Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 9 septembre 2026

L'ONU vote pour des cartes du monde plus fidèles à la réalité des continents



L'ONU adopte une réforme de la cartographie mondiale, plus proche de la réalité


L'Assemblée générale de l'ONU a adopté vendredi une résolution pour promouvoir des cartes du monde plus représentatives de la taille réelle des continents. Le texte, porté par le Togo et l'Union africaine, a été adopté par 164 voix contre une, celle des États-Unis.

La résolution vise à encourager les Etats et organisations internationales à abandonner la projection de Mercator, du nom du cartographe flamand Gerardus Mercator né en 1512. Cette représentation, conçue à l'origine pour la navigation maritime, agrandit artificiellement les territoires situés aux hautes latitudes, rétrécissant ainsi l'Afrique, l'Amérique latine et l'Asie du Sud. Elle invite à adopter la projection dite "Equal Earth", qui respecte les proportions réelles des continents.

"Les cartes façonnent notre compréhension du monde. Elles orientent l'éducation, nourrissent l'imaginaire et influencent les perceptions collectives. Elles ne sont donc jamais neutres", a déclaré le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey à la tribune de l'ONU.


Nouvelle carte du monde: L'Onu redonne de la place aux continents 


Seuls les Etats-Unis s'y opposent

Les Etats-Unis ont été la seule nation à voter contre. Leur représentante Yaryna Ferencevych a dénoncé une résolution portant "un agenda idéologique" qui nuit à la crédibilité de l'ONU. "Plutôt que de se concentrer sur les véritables enjeux de paix internationale, cette instance débat de projets cartographiques datant du XVIᵉ siècle", a-t-elle lancé.

La France, qui coparraine le texte, a apporté un soutien appuyé à cette initiative au moment où elle cherche à renouer avec l'Afrique, où son influence s'est fortement érodée. "Corriger une représentation qui déforme le monde, c'est déjà faire œuvre de vérité", a déclaré le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot dans un discours prononcé vendredi à la Sorbonne.

Fara Ndiaye de Speak Up Africa est à l'origine de la résolution de l'ONU 


La guerre des clans secoue le Makhzen : « Jabarot » met à nu la lutte des services de renseignement au Maroc

 

L’affaire « Jabarot » prend une nouvelle dimension et menace désormais de se transformer en véritable séisme au sein du service sécuritaire marocain.

L’enquête exclusive du quotidien espagnol ABC met en lumière un possible lien entre les vastes fuites de données ayant ciblé les services de renseignement marocains et un ancien haut responsable de la DGED, Mehdi Hijjawi, faisant émerger l’hypothèse troublante d’une fuite provenant de l’intérieur même du dispositif sécuritaire du Makhzen.

Le scandale « Jabarot » ne se résume désormais plus à une affaire de piratage informatique ou à une fuite ponctuelle de documents sensibles.

Les éléments révélés progressivement dessinent une situation autrement plus préoccupante, marquée par des défaillances au sein même d’un appareil sécuritaire réputé pour son opacité et son niveau de protection.

Dans une enquête exclusive, le quotidien espagnol ABC a apporté de nouveaux éléments concernant l’une des plus importantes opérations de fuite de données ayant affecté les services de sécurité et de renseignement marocains.

Le journal établit notamment, pour la première fois, un lien direct entre ces fuites et Mehdi Hijjawi, ancien responsable de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service marocain de renseignement extérieur.

Selon ABC, qui s’appuie sur des sources issues du renseignement ainsi que sur un document officiel d’identité qu’il affirme avoir obtenu, Mehdi Hijjawi, présenté comme ayant occupé de hautes responsabilités au sein de la DGED, serait lié à la divulgation des données publiées en ligne par le groupe « Jebrot ».

Parmi les données les plus sensibles figure une liste comprenant 70.381 noms de personnes que le groupe présente comme étant liées aux services de sécurité et de renseignement marocains.

70.381 noms qui fragilisent l’appareil sécuritaire

L’affaire a pris une ampleur particulière au cours du mois d’août, lorsque « Jabarot » a commencé à diffuser d’importants volumes de données concernant des personnes présentées comme travaillant ou collaborant avec les services sécuritaires et de renseignement marocains.

Des médias espagnols rapportent que les informations divulguées comprennent 70.381 noms, accompagnés d’autres données d’identification.

Ces éléments auraient suscité l’attention des services espagnols, notamment du Centre national du renseignement (CNI) et de la Police nationale, qui auraient entrepris de vérifier les noms publiés et de les confronter à leurs propres bases de données.

Les répercussions de la fuite auraient également dépassé les frontières marocaines.

Des noms associés à des représentations diplomatiques et consulaires marocaines en Espagne figureraient parmi les données divulguées.

Des rapports espagnols font notamment état de cinq personnes liées à l’ambassade du Maroc à Madrid, ainsi que de responsables consulaires dans plusieurs villes espagnoles.

Mehdi Hijjawi, une figure au cœur du renseignement extérieur marocain

Le nom de Mehdi Hijjawi apparaît ainsi au centre de cette affaire en raison de ses anciennes fonctions au sein de la DGED.

ABC le présente comme une personnalité ayant occupé une position importante dans cet appareil, allant jusqu’à être considéré comme le numéro deux du service derrière Yassine Mansouri.

Selon le quotidien espagnol, ses relations avec l’appareil sécuritaire marocain se seraient ensuite détériorées dans le contexte d’un conflit entre différents centres d’influence au sein des services de sécurité.

