vendredi 29 mai 2026

Soudan : les révélations explosives d’un chef de guerre

 

Considéré comme l’un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l’armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait défection. Dans une longue interview accordée le 20 mai à Al Jazeera, il vide son sac et dévoile les coulisses de son ancien mouvement qu’il décrit comme divisé et affaibli. Il dépeint son chef, le général Hemedti, comme un homme démoralisé et absent du terrain et présente les Émirats arabes unis comme les véritables patrons de cette guerre.

Un haut commandant se retourne contre son camp

Ali Rizqallah, plus connu sous le nom d’Al-Safana, est un commandant de terrain important. Il était notamment actif au Darfour-Nord et au Kordofan-Ouest. Il a participé à plusieurs opérations majeures des Forces de soutien rapide avant d’annoncer sa défection le 11 mai 2026. Sa parole a donc un poids particulier : il parle depuis l’intérieur même de l’appareil militaire des FSR, le groupe paramilitaire dirigé par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, en guerre contre l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan depuis plus de trois ans. Un conflit devenu l’une des plus graves catastrophes humanitaires au monde, avec des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés.

Dans son interview à Al Jazeera, Al-Safana affirme avoir choisi « le peuple soudanais », les déplacés et les réfugiés, et explique qu’il ne pouvait plus cautionner les violations commises par les FSR. Une posture attendue : il tente naturellement de se dédouaner des crimes commis par le mouvement auquel il appartenait encore il y a quelques jours. Ses déclarations offrent néanmoins une plongée rare dans les coulisses des FSR.


Al-Safana

Hemedti absent du Soudan et dépassé par la guerre

L’un des passages les plus intéressants de cet entretien d’une heure concerne le principal acteur de cette guerre, le général Hemedti. Le chef des FSR serait totalement absent du terrain ; il passerait l’essentiel de son temps au Kenya et aux Émirats arabes unis, avec parfois des passages au Tchad. Sa dernière présence réellement signalée au Soudan remonterait à 2025 dans la région de Nyala, au Darfour. Al-Safana affirme l’avoir rencontré récemment à Nairobi. Mais loin de l’image d’un chef de guerre dirigeant ses opérations depuis l’étranger, il décrit un homme profondément affaibli psychologiquement, démoralisé et dépassé par une guerre qui ne serait plus réellement sous son contrôle : « Il m’a donné des indications claires que cette guerre n’est plus entre nos mains. Si elle était entre nos mains, elle aurait été arrêtée ».

Puis Al-Safana renforce encore son propos en déclarant : « La guerre a dépassé notre contrôle. » L’ancien commandant affirme également qu’Hemedti souhaiterait négocier mais qu’il ne disposerait plus des moyens d’imposer une sortie de guerre. « Il appelle à la paix et à un accord 24 heures sur 24, mais il ne peut pas faire un seul pas en avant », explique-t-il avant d’ajouter cette phrase terrible : « S’il insiste pour arrêter la guerre ou négocier, ils pourraient lui tirer une roquette sur la tête ou l’assassiner. » L’ex-commandant ne dit pas qui se cache derrière ce « ils ». Mais la formule donne du corps à l’idée centrale de son témoignage : la guerre ne serait plus contrôlée par les FSR.

Les Émirats arabes unis au cœur du dispositif

L’autre révélation majeure de l’interview concerne le rôle des Émirats arabes unis.

Si de nombreux rapports d’experts, d’ONG et des enquêtes journalistiques accusent depuis longtemps Abou Dhabi d’implication directe dans la guerre, c’est la première fois que le coup est porté depuis l’intérieur. « Les Émirats combattent maintenant ouvertement », affirme Al-Safana. Puis il pose une question qui résume toute son accusation : « Hemedti n’a pas d’avions. Hemedti n’avait pas de drones. Alors à qui appartiennent ces avions ? Qui apporte les drones pour cette guerre ? » Il insiste également sur le rôle des aéroports, des corridors régionaux et des pays voisins qui, précise-t-il, ouvrent leurs infrastructures aux Émirats arabes unis et non aux FSR elles-mêmes.

Abdelrahim Dagalo, l’homme des opérations et des exactions

Alors que Hemedti apparaît, dans ce récit comme un dirigeant affaibli et itinérant, son frère Abdelrahim Dagalo est présenté comme le véritable chef opérationnel des FSR et comme l’homme de la ligne dure : « Toutes les violations et les catastrophes viennent de la personne responsable », affirme Al-Safana. Il accuse directement le frère d’Hemedti d’être derrière les exactions commises au Darfour, notamment à El-Geneina et El-Facher : exécutions extrajudiciaires, violences contre les civils, pillages et attaques contre les hôpitaux.

Ces accusations sont particulièrement lourdes alors que les FSR sont déjà visées par de nombreuses accusations de crimes de masse et de violences ethniques au Darfour. Difficile de savoir si Al-Safana ici cherche à amoindrir les charges contre Hemedti, afin de le préserver de la justice internationale, ou s’il y a une part de vérité. Probablement un peu des deux.

Des FSR fragmentées par les défections

Al-Safana décrit enfin des FSR complètement déstabilisées. Selon lui, les recrutements massifs ont profondément changé la nature du mouvement. « Ils ont recruté des tribus entières, du plus âgé au plus jeune », affirme-t-il, évoquant même l’enrôlement d’enfants. Il insiste surtout sur le manque de discipline et de cohésion interne. Beaucoup de combattants ne seraient pas des soldats permanents des FSR mais des recrues attirées par l’argent, la protection ou les alliances locales. « Ces gens ne sont pas des soldats permanents des FSR », explique-t-il, ajoutant qu’ils peuvent à tout moment abandonner le combat, vendre leurs armes ou désobéir aux ordres.

Là encore, s’il y a incontestablement une part de vérité dans ces descriptions, il ne faut pas minorer la dimension stratégique du témoignage d’Al-Safana, qui cherche aussi à se dédouaner et à survivre politiquement après sa défection. Toutefois ce départ intervient après ceux de deux autres cadres importants des FSR, Al-Nour Al-Qubba et Bashara al-Huweira, ainsi que la désertion de nombreux combattants. Autant d’éléments qui tendent à confirmer que les paramilitaires sont aujourd’hui réellement affaiblis et traversés par de profondes luttes internes. Car, comme le dit l’adage, on ne quitte pas une équipe qui gagne…

Le spectre d’une partition du Soudan

Dans cet entretien, Al-Safana évoque le risque de partition du Soudan de manière indirecte et nuancée, expliquant que l’affaiblissement d’Hemedti pourrait aboutir à un éclatement du pays. Mais dans d’autres interviews, notamment sur Al-Arabiya, il accuse clairement les FSR de chercher à partitionner le Soudan en contrôlant durablement le Darfour et le Kordofan avec « un soutien extérieur ». Une allusion transparente aux Émirats arabes unis qu’il présente tout au long de son témoignage comme les véritables patrons militaires de cette guerre. Dès lors, une question se pose : Abou Dhabi cherche-t-il à diviser le Soudan après l’échec de la prise de Khartoum, ou était-ce l’objectif depuis le début du conflit ?

Leslie Varenne

mondafrique.com