vendredi 29 mai 2026

Soudan : entre défis internes et ingérences étrangères, une guerre qui se poursuit indéfiniment

 

Le 26 octobre dernier, les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », ont pris le contrôle de la ville d’El-Facher, capitale du Darfour du Nord au Soudan, après un siège de dix-huit mois. Le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (SAF), a reconnu la chute de la ville et indiqué que ses troupes s’en étaient retirées. El-Facher était considérée comme un point stratégique important dans ce conflit. Pourquoi ? Qu’est-ce que sa chute nous indique sur la situation sécuritaire et politique du pays ?

El-Facher revêt une importance symbolique et stratégique. Historiquement, elle fut la capitale du Darfour lorsque la région était unifiée. Sous l’ancien président soudanais, Omar el-Béchir (renversé en avril 2019), elle devint la capitale du Darfour du Nord et est aujourd’hui le principal centre urbain de la région ainsi que la capitale du groupe ethnique Zaghawa, qui représente une minorité importante au Darfour tant d’un point de vue démographique que militaire. Politiquement, la prise d’El-Facher permet aux FSR de revendiquer le contrôle total du Darfour. Cependant, cette victoire ne constitue pas un véritable tournant dans le conflit. Des zones importantes échappent encore à leur autorité, car elles restent sous le contrôle de groupes indépendants. De plus, les FSR n’ont toujours pas réussi à établir une administration civile dans la région, y compris dans les zones qu’elles occupent depuis longtemps.

Depuis cette victoire, les FSR tentent de prendre le contrôle de la région du Kordofan, voisine du Darfour, avec deux lieux d’accrochage importants. Le premier est la ville d’El-Obeid, dans le Nord-Kordofan, où des combats intenses se déroulent dans sa grande périphérie, notamment autour d’Al-Bahra. El-Obeid possède un aéroport vital pour l’approvisionnement des troupes dans la région. Le deuxième est la ville de Babanusa, dans le Sud-Kordofan, où est stationné un important contingent des SAF. Si ces deux points parvenaient à être pris par les FSR, ils contrôleraient un territoire immense, comprenant le Darfour et le Kordofan. Dès lors, il n’y aurait pratiquement plus d’obstacles à lancer une nouvelle offensive vers Khartoum (la capitale de jure du Soudan), ce qui serait évidemment préjudiciable aux SAF.

Néanmoins, la bataille d’El-Facher et les massacres survenus durant cette phase ont provoqué un sursaut international. Depuis, la diplomatie américaine, mais aussi régionale, s’active pour tenter d’aboutir à un cessez-le-feu, à un accès humanitaire facilité, voire à des négociations politiques.

On parle de 50 000 morts, de 13 millions de déplacés, d’une famine confirmée (presque 25 millions de personnes affectées) et de plus de 30 millions de personnes dans le besoin, selon l’ONU. À l’aune de ces chiffres, à quoi les civils sont-ils confrontés quotidiennement ? Quelles sont les conditions sur place ?

Depuis le début de la guerre, les chiffres évoquent 50 000 à 150 000 morts et 13 millions de déplacés, dont presque un million se sont réfugiés dans les pays voisins (1). De plus, entre 25 millions et 30 millions de personnes ont besoin d’une aide alimentaire, notamment parce que certains déplacés se trouvent aujourd’hui dans des zones de famine. Or, l’accès à l’aide humanitaire est extrêmement précaire des deux côtés (FSR et SAF).

L’action des opérateurs humanitaires est limitée par les moyens dont ils disposent, que ceux-ci transitent par Port-Soudan ou par Adré, à la frontière tchadienne. De plus, les intervenants extérieurs sont tenus à un certain silence afin de ne pas froisser les autorités en place à Port-Soudan ou le commandement des FSR, officiellement basé à Nyala (capitale du Darfour du Sud).