L’enquête évoque, dans ce cadre, une rivalité entre la DGED, chargée du renseignement extérieur et dirigée par Yassine Mansouri, et la DGST, chargée du renseignement intérieur et de la surveillance du territoire, dirigée par Abdellatif Hammouchi.

Cette opposition entre structures sécuritaires alimente l’hypothèse d’une lutte d’influence au sein de l’appareil du Makhzen, dont les conséquences pourraient désormais se manifester à travers les fuites massives attribuées à « Jebrot ».

De la fuite du Maroc à la disparition en Espagne

Selon le récit rapporté par ABC, Mehdi Hijjawi aurait quitté le Maroc en 2024 pour se rendre en France, alors que les autorités marocaines cherchaient à obtenir son arrestation et son extradition.

Il aurait ensuite rejoint l’Espagne, où il a été arrêté en septembre 2024 avant d’être présenté devant l’Audience nationale espagnole dans le cadre de procédures liées à une demande de remise aux autorités marocaines.

La juridiction espagnole n’aurait pas ordonné son placement en détention, mais lui aurait imposé plusieurs mesures conservatoires, notamment le retrait de son passeport.

ABC affirme toutefois que Hijjawi aurait par la suite disparu d’Espagne avec l’aide d’anciens membres des services de renseignement espagnols. Il aurait utilisé une fausse identité avant de transiter par la Turquie vers une destination qui n’a pas été précisée.

Le quotidien indique que son lieu de résidence actuel demeure inconnu et précise ne disposer d’aucun élément permettant de confirmer qu’il se trouve au Canada. Des sources proches de l’ancien responsable, citées par ABC, affirment pour leur part qu’il se trouverait hors d’Europe.

Des informations sensibles au cœur des révélations

L’intérêt porté à Mehdi Hijjawi tient également à la nature des informations auxquelles il aurait pu avoir accès durant ses années au sein du renseignement extérieur marocain.

ABC affirme que l’ancien responsable aurait quitté le Maroc avec des documents particulièrement sensibles et des informations relevant du secret d’Etat.

Des sources présentées comme proches de son entourage assurent également qu’il disposerait de renseignements concernant des personnalités influentes des milieux sécuritaires et politiques.

Plus encore, le journal rapporte que des sources proches de Hijjawi établissent un lien entre celui-ci et les données publiées par « Jabarot », le présentant comme susceptible d’être à l’origine de la divulgation d’informations concernant des dizaines de milliers de personnes.

Si cette hypothèse venait à être confirmée, l’affaire prendrait une dimension nouvelle : il ne s’agirait plus uniquement d’une cyberattaque visant une base de données, mais d’une possible fuite interne impliquant une personne ayant évolué au sein des structures les plus sensibles du renseignement marocain.

« Jabarot », une plateforme qui met les services marocains sous pression

Depuis son apparition, « Jabarot » s’est imposée comme une plateforme majeure de diffusion de documents et de données sensibles concernant le Maroc.

Les publications se sont multipliées au cours des derniers mois, visant notamment des personnalités et des institutions relevant de l’appareil sécuritaire.

La publication, au mois d’août, de données concernant des dizaines de milliers de personnes supposées liées aux services de sécurité et de renseignement a toutefois changé l’échelle de l’affaire.

L’enquête d’ABC introduit désormais une nouvelle hypothèse : celle de fuites susceptibles d’être liées à des rivalités internes entre différentes composantes de l’appareil sécuritaire marocain.

Une telle hypothèse, si elle était confirmée, placerait la question des luttes de pouvoir au cœur de l’affaire « Jebrot », avec la possibilité que d’anciens responsables ou des personnes ayant rompu avec le système aient conservé un accès à des informations particulièrement sensibles.

La rivalité entre la DGED et la DGST refait surface

Les tensions supposées entre les différents services de renseignement marocains ne constituent pas une hypothèse totalement nouvelle.

Au cours des dernières années, plusieurs médias espagnols ont fait état de rivalités et de luttes d’influence au sein de l’appareil sécuritaire marocain.

La DGED, chargée du renseignement extérieur, et la DGST, chargée du renseignement intérieur, de la surveillance du territoire ainsi que de la lutte contre l’espionnage et le terrorisme, apparaissent notamment au centre de ces analyses.

En août 2025, le journaliste espagnol spécialisé dans les affaires marocaines Ignacio Cembrero avait évoqué l’hypothèse d’un conflit interne au sein des services marocains à la suite d’une série de fuites visant des responsables sécuritaires.

Le nom de Mehdi Hijjawi avait également été cité parmi les pistes susceptibles d’expliquer l’accès à certains documents divulgués.

Les nouvelles révélations d’ABC viennent ainsi s’inscrire dans un contexte marqué depuis plus d’une année par des fuites successives et des interrogations sur l’existence éventuelle de sources internes au sein de l’appareil sécuritaire marocain.

Le précédent Pegasus

L’affaire « Jabarot » intervient par ailleurs dans un contexte marqué par les précédentes controverses liées à l’utilisation de logiciels espions attribuée aux services marocains.

Des enquêtes internationales avaient notamment accusé le Maroc d’avoir utilisé le logiciel Pegasus pour cibler les téléphones de plusieurs personnalités politiques et journalistes, dont le président français Emmanuel Macron.

En Espagne, le gouvernement avait annoncé en 2022 que le téléphone du président du gouvernement Pedro Sánchez ainsi que ceux de plusieurs ministres avaient été infectés par un logiciel espion.

