vendredi 25 septembre 2026

Parités de pouvoir d’achat : un révélateur du niveau réel des efforts de défense entre nations

 

En période de tensions internationales ou de guerres, il est important d’évaluer le niveau réel des efforts militaires des différents pays. Cependant, la comparaison n’est pas aussi facile et évidente qu’il n’y paraît en raison de nombreuses distorsions qui faussent la perception des rapports de force militaires et de leur évolution. Convertir les dépenses nationales en parités de pouvoir d’achat permet d’avoir une meilleure appréhension en réduisant les risques de mauvaises interprétations des chiffres disponibles – avec de réelles surprises.

La forte augmentation des dépenses militaires, ces dernières années, nous amène à regarder de plus près les chiffres disponibles pour les comparaisons internationales afin d’évaluer les risques possibles de conflit et leurs conséquences. Par exemple, le Président Trump a-t-il raison de demander un budget de 1 500 milliards de dollars pour 2027 ? Ceci est a priori surprenant quand la Chine ne dépense que 336 milliards de dollars.

Une analyse plus fine montre que les comparaisons sont difficiles à établir. Il est important d’éviter de mauvaises interprétations – ce qui est une gageure car de multiples biais existent et conduisent à une lecture erronée de la réalité des efforts militaires et des rapports de force qui en résultent.

L’analyse annuelle des dépenses militaires mondiales du SIPRI fait autorité, car il s’agit de l’étude la plus complète et la plus objective disponible. Elle repose aussi sur une méthodologie précise qui évite de comparer des chiffres nationaux très souvent hétérogènes. Ceux-ci peuvent ainsi prendre en compte une partie seulement des dépenses militaires ou, au contraire, inclure des dépenses sans relation directe avec l’effort de défense.

À cela s’ajoutent des distorsions majeures de nature économique qui faussent les perceptions même quand les données nationales sont fiables. Ainsi, beaucoup d’experts n’ont pas manqué de rappeler que la Russie avait un PIB en dollars équivalant à celui de l’Espagne. De ce point de vue, les dépenses militaires de la Russie n’apparaissent pas si inquiétantes que cela. En valeur faciale, en convertissant le budget russe en dollars au taux de change de marché, il est possible d’interpréter les choses ainsi, mais cela fait fi d’un point crucial. Dans quelle mesure ce montant reflète-t-il la capacité militaire que la Russie retire de ses dépenses militaires ?




Les taux de change entre monnaies ne reflètent pas la valeur intrinsèque de l’économie réelle entre différents pays. Idéalement, la valeur d’une monnaie devrait correspondre à la valeur créée dans l’économie du pays correspondant, mais ce n’est que rarement le cas. Les taux de change observés surévaluent ou sous-évaluent la valeur réelle des monnaies les unes par rapport aux autres, comme le souligne le fameux « indice Big Mac » publié régulièrement par le magazine britannique The Economist.

De plus, le pouvoir d’achat d’un même montant dans une monnaie commune, comme le dollar américain, n’est pas identique d’un pays à l’autre. Il existe de grandes différences de prix entre pays pour les mêmes produits ou services. Les ingénieurs chinois ont, par exemple, des salaires bien plus faibles que les ingénieurs américains ou européens. Les coûts de développement et de fabrication des produits sont aussi très variables pour de multiples facteurs. De ce fait, une comparaison n’est réellement pertinente qu’à la condition de reposer sur une Parité de pouvoir d’achat (PPA).

Il s’agit de construire des taux de change théoriques entre monnaies qui égalisent le prix des produits identiques. C’est la démarche adoptée avec le Big Mac, puisque The Economist considère que le prix de ce burger reflète les coûts de production locaux (même quantité de travail, mêmes ingrédients). Il est donc possible de corriger les taux de change constatés en s’appuyant sur le prix du Big Mac dans deux monnaies différentes, en appliquant une simple « règle de trois ».

Bien entendu, la définition des PPA repose sur des modélisations bien plus sophistiquées que le seul prix du Big Mac, mais le principe est le même. Le taux de change théorique ainsi obtenu neutralise les distorsions créées par une conversion des valeurs en monnaie locale avec un taux de change de marché.

