25 ans après les attentats du 11 septembre 2001, que deviennent toutes ces nébuleuses islamistes que sont Al-Qaïda et l'Etat islamique (alias «Daech») et leurs filiales, qui avaient tant fait parler d'elles? Leurs mercenaires sont-ils désoeuvrés? Qu'en est-il du financement du terrorisme, préoccupation majeure dans l'après-2001, y compris pour les autorités suisses et les banques helvétiques? Frédéric Esposito, chargé de cours à l'Université de Genève où il enseigne un cours de master «Géopolitique du terrorisme», a répondu à nos questions.
«Vingt-cinq ans après, Al-Qaïda et Daech n’ont pas disparu, mais se sont profondément transformés», répond le politologue.
Terrorisme plus atomisé et diffus
«Nous sommes passés d’un terrorisme relativement centralisé, organisé autour d’un sanctuaire territorial et d’une chaîne de commandement identifiable, à un terrorisme beaucoup plus fragmenté, structuré en réseaux, en filiales régionales et en cellules parfois largement autonomes», poursuit le spécialiste.
Les trajectoires des deux organisations ont été différentes, souligne-t-il. Al-Qaïda, qui avait conçu et organisé les attentats du 11 septembre depuis l’Afghanistan, «a été considérablement affaiblie par la disparition de ses principaux dirigeants et par les opérations antiterroristes conduites contre son noyau central», explique Frédéric Esposito. D'après lui, Al-Qaïda n'est plus vraiment opérationnelle en tant qu'organisation-mère: elle fonctionne désormais surtout comme une «référence idéologique» et sous la forme d'un «réseau de branches disposant d’une forte autonomie».
Parmi les branches actives, les plus importantes seraient aujourd’hui Al-Shabaab en Somalie, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) au Sahel, et Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Yémen).
Cellules actives: petites mais multiples
De son côté, Daech, ou l'Etat islamique (EI), est issu d'Al-Qaïda en Irak et de l'Etat islamique d'Irak. Le groupe proclame son «califat» en Irak et en Syrie en juin 2014. A partir de cette même année, les Etats-Unis font de sa défaite l'un de leurs objectifs prioritaires et prennent la tête d'une coalition internationale chargée de le combattre.
La déclassification en 2015 d'un rapport de renseignement du Pentagone datant d'août 2012 révèle toutefois une dynamique plus complexe. Le document constatait que les pays occidentaux, les pays du Golfe et la Turquie soutenaient l'opposition islamiste syrienne et estimait que l'évolution du conflit pouvait conduire à l'établissement d'une «principauté salafiste» dans l'est de la Syrie, scénario qu'il présentait comme conforme aux intérêts américains afin d'isoler le régime de Bachar el-Assad. Le rapport avertissait dans le même temps que cette situation risquait de permettre à l'Etat islamique de s'étendre en Syrie, hypothèque qualifiée de «grave danger».
Après son expansion rapide en Irak et en Syrie, l'EI est vaincu par la coalition internationale, les forces irakiennes et diverses forces locales, notamment kurdes. Privé de ses principaux bastions et d'une grande partie des revenus liés au contrôle territorial, il perd en mars 2019 le dernier territoire de son «califat» en Syrie.
«Cette défaite territoriale n’a cependant pas entraîné sa disparition», souligne Frédéric Esposito. Daech conserve des cellules actives, aujourd'hui en Afghanistan et au Pakistan, avec Daech-Khorasan, et au Sahel, dans le bassin du lac Tchad et en Afrique centrale. Dans un récent rapport, Europol souligne en particulier la résilience de Daech-Khorasan et sa capacité à représenter une menace non seulement en Asie centrale, mais également au-delà de cette région.
Déplacement vers l'Asie centrale et l'Afrique
Ainsi, le centre de gravité du terrorisme djihadiste s’est-il en partie déplacé du Moyen-Orient vers l’Afrique et l’Asie centrale. Si ces nébuleuses ont survécu, cela «s’explique par la persistance de conflits armés, la faiblesse de certains États, les tensions communautaires, les abus commis par des forces de sécurité et l’existence de vastes économies informelles», selon le politologue. Le djihadisme, explique-t-il, prospère sur la pauvreté: «les organisations djihadistes savent instrumentaliser les frustrations et transformer des conflits locaux en mobilisations armées inscrites dans un récit idéologique global.»
