Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 22 janvier 2026

France : faire entendre sa voix pour concurrencer les narratifs hostiles

 

Depuis la guerre en Ukraine en particulier, nous assistons à une accélération de la conflictualité et à un bouleversement des rapports de force. La guerre est aujourd’hui de plus en plus marquée par une dimension informationnelle, souvent vecteur de polarisation des sociétés. La France n’y échappe pas et le pays est aujourd’hui la cible de nombreuses attaques informationnelles. Dans quelle mesure ce type d’attaques constitue-t-il un danger pour la société, l’économie et la sécurité de la France ?

Les attaques informationnelles constituent une dimension essentielle des nouvelles conflictualités. Elles ciblent les démocraties libérales et cherchent à brouiller les frontières entre le champ militaire et le champ informationnel, entre le vrai et le faux, entre le soft power et l’ingérence, entre l’État de droit et l’autoritarisme. La France est une cible majeure des manipulations et des ingérences numériques étrangères, le deuxième pays le plus ciblé après l’Ukraine en Europe. Cela s’explique par la densité de nos liens avec l’étranger, par la richesse de notre histoire et par notre soutien constant à un ordre international basé sur le droit. Nos compétiteurs, en particulier la Russie, s’attaquent à la France car elle fait entendre sa voix, s’oppose à la brutalisation des relations internationales et rejette le recours désinhibé à la force.

Les attaques informationnelles ciblent tous les intérêts fondamentaux de notre pays. Elles cherchent à fragiliser la cohésion nationale en accentuant les divisions entre les citoyens. Elles tentent de nuire à la réputation des entreprises et de saper la confiance, essentielle au bon fonctionnement du marché. Elles essayent d’instaurer un climat de défiance à l’égard des autorités de notre pays.

Alors que la guerre de l’information est aujourd’hui mondiale et fait rage, quelle est la stratégie du pays face à cette vague de désinformation croissante ?

La France est sortie de la naïveté face à la guerre mondiale de l’information. Elle s’est dotée d’une stratégie robuste pilotée par une coopération interministérielle qui rassemble le ministère de l’Intérieur, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), l’agence VIGINUM et les services de renseignement. La stratégie française repose sur plusieurs volets : la détection/analyse des manipulations de l’information ; la riposte avec le rétablissement des faits et la mise sous sanctions des acteurs impliqués ; la régulation des plateformes ; le renforcement de la résilience des sociétés et des citoyens ; le renforcement de l’influence de la France et la promotion de notre diplomatie à l’étranger.

Tout d’abord, notre pays a renforcé ses moyens de veille et d’analyse pour mieux comprendre les acteurs et les entités à l’origine des attaques informationnelles. Chaque acteur interministériel s’est doté d’outils de veille correspondant à son champ de compétence. En ce qui concerne le MEAE, la sous-direction de la veille et de la stratégie partage ses analyses avec les ambassades partout dans le monde ainsi qu’avec l’interministériel. Ce premier travail permet d’objectiver les tendances et les dynamiques informationnelles.

Sur la base de ce travail analytique, les acteurs du dispositif interministériel mènent des opérations de riposte. Afin de couper court aux fausses informations, le ministère des Affaires étrangères rétablit les faits en s’appuyant sur les ambassades du réseau diplomatique. Cela prend la forme de publications directement sur les réseaux sociaux, à l’image de celle de notre ambassade en République démocratique du Congo (RDC) en février dernier (1). En parallèle, la France sanctionne directement les acteurs et les entités à l’origine des attaques informationnelles par l’intermédiaire d’un régime européen créé le 8 octobre 2024. La France contribue activement à l’élaboration de dossiers de preuves pour sanctionner ces acteurs malveillants : depuis la création de ce régime, trois paquets de sanctions ont été validés pour un total de 47 individus et 15 entités sanctionnés. Le paquet de sanctions le plus récent a été adopté le 15 juillet dernier et la France a par exemple proposé de sanctionner quatre entités et deux acteurs impliqués dans la campagne Storm-1516.

En outre, notre pays promeut la régulation des plateformes numériques, premier champ de bataille de la guerre informationnelle. L’autorégulation des réseaux sociaux n’a pas fait ses preuves et la responsabilité des plateformes en ligne dans la production, la diffusion et l’amplification des fausses informations est immense. Cette régulation menée au niveau européen s’appuie sur le règlement relatif aux services numériques (DSA), adopté à l’occasion de la présidence française de l’Union européenne et entré en vigueur en février 2024.

La France soutient par ailleurs le renforcement de la résilience des citoyens et de la communauté internationale face aux attaques informationnelles. Cela se traduit par exemple par l’organisation de formations des journalistes aux enjeux de la désinformation, notamment sur le continent africain, par l’intermédiaire de l’opérateur CFI ou par le soutien financier apporté par la France aux médias internationaux via le Fonds international pour les médias d’intérêt public.

