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vendredi 17 avril 2026

Amérique du Sud : entre ressources, souveraineté et nouvelles formes de pouvoir

 

Là où l’État traçait autrefois les limites de son autorité, ce sont désormais les ressources — pétrole, gaz, lithium, terres rares — qui redessinent les frontières réelles du pouvoir. L’accès au sous-sol devient le théâtre central d’une reconfiguration mondiale, tandis que le contrôle du sol — terrains, populations, infrastructures — devient un enjeu géopolitique à part entière.

Depuis Caracas au Vénézuéla jusqu’au plateau d’Atacama au Chili, l’Amérique du Sud fonctionne comme un laboratoire stratégique de cette géopolitique de l’accès. Constitutions modifiées, contrats de production révisés, clauses d’arbitrage supprimées : le droit d’accès aux ressources énergétiques devient un instrument de souveraineté autant qu’un levier de contournement du droit international. Simultanément, des entreprises de sécurité privées et des groupes armés non étatiques redéfinissent le contrôle territorial dans des régions autrefois réservées à l’autorité étatique.

Dans cet environnement fragmenté, la souveraineté s’opère désormais en profondeur — au sens géologique comme politique. Ce que l’on pourrait appeler une souveraineté énergétique juridique repose sur des montages hybrides : institutions locales, dispositifs contractuels asymétriques, alliances non occidentales. Comme l’a démontré la juriste Katharina Pistor (1), ce n’est pas la ressource brute qui crée la richesse, mais les dispositifs juridiques qui permettent sa transformation en capital. Cette souveraineté, loin d’être théorique, conditionne l’accès à la rente énergétique et restructure les rapports de force.

Dans cette reconfiguration, le sol et le sous-sol s’articulent dans une même logique de pouvoir. Loin d’être résiduelles, les structures foncières héritées du latifundio, les flux d’investissement et les dispositifs sécuritaires forment un système cohérent.

Comprendre cette grammaire géopolitique est aujourd’hui un impératif stratégique pour tout acteur (entreprise, État ou institution) engagé dans la transition énergétique et la sécurisation des chaines d’approvisionnement mondiales. Trois États — Vénézuéla, Brésil et Colombie — illustrent cette dynamique et la montée en puissance d’une géoéconomie où les ressources deviennent des leviers de souveraineté étatique.

Vénézuéla : la souveraineté juridique comme stratégie géopolitique

La géopolitique vénézuélienne ne se résume pas à l’abondance de ses réserves pétrolières : elle incarne une réinvention du pouvoir par le droit. Depuis les années 2000, Caracas a élaboré une stratégie juridique hybride, combinant souveraineté énergétique, marginalisation des arbitrages internationaux et alliances asymétriques, pour redéfinir les termes d’accès à ses ressources.

Dès les années 1960, le Vénézuéla revendiquait, au sein de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), une souveraineté fondée sur la redevance foncière. Mais à partir de 2005, sous l’impulsion du vice-ministre Bernard Mommer et avec l’appui du cabinet Curtis, Mallet-Prevost, Colt & Mosle LLP (2), cette logique prend une tournure offensive : les nouveaux contrats d’exploration-production (E&P) incluent une clause inédite excluant tout arbitrage international. Seules les juridictions nationales sont désormais compétentes, piégeant juridiquement les majors étrangères dans un dispositif asymétrique inspiré du précédent « Yukos Universal v. Russie » (2005) (3).

Cette architecture contractuelle produit des effets géopolitiques tangibles. Lorsque l’administration Trump suspend les concessions de Chevron en 2020, via des sanctions de l’OFAC (Office of Foreign Assets Control), l’entreprise se retrouve juridiquement paralysée. En 2025, elle opère encore sous la licence 41B, qui lui interdit tout paiement au régime tout en lui permettant d’échanger pétrole contre dette, dans un cadre très restreint (4).

En parallèle, Caracas renforce ses alliances avec la Russie et l’Iran. Le groupe Wagner, présent depuis 2017 dans la ceinture de l’Orénoque, et même à proximité du palais présidentiel (5), sécurise les infrastructures extractives. En février 2016, le décret 2248 officialise l’ouverture de l’Arco Minero del Orinoco — une région stratégique de 111 800 km2 — à l’exploitation de l’or, du coltan et des terres rares. Des entreprises chinoises comme Yankuang Group et CAMC Engineering, ainsi que des groupes russes et turcs y assurent le contrôle opérationnel, contournant les sanctions occidentales.

Cette stratégie est consolidée par une militarisation directe du secteur extractif. Les forces armées, intégrées dans la gestion via la société vénézuélienne CAMIMPEG, contrôlent infrastructures et flux économiques, assumant à la fois le rôle d’acteurs de la rente énergétique et celui de garants de la sécurité du régime.


C’est précisément cette souveraineté juridique, articulée entre droit national, alliances stratégiques et militarisation, qui produit une résilience paradoxale : malgré son isolement diplomatique et la contestation de sa légitimité, le régime de Caracas maintient des liens économiques avec l’Occident. En juillet 2025, Chevron poursuit ses opérations limitées ; Total Energies a réduit sa participation, mais reste exposée à travers des accords passés ; Repsol, quant à elle, a entamé son retrait progressif depuis avril (6). Toutes restent, dans une certaine mesure, liées par des contrats non arbitrables signés avant 2010.

À la croisée des blocs, la ceinture de l’Orénoque préfigure déjà un monde multipolaire : technologies chinoises, sécurisation russe, capitaux occidentaux piégés. Le Vénézuéla, loin d’être un État failli, expérimente une reconfiguration du pouvoir par le droit, où la souveraineté énergétique ne consiste plus à posséder la ressource, mais à contrôler les conditions de son accès, de sa sécurisation et de sa légitimation.

Le Brésil : entre souveraineté juridico-pétrolière et projection climatique

Cette puissance énergétique ambivalente (tiraillée entre affirmation souveraine et ouverture aux capitaux étrangers), n’a pas attendu la découverte de gisements exploitables pour codifier sa souveraineté sur les ressources. Dès 1953, la création de Petrobras sous le gouvernement Vargas institue un monopole d’État adossé à une doctrine d’autonomie industrielle. Le slogan « O petróleo é nosso » (« Le pétrole est à nous »), scelle un pacte entre syndicats, militaires et élites, par lequel la rente énergétique devient un levier d’indépendance stratégique. Cette architecture, toujours active en 2025, confère à l’armée un droit de regard institutionnalisé sur l’entreprise, intégrant l’énergie à l’appareil de sécurité nationale.