Leur financement s’est également transformé, souligne Frédéric Esposito. «A l’époque où Daech contrôlait de larges portions de l’Irak et de la Syrie, l’organisation disposait d’une véritable économie territoriale fondée sur la taxation, l’extorsion, le pillage, les trafics et l’exploitation de certaines ressources».
Aujourd’hui, la captation de ressources passe par des mécanismes de type mafieux. «Les différentes filiales de Daech et d’Al-Qaïda reposent davantage sur des économies locales de prédation: prélèvement de taxes forcées, racket des commerçants et des transporteurs, enlèvements contre rançon, contrebande, vol de bétail, contrôle de routes commerciales ou exploitation de ressources minières et agricoles».
Robinet du Pentagone fermé en 2017
Mais surtout, que deviennent les financements extérieurs alimentant, directement ou indirectement, les mouvances islamistes armées? Le cas syrien illustre la complexité de ces circuits. A partir de 2013, les Etats-Unis, par l'intermédiaire de la CIA, ont ainsi armé et entraîné plusieurs groupes rebelles syriens opposés au régime de Bachar el-Assad dans le cadre d'un vaste programme clandestin, de plus de 1 milliard de dollars, baptisé «Timber Sycamore». Certains de ces groupes étaient des factions islamistes, qui ont combattu aux côtés d'Al-Nosra (affilié à Al-Qaïda), tandis qu'une partie des armes fournies également est tombée entre les mains de groupes liés à Al-Qaïda. Lancée sous l'administration Obama, l'opération a finalement été interrompue par l'administration Trump en juillet 2017.
Aujourd'hui, les financements extérieurs, toutes origines confondues, n’ont pas entièrement disparu aujourd'hui, nous répond Frédéric Esposito. «Les fonds peuvent circuler en espèces, par les réseaux informels de transfert de type hawala, par l’intermédiaire d’activités commerciales ou de sociétés-écrans, mais aussi grâce à des collectes présentées comme caritatives», indique Frédéric Esposito.
Le Groupe d’action financière (GAFI) de l'OCDE relève à cet égard une combinaison croissante des méthodes conventionnelles et des technologies numériques, note le chargé de cours de l'Université de Genève. Les sources des flux se diversifient, ce qui les rend plus plus difficiles à identifier et à interrompre.
«Il convient enfin de distinguer le financement d’une organisation armée de celui d’un attentat commis en Europe», souligne l'expert. «Entretenir plusieurs milliers de combattants, contrôler un territoire et acheter des armes suppose des ressources considérables. A l’inverse, une attaque au couteau, au véhicule ou à l’aide d’un engin artisanal peut être commise avec quelques centaines de francs. Elle peut être autofinancée par un salaire, des prestations sociales, un crédit, de petits délits ou l’aide ponctuelle d’un proche. La faiblesse des montants engagés rend précisément ce type d'opération très difficile à détecter.»
Terrorisme: de pyramidal à polymorphe
Aujourd'hui, le spécialiste estime que la menace qui pèse aujourd’hui sur l’Europe n’est plus exactement celle de 2001 ou de 2015. «Le scénario dominant est celui d’individus isolés ou de petites cellules, radicalisés notamment en ligne et employant des moyens relativement simples. Leur relation avec Al-Qaïda ou Daech peut aller d’une simple adhésion idéologique à des contacts directs avec une branche extérieure.» En 2025, la majorité des attentats et des projets terroristes ont en effet impliqué des acteurs isolés ou de petites cellules auto-initiées, comme le confirme un rapport d’Europol de 2026.
Au final, ces données montrent que la perte du «califat» territorial n’a pas supprimé la capacité d’influence de Daech, estime Frédéric Esposito. «La menace européenne repose désormais moins sur la projection de commandos nombreux et structurés que sur l’articulation entre une propagande transnationale, des réseaux numériques et des acteurs locaux susceptibles de passer rapidement à l’action».
En définitive, la principale transformation des 25 dernières années est le passage d’un terrorisme pyramidal à un terrorisme en réseau. «Al-Qaïda et Daech ont perdu leurs principaux sanctuaires et une grande partie de leurs dirigeants historiques, conclut le professeur de géopolitique et terrorisme, mais leurs idéologies et leurs filiales ont survécu. Leur force réside désormais moins dans l’existence d’un QG capable de tout commander que dans leur faculté à exploiter les conflits locaux, à se financer sur place et à inspirer à distance des individus disposant de très peu de moyens».
Myret Zaki