Concernant les conséquences humanitaires de la bataille d’El-Facher, les humanitaires sur place indiquent que des dizaines de milliers de personnes sont portées disparues. Néanmoins, il faut attendre que la situation se décante et que de nouvelles enquêtes soient menées, pour ne pas s’appuyer seulement sur les récits des déplacés, qui arrivent traumatisés dans les camps et racontent des histoires terrifiantes, dont la véracité ne peut être confirmée. Ces enquêtes seront essentielles pour comprendre les responsabilités des uns et des autres ainsi que pour dénombrer les victimes.

Quels sont les obstacles à l’acheminement de l’aide humanitaire ?

Le gouvernement soudanais et les FSR n’ont pas les mêmes pratiques pour contrôler l’accès à l’aide humanitaire. Du côté du gouvernement, toute aide est conditionnée à l’octroi d’une vingtaine de permis délivrés par différents services de l’État. Ainsi, une fois que l’aide est déchargée à Port-Soudan, la sortir de la ville nécessite de résoudre de nombreux obstacles bureaucratiques. De plus, la route est jalonnée de points de contrôle, tenus aussi bien par l’armée régulière que par des milices alliées. Ces dernières s’assurent que l’aide est destinée prioritairement à leurs zones d’influence ; le cas échéant, elles la bloquent.

Du côté des FSR, même s’il existe un organisme délivrant relativement rapidement les autorisations de passage, un problème survient lorsque les convois entrent sur le territoire soudanais après avoir transité par le Tchad. Aux points de contrôle routiers, les responsables tiennent ou ne tiennent pas compte de cette autorisation. Ils exigent fréquemment de l’argent ou une partie des vivres et des médicaments pour laisser passer les cargaisons, ou bien en interdisent simplement le passage. Cette situation contraint les humanitaires à renégocier, engendrant un double cout : d’une part, cela limite la quantité des biens qui parviennent aux camps de déplacés et, d’autre part, cela réduit la capacité globale d’aide. En outre, les Nations Unies, soucieuses de ne pas froisser le gouvernement de Port-Soudan, veillent souvent à ce que les convois soient essentiellement gérés par des ONG, excluant les agences onusiennes, ce qui réduit significativement les volumes acheminés. Ne pas avoir respecté le veto de Port-Soudan a failli provoquer l’expulsion de deux dirigeants du Programme alimentaire mondial (PAM), en dépit de l’urgence à El-Facher et ailleurs.

Les récits présentent une guerre civile entre deux généraux, mais qu’en est-il des différentes ingérences étrangères dans le conflit ? En quoi la région est-elle un point stratégique pour ces acteurs étrangers ?

Le Soudan n’est pas sur une planète isolée : il a toujours été soumis aux influences régionales. Initialement, cela se manifestait principalement sous des formes politiques, diplomatiques et surtout financières. Lorsqu’Omar el-Béchir a été renversé, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite ont joué un rôle économique important et positif afin de stabiliser la monnaie soudanaise au début du gouvernement civil. Le coup d’État d’octobre 2021 a été précédé par la suspension des paiements émiriens. Cette action a renforcé la légitimité du putsch, en soulignant l’incompétence du gouvernement civil.

À l’éclatement du conflit, les acteurs régionaux ont rapidement fourni un soutien militaire significatif aux deux belligérants. Dès les premiers jours, les FSR ont accusé les militaires égyptiens d’avoir fourni des pilotes d’avions. De leur côté, les SAF ont accusé les EAU de livrer des armes aux FSR en passant par le Tchad. Cela s’est organisé dans les premiers mois de la guerre, après avril 2023. À partir de juillet 2023, ce système d’alliance était en place, bien que nié par tous. Ainsi, les EAU n’admettent fournir que de l’aide humanitaire, en dépit des enquêtes affirmant le contraire. Du côté du gouvernement soudanais, il y a eu une aide égyptienne, à l’aune des relations symbiotiques entre les deux armées, mais également des aides iraniennes, russes et turques. À ce jour, il y a aussi des armements pakistanais achetés par les SAF grâce à l’argent du Qatar. Il ne s’agit pas pour autant d’une guerre par procuration, bien que cette assistance régionale prolonge et intensifie le conflit. Les motivations des acteurs régionaux reposent sur des relations historiques complexes. Les EAU justifient leur implication par la nécessité d’éviter la résurgence du régime d’Omar el-Béchir, tout en passant sous silence leurs vastes intérêts miniers et agricoles au Soudan ainsi que leurs ambitions sur la mer Rouge.