Jusqu’aux années 1990, Petrobras opérait seule, consolidant une maitrise verticale du secteur. L’ouverture progressive du marché, encadrée par l’amendement constitutionnel de 1995 et la loi du pétrole de 1997, a permis l’entrée de capitaux privés sans démanteler l’édifice juridique souverain. L’État conserve une action d’or, délimite les blocs stratégiques et impose une clause de juridiction interne dans les contrats d’E&P. Cette clause, déjà présente dans les appels d’offres offshore de Petrobras dès les années 1990, inspirera plus tard d’autres pays du sous-continent, à commencer par le Vénézuéla.

La découverte du « pré-sal » en 2006 reconfigure l’équation énergétique : situés à plus de 2000 mètres sous le plancher océanique, ces gisements offshore font basculer le Brésil dans la cour des grands producteurs. La loi de 2010 impose à Petrobras un rôle d’opérateur exclusif avec droit de préférence sur les zones sensibles. Ce modèle verrouille juridiquement les actifs stratégiques, tout en autorisant une coexploitation strictement supervisée.

Dans cette logique, Petrobras n’est pas une simple entreprise nationale : elle incarne un outil géopolitique. À Kazan, lors du sommet des BRICS+ en 2024, le Brésil a défendu une « multipolarité souveraine », alternative aux normes occidentales centralisées. Petrobras participe aux groupes techniques sur la sécurité énergétique, légitimant un modèle combinant régulation étatique et compatibilité contractuelle. Mais cette position d’interface n’est pas exempte de tensions.

Ce paradoxe se reflète également à l’échelle continentale, où Brasilia multiplie les initiatives d’intégration énergétique : interconnexions électriques, corridor bioénergétique, projets gaziers transnationaux. Dans un sous-continent où les compagnies pétrolières publiques incarnent encore le lien organique entre souveraineté, rente et légitimité, Petrobras demeure le bras armé de l’État brésilien. Non pas comme vestige d’un nationalisme pétrolier, mais comme vecteur d’une grammaire juridique renouvelée, où l’énergie reste un outil de positionnement global. Cette dynamique s’inscrit à l’échelle globale, où le Brésil se projette à la fois comme leader climatique — via la COP30 à Belém — et acteur pétrolier influent avec son adhésion à l’OPEP+ en 2025. Cette double appartenance — verte et fossile — alimente une stratégie de puissance-pivot, capable d’articuler protectionnisme contractuel, régionalisme sud-américain et diplomatie climatique.

La Colombie : souveraineté fragmentée et diplomatie sécuritaire

Cet État constitue un cas limite dans la géopolitique sud-américaine du sous-sol. Seul pays de la région à avoir longtemps admis la propriété privée des ressources souterraines, la Colombie combine deux héritages explosifs : un droit fragmenté sur le sous-sol, consolidé seulement avec la Constitution de 1991 (7), et une structure foncière de type latifundiaire. Cette combinaison a affaibli durablement le contrôle de l’État, facilitant l’émergence de souverainetés armées. Guérillas, narcotrafiquants et groupes paramilitaires ont coopté des portions entières du territoire, transformant l’accès aux ressources en enjeu militaire.

Avec le plan Colombie (1999) et la présidence Uribe (2002-2010), l’État tente de reconquérir le sol par des stratégies de contre-insurrection centrées sur les corridors énergétiques et les zones minières. Mais cette recentralisation se fait au prix d’une militarisation accrue. Le conflit armé ne disparait pas : il mute. Après 2016, avec le retrait partiel des forces américaines et l’accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), de nouveaux acteurs internationaux occupent les espaces libérés, notamment des entreprises liées à la Chine ou à la Russie, actives dans la sécurité comme dans l’extraction.

Ce redéploiement donne naissance à une diplomatie de terrain. Des sociétés de sécurité privées comme CSTG (China Security Technology Group) opèrent dans des zones riches en or ou en charbon, notamment en Antioquia, où elles protègent les actifs de Zijin Mining. Ces firmes, issues des mêmes structures que celles opérant en Afrique ou au Moyen-Orient, incarnent une géopolitique sécuritaire sans drapeau, où la protection devient une condition d’accès au sous-sol.

Parallèlement, l’accès au sol devient un champ de bataille juridico-politique. Les entreprises doivent non seulement signer des contrats avec l’État, mais aussi négocier avec des communautés, des autorités environnementales et parfois des groupes armés. L’intervention des ONG internationales, appuyant des revendications indigènes ou écologiques, introduit une autre forme de souveraineté, fragmentée mais influente. En Colombie, la souveraineté se négocie, se délègue, se dispute.

À la différence du Vénézuéla, centralisateur, ou du Brésil, régulateur hybride, la Colombie applique une géopolitique énergétique fabriquée à partir du conflit lui-même. Le sol y est un territoire disputé, et le sous-sol une rente militarisée.

Dans le sillage du géopolitiste Jean-Michel Valantin, on peut affirmer que l’Amérique du Sud est devenue un terrain géopolitique d’une planète dérégulée, où les tensions climatiques, les flux migratoires et les corrections contractuelles sur les ressources redessinent les espaces de pouvoir. La transition énergétique accroit la pression sur les métaux critiques, faisant de ce sous-continent un nœud stratégique entre les vieux hydrocarbures et les minerais du futur. Le corridor sino-brésilien, incarné par le méga-port de Chancay, traverse des territoires écologiquement vulnérables, révélant les contradictions d’une « transition sans transition », où les logiques extractives persistent sous des formes renouvelées.

Dans ce contexte, les États ne gèrent plus seulement le sous-sol, mais intègrent la société comme levier de gouvernance : la pauvreté, la fragmentation foncière ou les revendications autochtones deviennent des variables dans les négociations internationales. Le Vénézuéla transforme la souveraineté juridique en instrument de contournement, tandis que la Colombie voit la conflictualité armée se convertir en mode de régulation territoriale, et que le Brésil mobilise ses institutions pour naviguer entre OPEP+, COP30 et BRICS+. Trois modèles qui, chacun à leur manière, signalent l’émergence d’une géoéconomie de la souveraineté, où les normes internationales sont disputées, contournées ou redéfinies.

