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mercredi 14 octobre 2026

Niger: le régime dit vouloir s’attaquer à la « mafia du pétrole »

 

Le Conseil des ministres du 9 octobre a tranché en faveur du maintien des prix à leur niveau actuel, 499 francs CFA pour l’essence et 618 pour le gasoil, en légère baisse par rapport aux prix antérieurs au coup d’État du 26 juillet 2023. Pourtant, les jours précédents, tout semblait prêt pour l’annonce d’une mauvaise nouvelle pour les Nigériens déjà engluées dans une crise persistante. Réuni en session extraordinaire à l’initiative du général Abdourahamane Tiani, l’organe consultatif du pays, le Conseil consultatif de la Refondation (CCR), avait préconisé le 6 octobre l’augmentation des tarifs à la pompe pour calmer les tensions sur le marché et réduire la pression liée aux subventions de l’État. A l’ordre du jour de la session : la campagne agricole 2026 et « la sécurisation de l’approvisionnement et de la distribution des produits pétroliers sur l’ensemble du territoire national. » Croyant, sans doute, bien faire, le CCR s’était rangé à l’avis du ministre du Pétrole, Hamadou Tinni, partisan d’une augmentation des prix à la pompe dans un contexte de déficit abyssal de la société nationale des hydrocarbures, la SONIDEP. Hamadou Tinni n’était pas le seul à défendre cette option, qui aurait surtout bien arrangé les affaires de son homologue des Finances.

Une pénurie incompréhensible

Pour les Nigériens, cette situation est inexplicable: leur pays est devenu, il y a trois ans, exportateur de pétrole brut (110 000 barils/jour) et 20 000 barils/jours de cette production sont dévolus au Niger et raffinés, sur place, par la raffinerie de la SORAZ. Ces 20 000 barils/jour sont destinés au marché national, dont le besoin est estimé à 7000 barils/jour, le reste, 13 000 barils/jour, étant vendu à l’export dans les pays voisins. Comment donc le pays pouvait-il subir une pénurie de carburants ?

Au-delà des explications techniques qui vont suivre, le problème de fond est que le système pétrolier du pays est de longue date, comme le dit un cadre politique nigérien, « une véritable mafia » adossée à un système national opaque et propice aux malversations puisqu’il repose largement sur de la cavalerie à grande échelle.

La SONIDEP, la société pétrolière du Niger, doit des sommes colossales (dont le montant n’a jamais été rendu public) au raffineur national, la SORAZ. Cette dernière a donc obtenu, en attendant d’avoir une perspective d’apurement de son passif, un passe-droit qui lui permet de vendre des produits raffinés à l’export en court-circuitant le monopole théorique de la SONIDEP et de rentrer ainsi des liquidités dans la caisse. Pendant ce temps-là, la SONIDEP, avec le carburant qu’elle ne paye pas mais enlève à la SORAZ, alimente les groupes électrogènes de la compagnie nationale d’électricité (la NIGELEC) et fournit en carburant l’armée et l’administration, creusant le trou sans fond de sa dette puisque ces deux gros clients relèvent de l’État, qui ne paye pas. L’État, lui, fixe le prix du kilowatt/heure et subventionne la NIGELEC pour lui permettre de facturer le prix de l’électricité en dessous de son prix de revient.

Le circuit du pétrole nigérien, du bassin d’Agadem au golfe de Guinée. Sur la route, la raffinerie de la SORAZ, à Zinder.


La mafia du pétrole

La puissante mafia du pétrole, présente à tous les maillons de la chaîne amont et aval, a tendance à happer tous les acteurs du secteur. Parmi les malversations, l’une des dernières en date consiste, de la part de certains distributeurs d’hydrocarbures, à détourner au Nigeria via des circuits clandestins les hydrocarbures officiellement achetés pour alimenter les stations service du Niger. En effet, depuis la suppression par le Nigeria de la subvention sur les hydrocarbures, en 2023, le prix à la pompe a beaucoup augmenté dans ce pays et l’essence nigérienne vendue par la SORAZ y est devenue attractive. Ainsi, une partie de la production destinée au Niger sort de l’espace national, créant une pénurie que la SONIDEP se voit contrainte de compenser en achetant à prix d’or des hydrocarbures… au Nigeria.