De son côté, l’Égypte privilégie l’établissement d’un pouvoir militaire. Elle considère les FSR comme illégitimes, estimant que les SAF sont la seule institution nationale viable pour diriger le pays, et n’a aucune sympathie pour Hemedti, qui a de bonnes relations avec Addis-Abeba. Ce choix est également stratégique, car l’Égypte voit tout régime civil et démocratique comme une menace pour la stabilité de son propre modèle politique. Enfin, l’Arabie saoudite, bien qu’elle s’accorde avec l’Égypte sur le rejet d’un retour des islamistes au pouvoir — position contrastant avec celle du Qatar ou de la Turquie — s’oppose fortement à l’implantation d’infrastructures émiriennes sur la mer Rouge. Cette opposition est nourrie par la rivalité stratégique entre les deux nations du Golfe, exacerbée par des différends personnels entre dirigeants et par des projets concurrentiels sur le territoire soudanais.

Quelles sont les répercussions de cette guerre dans les pays voisins ?

Il est souvent avancé qu’une large coalition soutient les SAF, tandis que seuls les EAU appuient les FSR. Cette vision est réductrice. Des pays voisins ont explicitement ou officieusement favorisé Hemedti : la Libye de Khalifa Haftar, le Tchad de Mahamat Idriss Déby, le Soudan du Sud de Salva Kiir, le Kenya de William Ruto et l’Éthiopie d’Abiy Ahmed. Ces pays ont, à divers moments, facilité le recrutement et la logistique des FSR, motivés par des intérêts économiques des dirigeants ou par des considérations géopolitiques. Ils ont ainsi tiré un bénéfice temporaire de la guerre, en dépit du fardeau des réfugiés soudanais qu’ils accueillent. Comme toujours, ce sont les dirigeants qui sont récompensés financièrement, tandis que la population supporte le poids des réfugiés sur des infrastructures souvent extrêmement précaires, voire inexistantes. C’est notamment le cas au Tchad et au Sud-Soudan, où la crise humanitaire liée à cette guerre est aiguë.

Quel est le rôle du QUAD et des États-Unis dans la médiation du conflit ?

Depuis juin 2025, la diplomatie américaine se concentre davantage sur la crise soudanaise. Les États-Unis ont constitué un groupe de négociation quadrilatéral (QUAD), réunissant l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte. Ce format est crucial car il inclut les puissances jouant un rôle déterminant dans le soutien à la guerre. Un cessez-le-feu négocié par le QUAD serait donc susceptible d’être respecté au niveau régional. Toutefois, une première session de pourparlers a tourné court en juin, en raison de deux problèmes persistants. D’une part, les SAF refusent d’être considérées comme une simple partie au conflit, revendiquant leur statut de gouvernement légitime et reléguant les FSR au rang de rébellion. Inversement, les FSR contestent radicalement toute légitimité à ce gouvernement, une position en partie corroborée par le refus de l’Union africaine de reconnaitre l’actuel gouvernement soudanais. La médiation américaine doit affronter cette profonde divergence sur la reconnaissance institutionnelle. D’autre part, la feuille de route américaine mentionne l’exclusion des islamistes de l’avenir politique du Soudan ainsi que des deux belligérants. Or, cette composante islamiste est essentielle au sein des milices alliées aux SAF. Conscients qu’un accord de paix dans ces conditions signerait leur marginalisation politique, les islamistes se montrent hostiles à toute négociation. Le rapport de force militaire oblige les SAF à maintenir cette alliance vitale, ce qui engendre des refus catégoriques face aux propositions américaines.