L’Amérique du Sud est un révélateur avancé de tensions systémiques : climat d’instabilité électorale, transition énergétique, fragmentation normative, militarisation des routes logistiques. Une géopolitique de l’accès se dessine, mais sans boussole commune. Faut-il parler de transition écologique ou de guerre de transition ? Peut-on encore distinguer souveraineté énergétique et conflit stratégique ? Ou faut-il admettre qu’à l’ère des chaines d’approvisionnement pilotées par algorithmes, la gouvernance des ressources est devenue l’un des derniers bastions du pouvoir politique ?

Notes

(1) Katharina Pistor, The Code of Capital: How the Law Creates Wealth and Inequality, Princeton University Press, 2019.

(2) Curtis LLP représente toujours le Vénézuéla dans le contentieux contre ExxonMobil devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI).

(3) « Yukos Universal Limited (Isle of Man) v. Russian Federation, PCA Case No. 2005-04/AA227 », affaire arbitrée à La Haye par la PCA (Cour permanente d’arbitrage) en 2005 ; l’État russe avait été condamné à verser 50 milliards de dollars.

(4) Office of Foreign Assets Control (OFAC), « Venezuela Sanctions Regulations 31 CFR part 591. General License No. 41B », 24 mai 2025 (https://​ofac​.treasury​.gov/​m​e​d​i​a​/​9​3​4​0​7​1​/​d​o​w​n​l​o​a​d​?​i​n​l​ine).

(5) European Parliamentary Research Service, « Russia’s strategy for Latin America: Strengthening ties in the light of the 16th BRICS Summit in Kazan (Russia) », PE 762.473, octobre 2024.

(6) Reuters et rapports internes PDVSA, avril-juillet 2025.

(7) La souveraineté du sous-sol, bien que reconnue dans les textes antérieurs, comme le Code des hydrocarbures de 1953, n’a été pleinement consolidée qu’avec l’article 332 de la Constitution de 1991.

Sarah Moya

areion24.news

La visite en Chine de la présidente du Kuomintang est un pari risqué

 

La visite en Chine de la nouvelle présidente du Kuomintang Cheng Li-wun, qui a rencontré le président Xi Jinping est un pari risqué qui pourrait se retourner contre ce parti d’opposition à Taïwan, d’autant que derrière les sourires, le maître de la Chine n’a pas manqué de renouveler son narratif impérial selon lequel le rattachement de l’île démocratique au continent communiste appartenait « au cours inévitable de l’histoire. »

Le président chinois Xi Jinping a brandi la carotte et le bâton lors d’une rencontre vendredi 10 avril avec Cheng Li-wun (鄭麗文), la présidente du parti d’opposition taïwanais Kuomintang, (KMT, 國民黨), rappelant qu’il n’est d’autre voie pour Taïwan que d’accepter bon gré mal gré son rattachement au continent, « le cours inévitable de l’Histoire, » un message qui s’il est récurrent dans la bouche du maître de la Chine résonnera dans l’opinion taïwanaise comme un nouvel avertissement. « Les compatriotes des deux côtés du détroit sont tous chinois et forment une seule et même famille, » a-t-il déclaré dans son discours d’ouverture.

Vêtue d’un tailleur-pantalon bleu foncé rappelant la couleur de son parti, Cheng a exprimé l’espoir que « le détroit de Taiwan ne soit plus le théâtre de conflits potentiels, et encore moins un échiquier pour des interventions extérieures, » dans une allusion transparente aux États-Unis, de loin le principal soutien de Taïwan. Elle a laissé entendre qu’elle souhaitait accueillir Xi Jinping à Taïwan « un jour, dans le futur. »

La nouvelle cheffe du parti nationaliste avait baptisé « voyage historique pour la paix » sa visite en Chine qui a été pour elle l’occasion d’une première rencontre à ce niveau depuis dix ans et dont elle espère pouvoir tirer parti pour convaincre l’opinion publique de Taïwan que seul le Kuomintang, en baisse dans les sondages, pouvait permettre la désescalade avec Pékin et donc garantir la paix. Le discours de fermeté de Xi Jinping risque en réalité de lui compliquer la tâche.

Xi Jinping a voulu donner une image d’unité et de solennité sur ce sujet ultra-sensible et quasi-obsessionnel qu’est devenu Taïwan puisqu’il a reçu son hôte entouré des autres membres de la Commission permanente du Bureau politique du Parti communiste chinois dans une salle immense du Palais du peuple qui longe la place Tiananmen, au cœur de Pékin, vendredi 10 avril en mi-journée.

Pékin manie la carotte et le bâton envers Taïwan

Mais, et ce qui vraisemblablement n’est pas un hasard en Chine populaire où les agendas sont toujours soigneusement préparés et coordonnés, au moment même où il s’exprimait, plusieurs avions de chasse de l’Armée populaire de libération chinoise (APL) étaient détectés par l’armée taïwanaise à proximité des côtes de Taïwan.

« Le paysage mondial actuel connaît des changements rapides, » a déclaré Xi. « Mais quelle que soit la situation internationale […] la grande vague de rapprochement et d’union entre les compatriotes des deux rives du détroit ne changera pas. C’est le cours inévitable de l’Histoire […] L’indépendance de Taïwan est le principal responsable de la destruction de la paix dans le détroit de Taïwan ; nous ne la tolérerons ni ne l’autoriserons en aucun cas, » a-t-il ajouté.

Dans sa réponse, Cheng a déclaré que Pékin et Taipei « lanceraient conjointement le projet de renaissance de la civilisation chinoise, » reprenant à l’identique l’un des grands slogans de Xi Jinping qui constitue depuis des années le cœur de la propagande chinoise. « Bien que les peuples des deux rives du détroit vivent sous des systèmes différents, nous nous respecterons mutuellement et nous nous rapprocherons les uns des autres, » a-t-elle affirmé.