Dans ce contexte, l’éventuelle détention par un ancien responsable du renseignement de documents relatifs à des opérations clandestines antérieures conférerait une portée supplémentaire aux révélations actuelles, sous réserve de la confirmation de leur authenticité et de leur provenance.

ABC affirme ainsi que Mehdi Hijjawi pourrait détenir des éléments relatifs à d’anciennes opérations secrètes, notamment des informations concernant Pegasus et d’autres dossiers classifiés.

Une affaire qui dépasse le simple piratage

Au-delà du volume inédit des données divulguées, la principale difficulté pour l’appareil sécuritaire marocain réside dans la possibilité que les informations aient pu provenir de l’intérieur du système.

La compromission de données concernant des milliers de personnes liées aux services de sécurité et de renseignement pourrait, en effet, avoir des conséquences durables sur les réseaux clandestins, les sources humaines et les opérations extérieures du Maroc.

Si le lien évoqué par ABC entre Mehdi Hijjawi et les fuites de « Jabarot » venait à être établi, l’affaire constituerait alors bien davantage qu’une cyberattaque de grande ampleur.

Elle pourrait révéler une vulnérabilité structurelle au sein même du dispositif de protection des informations sensibles.

L’affaire « Jabarot » place ainsi une nouvelle fois l’appareil sécuritaire marocain sous les projecteurs.

En mettant en avant le nom d’un ancien haut responsable de la DGED, l’enquête d’ABC ouvre une piste susceptible de donner une nouvelle lecture à ces fuites massives : celle d’une confrontation entre centres de pouvoir au sein même du système sécuritaire du Makhzen.

Une évolution qui, si elle venait à être étayée par de nouveaux éléments, pourrait transformer une affaire de données compromises en véritable crise interne du renseignement marocain.

al24news.dz

Netanyahu dément avoir reçu un avertissement des Émirats arabes unis avant le 7 octobre

 

Le bureau de Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a démenti mardi qu'il ait été prevenu par les Emirats arabes unis d'une attaque en préparation quelques jours avant le 7-Octobre, comme l'a affirmé une enquête journalistique qui a fait grand bruit dans le pays.

Alors qu'Israël se prépare à des élections législatives très disputées, plusieurs figures de l'opposition israélienne l'ont étrillé dans la journée après la publication de cet article dans le journal de gauche Haaretz.

Tiré d'un livre à paraître, il affirme que le président des Emirats arabes unis Mohammed ben Zayed a contacté Netanyahu au cours de la dernière semaine de septembre 2023 pour l'informer que le mouvement armé palestinien préparait une opération majeure. Selon Haaretz, le dirigeant israélien n'a pas informé les chefs des services de sécurité de cette mise en garde.

«Les informations de presse sont fausses. Il n'y a pas eu d'avertissement du Premier ministre de la part des Emirats arabe unis avant le 7-Octobre», a écrit le bureau de Netanyahu dans un communiqué, ajoutant que «s'il y a eu la moindre information, elle a été transmise via les canaux de renseignement».

«Pas de commentaire» des Emirats

Les Emirats ont eux déclaré qu'ils «ne comment(aient) pas les informations de presse ou les spéculations sur les conversations entre dirigeants». «Quand cela est nécessaire, tout renseignement pertinent a été et continue d'être communiqué entre les entités concernées», ont-ils toutefois noté dans un communiqué publié par leur ministère des Affaires étrangères.

La publication de cette enquête a provoqué une avalanche de critiques de la part des principaux opposants, qui, à l'approche des élections du 27 octobre, multiplient les critiques sur la gestion de la crise par le Premier ministre. «Netanyahu a reçu des dizaines d'avertissements pour le 7 octobre et il les a tous ignorés. Il n'est pas apte» à diriger, a dénoncé sur X son principal rival, l'ancien chef d'état-major Gadi Eizenkot.

Il a accusé Benjamin Netanyahu de recourir à des excuses «pathétiques» pour se dédouaner. Le Premier ministre a plusieurs fois dit ces dernières semaines que son entourage avait tardé à le réveiller le matin du 7 octobre 2023. Netanyahu «porte une responsabilité personnelle et directe», a renchéri l'ancien Premier ministre Naftali Bennett. Il «ne peut pas continuer à exercer sa fonction une minute de plus», a-t-il écrit sur X.

Le chef du parti Les Démocrates Yair Golan, également issu de l'establishment militaire, a interpellé Benjamin Netanyahu de façon virulente dans une vidéo publiée sur ses réseaux sociaux: «Netanyahu, tu mets Israël en danger, tu nous mènes à la catastrophe. (...) Les histoires du style +personne ne m'a réveillé+, c'est terminé. Tu savais, tu as ignoré, tu as échoué, tu es responsable».

«Révéler la vérité»

L'opposition réclame depuis des mois la création d'une commission d'enquête indépendante aux membres nommés par la Cour suprême, ce que refuse M. Netanyahu. L'article d'Haaretz affirme que le chef du Hamas, Yahya Sinouar, tué depuis par Israël, avait dit à un intermédiaire du Fatah palestinien qu'"une opération terrifiante» digne d'un «tremblement de terre» était en préparation. Cette information serait ensuite remontée jusqu'au dirigeant émirati.

Les autorités israéliennes cherchaient à l'époque à maintenir un statu quo à Gaza, persuadées que le Hamas préférait éviter un conflit majeur avec Israël pour assurer sa survie. Pour les services de sécurité israéliens, cette idée reçue explique largement pourquoi les forces armées israéliennes ont été surprises par l'attaque du 7-Octobre.