Enfin, conformément à la mise en place d’une 6e fonction stratégique « Influence » dans le cadre de la Revue nationale stratégique depuis 2022, les partenaires de l’interministériel, en particulier le ministère des Affaires étrangères, renforcent leurs moyens en matière de communication stratégique et de valorisation des projets portés par la France, notamment en matière d’aide au développement, sans adopter la logique confrontationnelle de nos adversaires. L’objectif est de concurrencer les narratifs hostiles dans le champ informationnel.

Comment la France anticipe-t-elle le risque accru lié aux développements technologiques qui peuvent favoriser les attaques informationnelles ?

S’agissant des effets concrets de l’intelligence artificielle (IA) sur les attaques informationnelles, il est encore tôt pour se prononcer définitivement, mais les outils à base d’IA savent détecter les contenus produits à base d’IA. Les outils d’IA permettent de produire et d’amplifier rapidement et à moindre cout de fausses informations, mais les mêmes technologies permettent de détecter un certain nombre d’opérations. La qualité des contenus créés par l’IA augmente de jour en jour, ce qui explique pourquoi nos adversaires s’en saisissent, et cela justifie également un effort constant de notre côté pour rester au niveau. À terme, l’IA devrait transformer l’ampleur et la nature de la guerre de l’information en brouillant de façon encore plus nette la frontière entre contenus authentiques et fausses informations. Toutefois, sans même attendre les « deepfakes » de meilleure qualité, de simples détournements avec une légende trompeuse peuvent déjà largement perturber la lecture des conflits.

La société française a-t-elle pris réellement conscience des enjeux de la guerre informationnelle ?

La prise de conscience par la société française des enjeux relatifs à la guerre informationnelle est réelle, en témoignent le fort intérêt de nos concitoyens pour cette question et la forte mobilisation des journalistes. Les citoyens français ont compris que l’information et la désinformation sont désormais des éléments structurants des relations internationales. Les médias grand public couvrent largement ces enjeux.

Le MEAE participe à cet effort de prise de conscience et partage sa connaissance en la matière pour renforcer la résilience du débat public. Nous travaillons également avec VIGINUM dans le cadre de la publication de leurs rapports d’enquête afin que ceux-ci permettent non seulement de dénoncer les faits, de prendre des sanctions contre les opérateurs, mais également de renseigner le public sur ces pratiques. Les échanges avec les experts sont également nombreux pour partager les analyses.

Toutefois, l’état de préparation et de résilience de notre société face aux attaques informationnelles est difficile à évaluer. Les acteurs de la guerre de l’information mobilisent constamment de nouveaux moyens et de nouvelles techniques pour fragiliser nos démocraties. Cela implique une vigilance accrue et un travail de long terme en matière de sensibilisation. Le meilleur rempart face aux attaques informationnelles, c’est une société composée de citoyens vigilants capables d’exercer leur esprit critique.

Quels sont aujourd’hui les principaux acteurs qui ciblent la France ? Et quelles sont leurs motivations ?

Selon le dernier rapport du Service européen pour l’action extérieure sur les ingérences étrangères et les manipulations de l’information publié en mars dernier, la France est le deuxième pays le plus ciblé en Europe après l’Ukraine. En 2024, 152 attaques informationnelles ont ciblé la France, principalement dans le cadre des Jeux olympiques de Paris 2024 et des élections législatives. Plusieurs acteurs sont à l’origine des ingérences numériques étrangères et tout particulièrement la Russie.

La Russie est aujourd’hui le principal acteur de la guerre de l’information. Depuis 2022, Moscou mobilise des milliards de dollars pour justifier son invasion à grande échelle de l’Ukraine via des organes de propagande, des faux médias et des comptes inauthentiques sur les réseaux sociaux. L’objectif est de saturer le champ informationnel de contenus favorables aux intérêts du Kremlin. Moscou cible délibérément les principaux soutiens de la résistance ukrainienne, dont la France.

La Russie n’est toutefois pas le seul pays qui utilise l’information comme une arme. L’Azerbaïdjan, l’Iran, la Chine utilisent l’information comme une arme politique et cherchent à influencer les opinions publiques par la promotion de leur image et la diffusion de leurs narratifs. L’objectif est de diviser nos sociétés et d’influencer notre politique étrangère.

La France développe-t-elle également une stratégie informationnelle offensive ? Quelle est cette stratégie et de quelles armes dispose le pays dans ce domaine ?

Face aux attaques croissantes de la part d’États autoritaires contre nos démocraties, le président de la République a annoncé, lors de son discours à Toulon en novembre 2022, la mise en place d’une 6e fonction stratégique « Influence » dans le cadre de la Revue nationale stratégique.

Concrètement, au-delà du rétablissement des faits et de la mise sous sanctions des acteurs malveillants, les autorités françaises renforcent leurs moyens en matière de communication afin de promouvoir notre diplomatie et de valoriser notre action à l’étranger. L’objectif est de concurrencer les narratifs hostiles en valorisant notre politique étrangère de façon transparente, sans adopter les stratégies agressives et déloyales de notre adversaire. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, le MEAE a par exemple mené des campagnes de communication partout dans le monde pour souligner les échecs russes en Ukraine. Le rôle de nos ambassades pour expliquer l’action et la politique étrangère de la France est clé.

