À peine cinq jours après Donald Trump, le président russe Vladimir Poutine a rencontré à Pékin mercredi 20 mai son homologue Xi Jinping pour y réaffirmer leur « coopération sans limites. » Une nouvelle visite qui a renforcé l’homme fort chinois dans son image de maître des horloges sur la scène mondiale, la Chine devenant de plus en plus le passage obligé des grands dirigeants de ce monde.
La Russie – en guerre contre l’Ukraine depuis plus de quatre ans – a nettement plus besoin de la Chine que l’inverse. Vladimir Poutine est venu à Pékin en vassal, sans parvenir à obtenir satisfaction sur son principal dossier qui est le lancement d’un nouveau gazoduc pharaonique, Power of Siberia 2, reliant les gisements de Sibérie à la deuxième puissance mondiale, pour compenser en partie les pertes des débouchés européens pour les hydrocarbures russes du fait des sanctions occidentales.
Le président russe était d’autre part, de l’avis de certains observateurs, à la recherche d’assurances chinoises, inquiet qu’il pourrait être d’un possible rapprochement entre la Chine et les États-Unis qui se ferait à ses dépens. Sur ce chapitre aussi, son hôte chinois ne lui aura peut-être pas donné toutes les assurances attendues.
Comme de coutume, le cérémonial d’une visite d’État était réglé au millimètre : le passage en revue de la garde d’honneur de l’armée chinoise en rangs serrés, des dizaines d’enfants sautillant d’une joie factice, agitant des drapeaux des deux pays à la vue des deux présidents sur l’immense place Tiananmen devant le perron du Grand Palais du Peuple au cœur de la capitale chinoise.
Dans le sillage de la première visite de Donald Trump depuis neuf ans, Xi Jinping a reçu au même endroit mercredi Vladimir Poutine pour un nouveau sommet qui, une fois de plus, place la Chine au centre du jeu face à une Russie affaiblie et isolée par la guerre en Ukraine et face aux États-Unis dont l’image est devenue exécrable sur la scène internationale.
Vladimir Poutine vient en moyenne une fois par an en Chine, celle-ci ayant été la 14e depuis 2013. Xi Jinping s’est de son côté rendu onze fois en Russie. Le président russe s’est entretenu plus de 40 fois avec Xi Jinping, les deux dirigeants se qualifiant de « meilleurs amis. »
Cette visite de deux jours, mardi 19 et mercredi 20 mai, avait cependant pour lui une importance particulière du fait de la venue préalable de Donald Trump et de la guerre en Iran dont il veut profiter pour rééquilibrer ses relations économiques avec Pékin. La Chine et, dans une moindre mesure la Russie, sont les deux seules puissances au monde à entretenir des liens directs et relativement étroits avec Téhéran et à avoir une diplomatie globalement alignée.
« Nous avons su approfondir sans cesse la confiance politique mutuelle et la coordination stratégique avec une persévérance inébranlable qui a résisté à mille épreuves, » a déclaré Xi Jinping, selon l’agence de presse d’État Xinhua. M. Poutine a quant à lui parlé mais sans convaincre de relations à un « niveau sans précédent, » en particulier dans le domaine économique.
Pas de résultat probant pour le mégaprojet de gazoduc Power Siberia 2
Le président russe est en effet reparti pour Moscou sans accord avec la Chine sur ce projet phare de gazoduc stratégique censé relier les plus grosses réserves de gaz naturel de Russie aux zones côtières de Chine. Un porte-parole du Kremlin a salué mercredi des « progrès » dans les discussions avec Xi Jinping mais, a-t-il souligné, « il reste à s’entendre sur certains détails. »
Si les deux pays ont partagé « une compréhension des principaux paramètres » du projet, notamment concernant le tracé du gazoduc et la façon dont il sera construit, aucun « délai de mise en œuvre » n’a été évoqué, a précisé ce porte-parole, Dmitri Peskov. Ce projet n’est d’ailleurs pas mentionné dans la longue liste d’accords bilatéraux publiés sur le site internet du Kremlin à l’issue de la rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping.