Lors de cette incursion qui constitue l'un des plus grands traumatismes de l'histoire d'Israël, 1221 personnes ont été tuées, selon un bilan de l'AFP basé sur des chiffres officiels israéliens. L'offensive israélienne lancée en représailles a dévasté la bande de Gaza et fait 73'658 morts, selon le ministère de la Santé de Gaza, contrôlé par le Hamas, et dont les chiffres sont jugés fiables par l/mdhes Nations unies.

AFP

Les VKS : de la guerre d’Ukraine à la préparation de l’avenir

 

La guerre d’Ukraine a été porteuse de plusieurs leçons pour les forces aériennes russes (VKS), mais a aussi montré l’évolution de leurs pratiques. En effet, comme en Tchétchénie et en Géorgie, les premières semaines d’opérations n’ont pas convaincu les observateurs, les Russes se montrant incapables de réduire la menace posée par la défense aérienne de Kiev et de coordonner les opérations aériennes en appui des forces terrestres (1). La suite de la guerre a cependant révélé plusieurs innovations éclairant la prospective des VKS.

Si l’aptitude ukrainienne à interdire en partie l’action aérienne russe dans un premier temps a été notée (2), il faut d’abord constater que la stabilisation des lignes de front, au printemps 2022, a conduit à de plus grands succès de la défense aérienne russe. Une phase de stase aérienne s’est dessinée un temps : les actions des deux forces aériennes ont été interdites, ce qui n’a pas été sans conséquences. Lors de la contre – offensive ukrainienne de l’été et de l’automne 2022, couverte par une défense aérienne qui n’avait pas encore épuisé ses stocks historiques, les Russes n’ont effectué que peu de sorties pour la contrer. Deux de leurs A50 de détection aérienne avancée ont même été détruits. La masse a cependant joué au profit de la Russie. Si 150 avions et 132 hélicoptères ont été confirmés comme détruits et 58 autres endommagés ou capturés – 340 machines au total –, cela n’a eu qu’une incidence mineure sur les volumes de forces, la production industrielle ayant compensé les pertes.

Concrètement, la conduite de la campagne aérienne a montré une incohérence avec les débats préalables à la guerre, qui mettaient en évidence la nécessité de s’assurer rapidement de la supériorité aérienne par la destruction des bases aériennes, des batteries sol-air et des centres radar et de commandement (3). Les attaques menées sur les bases aériennes ukrainiennes, typiquement, n’ont produit que des résultats mitigés, l’Ukraine ayant dispersé nombre de ses appareils. Dans le domaine air-air, peu d’engagements ont été observés. Il y a là une plus grande cohérence entre les débats, démontrant une plus grande attention portée aux systèmes sol-air qu’à la chasse, et la réalité. Cette inclination en faveur du sol-air s’est confirmée dans le courant de la guerre. Par ailleurs, différentes actions ukrainiennes – en particulier l’opération « Toile d’araignée » – ont démontré la nécessité de mieux protéger les appareils sur les bases, souvent alignés sur les rampes et dont les ailes et les cellules étaient parfois recouvertes de pneus. En 2025, cela s’est traduit par la construction de hangars sur une partie des bases.

Frappes aériennes stratégiques

Pour ce qui concerne les actions air-sol, une succession de phases a été observée. Au printemps 2022, les infrastructures industrielles et ferroviaires ont été plus particulièrement ciblées, avant une focalisation sur les villes et, plus spécifiquement, les infrastructures énergétiques ukrainiennes (4). Cette approche douhétienne n’a cependant eu qu’une utilité indirecte, en obligeant les Ukrainiens à concentrer sur les villes leurs capacités de défense aérienne dont les stocks diminuaient au fil des attaques russes, menées à distance de sécurité avec peu d’appareils engagés hors de leurs frontières. Cet effet indirect a été particulièrement utile à la Russie lorsque l’Ukraine a lancé sa contre – offensive au printemps 2023. Par ailleurs, à ce moment, des fuites de documents américains démontraient que l’Ukraine était sur le point d’avoir épuisé les stocks de certains missiles – sans que les alliés européens ou américains soient en mesure de compenser. La campagne aérienne stratégique russe, qui n’est allée qu’en s’amplifiant, n’a jamais cessé durant la guerre et s’est montrée paradoxale. D’un côté, elle répondait aux conceptions développées avant – guerre d’un complexe reconnaissance – frappe centré sur une diversité de vecteurs : missiles de croisière lancés depuis des appareils, des navires et des sous – marins ou encore missiles balistiques. Dès l’automne 2022, il a fallu y ajouter les Shahed/Geran tirés du sol, d’abord achetés en Iran, puis produits localement en masse. L’approche, de ce point de vue, est pleinement aérobalistique (5). D’un autre côté, cette logique, intégrée, apparaît moderne, mais elle dépend du ciblage et donc de la collecte du renseignement. Or la Russie, qui ne disposait que d’un faible nombre d’appareils tels que les Il‑22 de renseignement électronique, a utilisé très peu de drones MALE (Medium altitude, long endurance) et a assez rarement engagé les versions spécialisées de ses Su‑24 Fencer. De plus, dans un premier temps, ses capacités spatiales étaient limitées. Il faut y ajouter un manque de coordination avec les forces terrestres, de sorte que des ressources d’attaque à longue portée auraient pu être utilisées contre des cibles militairement plus pertinentes. Certes, à plusieurs reprises, des trains ont été ciblés et frappés avec efficacité, mais ces actions renvoient plus à l’exploitation d’une opportunité qu’à un ciblage systématique. Depuis 2024, certaines des frappes contre les villes ont permis de cibler des ateliers de production de drones dans des bâtiments d’habitation.