Récemment, le ministère des Affaires étrangères a lancé la réserve diplomatique citoyenne, dont l’une des missions est le renfort dans le champ informationnel et notamment la lutte contre la désinformation. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?

Mentionnée par le président de la République dans son discours du 16 mars 2023 sur la réforme de la diplomatie française, la réserve diplomatique citoyenne a été officiellement lancée le 5 juillet dernier par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères avec un contingent expérimental de 200 réservistes.

La réserve citoyenne diplomatique a pour objectif de renforcer le lien entre les citoyens et la nation à travers l’amélioration de la diffusion de la culture diplomatique auprès des citoyens, une meilleure compréhension des choix en matière de politique étrangère et plus d’engagement de nos compatriotes au service de notre diplomatie.

Concrètement, les réservistes se verront confier une grande variété de missions : apporter leur aide dans la gestion des crises et dans l’organisation des grands évènements internationaux ; mettre leur expertise au service du MEAE selon les sujets d’actualité ; communiquer et expliquer la politique étrangère de la France dans des environnements professionnels variés ; accompagner dans leur parcours les jeunes intéressés par la diplomatie française (mentorat, aide à l’orientation, recherche de stage) ; amplifier la communication de notre politique étrangère dans le champ informationnel et lutter contre la désinformation au sein d’une réserve numérique dédiée.

Aucune institution ne peut gagner seule, et chaque citoyen agile sur les réseaux sociaux a les moyens de toucher sa propre communauté, de faire entendre sa voix. Nombreux sont ceux qui veulent aider à faire entendre la voix de la France dans le chaos géopolitique actuel. Cette réserve est une façon pour nous de leur tendre la main et de leur donner les moyens d’agir là où ils sont déjà actifs.

Thomas Delage 

Christophe Lemoine

areion24.news

Gibraltar : nouveau point d’ancrage de Schengen

 

Le 11 juin 2025, un accord entre l’Union européenne (UE), l’Espagne et le Royaume-Uni ouvre à Gibraltar les portes de l’espace Schengen. C’est un tournant majeur et la perspective d’un post-« Brexit » apaisé pour cette exclave tiraillée entre sa souveraineté britannique et sa dépendance économique vis-à-vis des Vingt-Sept. Madrid, qui revendique « The Rock » (« le Rocher ») depuis le XVIIIe siècle après l’avoir cédé, se réjouit de voir disparaître cette frontière.

Le référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni, remporté par le camp du « leave » (quitter l’UE) avec 51,9 %, a placé Gibraltar dans une situation paradoxale. Bien que 96 % de ses résidents (39 330 en 2024) aient voté pour rester dans l’Union, ce territoire britannique d’outre-mer a dû se conformer au « Brexit ». Le 31 janvier 2020, Gibraltar sortait donc de l’UE sans statut spécifique et se retrouvait exposé à une reconfiguration brutale de ses liens politiques et commerciaux avec l’Europe, en particulier l’Espagne. En décembre de la même année, un accord-cadre garantissait la libre circulation, mais la situation demeurait floue.

Une géographie imposante

Occupant 6,8 kilomètres carrés à l’extrême sud de la péninsule Ibérique, à environ 30 kilomètres des côtes marocaines et du port de Tanger-Med, le plus important d’Afrique, Gibraltar surplombe le détroit éponyme, l’un des passages maritimes les plus stratégiques du monde. En raison de cette situation géographique particulière, les Britanniques y installent dès le XVIIIe siècle une base militaire qui permet de surveiller les flux croissants entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique. La Royal Navy y maintient une présence permanente réduite avec 28 soldats en 2023.

Mais ce relief escarpé et cet enclavement au sein de la province espagnole d’Andalousie imposent aussi une forte dépendance économique et commerciale. Chaque jour, environ 15 000 étrangers, majoritairement espagnols (70 %), traversent la frontière pour travailler à Gibraltar, notamment dans les services financiers, les assurances, le commerce, le tourisme ou la santé. Cette main-d’œuvre est cruciale : 55 % des emplois locaux sont occupés par des non-résidents. La plupart vivent dans la ville voisine de La Línea de la Concepción. Marquée par un taux de chômage élevé (29,7 % en juin 2025) et un PIB par habitant annuel de 17 000 euros (inférieur de 30 % à la moyenne nationale), celle-ci tire de sa proximité avec Gibraltar sa principale ressource économique. Le salaire moyen, de 2 500 euros nets mensuels, y apparaît comme une aubaine.

