Si les missiles de précision et les drones facilitent les frappes dans la profondeur du dispositif ennemi, on ne les a pas attendus pour réaliser de telles actions, aussi anciennes que la guerre elle-même…
Attaques des Ukrainiens contre le pont de Crimée, attaques des Russes contre les voies ferrées ukrainiennes, assassinat de l’ayatollah Khamenei : autant d’opérations visant à paralyser l’ennemi en perturbant ses organes logistiques ou décisionnels, et dont les moyens aérobalistiques ont été les vecteurs. Mais ces moyens ont eu des équivalents fonctionnels dans le passé.
Du cheval de Troie aux raids
La frappe dans la profondeur relève essentiellement de l’approche indirecte, puisqu’elle vise à atténuer le choc frontal avec le gros des forces adverses en désorganisant leurs arrières. Le cheval de Troie permit ainsi aux Grecs de prendre en une nuit une ville qui résistait depuis dix ans. Il s’agit certes d’un mythe, mais ce mythe annonce quantité d’épisodes avérés de l’histoire militaire, comme la prise du château de Grand – Fougeray par Bertrand du Guesclin (1354) : ayant appris que la garnison anglaise attendait une livraison de bois, le capitaine breton fit déguiser ses hommes en bûcherons, leur fit cacher leurs armes dans un chariot rempli de bûches et put ainsi entrer dans le château ; on connaît la suite ou on la devine.
L’élimination d’un chef adverse est un autre mode de frappe dans la profondeur. Le groupe chiite connu sous le nom de « secte des Assassins » s’en fit une spécialité dans le Moyen – Orient médiéval : fondé vers 1090 et basé dans le nid d’aigle d’Alamut, à environ 100 km au nord de Téhéran, il sévit de l’Iran à l’Égypte, exécutant notamment le vizir seldjoukide Nizam al-Mulk en 1092, le calife fatimide Mansour al-Amir Bi-Ahkamillah en 1130 et le roi de Jérusalem Conrad de Montferrat en 1192.
Quant aux frappes sur des infrastructures logistiques, elles se sont développées à l’ère moderne en raison de la dépendance croissante des armées vis-à‑vis de leurs arrières. Cette dépendance était peu prononcée avant le 16e siècle, parce que les armées féodales ne comptaient généralement que quelques milliers d’hommes, donc trouvaient facilement de quoi vivre sur le pays, et parce que leurs armes n’avaient pas besoin d’un soutien complexe. À l’ère moderne au contraire, l’affirmation de l’État permit de mettre en campagne des forces de plusieurs dizaines de milliers de soldats équipés d’armes à feu, d’où la nécessité de constituer des dépôts de vivres et de munitions derrière la zone d’opérations. Enfin, le franchissement des rivières par ces grandes armées, leur pesante artillerie et leurs lourds convois supposait des ponts aussi vastes que robustes. Dépôts, convois, ponts : autant de cibles pour les raids dans la profondeur.
À l’assaut du pont d’Eszék (1664)
Le raid conduit par Nicolas Zrínyi au début de 1664 est un bel exemple de frappe dans la profondeur au 17e siècle. Il se déroula pendant la quatrième guerre austro – turque, dans une Hongrie dont le Saint – Empire ne contrôlait plus que les périphéries occidentales, le reste ayant été conquis en 1526 par les Ottomans.
Fin 1663, les Turcs alignaient environ 100 000 hommes, les Impériaux 80 000 seulement, dont 30 000 postés au sud de la Hongrie occidentale sous les ordres de Zrínyi. Le principal handicap des Turcs était la lenteur de leur entrée en campagne : comme la Hongrie, dévastée par plus d’un siècle et demi de guerre, ne pouvait durablement nourrir leur armée, ils n’y laissaient pendant la mauvaise saison que les garnisons de leurs places fortes, tandis que le gros de leurs troupes hivernait dans les Balkans. Ce gros revenait en Hongrie à la belle saison, mais le temps nécessaire pour réunir ses contingents et faire profiter ses chevaux des pâturages printaniers ne lui permettait pas d’attaquer avant la mi-mai. Aussi Zrínyi entendait-il mener une campagne d’hiver visant à dévaster les confins hungaro – croates pour que les Ottomans ne puissent les utiliser comme base d’opérations.
L’un des objectifs majeurs du raid était le pont d’Eszék (1), que l’armée turque devait traverser pour marcher sur la Hongrie occidentale. Ce pont de bois construit par les Ottomans en 1566 passait alors pour l’une des merveilles du monde, parce qu’il était long de sept kilomètres : en effet, il ne franchissait pas seulement la rivière Drave, mais aussi les marécages de sa rive septentrionale.