La structure même des frappes a montré une densification, avec la recherche d’une saturation de la défense par un usage massif d’OWA-UAV (One-way attack – Unmanned air vehicles) Shahed/Geran imposant d’opérer une discrimination avec les missiles de croisière Kh‑101 et les missiles balistiques Iskander et KN‑23. Rien qu’en octobre 2025, cela a représenté 5 300 Shahed/Geran, 74 missiles de croisière et 148 missiles balistiques (6) – ces deux dernières catégories étant produites à flux tendu (7) alors que la production des Shahed atteignait, fin 2025, 5 300 à 5 500 unités par mois (8). Les Geran ont également évolué et comportent des dispositifs d’évitement face aux drones antidrones ukrainiens, certains bénéficiant d’une propulsion à réaction ou étant dotés de missiles antiaériens. Dès 2024, des Gerbera, plus simples, ont été utilisés comme leurres. La conduite même des frappes montre une diversification des points de lancement et des trajectoires empruntées, avec des vols non linéaires rendant la défense antiaérienne plus complexe.

Plus généralement, la campagne aérienne stratégique russe s’est considérablement intensifiée à partir de juin 2025, en volume absolu comme en fréquence : des frappes ont été menées durant plus de 340 jours en 2025, ce qui représente le tir de plus de 54 000 drones et de plus de 1 900 missiles. La massification des frappes a eu pour conséquence la réduction du taux d’interception, passé de 97 % en décembre 2024 à 81 % en décembre 2025, alors que le nombre de frappes effectives augmentait (9). Deux questions se posent dès lors. La première touche à la possibilité pour les forces européennes d’intercepter de tels volumes et de générer une disponibilité quotidienne aussi élevée que celle des forces ukrainiennes (10). La deuxième touche à l’optimalisation, à l’avenir, des capacités de frappe russes, qui sont techniquement performantes mais stratégiquement sous – optimales du fait d’un déficit de ciblage.

Une intégration air-sol en voie d’amélioration

La guerre d’Ukraine n’a pas, dans un premier temps, démontré de rupture avec les pratiques observées en Tchétchénie ou en Géorgie. Si les munitions KAB‑500S guidées par satellite avaient fait leur apparition en Syrie, l’emploi de munitions guidées a été relativement limité en Ukraine, principalement pour la frappe de sites fixes et connus. Mais nombre d’unités avaient quitté leurs

casernements, le déficit en capacités ISR n’ayant pas fréquemment permis un ciblage dynamique. L’usage d’hélicoptères de combat s’est quant à lui heurté aux défenses aériennes de courte et très courte portée. Hormis lors de l’assaut aérien raté sur Hostomel – qui n’est pas nécessairement significatif pour l’avenir (11) –, il a été relativement limité, mais non sans effets sur la structure de forces.



À partir de mai 2023, l’usage de kits UMPK a permis d’utiliser plus intensivement l’aviation, tout en la gardant à distance de sécurité. Le kit permettait de transformer en armes guidées et planantes – sur 60 à 70 km – les immenses stocks de bombes lisses FAB (explosives), ODAB (thermobariques) et RBK (à sous – munitions) de différents types, pour un coût relativement faible (entre 20 000 et 25 000 dollars par bombe). L’arme a pu se montrer vulnérable à des systèmes de guerre électronique comme le Pokrova, son système de guidage inertiel ne permettant pas de compenser la perte du signal. Au printemps 2024 sont apparues les premières UMPB, construites d’emblée comme des armes planantes : leur portée peut atteindre 9 km et leur résistance à la guerre électronique a été améliorée (12). La Russie travaille également sur une variante dotée d’une propulsion et permettant d’atteindre 200 km de portée.

L’emploi de ces armes s’est affiné dans le courant de la guerre, avec une forte augmentation du nombre de frappes et une meilleure coordination avec les forces au sol. Elles ont donc pu être utilisées efficacement et ont été déterminantes pour la reprise de la tête de pont sur la rive est du Dniepr, contre les progressions ukrainiennes du printemps 2023, mais aussi dans la suite d’opérations ayant conduit à la chute de Pokrovsk. La Russie en est ainsi arrivée à une logique de « close air support à distance », combinant l’usage de microdrones et de drones tactiques permettant de repérer les positions défensives ukrainiennes et celui de bombes permettant de les anéantir – la FAB‑3000 a une masse de 3 t – tout en conservant ses capacités aériennes hors de portée des missiles surface-air. À cet égard, si ces derniers peuvent s’avérer efficaces, leur manque sur les lignes de front non seulement pose un évident problème à l’Ukraine, mais en poserait également un aux membres de l’OTAN qui auraient à faire face à ce type de bombe : en 2025, la force aérienne ukrainienne estimait que la Russie en avait utilisé environ 60 000.