Une histoire tumultueuse

La sortie de l’UE a ravivé un contentieux ancien pour Gibraltar, dont la souveraineté demeure contestée. Cédé au Royaume-Uni par l’Espagne dans le cadre du traité d’Utrecht de 1713, le « Rocher » fait depuis l’objet d’une revendication persistante de Madrid. L’ONU le classe encore parmi les « territoires non autonomes » à décoloniser, au même titre que le Sahara occidental ou la Nouvelle-­Calédonie. En 2002, un projet de souveraineté partagée entre Londres et Madrid a été rejeté par référendum (98,9 % contre) par les Gibraltariens, attachés à leur statut britannique, mais également désireux de conserver des liens étroits avec l’UE.

L’accord signé le 11 juin 2025, après cinq années de négociations, vise à apaiser les craintes de voir les enjeux économiques mis à mal, tout en proposant un compromis pragmatique en matière de souveraineté. Sous réserve de ratification par les Parlements espagnol et gibraltarien, il prévoit l’intégration de Gibraltar dans l’espace Schengen, une première pour un territoire britannique. La frontière terrestre, longue de seulement 1,2 kilomètre, constituait une source majeure de tensions : en l’absence d’accord post-« Brexit » précis, Gibraltar risquait de devenir une limite extérieure de l’UE, menaçant la fluidité des flux pendulaires et l’économie locale en raison de contrôles stricts. Avec ce texte, ces contrôles seront supprimés et toute barrière physique sera levée pour les biens et les personnes. En contrepartie, l’agence Frontex assurera les vérifications d’entrée à Gibraltar depuis les pays non-membres de l’UE. Cette solution écarte la présence policière espagnole sur le « Rocher », que Londres refusait catégoriquement, tout en répondant aux exigences de sécurité de l’UE.

Le point le plus sensible de l’accord concerne l’aéroport de Gibraltar, dont la piste longe la frontière terrestre. L’Espagne conteste son usage exclusif par le Royaume-Uni, affirmant que l’infrastructure empiète sur son territoire. Le texte prévoit une gestion conjointe des installations par les autorités espagnoles, gibraltariennes et britanniques, sous supervision européenne. L’objectif est de transformer l’aéroport en point d’entrée des flux touristiques, dont l’Espagne pourra également bénéficier, sans remettre en cause les revendications de souveraineté.

Ce compromis diplomatique inédit veille à préserver l’autonomie de Gibraltar tout en l’ancrant dans l’espace européen de libre circulation des biens et des personnes. S’il ne met pas fin aux tensions politiques, il offre néanmoins un juste milieu acceptable pour les forces en présence. Les Gibraltariens, de leur côté, maintiennent une position claire : rester Britanniques, mais avec un accès garanti à l’UE. L’intégration dans Schengen semble répondre à cette double exigence, sans trancher le litige historique. 

Une frontière sino-indienne sous tension


Xavier Houdoy

Laura Margueritte

areion24.news

Un Cro-Magnon à Davos

 

Le discours de Donald Trump du 21 janvier 2026 à Davos, devant un parterre d'Européens médusés et 
d'une pléthorique délégation américaine convoquée pour faire la claque


Un Cro-Magnon à Davos. C’est peu de dire que l’intervention de Trump au Forum économique mondial a jeté un froid, quand bien même les Européens savaient à quoi s’attendre. Pendant 75 minutes, le président américain a improvisé un discours erratique, mêlant autocongratulation, fake news, obsessions personnelles, leçons de choses condescendantes, prises à partie et tentatives d’humiliation, le tout dans un style décousu et ruminatoire qui interroge sur sa santé cognitive. Par trois fois, il a appelé le Groenland «Islande», et a réitéré son fameux «Aberbaïdjan».

Sans nous, vous n’êtes rien

«Sans nous, vous parleriez allemand – et peut-être un peu japonais», a lancé le locataire de la Maison-Blanche à l’endroit des Européens présents, ignorant sans doute qu’il se trouvait dans un canton germanophone. Emmanuel Macron, un des chefs d'États européens les plus engagés face au rouleau-compresseur américain, a été moqué pour ses lunettes fumées («Il joue au dur»), tandis que le premier ministre canadien Mark Carney, auteur d’un discours de résistance remarqué la veille, s’est vu rappeler que «le Canada existe grâce à nous». De façon générale, une bonne partie de l’allocution a consisté à expliquer aux Européens qu’ils doivent tout à l’Amérique, et qu’ils seraient bien inspirés de se soumettre à ses désidératas.

C’est peut-être la Suisse qui a essuyé la plus belle salve, le président américain se plaisant à raconter que le pays, qui certes fait de «belles montres, Rolex tout ça», tirait toute sa richesse de son déficit commercial de 41 milliards avec les États-Unis (le chiffre est à peu près juste, l’analyse nettement moins), et comment la «Première ministre, je crois» (Karin Keller-Sutter, alors présidente) l’avait supplié de renoncer à la hausse des droits de douane («Non non, on est un tout petit pays»)  – avant qu’il ne décide de les augmenter à 39% parce que «à force de répéter toujours la même chose, elle l’a brossé dans le mauvais sens du poil». Difficile d’être plus méprisant.