Les postures des belligérants diffèrent aussi quant à leur forme d’engagement : les FSR acceptent formellement les négociations, ce qui ne les engage que très peu. Beaucoup d’observateurs doutent de leur capacité réelle à mettre en œuvre un cessez-le-feu sur le terrain, même après un accord signé. L’alliance de l’armée avec les islamistes est certes politiquement problématique, mais elle est compensée par l’existence de chaines de commandement claires d’un point de vue sécuritaire. À l’inverse, si les chefs des FSR décidaient un cessez-le-feu, la faiblesse relative de leur chaine de commandement obligerait au déploiement d’une énergie considérable pour en obtenir le respect. En conclusion, la situation actuelle est marquée par ces multiples blocages. Néanmoins, compte tenu de l’ampleur du désastre, on peut espérer une évolution, en particulier sur le plan humanitaire, même si l’on doit rester sceptique quant aux avancées politiques concrètes.

Que reste-t-il du Soudan en tant que pays, en termes d’unité politique et civile ? Quelles sont les perspectives pour une résolution du conflit, notamment à l’idée d’une possible partition ?

Aujourd’hui, le concept de partition du Soudan n’est pas pertinent, car personne n’en veut. Bien qu’un état de fait futur puisse y mener, la situation actuelle ne s’y prête pas. Les FSR, par exemple, auraient pu consolider leur position au Darfour et s’y déclarer souveraines ; au contraire, elles ont choisi de poursuivre l’offensive vers Khartoum. La partition ne constitue donc pas une préoccupation immédiate, mais plutôt une éventualité lointaine. En parallèle, un processus international de résolution se met en place, basé sur une feuille de route encore sommaire mais connue. Les questions relatives à l’établissement d’un gouvernement civil seront probablement clarifiées par les efforts diplomatiques et politiques futurs.

Un problème fondamental, souvent occulté dans le débat public occidental, mérite d’être souligné. Il est essentiel de prendre conscience que le Soudan, au moment du renversement d’Omar el-Béchir, était une société dont l’économie était quasi effondrée. Les bénéfices de l’exploitation minière sont marginalement investis dans le pays — en fait, surtout pour payer les salaires des militaires et financer la guerre.

Cette crise économique radicale, qui remonte à la sécession du Soudan du Sud en 2011 et qui s’est considérablement accentuée depuis, a provoqué de profondes déchirures au sein du tissu social soudanais, se manifestant notamment par une montée de l’ethnicité observable partout. Ainsi, interpréter les événements au Darfour comme un simple conflit entre FSR et SAF est largement insuffisant. Ce qui s’est déroulé à El-Facher, par exemple, a été principalement vécu comme une guerre entre les Arabes du Darfour (à ne pas confondre avec les Arabes de la vallée du Nil) et les communautés zaghawas de la région et leurs mouvements armés. Leur défaite face aux groupes arabes marque une étape supplémentaire dans un conflit qui s’étale sur au moins deux décennies.

Cette dimension ethnique se retrouve également du côté du gouvernement. Lors de la reprise de certaines villes autour de Khartoum en début d’année, les SAF et leurs milices alliées ont procédé à des arrestations, à des exécutions et à des tortures ciblant des individus associés aux groupes sociaux et ethniques soutenant les FSR. De même, des tensions régionales s’observent au sein de l’armée et même au sein des factions islamistes.

Ces fractures étaient déjà apparentes à la fin du régime d’El-Béchir, mais elles se sont radicalisées depuis 2019. Ce contexte révèle un problème majeur : certains Soudanais vont jusqu’à considérer que leur pays n’existe plus en tant que nation unifiée, mais s’est réduit à un conglomérat de tribus où les allégeances ethniques priment souvent sur les positionnements politiques affichés.

Il est donc crucial de comprendre la gravité de cet enjeu. Cependant, interpréter l’ensemble des événements actuels comme une guerre ethnique constituerait un contresens majeur, avec des effets dramatiques sur la compréhension de la dynamique du conflit.

Note

(1) Nations Unies, « Soudan : la plus grande crise humanitaire au monde », 10 avril 2025 

(https://​news​.un​.org/​f​r​/​s​t​o​r​y​/​2​0​2​5​/​0​4​/​1​1​5​4​666).



Rachele Luisari 

Roland Marchal

areion24.news