Seule vraie chance de compenser en partie les volumes d’exportations perdus vers l’Europe, ce gazoduc est particulièrement important pour la Russie. Selon les estimations, il permettrait de transporter quelque 50 milliards de mètres cubes de gaz par an, soit environ la capacité de Nord Stream 1, le premier des deux gazoducs qui reliaient la Russie et l’Allemagne, ce qui permettrait de doubler ses exportations de gaz vers la Chine. Pékin s’est jusqu’à présent montré hésitant à concrétiser ce projet, dont la capacité représenterait environ 12% de sa consommation de gaz. Sur le papier, cette liaison terrestre lui permettrait de sécuriser davantage ses approvisionnements.
Un protocole d’accord a été signé en septembre dernier, mais des désaccords persistaient ces dernières semaines, notamment sur la question du prix. L’an passé, Gazprom avait indiqué que le gaz serait vendu moins cher que le tarif pratiqué avec les clients européens. De plus, Pékin entend garder de la flexibilité et rechigne à s’engager à acheter des volumes fixes sur une longue période, comme le souhaite la Russie.
La Chine prend soin de diversifier ses sources d’approvisionnement, afin de ne pas être trop dépendante d’un seul fournisseur. En outre, le gaz ne représente que 10% de sa consommation énergétique, de plus en plus orientée vers l’électricité mais encore largement tournée vers le charbon et le pétrole.
L’arme énergétique permettrait à la Russie de rééquilibrer en partie un rapport de force toujours plus défavorable face à la Chine, à mesure que son économie est aspirée dans l’orbite chinoise. Si le commerce bilatéral s’est envolé depuis 2022 pour atteindre un record de 228 milliards de dollars en 2025, le marché russe reste marginal pour les entreprises chinoises, pesant moins de 5 % de ses exportations, loin derrière l’Asie du Sud-Est, l’Europe ou les États-Unis.
Xi et Poutine d’accord pour critiquer les États-Unis
De façon plus générale, les deux présidents ont, sans surprise, réaffirmé dans une déclaration leur vision partagée d’un monde « multipolaire » et appelé à « un nouveau type de relations internationales. » « Les tendances néocoloniales négatives telles que les approches unilatérales coercitives, l’hégémonisme et la confrontation entre blocs sont en hausse, » peut-on lire dans ce document, le pays visé bien que non mentionné étant les États-Unis.
Dans une critique de la guerre en Iran initiée conjointement par les États-Unis et Israël et face aux menaces répétées par Donald Trump de reprendre les attaques contre l’Iran, Xi Jinping a déclaré devant son hôte qu’il était « impératif de parvenir sans délai à un cessez-le-feu global, et qu’il est encore plus inacceptable de raviver les hostilités. »
La déclaration conjointe mentionne « la crise en Ukraine, » Xi Jinping et Vladimir Poutine s’accordant sur la nécessité de s’attaquer aux « causes profondes » du conflit. Elle souligne également que la Russie apprécie la « position impartiale » de la Chine.
Selon le Financial Times, Xi Jinping aurait déclaré à Trump lors de leur sommet que Poutine pourrait finir par regretter l’invasion. Pékin n’a jamais condamné « l’opération spéciale » russe en Ukraine, les experts occidentaux s’accordant pour estimer que la Chine accorde une aide directe et indirecte à la Russie sans laquelle il lui serait difficile sinon impossible de la poursuivre.
Bien que le pays dispose de vastes réserves de pétrole, la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont tout de même fait grimper les prix à la pompe et alourdit les coûts industriels de la deuxième économie mondiale, qui achète environ 80 % des exportations de pétrole iraniennes.
Moscou a profité de la crise en Iran et de la fermeture du détroit d’Ormuz pour augmenter ses exportations de brut vers son voisin. Selon Moscou, les livraisons de pétrole russe à la Chine ont augmenté de 35 % au premier trimestre, tandis que le commerce bilatéral total a dépassé les 200 milliards de dollars par an au cours des trois dernières années.
Les dernières statistiques du Centre de Recherche sur l’Énergie et l’Air propre (CREA en anglais) font certes apparaître une progression des exportations de combustibles fossiles de la Russie depuis le début du conflit en Iran, mais en réalité plutôt modeste en raison des frappes de drones ukrainiens qui ont visé les infrastructures russes.