Un tour de girouette

La teneur du discours trumpien a suscité des réactions outrées jusqu’à domicile, parfois sur un registre inhabituel. «Il a dit un paquet de conneries délirantes aujourd’hui», a ainsi commenté le représentant (démocrate) du Massachussets Jim McGovern, avant d’ajouter: «Je pense qu’il est temps de retirer les clés à Papy. On dirait bien qu’il n’a plus toute sa tête». Au sein de la majorité, comme à l’accoutumée, on serre les rangs et on garde son éventuelle réprobation pour soi. Ainsi Mike Johnson, chef des Républicains à la Chambre des représentants, qui a préféré dire qu’il n’avait pas pu voir le discours de Donald Trump lorsque la presse l’a interrogé à ce sujet.

Mais paradoxalement, alors que le principal enjeu du moment pour les Européens consiste à obtenir une désescalade sur le Groenland sans sacrifier le soutien à l’Ukraine, Davos a été le lieu d’un revirement du président américain, qui aurait accepté de renoncer aux sanctions commerciales en échange d’un transfert de souveraineté de la base militaire de Pituffik. La proposition, qui doit encore être acceptée côté danois, émane du secrétaire général de l’OTAN, le Néerlandais Mark Rutte, passé maître dans l’art ingrat de flagorner le Cro-Magnon de Washington.

Yvan Pandelé

heidi.news

mardi 20 janvier 2026

Indonésie, Malaisie et Singapour : balancements dans l’estran géopolitique entre Chine et États-Unis

 

L’Indonésie, la Malaisie et Singapour – et toutes les thalassocraties ou cités-entrepôts qui les ont précédées – ont toujours mouillé entre deux eaux, reliant océans Indien et Pacifique, et se trouvent à égale distance des mondes arabe, indien et chinois. À Bandung, en 1955, l’Indonésien Sukarno fut l’un des chefs de file du mouvement des non-alignés. En Malaisie, Mahathir n’a pas hésité à défier les grandes puissances autant que le FMI (Fonds monétaire international) au lendemain de la crise de 1997, tandis que le père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, a ouvert ses bases navales aux porte-avions américains tout en redécouvrant ses racines chinoises à la suite d’une visite de Deng Xiaoping en 1978.

Aujourd’hui, à l’heure de nouveau « grand jeu » ou de la « guerre froide 2.0 », réminiscence de la « paix armée » chère à Paul Valéry, les istana (palais royaux, présidentiels ou des Premiers ministres) indonésiens, malaisiens et singapouriens cherchent-ils encore à se tenir à l’écart ou à égale distance des grandes puissances, en l’occurrence chinoise et américaine ? Comment le faire avec un voisin comme la Chine, immense, premier partenaire commercial, qui s’étend et s’enfle et déborde jusqu’en mers de Chine (orientale ou du Sud), voire au sein des diasporas ? Le discours de Phnom Penh du général de Gaulle en 1966 résonne-t‑il toujours derrière l’idée d’une « troisième voie » (plurielle) à définir ? Faut-il plutôt parler de multialignement pragmatique, opportuniste ? Ou de « hedging » (répartition des risques et des partenariats) prudent ?

Reflux américain ?

À première vue, les États-Unis se montrent les plus actifs sur le marché militaire, qu’il s’agisse des exercices ou des ventes. Est-ce pour s’assurer du pan malaisien de l’hypothétique endiguement contre la Chine ? Toujours est-il que Singapour se révèle chaque année un hôte aussi zélé que dévoué pour accueillir l’exercice « SEACAT » (Southeast Asia cooperation and training) mené par l’US Navy. L’Indonésie et la Malaisie comptent parmi les plus importantes délégations. Surtout, au travers de ces exercices, les États-Unis veillent à partager avec le plus grand nombre leur plateforme d’échange d’information maritime (SeaVision) ainsi que tous les outils nécessaires à une parfaite – et de plus en plus nécessaire – MDA (Maritime domain awareness). Ce contrôle, voire ce monopole, de la « connaissance du domaine maritime » se révèle être un enjeu décisif face à l’incessant et hybride grignotage chinois au nord de l’archipel nusantarien.

De façon générale, sur la période 2003-2022, le ratio États-Unis/Chine en matière d’exercices militaires a largement penché en faveur de Washington : 110/4 (Indonésie), 71/5 (Singapour) et 55/7 (Malaisie). En parallèle et en toile de fond, se poursuivent d’une part les visites diplomatiques, comme celle du président indonésien, Prabowo Subianto, à Washington en novembre, quelques heures seulement après un séjour à Pékin, et, d’autre part, les ventes de matériel militaire. En 2024, l’Indonésie a ainsi modernisé sept de ses F‑16 AM/BM, tandis que Singapour acquérait huit F‑35A supplémentaires.

Enfin, bien qu’il n’existe pas de bases américaines dans la région, même à Singapour après les accords bilatéraux de 1990, renouvelés en 2019, l’US Navy renforcerait sa présence dans la cité-État par l’installation d’un état – major de LCS (Littoral combat ship) à Sembawang et le déménagement de drones longue distance RQ‑4 Global Hawk vers un aéroport singapourien plus discret (1). Néanmoins, ces efforts ne doivent pas faire illusion, à cause d’une tendance américaine à l’élitisme, au moins à deux niveaux.

