement les risques et les crises lorsque les solutions étatiques sont irréalisables ou sensibles sur le plan intérieur. Les ESP offrent une option qualitative avec des risques limités, notamment là où le déploiement de l’APL contredirait la politique de non-ingérence. La capacité potentielle de soft power des ESP chinoises est souvent négligée ou commodément omise. Si elles adoptaient les normes internationales telles que le Document de Montreux et le « Code » de 2013, et se professionnalisaient davantage, elles pourraient combler une lacune du marché encore non exploitée par leurs homologues occidentaux et russes. La Chine pourrait ainsi renforcer son rôle de « prestataire de sécurité » plutôt que de force intrusive, tout en consolidant sa posture internationale selon des termes commerciaux.

Cependant, le cadre juridique actuel reste lacunaire. Le Règlement sur la gestion des services de sécurité se concentre sur les opérations nationales et ne fournit pas la base légale pour les déploiements à l’étranger. Des universitaires comme Peng et Long ont proposé une loi spécialisée sur la sécurité à l’étranger, définissant qualifications, responsabilités et limitations des ESP opérant à l’étranger. Une telle loi devrait inclure les mécanismes possibles de surveillance, de responsabilité et de coordination internationale. Sans cela, le recours continu à une « supervision gouvernementale » vaguement définie expose la Chine à des risques de sur-réglementation, de sous-réglementation et à des dommages d’image à long terme en cas de controverses relatives aux droits humains ou aux conflits locaux. Les observateurs occidentaux restent traditionnellement sceptiques quant aux motivations chinoises, et la sous-réglementation des ESP rend leurs objectifs et leur rôle politique vulnérables aux critiques et aux attaques des concurrents de Pékin. Un cadre juridique et opérationnel clair et transparent apparait donc essentiel pour le développement et le déploiement des ESP, ainsi que pour la gestion des perceptions qui leur sont inhérentes.

La capacité des ESP à opérer sous des contrats commerciaux, offrant une protection sur mesure aux individus et aux actifs chinois tout en maintenant la possibilité d’un déni politique sans franchir les lignes rouges de la souveraineté des pays hôtes, constitue un avantage clé pour la RPC. Les ESP chinoises à l’étranger imiteraient la stratégie de fusion militaro-civile (FMC) de Pékin, qui soutient le développement technologique et industriel du pays tout en créant de véritables forces géopolitiques et militaires. Cela s’inscrit dans la lignée de la « 模糊边界 » (frontière floue) fréquemment utilisée dans les discours politiques, militaires et juridiques chinois, désignant des zones, des responsabilités, des rôles ou des identités laissés délibérément ambigus (3). Dans cette logique, les ESP et la FMC relèvent du chevauchement stratégique entre fonctions civiles et étatiques, visant à protéger les intérêts à l’étranger dans une zone grise offrant flexibilité et déni plausible. Enfin, cela pourrait être considéré comme une nouvelle dimension de la « 走出去斑略 » (stratégie de sortie), traditionnellement comprise comme commerciale, qui met en avant le rôle des entreprises privées chinoises dans leurs opérations internationales tout en soutenant et faisant progresser la politique étrangère de la Chine.

La Birmanie, terrain d’expérimentation pour les ESP

Les avantages possibles des ESP dans une zone grise sont nombreux, notamment dans les environnements maritimes comme la mer de Chine méridionale ou dans des pays politiquement volatiles et complexes, comme la Birmanie, où les acteurs étatiques risquent l’escalade et manquent de capacité d’action décisive. La récente augmentation des enlèvements et du travail forcé impliquant des ressortissants chinois, comme l’acteur Wang Xing — enlevé en janvier dernier dans une ville frontalière entre la Thaïlande et la Birmanie avant d’être transféré en Birmanie —, a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux et dans les cercles nationalistes chinois.

Bien que le déploiement d’ESP chinoises dans un pays en proie à une guerre civile ne soit le choix privilégié d’aucun acteur, l’incapacité des forces armées birmanes (Tatmadaw) à résoudre la situation pousse la Chine à développer sa propre solution. On peut soutenir que le chaos déjà présent en Birmanie, ainsi que sa proximité géographique et politique avec la RPC, offrent à Pékin une occasion unique de combler le déficit de capacités résultant d’un professionnalisme et de directives légales insuffisants. Comme mentionné précédemment, les ESP chinoises actuelles ne fournissent que des services à faible risque ou servent d’intermédiaires entre le client et le personnel de sécurité armé local ou international sous-traité. Compte tenu de la proximité, de la volatilité et de l’importance stratégique de la Birmanie pour les corridors énergétiques et les projets d’infrastructure chinois, le pays constitue un terrain d’essai idéal pour développer des EMSP expérimentées, capables et polyvalentes dans des conditions réelles. Selon le concept d’expérimentation autoritaire, qui décrit la manière dont le système politique chinois teste de manière pragmatique de nouveaux instruments politiques dans des zones pilotes localisées avant une institutionnalisation plus large, Pékin pourrait initier stratégiquement des déploiements pilotes d’ESP ou d’EMSP sur le sol birman (4). Un déploiement contrôlé et étroitement surveillé par les organismes de réglementation chinois permettrait d’acquérir une expérience opérationnelle, d’évaluer les risques juridiques et réputationnels, et d’affiner la coordination entre les organismes de sécurité publique et les acteurs du marché.

Le développement d’une telle société pilote a été proposé par des commentateurs nationaux en 2024, notamment Li Xiang (5), qui a plaidé pour la création d’une version chinoise de Blackwater, capable de fournir des services de haut niveau dans des théâtres d’opérations complexes et variés. Il relie le concept de « 恐家控股的海外安保旗齪企甫 » (entreprises phares de sécurité à l’étranger contrôlées par l’État) aux défis auxquels la Chine est confrontée dans des pays comme la Birmanie et le Pakistan, en particulier pour son projet de gazoduc en Birmanie. Même avant sa construction, le projet a rencontré de nombreux problèmes : tensions géopolitiques, dynamiques ethniques et religieuses complexes, menaces sécuritaires exacerbées par les frictions croissantes avec les États-Unis.

Dans son article, Li Xiang identifie quatre dimensions clés de la puissance dure, qu’il juge essentielles pour le développement futur des ESP chinoises : la capacité à développer des moyens robustes de collecte d’informations à l’étranger ; la capacité légale et technique, y compris l’accès à l’armement approprié pour mener un large éventail de missions à l’étranger ; la fourniture de solutions de sécurité complètes et fiables pour les individus et les installations à l’étranger ; et l’acquisition d’une expérience opérationnelle suffisante pour exécuter efficacement diverses tâches de sécurité. Il souligne également qu’une entreprise « phare » devrait également être capable de réaliser des sauvetages d’urgence, prévenir des catastrophes, fournir une assistance médicale, mener des opérations conjointes et gérer des crises dans des environnements internationaux complexes.