La question de la flotte et de son usage

L’utilisation intensive des armes planantes a pour corollaire celle des flottes d’appareils lanceurs – Su‑30, Su‑34, Su‑35 –, avec à la clé une réduction de leur potentiel d’autant plus importante que les flux de pièces détachées ne sont pas nécessairement assurés. En 2016, la disponibilité des appareils des VKS, tous types confondus, était de l’ordre de 63 %, avec pour objectif d’atteindre 80 % avant 2020 – ce qui laisse sceptique. Il faut y ajouter que les flottes de Su‑27, Su‑24, MiG‑29 et MiG‑31 ont un potentiel considérablement réduit : celui des Foxhound n’est plus que de 20 % en moyenne, et celui des Flanker, de 35 %. Les MiG‑29 n’ont pas été observés au combat. Comparativement, l’industrie russe a livré entre 20 et 30 appareils chaque année de 2022 à 2024 ; ce nombre est passé à 55 en 2025, mais il comprend les exportations. Reste que si les pertes d’appareils de combat sont donc compensées, la production ne permet pas – du moins pas encore – d’anticiper le retrait de service d’appareils plus anciens, mais au reliquat de potentiel relativement préservé, d’ici quelques années. Elle ne suffit pas non plus à compenser les pertes en bombardiers… dont l’utilité dans la guerre est, pour l’heure, surtout limitée aux Tu‑95.


Les VKS font cependant face à un problème de ressources humaines, dans le secteur sensible de la formation, puis de l’entraînement des pilotes. Avant la guerre, les pilotes d’appareils de combat ne volaient en moyenne que 110 heures annuellement (200 heures pour les pilotes d’appareils de transport), ce manque de pratique ayant été à l’origine de plusieurs accidents. Si le niveau moyen d’expérience s’est accru dans les unités en première ligne, les VKS manquent d’appareils d’entraînement et entretiennent une logique de rétention des pilotes expérimentés au sein des unités de combat plutôt que de les affecter à la formation des futurs aviateurs, empêchant ainsi un transfert d’expérience. Par ailleurs, les attaques ukrainiennes sur les raffineries russes ont réduit les approvisionnements en carburéacteur, les unités au combat étant prioritaires. Les conséquences de cette configuration sur l’avenir des VKS ne sont pas encore connues, mais pourraient à terme réduire leur potentiel.

Notes

(1) Sur les premiers mois de l’opération, voir notamment : Adrien Fonatenellaz, « Guerre en Ukraine : PSU contre VKS », Défense & Sécurité Internationale, no 164, mars-avril 2023 ; Joseph Henrotin, « Guerre d’Ukraine : quelles leçons la Russie peut-elle tirer des opérations ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 90, juin-juillet 2023.

(2) Joseph Henrotin, « La force aérienne ukrainienne, 2014-2022. Échec et rédemption », Défense & Sécurité Internationale, no 159, mai-juin 2022.

(3) Michael Petersen, Paul Schwartz et Gabriela Iveliz Rosa-Hernandez, « Russian Concepts of Future Warfare Based on Lessons from the Ukraine War », CNA Corp., juillet 2025.

(4) Voir notamment Adrien Fontanellaz, « La campagne de l’hiver 2022-2023 contre l’infrastructure énergétique ukrainienne », Défense & Sécurité Internationale, no 167, septembre-octobre 2023.

(5) Sur ce concept, voir Joseph Henrotin, « Pourquoi la défense aérienne ? Le retour aux fondamentaux de la liberté d’action dans un monde aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 101, avril-mai 2025 ; « Les habits neufs de la dissuasion conventionnelle. Le changement de donne aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 99, décembre 2024-janvier 2025, et notre prochain hors-série (avril-mai 2026).

(6) Yasir Atalan, Erik Tiersten-Nyman et Benjamin Jensen, « Russia’s Intense Air Campaign in October », CSIS, 14 novembre 2025 (https://​www​.csis​.org/​a​n​a​l​y​s​i​s​/​r​u​s​s​i​a​s​-​i​n​t​e​n​s​e​-​a​i​r​-​c​a​m​p​a​i​g​n​-​o​c​t​o​ber)

(7) Avec une montée en puissance de la production notamment due aux importations de composants chinois. On note qu’un tiers des engins balistiques tirés depuis 2024 sont des KN-23 nord-coréens, dont les systèmes de guidage ont été améliorés avec l’aide russe, les premiers tirs se montrant peu précis.

(8) Igor Anokhin, « Monthly Analysis or Russian Shahed 136 Deployment Against Ukraine », Institute for Science and International Security, 2 janvier 2026.

(9) Voir le compte X @Shahed tracker : https://x.com/ShahedTracker/status/2007253108062376282/photo/3

(10) Voir notre hors-série no 101.

(11) S’il interpelle sur la coordination avec d’autres moyens aériens, il reflète également une vision de la guerre où les forces ukrainiennes devaient rapidement s’effondrer face aux poussées russes.

(12) Giovanni Zanier et Kevin Anderson, « Countering Russia’s Glide Bomb Warfare in Ukraine. Observations and Lessons for NATO on Neutralising Long-Range Weapons », Joint Airpower Competence Center, novembre 2025 (https://​www​.japcc​.org/​o​n​l​i​n​e​-​f​e​a​t​u​r​e​/​c​o​u​n​t​e​r​i​n​g​-​r​u​s​s​i​a​s​-​g​l​i​d​e​-​b​o​m​b​-​w​a​r​f​a​r​e​-​i​n​-​u​k​r​a​ine).

Joseph Henrotin

areion24.news

Comment le « Sud global » oblige-t-il la France à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie ?

 

Le « Sud global » est devenu l›un des concepts les plus employés dans les relations internationales. Sans doute est-ce aussi l’un des plus mal compris. Derrière cette expression se cache moins un bloc géopolitique qu’un révélateur : celui d’un monde qui refuse désormais qu’une seule lecture de l’histoire, de la puissance ou de la légitimité internationale s’impose à tous.

