Bien que bordée par l’océan Indien, l’Inde ne s’est que peu tournée, historiquement, vers cet espace maritime. Pourtant, son importance géopolitique et commerciale croissante et le développement de l’influence chinoise poussent New Delhi à mieux définir sa stratégie : les opportunités économiques, politiques et militaires ne peuvent être ignorées dans un contexte où l’Asie devient le centre de la mondialisation.
Avec ses 7 000 kilomètres de littoral, l’Inde est largement ouverte sur l’océan Indien et ses quelque 70,5 millions de kilomètres carrés. Elle y est connectée par de grands ports, hérités des comptoirs européens, dont la hiérarchie est dominée par Mumbai, Mundra, Chennai, Visakhapatnam et Kolkata. À l’heure de la montée en puissance d’une Union indienne membre des BRICS et cinquième puissance mondiale en termes de PIB en 2024 (devant le Royaume-Uni et la France), cet espace maritime a pris une dimension stratégique : traversé par des corridors majeurs du commerce mondial (50 % du trafic de conteneurs, 80 % de celui des hydrocarbures), il est bordé par le canal de Suez, les détroits d’Ormuz, de Bab el-Mandeb et de Malacca. Anciennement marqué par la présence coloniale, dont demeurent quelques bribes – les possessions françaises d’outre-mer, le territoire britannique de Diego Garcia (abritant une base militaire américaine) –, l’océan Indien est de plus en plus un espace d’affirmation chinoise.
Compétition avec la Chine
Confrontée au « dilemme de Malacca », qui désigne le risque que fait peser ce verrou sur ses flux commerciaux malgré le recul de la piraterie, Pékin, avec les nouvelles routes de la soie, renforce ses liens avec des pays hostiles à New Delhi, tels la Birmanie ou le Bangladesh. Ce qui se traduit notamment par des investissements portuaires et/ou la négociation de facilités navales, comme à Gwadar (Pakistan), à Hambantota (Sri Lanka) et à Djibouti.
Dans cette compétition qui l’oppose à la République populaire – avec qui les tensions sont déjà vives concernant des contestations de frontières terrestres –, l’Inde nationaliste du Premier ministre Narendra Modi (depuis 2014) réplique en affirmant sa présence : investissements dans le port iranien de Chabahar, participation à la lutte contre la piraterie (opération « Atalante »), accès aux installations françaises de la région, base à Duqm (Oman), facilités portuaires aux Seychelles et à Maurice… Elle peut aussi compter sur plusieurs atouts, comme ses territoires insulaires avec les archipels de Lakshadweep et d’Andaman-et-Nicobar, qui contribuent à étendre sa zone économique exclusive (ZEE, de 2,3 millions de kilomètres carrés), ou la présence d’une importante diaspora (32,28 millions de personnes en 2023) installée dans le monde entier, notamment dans la péninsule Arabique – la communauté la plus nombreuse se trouve aux Émirats arabes unis, avec 3,42 millions d’individus –, en Malaisie (2,98 millions) et en Afrique du Sud (1,56 million).
Souveraineté diplomatique, faiblesse militaire
Longtemps ignoré – la religion hindoue estime que traverser les mers entraîne la perte de la caste, donc de la respectabilité sociale –, l’océan permet de comprendre l’évolution de l’autoreprésentation de l’Inde sur l’échiquier international. Le pays se considère comme une puissance mondiale à égalité avec les Occidentaux, aspirant, par exemple, à devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et n’hésitant pas à affirmer ses positions sur des conflits sans forcément s’aligner sur Londres, Paris ou Washington. Ainsi, en février 2022, New Delhi n’a pas condamné l’invasion russe de l’Ukraine, et, en octobre 2023, a soutenu Israël dans sa réponse militaire aux attaques du Hamas.
Reste à moderniser une marine en retard sur les plans qualitatif et quantitatif par rapport aux puissants navires chinois : forte, entre autres, de deux porte-avions, d’une trentaine de frégates, de corvettes et de patrouilleurs, d’une quinzaine de sous-marins, l’Inde est dépendante des technologies des grands fournisseurs d’armements, principalement la Russie, la France, les États-Unis et Israël (dans cet ordre). Sur la période 2018-2022, elle est ainsi le premier importateur mondial d’armes (11 % du total), même si elle vise à nationaliser au maximum ses programmes et, qu’en termes absolus, ses dépenses militaires sont loin des chinoises (81,4 milliards de dollars, contre 292 milliards).
Stratégiquement, l’Inde s’entoure d’alliés solides, en organisant des manœuvres annuelles avec l’armée française (exercice « Varuna ») et en participant au Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Diplomatiquement, afin de contrer l’influence de la Chine, notamment auprès de petits pays, New Delhi use de sa place de membre fondateur de l’Association des États riverains de l’océan Indien (IORA, en anglais) pour s’assurer une « projection océanique », comme aux Maldives et au Sri Lanka, deux nations tentées par les appels de Pékin, qui y déploie des projets d’infrastructures financés par la dette. Économiquement, l’Inde a profité du sommet du G20 qu’elle accueillait en septembre 2023 pour annoncer un corridor commercial l’unissant à l’Europe en passant par le Moyen-Orient (IMEC), « alternative » aux nouvelles routes de la soie chinoises. La guerre de Gaza, déclenchée en octobre 2023, rappelle les limites d’un tel projet, qui ne saurait se réaliser avant plusieurs années…
L’Inde face à l’océan
Clara Loïzzo
Laura Margueritte