L’heure des réformes

Pékin est confrontée au défi de transformer ses ESP, actuellement limitées et sous-développées, en acteurs véritablement disciplinés, professionnels et internationaux. Elle doit donc se concentrer sur quatre domaines clés : des réformes légales pour légitimer et réglementer les opérations à l’étranger ; la création d’entreprises pilotes, regroupant les ESP en quelques sociétés compétitives, sophistiquées et de grande envergure, capables de fournir un large éventail de services intégrés ; le développement d’opérateurs qualifiés par la formation, la certification et la coopération avec des partenaires et des forces locaux et internationaux ; et enfin, une gestion de la réputation efficace afin de promouvoir, et non de compromettre, le soft power chinois. Comme le soulignent les universitaires chinois cités précédemment, « la sécurité à l’étranger ne doit pas devenir le talon d’Achille de la diplomatie chinoise ».

La vulnérabilité croissante des ressortissants et des investissements chinois, associée à leur présence dans un nombre croissant de pays à haut risque, laisse à Pékin peu d’options pour les protéger. Mais le pays doit faire un choix : redoubler d’efforts dans sa stratégie actuelle, basée sur les prestataires et services de sécurité locaux, dont l’efficacité diminue ; augmenter drastiquement les déploiements permanents de l’APL via des accords bilatéraux, un risque que ni Pékin ni les gouvernements locaux ne semblent prêts à assumer ; ou adopter son concept existant de coopération commerciale et étatique sous la forme d’ESP, offrant une solution rentable, moins exposée et probablement plus efficace.

Au-delà de la protection de ses actifs, ces ESP pourraient devenir un outil stratégique puissant pour Pékin, légalement déployées dans des régions stratégiquement importantes avec des capacités conventionnelles et non conventionnelles suffisantes. Sous Xi Jinping, le nationalisme chinois contemporain, soigneusement orchestré et mis en scène, accentue la pression sur Pékin pour qu’elle aborde ces questions au-delà des seuls aspects de la realpolitik. Dans l’article de Li Xiang, le journaliste s’inscrit dans un récit national de plus en plus affirmé en évoquant la scène finale du célèbre film chinois Wolf Warrior 2, qui a inspiré la nature agressive de la diplomatie chinoise contemporaine. Dans cette scène, un passeport chinois apparait avec le message : « Quel que soit le danger que vous rencontrez à l’étranger, n’oubliez pas qu’une mère patrie forte est derrière vous. » Alors que la vulnérabilité croissante de ses actifs à l’étranger se transforme en débat public majeur, Pékin se voit contrainte de satisfaire, d’une manière ou d’une autre, les fantômes qu’elle a elle-même éveillés.

Notes

*Pour consulter la version originale de l’article avec l’ensemble des notes : https://​tinyurl​.com/​k​m​f​h​8​x88

(1) Meia Nouwens, « China’s Use of Private Companies and Other Actors to Secure the Belt and Road across South Asia », dans « Roundtable. Where the Belt Meets the Road: Security in a Contested South Asia », The National Bureau of Asian Research, Asia Policy, vol. 14, n°2, avril 2019, p. 13-20 (https://​www​.nbr​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​p​d​f​s​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​a​s​i​a​p​o​l​i​c​y​1​4​-​2​_​w​h​e​r​e​_​t​h​e​_​b​e​l​t​_​m​e​e​t​s​_​t​h​e​_​r​o​a​d​_​r​t​_​a​p​r​2​0​1​9​.​pdf).

(2) Gabriela Manea (dir.), Private Military and Security Companies (PMSCs), Geneva Centre for Security Sector Governance (DCAF), SSR Backgrounder, 2024 (https://​www​.dcaf​.ch/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​D​C​A​F​_​B​K​G​_​2​6​_​P​r​i​v​a​t​e​M​i​l​i​t​a​r​y​S​e​c​u​r​i​t​y​C​o​m​p​a​n​i​e​s​.​pdf).

(3) Xin Tian, « 中恐海外利益保湯私屺化初探 » [« Analysis of the Privatization in Protecting China’s Overseas Interests »], 恐烡展望 [Global Review], vol. 8, n°4, juillet-aout 2016, p. 57.

(4) Sebastian Heilmann (dir.), « Political leadership and regime legitimacy », China’s Political System, Rowman & Littlefield, 2nd édition, 2017.

(5) China​.com, 5 décembre 2024, 恐家控股的“海外安保旗齪企甫”呼之欲出?(https://​sd​.china​.com/​c​j​z​x​/​2​0​0​0​0​9​3​6​/​2​0​2​4​1​2​0​5​/​2​5​9​4​2​9​9​0​.​h​tml).

Georg Bossle

areion24.news

Accord de Paris : la diplomatie du murissement dans la lutte contre le changement climatique

 

Entrer dans une négociation, pour un diplomate, c’est avant tout rechercher un compromis tout en respectant un jeu d’instructions initiales. Il y a dix ans, le 12 décembre 2015, s’achevait l’une des négociations les plus médiatisées, culturellement les plus diversifiées et, surtout, techniquement d’une complexité rare : la négociation climatique ayant conduit à l’accord de Paris.

Cet accord marque un tournant majeur dans la lutte contre les changements climatiques. À l’occasion de son dixième anniversaire depuis son adoption, les analyses foisonnent quant à son bilan et à ses perspectives. Peu, en revanche, étudient le processus et la méthode employés pour parvenir à sa signature. Dès lors, il apparait intéressant d’en discuter à travers ce que l’on pourrait nommer la « diplomatie du murissement ». Conceptualisé par I. William Zartman, le « moment mûr » — ripe moment (1) en anglais — se caractérise par deux éléments concomitants : une impasse douloureuse et une convergence d’intérêts. Selon ce théoricien américain récemment disparu, qui fut l’un des plus grands spécialistes des négociations de paix, ces deux éléments doivent permettre aux parties prenantes d’entrer dans une négociation pour parvenir à un accord acceptable par tous. Si son travail a surtout permis d’expliquer les négociations diplomatiques dans le cadre des résolutions de conflits, il apparait aujourd’hui pertinent de transposer ce concept à la négociation climatique, afin d’expliquer comment la diplomatie du murissement a conduit à l’adoption de l’accord de Paris et d’en discuter les perspectives dans le contexte actuel.

La diplomatie du murissement, appliquée à la négociation climatique, peut s’appréhender selon trois prismes : premièrement, la double impasse douloureuse partagée par tous ; deuxièmement, le processus dans lequel les diplomates ont œuvré pour rendre ce moment possible ; enfin, le rôle des médiateurs et facilitateurs qui ont travaillé dans l’ombre. Cette convergence d’intérêts a permis de concrétiser l’accord de Paris lors de la COP21.

La double impasse douloureuse partagée par tous

I. William Zartman définissait une impasse douloureuse comme une situation dans laquelle les protagonistes d’un conflit ne peuvent plus avancer et où cette immobilité est à la fois inconfortable et couteuse (2). Par extension, les discussions sur le climat tenues entre Bali (2007) et Paris (2015) ont été marquées par une double impasse douloureuse : les liens entre la hausse en continu de la température mondiale, ses risques et ses effets, et les attentes déçues de la conférence de Copenhague en 2009.