Autre hasard du calendrier qui n’en est sans doute pas un, cette visite de six jours intervient à un mois de celle programmée du président américain Donald Trump, la direction chinoise espérant mettre à profit la faiblesse actuelle du président américain pour obtenir des concessions, y compris à propos de Taïwan.

La Chine, selon des « fuites » vraisemblablement organisées par Pékin, souhaite que l’administration Trump modifie son narratif et sa politique vis-à-vis de Taïwan en déclarant que dorénavant les États-Unis « s’opposent » à l’indépendance de Taïwan, l’expression employée jusque-là étant que Washington ne la « soutient pas. »

Ce changement de langage est plus important qu’il n’y paraît car il représenterait pour la Chine un levier politique de plus contre le Parti démocratique-progressiste au pouvoir (PDP, 民進黨) qui, sans prôner ouvertement l’indépendance, considère Taïwan de facto indépendant et refuse toute négociation avec Pékin en vue d’une possible « réunification » avec le continent.

La Maison Blanche avait précédemment déclaré qu’il n’y avait aucun changement dans sa politique à l’égard de Taïwan. La Chine s’inquiète également des signes, rapportés pour la première fois par le Financial Times, selon lesquels Trump préparerait un contrat de vente d’armes record pour Taïwan, quelques mois seulement après avoir dévoilé en décembre un contrat d’armement de 11,1 milliards de dollars, déjà un record à l’époque.

Quand la cheffe du KMT aligne ses propos sur ceux du Parti communiste chinois

Pour William Yang, analyste senior à l’International Crisis Group cité le 7 avril par le quotidien des affaires britanniques, ce voyage, organisé avant celui de Donald Trump, est « étroitement contrôlé et orchestré » par la Chine. « Le gouvernement chinois tente de montrer aux États-Unis qu’il dispose de sa propre ligne directe de communication et d’engagement avec Taïwan, et que cette interlocutrice est disposée à aligner sa position politique et son discours sur le discours de Pékin, » a ajouté William Yang.

Pour cet expert, la président du KMT a pris un « pari risqué » en se présentant comme une « collaboratrice consentante de Xi. » « Elle tente de nouer des relations avec la Chine afin de se démarquer de Lai [Ching-te, le président taïwanais] et de montrer qu’elle est capable de réaliser ce que Lai ne peut pas faire, » a-t-il dit.

Les médias d’État chinois se sont, sans surprise, emparés de ce voyage pour affirmer que l’opinion publique taïwanaise soutient une collaboration pacifique avec la Chine continentale, sans bien sûr évoquer les sondages d’opinion à Taïwan qui montrent tous qu’une large majorité considère la Chine comme une menace.

Ces mêmes sondages font état d’une vaste majorité de Taïwanais opposés à une « réunification » avec le continent et prêts à défendre Taïwan en cas de conflit avec Pékin. « Personne à Taïwan n’est favorable à une unification entre Pékin et Taipei, » souligne le sinologue expert de Taïwan Jean-Pierre Cabestan dans une interview récente accordée à Radio France Internationale (RFI).

Dans le sillage de cette visite et épousant la ligne voulue par Pékin de la carotte et du bâton, les autorités chinoises ont dévoilé dimanche dix mesures voulues incitatives en faveur de Taïwan, notamment l’assouplissement des restrictions touristiques, l’autorisation de diffusion sur le territoire du continent de séries télévisées taïwanaises « saines » et la facilitation des ventes de produits alimentaires.

Les 10 mesures, dévoilées par l’agence de presse officielle Xinhua, « explorent » la mise en place d’un mécanisme de communication régulier entre le KMT et le PCC, la reprise complète des vols entre les deux parties et l’autorisation pour les habitants de Shanghai et de la province du Fujian de se rendre à Taïwan. Un mécanisme sera mis en place pour assouplir les normes d’inspection des produits alimentaires et de la pêche, mais il devra reposer sur le fondement politique de « l’opposition à l’indépendance de Taïwan, » a précisé Xinhua. Les séries télévisées, documentaires et dessins animés taïwanais seront autorisés à être diffusés à condition qu’ils aient « une orientation correcte, un contenu sain et une production de haute qualité. »

Réactions plutôt froides à Taipei

A Taipei, les réactions à cette visite ont été plutôt froides. Le Conseil des affaires continentales de Taïwan, chargé de la politique de l’île vis-à-vis de la Chine, a déclaré dans un communiqué que les « soi-disant concessions unilatérales » de Pékin ne sont que « des pilules empoisonnées » présentées sous forme de « généreux paquets-cadeaux. » Dans un communiqué, le KMT a quant à lui salué l’annonce de la Chine, la qualifiant de « cadeau » pour le peuple taïwanais.

La Chine refuse de dialoguer avec le président Lai Ching-te pour qui il est un « séparatiste. » Pékin a mis fin à tout contact direct avec les autorités gouvernementales de Taïwan depuis l’élection de la président taïwanaise Tsai Ing-wen le 16 janvier 2016. Le ton s’est encore nettement durci avec l’élection de son successeur Lai Ching-te qui a entamé son mandat de président le 20 mai 2024.

Fidèle à la ligne politique suivie par le Kuomintang, Cheng Li-wun fait sienne l’idée que Taïwan et la Chine populaire constituent ensemble une seule entité chinoise, un concept rejeté par le PDP pour qui l’île représente une entité distincte de la République populaire de Chine et de facto un pays souverain, d’ailleurs doté de son propre gouvernement, de ses forces armées, d’une justice indépendante et d’une presse libre.

Ce concept d’une seule Chine partagé par le Parti communiste chinois (PCC) et le KMT est basé sur le « consensus de 1992, » un accord tacite auxquels étaient parvenus des représentants de Pékin et de Taipei lors d’une rencontre informelle à Hong Kong. Les deux parties s’étaient entendues pour reconnaître que l’île de Taïwan et le continent chinois font partie d’une seule et même Chine – libre à chacun de considérer de quelle « Chine » il s’agit. Pour Pékin, il s’agit de la République populaire de Chine et pour Taipei, la République de Chine.

Pendant sa visite, Cheng Li-wun a exprimé des critiques envers le Japon qui ne sont pas pour rassurer l’opinion taïwanaise majoritairement favorable envers l’archipel nippon. Rendant hommage à Sun Yat-sen, père fondateur de la République de Chine et du KMT, dans son mausolée de Nanjing, elle a mentionné le Japon à 11 reprises et a accusé Tokyo d’avoir divisé la Chine et Taïwan pendant la guerre. Cela a marqué une rupture avec sa réaction jusqu’alors discrète face au différend sino-japonais.