C’est ainsi qu’en avril 2026, ces recettes ont augmenté de 4 % par rapport à mars, atteignant 733 millions d’euros par jour — le niveau le plus élevé depuis deux ans et demi. Cette croissance s’est produite malgré une baisse de 7 % des volumes d’exportation. Les recettes d’exportation de pétrole brut russe ont été freinées en avril, reculant de 9 % par rapport au mois précédent.
L’alignement sino-russe est là pour durer
Pour Claus Soong, analyste à l’Institut Mercator pour les études chinoises (MERICS), les déclarations sino-russes pendant cette visite permettent de penser que « l’alignement sino-russe ne sera pas affecté par le rapprochement [encore théorique] de la Chine avec les États-Unis. »
« Bien que Pékin et Moscou ne soient pas des alliés officiels, ils sont devenus plus importants l’un pour l’autre sur les plans stratégique et politique, en tant que sources de soutien et de levier dans leurs relations avec l’Occident, » a-t-il ajouté, cité mercredi par le quotidien japonais Nikkei Asia.
Pour le journaliste et analyste de la Chine américain d’origine chinoise Howard Zhang, la visite de Vladimir Poutine à Pékin a cependant pleinement donné la mesure de la dépendance croissante de la Russie à l’égard de la Chine qui est de facto devenue son suzerain.
« La conclusion principale est la suivante : les deux capitales décrivent le même partenariat, mais dans des registres si différents qu’elles racontent presque des histoires différentes. Pékin donne l’impression d’une institution chevronnée gérant les affaires avec sang-froid. Moscou donne l’impression d’un partenaire qui a besoin que cette rencontre aboutisse à des résultats, » explique-t-il dans sa dernière lettre d’information.
« Il existe un vieux principe chinois que tout observateur sérieux de la Chine finit par noter sur une fiche et garder à un endroit visible « 聽其言,觀其行, » soit « Écoutez ce qu’ils disent. Observez ce qu’ils font, » explique ce même expert.
Côté russe, les communiqués du Kremlin, des agences TASS, Novosti et d’autres médias officiels russes soulignent des « attentes très sérieuses, » un « niveau sans précédent, » côté chinois, le registre change sensiblement puisque l’agence Xinhua, la chaîne de télévision chinoise CCTV, le quotidien Global Times et les communiqués du ministère des Affaires étrangères chinois évoquent plus sobrement la « stabilité, » « l’énergie positive, » « une coordination stratégique de meilleure qualité, » « un rôle constructif dans les affaires internationales. »
De même, le protocole à l’aéroport faisait passer le même message par la cérémonie plutôt que par les mots. À l’arrivée de Trump, Pékin a déployé un accueil de plus haut niveau puisqu’il a été accueilli par le vice-président Han Zheng tandis que Vladimir Poutine a été accueilli par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, certes membre du Politburo et ministre des Affaires étrangères mais d’un rang protocolaire inférieur.
« Dans la grammaire méticuleuse du protocole d’État chinois, cette distinction n’est jamais fortuite. Pékin communiquait un message aux deux capitales avant même que Xi n’ait prononcé un mot : le partenariat avec la Russie est apprécié, mais il n’est pas équivalent » à celui avec les États-Unis, relève Howard Zhang.
De plus, le commerce bilatéral sino-russe qui s’élevait à 1 630 milliards de yuans (240 milliards de dollars) en 2025 a affiché une baisse de 6,5 % par rapport au record atteint en 2024, ce qui constitue la première baisse annuelle en cinq ans.
La Russie plus que jamais vassale de la Chine
« La Russie [avait] besoin que cette visite porte ses fruits, contrairement à la Chine. Pékin peut se permettre d’être patiente ; Moscou, qui soutient une économie de guerre sous le poids de sanctions prolongées, ne le peut pas, » explique-t-il encore.
Reste toutefois que Pékin et Moscou conservent une stratégie géopolitique commune bâtie sur leur détestation partagée de l’Occident qui constitue le socle de leur alliance de circonstance.
Ils « construisent de manière cohérente depuis au moins 2022 un projet spécifique : un monde dans lequel les institutions dirigées par l’Occident ne fixent plus les règles dominantes, et dans lequel la Chine et la Russie peuvent exercer leur autorité au sein de leurs sphères revendiquées sans avoir à rendre de comptes à l’extérieur, » insiste encore ce sinologue.