L’inexorable ascension de la température mondiale : risques et effets

La première impasse douloureuse porte sur la hausse continue de la température mondiale, ses risques et ses effets rapportés annuellement par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), cycliquement par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), vulgarisés et étudiés par les acteurs des politiques publiques.

Pour la communauté scientifique, dont les travaux ont été récompensés par un prix Nobel de la paix en 2007, le réchauffement climatique lié aux activités humaines est sans équivoque. La décennie 2001-2010 a été la décennie la plus chaude jamais enregistrée depuis 1850 (3).

Progressivement, les enjeux d’adaptation au changement climatique deviennent des préoccupations partagées à la fois par les pays émergents et par les pays industrialisés. Ces derniers prennent conscience que le protocole de Kyoto (1997) ne suffira pas à limiter le problème climatique.

Cela est facilité par une double dynamique : d’une part, l’adaptation n’est plus un sujet marginal de la négociation climatique, mais acquiert progressivement son propre agenda avec ses propres espaces de dialogue ; d’autre part, des moments émotionnels forts et symboliques viennent enrichir les discussions. On peut rappeler ici l’initiative des Maldives, qui, en 2009, a organisé une opération de communication afin de sensibiliser à la menace d’une immersion prochaine du pays (4). Il convient également de se remémorer l’intervention de Naderev Sano, négociateur philippin, dont la rhétorique est devenue célèbre : « If it is not now, then when? If it is not here, then where? If it is not us, then who? » (« Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Si ce n’est pas ici, alors où ? Si ce n’est pas nous, alors qui ? ») (5).

Le changement climatique apparait alors comme une source de nouvelles injustices. En 2015, Mary Robinson, envoyée spéciale pour le changement climatique par le secrétaire général de l’ONU, indiquait que « le changement climatique est le premier enjeu pour vivre dans un monde en sécurité ». Dans le volet 2 de son cinquième rapport, le GIEC rappelait déjà qu’en 2014, « le changement climatique peut accroître indirectement les risques de conflits violents — guerre civile, violences interethniques — en exacerbant les sources connues de conflits que sont la pauvreté et les chocs économiques » (6).

Dans ce sillage, des rapports sur la sécurité humaine et le climat se multiplient. Plus marquant encore, les états-majors de plusieurs pays industrialisés démarrent des travaux de réflexion et d’anticipation sur les liens entre le changement climatique et la sécurité. Dans ce contexte, la France a organisé plusieurs conférences sur ce sujet, notamment la première conférence « Climat et Défense », en amont de la COP21, lors de laquelle plus de 32 pays (7) ont pu échanger sur les implications du changement climatique pour leur politique de défense.

Les attentes déçues de la conférence de Copenhague en 2009

Sans entrer dans le détail des commentaires et des analyses sur les résultats de la conférence, il convient de rappeler deux éléments essentiels : d’une part, l’absence d’un accord ambitieux a un cout à la fois matériel et réputationnel pour les Nations Unies et la Convention climat ; d’autre part, l’inconfort des premières réunions post-Copenhague a contribué à ouvrir la voie à une plus grande maturité de la négociation. Ainsi avec la conférence de Copenhague est née une volonté commune de trouver collectivement une voie de sortie à cette double impasse douloureuse.

Un processus où les diplomates ont œuvré collectivement

Pour I. William Zartman (8), la seconde condition pour engager une négociation de résolution de conflits réside dans la conviction des parties que seule la négociation peut produire un bénéfice collectif. Au fil des négociations, entre Doha (2012) et Paris (2015), l’observatrice que je suis à cette époque constate un changement de style de négociation, passant progressivement d’un mode compétitif à un mode plus coopératif : les parties à la négociation climatique ont progressivement retrouvé une confiance mutuelle, clé indispensable pour un compromis. De fait, progressivement, chaque partie identifia les intérêts et les valeurs communes pour cette négociation, tout en cherchant une solution qui soit juste et collectivement acceptable.

Le rôle dans l’ombre des médiateurs et des facilitateurs

En complément, il convient de mentionner ici le rôle stratégique et discret conduit par les médiateurs et les facilitateurs.

Laurent Fabius, dans ses prises de parole en tant que ministre des Affaires étrangères et du Développement international (9), a rappelé le rôle des présidences des COP, en particulier celle de la France. Cette dernière a commencé fin 2013, lorsqu’à la conférence de Varsovie, Paris a été désignée ville d’accueil de la COP21. Durant deux ans, la France a su mobiliser son réseau diplomatique afin de mieux comprendre les préoccupations et les besoins des États parties. Elle a également renforcé la diplomatie de type « Track II » en s’appuyant sur les réseaux d’acteurs non étatiques regroupés au sein de la Convention climat, notamment à travers le Mouvement des jeunes pour le climat (YOUNGO).

Christiana Figueres, en tant que cheffe du secrétariat de la Convention climat, a également joué un rôle clé dans le renforcement et le maintien de la confiance entre acteurs étatiques, ainsi qu’entre acteurs non étatiques (10). Par ailleurs, Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations Unies (2007-2016) sud-coréen, ainsi que son équipe d’envoyés spéciaux, ont contribué à guider l’action internationale vers une voie de sortie envisageable pour tous. Profitant de l’effet d’aubaine d’une séquence unique en 2015, avec l’adoption successive de plusieurs grands textes internationaux — le cadre d’action pour la réduction des risques de catastrophe adopté à Sendai en mars 2015 (11) ; l’accord sur le financement du développement adopté à Addis-Abeba en juillet 2015 (12) ; les 17 Objectifs de développement durable (ODD) en septembre 2015 (13) —, ces envoyés spéciaux, à l’instar du Jordanien Ahmad Alhendawi, envoyé de Ban Ki-moon pour la jeunesse, ont accompagné et soutenu le travail de l’ensemble des parties prenantes, étatiques et non étatiques, pour les faire converger vers des solutions partagées.

Reprenant la métaphore de l’échiquier mouvant de Lewis Carroll dans De l’autre côté du miroir (1871), Joseph S. Nye, récemment disparu, et Robert O. Keohane (14) ont proposé une image parlante : celle d’un puzzle mouvant mettant en lumière l’interdépendance des acteurs. Cette image illustre à la fois la fluidité et la complexité de la négociation climatique, et permet de mieux comprendre le rôle joué non seulement par les États, mais aussi par les acteurs non étatiques et les institutions internationales dans la définition de l’accord de Paris.

Une convergence d’intérêts vers la concrétisation d’un compromis

L’accord de Paris est né d’une mosaïque mouvante : un assemblage dynamique à la manière d’un Rubik’s Cube où la diversité des contributions a transformé sa complexité en force collective. C’est ce qui a été célébré le 12 décembre 2015 lors de la plénière de clôture : un témoignage du rôle joué par cette diplomatie du murissement dans l’adoption de l’accord de Paris à la COP21.