« Même aujourd’hui, les blessures infligées par l’épée impérialiste japonaise le long du détroit de Taïwan lors de la première guerre sino-japonaise, il y a 130 ans, ne sont toujours pas cicatrisées, » a-t-elle déclaré.

La « déesse de l’unification » va plus loin que ses prédécesseurs

Dans une Tribune publiée dans les colonnes du quotidien Le Monde le 15 avril, Jean-Pierre Cabestan souligne que si cette visite a permis une relance des relations entre les deux partis sur la base du « consensus de 1992 » et d’une opposition commune à l’indépendance de Taiwan, « on est encore loin d’une résolution de la question taïwanaise. »

L’expert y explique, avec un brin d’ironie, que les médias sociaux chinois ont surnommé la présidente du KMT la « déesse de l’unification » puisqu’elle se déclare « chinoise » depuis son entrée en fonctions et qu’elle est allée « bien plus loin que ses prédécesseurs, y compris l’ancien président taïwanais Ma Ying-jeou, pour flatter le nationalisme chinois du PCC. »

« Elle s’en est prise à l’impérialisme occidental et japonais, accusés d’être responsables de la division de la Chine, et a accrédité le discours ethnique cher au nationalisme chinois. Caressant les autorités communistes dans le sens du poil, elle a placé le bien-être du peuple (minsheng) au-dessus des deux autres principes de Sun Yat-sen, le nationalisme et la démocratie, et a promu Shanghai en exemple, n’hésitant pas à faire sien le projet de Xi de « grande renaissance de la nation chinoise, » souligne-t-il encore.

« Plus encore, elle a exprimé sa volonté de préserver les relations entre les deux rives des « ingérences extérieures » – soit celles des États-Unis – et a repris l’idée répétée ad nauseam par Pékin qui veut qu’en mettant de côté les différences politiques entre la Chine et Taiwan, les deux rives du détroit pourraient non seulement établir des relations « gagnant-gagnant » et « une communauté pour un avenir commun », mais aussi contribuer à bâtir « une communauté de destin pour l’humanité ». Rien que ça, » ajoute encore Jean-Pierre Cabestan.

Pour autant, Cheng Li-wun n’a rien dit de l’unification et n’a fait aucune allusion, dans ses échanges, à la République populaire de Chine. « C’est toute l’ambiguïté de cette visite, qui montre combien on reste loin d’une solution à la « question de Taïwan, » commente le sinologue.

Cheng Li-wun n’est pas très populaire à Taïwan où les deux tiers de la population s’estiment taïwanais et non chinois. En octobre dernier, alors qu’elle briguait la présidence du KMT, Cheng s’était engagée à faire en sorte que les Taïwanais soient fiers de dire « Je suis chinois. » Dans un sondage réalisé après sa déclaration, 62 % des personnes interrogées désapprouvaient ses propos, contre moins de 25 % qui les approuvaient.

Elle s’est en outre distinguée par des déclarations quelque peu hasardeuses qui ont coûté cher à son image. « Poutine n’est pas un dictateur ; c’est un dirigeant élu démocratiquement, » avait-elle ainsi déclaré en octobre dans une interview à la station de radio publique allemande Deutsche Welle peu après son arrivée à la tête du KMT.

Elle s’est, de ce fait, attiré des inimitiés dans son propre parti où la faction plus « taïwanisante » et pro-américaine y reste influente et bien moins hostile à l’augmentation substantielle du budget de la défense proposée par le président taïwanais et le PDP, demandée avec insistance par l’administration Trump.

Une visite qui ouvre la voie à davantage d’ingérences chinoises ?

D’autre part, si la polarisation est forte entre le DPP et le KMT qui bloque le budget spécial de défense de 40 milliards de dollars du président Lai Ching-te destiné à dissuader les menaces chinoises, elle l’est bien moins dans la société de Taïwan qui demeure majoritairement attachée au soutien des États-Unis.

Illustration de ce fossé grandissant entre les deux courants politiques, au moment où Cheng Li-wun visitait la Chine, le président taïwanais recevait le 8 avril Jim Banks, un sénateur républicain américain, qui a réitéré ses appels à l’Assemblée législative de Taïwan pour qu’elle adopte le budget de la défense.

Le PCC revendique Taïwan comme faisant partie de son territoire bien qu’il ne l’ait jamais gouverné. Le KMT a détenu le monopole du pouvoir politique à Taïwan de 1945 jusqu’à la démocratisation dans les années 1990, après quoi son influence n’a cessé de décliner.

« Ce voyage n’a pas seulement divisé l’opinion publique à Taïwan. Il renforce les doutes des États-Unis à l’égard de Mme Cheng […] et creuse le fossé entre Mme Cheng et une faction rivale du KMT, plus proche des États-Unis, » estime The Economist dans sa dernière livrée.

« Le problème, tant pour M. Xi que pour Mme Cheng, est que le resserrement des liens entre les deux rives du détroit n’a guère d’attrait pour de nombreux électeurs taïwanais. Les sondages d’opinion montrent systématiquement qu’une majorité d’entre eux se méfient du gouvernement chinois, ne sont guère enclins à l’unification et se considèrent comme Taïwanais plutôt que comme Chinois, » poursuit l’hebdomadaire britannique.

Taiwan News, site d’informations placé sous l’autorité du gouvernement, n’a pas manqué de critiquer cette visite qui, « présentée comme une « mission de paix » […] soulève de sérieux doutes quant à la vision du KMT pour l’avenir de Taïwan, car [Cheng Li-wun] a passé une grande partie de son temps à Pékin à reprendre mot pour mot les discours du PCC. »

« Si le dialogue entre les deux rives du détroit est important pour réduire les erreurs d’appréciation, cet argument ne tient que si l’on ignore ce qui génère les tensions dans le détroit — non pas les soi-disant « forces séparatistes », mais la coercition exercée par une grande puissance sur une démocratie florissante. La paix n’est pas un processus unilatéral, » ajoute Taiwan News dans son édition du 14 avril.