Si les relations économiques se sont considérablement renforcées entre la Chine et la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine le 22 février 2022, les importations russes n’ont représenté qu’environ 5 % des importations de la Chine en 2025, selon les douanes chinoises.
A l’inverse, la Chine a représenté plus du tiers des importations et plus du quart des exportations de la Russie en 2025, selon l’agence russe TASS. La Chine était aussi, fin 2025, le principal acheteur de pétrole brut et de charbon russes et le deuxième de gaz acheminé par pipeline, selon le Centre pour la recherche sur l’énergie et la propreté de l’air (CREA).
La visite de Vladimir Poutine à Pékin était programmée de longue date et n’a donc pas de lien direct avec celle de Donald Trump. L’occasion du sommet Xi-Poutine était le 30e anniversaire d’un « partenariat de coordination stratégique » et le 25e anniversaire d’un traité de bon voisinage que les deux hommes ont convenu de prolonger.
Le président russe a invité son homologue en Russie l’an prochain et a confirmé sa présence au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) en novembre prochain en Chine.
Le 4 février 2022, venu pour assister à l’ouverture à Pékin des Jeux olympiques d’hiver, Vladimir Poutine avait rencontré Xi Jinping pendant plusieurs heures à l’issue desquelles les deux dirigeants avaient pour la première fois annoncé une « coopération sans limites » entre la Chine et la Russie.
Le 4 juillet 2025, le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi avait fait preuve d’une sincérité inattendue lorsqu’il avait déclaré lors d’un entretien à Bruxelles avec Kaja Kallas, la responsable de la diplomatie de l’Union européenne, que « la Chine ne peut pas permettre un échec de la Russie en Ukraine. » Pékin livre notamment à la Russie des matériels électroniques à utilisation duale, c’est-à-dire également militaire, tels que des semiconducteurs et des composants pour la fabrication de drones qui se révèlent d’une utilité critique dans la guerre russo-ukrainienne.
Selon Reuters, la Chine aurait d’autre part formé plus de 200 militaires russes l’an passé, dont certains sont depuis déployés sur le front ukrainien, affirme l’agence qui cite des services de renseignements européens. Le quotidien allemand Die Welt confirme ces informations, précisant que selon des services de renseignement européens, plusieurs centaines de soldats russes ont participé fin 2025, sur six sites militaires différents en Chine, à des programmes de formation de l’Armée populaire de libération.
Les visites de Trump et Poutine, tout bénéfice pour Xi Jinping
Ceux-ci portaient sur « l’emploi de systèmes sans pilote, les contre-mesures électroniques contre les drones ainsi que des simulations de combat modernes, » poursuit le journal. Les participants étaient de différents grades et de différentes générations. Certains étaient membres de l’unité d’élite russe Rubicon spécialisée dans les drones. A l’issue de la formation, des dizaines d’entre eux ont participé début 2026 à des combats en Ukraine, dont certains à des postes de commandement, d’après Die Welt.
« Tout ce qui met la Russie en position de poursuivre cette guerre d’agression contre l’Ukraine constitue une menace pour la sécurité européenne, pour notre sécurité en Allemagne, » a commenté un porte-parole du ministère allemand des affaires étrangères, qui s’est cependant gardé de confirmer ou d’infirmer les révélations de Die Welt.
Ajoutée à une visite plutôt ratée de Donald Trump qui s’est achevée vendredi dernier et où il est clairement apparu en situation de faiblesse face à un Xi Jinping impérial, celle de Vladimir Poutine a montré, elle, une dépendance de plus en plus aiguë de la Russie à l’égard de la Chine.
Alexander Gabuev, directeur du Carnegie Russia Eurasia Center à Berlin, a résumé cet état de fait dans les colonnes du Financial Times le 19 mai : « La Russie se trouve dans une situation désespérée, à la recherche de nouvelles sources de revenus. »
Xi Jinping a tout lieu de se féliciter de ces deux visites d’où émerge encore un peu plus, par effet de miroir, l’image obsédante d’une Chine de plus en plus puissante qui aura désormais les coudées encore plus franches pour se présenter en « pays pôle de stabilité et faiseur de paix » dans un monde de plus en plus proche du chaos.
Pierre-Antoine Donnet