Cet accord repose sur deux caractéristiques principales : il instaure un système de gouvernance multi-niveaux et il se distingue par une ambition renforcée, fondée sur une double spécificité, à savoir l’absence d’échéance finale et un mécanisme de renforcement cyclique de l’ambition collective.

Le système de gouvernance multi-niveaux et multi-acteurs, défini par le politologue américain James Rosenau (15) comme un processus de coordination permanente entre différents acteurs à différents niveaux, est pensé dans l’accord de Paris comme une méthode de travail collective. Il s’agit de l’« esprit de Paris », caractérisé par une vision partagée selon laquelle la lutte contre le changement climatique est non seulement un défi commun, mais également une opportunité pour transformer les économies et les sociétés.

L’esprit de Paris, c’est la confiance et la coopération, mais c’est aussi la nature même de l’accord de Paris, qui est universel, flexible et inclusif. En ce sens, il permet à chaque État d’adapter ses engagements à ses capacités, tout en restant dans un cadre global. Fort de ses 29 articles, l’accord repose néanmoins sur un mécanisme particulier : le Global Stocktake, chargé d’évaluer régulièrement les progrès collectifs. Ainsi, tous les cinq ans, les États sont appelés à relever leur ambition collective en prenant de nouveaux engagements. Cette double spécificité, confirmée à Katowice (Pologne) trois ans plus tard, atteste non seulement de la solidité de la diplomatie du murissement conduite jusqu’à la COP21, mais ouvre également la voie, dans le cadre du processus de mise en œuvre de cet accord, à de nouvelles diplomaties du murissement.

La diplomatie du murissement : perspectives dans le contexte actuel

La mise en œuvre de l’accord de Paris est aujourd’hui fragilisée par l’émergence de théories révisionnistes et de narratifs anti-multilatéralistes. Dans les espaces de négociation climatique, certains États expriment le souhait de rouvrir l’accord. C’est le cas en particulier de plusieurs pays africains, estimant que l’accord de Paris ne prend pas suffisamment en compte leurs spécificités, et qui plaident pour une révision afin d’y intégrer leurs propres priorités. Des consultations sur ce sujet sont menées de façon régulière depuis 2016 et s’inscrivent aujourd’hui dans ce contexte de remise en cause du multilatéralisme établi depuis 1945. Ces théories et narratifs visent à affaiblir le multilatéralisme tout en cherchant à le remodeler à leur avantage, en redéfinissant les hiérarchies de l’ordre international.

Transposé dans la négociation climatique, ce contexte accentue les tensions politiques et complexifie toute tentative de relance d’une diplomatie du murissement autour des cycles de rehaussement de l’ambition collective. La nouvelle sortie des États-Unis de l’accord, ainsi que les difficultés rencontrées à Bélem (Brésil) en 2025, illustrent un environnement peu favorable pour l’émergence d’une telle diplomatie.

À cela s’ajoute un renouveau du climato-scepticisme, qui s’inscrit dans un contexte nouveau de stratégies hybrides conduites pas des puissances désinhibées. Plus organisé et plus stratégique, il s’appuie sur des narratifs faux, amplifiés sur les réseaux sociaux et par l’intelligence artificielle. Cherchant à explorer les vulnérabilités, les polarisations et les désengagements des communautés locales, il redessine l’opinion publique et structure le débat public en créant le doute et l’incertitude, à la fois sur les attitudes politiques et sur les solutions techniques. Aujourd’hui, cette désinformation climatique crée une menace sur la science, la démocratie, les transitions écologiques (16), mais également sur la capacité des diplomates à créer de nouveaux « moments matures » pour avancer dans la lutte contre les changements climatiques.

Afin de créer des conditions favorables aux négociations climatiques, trois orientations peuvent être dégagées. Premièrement, il convient de suivre et d’identifier les tensions susceptibles de se transformer en signaux forts. Si les nouvelles technologies, les mobilisations et les alliances émergentes offrent des perspectives positives, il importe néanmoins d’analyser les risques croisés qu’impliqueraient un blocage des négociations climatiques, une instrumentalisation des vulnérabilités des communautés locales, ainsi qu’un recours non encadré aux technologies de la géo-ingénierie. Deuxièmement, ces vulnérabilités et tensions doivent être transformées en leviers de coopération, dans le cadre d’une gouvernance fondée non plus sur la seule gestion des risques, mais sur l’anticipation. Troisièmement, il s’agit de cultiver les « douleurs partagées » en façonnant des récits communs. L’alignement des récits autour de valeurs partagées doit s’inscrire dans une logique plurielle et décentrée, attentive à l’étude des succès collectifs et à la construction d’histoires communes.

Ainsi, cette approche contribuerait à transformer de nouveau les douleurs partagées en agenda, en mobilisant les vulnérabilités comme point de départ pour formuler de nouvelles propositions concrètes et des solutions acceptables pour l’ensemble des acteurs.

Notes

(1) I. William Zartman, Ripe for Resolution: Conflict and Intervention in Africa, A Council on Foreign Relations Book, Updated Edition, Oxford University Press, 1985.

(2) William Zartman, « Chapter 6. Ripeness: The Hurting Stalemate and Beyond », in Paul Stern, Daniel Druckman (dir.), International Conflict Resolution After the Cold War, National Academy Press, 2000, p. 225-250 (https://​tinyurl​.com/​4​e​p​2​2​3dc).

(3) OMM, Le climat dans le monde 2001-2010 : Une décennie d’extrêmes climatiques, Rapport de synthèse, 2013 (https://​tinyurl​.com/​m​r​2​a​p​7a5).

(4) BBC, « When Maldives’ ministers met underwater », Witness History, 14 novembre 2025 (https://​shorturl​.at/​R​P​rjU).

(5) DavidLeeWilsonYT, « Plea by Naderev M. Sano of the Phillipines in AWG-KP final session COP 18 Doha », YouTube, 7 décembre 2012 (https://​shorturl​.at/​W​R​QIF).

(6) GIEC, Changements climatiques 2014 : Incidences, adaptation et vulnérabilité. Contribution du Groupe de travail II au cinquième Rapport d’évaluation du GIEC, 2014, p. 20 (https://​tinyurl​.com/​b​d​e​k​9​3n9).

(7) Comme cité dans le dossier de la conférence : Allemagne, Arabie saoudite, Australie, Brésil, Canada, Chili, Chine, Congo, Danemark, Égypte, France, Espagne, États-Unis, Gabon, Ghana, Haïti, Inde, Irak, Italie, Japon, Maroc, Monaco, Niger, Norvège, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Philippines, Pologne, Qatar, Royaume-Uni, Seychelles, Singapour, Suède et Tchad.

(8) I. William Zartman, « ‘Ripeness’: the importance of timing in negotiation and conflict resolution », 20 décembre 2008 (https://​shorturl​.at/​m​V​LDO).

(9) Entre autres, propos recueillis lors de la « Fabrique de la diplomatie », événement du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 5 septembre 2025.