Le média en ligne note qu’entre le 7 et le 12 avril, soit tout au long de la visite de la responsable du KMT en Chine, « 39 sorties de l’APL impliquant de multiples incursions dans la zone d’identification aérienne (ADIZ) [de Taïwan], 39 navires de la marine chinoise et 11 autres navires ont été identifiés près de Taïwan […] Cela illustre la manière dont la Chine conçoit le rapprochement pacifique avec Taïwan. »

« Le KMT n’est pas le gouvernement de Taïwan et n’a pas le pouvoir de négocier avec d’autres pays ni de prendre des décisions concernant les relations entre les deux rives du détroit. Cette visite s’apparente à une ingérence, dans la mesure où elle cherche à redéfinir les relations entre la Chine et Taïwan par le biais des liens entre le PCC et le KMT, » ajoute Taiwan News pour qui « il ne fait guère de doute que la visite de Cheng sera utilisée par la Chine pour semer le doute aux États-Unis. »

Les mois à venir témoigneront de l’impact réel de cette visite sur la société taïwanaise de même que l’instrumentalisation qu’en feront les autorités de Pékin. Il reste à voir également quelles seront les suites qui lui seront données par le pouvoir communiste dont l’espoir reste naturellement de pouvoir ainsi disposer d’un levier politique permanent pour influencer l’opinion taïwanaise.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

L'Iran prouve qu'imposer des diktats est désormais impossible

 

Le chef du Service de renseignement extérieur russe, Sergueï Narychkine, a déclaré mercredi que la fermeté et la détermination de l'Iran ont prouvé qu'imposer des diktats à d'autres pays n'est plus possible.

À l'issue d'une réunion conjointe des directions du Service de renseignement extérieur russe et du Service de sécurité d'État biélorusse, M. Narychkine a déclaré à la presse, selon Sputnik : « La fermeté et la détermination de l'Iran ont prouvé que le monde a bel et bien changé et évolue de plus en plus vers la multipolarité ; imposer de tels diktats à l'Iran et à d'autres pays est tout simplement impossible aujourd'hui. »

Il a expliqué que la Russie avait proposé ses services de médiation et s'était déclarée prête à accueillir des négociations bilatérales sur la question iranienne, ajoutant : « La Russie a offert à plusieurs reprises ses capacités et ses services, tant comme médiateur que comme plateforme pour la tenue de négociations bilatérales.»

Il a noté que Moscou espérait des résultats positifs lors du deuxième cycle de pourparlers sur l'Iran, ajoutant qu'une escalade des tensions pourrait avoir des conséquences désastreuses, qu'il fallait absolument éviter.

Le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé une nouvelle agression contre l'Iran, causant la mort de centaines de civils et ciblant des écoles, des hôpitaux, des mosquées et d'autres infrastructures appartenant au peuple iranien.

En réponse à cette agression, l'Iran a lancé l'opération « Vraie Promesse 4 » contre Israël et des bases américaines dans la région.

saba.ye

Le conflit entre les États-Unis et l'Iran pourrait impliquer la Chine et la Russie

 

Quelques jours après le déclenchement de la guerre entre les États-Unis et Israël contre l’Iran, les services de renseignement des États-Unis ont averti que le conflit pourrait s’étendre après que des indications indiquent que la Chine et la Russie aident l’Iran, a rapporté CBS News.

Les analystes de la Defense Intelligence Agency du département de la Défense des États-Unis estimaient alors que la Chine envisageait de fournir un système de radar sophistiqué à l'Iran.

Plusieurs responsables américains ont déclaré que le système comprendrait une technologie de radar à bande X qui pourrait améliorer la capacité de l’Iran à détecter des drones et des missiles de croisière volant à basse altitude, ainsi qu’à renforcer sa défense aérienne contre des attaques sophistiquées.

Il n'est pas certain que les envois aient eu lieu, mais cette évaluation reflète la montée des inquiétudes des États-Unis quant à la possibilité que le conflit puisse impliquer des puissances majeures par le biais d'un soutien militaire indirect.

Les responsables ont également dit que la Russie avait partagé des informations sur les positions militaires américaines au Moyen-Orient.

Les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l'Iran le 28 février, ce qui a déclenché des attaques en retour et a accentué les tensions régionales.

Les tentatives pour stabiliser la situation et parvenir à un cessez-le-feu permanent sont toujours en cours.

voi.id

L’indépendance coréenne, tributaire des sphères d’influence et des intérêts des grandes puissances

 

Du 15 juin au 18 octobre 1907 s’est tenue à La Haye, aux Pays-Bas, la seconde conférence de La Haye qui, comme la première de 1899, a jeté les bases d’un nouveau système international fondé sur le droit, s’ouvrant aux pays d’Amérique et d’Asie, afin notamment de favoriser la pratique de l’arbitrage pour régler les différends et assurer la paix. Alors que le Japon s’est arrogé l’hégémonie sur l’empire de Corée avec le traité d’Eulsa en 1905, privant la Corée de ses droits diplomatiques et empêchant l’autonomie promise, trois émissaires coréens envoyé par l’empereur Gojong, accompagnés d’un Américain, Homer Hulbert, s’invitent à la Convention de paix de La Haye de 1907 pour y faire invalider les manœuvres diplomatiques de Tokyo. Cependant, la mission diplomatique sera bloquée et les émissaires coréens ne pourront pas participer à la conférence. Pourquoi les grandes puissances ont-elles refusé que les délégués coréens participent à cette Convention de La Haye ?

L. Myung-hwa : La Convention de La Haye de 1907 a été convoquée à un moment où les puissances impérialistes étaient engagées dans une course aux armements pour étendre leurs colonies à travers le monde, la Russie cherchant à établir un nouvel ordre mondial dont elle serait le centre. Initialement prévue pour 1904, la conférence a été reportée en raison de la guerre russo-japonaise. Après avoir signé le traité de Portsmouth le 5 septembre 1905 pour mettre fin à la guerre et négocié avec les États-Unis, la Russie a communiqué en février 1906 à ces derniers la liste des 47 signataires, parmi lesquels figurait l’Empire coréen. Cependant, après un nouveau report de la réunion, la deuxième Convention de La Haye s’est finalement tenue du 15 juin au 18 octobre 1907, en présence de 239 délégués de 44 pays.