En le détruisant, on empêcherait les renforts turcs de venir contrer les troupes de Zrínyi et on se donnerait donc le temps de faire tomber les places fortes ottomanes situées au nord de la Drave.
La campagne éclair de Zrínyi prit complètement de court les Turcs. Elle commença le 21 janvier 1664 et avança de plus de 100 km en territoire ennemi, prenant plusieurs villes ottomanes au passage. Le 29 cependant, Zrínyi buta sur la résistance de la citadelle de Pécs. Il chargea alors son infanterie et ses 12 canons de la réduire ; pour sa part, il prit la tête de sa cavalerie et piqua vers Eszék, distante d’une centaine de kilomètres. Il surprit les défenseurs du pont, en incendia une section et se replia le 3 février.
La suite fut moins brillante, car les Impériaux tardèrent à réunir les forces nécessaires pour s’emparer des places ottomanes du nord de la Drave, en particulier Kanizsa. Cette dernière fut assiégée à partir d’avril seulement ; or, à la mi-mai, l’armée ottomane franchit le pont d’Eszék après avoir fait réparer la section brûlée par les cavaliers de Zrínyi. Les forces impériales durent se replier vers le nord et seule la victoire remportée in extremis par Montecuccoli à la bataille de Saint-Gotthard, le 1er août 1664, empêcha les Turcs d’arriver jusqu’à Vienne.
Des cavaliers contre des voies ferrées (1863)
Enjambons deux siècles et un océan pour arriver dans les États désunis de la guerre de Sécession, et plus précisément dans la vallée du Mississippi, colonne vertébrale de la Confédération sudiste. Dans cette région immense, à très faible densité de peuplement et pratiquement dépourvue de routes, le grand axe logistique était le fleuve lui – même, qui était relié au reste du pays – et notamment aux deux capitales rivales, Washington et Richmond – par des voies ferrées. En simplifiant beaucoup, les nordistes ne pouvaient gagner la guerre sans contrôler le Mississippi, ni contrôler le Mississippi sans attaquer les chemins de fer qui y conduisaient.
Au printemps 1863, l’armée nordiste du général Grant avait conquis les deux tiers nord du fleuve, mais elle était arrêtée par la citadelle de Vicksburg, appelée « la Gibraltar du Mississippi » en raison de sa position en surplomb sur la rive orientale et de ses puissantes batteries d’artillerie. Estimant trop dangereux de faire franchir pareil obstacle à ses navires de transport de troupes, Grant devait s’emparer de la ville pour poursuivre son avance. Mais elle ne pouvait être assiégée que par le sud et l’est, car au nord, elle était protégée par des marécages. Aussi le général nordiste décida-t‑il de faire marcher son armée sur la rive occidentale jusqu’à un point situé au sud de Vicksburg, puis de lui faire traverser le Mississippi avant de se rabattre sur la place confédérée. Encore fallait-il que nulle troupe ennemie ne fût postée dans ce secteur. Seule une puissante diversion pouvait conjurer cette menace. On la demanda à la cavalerie et on lui assigna pour cibles les voies ferrées ravitaillant Vicksburg.
Le 17 avril 1863, 1 700 cavaliers commandés par le colonel Grierson partirent de La Grange, localité située à 400 km au nord - nord-est de Vicksburg. Se dirigeant vers le sud, ils traversèrent tout l’État du Mississippi selon un itinéraire globalement parallèle au cours du fleuve. Durant ce périple en plein territoire ennemi, ils arrachèrent 80 km de rails sur trois voies ferrées différentes, incendièrent quantité de wagons de marchandises et brûlèrent les dépôts qu’ils rencontraient. À Vicksburg, l’inquiétude fut telle que l’état – major confédéré lança non seulement sa cavalerie, mais encore une division d’infanterie aux trousses de Grierson. Peine perdue : le 2 mai, la colonne de ce dernier arrivait saine et sauve à Baton Rouge, port du Mississippi capturé l’année précédente par les nordistes. En 16 jours, elle avait parcouru plus de 800 km et livré plusieurs combats de détail, tuant ou blessant une centaine de sudistes et en capturant 500 autres.