(10) United Nations Climate Change, « Christiana Figueres’ TED Talk: The Inside Story of the Paris Climate Agreement », 19 avril 2016 (https://​shorturl​.at/​O​i​xtY).

(11) Nations Unies, Objectifs de développement durable (ODD), « À Sendai, la Conférence des Nations Unies adopte un nouveau cadre pour réduire les risques de catastrophes », 18 mars 2015 (https://​shorturl​.at/​a​B​x2G).

(12) Nations Unies, ODD, « Addis-Abeba : les États parviennent à un accord historique sur le financement du développement », 15 juillet 2015 (https://​shorturl​.at/​T​s​DsN).

(13) International Institute for Sustainable Development (IISD), « Heads of State and Government Adopt 2030 Agenda for Sustainable Development », 28 septembre 2015 (https://​shorturl​.at/​T​s​3UK).

(14) Joseph S. Nye, Robert O. Keohane, « Transnational Relations and World Politics: A Conclusion », International Organization, vol. 25, n°3, été 1971, p. 721-748.

(15) James N. Rosenau, Ernst-Otto Czempiel (dir.), Governance without Government: Order and Change in World Politics, Cambridge University Press, 1992 (https://​tinyurl​.com/​2​f​4​s​k​jnw).

(16) Propos recueillis lors de la Paris Climate & Nature Week, organisée par la Paris Climate School de Sciences Po Paris, 28 octobre 2025.

Sabrina Marquant

areion24.news

Ravitaillement à la mer : changement de donne

 

Il faut d’abord constater que si de nouvelles normes, comme les doubles coques, et l’automatisation d’un certain nombre de fonctions se généralisent, les ravitailleurs contemporains deviennent de plus en plus polyvalents. S’ils transportent toujours, pour la plupart, du carburant et du fret solide (vivres, munitions), ils jouent aussi fréquemment un rôle en matière de commandement, de soutien médical et, de plus en plus, d’évacuation des déchets, solides ou liquides, ou sont utilisés comme bâtiments – ateliers permettant des réparations plus ou moins lourdes. Ce sont donc, en particulier pour les designs les plus récents, de véritables bâtiments de soutien global. On note cependant que cette tendance à la polyvalence n’est pas systématique, les doctrines nationales pouvant différer :

• plusieurs pays (Turquie, Allemagne, Russie, Chine, Inde, Brésil) disposent de pétroliers stricto sensu, donc uniquement aptes au transfert de carburant. Il est ici entendu que ces navires sont hauturiers dès lors que plusieurs marines disposent de pétroliers légers utilisés pour le soutien portuaire ;

• certains pays (Royaume-Uni, Chine, Égypte, Grèce, Colombie, Uruguay) conservent des bâtiments exclusivement réservés au fret, en particulier pour les munitions. Aux États-Unis – où la spécialisation des ravitailleurs a atteint un sommet durant la guerre froide –, les Lewis and Clarke sont officiellement des « dry cargo ships », mais conservent cependant une capacité de ravitaillement en carburant ;

• d’autres ont une approche centrée sur l’appui spécialisé à une flotte. En Allemagne en particulier, la classe Elbe est d’abord destinée au soutien des flottes de chasseurs de mines (et en leur temps, de patrouilleurs rapides), en particulier en Baltique. Les solutions proposées par NVL Group d’une part et par le tandem Fassmer et Abeking & Rasmussen d’autre part sont d’ailleurs intéressantes : en plus d’un armement léger, les bâtiments disposent de grandes plateformes pour hélicoptères et drones et de grands espaces modulaires intérieurs, et leurs capacités de commandement sont renforcées.

Le ravitailleur polyvalent reste cependant la norme, en particulier pour les puissances moyennes. Ce dernier émerge aux États-Unis à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec des catégories lourdes et adaptées au ravitaillement des groupes aéronavals (Sacramento, Supply) et plus légères (les trois classes Cimarron, Neosho, Wichita). Les Pays-Bas (Poolster, Zuiderkruis) proposent des unités dont la polyvalence est bien réelle, mais c’est la France qui fait essaimer le concept : les Durance cherchent également la polyvalence, là où les unités britanniques ou italiennes sont encore spécialisées, par exemple. Qui plus est, avec un succès commercial à la clé : l’Australie, l’Argentine et l’Arabie saoudite se portent acquéreurs, démontrant au passage leurs aspirations hauturières. Le marché a, depuis lors, évolué, avec une multiplication des constructeurs.

La France cherche toujours à disposer de bâtiments adaptés au soutien de son groupe aéronaval avec quatre Jacques Chevallier (2), pratiquement deux fois plus lourds que les Durance, construits en coopération avec l’Italie sur la base des Vulcano, dont quatre unités entreront également en service à terme. Cette dernière, l’Allemagne et l’Espagne ont également fait mûrir leurs concepts – y compris avec des succès à l’export, respectivement en Inde (deux Deepak) et en Grèce (un Etna), au Canada (deux Protecteur, analogues au Berlin) et en Australie (deux Cantabria). Le néerlandais Damen, constructeur historique, n’a cependant plus engrangé de commandes importantes depuis le Den Helder récemment livré à la Koninklijke Marine – en dépit d’une construction partielle en Roumanie afin de diminuer les coûts.

Le Royaume-Uni conçoit quant à lui ses bâtiments, mais les Tide (3) ont été construits en Corée du Sud par DSME. Et si, au terme d’un long feuilleton politico – industriel, les trois futurs Fleet solid support seront bien construits à Belfast, ce sera par Navantia UK. On constate donc (voir tableau p. 101) que les flottes européennes sont, dans l’ensemble, récentes et que les marges en matière de production de nouvelles unités sont assez minces – si l’on excepte quelques possibles commandes européennes, le renouvellement de flottes comme la saoudienne ou l’évolution de l’égyptienne. Le Japon a lancé un programme de quatre ravitailleurs, et les construira localement.

Réveil asiatique

L’exemple britannique montre que des acteurs comme la Corée du Sud ou la Turquie sont également entrés sur le marché. Hyundai a ainsi construit l’Aotearoa néo-zélandais et DSME le Maud norvégien en plus des Tide. Au-delà des unités pour la marine d’Ankara, les chantiers turcs ont engrangé des succès au Pakistan et, plus récemment, au Portugal. Mais le véritable enjeu est chinois. La formidable montée en puissance hauturière de Pékin s’est accompagnée d’un programme d’abord timide : trois Fuquing – entre – temps sortis de service – et un autre pour le Pakistan. Une variante modernisée, le Similan, a été vendue à la Thaïlande. Il faut y ajouter un Komandarm Fedko dont la construction s’était interrompue à Kherson à la chute de l’URSS. Acheté en 1992 à l’Ukraine pour être achevé, il est entré en service en 1996 et est toujours opérationnel. L’essentiel de la flotte chinoise actuellement en service repose sur deux types d’unités :

• les neuf Type‑903 (code OTAN : Fuchi I/II) déplacent 23 370 t.p.c. pour une longueur de 178 m et ont été conçus sur la base du Similan. Après la mise en service de deux unités en 2004, la construction s’est interrompue, avant que les admissions ne reprennent, neuf ans plus tard. Six unités ont été reçues entre 2013 et 2016, et la dernière en 2019. Ce sont eux qui accompagnent les flottilles chinoises au large de la Somalie et dans les éventuels déploiements européens consécutifs, ou encore dans le Pacifique sud ;

• les deux Type‑901 (code OTAN : Fuyu) sont des ravitailleurs d’escadre de 45 000 t.p.c. et 240 m de longueur, destinés à appuyer les déploiements des groupes aéronavals et admis au service en 2017 et 2018.