Les délégués coréens arrivèrent à La Haye le 25 juin malgré les efforts d’ingérence du Japon. Ils avaient l’intention de révéler la vérité : le Japon avait envahi la Corée et le traité nippo-coréen de 1905, également connu sous le nom de traité d’Eulsa, qui privait la Corée de sa souveraineté diplomatique, avait été imposé unilatéralement. Cependant, la Russie revint sur sa position initiale et retira son soutien promis, et Nelidov, président de la conférence, refusa de rencontrer les délégués coréens. Les délégués japonais ont activement empêché la Corée de participer à la convention, publiant une déclaration selon laquelle la Corée ne pouvait envoyer de représentants car elle avait transféré toute son autorité diplomatique au Japon. La Russie, qui avait initialement invité l’Empire coréen à la convention, a finalement accepté le contrôle du Japon sur la Corée afin de préserver ses propres intérêts supérieurs en Mandchourie et en Mongolie après le traité de Portsmouth.

Quelle était la nature des relations entre l’URSS et les mouvements pour l’indépendance coréenne ? Et comment cette relation a-t-elle évoluée ?

À la fin du XIXe siècle, une première vague de Coréens traversa le fleuve Tumen pour échapper à la pauvreté et s’installa dans l’Extrême-Orient russe en tant qu’agriculteurs. Beaucoup d’autres suivirent, et ces migrants coréens vers le kraï du Primorié devinrent soit agriculteurs, soit ouvriers dans la construction ferroviaire et l’exploitation minière liées au développement de la Sibérie, formant des villages coréens dans la région.

Après que la Corée eut perdu sa souveraineté nationale au profit du Japon en 1910, de nombreux compatriotes partirent en exil politique dans les territoires russes, établissant des bases pour le mouvement indépendantiste à travers la Sibérie. Jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale, la Russie adopta des politiques favorables aux migrants coréens (ou Koryoïn), faisant de la région un site propice à la résistance anti-japonaise et un bastion clé pour les militants de l’indépendance. Cependant, lorsque la guerre éclata en 1914, la Russie s’allia au Japon, et ce dernier insista fortement auprès de son nouvel allié pour restreindre les activités indépendantistes coréennes, plaçant le mouvement dans une situation critique.

Mais en 1917, à la suite du succès de la Révolution russe et de l’établissement du gouvernement soviétique par les bolcheviks, Lénine soutint avec ferveur le mouvement pour l’indépendance coréenne. Cependant, après la mort de Lénine en janvier 1924 et la soviétisation de la région sibérienne, l’Union soviétique cessa de reconnaitre ou de soutenir le mouvement d’indépendance coréen. Tous les groupes communistes coréens durent se conformer aux directives du Komintern. De plus, les fortes politiques d’assimilation du gouvernement soviétique affaiblirent considérablement le mouvement nationaliste coréen.

Parallèlement, l’Union soviétique et le Japon signèrent le Pacte de neutralité soviéto-japonais en avril 1941, s’engageant mutuellement à la non-agression et à la neutralité. Cet accord resta en vigueur jusqu’en avril 1945. À la suite de la reddition du Japon et de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique divisèrent et occupèrent la péninsule coréenne le long du 38e parallèle, conduisant à la division de la Corée. Avec l’enracinement du régime de la guerre froide, l’Union soviétique rompit ses liens avec la République de Corée, et les échanges bilatéraux ne reprirent qu’avec l’établissement de relations diplomatiques en juin 1990.

En guerre contre le Japon depuis 1937, la Chine et son dirigeant, Tchang Kaï-chek, ont activement soutenu l’indépendance de la Corée. Ce dernier a notamment cherché à persuader les États-Unis de reconnaitre le gouvernement provisoire. Cependant, les États-Unis restaient sceptiques, arguant que la péninsule était gouvernée par le Japon depuis des décennies. Les États-Unis préféraient une administration conjointe américano-soviétique de la Corée, ce que la Chine rejetait. Comment les négociations avec la Chine se sont-elles déroulées à l’époque ?

Lorsque l’administration de Tchang Kaï-chek choisit la ville de Chongqing comme capitale provisoire en 1937, le Gouvernement provisoire de la République de Corée y transféra également ses opérations et exhorta fortement le Kuomintang de Tchang Kaï-chek à fournir son soutien. Heureusement, le Kuomintang considérait avec un grand respect les mouvements coréens anti-japonais en Chine et soutint activement une lutte conjointe sino-coréenne contre le Japon impérial.

À l’annonce de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, le Gouvernement provisoire déclara la guerre au Japon le 10 décembre de la même année. Convaincu que soutenir la lutte coréenne pour l’indépendance contribuerait à hâter la fin des actions militaires du Japon en Chine, le Kuomintang fit tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir les Coréens. Le Gouvernement provisoire demanda une rencontre avec Tchang Kaï-chek et l’exhorta à résister aux propositions de tutelle conjointe avancées par le Royaume-Uni et les États-Unis. Le gouvernement provisoire pressa également le dirigeant chinois de soutenir la revendication coréenne à l’indépendance. Tchang Kaï-chek promit de s’efforcer d’obtenir l’indépendance complète de la Corée, engagement qu’il tint fidèlement lors de la Conférence du Caire en 1943. Le Gouvernement provisoire de la République de Corée exprima sa gratitude à la Chine pour avoir défendu l’indépendance de la Corée après la Seconde Guerre mondiale.

Justement, lors de la conférence du Caire en 1943, les États-Unis et la Chine ont convenu de garantir l’indépendance de la Corée « en temps voulu ». La Chine a continué à exiger la reconnaissance immédiate du gouvernement provisoire et un calendrier précis pour l’indépendance. Pourtant à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la péninsule coréenne se retrouve divisée en deux. Alors que les tensions entre les États-Unis et l’Union soviétique s’intensifiaient, le département américain de la Défense avait décidé que les forces chinoises devaient débarquer dans la ville côtière de Busan, au sud de la péninsule coréenne, pour empêcher une occupation soviétique totale du territoire coréen. Cette décision est arrivée trop tard et, la même année, les forces soviétiques ont occupé la partie nord de la péninsule, rendant effective la division de la Corée. Comment en est-on arrivé à cette situation qui n’était pas celle souhaitée ni par Pékin, ni par le gouvernement provisoire coréen ?