L’essentiel était cependant ailleurs : la diversion avait réussi ! En effet, deux jours avant l’arrivée de Grierson à Baton Rouge, l’armée de Grant avait pu traverser le Mississippi en aval de Vicksburg à bord de navires prépositionnés et entamer son mouvement d’encerclement de la place sudiste. Le 18 mai, elle en commençait le siège ; le 4 juillet, la garnison déposait les armes. Désormais maîtres de tout le Mississippi, les nordistes coupaient en deux la Confédération. Ils le devaient en partie au raid de Grierson, qui a inspiré à John Ford son film Les Cavaliers (1959).
Objectif Fontenoy (1871)
Le raid conduit par les francs – tireurs des Vosges dans la France envahie de 1871 fut bien plus modeste que celui de Grierson par ses effectifs, la distance parcourue et sa portée stratégique, mais il l’égala ou le dépassa en héroïsme. En effet, là où les cavaliers nordistes avaient opéré au printemps et dans une contrée largement vide d’hommes, les francs – tireurs agirent au cœur d’un hiver glacial et dans une zone infestée de Prussiens.
En août 1870, lorsque les armées de Napoléon III, battues aux frontières, s’étaient repliées vers l’ouest, elles n’avaient pas saboté la voie ferrée Paris – Strasbourg : aussi servit – elle de cordon ombilical aux troupes allemandes qui assiégèrent Paris à partir du 17 septembre. Dès lors, interrompre son trafic devint un impératif vital. La mission échut à 300 francs – tireurs basés dans les bois de La Vacheresse, dans le sud-ouest de la Lorraine, où ils avaient été rejoints par un bataillon de 800 « moblots » (2) venus du Gard.
Deux points vulnérables de la voie ferrée avaient été identifiés : le tunnel de Foug, à l’ouest de Toul, et le pont de Fontenoy – sur – Moselle, au nord-est de cette ville. L’un et l’autre se trouvaient à environ 80 km au nord de La Vacheresse. Les francs – tireurs et les « moblots » se mirent en route le 18 janvier à la nuit tombante. Ils avaient en effet exclu de marcher le jour par crainte d’être repérés. Pour la même raison, ils empruntèrent des sentiers forestiers, ce qui rendit leur progression d’autant plus pénible que la couverture neigeuse était très épaisse. Un certain nombre d’Alsaciens vêtus d’uniformes pris aux Prussiens avaient pour mission d’effrayer les habitants des villages traversés afin qu’ils se claquemurent chez eux et ne puissent recueillir aucune information. Des étapes avaient été préparées dans des lieux isolés, assurant un minimum de facilités logistiques.
Dès le 19 janvier, les chefs de la colonne renvoyèrent les « moblots » au camp de base en raison de dissensions entre eux et les francs – tireurs, sans doute aussi parce qu’une expédition d’un millier d’hommes était trop difficile à dissimuler. Le 21, des éclaireurs firent connaître que le tunnel de Foug était bien gardé ; à Fontenoy, au contraire, il n’y avait que 50 soldats ennemis. C’est dans cette direction que se dirigea la colonne, franchissant nuitamment la Moselle dans un gros bateau trouvé sur place. Le 22 janvier à 5 h 30, elle frappait par surprise : le poste de garde, d’ailleurs réduit à 25 hommes par suite d’un détachement, fut neutralisé, les abords de l’objectif sécurisés. Peu après 6 h, une violente explosion anéantissait une pile du pont, faisant tomber deux arches dans la Moselle. Le 24 janvier, les francs – tireurs étaient de retour dans leur camp.
Hélas, cette opération fut sans lendemain, car les réparations auxquelles procédèrent les Prussiens permirent de rouvrir une voie dès le 4 février et les deux voies le 11 ; entre – temps, l’ennemi avait dérouté ses trains par la ligne des Ardennes et avait donc pu continuer à soutenir les troupes qui assiégeaient Paris. Du reste, l’armistice était intervenu dès le 28 janvier…
Mutations et survivances
Avec l’apparition de la puissance aérienne s’ouvrit une nouvelle page de l’histoire des frappes dans la profondeur. L’aviateur italien Giulio Gavotti l’inaugura pendant la guerre italo – turque en lançant quatre grenades sur les oasis libyennes d’Aïn Sefra et de Tadjourah (1er novembre 1911). Les Allemands suivirent l’exemple en envoyant un Zeppelin bombarder Liège dès le 6 août 1914, suivis par les Britanniques dont le Royal Naval Air Service attaqua la base de Zeppelin de Düsseldorf le 22 septembre suivant. Du côté français, le général Joffre, dans une note du 27 septembre, privilégia l’attaque de cibles militaires situées juste derrière le front (batteries d’artillerie et concentrations de troupes), mais dès le 1er février 1915, l’Instruction sur l’organisation et l’emploi des groupes de bombardement s’orienta vers les frappes aériennes dans la profondeur en identifiant comme objectifs prioritaires « les voies de communication (gares, voies ferrées, ponts), les quartiers généraux, les casernes, hangars à dirigeables, parcs d’aviation, les dépôts d’approvisionnement, les manufactures, les usines ». Le 26 mai 1915 de fait, les 18 avions du Groupe de bombardement no 1 frappaient les usines Badische Anilin de Ludwigshafen, qui produisaient une grande partie des explosifs et gaz asphyxiants utilisés par l’armée allemande.