Si la Chine dispose de la première flotte de ravitailleurs d’Asie, il faut aussi constater que son dimensionnement reste déficitaire au regard du nombre d’unités à soutenir – trois porte – avions et une petite centaine de grands bâtiments de combat de surface – et, surtout, de la vision d’une marine quotidiennement apte aux actions globales. À titre de comparaison, la Royal Fleet Auxiliary britannique alignait en 2007 quatre ravitailleurs polyvalents, trois grands pétroliers, deux de moins de 8 000 t.p.c., et deux ravitailleurs en fret. Opérant à l’échelle mondiale, elle soutenait une flotte comptant alors deux porte – aéronefs et seulement 26 grandes unités de combat de surface. Certes, contrairement à l’US Navy qui continue de dominer les autres marines en termes de capacités de ravitaillement, la marine chinoise opère d’abord depuis ses bases, la majorité de ses déploiements ne s’effectuant qu’à une échelle régionale.

En attendant, au moins deux nouveaux Type‑903 étaient en cours d’essais à la mer en juin 2025, tandis que la Chine développe depuis plusieurs années déjà l’interopérabilité entre sa flotte marchande et sa marine de guerre (4). Les lacunes chinoises en termes de projection hémisphérique devraient donc se résorber peu à peu, mais il reste à voir si de nouvelles mises sur cale auront lieu. Comparativement, l’US Navy poursuit sa remontée en puissance et prend clairement en compte le tournant indo – pacifique : si elle était passée de 32 unités en 1992 à 24 en 2007, elle en compte actuellement 34, les John Lewis devant permettre à terme le remplacement des Henry J. Kaiser.

Notes

(1) Voir le dossier que nous consacrions aux capacités françaises, dans Défense & Sécurité Internationale, no 109, décembre 2014.

(2) Voir leur fiche technique dans ce numéro.

(3) Voir leur fiche technique dans Défense & Sécurité Internationale no 141, mai-juin 2019.

(4) Grégory Bouvet, « La quatrième marine chinoise : la flotte marchande de Pékin », Défense & Sécurité Internationale, no 148, juillet-août 2020.

Philippe Langloit

areion24.news

Face aux tensions avec la Chine, le Japon réarme dans ses îles du Sud

 

Dans un contexte de tensions accrues en Asie de l’Est, marqué par l’intensification des activités militaires chinoises et l’incertitude croissante entourant l’avenir du détroit de Taïwan, le Japon a entrepris un réarmement inédit de l’archipel étiré des Ryūkyū, à l’extrémité occidentale de son territoire, une série d’îles longtemps perçues comme périphériques.

Aujourd’hui se fait donc jour une bascule, renforcée par l’atmosphère délétère sinon exécrable qui préside aux relations du Japon avec son puissant voisin chinois, avec pour contexte un renforcement des installations militaires qui, pour Tokyo, s’impose dans ces îles désormais placées au cœur des préoccupations stratégiques régionales.

À un peu plus de cent kilomètres de Taïwan, Yonaguni, Ishigaki ou Miyako ne sont plus seulement des territoires isolés aux paysages préservés, elles constituent aujourd’hui des points d’ancrage essentiels dans la redéfinition de la posture militaire japonaise.

Le Japon a donc engagé un renforcement rapide de ses capacités de défense, en particulier dans son flanc sud-ouest. Sous l’impulsion du gouvernement de la Première ministre Sanae Takaichi, cette évolution traduit à la fois une adaptation à la montée des risques et une inflexion plus profonde de la doctrine stratégique du pays, longtemps contrainte par son héritage pacifiste.

Déploiement de missiles, multiplication des infrastructures militaires, intensification de la coopération avec les États-Unis : autant de signaux d’un repositionnement qui, s’il se veut dissuasif, redessine en profondeur les équilibres régionaux.

Dans cette recomposition, les îles proches de Taïwan apparaissent comme une ligne de front potentielle autant qu’un laboratoire de la transformation en cours. Leur militarisation progressive, à la fois rapide et tangible, offre un prisme particulièrement révélateur des choix auxquels le Japon est aujourd’hui confronté, entre impératif de sécurité, contraintes diplomatiques et réalités locales.

Un tournant stratégique : du pacifisme contraint à la dissuasion active

Pendant des décennies, la posture militaire du Japon s’est construite dans les limites étroites imposées par sa Constitution pacifiste, adoptée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, largement sous la dictée des Américains. Si les Forces d’autodéfense (le nom donné à l’armée japonaise) ont progressivement élargi leur champ d’action, notamment à partir des années 1990, leur rôle demeurait fondamentalement défensif, inscrit dans une logique de retenue stratégique et de dépendance vis-à-vis du parapluie sécuritaire américain. Ce cadre, longtemps considéré comme intangible, apparaît aujourd’hui profondément reconfiguré.

L’évolution s’explique d’abord par une transformation rapide de l’environnement régional. Les autorités japonaises décrivent désormais la situation sécuritaire comme « la plus sévère et la plus complexe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, » selon les mots du ministre de la Défense Shinjiro Koizumi.

Cette appréciation repose sur une série d’indicateurs convergents : multiplication des incursions aériennes chinoises, intensification des activités navales en mer de Chine orientale, et démonstrations de force répétées autour de Taïwan. En 2023, la force aérienne basée à Naha dans l’île d’Okinawa a ainsi été mobilisée 401 fois (soit 60 % des interceptions nationales), principalement en réponse à la présence à proximité d’appareils chinois, signe d’une pression constante aux marges du territoire japonais.

Dans ce contexte, la question taïwanaise constitue un point de cristallisation majeur. Située à seulement 110 kilomètres au sud de l’île de Yonaguni, l’île démocratique apparaît aux yeux de Tokyo comme un élément indissociable de sa propre sécurité.

La perspective d’un conflit impliquant la Chine et les États-Unis, allié central du Japon, en cas de tentative d’invasion de Taïwan par l’armée chinoise, soulève le risque d’un embrasement régional susceptible d’entraîner directement l’archipel.

C’est dans ce cadre que Sanae Takaichi a évoqué, à l’automne dernier, la possibilité théorique d’un engagement des Forces d’autodéfense aux côtés d’autres pays en cas d’attaque contre Taïwan, une déclaration qui a provoqué une réaction immédiate et virulente de Pékin, suivie de mesures de rétorsion économiques et d’une rhétorique menaçante.