Sur le plan diplomatique, tout d’abord, Washington tend encore à privilégier les moyennes et grandes puissances à travers des structures comme le Quad (Quadrilateral security dialogue), qui associe l’Australie, les États-Unis, l’Inde et le Japon, et l’accord AUKUS (Australie, Royaume – Uni, États-Unis). L’idée de versions « + », ouvertes à des pays d’Asie du Sud-Est, a fait long feu. Même les projets subsidiaires ou seconds piliers, plus ouverts vers l’extérieur et portant sur des domaines moins sensibles, ne font guère illusion. D’ailleurs, les propos officiellement bienveillants à l’égard d’AUKUS, de Kuala Lumpur à Jakarta via Singapour, ne doivent pas duper. Evan Laksmana, analyste indonésien installé à Singapour, a préféré parler de « faux optimisme », à cause de la crainte d’une plus grande bipolarisation dont seraient prisonniers les pays de la région. Début 2024, d’autres accords ont lié la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis puis les États-Unis, le Japon et les Philippines – mais aucun autre État du Sud-Est asiatique. Même quand Washington veut rassurer quant à la sempiternelle question de la centralité de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), par le biais de sa participation aux groupes de travail de l’ADMM+ (ASEAN defence ministers meetings) et en tant que partenaire de dialogue, on se souvient aussitôt de l’absence de Joe Biden lors des deux derniers sommets. Toutefois, pour l’avenir, notons que le début de la première administration Trump s’était soldé par davantage d’engagements diplomatiques dans la région que sous Barack Obama (2).

« Armées » versus « société » ?

Ensuite, à force de viser les élites militaires et diplomatiques, Washington a abandonné les sociétés aux sirènes chinoises. Certes, un rapport annuel sur le contexte stratégique vu d’Asie du Sud-Est indiquait en 2023 que 61,1 % des chercheurs, diplomates et hauts fonctionnaires interrogés auraient opté pour les États-Unis s’il leur avait fallu choisir un camp entre les deux grandes puissances. Mais le chiffre tombait à environ 45-46 % pour les Indonésiens et les Malaisiens. Pis, il a chuté un an plus tard autour de 25 % pour ces deux pays à majorité musulmane, à cause du conflit à Gaza et du soutien à Israël (3). La Chine a mécaniquement profité de ce reflux. De même, d’après l’enquête annuelle du Pew Research Center en juin 2024, sur des panels plus larges, respectivement 64 et 67 % des personnes sondées revendiquaient une opinion favorable à l’égard de la Chine en Malaisie et à Singapour (4).


Flux chinois…

Il faut dire que Pékin a su jouer sur plusieurs tableaux. Les pays de l’ASEAN ont mené un exercice naval en commun avec la Chine en 2018, tandis que la Malaisie a rejoint quatre autres pays pour des manœuvres en 2023 ; déjà en 2017, Kuala Lumpur avait accueilli des sous – marins chinois en escale. Cette tendance est à la hausse : 2023 a été marquée par un bien plus fort engagement militaire chinois dans la région, avec 14 exercices contre sept en 2019. Mais c’est sur le plan des investissements que la Chine a marqué des points, sur un terrain longtemps délaissé par les États-Unis. L’Indonésie et la Malaisie sont intégrées dans la Belt and Road Initiative, comme en témoigne le gigantesque projet portuaire et ferroviaire entre les deux rives de la péninsule malaisienne. Même Singapour fait appel à des entreprises chinoises pour la construction de son métro et sert de plateforme bancaire pour faire transiter les investissements chinois vers les divers projets asiatiques.

En parallèle, la Chine a mené des offensives – plus ou moins de charme –, notamment en Malaisie et à Singapour. L’ambassadeur à Kuala Lumpur a ainsi participé à une contre – manifestation en 2015, tandis que les Singapouriens, à 74 % chinois, étaient appelés à venir redécouvrir leurs racines chinoises sur le continent. Notons que des chercheurs ou des officiers chinois sont régulièrement invités à porter la bonne parole dans les journaux ou les think tanks de Singapour, qu’il s’agisse de Hu Bo ou de Zhou Bo. C’est aussi à la Nanyang Technological University, qui abrite le Chinese Heritage Centre, que sont formés des milliers de fonctionnaires municipaux chinois. En Indonésie, chercheurs et officiers supérieurs sont régulièrement conviés à des conférences en Chine. Ils maintiennent donc le lien, comme le fit le ministre – coordinateur Luhut auprès de l’ex – président Joko Widodo de 2014 à 2024. Enfin, il n’est pas anodin que l’Indonésie et la Malaisie soient devenues partenaires des BRICS lors du dernier sommet en octobre.