Établir une comparaison en PPA peut bouleverser notre vision des dépenses militaires dans le monde, comme a pu le faire récemment une étude de The Economist(1). Celle-ci montre une autre réalité des efforts de défense. Par exemple, en 2025, les États-Unis dépensaient 2,8 fois plus que la Chine dans la défense. La Chine avait un budget de défense de 336 milliards de dollars contre 954 milliards pour les États-Unis. Cependant, en passant en PPA, l’écart se réduit à seulement 59 % car le pouvoir d’achat des armées chinoises équivaut alors à 599 milliards de dollars.

La même analyse peut être faite concernant la Russie. Alors que la valeur apparente de ses dépenses militaires est de 190 milliards de dollars en 2025, il faut considérer que ses armées disposent en fait de 423 milliards de dollars PPA, ce qui change significativement la donne pour les Européens, même s’ils dépensent toujours deux fois plus en PPA. Les taux de change de marché peuvent s’avérer tout à fait trompeurs et conduire à des analyses stratégiques erronées sur les rapports de force réels. 

Les corrections en PPA ont aussi un impact dans les débats sur le partage du fardeau au sein de l’Alliance atlantique. Les États-Unis appuient leurs critiques des Européens en soulignant leurs trop faibles budgets, ce qui est indéniable en regardant les données en dollars publiées par l’OTAN. En 2025, la somme des budgets des alliés européens ne représentait que 37 % des dépenses militaires des États-Unis.

Cependant, cette comparaison au taux de marché ne constitue que la valeur faciale des efforts militaires en Europe. En réalité, beaucoup d’armées européennes en ont pour bien plus que leur argent. Ainsi, l’Espagne voit son effort militaire une fois converti en PPA augmenter de 40 milliards à 57 milliards de dollars. La France bénéficie d’un bond de 68 à 94 milliards. Cela veut dire qu’un dollar dépensé par l’Espagne ou la France correspond en réalité, respectivement, à 1,43 dollar et 1,38 dollar dans le budget américain.

La conversion en PPA militaires est cependant un exercice difficile. Il faut avoir la possibilité d’obtenir les données pour construire un tel taux de change théorique, ce qui requiert beaucoup d’efforts tout en se heurtant souvent à l’indisponible des données requises, en particulier dans le domaine de la défense.

La solution la plus simple, utilisée par le monde de la finance, est de calculer des PPA pour l’ensemble de l’économie. Cependant, la composition de la dépense de défense a peu de chances de correspondre à la structure du PIB d’un pays. Par exemple, dans l’armement, les besoins en compétences conduisent à des salaires plus élevés et certains composants doivent être importés alors qu’ils peuvent être produits localement pour les activités civiles ou coûtent plus cher en raison de performances plus élevées.

Comme le souligne Peter Robertson(2), l’idéal afin d’avoir une parfaite comparaison internationale serait de construire des PPA spécifiquement pour le secteur militaire. Le pouvoir d’achat véritable des armées est alors plus élevé de 11 % pour l’Inde, 28 % pour la Russie ou encore 52 % pour l’Ukraine. L’écart est particulièrement important entre les pays occidentaux et les pays émergents, pour lesquels le pouvoir d’achat de leurs armées est en moyenne 2,74 fois plus important par rapport à des montants calculés avec les taux de change de marché.

La comparaison en PPA militaire dépend de choix sur la manière de construire le taux de conversion pour avoir un taux représentatif mais réalisable. Or, ceci n’est pas une science exacte, ouvrant la porte à des critiques. De plus, la construction des indicateurs de PPA est un travail complexe de longue haleine. Ceci explique pourquoi le recours à des taux de change de marché est le plus souvent choisi. Il faut néanmoins garder en tête les limites de ces comparaisons au taux de change de marché pour ne pas en tirer des conclusions erronées, notamment en sous-estimant le réel potentiel militaire d’un adversaire potentiel.

Notes

(1) The Economist, « By one measure, America’s allies now outspend it on defence », 11 mai 2026.

(2) Peter E. Robertson, « The real military balance: International comparisons of defense spending », The Review of Income and Wealth, Vol. 68, no 3, 2022.

Renaud Bellais

areion24.news