Officiellement, Tokyo continue d’affirmer la continuité de sa position, refusant de commenter des scénarios spécifiques et rejetant toute accusation de changement doctrinal. Mais dans les faits, la logique à l’œuvre s’éloigne du strict cadre défensif pour s’inscrire dans une stratégie de dissuasion plus active.

Le déploiement prévu de missiles sol-air à moyenne portée sur l’île de Yonaguni, à l’horizon 2030-2031, en constitue une illustration tangible. Capables d’intercepter avions et missiles sur un rayon d’environ 50 kilomètres, ces systèmes visent à renforcer la capacité du Japon à répondre rapidement à une menace dans son environnement immédiat.

Cette montée en puissance s’inscrit dans un mouvement plus large de redéploiement vers le sud-ouest, souvent désigné comme un « southwestern shift. » Elle s’accompagne du déploiement de systèmes antimissiles PAC-3, de l’installation d’unités de guerre électronique capables de perturber les communications adverses, et du renforcement des capacités de surveillance dans l’ensemble de l’arc des Ryūkyū. À Yonaguni, cette transformation est particulièrement visible. L’île qui était autrefois marginale est devenue un point nodal du dispositif japonais, intégrant radars, unités militaires et infrastructures susceptibles d’accueillir des opérations avancées.

La coopération avec les États-Unis constitue un autre pilier de cette évolution. Des exercices récents ont ainsi simulé le déploiement rapide de matériel militaire depuis Okinawa vers Yonaguni, dans l’hypothèse de la création d’une base opérationnelle avancée en situation de crise. Cette intégration croissante reflète une volonté de renforcer l’interopérabilité des forces alliées, tout en inscrivant la défense du Japon dans une architecture régionale plus large.

Pour les autorités japonaises, cette stratégie relève d’une logique préventive. « Le déploiement peut contribuer à réduire le risque d’une attaque armée contre notre pays, » affirme Shinjiro Koizumi, rejetant l’idée selon laquelle ces mesures alimenteraient les tensions régionales. Cette position s’inscrit dans une conception classique de la dissuasion, afin de rendre le coût d’une agression suffisamment élevé pour en décourager l’initiative.

Reste que cette inflexion marque une rupture notable avec la prudence qui caractérisait jusqu’ici la politique de défense japonaise. Sans renoncer formellement à ses principes pacifistes, le Japon en redéfinit progressivement les contours, en intégrant plus explicitement la possibilité d’un conflit régional dans sa planification stratégique. Dans cette transition, la frontière entre défense et projection, entre dissuasion et escalade, apparaît de plus en plus ténue.

Tensions, dépendances et fractures locales

Au-delà des considérations stratégiques et des équilibres régionaux, la montée en puissance militaire dans les îles du sud-ouest japonais s’incarne dans des réalités locales complexes, parfois contradictoires. À Yonaguni, Ishigaki ou Miyako, la transformation du paysage sécuritaire redéfinit en profondeur les conditions de vie, les équilibres économiques et les perceptions du risque au sein de communautés jusqu’ici relativement préservées.

À Yonaguni, cette évolution est particulièrement palpable. Avec moins de 1 500 habitants, l’île voit sa démographie et son activité économique profondément influencées par la présence croissante des Forces d’autodéfense. Les militaires et leurs familles représentent désormais environ un cinquième de la population locale, contribuant au maintien des commerces, des écoles et des services publics.

Dans un contexte de déclin démographique, cette présence est perçue par certains comme une forme de stabilisation, voire de revitalisation économique. Mais cette dépendance croissante à l’égard de l’institution militaire suscite également des interrogations. L’économie locale, autrefois tournée vers la pêche, l’agriculture ou un tourisme discret, tend à se restructurer autour des besoins liés à la défense.

Certains habitants redoutent une forme de spécialisation contrainte, qui rendrait l’île vulnérable aux fluctuations des politiques nationales. L’abandon de projets de coopération économique avec Taïwan, notamment l’ouverture de liaisons maritimes directes, illustre ce basculement vers une logique prioritairement sécuritaire.

À ces enjeux économiques s’ajoute une inquiétude plus diffuse, liée à la perspective d’un conflit. La proximité immédiate de Taïwan, régulièrement théâtre d’opérations d’intimidation et de démonstrations de force chinoises, alimente un sentiment d’exposition directe.

Les exercices militaires, les survols d’appareils étrangers ou encore les tirs de missiles à proximité des eaux japonaises ont contribué à ancrer l’idée que ces îles pourraient constituer des cibles en cas d’escalade régionale. En 2022, plusieurs missiles balistiques chinois sont ainsi tombés non loin de zones de pêche actives, contraignant temporairement les activités locales et renforçant le sentiment d’insécurité.

Cette perception du risque s’accompagne d’un stress quotidien, souvent exprimé par les habitants. Pour certains, la médiatisation croissante de Yonaguni comme « première ligne » face à la Chine modifie profondément le regard porté sur leur territoire. « Nous sommes constamment présentés comme un endroit dangereux, » confie une résidente, évoquant une forme de dégradation symbolique de l’image de l’île.

Les fractures apparaissent également au sein même des communautés. Si l’accueil initial des forces japonaises avait été validé par référendum en 2015, les extensions successives du dispositif militaire alimentent désormais des divisions.

Une partie des habitants soutient le renforcement de la présence militaire, perçu comme une garantie de sécurité face à la montée des tensions régionales. D’autres dénoncent au contraire une fuite en avant, estimant que l’accumulation d’infrastructures militaires accroît le risque d’être pris pour cible plutôt qu’elle ne le réduit.

Ces divergences se cristallisent autour de projets concrets. Les plans d’évacuation en cas de crise, par exemple, suscitent scepticisme et inquiétude. Selon les estimations gouvernementales, l’évacuation de plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis les îles les plus exposées pourrait prendre plusieurs jours, un délai jugé irréaliste par certains habitants au regard de la rapidité potentielle d’une escalade militaire. D’autres projets, comme l’extension des infrastructures portuaires ou la construction d’abris, se heurtent à des oppositions locales, notamment pour des raisons environnementales.

Enfin, cette militarisation ravive une mémoire historique encore vive dans l’archipel d’Okinawa. Le souvenir de la bataille de 1945, qui fit près de 200 000 morts dont une large proportion de civils, nourrit une sensibilité particulière aux questions de défense et de sécurité. Pour certains habitants, l’idée que leur territoire puisse à nouveau devenir un théâtre d’opérations militaires fait écho à un passé traumatique, renforçant les réticences face à l’intensification actuelle des dispositifs de défense.

Un basculement d’ampleur doctrinal, opérationnel et territorial

Reste que l’évolution récente de la posture stratégique du Japon dans son flanc sud-ouest illustre un basculement d’ampleur, à la fois doctrinal, opérationnel et territorial. Sous l’impulsion du gouvernement de Sanae Takaichi, l’archipel s’éloigne progressivement du strict cadre du pacifisme hérité de l’après-guerre pour adopter une approche plus proactive de sa sécurité, fondée sur la dissuasion, l’anticipation des crises et le renforcement de ses capacités militaires.