Ces bonnes relations perdurent malgré les deux conflits majeurs qui pèsent sur les relations régionales : en mer de Chine du Sud et à Taïwan. Dans le premier cas, si Singapour a toujours cherché à paraître tel l’« honest broker » (honnête courtier), en jouant au funambule du droit et de la diplomatie, l’Indonésie et la Malaisie maintiennent leurs revendications face aux avancées chinoises. Toutefois, leur stratégie demeure ambiguë, sans que ce soit toujours volontairement. Prabowo Subianto a par exemple surpris son personnel diplomatique en prenant l’initiative d’un texte en commun avec Pékin, lors de sa seconde visite sur place en moins de quelques mois. Il a envisagé une zone de développement conjoint en mer de Chine, ce qui va à rebours de la tradition diplomatique du pays. Jakarta a en effet toujours cherché à ne pas reconnaître les revendications chinoises sur une partie de sa Zone économique exclusive (ZEE), dans un secteur judicieusement renommé « mer des Natuna du Nord ». Les rétropédalages emberlificotés qui ont suivi n’y ont rien fait ; le doute sur la posture indonésienne a germé, au grand dam des élites diplomatico-académiques, stupéfaites par l’impréparation des équipes de Prabowo Subianto. S’agissant de la Malaisie, après une rencontre entre le Premier ministre malaisien, Anwar Ibrahim, et Xi Jinping en novembre dernier, elle a pu surprendre lors de son rapprochement avec le Vietnam. S’agit-il d’une seconde voie dans le conflit territorial, moins radicale que la posture des Philippines, soutenues par les puissances occidentales ?

Reste enfin le cas d’une éventuelle attaque contre Taïwan et de l’évacuation de ressortissants qui en découlerait. Comment réagirait l’Indonésie, adepte d’une doctrine « bebas aktif » (libre/souveraine et active) ? Et la Malaisie, qui n’en finit pas de tergiverser et de procrastiner à propos de sa possible base au Sarawak, face aux Spratleys ? Quant à Singapour, qui accueille des bureaux de la 7e flotte américaine et du FPDA (Five Power Defence Arrangements), quelle serait sa décision ? De façon inédite, le pays n’a pas hésité à hausser le ton en 2016-2018 lors d’une crise avec la Chine. Mais irait-il plus loin si besoin était ? Est-ce alors par crainte d’une posture plus neutre qu’attendu que les États-Unis anticipent en renforçant leurs positions en Micronésie, notamment sur les îles de Guam et de Tinian ?

Vers un nouvel écosystème géostratégique…

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la recherche de voies alternatives progresse, en dehors de la dichotomie sino – américaine. Au – delà de l’habituelle et mésestimée recherche du statu quo en Indonésie, en Malaisie et à Singapour, ces pays voudraient se départir d’une rivalité qui les dépasse et les contraint. En ce sens, le discours français, plus inclusif que celui américain, ne leur paraît pas saugrenu. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’Indonésie a opté pour les Rafale, que la Malaisie y (a) réfléchi(t) et que le groupe aéronaval français fera escale à deux reprises à Singapour. De même, une société comme Unseenlabs rivalise avec son concurrent américain HawkEye 360 sur le terrain de la MDA. De son côté, Prabowo Subianto n’a pas hésité à rencontrer Vladimir Poutine, après que Joko Widodo a tenté une médiation dans la guerre d’Ukraine. Pas en reste, Anwar Ibrahim a invité le président russe au prochain sommet de l’ASEAN, que la Malaisie présidera cette année.

L’Inde demeure elle aussi très active : impossible de gommer mille ans de colonisation dans les anciens royaumes javanais, malaisien et sumatranais ; sans oublier l’Australie, plus soucieuse de ses marges de manœuvre qu’il n’y paraît : Canberra a par exemple signé un important traité de défense avec Jakarta en août dernier, avant de mener l’un des plus importants exercices militaires en commun. S’il le faut, par ailleurs, l’ASEAN n’hésite plus à opérer de façon autonome, comme elle le fit en septembre 2023 à l’occasion d’un exercice naval inédit aux abords des îles Natuna. Seuls Brunei, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour avaient envoyé des bâtiments de combat.

Enfin, une option se dessine : celle du Sud et d’une connexion avec l’Océanie, par exemple au travers de divers forums comme celui des îles du Pacifique (dont sont partenaires la Malaisie, l’Indonésie et Singapour et avec qui le secrétariat de l’ASEAN a signé un protocole d’accord en 2023) ou encore l’Alliance of Small Island States (AOSIS), au sein de laquelle Singapour se montre très active. Leurs préoccupations (sécurité plus « humaine », centrée sur l’individu, que « traditionnelle » et centrée sur l’État) et leurs contraintes (« paix – guerre » sino-américaine, selon les mots du général Beaufre) sont les mêmes : une occasion de mieux travailler ensemble pour tenter de faire émerger la « puissance des faibles » (5) ?