L’ordre d’après-guerre qui émergeait reflétait de plus en plus la rivalité entre les grandes puissances alliées. L’Union soviétique comme les États-Unis cherchaient en effet à établir un ordre mondial favorable à leurs propres intérêts. À cet égard, l’URSS possédait un avantage géographique en Extrême-Orient car ses forces militaires étaient situées plus près de la région pour être déployées (1), alors que les forces américaines étaient séparées par l’océan Pacifique.

Bien que les dirigeants alliés aient promis l’indépendance de la Corée à travers la Déclaration du Caire de 1943, l’Union soviétique déclara la guerre au Japon le 8 aout 1945 et occupa entièrement la partie nord de la Corée à la fin du même mois. Alarmés par l’avancée soviétique, les États-Unis proposèrent de diviser la péninsule coréenne le long du 38e parallèle immédiatement après la reddition du Japon, proposition à laquelle l’Union soviétique acquiesça sans grande objection. Si ce geste empêcha une avancée soviétique au-delà du 38e parallèle, il ouvrit également la voie à la division de la péninsule. L’administration militaire soviétique commença en Corée du Nord le 8 septembre 1945, tandis que les forces américaines établirent un gouvernement militaire en Corée du Sud.

Le 16 décembre 1945, les ministres des Affaires étrangères des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union soviétique se réunirent à Moscou pour aborder divers points à l’ordre du jour. Lors de la Conférence de Moscou, les États-Unis proposèrent une tutelle de cinq ans pour la Corée, à administrer par quatre puissances. La proposition fut interprétée de manière intéressée par les États-Unis et l’Union soviétique, et bien qu’initialement réceptive, l’administration du Kuomintang de Tchang Kaï-chek devint plus prudente et adopta finalement une position plus réservée à mesure que grandissait le fort sentiment antitutelle en Corée. Les grandes puissances cherchèrent à préserver leurs privilèges et sphères d’influence préexistants et à coopérer avec les États-Unis dans la poursuite de leurs politiques en Extrême-Orient après la Seconde Guerre mondiale. En tout état de cause, le plan de tutelle fut unilatéralement abandonné par les États-Unis en 1947.

Pourquoi la Chine a-t-elle si activement soutenu la Corée ? Comment caractériser la relation entre la Chine et la Corée ?

La Corée et la Chine ont établi une relation mutuelle et formé un front uni contre le Japon impérial après la colonisation de la Corée par le Japon et la Révolution de Xinhai en Chine en 1911, qui a entrainé l’effondrement de la dynastie Qing et la fondation de la République de Chine. Durant cette période, la relation entre la Corée et la Chine était si cruciale qu’elle était souvent qualifiée de « aussi étroite que les lèvres et les dents », en référence à un proverbe chinois : « Quand les lèvres disparaissent, les dents se refroidissent » (2).

Bien qu’il y ait eu des épisodes historiques de conflit entre les deux pays, tels que les guerre Koguryo-Sui (612-614) et l’invasion de la Corée par les Qing de 1636 à 1637, la longue histoire entre les deux pays a également comporté un soutien mutuel substantiel.

Cependant, après la victoire des communistes en 1949 et l’établissement de la République populaire de Chine, la Chine a établi des relations diplomatiques officielles avec la Corée du Nord et rompu les liens avec la Corée du Sud capitaliste. Ce n’est qu’en 1992 que les relations diplomatiques officielles ont été normalisées entre la République de Corée et la République populaire de Chine.

Aujourd’hui, en raison de la rivalité entre les États-Unis et la Chine, Washington et Pékin font pression sur la Corée du Sud pour qu’elle prenne parti. La nouvelle selon laquelle certains Chinois traitent la Corée du Sud comme un État subordonné a ajouté des tensions dans la relation sino-coréenne, provoquant un mécontentement public en Corée du Sud. Néanmoins, l’importance de la Chine en tant que pays voisin de la Corée ne cesse de croitre dans de multiples domaines, ce qui rend toute caractérisation simple de la relation bilatérale difficile.

Si le nationaliste chinois Tchang Kaï-chek soutenait l’indépendance de la Corée, quelle était la relation entre les mouvements d’indépendance coréens et les communistes chinois ? Comment le changement de régime chinois en 1949 a-t-il affecté la relation post-indépendance entre la Corée et la Chine ?

Les mouvements d’indépendance coréens s’étendaient à travers diverses idéologies, méthodes et stratégies. Nationalistes, socialistes, communistes, anarchistes et autres militants de l’indépendance luttaient à leur manière pour la libération de la Corée et poursuivaient leurs propres objectifs. Ils différaient quant au type de pays qu’ils voulaient construire après l’indépendance, mais demeuraient unis dans l’objectif de vaincre l’impérialisme japonais et d’obtenir la libération nationale. C’est pourquoi tant de militants indépendantistes coréens ont coopéré avec le Parti communiste chinois. Lorsque la République populaire de Chine émergea en 1949, la Corée du Sud capitaliste (République de Corée) s’aligna diplomatiquement avec Taïwan (République de Chine) et rompit ses liens avec la Chine communiste pendant de nombreuses années, jusqu’à l’établissement de relations diplomatiques officielles en 1992.

Notes

(1) À ce sujet, lire Jean Lévesque, « Staline s’en va-t-à l’Est : la campagne de l’Armée rouge en Extrême-Orient (aout-septembre 1945) », Diplomatie no 135 (septembre-octobre 2025).

(2) Cette expression a également été utilisée pour justifier l’intervention chinoise dans la guerre de Corée, car on craignait que la défaite de la Corée du Nord (les « lèvres ») n’ait des conséquences négatives pour la Chine. Cette expression a également irrité Pyongyang, car elle reléguait la Corée du Nord à une position subordonnée vis-à-vis de la Chine. Mais pour la Chine, la Corée du Nord n’a pas seulement été un tampon et un bouclier contre les forces étrangères hostiles, elle a également été une vulnérabilité (https://​rebrand​.ly/​6​l​o​c​3yt).

Thomas Delage 

Lee Myung-hwa

areion24.news