Ce repositionnement constitue une inflexion maîtrisée, rendue nécessaire par la dégradation perçue de l’environnement régional et par la montée en puissance – y compris sur le plan militaire – de la Chine.

Dans cette recomposition, les îles de Yonaguni, Ishigaki et Miyako apparaissent comme des espaces stratégiques clés, à la fois avant-postes de la défense japonaise et zones de friction potentielles. Leur militarisation accélérée répond à une logique claire : sécuriser les approches maritimes, surveiller les activités chinoises et se préparer à un scénario de crise autour de Taïwan.

À l’échelle régionale, ce tournant japonais contribue à reconfigurer les équilibres en Asie de l’Est. S’il vise avant tout à renforcer la capacité de dissuasion de Tokyo et à consolider son alliance avec les États-Unis, il s’inscrit aussi dans une dynamique plus large de rivalité stratégique avec Pékin. Dans ce contexte, la question de Taïwan demeure le principal point de tension, cristallisant les risques d’escalade tout en structurant les choix politiques et militaires des acteurs concernés.

Le Japon de Sanae Takaichi se trouve ainsi engagé dans une redéfinition de sa puissance et de son rôle régional, et doit simultanément composer avec les contraintes de son héritage pacifiste, les attentes de ses alliés et les inquiétudes de ses propres citoyens. Entre affirmation stratégique et gestion des fragilités internes, l’équilibre reste, à ce stade, aussi nécessaire que précaire.

Sébastien Raineri

asialyst.com

Joe Kent, dans le collimateur du FBI

 

On dirait que cela sort d'un thriller politique à suspense: d'abord, le chef de l'anti-terrorisme de Donald Trump démissionne de manière spectaculaire pour protester contre la guerre en Iran. Ensuite, on apprend que le FBI enquête sur lui. Joe Kent, désormais ancien directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, est, selon les médias, dans le collimateur du service de renseignement intérieur américain.

Comme l'a d'abord rapporté le portail "«Semafor"» et comme le confirment également le «New York Times» et «CBS News» en citant des initiés, les enquêtes du FBI contre Kent durent depuis longtemps. Il lui serait reproché d'avoir transmis des informations sensibles des services secrets.

Démission publique

Ces accusations visent un homme qui s'était publiquement distancié de l'administration Trump, avait présenté sa démission et l'avait directement justifiée par la guerre contre l'Iran. «Je ne peux pas soutenir cette guerre en toute conscience», avait écrit Kent sous X.

Dans sa lettre au président Trump, il a vivement critiqué la justification officielle de l'attaque: «L'Iran ne représentait pas une menace immédiate pour notre nation», écrit Kent. Il a en outre déclaré: «Il est clair que nous avons lancé cette guerre en raison de la pression exercée par Israël et son puissant lobby américain».

Entretien avec Tucker Carlson

Le lendemain de sa démission, Kent a étayé ses critiques dans une interview avec Tucker Carlson. Il a nié qu'il y ait eu des indices d'un danger imminent de l'Iran avant le début de la guerre. Il n'y aurait pas non plus eu de renseignements indiquant que l'Iran était sur le point de lancer une attaque ou de construire une bombe nucléaire.

Dans le même temps, Kent a formulé de graves reproches à l'encontre des processus internes du gouvernement lors de son entretien avec le journaliste controversé. Il n'y a pas eu de «débat sérieux» avant la guerre, au lieu de cela, «les Israéliens ont poussé à la décision». De nombreux décideurs importants n'auraient pas pu faire valoir leur opinion, les discussions n'auraient eu lieu qu'à huis clos.

Ses objections ne sont plus parvenues jusqu'à la Maison Blanche, a déclaré Kent à Carlson. Il s'est rendu compte que son message «ne passait tout simplement pas». Rester en poste n'aurait pas changé grand-chose, c'est pourquoi il a considéré la démission comme le dernier levier restant. L'entretien qui a suivi avec Trump a été «très respectueux et amical», a-t-il ajouté.

En public, Trump a néanmoins réagi vivement, selon «CBS News», il a déclaré à propos de Kent: «J'ai toujours pensé qu'il était faible sur les questions de sécurité». Et d'ajouter: «C'est bien qu'il soit parti, parce qu'il a dit que l'Iran n'était pas une menace. L'Iran était une menace». Le «New York Times» rapporte également que Trump a présenté la position de Kent comme indéfendable après sa démission.

«Insultant et ridicule»

Peu après le départ de Kent, l'entourage de Trump a également émis des critiques: l'ancien chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, Taylor Budowich, a écrit sur X que Kent avait «souvent été au centre de fuites sur la sécurité nationale» et qu'il avait «passé tout son temps à saper la chaîne de commandement et à affaiblir le président». Il n'a pas donné d'indications concrètes sur les informations que Kent aurait transmises.

La porte-parole de la Maison Blanche, Caroline Leavitt, a déclaré selon CBS News que la lettre de démission de Kent était pleine de «fausses affirmations». L'Iran représentait bien une menace immédiate. L'affirmation selon laquelle Trump aurait été poussé à la guerre par un autre pays est «insultante et ridicule».

Leavitt a affirmé à la chaîne Fox News que Kent n'avait participé à aucune des discussions sur la guerre en Iran. Depuis un certain temps, il n'a joué aucun rôle dans la compilation des documents quotidiens des services de renseignement du président, a déclaré la porte-parole de la Maison Blanche.

Une enquête menée dans un contexte politique tendu

Jusqu'à présent, on ne sait pas grand-chose sur le contexte de l'enquête du FBI. Le «New York Times» place l'enquête dans un contexte politique tendu et rappelle que le gouvernement Trump a toujours fait pression sur les critiques et les opposants par le biais d'enquêtes pénales.

A cela s'ajoute le fait que Kent lui-même polarise depuis des années. Le journal libéral «New York Times» le décrit comme un homme politique avec des antécédents de récits de conspiration. Il aurait ainsi suggéré sans preuve que des agents du FBI auraient pu être impliqués dans l'assaut du Capitole du 6 janvier 2021.

De même, «CBS» fait remarquer que Kent a par le passé payé un membre des Proud Boys pour un travail de conseil, qu'il a qualifié l'élection de 2020 de vol et qu'il a demandé qu'Anthony Fauci soit inculpé de meurtre pour la «fraude» de Covid.

Les critiques reprochent également à Kent d'avoir un agenda fortement anti-israélien et même d'être antisémite. Cela devrait s'accentuer après l'interview de Tucker Carlson: Selon le «New York Times», il y aurait également été question d'affirmations infondées selon lesquelles Israël aurait été impliqué dans la tentative d'assassinat de Trump en 2024 ainsi que dans l'assassinat du militant de droite Charlie Kirk.

Maximilian Haase

bluewin.ch