Notes

(1) « À Singapour, embouteillages en vue pour les installations militaires étrangères dans le “Djibouti asiatique” », Intelligence Online, 8 juillet 2024 (https://​www​.intelligenceonline​.fr/​r​e​n​s​e​i​g​n​e​m​e​n​t​-​d​-​e​t​a​t​/​2​0​2​4​/​0​7​/​0​8​/​a​-​s​i​n​g​a​p​o​u​r​-​e​m​b​o​u​t​e​i​l​l​a​g​e​s​-​e​n​-​v​u​e​-​p​o​u​r​-​l​e​s​-​i​n​s​t​a​l​l​a​t​i​o​n​s​-​m​i​l​i​t​a​i​r​e​s​-​e​t​r​a​n​g​e​r​e​s​-​d​a​n​s​-​l​e​-​d​j​i​b​o​u​t​i​-​a​s​i​a​t​i​q​u​e​,​1​1​0​2​5​2​5​9​9​-​eve, consulté en décembre 2024).

(2) US Studies Centre, « Dedication or distraction: Comparing US Indo-Pacific engagement under the Obama, Trump, and Biden presidencies », 11 novembre 2022 (https://​www​.ussc​.edu​.au/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​-​a​l​e​r​t​-​d​e​d​i​c​a​t​i​o​n​-​o​r​-​d​i​s​t​r​a​c​t​i​o​n​-​c​o​m​p​a​r​i​n​g​-​u​s​-​i​n​d​o​-​p​a​c​i​f​i​c​-​e​n​g​a​g​e​m​e​n​t​-​u​n​d​e​r​-​t​h​e​-​o​b​a​m​a​-​t​r​u​m​p​-​a​n​d​-​b​i​d​e​n​-​p​r​e​s​i​d​e​n​c​ies, consulté en décembre 2024).

(3) ASEAN Studies Centre, « The State of Southeast Asia – Survey Report », Singapour, ISEAS, 2024, p. 48.

(4) Laura Silver, « More people view the U.S. positively than China across 35 surveyed countries », Pew Research Center, 9 juillet 2024 (https://​www​.pewresearch​.org/​s​h​o​r​t​-​r​e​a​d​s​/​2​0​2​4​/​0​7​/​0​9​/​m​o​r​e​-​p​e​o​p​l​e​-​v​i​e​w​-​t​h​e​-​u​s​-​p​o​s​i​t​i​v​e​l​y​-​t​h​a​n​-​c​h​i​n​a​-​a​c​r​o​s​s​-​3​5​-​s​u​r​v​e​y​e​d​-​c​o​u​n​t​r​ies, consulté en décembre 2024).

(5) « La puissance des faibles : repenser les relations internationales », entretien avec Bertrand Badie, Sciences Po, 2020 (https://​www​.sciencespo​.fr/​f​r​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​r​e​p​e​n​s​e​r​-​l​e​s​-​r​e​l​a​t​i​o​n​s​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​les, consulté en décembre 2024).

Éric Frécon

areion24.news

Le SRC accepte un jugement qui torpille sa surveillance de masse

 

Le Tribunal administratif fédéral a rendu un arrêt sévère le 19 novembre dernier, jugeant que la surveillance des communications radio et câblées par le Service de renseignement de la Confédération viole la Constitution fédérale et la Convention européenne des droits de l’homme. Le Service de renseignement a annoncé ce lundi qu’il renonçait à faire recours contre cette décision et mettrait en œuvre les exigences du tribunal.

Cette affaire a été lancée par l’association Société Numérique et plusieurs particuliers, dont des journalistes et un avocat (leur dossier). Le Tribunal fédéral avait déjà reconnu en 2019 que ce système impliquait une surveillance de masse, avec l’enregistrement de grandes quantités de signaux radio et de données transfrontalières analysées à l’aide de mots-clés.

Une surveillance massive jugée illégale

Le Tribunal administratif fédéral pointe de multiples lacunes graves dans le dispositif actuel. Il n’existe aucune garantie que le Service de renseignement ne traite que des données pertinentes et exactes, et la loi ne prévoit aucune mesure pour protéger les sources journalistiques ou les échanges entre avocats et clients.

Le contrôle de cette collecte d’informations n’est pas suffisamment efficace et les personnes concernées ne disposent d’aucun recours vraiment utile pour vérifier après coup si leurs données ont été enregistrées. Le tribunal constate que dans l’ensemble, le droit applicable n’offre pas une protection suffisante contre les abus.

Cinq ans pour corriger ou abandonner

Le tribunal a conclu qu’il conviendrait normalement de mettre fin immédiatement à l’exploration radio et du réseau câblé. Cela dit, compte tenu de l’importance de ces outils pour la collecte d’informations, il accorde au législateur un délai de cinq ans maximum pour remédier aux lacunes constatées.

Si la mise en conformité avec la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme n’est pas achevée dans ce délai, la surveillance devra être purement et simplement abandonnée. La Société Numérique estime pour sa part qu’il ne sera pas possible de corriger ces lacunes sur les plans juridique et technique et réclame l’arrêt de cette surveillance.

Xavier Studer

xavierstuder.com