Pour autant, les raids terrestres contre des cibles à haute valeur survécurent sur les théâtres d’opérations présentant des espaces lacunaires, donc autorisant des pénétrations en territoire ennemi. Ces raids offraient en effet une précision dont les frappes aériennes restèrent incapables jusqu’à la mise au point des bombardiers en piqué dans les années 1930. Mais l’aviation n’en contribua pas moins à leur succès en leur fournissant du renseignement, voire en leur assurant un appui tactique. En témoignent les raids que T. E. Lawrence conduisit en 1917 contre le chemin de fer du Hejaz, et où les dromadaires firent bon ménage avec les avions. La guerre civile russe illustra également cette logique : pendant la grande offensive que les armées blanches basées en Ukraine lancèrent sur Moscou dans l’été 1919, le général Mamontov, ayant appris par le renseignement aérien l’existence d’une faille dans le dispositif bolchevique, y lança 8 000 cavaliers qui dévastèrent les voies ferrées, les ponts et les entrepôts de l’Armée rouge. Il contribua ainsi aux succès initiaux de l’offensive, même si les Rouges reprirent ensuite l’initiative.
Citons enfin les raids amphibies conduits dans des eaux dont l’attaquant n’a pas la maîtrise. Ce type particulier de frappe dans la profondeur conserva sa pertinence dans les deux guerres mondiales : la raison en fut là encore son avantage en termes de précision. Si le raid britannique du 23 avril 1918 contre Zeebruges ne perturba guère l’activité des U – Boote qui y étaient basés, celui du 27 mars 1942 sur Saint – Nazaire détruisit la seule forme de radoub française assez grande pour abriter le cuirassé Tirpitz. Quant au commando britannique débarqué par sous-marin sur la côte libyenne en novembre 1941 afin de tuer Rommel, son assaut contre la villa de ce dernier échoua parce qu’il ne s’y trouvait pas.
La permanence des principes
À l’heure des missiles et drones de précision, la préhistoire de l’aérobalistique a encore beaucoup à nous apprendre, ou plutôt à nous rappeler. Aussi performants que soient les nouveaux procédés d’action, ils ne peuvent en effet s’affranchir des constantes de la guerre, en particulier l’importance du renseignement et l’économie des forces.
Du renseignement dépend la qualité du ciblage, essentiel à la réussite d’une frappe dans la profondeur : c’est grâce à son réseau d’espions que la « secte des Assassins » réussit ses attentats spectaculaires au Moyen Âge ; c’est faute d’un réseau aussi performant que les Britanniques manquèrent Rommel en 1941. Les frappes aérobalistiques d’aujourd’hui disposent des moyens de renseignement les plus perfectionnés de l’histoire : ils ont permis aux forces américano – israéliennes d’éliminer l’ayatollah Khamenei dès le premier jour de leur offensive de février 2026.
L’économie des forces, quant à elle, consiste à articuler finement l’action principale et les actions secondaires chargées d’en préparer la réussite. Les frappes dans la profondeur relèvent de ces dernières. Si elles ne sont pas synchronisées avec l’action principale, elles sont inutiles, à preuve le raid de Zrínyi, que le gros de l’armée impériale ne put exploiter à temps, ou inversement la destruction du pont de Fontenoy, entreprise trop tard pour empêcher la capitulation de Paris. A contrario, l’action de Grierson fut parfaitement coordonnée avec celle de Grant, d’où sa portée stratégique.
En somme, les limites des frappes dans la profondeur sont celles de l’approche indirecte, qui n’a généralement de sens que comme soutien à une approche directe. On peut objecter que des frappes massives dans la profondeur changent la donne, mais cela reste à démontrer, et pour tout dire, cela nous semble douteux. L’issue de la guerre en cours au Moyen – Orient sera déterminante à cet égard.
Notes
(1) Aujourd’hui Osijek, dans l’est de la Croatie.
(2) Soldats de la garde nationale mobile.
Martin Motte