Pour la France, cette évolution dépasse largement le seul débat sur le Sud global. Elle interroge la manière même dont une puissance exerce aujourd’hui ses responsabilités. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, dotée de l’arme nucléaire et présente sur tous les océans, la France ne peut ni ignorer cette recomposition ni y répondre à l’aide des catégories diplomatiques héritées du siècle précédent.

La question n’est donc pas de savoir si la France doit demeurer une puissance. Ce statut lui est déjà conféré par son histoire, sa géographie, ses institutions et les attributs qu’elle continue d’exercer. La véritable question est celle des conditions dans lesquelles elle doit exercer cette puissance. Le Sud global oblige moins la France à changer de cap qu’à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie. Non pour renoncer à ses principes, mais pour continuer à les faire vivre dans un monde qui ne les reçoit plus de la même manière.

Le Sud global : la caricature d’un monde devenu irréductiblement pluriel

Ce que ce concept englobe n’a, en réalité, rien de global. L’expression agrège sous une même catégorie des États aux trajectoires historiques, aux ambitions stratégiques, aux modèles de gouvernance et aux intérêts souvent divergents. Démocraties consolidées ou de façade, régimes militaires, dictatures, monarchies, oligarchies, mafiocraties ou États sous dépendance s’y côtoient sans former ni un bloc politique ni une alliance stratégique. Plus qu’une réalité géopolitique, le Sud global constitue un raccourci conceptuel.

Cette diversité n’est pourtant pas dénuée de cohérence. Ce qui rassemble ces États n’est pas une vision commune du monde, mais une volonté partagée : ne plus laisser un Occident longtemps hégémonique définir seul les catégories de la puissance, du progrès, de la réussite ou de la légitimité internationale.

L’avance industrielle, scientifique, économique et militaire de l’Occident a durablement conféré à ses normes une vocation universelle. Le débat contemporain ne porte plus uniquement sur ces normes ; il porte sur la légitimité de ceux qui prétendent encore détenir le monopole de leur interprétation.

C’est en cela que le Sud global révèle une transformation plus profonde des relations internationales. Plus qu’une contestation de l’ordre international, il traduit la fin du monopole narratif occidental. Nombre de ces États revendiquent le droit de produire leurs propres récits historiques, leurs propres références civilisationnelles et leur propre définition de la puissance. Ils refusent d’être durablement enfermés dans le rôle de peuples ayant seulement subi l’histoire.

Cette lecture binaire serait pourtant une erreur. Le Sud global n’est pas homogène. L’Occident ne l’est plus davantage. Tous deux sont traversés par des fractures politiques, économiques, stratégiques et identitaires qui rendent désormais caduques les grilles de lecture héritées du XXe siècle.

La première erreur diplomatique serait donc de considérer le Sud global comme un interlocuteur unique. La seconde serait de lui répondre par une politique uniforme. Pour la France, l’enjeu n’est pas de choisir entre l’Occident et le Sud global, mais de comprendre ce que cette recomposition révèle de l’évolution des rapports de puissance. Car ce n’est pas seulement notre diplomatie qui est interrogée ; c’est le contrat même qui fonde l’exercice de sa puissance.

Être une puissance au XXIe siècle

Le monde a changé. La puissance aussi. Pendant longtemps, elle s’est mesurée à la force militaire, au poids économique, à l’influence diplomatique ou à la capacité de diffuser son propre modèle. Aucun de ces attributs n’a disparu. Ils ne suffisent simplement plus à définir ce qu’est une puissance au XXIe siècle.

Une puissance n’est plus simplement celle qui agit ; c’est celle qui comprend le monde dans lequel elle agit. Les guerres d’appartenance, les stratégies d’influence, les diasporas, les réseaux sociaux, la violence accrue des conflits, le changement climatique ou encore l’émergence d’acteurs privés imposent une lecture des rapports internationaux bien plus fine que celle héritée du siècle précédent. Une puissance peut choisir ses priorités ; elle ne peut choisir son ignorance.

Le Sud global révèle une attente largement sous-estimée : les États ne demandent pas seulement à être entendus ; ils veulent être considérés. Le mépris diplomatique n’est pas une démonstration de force ; c’est une faiblesse stratégique. Une puissance qui ne cherche plus à comprendre finit toujours par mal anticiper.

Comprendre ne signifie toutefois ni céder ni s’excuser d’être une puissance. La France n’a pas à renier ce qui fonde sa singularité. Son histoire ne se résume ni à la colonisation ni aux rapports de domination. Elle est aussi celle de l’État de droit, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, du droit d’asile et d’une tradition diplomatique qui a contribué à façonner le droit international. Reconnaitre la pluralité des mémoires n’oblige pas à éprouver de la culpabilité.

Être une puissance impose également d›accepter la complexité. Une puissance parle à ses alliés, à ses compétiteurs, à ses adversaires, parfois même à ses ennemis. Le dialogue n›est ni une récompense ni une faiblesse ; il est un instrument stratégique. Dialoguer ne revient ni à légitimer un régime ni à le financer. Une coopération demeure un choix souverain et peut être suspendue lorsque la réciprocité n’est plus garantie ou que les intérêts fondamentaux de la France ne sont plus respectés.