Des déficits de super et de gasoil

Pour régler ce problème, certains membres du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) au pouvoir ont imaginé une solution : tarir la fraude par l’augmentation du prix de l’essence. Le 6 octobre, le ministre du Pétrole Hamadou Tinni a exposé la situation financière difficile des hydrocarbures dans un discours largement médiatisé. Il a dressé un point précis de la situation, expliquant que « le super constitue aujourd’hui le principal facteur de tension du dispositif national d’approvisionnement », avec un déficit qui s’est creusé de 47,25 millions de litres en 2024 à 196,62 millions de litres sur les huit premiers mois de 2026. «Le besoin d’importation devient ainsi une composante de plus en plus importante de l’approvisionnement du marché ». Or, les produits importés peuvent être achetés à un prix supérieur au prix concédé par la SORAZ, ce qui « peut accroître la pression sur la trésorerie de la SONIDEP ».

Il en va un peu différemment pour le gasoil, dont le solde est positif certaines années. Mais pas en 2026 : sur les huit premiers mois de l’année, « un déficit de 52,60 millions de litres apparaît ». Or, c’est bien le gasoil qui est utilisé dans le transport, les mines et les groupes électrogènes de la société nationale d’électricité. Le ministre pointe des « écarts entre livraisons SORAZ et sorties SONIDEP », qu’il se refuse à « interpréter automatiquement comme des volumes fraudés ou sortis clandestinement du territoire »  mais plutôt comme un « signal d’alerte».

Pour Hamadou Tinni, il faut distinguer la question de la « sécurisation physique de l’approvisionnement » intérieur et celle de « la soutenabilité financière du mécanisme de fourniture » du marché national. En ce qui concerne la production de la raffinerie de Zinder, le ministre a expliqué qu’elle livrait environ 1,5 million de litres par jour, sur une capacité installée de 20 000 barils par jour. Cette « capacité installée n’est pas une capacité disponible tous les jours de l’année », a-t-il dit sans expliquer pourquoi.

Tentative de fragilisation du général Tiani

Pensant s’inscrire dans la volonté présidentielle, les délégués du Conseil Consultatif de la Refondation ont embrassé cette position et prôné, en conclusion de leurs travaux, une augmentation « raisonnable » du carburant à la pompe, sans sembler réaliser que cet aveu d’impuissance à juguler la mauvaise gouvernance du secteur était également une remise en cause fracassante des promesses de la refondation.

Pour un acteur du régime, cette entreprise relevait d’une volonté souterraine de fragiliser Abdourahmane Tiani, déjà secoué le 29 août par une tentative de coup d’État avortée à l’aéroport de Niamey. Cette source a dit ne pas savoir précisément d’où venait la manipulation, si ce n’est qu’elle était bien partie de l’intérieur du pouvoir.

L’affaire a fait grand bruit dans l’opinion nigérienne, vent debout contre l’augmentation des prix du carburant, sujet très sensible depuis l’origine de l’exploitation pétrolière. La presse et de nombreux internautes se sont exprimés sur le sujet. Le quotidien privé L’Enquêteur, sous la plume de Soumana Idrissa Maïga, s’est insurgé sous le titre  « Le peuple n’est pas une caisse de secours ! » : « le portefeuille du citoyen n’est pas un puits sans fond. Il faut le rappeler au moment où le Conseil Consultatif de la Refondation (CCR) recommande d’envisager une hausse des carburants ‘ dans des proportions raisonnables’. » Issoufou Boubacar Kado Magagi, spécialiste de finance publique et ancien inspecteur d’État, a défendu la même ligne sur Facebook : « Rien ne prouve en augmentant les prix des hydrocarbures que la production croîtra. En effet, en 2022, le prix du gasoil a été revu à la hausse [et cela] n’a pas empêché la mafia de créer les pénuries du gasoil et du gaz domestique au Niger. La problématique se situe au niveau de la gestion de la SONIDEP et de la SORAZ (…) Les pénuries des hydrocarbures sont les conséquences d’une mauvaise gestion de l’économie du pétrole. »

Interpellant Bana Wagana Ibrahim, soutien du régime et conseiller au CCR, autre avocat de la hausse des prix, des Nigériens s’interrogent sur la pertinence de ces importations coûteuses, l’incapacité de la SORAZ à couvrir le besoin national ou préconisent une augmentation de la quantité de brut réservée au Niger. Un autre, invoquant le rôle du régime socialiste déchu dans l’architecture du secteur pétrolier, s’exclame : « Ressortez votre liste des grands dossiers et scandales financiers…Battez-vous pour que tous les indélicats paient… Vous savez bien comment la SONIDEP est gérée…pas besoin d’un long audit. »

