lundi 1 juin 2026

Au Japon, la grande réorganisation des services de renseignement a commencé

 

La Première ministre Sanae Takaichi a bien l'intention de muscler le renseignement japonais. Pour ce faire, elle a déjà franchi une première étape. Le 27 mai, la loi instaurant un Conseil national du renseignement a été votée à la Diète, le Parlement japonais. Le Conseil sera mis en place dès juillet et présidé par la Première ministre elle-même. Y prendront part un certain nombre de ministres (de la Justice, des Affaires étrangères, des Finances, de l’Industrie, des Transports et de la Défense), notamment.

Sa mission : centraliser les informations liées au renseignement et mettre fin aux cloisonnements entre les organismes existants, tels que l’Agence nationale de police, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Défense et l’Agence de sécurité publique. Il s'agira aussi d'enquêter sur les opérations de renseignement étrangères, notamment les opérations d’influence menées par des espions étrangers.

Membre du parti libéral-démocrate et héritière de Shinzo Abe, la très conservatrice Première ministre s'était fixé cet objectif ambitieux dès son arrivée au pouvoir, en octobre dernier, partant du constat, établi depuis des décennies, de la dispersion du renseignement en de nombreuses entités œuvrant sans véritable coopération. Il a aussi été motivé par des ratés récents de l'Agence de renseignement de la sécurité publique, ainsi que par l'arrestation de 17 hommes d'affaires japonais en Chine depuis 2014, dans le cadre d'une chasse aux espions menée par Xi Jinping. L'incertitude, enfin, autour de l'implication américaine auprès de Tokyo a été un autre élément déclencheur.

La Chine s'inquiète

Les partis d'opposition ont exprimé leur inquiétude face aux pouvoirs de la nouvelle entité, qui risque, estiment-ils, d'intensifier la surveillance des citoyens et de porter atteinte à la liberté d'expression et au droit à la vie privée – le Japon a adopté en 2013 une loi sur la protection des informations sensibles. Ils ont en conséquence exprimé leur souhait que ses pouvoirs soient contrôlés notamment par la Diète, une requête à laquelle le gouvernement n'a pas accédé.

"Il s'agit d'activités de renseignement contribuant à la gestion des affaires de l'Etat, notamment en matière de sécurité nationale et de lutte contre le terrorisme, a réfuté Sanae Takaichi auprès des journalistes. Je ne donnerai aucune instruction qui ne repose pas sur ces principes, il n'y aura donc pas d'atteinte inutile à la vie privée." Par ailleurs, elle a fait part de son intention de faire établir par le Conseil national du renseignement un document définissant ses orientations d’activité à moyen et long terme, qui inclura notamment des mesures visant à prévenir toute atteinte aux droits des citoyens.

Les préoccupations ne viennent pas que l'intérieur. Cité par l’agence de presse officielle chinoise Xinhua, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois Mao Ning a exprimé les réserves de Pékin et n'a pas hésité à remuer les souvenirs du passé colonial de l'archipel lors de la première moitié du XXe siècle. "Historiquement, les agences d’intelligence japonaises ont aidé à poser les fondements du militarisme japonais et de sa guerre d’agression [NDLR : le Japon a occupé la Chine à partir de 1937], et ont commis d’innombrables crimes contre les pays voisins d’Asie et le peuple japonais lui-même", a-t-il déclaré.

La Première ministre ne veut pas s'arrêter là. Jugeant nécessaire de réprimer les activités de renseignement menées par des puissances étrangères, elle entend également créer une véritable agence centrale de renseignement extérieur, qui aurait les contours de la CIA américaine. Rappelons que l'article 9 de la Constitution interdit au pays l'entretien d'une armée - il dispose toutefois de forces d'autodéfense - et l'engagement dans une guerre. Enfin, le Japon aspire à rejoindre le Five Eyes, l’alliance de renseignements réunissant les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada.

Bertrand Bouard

lexpress.fr