La puissance ne consiste pas uniquement à réagir aux crises, mais aussi à préparer l›environnement stratégique dans lequel elles surviendront. Une diplomatie efficace construit des leviers économiques, technologiques, financiers, culturels ou sécuritaires capables d’influencer le calcul de ses partenaires comme de ses adversaires. L’objectif n’est pas de dominer, mais de faire comprendre qu’une hostilité assumée envers la France ne peut rester sans conséquence.

À bien des égards, la France a pressenti cette recomposition du monde. Les appels à repenser les équilibres internationaux ou à reconnaitre l’émergence de nouvelles puissances traduisaient une intuition juste. Celle-ci reste toutefois inachevée tant qu’elle n’est pas pleinement transformée en doctrine. Le diagnostic français est souvent plus avancé que les grilles de lecture qui continuent de structurer son action.

Être une puissance au XXIe siècle ne consiste donc plus à convaincre le monde de nous ressembler. Il s’agit de comprendre avant d’agir, de dialoguer sans céder, d’assumer ses responsabilités sans culpabilité et d’adapter l’exercice de notre puissance à un monde qui ne reconnait plus les certitudes du siècle passé. C’est précisément ce nouveau contrat de puissance que la France est aujourd’hui appelée à définir.

Les nouvelles clauses du contrat de puissance

Comprendre le Sud global ne constitue pas une politique étrangère. C’est le préalable à une doctrine. Si la puissance est un contrat, alors ce contrat impose désormais davantage de clarté que de consensus.

La première rupture consiste à abandonner définitivement l’idée d’une diplomatie uniforme. Le Sud global n’est pas un bloc ; il ne peut donc appeler une réponse unique. Une démocratie, une théocratie, une dictature militaire, une mafiocratie ou un État capté par des intérêts criminels ne poursuivent ni les mêmes objectifs ni les mêmes logiques de décision. Une puissance parle à tous, mais elle ne parle pas à tous de la même manière. La première faute diplomatique consiste souvent à appliquer la bonne politique… au mauvais régime.

La deuxième rupture est celle de la clarté. Le Sud global reproche régulièrement à la France une lecture paternaliste des rapports internationaux. Cette critique mérite d’être entendue lorsqu’elle dénonce des réflexes hérités d’un autre siècle. Elle ne saurait toutefois conduire à l’excès inverse : celui d’une diplomatie qui n’assumerait plus les conséquences des choix souverains de ses partenaires. Un État est libre de choisir ses alliances, y compris lorsqu’elles s’opposent aux intérêts français. Cette liberté emporte une responsabilité. Un État ne peut revendiquer les bénéfices d’un partenariat privilégié avec la France tout en organisant simultanément son affaiblissement diplomatique, économique ou stratégique. La souveraineté implique la liberté de choisir. Elle implique aussi d’en assumer les conséquences.

La troisième rupture consiste à sortir d’une diplomatie exclusivement interétatique. Les diasporas sont devenues des acteurs de puissance. Espaces où circulent les capitaux, les récits, les influences et, parfois, les affrontements stratégiques, elles sont désormais au cœur de la compétition internationale. Alors que certains États les mobilisent comme des relais d’influence, des réseaux économiques ou des instruments de pression, la France continue trop souvent de les considérer comme une simple question d’intégration. Ce retard n’est plus tenable. Les protéger contre les ingérences étrangères, travailler avec elles et reconnaitre leur rôle dans la compréhension des sociétés contemporaines relève désormais de la politique de puissance autant que de la politique intérieure.

Enfin, la France doit assumer ce que son statut lui impose. Une puissance n’est pas chargée de rechercher un consensus permanent. Elle est chargée de protéger un ordre international fondé sur des principes. Cela suppose de savoir nommer les violations du droit, de dénoncer les entreprises de domination et de soutenir les peuples, les minorités et les oppositions démocratiques lorsque leurs droits fondamentaux sont gravement menacés, quelles que soient la puissance, l’histoire ou la proximité politique des États concernés. La crédibilité d’une puissance ne repose pas sur sa neutralité ; elle repose sur la constance avec laquelle elle applique les principes qu’elle affirme défendre.

Une puissance n’a pas vocation à être aimée, mais à être respectée. Ce respect nait de la clarté, sur ses intérêts, sur ses lignes rouges et sur les conséquences attachées aux choix de ses partenaires. Le véritable contrat de puissance français ne consiste plus à convaincre le monde de nous ressembler. Il consiste à comprendre sa diversité, à parler avec tous, à protéger ceux qui sont menacés et à assumer, sans ambiguïté, les responsabilités qui découlent de notre statut.

Le Sud global ne constitue ni une menace uniforme ni un nouvel ordre mondial. Il est le révélateur d’une époque où plus aucune puissance ne peut prétendre exercer son influence sans accepter la pluralité des récits, des intérêts et des aspirations.

La France aurait tort d’y voir une invitation au renoncement. Son statut lui impose exactement l’inverse : comprendre davantage pour agir plus justement. Une puissance qui doute en permanence de sa légitimité finit toujours par laisser d’autres écrire les règles du jeu à sa place.

Le véritable défi du XXIe siècle n’est donc pas de préserver les attributs de la puissance française, mais d’en retrouver le sens. Être une puissance n’est ni un privilège ni une nostalgie. C’est une responsabilité, qui oblige à parler à tous, à protéger ceux qui en ont besoin, à assumer des lignes rouges claires et à accepter que le respect s’obtienne moins par les discours que par la constance.

La permanence d’une puissance ne dépend jamais de ce qu’elle possède. Elle dépend de ce qu’elle est encore prête à assumer.

Lova Rinel Rajaoarinelina

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