Autopsier le circuit du carburant

Ces questions de fond sur la gouvernance du secteur sont reprises par un consultant indépendant, Hamidou Issoufou Alfaga, dont le texte a beaucoup circulé. « Depuis plusieurs années, chaque tension sur le carburant conduit naturellement à regarder du côté du prix. Mais le prix n’explique pas tout. Lorsqu’un écart apparaît entre production, importation, stockage, distribution et consommation, la première réaction ne devrait pas être de demander au citoyen de payer davantage. La première réaction devrait être de comprendre. Où sont passés ces volumes ? »

Concernant l’explosion des importations de super évoquée par le ministre, Hamidou Issoufou Alfaga estime qu’elle ne peut pas être traitée « comme une anomalie ordinaire » et il appelle « à une autopsie complète du circuit du carburant : de la production au dépôt, du dépôt à la station-service, de la station-service au consommateur, des importations aux stocks, des stocks aux ventes, des zones de production aux zones de consommation et des frontières aux marchés intérieurs.»

Pour l’auteur, l’augmentation des prix à la pompe est une « fausse solution » qui ne résoudra pas mécaniquement « les problèmes de fraude, de pertes ou de mauvaise traçabilité ». « La vraie bataille est contre les dysfonctionnements, les fuites, les circuits irréguliers et l’inefficacité », conclut-il.

Fraude « savamment orchestrée contre le peuple nigérien »
Finalement, Abdourahmane Tiani s’est rangé du côté des usagers. Le Conseil des ministres du 9 octobre a estimé que « les perturbations observées dans la filière [étaient] la résultante des contraintes structurelles et de gouvernance qui affectent la chaîne de production, de transport et de distribution des produits pétroliers. » « Des circuits informels et des cas de fraude entretiennent la pénurie et la surenchère des produits pétroliers», avoue le communiqué du Conseil des ministres, qui annonce la mise en place d’un comité technique, placé sous l’autorité du Premier ministre, « pour identifier, à différents niveaux de la chaîne, les obstacles inhérents au segment pétrolier et proposer les mesures correctives appropriées. » Des instructions ont aussi été données « aux forces de contrôle pour traquer et poursuivre les auteurs, coauteurs et complices des opérations de fraude savamment orchestrées contre le peuple nigérien. »

Mis en place le 12 octobre, le comité comprend tous les ministres et hauts responsables du pays concernés par l’approvisionnement en hydrocarbures et sa régulation. Lors de la cérémonie d’installation, Mahamane Ali Lamine Zeine a annoncé sa mission herculéenne : « garantir la disponibilité continue des hydrocarbures sur l’ensemble du territoire national,  renforcer la production de la Société de raffinage de Zinder (SORAZ) et résorber, dans un délai de trois mois, les dettes accumulées entre l’État et les principaux acteurs de la chaîne pétrolière. »

Pour cela, le comité devra identifier les obstacles dans la distribution, œuvrer à l’augmentation progressive de la capacité de la SORAZ en coordination avec la China National Petroleum Corporation Niger Pétroleum (CNPCNP), restructurer et apurer, dans le cadre d’un plan de trois mois, les créances et dettes croisées entre l’Etat, la SONIDEP, la NIGELEC, la SORAZ et la CNPCNP après en avoir fait l’audit, élaborer un programme de livraison de gasoil pour faire face à l’approvisionnement des centrales thermiques de la NIGELEC et proposer un plan de changement de combustible (à travers, à court terme, l’importation de gaz ou de fioul algérien et à moyen terme, le recours au gaz national), préparer un plan d’approvisionnement et de stockage en prévision de la grande maintenance de la SORAZ en 2027 et, enfin, coordonner et assurer les suites judiciaires des actions des forces de contrôle contre la fraude et les circuits informels de distribution. Créé pour une durée de douze mois, le comité « pourra être prorogé jusqu’à la fin de la grande maintenance de la SORAZ et au rétablissement d’une situation normale d’approvisionnement du pays. »

Dans la même lancée, le général Abdourahmane Tiani a placé le 8 octobre une nouvelle directrice générale à la tête de la SONIDEP, la douanière Oumar Fatimata Marafa Salifou.

La mise en ordre du secteur des hydrocarbures peut enfin commencer.

Nathalie Prevost

mondafrique.com